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Revue d’histoire moderne et contemporaine

2007/4 (n° 54-4)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782701145723
  • DOI : 10.3917/rhmc.544.0117
  • Éditeur : Belin

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Cet article est dédié à la mémoire de Jack Yashinsky, marin, conteur, ami, chercheur, ancien combattant du Pacifique, qui a longtemps jeté l’ancre estivale à Saint-Pierre.
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C’est depuis l’archipel français de Saint-Pierre et Miquelon [1][1] Cet article a pu voir le jour grâce à une bourse SIG/CRSH..., à quelques encablures de Terre-Neuve, qu’en septembre 2005 le ministre français d’Outremer François Baroin lance une polémique, en remettant en cause le droit du sol dans « certaines collectivités d’outre-mer », y compris dans des départements d’outre-mer [2][2] Voir l’entretien initial du ministre de l’Outre-mer.... Est-ce une simple coïncidence que cette proposition, à la fois impraticable et du reste inconstitutionnelle (comment imaginer une loi différente pour les Antilles, la Guyane ou la Réunion, et la France métropolitaine en matière de citoyenneté), soit partie de Saint-Pierre, alors qu’elle était apparemment censée toucher principalement Mayotte ? L’identité saint-pierraise n’y est peut-être pas étrangère, cet archipel étant le plus ancien territoire d’outre-mer français, et le seul à présenter une population quasi-exclusivement blanche.

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L’archipel, qui occupe rarement plus d’une note de bas de page dans les histoires de la colonisation française, fournit pourtant un choix unique dans tout l’ancien empire colonial français pour appréhender des questions relatives à l’identité, les flux migratoires, et la colonisation.

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Comment la population saint-pierraise a-t-elle été perçue depuis la métropole et depuis le Canada bien plus proche ? Quels sont ses liens avec l’Acadie ou l’Amérique du Nord ? Dans quelle mesure les habitants blancs de ce dernier confetti du vaste empire français en Amérique du Nord ont-ils été considérés comme des coloniaux ou des colonisés, des sujets ou des citoyens ? Les considérations raciales ou essentialistes ont-elles primé sur les rapports de classe ?

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Toutes ces questions sont soulevées par l’examen de l’archipel à une époque où il traversait une crise intense. Celle-ci eut pour effet de disperser ses habitants alors que des agents recruteurs et même les autorités coloniales promouvaient l’évacuation pure et simple des îles, entre 1903 et 1939. En effet, à deux reprises, et sur deux continents, les habitants de Saint-Pierre et Miquelon furent convoités par certains, écartés par d’autres, selon des critères de sélection bien précis.

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Les multiples ambiguïtés de la population insulaire – notamment le fait qu’elle soit à la fois coloniale et blanche, française et colonisée – expliquent en grande partie ces réceptions mitigées. Les crises du début du XXe siècle transforment Saint-Pierre et Miquelon en terre d’émigration, alors que le statut de l’archipel demeure celui d’un territoire dominé. Nous sommes par ailleurs ici devant l’un des seuls cas dans tout l’empire français d’une colonie de peuplement ne possédant plus aucune population indigène. Or, comme l’a indiqué Emmanuelle Saada, l’État colonial a longtemps dû gérer ce qu’elle appelle une « double contrainte », à savoir :« la nécessité de maintenir des ressortissants français sous la souveraineté de l’É tat métropolitain et celle de gouverner les indigènes en mettant en œuvre leurs “coutumes” ». Ce schéma, pourtant pertinent dans pratiquement toutes les colonies, ne cadre pas avec Saint-Pierre et Miquelon, où il n’y a pas lieu de parler d’indigènes, mais où il n’est guère question non plus de « ressortissants français » ou du moins pas de citoyens à part entière [3][3] Emmanuelle SAADA,« Citoyens et sujets de l’empire français :les....

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Voilà donc une situation coloniale qui brouille les catégories binaires (colonisateur/colonisé, citoyen/sujet, immigré/émigrant) autant, sinon plus, que des cas pourtant bien plus connus, comme ceux des vieilles colonies ou des Quatre communes du Sénégal. Car Saint-Pierre et Miquelon était bien une colonie, à bien des égards d’ailleurs moins « avantagée » sur le plan de son statut administratif que ne l’étaient les Antilles, la Guyane, ou la Réunion. Le statut colonial en vigueur jusqu’en 1936 [4][4] En 1936, l’archipel passe de l’appellation de « colonie »..., fait de l’archipel un régime d’exception, comme le rappelle Olivier Guyotjeannin :les autorités locales doivent par exemple promulguer localement les textes métropolitains au cas par cas [5][5] Cette situation fait l’objet d’un fascinant rappel...; et les habitants de l’archipel sont exempts du service militaire [6][6] Olivier GUYOTJEANNIN, Saint-Pierre et Miquelon, Paris,.... L’archipel obtient certes un Conseil général en 1885, mais celui-ci est dissous en 1897, et ne reverra le jour qu’en 1945. Ce n’est qu’en 1945 que l’archipel est représenté au Sénat et à l’Assemblée nationale; jusqu’alors, il n’avait de représentant qu’au Conseil supérieur des Colonies. Il convient de rappeler qu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Saint-Pierre et Miquelon était devenu un « territoire » au même titre que les établissements de l’Inde ou Madagascar [7][7] Sur ce point, Cf Alexis SPIRE, « Semblables et pourtant.... Contrairement aux autres « vieilles colonies » départementalisées en 1946, ce n’est qu’en 1976 que Saint-Pierre et Miquelon devient département, statut que l’archipel ne conserve d’ailleurs pas [8][8] Ce qui lui permet notamment aujourd’hui d’émettre ses.... Il y a donc un décalage manifeste entre la francité absolue de l’archipel, souvent affirmée en termes ethniques, et le long passé administratif des îles. Cet écart devait se manifester de diverses manières alors que fut projeté l’exode massif des îliens dans le premier tiers du XXe siècle – projet négligé à ce jour par les historiens, tant canadiens que français.

CARTE 1  - SAINT-PIERRE ET MIQUELON : LOCALISATION ET DISTANCES À VOL D’OISEAU CARTE 1

IDENTITÉS COMPLEXES ET MULTIPLES D’UN ARCHIPEL DISPUTÉ

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Afin de saisir toute la signification de l’exode des îles amorcé au début du XXe siècle, un retour en arrière s’impose. L’histoire de Saint-Pierre et Miquelon a en effet été ponctuée par de multiples déportations, départs volontaires et autres épurations. Le petit archipel a connu un passé mouvementé. Le bourg français de Saint-Pierre fut incendié par les Anglais à six reprises, en 1690, 1693,1702,1703,1707 puis en 1708. L’archipel revient aux Anglais, avec le restant de Terre-Neuve, au traité d’Utrecht de 1713. Il est ensuite remis à la France comme compensation en 1763, alors qu’elle se voit retirer le reste de son empire nord-américain [9][9] Olivier GUYOTJEANNIN, op.cit., p.35-43.. C’est à cette période qu’a lieu la déportation des Acadiens, dont le fameux « grand dérangement » a débuté en 1755, et qui anticipe déjà des questions de nationalité et de sélection nationale avant la lettre.

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Un grand nombre d’entre eux vient chercher refuge dans l’archipel [10][10] Cependant, le roi de France donne la consigne d’accueillir.... Une décennie plus tard, faute de vivres, le Gouverneur D’Angeac évacue 551 Saint-Pierrais en métropole. Pendant les guerres révolutionnaires, l’archipel est de nouveau perdu, avant d’être définitivement réoccupé par la France en 1816, repeuplé alors par les mêmes familles qui avaient été exilées en 1793. On le voit, les déportations, exodes et autres départs, étaient monnaie courante à Saint-Pierre et Miquelon au XVIIIe siècle.

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En appréhendant l’identité de Saint-Pierre et Miquelon, il faut distinguer entre celle qu’étiquette le regard extérieur, et celle qui est propre à l’archipel, faisant sa singularité. Il y a lieu de parler d’une véritable schizophrénie dans la perception extérieure de l’archipel. Aujourd’hui, l’image du « petit bout de France en Amérique du Nord » - une France d’ailleurs plus traditionnelle que la métropole elle-même - est véhiculée à grand renfort de bérets, de pétanque, et de baguettes auprès des touristes Canadiens. Elle a un long passé. Lors de son arrivée dans l’archipel en 1901, le nouveau Gouverneur P.E. Julien brossait le tableau suivant de Saint-Pierre et de ses habitants :

« Il me tardait d’être à Saint-Pierre, surtout depuis que, traversant la terre étrangère, tout m’a manqué, à la fois la langue et le drapeau de la patrie. J’arrive et tout de suite, comme j’y comptais, un coin de France, de vraie France m’accueille. Je suis entouré de physionomies connues, retrouvées, et tandis que flotte tout autour de moi le glorieux et cher drapeau, votre voix me parle en français, de la République, à la défense de laquelle j’ai consacré ma vie et de la France à laquelle nous la devons toute» [11][11] « Saint-Pierre et Miquelon », La Dépêche coloniale,...

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Ici la francité de Saint-Pierre se révèle tripartite. Elle comporte un pan ethnique ou physionomique, un autre linguistique (Français de France et non du Québec), et un troisième républicain. Voilà, en somme ce qui distingue Saint-Pierre et Miquelon des Îles de la Madeleine, québécoises. La description est schématique, voire caricaturale, les îliens étant dans leur grande majorité hostiles à la laïcité officielle qui allait s’installer quelques années plus tard. Mais cette image n’en reste pas moins capitale et surtout largement partagée. Les administrateurs, tant français que canadiens, qui devront quelques années plus tard scruter les futurs émigrants de l’archipel, déclineront d’ailleurs leur analyse sur ces trois pans.

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Ajoutons à cette description d’un nouveau venu un autre portrait, bien plus ancré dans la société locale, à savoir celui de Louis Légasse (daté de 1900), armateur dont la famille a longtemps dominé la vie économique, politique et sociale de l’archipel. Il dépeint l’archipel comme « l’une des meilleures colonies, la seule essentiellement française et entièrement de race blanche ». En effet, les futurs ennemis jurés du clan Légasse, les Antillais Aristide Delmont et Samuel Lagrosillière, tous deux partisans du camp laïc, sont les rares personnes de couleur dans l’archipel [12][12] Lagrosillière dut quitter l’archipel sous la contrainte.... Pour Légasse, les îliens étaient parvenus à marier les qualités de leur race avec l’esprit d’innovation propre au continent nord-américain.À l’en croire :

«L’activité des colons presque tous des Basques, Normands et Bretons… [a] apporté, dans ces îles, les qualités d’énergie, d’endurance, de persévérance et d’ingéniosité particuliers à chacune de ces races. Joignez à ces qualités de nos colons, l’esprit d’audacieuses spéculations qui donne aux transactions commerciales une rapidité de développement qu’on ne retrouve pas en Europe, mais que nous pouvons admirer chez nos riches voisins des États-Unis » [13][13] Louis LÉGASSE,Notice sur la situation et l’avenir économiques.... Dans ce discours, l’endurance et la productivité locale sont donc explicitement liées à l’homogénéité ethnique de l’archipel.

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En revanche, l’île est parfois perçue par la métropole dans son altérité étrangère, voire exotique – souvent le résultat de simples méconnaissances géographiques. Ce point de vue est remarquablement mis en évidence par Olivier Guyotjeannin, qui a dressé l’histoire la plus rigoureuse de l’archipel. Il évoque des quiproquos qui frôlent le comique, comme ces méprises postales confondant Saint-Pierre de la Martinique et Saint-Pierre et Miquelon, ou encore « ces appelés [Saint-Pierrais] de la Première Guerre mondiale qui se virent consignés dans des casernes d’adaptation au climat métropolitain » [14][14] O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.8.. Citons enfin le cas de l’exposition coloniale de Marseille de 1922, lors de laquelle un fonctionnaire de Saint-Pierre, excédé, dut éclairer ainsi les organisateurs : « de toute évidence [l]es questionnaires [que vous m’avez demandé de remplir] ont été établis pour les populations indigènes qui peuplent nos possessions d’outre-mer et ils ne sauraient s’appliquer que très partiellement à la population de Saint-Pierre et Miquelon » [15][15] CAOM, Affaires politiques 3203, dossier 1, Direction....

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Le quiproquo n’est pas anodin; il révèle au contraire la spécificité d’un archipel issu de la première vague de colonisation, se retrouvant désormais au sein d’un empire tributaire lui de l’expansion d’après 1830. Il démontre surtout combien les repères de ce second empire (« mission civilisatrice », « assistance médicale indigène ») s’appliquaient mal à un archipel perçu comme basque, breton, et normand.

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En somme, la question se posait de savoir si Saint-Pierre et Miquelon devait être comparé à Belle-Île-en-mer ou à l’Île d’Yeu, plutôt qu’au Sénégal ou au Cambodge. Interviennent ici des considérations autour de la blancheur - et même des degrés de blancheur –, les îliens étant d’après certains empreints et même conditionnés par leur sol, et donc modifiés par rapport à leur francité première.

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Les « whitness studies » en vogue pendant un certain temps en Amérique du Nord et en Grande Bretagne, se sont surtout penchées sur le concept de la blancheur comme critère de pouvoir ou de domination. Ici la notion de blancheur permet de mettre en relief à la fois la constance et la nature souvent paradoxale de certains critères de sélection. Ces critères furent en effet déployés dans des contextes fort différents par des acteurs variés :l’État canadien qui ne mit en place sa politique de sélection de l’immigration qu’en 1906, des associations privées cherchant à promouvoir l’immigration au Québec, des particuliers, comme un journaliste français, et plus tard, le gouvernement français cherchant quant à lui à « rapatrier » une main-d’œuvre jugée précieuse sur le plan ethnique.

UN CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL BOULEVERSÉ

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Afin de comprendre comment l’archipel a pu passer d’une terre d’expansion à une zone d’émigration, il faut se pencher sur les crises économiques que traverse l’archipel au XXe siècle. La crise débute en 1903. De mauvaises campagnes de pêche dues à une forte diminution des stocks de morue en sont en grande partie responsables; les prises en1903 et1904 décroissent nettement [16][16] W.CHRISTIAN Jr, op.cit., p.16..

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La pêche métropolitaine sur les bancs locaux s’effondre [17][17] O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.65-66.. C’est toute la filière de pêche saint-pierraise, et donc toute la société locale qui subit cette crise de plein fouet :depuis les fabricants de cirés, jusqu’aux constructeurs de « doris,» l’effet est cumulatif [18][18] W.CHRISTIAN Jr, op.cit., p.17.. Guyotjeannin ne s’y trompe pas :cette crise entraîne une paupérisation palpable, et déclenche une migration de 30 % de la population de Saint-Pierre et Miquelon entre 1902 et 1907.

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Un facteur inespéré vient cependant renverser la tendance en 1922 :l’avènement de la prohibition américaine. Saint-Pierre devient alors une plaque tournante d’alcool illégal, d’autant que la contrebande de qualité embarquée depuis l’archipel pour le Massachusetts trouve une clientèle friande dans une Amérique prohibitionniste, où même l’alcool artisanal dit moonshine se vend à prix d’or. Saint-Pierre voit se multiplier les entrepôts d’alcool, et connaît une reconversion massive de pêcheurs en négociants. Cette réorientation de Neptune à Bacchus en passant par Mercure gonfle sensiblement les caisses de l’administration locale, ce qui lui permet de financer de nombreux travaux publics. Lors de périodes de stabilité voire d’affluence de ce genre, Saint-Pierre et Miquelon redeviennent même des terres d’immigration :un nombre important de Terre-neuviens vient en effet y chercher des emplois, notamment durant la fenêtre de prospérité des années 1920 [19][19] O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.77.. La renaissance est pourtant de courte durée, et se trouve brutalement stoppée par la fin de la prohibition américaine en 1933. Ce long déclin interrompu par une surprenante période de prospérité sert de toile de fond aux migrations et aux projets d’exode que nous étudions ici.

PREMIÈRE VAGUE D’ÉMIGRATION, 1903-1923

Sur place : une tendance migratoire déplorée

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Les chiffres ne font pas l’unanimité, mais leur sens ne change guère :

d’après la Quinzaine coloniale, la population de l’archipel chute de 5239 habitants en 1902 à 3753 en 1907, puis à 3400 en 1911; d’après Guyotjeannin, elle passe de 6842 en 1902 à 4778 en 1907 [20][20] La Quinzaine coloniale,25 avril 1911, p. 285; O.GUYOTJEANNIN,.... Dans son numéro du 25 août 1906, le journal local La Vigie affirmait que plus de 1200 Saint-Pierrais s’étaient déjà exilés [21][21] La Vigie, 25 août 1906.. Deux mois plus tard, le même journal note :« Au dernier recensement la population de Saint-Pierre était d’environ 5500 habitants, nous sommes persuadés qui si l’on faisait un nouveau recensement à la fin de l’année il resterait à peine 4000 personnes ». Et le journal de proposer, comme mesure pour enrayer l’exode :« il faut donner [aux habitants] de quoi gagner leur pain en leur procurant de l’ouvrage. Un secours de la métropole de 100000francs permettrait de faire travailler à l’entretien de la digue, la réparation des quais, les travaux des rues, des égouts, l’entretien des routes, etc. » [22][22] « L’exode », La Vigie, 20 octobre 1906.

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Dès 1904, la presse saint-pierraise relève et condamne, impuissante, la tendance migratoire. La consternation semble unanime, transcendant même les terribles clivages et luttes de clans que connaissaient alors l’archipel. Comme l’a montré William Christian Jr., le clan de la famille Légasse, qui contrôle la très puissante Morue française, et se rapproche du clergé, possède son journal, la Vigie. L’Écho de Saint-Pierre catholique, se situe dans le même camp. Le Réveil de Saint-Pierre en revanche, émerge comme le journal de l’opposition, globalement laïque [23][23] W.CHRISTIAN Jr, op.cit., p.48.. Même si Le Réveil se montre en fin de compte plus ouvert aux propositions d’émigration du Dr. Brisson (voir ci-dessous) que ses ennemis jurés La Vigie et l’Echo de Saint-Pierre, [24][24] Ibid., p.19. on constate tout de même l’unanimité de la presse locale face à l’idée de désertification de l’archipel.

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Le Réveil Saint-Pierrais est d’ailleurs parmi les premiers à faire de l’émigration une matière de fidélité ou plutôt d’infidélité :« nous verrons Saint-Pierre, naguère si prospère, autrefois un sujet de jalousie, devenir un centre de miséreux composé seulement de quelques familles, car les moins attachés à ce sol ingrat se seront expatriés pour aller se confondre parmi les populations des États-Unis et du Canada » [25][25] « Le bel accord Franco-anglais », Le Réveil Saint-Pierrais,.... Un an plus tard, le même journal observe sur le même ton :« Le tout Saint-Pierre, qu’aucune attache ne retient au sol natal, se sauve du naufrage et émigre vers les États-Unis. Peut-il en être autrement devant la crise économique que traverse notre malheureuse colonie au secours de laquelle personne ne vient ?» [26][26] « Saint-Pierre Américain », Le Réveil Saint-Pierrais,.... Au sentiment d’impuissance vient ici s’ajouter celui de trahison, ou tout au moins de manque de persévérance, voire de faute grave à bord du navire Saint-Pierre, pour reprendre l’image de l’auteur. En décembre 1905, L’Echo de Saint Pierre, pourtant d’une toute autre sensibilité politique reprend ce fil conducteur, demandant dans un premier temps « Les Saint-Pierrais vont-ils donc abandonner leur cher rocher ?». L’article tourne alors au genre romanesque, dressant un tableau de désolation :« Plus de rideaux aux fenêtres qui regardent béantes le ciel de décembre, disparus les pots de fleurs destinés à suppléer à l’absence de la belle nature, le petit panache de fumée ne couronne plus la cheminée, plus d’enfants à jouer devant la porte close, rien qui rappelle la vie; ils sont partis, ceux qui animaient la maison de bois !». Un moralisme dur prend alors le dessus :l’auteur anonyme évoque les motifs et surtout les auto-justifications des émigrants :« il paraît qu’il y a du travail là bas, dans les mines… de Sydney, dans les ateliers de Montréal : puis le Canada, n’est-ce pas encore la France ? Les ancêtres sont passés par là, ils ont guerroyé contre les sauvages et contre l’Anglais ». La réponse ne saurait être positive. D’abord, « ils regrettent » une fois arrivés dans « la grande ville ». Ils ont beau être « émerveillés », ils n’en finissent pas moins « déroutés, désorientés :l’on est si seuls !». C’est sur un ton barrésien nettement clérical que conclut l’article. Non seulement les émigrés regrettent leur île, ils sont surtout « déracinés ».« Ils sentent vaguement que le cœur de l’homme s’attache aux objets, aux lieux familiers de son enfance, et que ce n’est pas sans effort, sans douleur que l’on se déracine. Ils comprennent que, suivant la parole de l’Évangile, l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi d’affection, d’habitudes chères, de fidélité aux traditions » [27][27] « L’exode », l’Écho de Saint-Pierre,5 décembre 190....

Le Canada, terre d’accueil ?

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L’Echo de Saint-Pierre n’est pas le seul à jouer sur le thème du regret. En février 1907, La Quinzaine coloniale évoque les « fallacieuses promesses » qui auraient attiré de nombreux Saint-Pierrais au Canada. D’après cet organe métropolitain, « beaucoup de ceux, dont les ressources n’étaient pas épuisées, ont regagné Saint-Pierre; les autres y reviendront assurément bientôt, au printemps, ou dès qu’ils le pourront » [28][28] « De la récente émigration des îles de Saint-Pierre.... Le Journal officiel de Saint-Pierre et Miquelon reproduit la même année la missive du Consul de France à Montréal à l’Administrateur de l’archipel, venant conforter cette thèse :

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« Comme vous le savez, un grand nombre de Saint-Pierrais se sont rendus au Canada, attirés par les promesses des sociétés d’immigration. Si la plupart de ces émigrants paraissent pouvoir gagner leur vie dans ce pays, il en est cependant qui éprouvent beaucoup de difficulté à trouver des situations rémunératrices : quelques-uns sont déjà à la charge de nos sociétés de bienfaisance, et expriment le plus vif regret d’avoir quitté Saint-Pierre» [29][29] Les italiques sont dans le texte. Bulletin officiel....

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On décodera sans doute dans la publication de ce texte au Journal officiel une tentative d’enrayer le flux migratoire. Mais contiendrait-il également une part de vérité ? Les archives nationales du Canada recèlent la réponse.

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En réalité, si les Saint-Pierrais ne correspondent pas à l’arrivant idéal souhaité par le gouvernement canadien de l’époque, ils font en revanche le bonheur d’un lobby québécois cherchant à contrecarrer l’immigration non-francophone tout en réinjectant du « sang français » dans la province. Le 27 juin 1906, la Société générale de colonisation et de rapatriement de la province du Québec saisit le ministre des chemins de fer et des canaux d’une demande singulière.

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« Diverses circonstances, dont la plus importante est la faillite de la pêche, affir-ment-ils, menacent Saint-Pierre et Miquelon de la ruine ». Or, cette crise pourrait, à leur sens, profiter au Canada dans la mesure où :« chacun est au courant à présent du grand manque de travailleurs, et spécialement de fermiers, qui mène à une véritable crise dans notre pays [le Canada]». Une fois cet enjeu national établi, les trois signataires (P.B. Casgrain, le président de la société, Louis-Edouard Garufel, et le Docteur Thomas Auguste Brisson) plaident pour un tarif réduit en faveur des émigrés Saint-Pierrais sur les lignes du Canadian Pacific. Deux principes fondamentaux sont ainsi posés :l’idée de transformer les Saint-Pierrais en cultivateurs, et, implicitement, la désirabilité des immigrants [30][30] ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier....

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Six jours plus tard, la réponse négative tombe du ministère. Elle est motivée de la manière suivante :« Ce département ne se voit pas faire de différence matérielle entre ces personnes et d’autres cherchant à entrer dans notre pays à titre d’immigrants » [31][31] ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume.... Pour la Société générale de colonisation et de rapatriement de la province du Québec pourtant, ces immigrés sont tout sauf ordinaires, comme nous aurons l’occasion de le constater. C’est bien leur francité qui représente un atout majeur – et une occasion à ne pas manquer. La Société se rabat alors sur une autre voie : la ligne inter-coloniale qui relie Sydney à Montréal. Cette fois, la Société obtient gain de cause :un tarif spécial de $6.00 octroyé pour l’allée simple vers Montréal. Cette dérogation se négocie entre les représentants de l’inter-coloniale et le Dr. Brisson, l’infatigable promoteur de l’immigration Saint-Pierraise. Le tarif est accordé uniquement sur présentation d’un certificat dûment signé par la Société générale de colonisation [32][32] Ibid., lettre du 11 mars 1912, A.W.Campbell, Esq, Chairman,....

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Pour certains immigrants totalement démunis et à la dérive, ce tarif préférentiel ne suffit pourtant pas. Très rapidement, le Dr. Brisson se fait leur défenseur. L’homme a tout d’un humanitaire, surtout si on le compare à des canalisateurs peu scrupuleux de l’immigration italienne, polonaise ou ukrainienne à la même époque [33][33] Ninette KELLEY, Michael TREBILCOCK, Making the Mosaic :A.... Contre vents et marées, Brisson leur trouve des logements de fortune dans les hôpitaux de Montréal, et en l’absence de soutien, leur avance même son propre salaire [34][34] ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier.... Le télégramme suivant du 11décembre 1906 du docteur au ministère de l’Intérieur à Ottawa est tout à fait représentatif à cet égard :« J’ai ici dans la foule douze hommes chefs de famille et huit servantes ne pouvant payer le passage, mais qui pourront le rembourser une fois arrivés à Montréal, où j’ai trouvé des emplois pour tous. Que dois-je faire ?» [35][35] Ibid., Brisson à Curry,11 décembre 1906..

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La réponse lapidaire : « Le Département ne peut pas vous avancer les frais de passage » [36][36] Ibid., Scott à Brisson,11 décembre 1906. le mène donc à puiser dans ses propres économies.

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De multiples tensions intra-canadiennes font surface autour de cette affaire. Le docteur Brisson et sa Société de colonisation sont persuadés de « l’excellente qualité de cette émigration » pour citer ses propos [37][37] Ibid.,“Immigration française des îles Saint-Pierre.... Dans un article du 16novembre 1906, le Manitoba Free Pressajoute une réflexion intéressante :ces immigrants sont décrits comme « solides » (sturdy), et surtout :

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« Le Docteur J.T. Brisson, agent général de la société de colonisation, est chargé de ce mouvement d’immigrés, mouvement d’une ampleur que la province du Québec n’avait guère connu depuis que le Québec ait été perdu par la France. Si la plupart de ces nouveaux Canadiens sont natifs des deux îles en question, qui forment une station de pêche dans le Golfe [du Saint-Laurent], il y en a également qui proviennent de la vieille France, et qui ont décidé de tenter leur chance au Canada ».

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Le titre de l’article ne laisse nul doute quant à son objectif principal :« Ils préfèrent le Canada à la France » [38][38] « Prefer Canada to French Rule », Manitoba Free Press,.... Cependant, au-delà de cette compétition Canada-France, on découvre d’autres enjeux bien plus cruciaux. Voici la première occasion depuis la défaite de Montcalm par Wolfe de transfuser du « sang français » dans un Québec présenté comme anémique et replié sur lui-même jusque-là. En outre, l’ambiguïté identitaire de Saint-Pierre et Miquelon aux yeux des anglo-Canadiens est tout à fait significative. La majorité des migrants sont qualifiés « d’indigènes » (ou de « natifs ») de l’archipel, alors que d’autres sont décrits comme issus de « la vieille France ». Pour ce journaliste, en tout cas, il fallait distinguer entre les Saint-Pierrais de souche, déjà pétris par l’Amérique du Nord, et les métropolitains fraîchement débarqués. Il est sous-entendu que l’assimilation des premiers se ferait plus aisément que celle des seconds.

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Le docteur Brisson, on s’en souviendra, avait dans un premier temps saisi les autorités canadiennes, leur vantant le potentiel des Saint-Pierrais comme agriculteurs. Le Manitoba Free Press reprend cet argument, déclinant les futurs rôles des immigrants de la manière suivante :« Certains descendront le fleuve jusqu’à la Baie des Chaleurs, où ils seront comme chez eux devant de vastes étendues d’eau. D’autres deviendront agriculteurs » [39][39] Ibid.. Cette reconversion hypothétique laisse sceptiques les autorités d’Ottawa. Le 5 janvier 1907, le ministère de l’Intérieur adresse la lettre suivante au docteur :

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« Me référant à votre rapport daté du 5 du mois dernier, au sujet de l’immigration française depuis les îles de Saint-Pierre et Miquelon, je dois dire que l’avis du Département est que tant qu’il y aura un champ d’activité pour ces immigrants au Canada, ce mouvement reste acceptable. Cependant, comme les immigrants sont des pêcheurs, plutôt que des fermiers, le Département ne peut faire preuve du même degré d’intérêt envers eux qu’envers des agriculteurs, dans la mesure où l’intérêt du gouvernement est de faciliter l’arrivée d’une populaire agraire » [40][40] ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier....

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Les objectifs d’Ottawa étaient clairs : l’ouest canadien connaissait alors une arrivée massive d’Ukrainiens, de Polonais, de Scandinaves et autres Européens, et cette colonisation des prairies constituait sa priorité en termes d’immigration.

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Le flux de Saint-Pierrais demeurait toléré, tant qu’ils parvenaient à dénicher des emplois. Leur activité de pêcheur les plaçait cependant en bas de l’échelle de ces quotas par profession avant la lettre, alors qu’ils occupaient certes une position élevée dans la hiérarchie ethnique tacite de la Société de colonisation québécoise.

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La vague d’immigration canalisée par le Docteur Brisson intervient à une période charnière dans l’histoire de l’immigration au Québec et plus généralement au Canada. Des historiens ont souligné combien les dirigeants nationalistes et catholiques québécois étaient résolument hostiles à l’immigration d’allogènes non francophones au début du siècle. Le parti Libéral, en revanche, l’encourageait, gageant sur un avenir québécois industriel plutôt que rural. Ces deux groupes se sont violemment pris à parti, les nationalistes affirmant que l’immigration massive d’allogènes – non francophones dans leur immense majorité – visait à diluer la population francophone au Canada [41][41] Cf. Michael BEHIELS, Québec and the Question of Immigration :.... En 1907, des ministres fédéraux québécois dénonçaient ainsi un « complot » de la part d’Ottawa cherchant à décourager l’immigration française tout en encourageant l’immigration venue d’autres horizons.À en croire la théorie du complot, Ottawa visait en somme de diluer à plus ou moins longue échéance le fait français au Québec. Alors qu’il s’était borné à considérer des facteurs « moraux » dans sa loi sur l’immigration de 1906, dans son Immigration Act de 1910, le Canada faisait explicitement entrer en compte la race, sous la pression de certains groupes cherchant par exemple à exclure les Asiatiques du Dominion. L’administration pouvait désormais refuser l’entrée à toute personne « appartenant à une race considérée comme inapte au climat et aux exigences du Canada, ou tout immigrant d’une classe, occupation ou caractère précis » [42][42] N.KELLEY, M.TREBILCOCK, Making the Mosaic, op.cit.,....

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Paradoxalement, les premières mesures canadiennes de restriction de l’immigration intervenues en1906 et1910 coïncidaient avec un effort colossal de recrutement d’une autre immigration – celle-là rurale et paysanne.À ces fins, le Canada augmentait notamment le nombre de ses agents recruteurs d’immigration au Royaume Uni et aux États-Unis [43][43] Ibid., p.118.. On le voit – le cas de Saint-Pierre et Miquelon, bien que mineur en terme de chiffres absolus, représente un contre-courant tout à fait indicatif. Comment les dirigeants anglophones allaient-ils considérer ces Français, catholiques, îliens, et issus d’une France d’outre-mer méconnue bien que proche ? Et comment allaient-ils les classer, face à un flux important d’Européens du Nord et de l’Est, notamment ?

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Peu à peu, le neutralisme des autorités canadiennes face aux immigrés Saint-Pierrais va se transformer en hostilité. Déjà, certains particuliers expriment leur opprobre. Un rapport annuel émanant de la police de l’immigration de Sydney (Nouvelle-Écosse), signale en mars 1908 :« Les immigrants depuis Saint-Pierre et Miquelon sont issus des classes ouvrières et se trouvent dans des conditions pauvres – ils ne doivent pas être considérés comme des citoyens souhaitables pour ce pays » [44][44] ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier.... Pis encore, la communauté française de Montréal manifeste bientôt son exaspération à devoir prendre en charge des Saint-Pierrais. Le 10 janvier 1907, l’avocat Honoré Gervais rapporte au ministre des Chemins de fers canadiens au sujet d’une frange de la population îlienne :

« Leurs compatriotes de Montréal ne peuvent pas les assister et ils doivent être refoulés » [45][45] ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume....

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Si le docteur Brisson s’est fait l’ange-gardien des immigrés saint-pierrais, un certain Walter Frehill constitue alors sans nul doute leur persécuteur. Frehill est citoyen américain, né à Boston, et a vécu trente ans à Saint-Pierre, avant de s’installer à Montréal aux alentours de 1907 [46][46] ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier.... Sans doute garde-t-il des rancunes de son séjour dans l’archipel. Peut-être, compte tenu et du nombre de ses attaches saint-pierraises et de son acharnement, est-il même à la solde du clan saint-pierrais le plus opposé à ce projet d’émigration. Toujours est-il que Frehill attaque sur tous les fronts.

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Le 23 février 1920, Frehill rédige une lettre confidentielle « pour servir le Dominion du Canada,» dans laquelle il expose une astuce employée par des clandestins saint-pierrais. Afin d’éviter la nouvelle exigence canadienne de cette année-là, stipulant que tout immigré doit posséder au minimum $250, les clandestins de l’archipel, révèle-t-il, font foi de vouloir transiter vers les États-Unis, alors qu’en réalité ils finissent par « gonfler les rangs des chômeurs » à Montréal.

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« Vos agents devraient être vigilants » insiste-t-il,« lorsque le passeport indique “en transit pour la France” – il s’agit d’une ruse pour éviter d’avoir à démontrer qu’ils disposent des moyens requis à l’entrée du Canada » [47][47] Ibid., Frehill, Montreal, February 23,1920.. La réaction des autorités canadiennes ne se fait pas attendre : des copies de la délation sont transmises à Saint John (Nouveau Brunswick), North Sydney et Halifax, afin de mettre les garde-frontières sur le qui-vive [48][48] Ibid., January 6,1921..

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L’année suivante, Frehill saisit de nouveau les autorités d’immigration canadiennes pour leur exposer son appréciation des immigrés saint-pierrais :« Ils ne connaissent que la pêche, et sont ineptes à tout autre travail. Les plus pauvres font de mauvais serviteurs; encore, les jeunes femmes peuvent toujours trouver du travail, mais qu’en est-il de veuves démunies, avec cinq ou six enfants, dans une grande ville comme celle-ci, sans amis ni famille…» [49][49] Ibid., Frehill April 8,1921.. En 1922, il revient sur ce même thème : « Ils n’ont pas de métier et viennent gonfler les rangs des chômeurs ». Sur ce, l’Américain ajoute une note qui dut faire bondir les autorités : « Vos agents d’immigration font preuve de laxisme. Parfois une simple bouteille de gin ou de rhum permet de contourner les contrôles et d’enfreindre les lois » [50][50] Ibid., Frehill, Montreal,4 mars 1922..

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L’espion, comploteur, et délateur épique, sorti tout droit d’un roman d’Alexandre Dumas, ne s’en tient pas là. Le 2mars 1912, il écrit le passage suivant au ministre des chemins de fers canadien :

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« Je considère injuste que les habitants de l’Île du Prince Edouard, du Nouveau Brunswick, de Nouvelle-Écosse, et de Terre-Neuve qui veulent venir s’installer au Québec, aient à payer le plein tarif, [alors que ceux de Saint-Pierre et Miquelon ont droit à un tarif réduit.] Les îliens de cette colonie française ne se feront pas naturaliser canadiens, n’ont aucun intérêt dans les affaires du Dominion, et ne s’assimilent pas avec les Canadiens d’origine française. Plutôt, ils représentent une autre société, « la France républicaine » qui est contraire aux valeurs canadiennes. Ils entendent avoir leur propre école avec des professeurs venus de France, et prodigueront un enseignement comme celui des écoles de la troisième République. Une telle immigration ne peut en aucun cas profiter ou aider à construire ce pays, et je crois qu’il est temps d’annuler ce privilège, et de leur faire payer le même tarif que les Canadiens. Pourquoi donner une réduction à ces étrangers ?» [51][51] ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume....

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Ici, Frehill table sur différents registres :le patriotisme canadien, l’injustice faite aux Canadiens issus des provinces maritimes. Mais surtout, il met l’accent sur la laïcité des immigrants, leur républicanisme avéré, et la menace que ladite laïcité représenterait pour le Canada, véhiculée par de « dangereux » lycées français avant la lettre. C’est d’ailleurs la ligne que martèle depuis les années 1890 le clan Légasse à Saint-Pierre, devant les multiples tentatives de laïcisation de l’enseignement lancées par l’administration coloniale [52][52] Voir à ce sujet O. GUYOTJEANNIN, « Enseignement et....

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Le 2 avril 1921, suite à la pression exercée par Frehill, la ligne inter~coloniale décide de cesser de pratiquer son tarif préférentiel aux Saint-Pierrais [53][53] ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume....

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Mais en réalité, l’immigration depuis Saint-Pierre périclite depuis environ 1909. En effet, certaines des difficultés évoquées par le docteur Brisson, de même que les interpellations qui ont fait suite aux dénonciations de Frehill, amènent nombre d’insulaires à rebrousser chemin, et à refaire cap sur leur archipel. Si 189 immigrants réclament le tarif préférentiel de North Sydney à Montréal entre mars 1909 et février 1912,79 font le trajet en sens inverse. Et cette dernière tendance s’accentue même, passant de 25 retours entre mars1909 et février 1910, à 31 retours en 1911-1912 pour la même période [54][54] Ibid., « Statement of tickets issued to settlers from....

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La vague d’immigration ne fait pas que répondre à des conditions locales dramatiques; elle est également stimulée et encadrée par des agents recruteurs.

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Le Docteur Brisson se rend à plusieurs reprises à Saint-Pierre à ces fins. Certes, sa campagne semble avoir perdu son souffle après la décision du gouvernement canadien, en 1920, d’exiger des avoirs de plus de $250 par immigrant. Mais d’autres initiatives individuelles sont à remarquer. En 1922, le Révérend Père Gallois, Procureur de la préfecture apostolique de Saint-Pierre et Miquelon, demande au ministre de l’Intérieur canadien de lui transmettre « des films de colonisation intéressant le Canada ». Il entend en effet projeter ces films dans le « cinéma populaire, dont [il a] la haute direction » [55][55] ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier.... Le directeur du bureau de publicité et d’expositions du ministère concerné ne peut que constater qu’il ne dispose d’aucune propagande en langue française. Cela ne dissuade cependant pas le prêtre, qui répond : « la population de Saint-Pierre comprend assez le français et l’anglais pour s’intéresser aux films que vous proposez » [56][56] Ibid., Gallois, le 2 juillet 1922.. Dans ce cas précis, ce n’est plus un agent de l’extérieur (Brisson), mais bien un ecclésiastique local qui prêche l’émigration vers le Canada. Le Père Gallois pense-t-il sauver ses paroissiens de la misère, ou les diriger vers le plus catholique Québec, comme jadis un prêtre avait emporté ses 250 paroissiens depuis Miquelon aux Îles de la Madeleine pendant la Révolution française [57][57] O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.47. ? En tout cas, Gallois démontre l’absurdité des propos de Frehill, qui avait brandi la menace d’émigrants laïcs, radicaux et zélés débarquant à Montréal.

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On le constate, les îliens font l’objet de craintes bien particulières chez certains anglophones, voire chez certains membres du gouvernement canadien.

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Républicanisme, milieu social, moralité, race :chacune de ces considérations est invoquée pour faire barrage à l’immigration venant de Saint-Pierre et Miquelon. De surcroît, rien n’est prévu pour encourager l’immigration francophone, la propagande vouée à promouvoir l’immigration (produite en masse à partir de 1905 et demandée dans ce cas précis par le Père Gallois) étant entièrement en anglais [58][58] N.KELLEY, M.TREBILCOCK, op.cit., p.118.. Côté québécois, en revanche, les îliens constituent un contrepoids au flux d’immigration allogène, un renouvellement des liens avec la France, et un apport à la fois ethnique, religieux, et linguistique. Brisson et Frehill se sont faits les avocats de ces deux positions non seulement opposées, mais bel et bien concurrentes. Elles ne se rejoignent que dans l’utilisation de l’ethnicité, de la langue, et de l’identité comme critères de sélection.

Autres horizons : le projet de migration aux Îles Kuergelen, 1923

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Le 11 décembre 1923, Albert Corbie, le directeur de la revue parisienne La Feuille de France adresse un ambitieux projet au Gouverneur des Îles de Saint-Pierre et Miquelon, Jean Henri Emile Bensch. Son journal, affirme-t-il, est le « seul journal de propagande nationale existant sur notre territoire [et possède] un caractère colonial nettement marqué ». Corbie dit avoir appris du sénateur Eugène Réveillaud (sénateur de la Charente-inférieure de 1912 à 1921, ce descendant de Huguenots se montre nettement anticlérical) que « les Miquelonais émigraient en masse vers les côtes canadiennes et à Terre-Neuve ». Cette information, recueillie sur place par ledit sénateur, trouble profondément Corbie, pour des raisons essentiellement ethniques.« Ils sont donc absorbés par les Anglo-Saxons » maintient-il, « et sont perdus pour notre expansion nationale » [59][59] ASPM, Série continue 6594, Corbie au Gouverneur de....

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La solution préconisée par Corbie est ambitieuse. Il propose de transporter les Miquelonais aux Îles Kerguelen, Marion et Crozet, territoires français situés dans l’extrême-sud de l’Océan indien, et dont la colonisation a longtemps été rêvée [60][60] Jean-Paul KAUFFMANN dans l’Arche des Kerguelen, Paris,.... D’après Corbie,« Les Miquelonais trouveraient là, avec un climat moins rigoureux que le leur, les mêmes conditions d’existence que chez vous et la pêche en grand » [61][61] ASPM, Série continue 6594, Corbie au Gouverneur de.... Sur ce dernier point, le directeur ne se trompait peut-être pas, le cabillaud des Kerguelen n’ayant en effet pas encore connu la surpêche de la morue des grands bancs. En revanche, le directeur ne semble pas avoir songé aux susceptibilités, fiertés, affinités, préférences, et attachements locaux.

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Si aucune suite n’est donnée à cette idée de déménagement aux antipodes, c’est à cause d’un changement radical de conjoncture intervenu en 1922, et de la réaction du gouverneur. Comme nous l’avons vu, dès l’été 1922, Saint-Pierre profite soudainement d’un regain d’activité grâce au trafic d’alcool vers l’Amérique prohibitionniste. Cependant, la réplique du Gouverneur Bensch, immortalisée par une réflexion en marge de la lettre de Corbie, laisse également penser à un sursaut d’orgueil. Le gouverneur de la colonie donne en effet comme consigne à son secrétaire :« Répondre que nos îles sont très prospères, la pêche très fructueuse, et l’émigration infime » [62][62] Ibid.. Saint-Pierre pouvait à présent se targuer de prospérité. Pourtant, dix ans plus tard, la fin de la prohibition américaine allait faire resurgir la crise dans l’archipel, crise aggravée cette fois par la conjoncture mondiale, dans le sillage du krach boursier de 1929.

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Cette fois, c’est du coté français métropolitain qu’est invoquée l’idée que les habitants de Saint-Pierre et Miquelon ne devaient pas « être absorbés par les Anglo-Saxons ». En évacuant l’archipel, c’est en quelque sorte l’ancien empire colonial qui serait enfin liquidé pour être redirigé vers des terres plus clémentes de l’Océan indien. Bien qu’aucune suite ne fut donnée à cette initiative, elle révèle néanmoins un souci de préserver l’élément français d’une absorption inéluctable.

DEUXIÈME VAGUE, 1933-1936 : « RETOUR » EN FRANCE OU DÉPART POUR L’AFRIQUE DU NORD ?

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En 1933, le mono-commerce de contrebande dans l’archipel s’effondre.

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L’administration prend un certain nombre de mesures pour colmater les brèches. Dès le 1er juillet 1933, l’Administrateur de l’île, Georges Barrillot, envisage l’introduction de l’élevage,« dédaigné » jusque-là dans l’archipel; il procède au refoulement des étrangers (principalement des Canadiens et Terre-neuviens, installés dans la colonie). Mais il ne peut s’empêcher de prévoir « dans un bref délai, une crise très grave ». C’est ce qui le mène à demander au ministre des Colonies, de concert avec le ministère des Affaires étrangères, d’examiner la possibilité d’exode, soit en France métropolitaine, soit au Maroc, pour les habitants des deux îles [63][63] CAOM, Affaires politiques 751, « Population, émigration,....

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Le 10 novembre 1933, Barillot, persuadé de l’inefficacité de ces premières mesures, préconise l’émigration sans plus tarder.« J’ai signalé l’intérêt que pourrait présenter l’exode dirigé d’une partie de la population,» écrit-il à Paris,« à un moment où les circonstances économiques permettaient de prévoir que le jour était proche où la colonie ne pourrait plus nourrir tous ses habitants ».

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Considérant l’exode d’une partie importante de la population comme « inévitable » l’administrateur rappelle le départ de 2440 insulaires vers le Canada autour de 1906. Il relève alors que ce scénario ne peut pas se reproduire étant donné que les frontières canadiennes se sont sensiblement fermées depuis lors.

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Et d’ajouter :« d’ailleurs il faut écarter le gaspillage du capital national que représentent les futurs émigrants et les diriger sur des terres françaises » [64][64] Ibid., Saint-Pierre, le 10 novembre 1933.. Cette lettre déclenche une avalanche de correspondance entre divers ministères, celui des Colonies, de l’Agriculture, du Travail, des Affaires étrangères, et même de la Présidence du conseil. Avec cette missive, l’administration franchit un cap décisif. Alors que, pendant la précédente crise, elle avait officiellement tenté d’enrayer le flux de départs, cette fois le ministère des Colonies et l’administration locale préconisent ouvertement d’une seule et même voix un « rapatriement » - terme à employer avec précaution puisque la majorité des îliens sont nés dans l’archipel [65][65] Le recensement de 1893 atteste que 1938 hommes et 2122....

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Les discussions auxquelles donne lieu cette lettre de novembre 1933 s’articulent autour de quatre grands axes, que j’aborderai séparément :le poids du passé, les caractéristiques et la sélection ethnique, l’éventualité d’une migration vers un autre territoire colonial français, et enfin le « potentiel paysan » des marins pêcheurs saint-pierrais.

Le poids du passé

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Dans une lettre de septembre 1935 au président du Conseil, le directeur politique du 3e bureau du ministère des Colonies s’arrête sur la faisabilité du projet de transfert d’une partie importante de la population de Saint-Pierre et Miquelon dans des zones rurales métropolitaines. Certes, de multiples obstacles se présentent, note-t-il, y compris l’opposition probable de populations locales, mais les îliens possèdent d’après lui un avantage de taille. Ils connaissaient l’exode, y sont mieux conditionnés que d’autres, dit en substance cet administrateur. Il explique :

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« Sans prétendre que les habitants de l’archipel sont par atavisme des émigrants, il est permis d’affirmer, d’ores et déjà, que l’émigration leur est une idée familière. Ils eurent en effet à subir les deux grands « dérangements » de 1778 et 1783, et de 1793 à 1816; en ce temps il était d’usage d’évacuer la population des pays cédés. Plus tard, de 1903 à 1908, 2400 d’entre eux quittèrent la colonie et se dirigèrent vers les États-Unis et le Canada qui leur étaient [alors] largement ouverts » [66][66] ANF, F60, « Colonies, Possessions françaises de l’Atlantique,....

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L’évacuation de la population des pays cédés était bien un procédé utilisé au XVIIIe siècle, plus systématiquement au « nouveau monde » – comme dans le cas des Acadiens – qu’en Europe, où la population des Pays-Bas, par exemple, ne fut guère exilée avec chaque changement d’allégeance de son territoire. L’administrateur Louis Rollin semble suggérer que ces multiples transferts massifs (qu’une partie de l’historiographie penche à considérer comme des « nettoyages ethniques » avant la lettre [67][67] Une polémique entoure l’usage de cette phrase, comme... ) auraient préparé les habitants de l’archipel à de tels « dérangements », faisant d’eux des êtres errants ou migrateurs par excellence (peut-être avait-il également en tête le flux saisonnier de main-d’œuvre de Saint-Malo à Saint-Pierre ?).

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En tout cas, une certaine conception du passé lointain, et de son vécu présent, conditionne ici le projet d’évacuation partielle des îles.

Caractéristiques et sélection ethniques

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On l’a vu, Saint-Pierre et Miquelon se définissent alors comme des colonies blanches, uniques dans tout l’empire français de par leur homogénéité.

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Cela étant, différentes perceptions de la population locale émergent dans la correspondance relative à l’exode annoncé. L’Administrateur de l’archipel avait donné le ton dans sa correspondance de juillet puis de novembre 1933, en évoquant le « gaspillage d’un capital national », phrase reprise par la suite par quasiment tous les correspondants sur le sujet. De quel capital s’agissait-il au juste ?

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Certains pointent du doigt les milliers de francs investis dans l’archipel. Mais pour la plupart, il s’agit bien d’un capital ethnique.

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Lorsqu’en 1934, le ministre des Colonies Pierre Laval est saisi du dossier, il insiste en premier lieu sur le fait que les émigrants « originaires de cet archipel [sont] de souche française » [68][68] ASPM, Série Continue, courrier « arrivée ministère.... Dans une note non datée émanant de la Direction politique (3e bureau) du ministère des Colonies, on trouve la logique ethnique mise à nu :« il serait anormal qu’une population de souche française ne pût s’installer et s’employer en France, au moment où de nombreux étrangers y sont accueillis; la métropole a intérêt à récupérer ce capital national qui risque de se diriger vers l’étranger » [69][69] ANF, F60, Colonies, Possessions de l’Atlantique, Saint-Pierre....

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Les Saint-Pierrais sont donc perçus comme membres appartenant à un capital ethnique commun, contrairement aux « étrangers » et autres coloniaux, comme les milliers d’Algériens résidant alors en métropole [70][70] Voir à ce sujet Clifford ROSENBERG,Policing Paris,.... Seulement, nous l’avons vu, juridiquement, les Saint-Pierrais sont à l’époque soit purement et simplement des sujets coloniaux, soit dans le meilleur des cas des Français dont la nationalité a été « dénaturée » pour emprunter l’expression de Zouhir Boushaba, reprise par Patrick Weil [71][71] Patrick WEIL, Qu’est-ce qu’un Français ? Paris, Grasset,....

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Comme l’a montré Patrick Weil, c’est dans les années 1930, précisément, qu’un important courant racialiste tente d’imposer sa pseudo science sur les appareils étatiques liés à l’immigration. Ce courant, incarné notamment par Georges Mauco et René Martial, tend à dresser des hiérarchies par origine, cherchant ainsi à prévoir leur degré respectif d’assimilabilité [72][72] P.WEIL op.cit., p.120-123.. Ces données, dérivées par exemple du rocambolesque « indice de proximité biochimique » inventé par Martial [73][73] P.WEIL, op.cit., p.126-127., sont récoltées et étudiées dans le but d’opérer une « sélection » dans l’immigration. Or, nous voyons ici un remarquable usage de cette sélection. En tant que descendants de Basques, Normands, et Bretons, les Saint-Pierrais jouissaient par exemple d’un score modèle dans tous les tests imaginés par le courant racialiste français (si ce n’est qu’une micro polémique sépare alors les midiphiles des noridicistes). Leur sort est donc l’objet de beaucoup d’attention, car ils représentent une denrée précieuse, exactement comme ils étaient apparus jadis au Docteur Brisson : des immigrants de pure souche française.

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Cela étant, les clichés ne sont pas tous d’ordre positif. Certains préjugés font également surface à l’encontre des îliens. Pour l’Administrateur Barillot, s’adressant à l’inspecteur du ministre des Colonies Mérat en novembre 1933 [74][74] W.CHRISTIAN Jr., op.cit., mentionne cette inspection... :

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« Il est exact que le colon saint-pierrais, d’une façon générale, est routinier et manque d’initiative. Cette constatation n’est pas d’aujourd’hui; j’ai retrouvé dans de vieilles archives, une lettre datant de 1818, adressée par le ministre de la Marine au Chef de la Colonie, et qui est bien édifiante sur ce point. Mais l’on peut se demander si cette routine, cette inertie parfois, n’est pas le résultat d’un séjour trop prolongé et depuis des générations dans un milieu physique défavorable et trop restreint (mauvaise alimentation, manque de soleil, consanguinité). Car enfin, ces colons saint-pierrais sont issus de Basques, Bretons ou de Normands; or ce sont des races qui, dans leur habitat normal, sont particulièrement hardies et énergiques.

À Terre-Neuve où le milieu physique est cependant préférable à celui de Saint-Pierre, on assiste d’ailleurs à la même décadence de la race anglo-saxonne. Il est donc permis d’espérer que le colon saint-pierrais changé de milieu, changera aussi de tempérament. L’homme est façonné par le sol et par le climat » [75][75] CAOM, Affaires politiques 751, « Population, émigration,....

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L’on découvre ici le revers de la médaille. Pour Barillot, les Saint-Pierrais sont déracinés, tarés par des générations de vie dans un milieu que quasiment toutes les sources littéraires et les témoignages extérieurs s’accordent à décrire comme hostile, menaçant, brumeux, infécond, et ingrat [76][76] O.GUYOTJEANNIN,op.cit., p 9, résume ce cliché ainsi :« tous.... On reconnaît là l’influence d’une science en vogue dès la fin du XIXe siècle, issue du paroxysme du transformisme lamarckien, à savoir la mésologie. Cette science attribuait en effet à l’environment de l’individu des capacités de conditionnement sur la « race » que d’autres imputaient volontiers à l’hérédité ou au climat [77][77] Voir à ce sujet Eric JENNINGS, Curing the Colonizers :Hydrotherapy,....

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Selon Barillot, le « retour » des Saint-Pierrais en métropole pourrait ainsi leur servir de rédemption, car dans leur « habitat normal » l’on pouvait espérer qu’ils retrouveraient leurs qualités « de hardiesse et d’énergie ». Pourtant, certaines des réflexions de Barillot sur la nature et le caractère du Saint-Pierrais s’avèrent contre-productives. Ainsi, dans une lettre du ministère de l’Agriculture au ministère des Colonies d’octobre 1934, on retrouve l’idée que les insulaires manquent d’initiative, assortie de l’affirmation qu’ils sont de fort caractère. Voici la teneur de ce document :« vous avez mentionné qu’on ne peut songer à leur confier des rôles de direction, mais qu’il conviendrait, en raison de leur esprit d’indépendance assez marqué, de les faire travailler pour leur propre compte » [78][78] ASPM, Série Continue, courrier « arrivée ministère.... On retrouve ainsi, en filigrane du projet, des conceptions ethniques multiples et parfois contradictoires, qui le colorent et le modulent.

Métropole ou Afrique du Nord ?

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La proposition initiale de Barillot, datée de juillet 1933, préconise d’abord un déplacement massif des îliens vers la métropole.« Le cas échéant » ajoute-t-il alors, l’on pourrait les envoyer au Maroc [79][79] CAOM, Affaires politiques 751,« Population, émigration,1933-1936 »,.... En novembre suivant, Barillot justifie sa préférence de la manière suivante :« j’estime que c’est dans la métropole que cette colonisation a le plus de chances de réussir, car c’est là que l’émigré se trouvera le plus fortement encadré et aura sous les yeux l’exemple constant de ce qu’il devra faire » [80][80] Ibid., « Population, émigration, 1933-1936 », Barillot,.... D’après Barillot, pour remanier un Saint-Pierrais en Breton ou en Normand, un régime radical s’impose. La formule comporte une surveillance et un encadrement intenses, et surtout, des modèles locaux pour réapprendre à l’îlien à se comporter en métropolitain.

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Ce sont sans doute les complications diplomatiques, et surtout le désir que nous analyserons plus loin de métamorphoser les îliens en fermiers, qui finiront par vouer l’option marocaine à l’échec. Néanmoins, entre-temps le bruit de cette éventualité parvient au Maroc. Le 26 janvier 1936, un Monsieur Verdier résidant à Casablanca, saisit la Marine marchande, observant que « des échos de la presse ont annoncé que la pêche ne donne plus aux pêcheurs de Saint-Pierre et Miquelon un revenu suffisant et qu’une partie de cette vaillante population a été transportée en Bretagne et dans le Sud-Ouest de la France ».

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Pourquoi pas au Maroc ? demande en substance cet intéressé [81][81] Ibid., Monsieur Verdier, 26 janvier 1936..

Le « potentiel paysan » des marins pêcheurs saint-pierrais

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Déjà en 1906, le Docteur Brisson avait espéré pouvoir métamorphoser les Saint-Pierrais en paysans. En 1933, Barillot ressuscite ce projet. Celui-là même qui perçoit l’îlien comme conditionné par l’aridité de son habitat, laisse entrevoir la possibilité d’une rédemption suite à un changement d’environment.

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D’après Barillot :

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« Il faudra donc, pour l’émigré saint-pierrais une adaptation complète à un nouveau métier. Ce n’est pas impossible. Nous constatons de nos jours une adaptation bien plus extraordinaire : la colonisation agricole de la Palestine, terre hostile et dénudée par le déboisement arabe, par des Juifs, qui, de mémoire d’homme, ont fait tous les métiers sauf celui d’agriculteur » [82][82] Ibid., Barillot, Saint-Pierre le 10 novembre 1933,....

83

Ce choix de l’agriculture n’est ni romantique ni utopiste. Il s’aligne, bien au contraire, pragmatiquement sur la politique de l’immigration de 1933-1934.

84

Alors que l’administration métropolitaine resserre progressivement l’accès à certains secteurs, celui de l’agriculture demeure en effet grand ouvert [83][83] P.Weil, op.cit., p.130.. Pierre Laval le confirme dans sa lettre du 8 juin 1934 au ministère de l’Agriculture : « l’agriculture paraît être le seul débouché actuellement possible pour les futurs émigrants : il semble bien que ce soit cette branche de l’activité nationale qui puisse offrir aux transplantés une vie saine et l’existence à peu près assurée » [84][84] ASPM, Série Continue, courrier « arrivée ministère....

85

Dans un premier temps, le ministère des Colonies met en avant l’idée d’installer les émigrants dans le Sud-Ouest de la France [85][85] Ibid., ministère des Colonies à l’Administrateur des.... Mais le ministère de l’Agriculture tergiverse, estimant que ces « pêcheurs n’ont pas, de manière générale, de connaissances agricoles, ce qui crée des difficultés particulières ».

86

Et de conclure que l’unique solution consisterait à recevoir les immigrants préalablement dans une ferme d’adaptation aux travaux agricoles. Ce stage de reconversion accompli, les insulaires « seraient ensuite répartis par voie de placement par famille dans des exploitations agricoles, soit au titre de métayers, soit au titre de maîtres-valets » [86][86] Ibid., ministère de l’Agriculture au ministre des Colonies,24....

87

En juin 1934, Laval, alors ministre des Colonies, fournit des précisions intéressantes. Après leur stage, les Saint-Pierrais devront impérativement être dispersés.« Tout groupement des Saint-Pierrais dans une sorte de village de colonisation » est à proscrire, affirme-t-il, car «[cela] risquerait de ralentir leur adaptation ». Pour Laval, la solution idéale consisterait à « les installer dans un ou deux départements pour que le contrôle administratif puisse s’exercer avec le maximum d’efficacité ».

88

Ces reconvertis seraient décidément bien encadrés. Laval fournit en outre des détails relatifs au stage agricole :« il semble… préférable de faire accomplir le stage à la famille réunie autour de son chef; les membres de la famille pourront ainsi retirer eux-mêmes le plus grand profit de l’apprentissage et prendre part à tous les travaux agricoles qu’ils seront ainsi appelés à effectuer en collaboration avec leur chef » [87][87] Ibid., Pierre Laval au ministre de l’Agriculture,8.... Bien avant la Révolution nationale, Laval entendait ainsi freiner le dépeuplement des campagnes en rééduquant des marins pêcheurs pour les métamorphoser en paysans, par le biais d’un enseignement focalisé sur la famille patriarcale.

89

La ré-immersion était chose délicate. Si le sol d’outre-Atlantique avait façonné et conditionné le Saint-Pierrais, celui de la métropole parviendrait-il à le retremper ? Mais quel sol exactement ? Emmanuelle Saada évoque un cas presque analogue, l’accueil de métis issus de l’empire colonial dans des régions françaises. Elle démontre l’existence d’un véritable débat autour de chaque région envisagée, certaines étant considérées comme plus adaptées à accueillir des métis pour les intégrer tant sur le plan ethnique que culturel [88][88] E. SAADA, Les enfants de la colonie. Les métis de l’Empire....

90

En 1936, le projet de « retour » des îliens avance toujours. « Grâce à une active propagande » remarque le ministère du Travail, l’on a déniché dans pratiquement toute la France,« des agriculteurs disposés à prendre à leur service, en qualité de stagiaires, des immigrants des îles de Saint-Pierre et Miquelon ».

91

Le ministère du Travail en dresse même la liste complète [89][89] ANF, F60, « Colonies, Possessions françaises de l’Atlantique,... :

92

Hautes Alpes,2 célibataires (1 femme)

Belfort, 2 célibataires

Cote d’Or,1 ménage,2 célibataires

Doubs, 1 jeune célibataire

Drôme, 2 célibataires

Haute-Garonne,8 célibataires

Gers,1 célibataire

Hérault,1 célibataire

Indre,1 ménage,1 stagiaire

Isère, 1 famille de 2 personnes,1 jeune célibataire

Jura, 2 célibataires

Haute-Loire,6 célibataires

Lot-et-Garonne,5 célibataires

Nièvre,3 célibataires

Puy-de-Dôme, 10 célibataires, 2 ménages

Haute-Saône,7 célibataires

Tarn-et-Garonne,4 célibataires

Total des places disponibles :68.

93

Ce véritable appel d’offres, suivi de réponses et d’émigration effective entraîne cependant des abus. Ainsi, en mai 1935, le ministre du Travail soupçonne les motivations d’un agriculteur de l’Hérault de dépasser le simple altruisme :« Il est à craindre que l’introduction des colons originaires de Saint-Pierre et Miquelon n’ait été demandée par Monsieur Fornier que pour remplacer des ouvriers de la région qui n’accepteraient pas ses rémunérations ».

94

Ledit Fornier ne remettait plus, en effet, à ses employés que «18 francs plus deux litres de vin » [90][90] CAOM, Affaires politiques 751, « Population, émigration,....

95

Force est de constater la ténacité du désir de faire des Saint-Pierrais (pourtant considérés jadis comme « allergiques » à l’élevage) des agriculteurs. On retrouve peu de zones côtières dans la liste de départements recensés par le ministère du Travail, reproduite ci-dessus. Ce projet de reconversion vers l’agriculture, déjà mis en avant par Brisson, a été repris par Laval à une époque où la main-d’œuvre immigrée ne manquait pourtant guère en France. Le sort des habitants de Saint-Pierre et Miquelon a donc mobilisé tant les esprits que les hommes :divers ministères, depuis l’Agriculture jusqu’au Travail, en passant par l’Intérieur et les Colonies, ont travaillé d’un commun accord pour reclasser les îliens [91][91] Pour une analyse comparative des instruments et des.... Manifestement, le souci ethnique dominait dans les directives motivant et fixant ces projets de « retour ». Néanmoins, les îliens demeuraient dans un certain flou. On pouvait espérer, avec un effet tache d’huile élaboré par Pierre Laval en personne, en faire des Français de demain. Mais ne l’étaient-ils pas déjà ?

Flux migratoire, 1933-1939

96

Les archives ne permettent hélas pas de comptabiliser exactement le nombre de Saint-Pierrais ayant quitté l’archipel entre 1933 et la Deuxième Guerre mondiale, qui allait donner lieu à un tout autre mouvement de population. D’autres historiens l’estiment inférieur à la première vague d’émigration de 1903-1906 [92][92] O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.68; W. CHRISTIAN Jr., op.cit.,.... Notons par ailleurs qu’entre1933 et1939 certains îliens espèrent encore rejoindre le continent nord-américain. Bien que tous les demandeurs de passeport ne soient bien évidemment pas des émigrants potentiels, cet indicateur n’en demeure pas moins pertinent. Or, le nombre de Saint-Pierrais demandant des passeports passe de 128 en 1933 à 165 en 1934, pour retomber à 127 en 1935,123 en 1936,100 en 1938, et 83 en 1939 [93][93] ASPM, Archives 4011, Délivrance de passeports,1930.... La quantification des migrants vers la métropole reste, elle aussi, délicate. En 1935,120 habitants de l’archipel se portent volontaires pour l’exode. L’administrateur de l’île, Barillot, constate avec regret qu’un petit nombre s’est ravisé entre 1933 et 1935, après avoir initialement demandé à émigrer. Son analyse est sévère :

97

«[Ce revirement] est manifestement dû à l’assistance sociale très poussée dans la colonie et qui donne aux intéressés l’espoir de pouvoir toujours vivre à Saint-Pierre grâce à l’aide de l’administration. C’est un peu ce que l’on constate en France, où le chômage est, pour certains, devenu une profession » [94][94] CAOM, Affaires politiques 751,« Population, émigration,1933-1936 »,....

98

Barillot voit en ses administrés des assistés. Il insiste sur l’urgence de mener à bien l’émigration; si elle n’est pas accomplie en 1935, mentionne-t-il une année auparavant, il est probable que la colonie ne pourra plus financer un centime du projet, étant donné la chute vertigineuse des recettes [95][95] Ibid., Barillot au ministère des Colonies,26 décembre.... L’Administrateur semble en tout cas ignorer la décision forcément pénible à laquelle font face des familles entières, de quitter leur sol natal.

99

Depuis les tentatives du Docteur Brisson jusqu’à celles de Corbie, Barillot ou Laval, tous ces projets d’émigration des Saint-Pierrais partagent des principes cardinaux : la nature précieuse (linguistique, religieuse, et bientôt ethnique) de cet apport de « sang » potentiel, que ce soit au Québec ou en France métropolitaine, la bien curieuse détermination de vouloir transformer ces pêcheurs en agriculteurs, et le fait d’éviter que ce « capital humain » ne s’échappe ailleurs. Les clichés ne sont pourtant pas unanimement positifs : pour Barillot les îliens sont des Basques, Bretons, ou Normands « dénaturés,» teintés par un long « déracinement », et surtout sapés par un milieu naturel ingrat. Cela laisse au moins entrevoir la promesse d’une re-francisation à leur « retour » en métropole. Pour Frehill, à l’inverse, une fois émigrés, les insulaires ne pourront que contribuer à gonfler les rangs des chômeurs, et ce où qu’ils aillent. Le reclassement éventuel des Saint-Pierrais faisait en tout cas couler beaucoup d’encre. Les raisons en sont sans doute multiples, en France comme au Canada : une solidarité envers les îliens pour des motifs tant ethno-linguistiques qu’historiques, leur désirabilité ethnique vis-à-vis d’autres formes d’immigration et de main-d’œuvre, qu’elle soit italienne ou nord-africaine.

100

À travers ces projets de « dérangement » à l’ère contemporaine, on parvient donc à mesurer l’influence de facteurs variables :le souci de l’administration d’évacuer des îles coûteuses, ou encore son obsession à vouloir récupérer ces gouttes de sang françaises. Ces projets jettent autant de lumière sur les pays receveurs que sur l’archipel lui-même. Ainsi, au Canada au début du siècle, une société de colonisation québécoise se lance avec zèle dans un projet visant à injecter du nouveau sang français au Québec, alors même que l’administration canadienne émet des réserves sur l’utilité de ces pêcheurs, et commence à la même époque à appliquer une sélection ethnique et morale. S’il n’a certes pas l’envergure ni de l’exode des Irlandais au XIXe siècle, ni de la déportation des Acadiens au XVIIIe, cet épisode n’en révèle pas moins des réceptions très significatives, et parfois similaires, de part et d’autre de l’Atlantique, alors que se perfectionnaient les méthodes et les critères de sélection.

Notes

[1]

Cet article a pu voir le jour grâce à une bourse SIG/CRSH du Département d’Histoire de l’Université de Toronto qui m’a permis de me rendre à Saint-Pierre en 2005. Merci à M. Rodrigue Girardin, archiviste au Musée-Archives de Saint-Pierre, pour ses pistes précieuses dans des fonds hélas gravement endommagés par un incendie survenu en 1992. Je dois aussi ma reconnaissance à Tina Freris pour avoir dépouillé aux archives nationales du Canada les dossiers relatifs aux chemins de fer. Merci enfin à mes collègues Roland Le Huenen, Cliff Rosenberg, Franca Iacovetta, Nathan Smith, Patrick Weil, et aux lecteurs anonymes de la RHMC pour leurs lectures ou conseils. Liste des Abréviations : ANC :Archives nationales du Canada, Ottawa. ANF :Archives nationales de France, Paris. ASPM :Archives de Saint-Pierre et Miquelon (L’Arche, Musée Archives, Saint-Pierre). CAOM :Archives nationales, centre des archives d’outre-mer, Aix-en-Provence.

[2]

Voir l’entretien initial du ministre de l’Outre-mer dans le Figaro Magazine du 17 septembre 2005 – ses propos avaient été recueillis à Saint-Pierre quelques jours auparavant. Sur l’impraticabilité et l’incohérence de cette réforme, Cf. Patrick WEIL,« Il faut rappeler que le droit du sol n’a jamais été automatique, sauf pendant la Révolution », Le Monde, 20 septembre 2005.

[3]

Emmanuelle SAADA,« Citoyens et sujets de l’empire français :les usages du droit en situation coloniale,» Genèses, 53, décembre 2003, p.15. Plus loin (p.19), E.Saada relève la manœuvre juridique consistant à percevoir les Français comme des « indigènes de France ». Une fois de plus, Saint-Pierre et Miquelon vient perturber ce schéma, ses habitants étant pour la plupart des français non-citoyens indigènes de Saint-Pierre et Miquelon. Mais comme le note Laure Blévis, l’on ne devient pas indigène, on le naît. En somme, Saint-Pierre et Miquelon bouleverse, ou vient au minimum troubler, la plupart des modèles coloniaux. Cf. Laure BLÉVIS,« la citoyenneté française au miroir de la colonisation :étude des demandes de naturalisation des “sujets français” en Algérie coloniale » Genèses,53, décembre 2003, p.34.

[4]

En 1936, l’archipel passe de l’appellation de « colonie » à celle d’un « territoire ». Cf. Joseph et Roland LE HUENEN, Contes, récits et légendes des îles de Saint-Pierre et Miquelon, Moncton, Éditions d’Acadie,1985, introduction, p. 13.

[5]

Cette situation fait l’objet d’un fascinant rappel de la part du ministère des Colonies, qui interpelle ainsi le Gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon en 1906 : « la promulgation de textes [par simple arrêté des gouverneurs] ainsi effectuée dans nos établissements d’outre-mer est, dans certains cas, absolument illégale. J’ai l’honneur en conséquence, de vous rappeler… les principes qui régissent la matière. Lorsque les lois et décrets contiennent une description… stipulant qu’ils sont applicables aux colonies, un arrêté de promulgation du chef de la colonie est suffisant pour la mise en vigueur. Mais toutes les fois que cette clause n’a pas été insérée dans l’acte qu’il s’agit de rendre applicable, une loi ou un décret… est indispensable comme premier élément afin de consacrer juridiquement le fait de cette application. L’arrêté local qui n’en demeure pas moins nécessaire constitue le second élément et vient se superposer à cette première promulgation qu’il rend définitive ». Bulletin Officiel de Saint-Pierre et Miquelon,1906, p.325.

[6]

Olivier GUYOTJEANNIN, Saint-Pierre et Miquelon, Paris, L’Harmattan,1986, p.54.

[7]

Sur ce point, Cf Alexis SPIRE, « Semblables et pourtant différents : la citoyenneté paradoxale des “Français musulmans d’Algérie” en métropole » Genèses,53 décembre 2003, p.50.

[8]

Ce qui lui permet notamment aujourd’hui d’émettre ses propres timbres-poste. Sur ces évolutions statutaires, cf. Dominique GUILLAUME,Saint-Pierre et Miquelon, du commandement de la Colonie au Conseil général de la collectivité,Saint-Pierre, Gescom,1995.

[9]

Olivier GUYOTJEANNIN, op.cit., p.35-43.

[10]

Cependant, le roi de France donne la consigne d’accueillir « le moins possible [d’Acadiens à Saint-Pierre et Miquelon] la première année, autant parce que leur trop grande affluence pourroit donner quelque sujet de jalousie aux établissements anglois voisins, que pour éviter de trop grosses dépenses et l’engorgement de la colonie ». Cité par Jean-Yves RIBAULT, Les Îles de Saint-Pierre et Miquelon des origines à 1814, Saint-Pierre, Imprimerie du Gouvernement,1962, p.47.

[11]

« Saint-Pierre et Miquelon », La Dépêche coloniale, 30 juin 1901, p.2.

[12]

Lagrosillière dut quitter l’archipel sous la contrainte en 1906, après s’être réfugié sur son toit, poursuivi par une foule hostile. Cf. William CHRISTIAN Jr.Divided Island :Faction and Unity on Saint-Pierre Cambridge, Harvard University Press,1969, p.16,34. En 1899, on recensait en outre un Syrien à Saint-Pierre. Cf. Dr. J. CAMAIL, “Contribution à la géographie médicale des Îles Saint-Pierre et Miquelon”, Annales d’Hygiène et de Médecine coloniales, avril-mai-juin 1899, p.152.

[13]

Louis LÉGASSE,Notice sur la situation et l’avenir économiques des Îles Saint-Pierre et Miquelon Paris, Lemercier,1900, p.2-3.

[14]

O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.8.

[15]

CAOM, Affaires politiques 3203, dossier 1, Direction du service de santé de Saint-Pierre, le 9 mars 1922.

[16]

W.CHRISTIAN Jr, op.cit., p.16.

[17]

O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.65-66.

[18]

W.CHRISTIAN Jr, op.cit., p.17.

[19]

O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.77.

[20]

La Quinzaine coloniale,25 avril 1911, p. 285; O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.75.

[21]

La Vigie, 25 août 1906.

[22]

« L’exode », La Vigie, 20 octobre 1906.

[23]

W.CHRISTIAN Jr, op.cit., p.48.

[24]

Ibid., p.19.

[25]

« Le bel accord Franco-anglais », Le Réveil Saint-Pierrais, 19 novembre 1904.

[26]

« Saint-Pierre Américain », Le Réveil Saint-Pierrais, 18 novembre 1905.

[27]

« L’exode », l’Écho de Saint-Pierre,5 décembre 1905.

[28]

« De la récente émigration des îles de Saint-Pierre et Miquelon au Canada », La Quinzaine coloniale,10 février 1907, p.80.

[29]

Les italiques sont dans le texte. Bulletin officiel de Saint-Pierre et Miquelon, 1907, p.14.

[30]

ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier 529201 (bobine 10276), Société générale de colonisation et de rapatriement de la province du Québec à Hon HR Emmerson, Minister of Railways and Canals,27 juin 1906. Ici, et par la suite, tous les extraits des archives nationales canadiennes sont traduits de l’anglais par l’auteur.

[31]

ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume 351, dossier 5937, W.D. Scott, esq. from L.K.Jones, Secretary, Department of Railways and Canals, July 5,1906.

[32]

Ibid., lettre du 11 mars 1912, A.W.Campbell, Esq, Chairman, Government Railways Managing Board, Ottawa.

[33]

Ninette KELLEY, Michael TREBILCOCK, Making the Mosaic :A History of Canadian Immigration Policy,Toronto, University of Toronto Press,1998, p.140.

[34]

ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier 529201 (bobine 10276), Brisson Montreal to Scott, June 1,1907 : « Jusqu’ici les dépenses encourues pour cette immigration ont été prélevées sur mon salaire et sur mes propres économies, et comme je ne reçois plus de salaire à présent, je suis à bout d’idées dans cette affaire ».

[35]

Ibid., Brisson à Curry,11 décembre 1906.

[36]

Ibid., Scott à Brisson,11 décembre 1906.

[37]

Ibid.,“Immigration française des îles Saint-Pierre et Miquelon,” rapport spécial du Dr. Brisson à l’honorable Frank Oliver, ministre de l’Intérieur, Ottawa,5 décembre 1906.

[38]

« Prefer Canada to French Rule », Manitoba Free Press, November 16,1906 (extraits de l’article traduit de l’anglais par l’auteur).

[39]

Ibid.

[40]

ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier 529201 (bobine 10276), Scott to Brisson, January 5,1907.

[41]

Cf. Michael BEHIELS, Québec and the Question of Immigration : from Ethnocentrism to Ethnic Pluralism,1900-1985, Ottawa, Canadian Historical Association,1991, p. 5-6.

[42]

N.KELLEY, M.TREBILCOCK, Making the Mosaic, op.cit., p.116,134-7. La citation provient de la p.137.

[43]

Ibid., p.118.

[44]

ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier 529201 (bobine 10276), Annual report of R.Hickey, March 31,1908, North Sydney, Cape Breton.

[45]

ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume 351, dossier 5937, Honoré Gervais to Emerson, January 10,1907.

[46]

ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier 529201 (bobine 10276), Dominion Agent Regimbal, report on Frehill, March 13,1922.

[47]

Ibid., Frehill, Montreal, February 23,1920.

[48]

Ibid., January 6,1921.

[49]

Ibid., Frehill April 8,1921.

[50]

Ibid., Frehill, Montreal,4 mars 1922.

[51]

ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume 351, dossier 5937, Frehill to Mr. Campbell, Montreal, March 2,1912.

[52]

Voir à ce sujet O. GUYOTJEANNIN, « Enseignement et guerres scolaires à Saint-Pierre et Miquelon », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 31-2,1984, p.245-285.

[53]

ANC, RG 43, Railways and Canals, Series A-1-2, Volume 351, dossier 5937, April 2,1912,« special rates cancelled ».

[54]

Ibid., « Statement of tickets issued to settlers from Saint-Pierre and Miquelon », report to Campbell from Tiffin, March 26,1912.

[55]

ANC, RG 76, Immigration Series 1-A-1 Volume 379, dossier 529201 (bobine 10276), Gallois, 22 mai,1922.

[56]

Ibid., Gallois, le 2 juillet 1922.

[57]

O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.47.

[58]

N.KELLEY, M.TREBILCOCK, op.cit., p.118.

[59]

ASPM, Série continue 6594, Corbie au Gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon,11décembre 1923.

[60]

Jean-Paul KAUFFMANN dans l’Arche des Kerguelen, Paris, Flammarion, 1993, évoque de nombreux projets du même genre, depuis l’idée d’y installer des Acadiens au XVIIIe siècle, en passant par un projet annoncé par la Revue économique française en 1932 d’y dépêcher cinq cent fermiers, jusqu’à l’idée, avancée en 1982, de réduire le nombre des chômeurs à la Réunion en les envoyant aux îles Kerguelen, sorte de Malouines françaises, d’après l’auteur de ce projet.

[61]

ASPM, Série continue 6594, Corbie au Gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon,11décembre 1923.

[62]

Ibid.

[63]

CAOM, Affaires politiques 751, « Population, émigration, 1933-1936 », ministre des Colonies à la direction politique du 3e bureau,1er juillet 1933.

[64]

Ibid., Saint-Pierre, le 10 novembre 1933.

[65]

Le recensement de 1893 atteste que 1938 hommes et 2122 femmes sont nés dans l’archipel, alors que 1024 hommes et 376 femmes sont nés en métropole, et 227 hommes et 546 femmes sont nés à l’étranger. En outre,14 individus sont issus d’autres colonies françaises. O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.77.

[66]

ANF, F60, « Colonies, Possessions françaises de l’Atlantique, Saint-Pierre et Miquelon », Louis Rollin au Président du Conseil,2 septembre 1935.

[67]

Une polémique entoure l’usage de cette phrase, comme celle de « nationalisme » pour évoquer le milieu du XVIIIe siècle. John Mack FARAGHER l’emploie pourtant dans son récent ouvrage A Great andNoble Scheme :The Tragic Story of the Expulsion of the French Acadians from their American Homeland, New York : Norton, 2005, alors que Jean-François Mouhot estime son usage « bien anachronique » : J.-F. MOUHOT, « La grande déportation des Acadiens »,L’Histoire,304, décembre2005, p.74. Il ne fait aucun doute, cependant, que la déportation systématique des Acadiens, après leur refus de signer un certificat d’allégeance à la couronne anglaise, constituent tous deux des phénomènes nouveaux à bien des égards.

[68]

ASPM, Série Continue, courrier « arrivée ministère 1934 », Pierre Laval, le 8 juin 1934.

[69]

ANF, F60, Colonies, Possessions de l’Atlantique, Saint-Pierre et Miquelon, Note au sujet de l’émigration d’une partie de la population des Îles de Saint-Pierre et Miquelon.

[70]

Voir à ce sujet Clifford ROSENBERG,Policing Paris, Ithaca, Cornell University Press,2006 et Mary LEWIS, The Boundaries of the Republic :Migrant Rights and the Limits of Universalism in France,1918-1940, Stanford, Stanford University Press, 2007.

[71]

Patrick WEIL, Qu’est-ce qu’un Français ? Paris, Grasset, 2004, p. 359. Voir également à ce sujet L.BLÉVIS,« Les avatars de la citoyenneté en Algérie coloniale ou les paradoxes d’une catégorisation »,Droit et Société,48,2001, p.557-580. Notons cependant que le cas saint-pierrais se rapproche plus de celui des vieilles colonies (Réunion, Guadeloupe, Martinique, Guyane) que de l’Algérie.

[72]

P.WEIL op.cit., p.120-123.

[73]

P.WEIL, op.cit., p.126-127.

[74]

W.CHRISTIAN Jr., op.cit., mentionne cette inspection p.70.

[75]

CAOM, Affaires politiques 751, « Population, émigration, 1933-1936 », Barillot, Saint-Pierre le 10 novembre 1933, à Monsieur l’Inspecteur de 1re classe des colonies, chef de mission à Saint-Pierre.

[76]

O.GUYOTJEANNIN,op.cit., p 9, résume ce cliché ainsi :« tous s’accordent avec une étonnante unanimité sur la description physique de l’archipel :y dominant le brouillard… et les teintes blafardes, grises et noires, d’un univers déchiqueté par la violence des flots et où rode la mort ». Le fait que l’un des témoins n’est autre que Gobineau n’arrange rien à la chose.

[77]

Voir à ce sujet Eric JENNINGS, Curing the Colonizers :Hydrotherapy, Climatology and French Colonial Spas, Durham, Duke University Press,2006, chapitre 1.

[78]

ASPM, Série Continue, courrier « arrivée ministère 1934 », ministère de l’Agriculture au ministre des Colonies,24 octobre 1934.

[79]

CAOM, Affaires politiques 751,« Population, émigration,1933-1936 », Barillot,1er juillet 1933.

[80]

Ibid., « Population, émigration, 1933-1936 », Barillot, Saint-Pierre le 10 novembre 1933, à Monsieur l’Inspecteur de 1re classe des colonies, chef de mission à Saint-Pierre.

[81]

Ibid., Monsieur Verdier, 26 janvier 1936.

[82]

Ibid., Barillot, Saint-Pierre le 10 novembre 1933, à Monsieur l’Inspecteur de 1re classe des colonies, chef de mission à Saint-Pierre.

[83]

P.Weil, op.cit., p.130.

[84]

ASPM, Série Continue, courrier « arrivée ministère 1934 », Pierre Laval au ministre de l’Agriculture,8 juin 1934.

[85]

Ibid., ministère des Colonies à l’Administrateur des îles de Saint-Pierre et Miquelon,16novembre 1934.

[86]

Ibid., ministère de l’Agriculture au ministre des Colonies,24 octobre 1934.

[87]

Ibid., Pierre Laval au ministre de l’Agriculture,8 juin 1934.

[88]

E. SAADA, Les enfants de la colonie. Les métis de l’Empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte,2007, p.97-8.

[89]

ANF, F60, « Colonies, Possessions françaises de l’Atlantique, Saint-Pierre et Miquelon », ministère du Travail au Président du Conseil, le 24 juillet 1936.

[90]

CAOM, Affaires politiques 751, « Population, émigration, 1933-1936 », ministre du Travail au ministère des Colonies, mai 1935.

[91]

Pour une analyse comparative des instruments et des stratégies d’encadrement de l’immigration dans l’entre-deux-guerres, Cf. Caroline DOUKI, David FELDMAN et Paul-André ROSENTAL,« Pour une histoire relationnelle du ministère du Travail en France, en Italie et au Royaume-Uni dans l’entre-deux-guerres : le transnational, le bilatéral et l’interministériel en matière de politique migratoire », in Alain CHATRIOT, Odile JOIN-LAMBERT et Vincent VIET (éd.), Les politiques du Travail (1906-2006). Acteurs, institutions, réseaux, Rennes, Presses Universitaires de Rennes,2006, p. 143-159.

[92]

O.GUYOTJEANNIN, op.cit., p.68; W. CHRISTIAN Jr., op.cit., p.70.

[93]

ASPM, Archives 4011, Délivrance de passeports,1930-1945.

[94]

CAOM, Affaires politiques 751,« Population, émigration,1933-1936 », Barillot au ministère des Colonies,9 février 1935.

[95]

Ibid., Barillot au ministère des Colonies,26 décembre 1934.

Résumé

Français

Unique colonie française de peuplement quasi-exclusivement blanche aux XIXe et XXe siècles, l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon représente pourtant un cas très peu étudié en matière d’identité impériale. Les projets successifs d’évacuation des îles dans la première moitié du XXe siècle permettent de mettre en relief des ambiguïtés tout à fait significatives: les îliens furent en effet l’objet d’une attention considérable,tant au Québec qu’en France,du fait, principalement de leur «sang»; mais en même temps leur reconversion éventuelle en agriculteurs fut l’objet de longs débats, et leur francité fut même remise en question dans certains contextes.Ces émigrations,rappelant pour d’aucuns le «grand dérangement» des Acadiens, révèlent à la fois des débats, des failles et des tensions autour de l’immigration et de l’identité dans deux cadres différents:en France et au Canada – et ce à une époque charnière pour leurs politiques d’immigration respectives.

English

Despite being the only French settler colony featuring a nearly homogenously white population in the nineteenth and twentieth centuries, the islands of Saint Pierre and Miquelon have been under-studied in the context of imperial identities. Successive plans to evacuate the islands in the first half of the twentieth century shed light on significant ambiguities: the islanders received special attention,in Québec as well as in France,largely due to their blood;but at the same time,their possible transformation into farmers was debated at length,and their Frenchness was even called into question in certain contexts.These migrations, which for some called to mind the Acadian diaspora, reveal debates, fault-lines and tensions around immigration and identity in two different settings:France and Canada – and this at a critical point for their respective immigration policies.

Plan de l'article

  1. IDENTITÉS COMPLEXES ET MULTIPLES D’UN ARCHIPEL DISPUTÉ
  2. UN CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL BOULEVERSÉ
  3. PREMIÈRE VAGUE D’ÉMIGRATION, 1903-1923
    1. Sur place : une tendance migratoire déplorée
    2. Le Canada, terre d’accueil ?
    3. Autres horizons : le projet de migration aux Îles Kuergelen, 1923
  4. DEUXIÈME VAGUE, 1933-1936 : « RETOUR » EN FRANCE OU DÉPART POUR L’AFRIQUE DU NORD ?
    1. Le poids du passé
    2. Caractéristiques et sélection ethniques
    3. Métropole ou Afrique du Nord ?
    4. Le « potentiel paysan » des marins pêcheurs saint-pierrais
    5. Flux migratoire, 1933-1939

Pour citer cet article

Jennings Eric T., « Colons, colonisés ou émigrés ? Enjeux identitaires de l'émigration depuis Saint-Pierre et Miquelon,1903-1939 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 4/2007 (n° 54-4), p. 117-141.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-4-page-117.htm
DOI : 10.3917/rhmc.544.0117


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