Revue d’histoire moderne et contemporaine 2006/4
Revue d’histoire moderne et contemporaine
2006/4 (no 53-4)
240 pages
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I.S.B.N. 2701143446
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Sociabilités : géographies urbaines

Vous consultezDe la topographie invisible à l’espace public et littéraire :les lieux de plaisir lesbien dans le Paris de la Belle Époque

AuteurNicole G. albert du même auteur

Paris albert.nicoleg@tele2.fr

L’histoire de l’homosexualité est indissociable de l’histoire de ses représentations. Dans le domaine de l’homosexualité féminine, pareil constat s’impose d’autant plus que celle-ci a acquis droit de cité d’abord à travers le regard et le discours des hommes. En livrant à leurs contemporains des informations glanées ici et là, romanciers, journalistes, peintres de mœurs et peintres tout court nous offrent a posterioriun large panorama de la sous-culture lesbienne telle que s’est constituée à la fin du XIXe siècle mais que les principales intéressées n’ont, à de rares exceptions près, pas consigné. En dépit du manque d’impartialité des observateurs souvent doublés de contempteurs, la lecture et le dépouillement des témoignages passés au crible de la fiction offrent une manne foisonnante pour qui s’intéresse à l’émergence d’un espace qui joue sur la double distinction entre public-privé et visible-caché, distinction exacerbée par le fait que, contrairement à son homologue masculin, la lesbienne enfreint les règles sexuelles comme sociales, qui la cantonnaient au rôle d’épouse et de mère dans l’espace du foyer.

2 Cet article n’a pas pour unique but de répertorier les lieux de rencontre qui apparaissent – ou se spécialisent – dans les années 1880 et accueillent une clientèle variée, mais d’attester également la vitalité et l’importance symbolique de ces lieux de sociabilité que furent les bars, cabarets, brasseries, tables d’hôte, maisons de rendez-vous. C’est tout un aspect de la culture lesbienne qui se construit ici, dont l’« exercice » n’est pas sans paradoxes.

3 Après Gomorrhe, la cité biblique, et Mytilène, la cité païenne, prétendu fief originel du saphisme remis à l’honneur à la Belle Époque, Paris s’impose à la fin du XIXe siècle comme la troisième grande cité du lesbianisme. C’est là que s’élabore la culture lesbienne et là encore qu’elle suscite la plus abondante littérature.

4 « Lesbos [s’y] trouve à tous les coins de rue », et se profile volontiers derrière le toponyme hellénique[1] [1] « Chronique de Colombine », Gil Blas,29 sept. 1889. ...
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. La page de titre de À Lesbos (1891) de Jean de Kellec s’orne d’une illustration représentant, au premier plan, une jeune femme en veston cintré et coiffée d’un feutre masculin, tandis qu’en perspective se découpent l’Arc de triomphe et l’Avenue du Bois.

5 Les guides de plaisirs parisiens et autres fascicules à l’usage des provinciaux et des étrangers de passage, les textes de fiction, les études de mœurs, l’illustration, permettent de reconstituer, sans négliger sa dimension fantasmatique, le paysage lesbien de l’époque, et d’en dégager la spécificité, non seulement par contraste – et ressemblances – avec les lieux de sociabilité antérieurs – salons, voire loges d’inspiration maçonnique – mais aussi avec les lieux de rencontre masculins.

6 Il faut en effet distinguer les endroits privés, hérités de la tradition des salons, cultivée par quelques lesbiennes esthètes et fortunées, des lieux publics stricto sensu, puisqu’ils pouvaient néanmoins demeurer cachés ou invisibles au tout-venant. Tel fut le cas de certains bars et brasseries, cabarets et tables d’hôtes, plus encore des maisons closes et de rendez-vous. C’est à la première catégorie que je vais d’abord m’intéresser.

7 Au début du XXe siècle, certaines lesbiennes entretiennent encore la culture des salons qui avait assuré à leurs aïeules de l’Ancien Régime une relative liberté de parole et d’action. Soustrait par définition au monde extérieur, le salon est un lieu privé, singulier et autonome, régi par des règles auxquelles souscrivent des membres qui partagent des intérêts et des points communs d’ordre culturel, social et/ou sexuel. Suscitant l’intérêt et la curiosité d’auteurs se définissant abusivement comme historiens, le salon quitte sa clandestinité structurelle pour investir la sphère d’un discours exégétique reposant sur la divulgation du secret.

8 À leur insu, Jean Hervez avec Les Sociétés d’amour au XVIIIe siècle (1907), Jean de Reuilly avec La Raucourt et ses amies, étude historique des mœurs saphiques au XVIIe siècle (1909) ou Antonin Reschal dans Vénus damnées. Documents curieux et rares sur la galanterie secrète au XVIIIe siècle [1910], inscrivent le saphisme dans un processus d’historicisation en le dotant d’un passé et d’illustres représentantes, à savoir ces comédiennes et cantatrices comme Mlle Raucourt ou Sophie Arnould, pour ne citer que les plus célèbres. Cette dernière, par exemple, tenait un salon deux fois par semaine; les hommes étaient admis le mardi, le jeudi étant exclusivement réservé aux femmes. Comme leurs pareilles – célébrités, aristocrates –, elles auraient appartenu à une société secrète qui portait le nom de « secte anandryne » selon Pidansat de Mairobert, l’auteur masqué des Lettres de l’espion anglais ou La confession de Mademoiselle Sapho, publié en 1784 mais réédité de nombreuses fois sous divers titres jusqu’à aujourd’hui[2] [2] Sur ces nombreuses réimpressions : Jean HERVEZ, Introduction...
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. Les détails fournis par l’auteur sur les épreuves destinées aux jeunes prosélytes dans un temple dédié à Vesta furent abondamment repris et pillés par les romanciers findesiècle. Ainsi, dans L’Énervée (1903), Maxime Formont évoque à dessein ces « prêtresses qui s’efforcent de faire revivre, dans le Paris moderne, les rites de l’antique Mytilène » et plus précisément le « Ladies Club » de la marquise de Mornay (allusion transparente à la marquise de Morny, célèbre lesbienne qui eut, entre autres, une longue liaison avec Colette) où se pratique un culte conforme à celui de cette ancienne « Loge de Lesbos »[3] [3] Voir L’Énervée, prologue reproduit et introduit par...
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. Rendue célèbre à la fin du XVIIIe siècle, celle-ci connaît un véritable renouveau à la fin du siècle suivant.

9 La faisant remonter à l’antiquité, Octave Uzanne écrit, en 1881, qu’elle « comporte un très grand nombre de ferventes à Paris, depuis plusieurs siècles »[4] [4] Octave UZANNE, « L’organe du diable », in Les surprises...
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. Ses ferventes animent divers phalanstères unisexuels dans le roman décadent.

10 Armand Dubarry révèle ainsi l’existence de la « société de la petite médaille », association de femmes pour femmes dans Les Invertis[5] [5] Armand DUBARRY, Les invertis, Paris, Chamuel,1896, p. 153. ...
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. Dans La Gynandre, Péladan invente deux clubs ennemis, mais tous deux regroupant en leur sein des « prêtresses de Lesbos » – une expression que l’on trouve régulièrement sous la plume des auteurs du temps – :les Orchidées et le Royal Maupin, en hommage au personnage de Gautier, « groupe d’allure sportive » qui pratique l’escrime[6] [6] Joséphin PÉLADAN, La Gynandre, Paris, Dentu,1891, p. 94. ...
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11 Certains auteurs cultivent à l’envi l’aura de mystère qui entourent les phalanstères féminins dont ils prétendent connaître l’existence. Ainsi Maurice Delsol se propose, dans Paris-Cythère, d’initier son lecteur « aux petits mystères de ces temples profanes, dont les “vestales” entretiennent le feu sacré de l’amour par des pratiques tenues si en honneur autrefois à Cythère et à Lesbos »[7] [7] Maurice DELSOL,Paris-Cythère – Étude de mœurs parisiennes,...
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12 Si la réalité était sans doute moins spectaculaire, cette supposée culture parallèle autorisait en retour les scénarios les plus improbables mais aussi, d’abord au moyen du discours, l’apparition, dans le maillage de la société, de groupes constitués en fonction de leurs préférences sexuelles « dissidentes ». En effet, Lesbos se construit comme un espace moins imaginaire qu’invisible au profane. Tammuz (qui porte le nom du dieu babylonien de la fertilité), le héros messianique lancé, dans La Gynandre (1891), à la poursuite de quelques lesbiennes repentantes, en fait l’expérience :« Lesbos lui parut plus fermée et difficile à saisir qu’il n’avait cru »[8] [8] Joséphin PÉLADAN, La Gynandre, op. cit. , p. 58. ...
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13 Pénétrer dans les secrets de Lesbos à l’aide d’itinéraires codés devient alors une gageure. Jules Davray consacre ainsi tout un chapitre de L’Armée du vice (1890) à « Lesbos et ses prêtresses », chapitre dont les révélations sont pourtant d’un maigre intérêt[9] [9] Jules DAVRAY, L’armée du vice, Paris, J. -B. Ferreyrol,1890,...
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. Il n’est pas le seul à poursuivre ce but rarement atteint. René Schwaeblé n’échappe pas à la même tentation lucrative dans une ambitieuse étude sur les mœurs contemporaines intitulée Les Détraquées de Paris, qui ne saurait être complète sans un détour par quelque temple profane :

14

« Prenez le train jusqu’à Poissy : de cet endroit, suivant la Seine et grimpant à gauche, dirigez-vous sur Orgeval; un peu avant la route de Saint-Germain, vous trouverez une villa enfouie sous le lierre et la glycine. C’est là [que…] Mlle C… a fait installer dans son jardin un véritable temple païen […]: entre des colonnes s’élèvent douze statues de femmes nues, de femmes […] aux seins déjà un peu fanés, au ventre un peu plissé. Au reste, ces statues présentent une autre particularité :sur la blancheur du marbre se détachent, aux bons endroits, des touffes noires… »[10] [10] René SCHWAEBLÉ, Les détraquées de Paris, Paris, Darangon,...
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15 Les observateurs de la corruption fin-de-siècleabondent en effet dans le sens des romanciers dont ils s’efforcent d’étayer les propos. Léo Taxil affirme ainsi que « beaucoup de tribades appartenant à ce monde [élégant] se réunissent par groupes. Ce sont de véritables académies lesbiennes, où l’on se livre en commun à des orgies sans nom »[11] [11] Léo TAXIL, La corruption fin-de-siècle, Paris, H. Noirot,1891,...
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16 Influencées par la loge maçonnique et le salon mondain, des lesbiennes findesiècle ont certes sacrifié à Sappho au sein de leurs demeures et en compagnie de courtisanes ou d’artistes, émancipées socialement et sexuellement grâce à leur profession. Liane de Pougy, dont la distinction lui permettait de rivaliser avec les femmes du monde, faisaient partie de ces hétaïres aux goûts amphibies et l’Idylle saphique (1901) qu’elle publia après son aventure passionnée avec Natalie Barney, comme le journal, intitulé Mes cahiers bleus, qu’elle tint à partir de 1919, permettent de mieux cerner cet univers aux frontières mal définies. Natalie Clifford Barney (1876-1972), l’Amazone de Remy de Gourmont, riche héritière américaine et séductrice patentée, reste une figure centrale de ce « lesbisme » privé, sis au 20 rue Jacob, dans le 6e arrondissement.À partir de 1909, la jeune femme y loua un pavillon et fit sien un petit temple abandonné, baptisé « Temple de l’amitié », édifié dans le jardin adjacent. Elle retrouvait ainsi quelque peu le cadre de sa résidence de Neuilly où se réunissait auparavant le groupe de ses habitués et où elle avait coutume de d’organiser des fêtes au cours desquelles l’on jouait de courtes pièces ou des mimodrames néo-helléniques interprétés par ses amies intimes. Au-delà de ces aimables festivités, la maîtresse des lieux espérait créer une communauté de femmes, un cercle saphique, qui, s’il était dominé par le modèle grec de Sappho et de ses disciples, n’en constituait pas moins le prolongement du salon littéraire hérité du siècle des Lumières. Ce cénacle accueillit en son sein Colette, Eva Palmer, Lucie Delarue-Mardrus, plus tard Radclyffe Hall et Djuna Barnes, en passant par quelques hommes triés sur le volet, tels que Remy de Gourmont ou Pierre Louÿs, dont l’Amazone admirait Les Chansons de Bilitis.

17 Tous et toutes appartenaient à un milieu lettré ou fortuné, et dans cette mesure n’offrent qu’une vue restreinte du Paris lesbien de la fin du siècle.

18 Aussi faut-il quitter le cadre feutré et champêtre de Neuilly ou du Faubourg Saint-Germain pour diriger nos pas vers des arrondissements plus populaires, qui couvrent un large territoire, depuis Montmartre, les places Pigalle et Clichy jusqu’aux rues et recoins autour de la gare Saint-Lazare, haut-lieu de la prostitution, en allant vers l’Opéra et les Grands Boulevards. Jean Lorrain a dessiné à larges traits cette topographie sexuelle à l’aide d’un itinéraire qui mène à « l’Éros androgyne »[12] [12] Jean LORRAIN,« L’inassouvie », L’Écho de Paris,17...
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 :« Saint Augustin de la rue des Martyrs, saint Jean Bouched’Or de la place Bréda et du fringant quartier de l’Europe, il [Catulle Mendès] les eut toutes, toutes et depuis Asnières, cet embranchement de Montmartre sur Lesbos […]»[13] [13] J. LORRAIN,« Les pères saphistes », in Dans l’oratoire,...
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19 À son instar, Raoul Ponchon, en 1889, chante avec des accents baudelairiens « la sublime Lesbos », dorénavant pourvue d’une géographie parisienne dont le périmètre s’étend plus précisément de Pigalle à la Butte Montmartre, épicentre de Paris-Mytilène[14] [14] « Douce Amie », « Gazette rimée » du Courrier français,13...
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. C’est en effet dans ce quartier, où la vie nocturne est intense, riche en lieux de plaisirs et ouverte à toutes les catégories sociales, que s’élabore à la fin du XIXe siècle une véritable sociabilité lesbienne, sinon ses prémices.

20 Pour le chercheur contemporain, la terminologie de l’époque peut cependant prêter à confusion. Ainsi la dénomination de « bar à femmes » ne désigne en fait que des « établissements ultra-naturalistes [où] l’on boit des bocks comme partout ailleurs, mais [où] l’on fait aussi des conquêtes »[15] [15] Guide des Plaisirs à Paris, Paris, Éditions photographiques,1899,...
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. Que les conquêtes en question s’adonnent en outre à diverses modalités sexuelles relève d’un autre discours, à savoir que, dégoûtée de l’homme, la fille de brasserie recherche auprès des siennes la tendresse et l’amour dont est dépourvue l’étreinte virile et professionnelle :

21

« On trouve enfin les ménages de saphistes dans le personnel des brasseries […]. On les appelle petites sœurs; elles se donnent d’ailleurs comme telles et arguent de cette prétendue parenté pour vivre seules, loin du contact des hommes, arrivant à subvenir à leurs besoins au moyen des pourboires de leur clientèle »[16] [16] Ali COFFIGNON, La corruption à Paris, Paris, Librairie...
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22 Il faut donc se garder de confondre la brasserie pour femmes de la brasserie de femmes. Jules Davray, les distingue dans un chapitre de L’Amour à Paris, où une malencontreuse coquille entretient la confusion entre « à femmes » et « pour femmes »: « Si la brasserie lesbienne n’est pas plus morale [que la brasserie à hommes], elle nous apparaît moins répugnante.[…]

23 Un modèle du genre […] est celle située près de la place d’Anvers. La propriétaire est le type rêvé de la lesbienne vieillie à la tâche; massive, haute de taille, les traits hommasses, les cheveux courts, une cigarette aux lèvres, elle va et vient dans sa brasserie […]. Cette brasserie est le rendez-vous de toutes les lesbiennes des environs, et elles sont nombreuses à envahir la maison qui devient trop petite pour contenir toutes les amies de la patronne les jours de vadrouilles – le rêve du poète, quoi !

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Il faut tout le tact de la mère G*** pour maintenir une décence relative dans cette troupe de femmes qui s’ébattent là comme chez elles, se baisant à lèvres que veux-tu, s’attouchant sans pudeur, criant de plaisir voluptueux, de rage aussi […]»[17] [17] Jules DAVRAY,L’amour à Paris, Paris, Ferreyrol,1890,...
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25 Le tableau est étonnant, peut-être un brin excessif, mais constitue néanmoins un document inestimable sur l’atmosphère qui pouvait régner dans ces lieux fermés mais publics et sur la liberté affichée par la clientèle. On imagine que l’une comme l’autre furent toutefois le fruit d’une lente évolution.

26 La multiplication de lieux lesbiens vers la fin du XIXe siècle fait partie d’un phénomène plus large amorcé dès la première moitié du siècle avec la transformation progressive des auberges en limonadiers (terme de l’époque que renvoie dans les annuaires de commerces aux cafés) et des tables d’hôtes en brasseries où l’on mange et où l’on boit pour une somme modique. Quant aux cafés qui désignaient les cabarets, les cafés chantants, plus tard les music-halls, ils étaient au nombre de 150 en 1890 et avaient chacun leur clientèle. Par suite du relâchement des mœurs sous le Directoire, les nombreux spectacles érotiques et grivois qui virent le jour dans ce genre d’établissement faisaient une utilisation, souvent censurée par les autorités, mais non moins effective du saphisme[18] [18] Sur cette tendance, voir Maurice Hamel,« La pornographie...
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. En 1908, deux jeunes femmes se produisirent au Little Palace dans une pantomime licencieuse intitulée Griserie d’éther, représentant « une scène d’ivresse et de passion lesbienne »; les interprètes à moitié dénudées se prodiguaient des caresses sans équivoque considérées par le censeur comme « un appel à la lubricité la plus grossière, la plus troublante et la plus dangereuse »[19] [19] Cité par Pierre WALDBERG, dans Eros Modern’Style, Paris,...
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27 L’année précédente, Colette et Missy avaient déjà fait scandale au Moulin Rouge où, pour les besoins de la pantomime Rêve d’Égypte, un archéologue – la marquise de Morny, alias Yssim sur les affiches – échangeait un baiser avec une momie – Colette – réveillée de son sommeil éternel. Dès le lendemain de la représentation, le spectacle était interdit et George Wague, le partenaire habituel de Colette, reprenait le rôle de la marquise sous le titre Songe d’orient.

28 L’idée que le monde du spectacle et en particulier du music-hall est un foyer d’homosexualité féminine – ou du moins de bisexualité assumée –, ce qui était vrai pour certaines artistes telles qu’Eve Lavallière ou Émilienne d’Alençon (dernière passade de la poétesse lesbienne Renée Vivien), Nini-Patte-en-l’air ou la Goulue, a inspiré maints littérateurs. Dans l’ouvrage qu’il consacra au saphisme, Virmaître réserva plusieurs pages aux chanteuses de cafés-concerts et aux actrices « qui, sans nécessité, adoptent le costume d’homme ». C’est en faisant appel à l’une d’elles que l’ancien Divan Japonais aurait ainsi vu ses recettes augmenter :

29

« Un jour, Sarrazin engagea une chanteuse à la voix des plus ordinaires, pas jolie, mais qui
débitait des insanités dans un ravissant costume de velours noir, culotte collante arrêtée aux
genoux par des jarretières à boucles d’acier. Ses jambes fines et nerveuses étaient mises en valeur
par des bas de soie noire […]; un gilet blanc ouvert lui serrait la poitrine; un veston très court,
bien ajusté permettait de voir des formes […] pleines de promesses; sa chemise, irréprochable, à
col rabattu, était cravatée d’une Lavalière [sic] bleu de ciel. Pour compléter l’ensemble, elle était
coiffée d’un minuscule chapeau de soie, haut de forme, […] et n’entrait jamais en scène sans
avoir à la main une légère badine.
Elle se nommait Marcelle L…
Les affiches annoncèrent ses débuts. Aussitôt […] les loges délaissées furent louées ! Le
régisseur était littéralement ahuri et n’y comprenait rien.
Le soir de la représentation, il eut le mot de l’énigme en voyant une foule de femmes vêtues
de façon spéciale – d’un costume masculin, à part la jupe (le costume cycliste n’était pas en
vogue) – envahir les loges en faisant un tapage infernal.
C’étaient le clan et l’arrière-clan des Saphistes : Mlles Saturne venaient applaudir leur
Reine !»[20] [20] Charles VIRMAÎTRE, Mlles Saturne, Paris, A. Charles, s. d. ...
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30 Ce vaste jeu autour de l’identité sexuelle manipulée au moyen du travestissement fit d’ailleurs l’objet de numéros populaires à la fin du XIXe siècle. Ainsi Toulouse-Lautrec représenta à deux reprises la diseuse anglaise Mary Hamilton en travesti :culotte, veste queue de pie, plastron et nœud papillon, fièrement campée sur les planches de quelque music-hall à la mode. Si ces lesbiennes attiraient sans doute des femmes damnées parmi leur public composé principalement d’hommes, il n’y eut jamais à proprement parler de spectacles faits par des femmes (à l’exception de la pantomime dont Missy avait elle-même écrit l’argument) pour des femmes, ni de lieux réservés à ce type de production scénique.

31 Les lesbiennes se retrouvaient donc plus volontiers dans d’autres endroits comme les bars ou certains restaurants leur garantissant une relative intimité et l’assurance de n’être pas personnellement menacées; et plutôt que d’assaillir, à l’instar du sexe masculin, les loges des interprètes aux rôles ambigus, elles préféraient se retrouver entre elles, en terrain connu, un terrain cependant régi par des règles et des normes bien précises.

32 Ce qui ne peut manquer de frapper l’observateur contemporain, c’est la quantité de bars – au sens large – créés dans la seconde moitié du XIXe siècle, qu’ils fussent exclusivement lesbiens, accueillant les homosexuels des deux sexes, ou dont la clientèle éclectique et bohème comportait également des lesbiennes.

33 Ces lieux hauts en couleur se trouvaient généralement dans les quartiers où pullulaient bars et cafés en tous genres, de sorte que l’on ne peut parler de ghetto homosexuel même s’il y avait indéniablement concentration. Leur multiplication a entraîné paradoxalement une perméabilité entre certaines catégories de la clientèle la bohème côtoyant volontiers des lesbiennes, comme c’était le cas au Rat mort, dont Émile Goudeau décrit le va-et-vient des différents clients – parmi lesquels Manet, Zola, Courbet – et clientes dans son article « Le Rat Mort » du Courrier français (24 octobre 1886). Cet œcuménisme avait cependant ses limites et il semblerait que la fréquentation des lesbiennes eût entraîné une spécialisation des lieux : « Le Café du rat mort, que tout Paris connaît, fut primitivement le rendez-vous des artistes, mais, comme au Tambourin, ils durent abandonner la place devant le flot envahissant des femmes pour femmes » note Virmaître en 1898 dans MllesSaturne (voir p.104), où il ne consacre pas moins de trois chapitres à « Leurs cabarets »[21] [21] Ibid. , p. 68. ...
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34 En 1887 déjà, Pierre Delcourt attestait ce dynamisme, tout en déplorant « les accouplements monstrueux des sexes similaires, vice renouvelé de l’antique, et présentant, paraît-il, de tels charmes, qu’il a pris en vingt ans une extension aussi considérable que stupéfiante […]; sans doute cette métamorphose de l’amour explique-t-elle sa complète transformation commerciale » ajoute-t-il[22] [22] Pierre DELCOURT, Le vice à Paris, Paris, A. Piaget,1887,...
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. Peut-être fait-il allusion à la présence des femmes dans les bordels non plus en tant que prostituées mais en tant que clientes, la vénalité venant jeter le voile de la corruption et de la perversité sur des relations que certaines plumes lesbiennes tentaient timidement de soustraire au commerce du corps pour imposer une autre vision, angélique parfois mais novatrice.

35 L’amalgame entre la lesbienne et la prostituée remonte à l’étude de Parent-Duchatelet sur la prostitution dans la ville de Paris (1836) où l’auteur avait révélé qu’un nombre important de filles étaient tribades. Le motif évoluera au fil du siècle et prendra la forme d’une prostitution saphique.« Il y a des prostituées qu’aucun homme ne touchera jamais : toute leur clientèle est féminine » avance Victor Leca en 1904, avant de révéler aux lecteurs d’un autre de ses guides des plaisirs parisiens l’existence de maisons de rendez-vous affectées à la seule pratique du saphisme[23] [23] Victor LECA, Pour s’amuser – Guide du viveur à Paris,...
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. L’affirmation du chroniqueur est émaillée ailleurs de détails piquants et d’anecdotes, dans lesquelles le lecteur est invité à reconnaître des personnalités en vue :

36

« Mme R…, coiffeuse, a transformé son « Salon » en maison de rendez-vous, mais il est
rare qu’un homme y pénètre, car la spécialité, chez elle, c’est le saphisme.
Des cocottes, des actrices, des dames de la bonne société viennent se livrer entre elles à
leur plaisir favori.[…]
Une chanteuse très en vogue vient là également et paie très cher l’affection d’une jeune
femme mariée […]»[24] [24] Levic TORCA [pseud. de Victor Leca], Paris noceur, Paris,...
suite
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37 Malgré la défense faite aux femmes de se rendre, en tant que clientes, dans ce genre d’établissements, il semblerait donc, à en croire les peintres du vice contemporain, qu’elles passaient allégrement outre l’interdiction, comme le déplore Jules Davray à la même époque :

38

« Des scandales éclatant tout à coup […] apprennent à notre vertueuse population, qui s’en indigne, que de nobles dames n’ont pas dédaigné de venir prendre part aux jeux de l’amour lesbien, dans des maisons où leur admission avait lieu au mépris de tous les règlements »[25] [25] Jules DAVRAY,L’armée du vice, chap. I (« Lesbos et...
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39 Léo Taxil s’émeut pareillement du laxisme de la loi et rappelle, en 1891, qu’il « y a dix ans encore, l’admission des femmes comme visiteuses dans les lupanars officiels était un cas de fermeture pour ces établissements. Depuis 1881, elles y sont reçues, et nullement en cachette. Aux alentours des maisons de tolérance […], on voit stationner souvent des voitures privées; elles ont amené des filles de théâtre et parfois des femmes du monde. Au bois de Boulogne, il y a une avenue, l’Allée des Poteaux, où le raccrochage des femmes par les femmes s’exerce publiquement ». Le spectacle se répète aux ChampsÉlysées, où « l’observateur remarque aisément le manège des élégantes lesbiennes à la recherche d’une camarade de vice »[26] [26] L. TAXIL, La corruption fin-de-siècle, op. cit. , p.  254...
suite
. Ces quelques lignes semblent attester la ressemblance entre les différents types de prostitution par « racolage » et plus spécifiquement mettre sur le même plan les modalités de rencontre entre les homosexuels et les lesbiennes. De nombreuses études consacrées aux premiers ont révélé qu’ils évoluaient volontiers « en extérieur nuit » selon une topographie plus ou moins secrète (vespasiennes, jardin des Tuileries, etc.), qui les exposaient néanmoins à la répression[27] [27] Voir notamment William A. PENISTON,Pederasts and Others,...
suite
. Il en va tout autrement pour les lesbiennes dont la sexualité absente du code pénal leur assurait juridiquement une totale impunité. Les imaginations pourtant vont bon train et il s’agit, dans un tout autre but, de permettre l’identification des homosexuelles, le décodage de leurs habitudes et de leur langage secret :

40

« Les saphistes ont leurs recherches simplifiées par la facilité avec laquelle elles se reconnaissent. Que ce soit le regard provocateur et engageant, le coup de langue rapide et significatif caressant les lèvres d’un mouvement de latéralité ou gonflant la joue par une pression sur la face interne, que ce soit le toutou enrubanné qui les accompagne, toujours est-il qu’une saphiste experte reconnaît vite celle qu’elle peut aborder »[28] [28] Dr Émile GALLUS, Uranistes et saphistes [1908], Paris,...
suite
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41 Ali Coffignon affirme, de son côté, que « partout où elles vont, au théâtre, aux courses, aux expositions, dans les fêtes, dans les bals, elles se reconnaissent à des signes quasi-maçonniques »[29] [29] Ali COFFIGNON, La corruption à Paris, op. cit. , p. 309. ...
suite
. La mise en garde pétrie de dégoût contre les pédérastes et la dénonciation de leurs mœurs cèdent ici la place à une complaisance triviale, sans doute parce que dans les deux cas elles émanent de plumes masculines et s’adressent principalement aux hommes.

42 Or comment expliquer cet affolement du discours qui tranche avec la réalité quotidienne des lesbiennes de l’époque, sans doute moins libérées que le laissent supposer les ouvrages sur le sujet, sinon la volonté d’enrayer et de comprendre, en le désignant grossièrement, un phénomène encore balbutiant; d’observer, de circonscrire et de s’approprier ce qui échappe et exclut le sexe masculin dans toutes ses acceptions, et au moyen d’un imaginaire tronqué et imparfaitement alimenté par les faits; de témoigner à l’avance, de faire advenir à la réalité, c’est-à-dire à l’espace de l’image et de la parole, celles qui en sont encore dépourvues.

43 C’est ce travail sur l’imaginaire, sur la perception, qui permet, même d’un point de vue historique, de distinguer la véracité ou l’authenticité de la vérité, notion qui englobe les précédentes mais dénonce leurs limites. L’étude ici menée le montre, puisque la surenchère des auteurs n’est plus le reflet des événements mais déjà, celui de leur interprétation, de leur perception. Ainsi, allant du tripot à la table d’hôte élégante, tous les raffinements sont autorisés, à en croire René Schwaeblé qui donne l’exemple de quelques détraquées qui aiment marier l’amour des femmes à celui de l’éther, de la morphine, voire du sang[30] [30] René SCHWAEBLÉ, Les détraquées de Paris, op. cit. , p.  32...
suite
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44 Quant aux dérogations, elles sont permises et l’on rencontre fréquemment (en littérature tout du moins) des aristocrates qui n’hésitent pas à aller s’encanailler dans les lieux de filles de la Butte, ou à trouver quelques ouvrières pauvres avec lesquelles, selon l’expression consacrée de l’époque, elles s’embarqueront pour Lesbos, comme dans La Maison Philibert de Jean Lorrain (1904)[31] [31] Dans ce cas-là, l’aventure tournera mal et la riche comtesse...
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45 Les plaisirs offerts aux lesbiennes peuvent en outre surprendre par leur variété.« Parmi les lieux où abondent les saphistes, il faut citer à Paris, certaines tavernes de Montmartre, l’avenue des Champs-Élysées et les abords de l’ArcdeTriomphe » affirme le Dr Gallus dans Uranistes et Saphistes[32] [32] Dr GALLUS, Uranistes et saphistes, op. cit. , p. 44. ...
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. L’itinéraire grossièrement balisé par le sexologue mérite d’être précisé. Au XIXe siècle, les saphistes se retrouvent tout aussi volontiers aux « terrasses des cafés de la place [Pigalle]», dans les cabarets montmartrois ou les brasseries à femmes, que dans les salons de thé à la mode ou les fumeries d’opium, comme celle que René Schwaeblé situe rue Marbeuf[33] [33] Voir Maurice de VLAMINCK,Tout çà pour çà, mœurs décadentes,...
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. Parfois, elles retiennent un cabinet particulier dans un des bars luxueux de l’Opéra avant d’aller s’encanailler dans quelque maison pour dames, titre d’un roman de Jean Lorrain (1908). Pierre Delcourt précise qu’« il existe environ, à Paris, une quarantaine de ces appartements, tout spéciaux au culte de Lesbos, et uniquement ouverts aux seules dames du monde. Pour la plupart, ils sont semés dans les environs de la Madeleine ou de la Chaussée d’Antin » et unissent parfois « Lesbos et Cythère, sans compromission ni mélange profane »[34] [34] P. DELCOURT, Le vice à Paris, op. cit. , p. 22 et 24. ...
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. L’information est de nouveau colportée par l’auteur de « L’autre hérésie sentimentale »:

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la nouvelle de Paul Arène,

la nouvelle de Paul Arène,

46

« Plaisez à Mme X…, et elle écartera pour vous tous les voiles du mystère. Vous pénétrerez les pitoyables secrets de certaines maisons qui avoisinent l’Opéra-Comique; et, sans doute, Mme X…, dans l’orgueil de son ivresse, ne craindra-t-elle pas de vous présenter aux nobles habituées d’un hôtel de l’avenue Kléber, dont la matrone, blanchie sous le harnois, et pleine de respectability, favorise les amours spéciales des femmes du monde (car, seules, celles-ci sont admises chez elle)»[35] [35] WAMBA,« La vie grotesque :L’autre hérésie sentimentale »,...
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47 Le roman fin-de-siècle fourmille de ces programmes de débauche où se trouve étalée l’impérissable Lesbos des grandes villes. L’héroïne de Charles-Etienne, par exemple, détaille par le menu les sorties qu’elle fait en compagnie de trois ou quatre lesbiennes noctambules, courant « chaque soir les petits cafés interlopes, les brasseries de femmes, les maisons louches, les dancings spéciaux, en quête d’aventures et de sensations »[36] [36] CHARLES-ETIENNE, Notre-Dame de Lesbos [1919], Paris, Librairie...
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dans le Gil Blas

dans le Gil Blas

48 Les lieux de plaisir et de rencontre lesbiens furent ainsi révélés et décrits avec force détails par les écrivains ou les auteurs de ces petits guides qui prétendaient, au demeurant, faire le point sur la physiologie du vice selon l’expression du Dr Jaf. Lesbos de boudoirs, de cabinets particuliers, de tables d’hôtes, ces « Bouillon-Duval à Lesbos »[37] [37] C’est en ces termes que Paul Arène décrit la table d’hôte...
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, que l’on fréquente après le théâtre et le music-hall et où l’on soupe « de minuit à quatre heures du matin » selon le Guide des plaisirs (p.108), Lesbos de cabarets et de cercles de jeu, l’île d’amour n’embaume plus désormais du parfum des lauriers-roses mais des fumets de cuisine et des relents de lupanar[38] [38] Voir « Au cabaret », la nouvelle de Marcel Prévost...
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49

« Les tables d’hôtes, en l’honneur de Lesbos et du dieu Plutus, ne sont pas rares; on les trouve sur les hauteurs cythéréennes de Montmartre, dans certaines rues adjacentes à l’Opéra, en quelques coins des quartiers de la rive gauche et aux environs des Champs-Élysées »[39] [39] Pierre DELCOURT, Le vice à Paris, op. cit. , p.  106. ...
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50 Pour décrire la table d’hôte « Chez Laure », rue des Martyrs, où Satin entraîne Nana dans le roman homonyme, Zola s’était rendu à celle que tenait Louise Taillandier au 17 de cette même rue. Les dossiers préparatoires du romancier comportent des informations très précises sur la composition des menus, leurs prix, la clientèle, les scènes auxquelles il a assisté. Comme son héroïne, il a contemplé « cette foule très mélangée, où des robes déteintes, des chapeaux lamentables s’étalaient à côté de toilettes riches dans la fraternité des mêmes perversions », il a admiré de jeunes et séduisantes jeunes femmes travesties en hommes et offrant un violent contraste avec ces tables de « filles, qui crevaient de graisse »[40] [40] Émile ZOLA, Nana (1880), Paris, Le Livre de Poche, 1984,...
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. Colette, quant à elle, se souviendra dans les années 1930, des « caves montmartroises », des « petits tripots amicaux », comme des « rezdechaussée agencés en restaurants, obscurs, bleus de fumée » où elle se rendait à l’époque de sa bohème, après son divorce, parfois en compagnie de Missy[41] [41] COLETTE, Le pur et l’impur [1932], in Œuvres, Tome III,...
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. La grande mémorialiste de Lesbos met le doigt sur un aspect important de ces lieux de ralliement qui n’en demeuraient pas moins soumis à une certaine clandestinité : souterrains, modestes, polyvalents, sombres, ils ne prétendaient pas aux lumières de la ville mais se voulaient des repaires, des refuges où s’exprimaient, dans la promiscuité des tables et des corps, une certaine solidarité.

51 Pour ces bacchanales, c’est Montmartre qui offre, à la fin du XIXe siècle, la plus importante concentration de lieux affectés à la célébration de cette prosaïque et pittoresque Lesbos : Le Hanneton, Le Rat mort ou La Souris accueillent à toute heure du jour et de la nuit les curieuses comme les inassouvies qui viennent s’attabler, seules ou accompagnées, devant une absinthe. Jean Lorrain a dépeint la clientèle éclectique de ces établissements montmartrois qui étaient considérés comme de véritables institutions. Ce sont :

52

« les effeuillées et les pas mûres, les vieilles, émigrées sur le tard de Cythère à Lesbos, les jeunes, jalouses de leur beauté […], des étoiles d’opérettes et des seigneuresses de la banque, des modèles d’atelier et des divas de beuglant, des bourgeoises de la rue des Lombards et des grandes dames de la rue de Varenne […]»[42] [42] Jean LORRAIN,« Les pères saphistes », in Dans l’oratoire,op. cit. ,...
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53 La Brasserie du Hanneton était située au 75, rue Pigalle (à l’emplacement de la Brasserie du Lapin) et avait à sa tête Mme Armande. Pourvu de deux entrées, Le Rat mort donnait à la fois place Pigalle (au 7) et rue Frochot (n° 16).

54 Preuve de la célébrité du lieu, Colette, dans Les Vrilles de la vigne, y fait référence dans sa description d’une jeune danseuse de revue à la minceur androgyne, qui « a coiffé ses cheveux courts d’un feutre masculin, d’une élégance très Rat-Mort.

55 Les jambes croisées sous sa jupe étroite, elle fume et promène autour d’elle le regard insolent et sérieux d’une Mllede Maupin, par Aubry [sic] Beardsley »[43] [43] COLETTE,« Music-halls », in Les vrilles de la vigne,...
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56 Mme Palmyre, quant à elle, dirigeait La Souris, un café situé 29 rue Bréda, devenue depuis rue Henri-Monnier[44] [44] Montmartre abritera plus tard, rue Fontaine, Le Fétiche,...
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57 Le travail des illustrateurs ne fut pas pour rien dans cette adéquation entre Lesbos et Montmartre. Ainsi Minartz, dans le numéro de L’Assiette au beurre qu’il consacre à « L’Article de Paris » s’arrête au « Rayon du Moulin-Rouge », où des femmes dansent amoureusement ensemble; et comme si le dessin n’était pas assez explicite, une légende résume la scène en ces termes :« Article pour fêtes à deux… / Dire que les gommeux / S’imaginent, les malheureux,/ Qu’on ne peut se passer d’eux !»[45] [45] L’Assiette au beurre,8 février 1902 (voir p. 105). ...
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. Édouard Chimot, fasciné par Montmartre, croqua également quelques-uns de ces couples féminins, petits ménages vivant certainement de la prostitution, que ce soit avec « Fleurs de Montmartre :Les deux pigeonnes » (Fantasio,1er avril 1924) ou « Montmartre :ce ne sont plus les Rats de l’Opéra mais les petites Souris du “Moulin” » (Fantasio,1er septembre 1925).

58 Ces bars, avec leur clientèle qui fournit aux journalistes et dessinateurs du Gil Blas illustré, de Fantasio ou de L’Assiette au beurre des sujets de choix pour la peinture de ce que d’aucuns qualifient de « vie grotesque », apparaissent incontestablement comme les endroits fédérateurs d’une communauté en gestation[46] [46] Telle est l’expression qui coiffe une série d’articles...
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. Les propriétaires aussi célèbres que leur établissement furent abondamment croquées par des habitués comme Jean-Louis Forain ou Toulouse-Lautrec qui immortalisa dans quelques lithographies les traits, toujours avenants, de ces personnalités[47] [47] Jean-Louis FORAIN : « Au Rat… », dessin paru...
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59 Dans une lettre à Léon Hamel datée du 28février 1909, Colette elle aussi écrit que Missy et elle « dîn[ent] toujours chez P… [Palmyre]», bourrue mais généreuse, dont elle détaille les amicales attentions à leur égard[48] [48] COLETTE, Lettres de la vagabonde, Paris, Flammarion,1961,...
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. Elle fera ailleurs allusion à cet établissement sous le nom de « Sémiramis-bar », auquel elle consacre un long article dans La Vie parisienne du 27 mars 1909 sous le titre « Le Sémiramis-bar ».

60 La datation et la longévité de ces bars demeurent aléatoire et ce n’est qu’approximativement, par un système de recoupements, grâce à des témoignages ou au dépouillement de bottins et autres annuaires commerciaux – et aidé en cela par des œuvres graphiques et des articles – que l’on peut situer dans le temps leur existence.

...


61 Le premier café lesbien digne de ce nom fut la Brasserie du Hanneton, augurant de l’importante concentration de lieux saphiques dans le quartier montmartrois. Dans le Guide des Plaisirs à Paris, il est signalé comme « curiosité pathologique » et décrit dans le détail :

62

« Une petite salle basse dont les rideaux rouges évoquent l’aspect des brasseries de femmes.
C’est plutôt ici une brasserie pour femmes. Au Rat mort comme à l’Abbaye de Thélème, ces
dames recherchent les hommes[49] [49] Le jugement est à nuancer en ce qui concerne le Rat mort...
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; ici, elles se recherchent entre elles.
Le soir, on y rencontre rarement un représentant du sexe fort; les femmes émasculées,
maîtresses du lieu, y dînent en tête à tête, à petites tables, et s’offrent ensuite des cigarettes,
des douceurs et des baisers »[50] [50] Guide des plaisirs à Paris, op. cit. p. 115-116. ...
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.

63 Affublées d’enseignes pour le moins cocasses, ces brasseries devinrent le point de ralliement de personnalités en vue telle Émilienne d’Alençon que l’on vit s’attabler chez Mme Armande, ou Missy et Colette chez Palmyre, parmi les anonymes « accouplées », terme tiré de l’argot des filleset qui désigne « dans un monde spécial les habituées du Rat Mort, de la Souris, du Hanneton, deux femmes qui s’aiment avec une ardente passion et en conséquence détestent les hommes »[51] [51] Charles VIRMAÎTRE, Dictionnaire d’argot fin-de-siècle,...
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64 Les trois brasseries précitées dont les noms sont récurrents dans les articles et les romans de la fin du XIXe siècle étaient situés dans le périmètre de la Butte Montmartre. Leur localisation était conforme à la physionomie du quartier où se retrouvaient les incohérents et autres artistes décadents qui se donnaient ren-dez-vous au Chat Noir ou au Lapin agile. Bien qu’enterré par Gallais dans son Tableau de l’amour charnel (1905) où il fait remonter la fermeture à plusieurs années, il est bien évident que c’est le Hanneton, rebaptisé La Coccinelle, que vise Wamba dans un article de Fantasio (1909) intitulé « L’Autre Hérésie sentimentale ». La fermeture de cet établissement mythique intervient vraisemblablement durant la Grande Guerre. En 1913 encore, Paul André, dans Corruptrice !, suit son héroïne déchue au Hanneton. Il est deux heures du matin, l’établissement « va fermer ses portes et les patronnes du lieu spécial pressent sans aménité leur clientèle féminine, qui s’attarde autour d’un tapis rouge en une interminable partie de manille »[52] [52] Paul ANDRÉ, Corruptrice !, Paris, Jean Fort,1912,...
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65 Les Années Folles marqueront l’avènement et la consécration de nouveaux lieux dépourvus de l’atmosphère confinée qui avait caractérisé les brasseries de la fin du XIXe siècle. Les « Bars parallèles » de l’illustratrice Gerda Wegener n’ont plus rien à voir avec les décors étouffants et hétéroclites des repaires de la Belle Époque[53] [53] Voir Fantasio,15 juillet 1925. ...
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.À la stylisation de la décoration s’ajoute, à partir des années 1920 et surtout 1930, une dépolarisation des lieux à la mode vers Montparnasse.

66 Brassaï y réalise ses célèbres clichés du Monocle où dansent des couples unisexes aux sons d’un orchestre entièrement féminin.

67 Ce catalogue d’enseignes dont il ne demeure que des évocations « littéraires » et qu’aucune plaque ne vient signaler à la curiosité du promeneur contemporain offre en pointillé la possibilité de reconstituer un arrière-plan, les décors disparus traversés par des femmes dont on soupçonne qu’elles n’étaient pas qu’« adipeuses sexagénaires », « effroyables androgynes aux cheveux ras », « mégères grasses », « riches détraquées » et autres « hommes-femmes dérisoires »[54] [54] « L’autre hérésie sentimentale », in Fantasio, 1er...
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, qu’elles ne rasaient pas les murs ou ne sortaient qu’à la nuit tombée pour s’engouffrer dans des brasseries décrépites mais, qu’en couples, elles s’offraient aussi à la clarté du jour dans leurs tenues parfois ambiguës et savaient braver l’invective.

68 L’illustration de presse n’a pas peu contribué à l’identification et à la « typologisation » des lesbiennes de plus en plus souvent représentées dans des lieux publics. Dans le Gil Blas du 21 janvier 1898, Abel Fichet donne le ton. Son dessin intitulé « Elles » (le nom d’une série) représente deux femmes attablées à une terrasse et interpellées par un passant : «– Trouvez-vous pas que ça sent l’ail ici ?… », allusion transparente au dénominatif de « gousse », terme argotique désignant les saphistes et rendu possible par le cadre habituel du restaurant. Les deux personnages féminins sont des plus traditionnels :une blonde, robe à col montant et chapeau à plumes, et son amie, une brune à cheveux courts et coiffée d’un petit chapeau typique de la gent lesbienne dans une tenue plus stricte qui permet de discerner la jupe, la chemise à col cassé, la cravate, la veste sur le revers de laquelle est piqué un œillet, panoplie à laquelle s’ajoute fréquemment le cigare, plus tard la cigarette, au moment où paradoxalement elle devient le signe général de l’émancipation féminine. Dans tous les cas, l’allure et la tenue valent déclaration publique de leur sexualité.

69 Dorénavant, ces figures marginales sont volontiers représentées au café; elles ont investi l’espace public et sont peut-être condamnables pour cette raison. C’est dans ces établissements ayant pignon sur rue que la lesbienne fait son entrée dans le champ de la visibilité. Charles Quinel choisit à dessein le cadre d’un café pour camper le couple féminin de son « Étude de femmes », un poème publié dans les colonnes du Courrier français (14 juin 1891):« Toutes les deux buvant. La première une absinthe. Et la blonde un sirop que la brune a permis ». Dans le domaine de l’iconographie où le sujet apparaît sans cesse, la frontalité des figures traduit ce nouveau regard porté sur l’homosexualité féminine qui tend à sortir peu à peu du simple domaine de la psycho-pathologie pour investir la cité, à quitter le traité de médecine pour l’étude sociologique. Ces lesbiennes posent et ce n’est plus dans l’exercice de leur sexualité (jusqu’alors représentée dans les cabinets et les hôtels particuliers où se déroulent par exemple les orgies de Gamiani) mais dans l’affirmation de leur identité qu’elles s’affichent. Offertes au regard du spectateur, elles lui font cependant face et échappent de la sorte à toute contemplation voyeuriste, d’une part parce qu’elles sont saisies dans des situations quotidiennes et anodines, d’autre part parce qu’elles s’inscrivent dans un environnement public, extérieur et neutre qui renforce et gomme à la fois leur singularité.

70 Investissant l’espace public et littéraire à la fin du XIXe siècle, la lesbienne fait sécession avec une image de la femme dont l’invisibilité était garante de moralité et de conformité à son rôle social et sexuel.

71 Vraies ou fausses, les images et les représentations colportées à partir des années 1880 ont contribué à asseoir et créer un sentiment de communauté autour de plaisirs dont la description en tant que vice ne parvient à affadir ni l’attrait, ni le rôle catalyseur d’une communauté en quête de son identité.

72 D’autre part, elles permettent de remettre en contexte quelques-unes des figures féminines les plus marquantes de l’époque qui ont fait sortir de l’anonymat la foule des brasseries, les couples des bars plus intimes, les Amazones des soirées selectes et même les sœurs d’infortune chères à Baudelaire.

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Notes

[ 1] « Chronique de Colombine », Gil Blas,29 sept.1889.Retour

[ 2] Sur ces nombreuses réimpressions : Jean HERVEZ, Introduction à La secte des Anandrynes, Paris, Bibliothèque des curieux,1910, p. XXXII-XXXVI.Retour

[ 3] Voir L’Énervée, prologue reproduit et introduit par Paul MATHIEX, in Le Courrier français,19 juillet 1903. On comparera la description de Formont dans L’énervée (Paris, Lemerre,1910, p.103-104) à celle de Pidansat de MAIROBERT, dans La secte des Anandrynes :confession de Mademoiselle Sapho (1784), Paris, Bibliothèque des Curieux,1910, p.30-32.Retour

[ 4] Octave UZANNE, « L’organe du diable », in Les surprises du cœur, Paris, Édouard Rouveyre, 1881, p.137.Retour

[ 5] Armand DUBARRY, Les invertis, Paris, Chamuel,1896, p.153.Retour

[ 6] Joséphin PÉLADAN, La Gynandre, Paris, Dentu,1891, p.94.Retour

[ 7] Maurice DELSOL,Paris-Cythère – Étude de mœurs parisiennes, Paris, Imprimerie de la France artis-tique,1900-1901, p.3.Retour

[ 8] Joséphin PÉLADAN, La Gynandre, op.cit., p.58.Retour

[ 9] Jules DAVRAY, L’armée du vice, Paris, J.-B.Ferreyrol,1890, p.126-131.Retour

[ 10] René SCHWAEBLÉ, Les détraquées de Paris, Paris, Darangon, s.d. [1910], p.12.Retour

[ 11] Léo TAXIL, La corruption fin-de-siècle, Paris, H.Noirot,1891, p.259.Retour

[ 12] Jean LORRAIN,« L’inassouvie », L’Écho de Paris,17 novembre 1890.Retour

[ 13] J.LORRAIN,« Les pères saphistes », in Dans l’oratoire, Paris, Dalou,1888, p.49-50.Retour

[ 14] « Douce Amie », « Gazette rimée » du Courrier français,13 octobre 1889.Retour

[ 15] Guide des Plaisirs à Paris, Paris, Éditions photographiques,1899, p.107.Retour

[ 16] Ali COFFIGNON, La corruption à Paris, Paris, Librairie illustrée, 1888, p.312.Retour

[ 17] Jules DAVRAY,L’amour à Paris, Paris, Ferreyrol,1890, p.108-109. Dans son article,« Homosexuals in the City :Representations of Lesbian and Gay Space in Nineteenth Century Paris », Leslie CHOQUETTE propose de voir là une description de la Souris et de sa propriétaire, Mme Palmyre (Journal of Homosexuality,41/3-4,2001, p.158).Retour

[ 18] Sur cette tendance, voir Maurice Hamel,« La pornographie au café-concert », in Le Courrier français,15 février 1913.Retour

[ 19] Cité par Pierre WALDBERG, dans Eros Modern’Style, Paris, J.-J. Pauvert, 1964, p. 122-124. Le spectacle se solda par une condamnation de trois mois de prison et 200 francs d’amende pour le directeur du théâtre, et de 50 francs pour les actrices.Retour

[ 20] Charles VIRMAÎTRE, Mlles Saturne, Paris, A.Charles, s.d. [1898], p.215-217.Retour

[ 21] Ibid., p.68.Retour

[ 22] Pierre DELCOURT, Le vice à Paris, Paris, A.Piaget,1887, p.9.Retour

[ 23] Victor LECA, Pour s’amuser – Guide du viveur à Paris, Paris, Paul Fort,1904, p.152.Retour

[ 24] Levic TORCA [pseud.de Victor Leca], Paris noceur, Paris, Librairie de la Nouvelle France,1907, p.128.Retour

[ 25] Jules DAVRAY,L’armée du vice, chap. I (« Lesbos et ses prêtresses »), Paris, J.-B.Ferreyrol,1890, p.127.Retour

[ 26] L. TAXIL, La corruption fin-de-siècle, op. cit., p. 254 et 263. Ces remarques sont enrichies d’une note infrapaginale sur l’allure des « tribades promeneuses » et les lieux publics affectés au « racolage lesbien », avec leurs heures de fréquentation ! (Voir ibid., p.263-264).Retour

[ 27] Voir notamment William A. PENISTON,Pederasts and Others, Urban Culture and Sexual Identity in Nineteenth-Century Paris, New York, Harrington Park Press,2004.Retour

[ 28] Dr Émile GALLUS, Uranistes et saphistes [1908], Paris, Diachroniques,1993, p.43-44.Retour

[ 29] Ali COFFIGNON, La corruption à Paris, op. cit., p.309.Retour

[ 30] René SCHWAEBLÉ, Les détraquées de Paris, op.cit., p. 32 et suiv.pour les éthéromanes, p.131-132 pour les hémoglobinophiles.Retour

[ 31] Dans ce cas-là, l’aventure tournera mal et la riche comtesse lesbienne accompagnée de quelques malfrats montmartrois se rendra coupable du meurtre des deux grisettes, la marginalité sexuelle rimant en l’occurrence avec la marginalité sociale :Jean LORRAIN,La maison Philibert, Paris, Albin Michel, s.d., p.206-209.Retour

[ 32] Dr GALLUS, Uranistes et saphistes, op.cit., p.44.Retour

[ 33] Voir Maurice de VLAMINCK,Tout çà pour çà, mœurs décadentes, Paris, Offenstadt,1903, p.10.« Le thé au grand magasin », dessin de Chas Laborde paru dans L’Assiette au beurre du 23décembre 1911 (« Les Magasins ») comporte, lui, cette légende : « Ici au moins pas d’hommes, le thé est réservé aux dames seules… ». De fait, le seul individu mâle que l’on aperçoit dans l’embrasure d’une porte est vigoureusement repoussé hors du sanctuaire par une des serveuses.Retour

[ 34] P.DELCOURT, Le vice à Paris, op.cit., p.22 et 24.Retour

[ 35] WAMBA,« La vie grotesque :L’autre hérésie sentimentale », in Fantasio,1er juin 1909.Retour

[ 36] CHARLES-ETIENNE, Notre-Dame de Lesbos [1919], Paris, Librairie Curio,1924, p.216.Retour

[ 37] C’est en ces termes que Paul Arène décrit la table d’hôte privée de la Coutelier, installée dans une maison bourgeoise, dans « D’après nature », in Les ogresses,Paris, Charpentier,1891, p.30-31.Retour

[ 38] Voir « Au cabaret », la nouvelle de Marcel Prévost parue dans le Gil Blas illustré du 14 octobre 1894, qui se déroule « Chez Voisin ». Ce sont aussi les femmes jouant au mistigri, buvant et fumant, dans « Ennemie héréditaire » de Paul Arène (Gil Blas illustré, 6 novembre 1892, voir page précédente), ou faisant une partie de poker, dans « Madame est au cercle », un dessin de Guillaume paru également dans le Gil Blas illustré du 14 février 1892 (voir ci-dessus). Elles se transformeront en joueuses de billard, dans « Un cercle pour dames vivant en hommes », un reportage réel de Sers (Fantasio, 1er juillet 1909).Retour

[ 39] Pierre DELCOURT, Le vice à Paris, op.cit., p. 106.Retour

[ 40] Émile ZOLA, Nana (1880), Paris, Le Livre de Poche, 1984, p. 252-253 et suiv. Pour les dossiers préparatoires datés de 1878, voir BNF, Manuscrits, Nouvelles acquisitions françaises 10.313, folios 76-77. Le roman A Lesbos comporte également une scène se déroulant dans un de ces cafés-restaurants de Montmartre, où l’héroïne lesbienne se rend par curiosité. La description détaillée du décor comme de la clientèle font de cet épisode un véritable document sociologique.(Voir A Lesbos, Paris, Librairie B.Simon, 1891, p.130-137).Retour

[ 41] COLETTE, Le pur et l’impur [1932], in Œuvres, Tome III, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,1991, p.597.Retour

[ 42] Jean LORRAIN,« Les pères saphistes », in Dans l’oratoire,op.cit., p.50.Retour

[ 43] COLETTE,« Music-halls », in Les vrilles de la vigne, Paris, Éditions de La Vie parisienne, s.d.[1908], p.206.Retour

[ 44] Montmartre abritera plus tard, rue Fontaine, Le Fétiche, un établissement longuement décrit par Maryse Choisy dans Un mois chez les filles (1928, chap. IX), puis dans son long article « Dames seules » (Le Rire,21 mai 1932), ainsi que par Yvonne Picabia sous le même titre, dans Le Sourire du 18 mai 1933.Retour

[ 45] L’Assiette au beurre,8 février 1902 (voir p.105).Retour

[ 46] Telle est l’expression qui coiffe une série d’articles consacrés à ces plaisirs« essentiellement ridicules et pitoyables », tels que l’homosexualité, dans Fantasio (1er août 1908 et 1er juin 1909).Retour

[ 47] Jean-Louis FORAIN : « Au Rat… », dessin paru dans Le Courrier français, 14 déc. 1890. Henri de Toulouse-Lautrec :Au Hanneton (lithographie,1898),À la souris(Madame Palmyre), lithographie au crayon (1897). Madame Armande figure également aux côtés d’Emilienne d’Alençon dans La Grande Loge, une lithographie de 1897. C’est encore La Souris qui fournit la toile de fond d’une autre lithographie de Lautrec intitulée Conversation (1899).Retour

[ 48] COLETTE, Lettres de la vagabonde, Paris, Flammarion,1961, p.30-31Retour

[ 49] Le jugement est à nuancer en ce qui concerne le Rat mort où les prostituées côtoyaient les lesbiennes. Il est d’ailleurs coutume de désigner ces dernières du nom de l’établissement.Retour

[ 50] Guide des plaisirs à Paris, op.cit. p.115-116.Retour

[ 51] Charles VIRMAÎTRE, Dictionnaire d’argot fin-de-siècle, Paris, A. Charles, 1894, entrée « Accouplées ».Retour

[ 52] Paul ANDRÉ, Corruptrice !, Paris, Jean Fort,1912, p.227.Retour

[ 53] Voir Fantasio,15 juillet 1925.Retour

[ 54] « L’autre hérésie sentimentale », in Fantasio, 1er juin 1909.Retour

Résumé

L’histoire de l’homosexualité féminine se confond avec les représentations et les discours qu’elle a suscités.C’est à eux qu’il faut d’abord se référer pour étudier l’émergence de la culture lesbienne, moins visible que celle de son homologue masculin, à la fin du XIXe siècle. Paris s’impose alors comme La Mecque du saphisme,où fleurissent bars,brasseries,tables d’hôtes et autres lieux de sociabilité et de plaisir; ils s’ajoutent désormais aux seuls espaces privés, réservés jusqu’alors aux tribades. Le dynamisme de cette sous-culture et la présence patente, voire redoutée, des lesbiennes dans la sphère publique sont attestés par une pléthore de textes – romans, articles, guides, études de mœurs – et d’images,de la peinture à l’illustration. Une fois considérée la place du fantasme et de l’imagination,ces divers témoignages,ces scènes croquées sur le vif, ces pochades, ces études à vocation panoramique,permettent de reconstituer assez fidèlement la physionomie d’un Paris lesbien en gestation. Pour la première fois,l’homosexuelle sort de l’invisibilité: elle descend dans la rue,se mêle à la foule,s’affirme dans sa singularité et concourt déjà à la formation d’une communauté.



The history of female homosexuality is rooted in its representations and was shaped by various discourses that surrounded it in the late ninenteenth century.One cannot ignore them when studying the birth of a lesbian culture, harder to decipher than the gay culture.In the 1880’s,Paris became the Mecqua of sapphism,where many bars, brasseries, cheap restaurants and other public places, were more or less dedicated to a lesbian clientele,whereas homosexuals women used to meet privately before.This dynamic sub-culture was acknowledged by lots of books and articles as well as paintings and press illustrations.Even though those documents were partly infused with fantasy, they provide precious and detailed evidence of the way the lesbian Paris looked like.They tell us that, for the first time,the lesbian stopped being totally invisible:she walked in the street,braved the crowd, behaved and dressed in a certain way,and doing so helped a lesbian community to slowly emerge.


POUR CITER CET ARTICLE

Nicole G. Albert « De la topographie invisible à l'espace public et littéraire :les lieux de plaisir lesbien dans le Paris de la Belle Époque », Revue d’histoire moderne et contemporaine 4/2006 (no 53-4), p. 87-105.
URL :
www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2006-4-page-87.htm.