Revue d’histoire moderne et contemporaine 2008/2
Revue d’histoire moderne et contemporaine
2008/2 (n° 55-2)
220 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782701147833
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WOLFGANG BEHRINGER, Im Zeichen des Merkur. Reichspost und Kommunikationsrevolution in der Frühen Neuzeit, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2003,861 p.

1 Cito,cito,cito! Vite,vite,vite ! L’invitation figurait déjà sur les premières feuilles de route,à pointer de poste en poste,des cavaliers portant le courrier autour de Milan, dans les années 1380. Elle demeura pendant des siècles l’emblème de cette institution nouvelle, la poste, « matrice de tous les processus de communication standardisés » (p.683),source d’une culture du temps et de l’espace fondée sur la vitesse,la prévisibilité,la régularité,et le goût de la nouvelle. Le travail magistral de Wolfgang Behringer va bien au-delà d’une description institutionnelle de la poste impériale à l’époque moderne.

2 Ce passionnant ouvrage,mêlant érudition et hauteur de vue,démontre que l’histoire du temps et de l’espace à l’époque moderne n’est pas une histoire immobile,et que l’aventure postale marqua,en de nombreux domaines,une césure majeure dans les usages et les représentations. Construit selon un plan chronologico-thématique,il aborde successivement la mise en place du réseau postal, la « révolution des médias », puis celle des transports qui se greffent sur la poste,avant d’étudier les novations organisationnelles et de conclure « sous le signe de Mercure »,le Dieu ailé s’étant vite imposé comme le symbole du message transmis toujours plus vite.

3 Cette histoire est d’abord celle d’une institution d’Empire – une dimension que W.Behringer prend en compte,ce qui tranche avec un cloisonnement dommageable entre les spécialistes des institutions impériales et les autres, ignorant encore souvent ces machines réputées poussiéreuses. Créée vers 1490 comme service personnel de l’Empereur et confiée d’emblée à la famille italienne des Tassis,la poste a son siège principal à Bruxelles. Elle prend véritablement forme avec un traité de 1516 – mais celui-ci, centré sur les Pays-Bas,est plus habsbourgeois qu’impérial. La séparation entre les deux branches des Habsbourg et les guerres internes au Saint-Empire entraînent, au terme d’une évolution conflictuelle,la véritable création en 1597 par un mandat de Rodolphe II de la kaiserliche Reichspost (expression proprement intraduisible,puisqu’il faudrait rendre en deux mots la dualité ici exprimée entre l’empereur,et l’Empire c’est-à-dire l’ensemble des territoires) qui, tout en restant supraterritoriale et pluriconfessionnelle, n’est plus la chose des Habsbourg (l’Autriche étant d’ailleurs la première à créer sa propre poste hors de ce système); le siège quitte les Pays-Bas pour Francfort au début du XVIIIe siècle, puis Ratisbonne en 1748. Le « généralat des postes » est transformé en fief héréditaire d’Empire en 1615 et les Tassis, désormais von Thurn und Taxis, achètent en 1772 un comté immédiat bientôt « princifié ». La poste, transcendant les États territoriaux, est en même temps un État territorial inclus dans les rouages de l’Empire, et sa fonction de truchement s’exerce aussi au niveau politique, puisque les Thurn und Taxis, après 1748, sont « commissaires principaux » de l’empereur à la Diète d’Empire de Ratisbonne. La poste impériale n’échappe donc pas aux querelles pour le partage des pouvoirs entre Empire et princes :l’auteur détaille les controverses sur la Postregal qui culminent en 1658-1662, et montre les deux pôles de résistance à la supraterritorialité de la poste. Il s’agit au départ des villes d’Empire, longtemps rétives (sauf Augsbourg) et enclines à organiser leurs propres systèmes de messagerie, si bien que la poste impériale eut longtemps pour caractéristique d’éviter les villes principales (Ulm ne devient ainsi un centre postal qu’en 1680, p. 271). Il s’agit surtout des plus grandes principautés qui, après la paix de Westphalie, s’arrogent un monopole postal (Brandebourg en 1649, Saxe en 1651, Brunswick-Lunebourg et Hesse-Kassel en 1652) et pour créer leurs propres réseaux congédient la poste impériale. Celle-ci doit se contenter du reste mais devient, par là-même, un pôle de résistance des petits États d’Empire contre les gros, ainsi qu’une des rares institutions impériales inscrites dans le quotidien et imposant, par ses aigles, ses décorations, ses uniformes, sa couleur jaune, « la présence optique de l’empereur et de l’Empire au XVIIIe siècle » (p.618).

4 Sa position institutionnelle complexe et contestée conféra à la poste une grande autonomie et la confronta à l’aiguillon de la concurrence, engendrant une densité « sans égale en Europe » (p. 279) du réseau postal. Cette histoire est donc aussi celle d’une inventivité constante, surtout après la transformation en fief héréditaire – cet « archaïsme » institutionnel s’avérant paradoxalement être la condition d’une modernisation accrue. W. Behringer suit pas à pas la mise en place d’un service standardisé et fiable : régularité des courriers, ouverture au public, tarification claire, stabilisation des trajets, puis passage au transport des personnes et établissement, au milieu du XVIIe siècle (mais c’est un échec), puis après 1697 avec un succès croissant, d’un service de coches impériaux. Le voyage en voiture, rare avant 1600, devient la norme. Quelques grands commis ont marqué cette histoire, comme le maître des postes Johannes von den Birghden, « véritable génie de la communication » (p. 192) dans les tourmentes de la guerre de Trente Ans, ou comme Joseph Heger, introducteur du billet de transport, qui assure au milieu du XVIIIe siècle la supériorité des voitures de la poste sur tous leurs concurrents. Soudé par une position juridique supraterritoriale, le personnel de la poste développe très tôt un esprit de corps (la première grève générale date de 1579, p.153) et une éthique professionnelle appuyée sur des procédures écrites de plus en plus précises et des inspections régulières ainsi que sur la recherche constante d’une efficacité croissante et le refus d’accorder un traitement spécial à quelque client que ce soit.

5 Certaines familles y font une ascension sociale spectaculaire, mais restent au service de la poste, s’alliant et parfois se déchirant entre elles. La poste impériale ne cesse ainsi de devenir plus rentable, et, malgré de forts investissements, assure des revenus fabuleux aux Thurn und Taxis (79,4% des 46 millions de florins amassés par la dynastie entre 1733 et 1806, p. 581), qui sont avec les Fugger les seuls anoblis de l’époque moderne à avoir réussi leur entrée dans la haute noblesse impériale. Au XVIIIe siècle, elle met même la main sur certaines de ses concurrentes territoriales – son « plus gros coup » (p.476) étant de prendre à ferme en 1777 la poste autrichienne.

6 Mais l’essentiel, pour W. Behringer, est en-dehors de la poste elle-même. Il réside dans la création d’un réseau dont le chemin de fer, voire l’internet, ne sont selon lui que les héritiers. La poste structure le temps :« la correspondance des amoureux, des diplomates et des marchands » (p.126) adopte le rythme du jour de la poste (une étude des dates des lettres, p.78, montre cette adaptation de l’acte d’écrire au rythme de l’envoi), poste qui fait office d’arpentage du temps et de l’espace. « Une poste » devient en effet « une unité de mesure universelle » (p. 661) désignant à la fois une distance (environ 15 km), une durée (environ deux heures), un prix, et situe l’une envers l’autre les villes et les régions sur les cartes (à partir de 1711; l’une d’entre elles est reproduite en fin de volume), les itinéraires et les guides (un ars apodemica qui se codifie après le Raißbüchlein de l’Augsbourgeois Jörg Gail,1563), les tarifs qui se multiplient et s’affinent progressivement, tandis que les impératifs du service unifient la mesure de l’heure. Le goût de la nouvelle lointaine, du savoir immédiat et toujours recommencé, se répand, dénoncé par les moralistes, repris par les auteurs de théâtre qui se mettent à écrire sur les événements étrangers mais contemporains (p.378), multiplié enfin par la création des journaux. Le lien consubstantiel entre la poste et la presse est détaillé de manière très convaincante, des journaux à la main et recueils de nouvelles aux véritables périodiques, d’abord hebdomadaires – le premier naît à Strasbourg en 1605, et la poste sait si bien que ce nouveau type d’imprimé sourd d’elle-même qu’elle cherche à s’en assurer le monopole :c’est la Postzeitung de Francfort, créée par Birghden en 1617 et disparue en 1867 seulement.

7 Multipolaire et doté d’une poste dynamique, le Saint-Empire est ainsi le berceau de la presse, il rassemble en 1669 encore 53% des lieux où s’impriment des journaux (p.419).

8 Le développement des coches impériaux suppose en outre des routes mieux entretenues : le réseau suscite son propre support et les exigences des maîtres de poste déterminent l’amélioration du réseau routier impérial. Les petits territoires qui morcellent l’Empire doivent s’entendre pour construire après 1712, à l’exemple français, des chaussées qui assurent à la fin du XVIIIe siècle une supériorité routière à l’Ouest et au Sud de l’Empire (« ces régions de micro-principautés honnies par l’historiographie », p.547) sur la Prusse, le Hanovre ou la Saxe.

9 Pour aller de Hambourg à Augsbourg, trente jours sont nécessaires au début du XVIe siècle, et seulement cinq à la fin du XVIIIe. Entre temps, la perception du temps et de l’espace, de la nouveauté et du vaste monde, ont radicalement changé – du moins pour ceux qui ont accès à la poste et utilisent ses coches, la géométrie et la diffusion sociales de l’innovation étant le seul silence (même si le mot de « démocratisation » est hasardé p.479) de ce livre peut-être trop prompt, dans un enthousiasme fervent envers sa propre réussite, à souligner la nouveauté de son propos (on a pourtant parlé de « première révolution des transports », en français dans le texte, avant même le recours incantatoire au terme de « communication ») et à relativiser l’importance des évolutions ultérieures.

10 L’avènement de la poste est intronisé « mère de toutes les révolutions de la communication » (p. 42), mais les révolutions en ce domaine dépendent autant de la quantité des usagers que de l’inventivité du réseau – et, indépendamment même du prix du billet, on assoit moins de passagers dans un coche que dans un train, de même que la poste ou la presse de masse attendront la généralisation du timbre, de l’alphabétisation et du courrier administratif. Ne boudons cependant pas notre plaisir :ce livre, par l’abondance des connaissances et des dépouillements, par l’ampleur du propos, davantage encore par la capacité à intégrer des domaines trop souvent étanches (histoire du Saint-Empire, histoire des techniques, histoire sociale, histoire des représentations), par la variété de ses méthodes (le chiffre – rareté outre-Rhin – n’est pas tabou), par le brillant de la mise en œuvre et la fermeté des thèses, est une des grandes réussites de l’histoire moderne allemande lors de ces dernières années.

11 Christophe DUHAMELLE

MARIA PIA DONATO, Accademie romane, una storia sociale (1671-1824), Naples/Rome, Edizione scientifiche italiane, 2000,309 p., 24,27€.

12 Voilà un livre repère, qui marque une inflexion importante dans l’histoire de la culture européenne du XVIIe siècle au XIXe siècle, puisqu’il analyse, décrit et explique pour la première fois, le paysage intellectuel de la capitale de la chrétienté dans son évolution. Il offre une occasion de s’interroger sur un problème général et essentiel, qui est celui-là même de l’histoire sociale et culturelle, en questionnant le rapport des formes et des structures d’élaboration, de production et de consommation des savoirs et des œuvres avec un contexte spécifique, la Rome des grands papes, du pontificat de Innocent XI à celui de Léon XII.

13 C’est ainsi amorcer la confrontation du concept de sociabilité avec les différents usages et les différentes valeurs idéologiques, politiques, sociales dont il rend compte pour un temps et un espace singuliers. Inventée au XVIIIe siècle avec Hume et l’abbé Pluquet, reprise au XXe siècle avec succès par les historiens, la sociabilité, vertu cardinale de l’association entre les hommes, a pour fonction d’expliquer le sens de multiples formes de rencontre : sociétés savantes, académies, loges, sociétés de lecture, cercles, clubs, salons qui, à Rome comme ailleurs, ont rassemblé un nombre croissant d’acteurs lançant un défi diversement vécu à la culture dominante. L’originalité romaine intéresse vivement, parce que la ville éternelle, par son héritage culturel et sa vie religieuse, maintient sur l’Europe une influence incontestable qui, au lendemain des Réformes et de la Contre-Réforme, n’est pas étrangère aux Lumières. Elle souligne encore plus une capacité italienne à définir une identité culturelle propre à travers la variété de sa fragmentation politique et intellectuelle, le poids des stratégies culturelles de la papauté, la fascination de Rome pour les élites italiennes et européennes. Rome n’est plus dans Rome, mais d’une façon ou d’une autre, par adhésion, par hostilité, par intérêt sensible ou par curiosité savante, tous les chemins y mènent encore.

14 La sociabilité romaine et les jeux académiques hérités du programme linguistique et politico-culturel de l’Humanisme et de la réflexion sur l’organisation politique des savoirs littéraires et savants de l’âge absolutiste sont en permanence confrontés aux besoins et aux habitudes de la théocratie pontificale et de la société qu’elle génère et inspire. Peut-être plus qu’ailleurs, les tensions qui sont au cœur de la formation de l’espace public dans les grandes nations de l’Europe s’exaspèrent ouvertement parfois, plus souvent en secret, car confrontées à un espace social original de l’opinion publique, car fortement contrôlées par l’autorité religieuse, dont tout dépend, car fermement dominées par une aristocratie où sont inséparables comme ailleurs – mais autrement – richesse, pouvoir, engagement administratif curial et carrières ecclésiales. Privé et public sont, dans la Rome des XVIIe et XVIIIe siècle S, différemment imbriqués entre religieux et laïc, et l’originalité intellectuelle de la métropole pontificale, de même que son exemple pour l’Italie et l’Europe, y sont notoirement éloignés de l’usage public de la raison auxquels les espaces académiques de l’absolutisme servent de laboratoire dans une expérience concrète.

15 Cet écart par rapport aux cheminements bien balisés dans l’Europe des académies, en France, en Angleterre, en Espagne, dans l’Empire, en Europe du Nord et jusqu’en Russie, fait l’originalité et la force de la recherche de Maria Pia Donato. C’est un travail de comparaison, et à ce titre il doit son succès à une connaissance exemplaire de l’historiographie. Les notes, qui occupent parfois du tiers à plus de la moitié des pages, témoignent de ce gigantesque effort de dialogue avec les différentes traditions d’analyse : anglaise, américaine, française, allemande. Elles éclairent, avec le recours aux archives, le but du livre : moins faire l’histoire des académies romaines que retrouver, dans leur foisonnante richesse et dans leur abondance attachante, sinon bizarre, comme elle pouvait l’être déjà aux yeux du lecteur de l’article « Académie » dans l’Encyclopédie, une originalité, permettant de comprendre les formes sociales des savoirs et celles de leur expression, permettant de saisir la réalité d’un mouvement et les forces qui s’y opposent, les projets et les réalisations, le succès et l’échec, bref une capacité de modernité.

16 Le panorama dessiné à la fin du XVIIe siècle est déjà singulier. Une pléiade de cénacles privés accueillent activités savantes et réflexions littéraires; l’Arcadie reçoit poètes et rhétoriciens; de multiples cercles dans les couvents ou les collèges universitaires sont ouverts aux virtuoses de la morale, de la théologie, des sciences; des conversations mondaines nombreuses organisées par des familles nobles témoignent encore de la vitalité d’une culture baroque ancienne. Umoristi, Infecondi, Sfaccendati, Disuniti, Eccitati, Pamphliti, Stravaganti, entretiennent le goût de l’expression poétique, de la célébration festive et de la solidarité d’un milieu d’amateurs d’art et de musique, de théâtre et de vers. Deux traits expriment la touche romaine :toutes ces associations accueillent la classe dirigeante de l’Église, clercs et nobles des grandes familles princières de l’Urbs et des capitales italiennes; l’adhésion est un facteur distinctif de la hiérarchie sociale curiale et aristocratique en même temps qu’un moyen de désignation et de promotion.

17 Au sommet de cette province agitée de la République des Lettres européenne, les initiatives pontificales vont encourager une formule plus conforme à ce que les grands États européens ont lancé sur le marché de la culture érudite et savante. Ces modèles français ou anglais sont encouragés avec la Conférence sur les Conciles chargée de l’érudition et liée à la congrégation de la propagande, avec la Société des Sciences de Ciampini, où se regroupent les expérimentateurs. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit de redorer le blason culturel de la papauté, de renforcer le prestige de l’orthodoxie, de contribuer à une amélioration de la formation des futurs dirigeants. Au total, l’académisme romain fait comme partout les réputations, diffuse comme partout de nouveaux savoirs, améliore comme ailleurs le profil culturel des amateurs, mais il ne s’émancipe pas de la tutelle pontificale, relayée par les protecteurs de la Curie, exprimée par la critique des excès de liberté redoutés, recentrée sur une modération très relative face à la nouveauté littéraire et savante et toujours conciliée avec l’exigence de défense de la primauté spirituelle romaine et de son bon gouvernement temporel. L’engagement savant est encore un conformisme, même s’il libère l’esprit de confrontation.

18 À l’âge de Benoît XIV, après une période d’inertie où les novations ne transgressent pas le schéma établi, ainsi que le démontre l’arrêt des tentatives maçonniques, le mouvement académique connaît un revival pluriforme. L’Académie des Conciles, pour l’histoire des controverses, celle de l’Histoire de l’Église, celle de Liturgie et celle d’Histoire romaine et antique sont réorganisées, ou organisées, pour adopter une position et des méthodes désormais générales dans les grandes sociétés européennes. Elles doivent développer l’esprit scientifique et érudit, renforcer la position du Saint-Siège à un moment politique essentiel face aux grandes puissances. En même temps, recrutement et contrôle prouvent la fidélité de la Curie et du pape à une conception typique des rapports entre l’Église et la société civile, de même que leur habitus de méfiance vis-à-vis des libertés intellectuelles. L’Arcadie, sous contrôle, abrite les minores de la Curie et célèbre l’alliance de la poésie et de la dévotion.

19 Dans les années 1760, le système est en crise, critiqué de l’extérieur comme en témoignent les voyageurs, Duclos, Dupaty, Richard, Archenholz, et concurrencé par le développement des salons, influencés par le modèle français adopté par les grandes familles.

20 Les femmes y jouent un rôle nouveau, tous les arts s’y trouvent mobilisés et la science pénètre certains cercles. Un milieu nouveau d’intellectuels se forme, que l’Église ne peut canaliser et qui exprime, sous la protection des grandes familles, une volonté d’ouverture.

21 Ces éléments de fermentation donnent une impulsion aux sociétés agronomiques des légations, l’Arcadie même accueille des réflexions utilitaires et des appels à la philosophie du bon citoyen. Une académie plus ou moins agronomique et scientifique accueille le nouveau discours favorable aux sciences appliquées, elle s’ouvre aux professions savantes et son écho est repris par de nombreuses initiatives. Les lieux de sociabilité se sont multipliés, ils accueillent une certaine effervescence sociale et intellectuelle. Ils sont toutefois confrontés à la tension que suscitent la logique de contrôle et de protection et l’aspiration à l’autonomie et à l’esprit philosophique.

22 De la Révolution à la Restauration, on voit s’achever cet équilibre précaire, se développer, pendant la période républicaine et impériale, l’alignement sur les institutions françaises, se diffuser ouvertement ou secrètement la réaction contre les esprits forts qu’abritent les académies. Les départs des Français, après 1799, après 1814-1815, accentuent à chaque fois l’esprit de conservatisme, mais non sans accommodement avec le monde. L’académisme, qui a conservé ses liens avec le pouvoir pendant l’épisode napoléonien, reste tiraillé entre le zélantisme et la politique. Tout est repris en main, les Lincei pour placer la science au service de la religion, l’Académie de Religion pour reprendre la polémique contre le libéralisme. C’est l’échec de la sociabilité intellectuelle et scientifique qui s’accommode de la faveur d’une effervescence salonnière et mondaine.

23 Cette conclusion pose plusieurs questions. En premier lieu, le rapport entre institution, esprit scientifique et volonté d’autonomie n’a pu se dégager des logiques imposées par le pouvoir religieux, alors que pour la majorité des grandes académies, le conformisme politique et social pouvait se concilier avec l’autonomie intellectuelle. Cela révèle en clair le poids de la structure sociale dont dépend le milieu savant, totalement, ou presque, lié à l’Église, ce qui n’est pas le cas à Bologne. En second lieu, les velléités libérales et philosophiques sont restées liées à des positions individuelles, comme en témoignent les exemples invoqués à chaque étape pour chaque société, comme tend à le prouver l’étude des politiques réformatrices menées par Venturi, Ricuperati, Ferrone, et la médiation de l’absolutisme éclairé. La question renvoie alors à l’étude de la réception romaine des textes et à une relecture des rapports aux Lumières esquissée par Paul Hazard autrefois. C’est alors une autre histoire qu’il faudrait écrire, celle d’un état d’esprit qui hésite à chaque instant entre Dieu, la raison, la galanterie du Monde et qui repose peut-être sur une idéologie du fatalisme social.À l’ombre de la coupole de Saint-Pierre, le monde peut-il changer ? Les élites peuvent-elles se convertir à autre chose qu’à leur propre adaptation, à leur capacité d’intégration ? C’est au XIXe siècle que se dégageront d’autres formes de spécialisation et de discussion rendant possible l’émergence d’une nouvelle identité intellectuelle critique.

24 Daniel ROCHE

CHRISTOPHE LOIR, L’émergence des beaux-arts en Belgique. Institutions, artistes, public et patrimoine (1773-1835), Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 2004,350 p., 23,75€.

25 Cet ouvrage présente les transformations de l’espace artistique en Belgique, en étudiant conjointement l’apparition du public, le développement des institutions, l’évolution du statut de l’artiste et l’émergence de la notion des beaux-arts.À la croisée de deux disciplines, l’histoire et l’histoire de l’art, l’auteur propose une trame chronologique originale en s’intéressant aux années 1773-1835. Quatre périodes sont successivement abordées :les innovations de la fin du régime autrichien, l’expansion des arts pendant le régime français (1794-1814), le développement d’une administration artistique lors du régime hollandais, et enfin la consécration durant les premières années de l’indépendance (1830-1835). Christophe Loir adopte ainsi une perspective très synthétique sur les mutations institutionnelles de l’espace artistique belge et s’emploie à décrire les conditions nouvelles qui favorisent la modernisation du champ artistique.

26 Le livre s’ouvre sur une période riche en innovations et en ruptures avec l’ancien système des arts :au cours des années 1760, le discours sur la renaissance de l’école flamande de peinture, animé par une tradition baroque encore très vivace, accompagne la modernisation des institutions artistiques des Pays-Bas autrichiens. Par l’ordonnance de 1773, inspirée d’un mémoire du peintre André Corneille Lens, l’impératrice Marie-Thérèse libère tous les artistes du système corporatif et reconnaît ainsi le statut libéral des peintres, sculptures, graveurs et architectes. En rompant le lien entre les artistes et les corporations, ces ordonnances créent un vide institutionnel. Celui-ci est comblé par la multiplication des Académies d’art (à Gand, Bruges, Anvers, Bruxelles, etc.), qui favorise la création de nouvelles sociabilités artistiques, comme la Société des Arts fondée en 1788 à Anvers, qui réunit artistes et amateurs, sous l’égide de l’Académie. Dès 1789 sont instaurées les premières expositions d’art contemporain à Anvers et en 1792, le premier Salon est organisé à Gand sur le modèle du Salon révolutionnaire parisien. Les arts ne sont plus réservés aux élites, ils entrent dans l’espace public, comme en témoignent les premiers projets avortés de création de galerie publique à Bruxelles.

27 Entre 1794 et 1799, les troubles révolutionnaires désorganisent temporairement le champ artistique : les Académies d’art et les Salons sont fermés, et les chefs-d’œuvre de l’école flamande sont réquisitionnés au profit de Paris. Puis rapidement, l’installation de l’administration française dans les départements belges marque la volonté de « développer les innovations des Lumières ». En témoigne l’importance des écoles centrales, qui dépendent du préfet, et qui assurent momentanément la fonction éducative des Académies.

28 Parallèlement, de nombreuses sociétés artistiques apparaissent sous l’Empire, encouragées par le ministre de l’Intérieur, et constituent les piliers de la vie artistique durant une grande partie du XIXe siècle. Ces sociétés d’encouragement visent essentiellement à stimuler l’attrait du public pour l’art contemporain, en organisant des Salons et des concours financés par voie de souscription. L’efflorescence des expositions s’accompagne de l’apparition des premiers musées, consécutive à la confiscation des biens ecclésiastiques. Les œuvres d’art sécularisées ne sont pas envoyées à Paris, comme en 1794 :elles sont rassemblées dans sept dépôts, placés auprès des écoles centrales, dans les chefs-lieux des départements. Certains vont donner naissance aux premiers musées de Belgique, à Gand et Bruxelles, respectivement ouverts en 1802 et1803.

29 La période hollandaise s’ouvre avec la prise de conscience de la valeur patrimoniale des tableaux de l’école flamande :le 5 décembre 1815, quatre chariots remplis de tableaux de Rubens et d’autres chefs-d’œuvre sont restitués par la France et arrivent à Anvers. L’État hollandais célèbre l’école flamande (Rubens, Van Dyck, Jordaens) et tente d’élaborer un « amalgame entre l’école flamande et l’école hollandaise, en invoquant le passé commun » (p.178). La première exposition temporaire d’art ancien s’ouvre donc à Anvers, tandis qu’à Bruges, ce sont les primitifs flamands qui sont mis à l’honneur. En dépit de cet intérêt nouveau pour les maîtres anciens, le public reste surtout sensible à l’art contemporain :c’est l’âge d’or des salons triennaux, mis en place à partir de 1813 à Bruxelles, Bruges et Gand. Ceux-ci permettent aux artistes d’écouler leur production, même si la carrière artistique se déploie essentiellement au sein des Académies, la plus prestigieuse étant celle d’Anvers. La figure de l’artiste cultivé est désormais bien établie, comme en témoignent les écrits du peintre Joseph Denis Odevaere (1775-1830), qui devient directeur du musée de Bruxelles.

30 L’État hollandais, relayé par les ministres des arts et les gouverneurs, comme Charles de Keverberg de Kessel, intervient de manière décisive dans l’administration des beaux-arts :le réseau éducatif des arts se développe dès 1817 et instaure une hiérarchie entre écoles de dessin, Académies de dessin et Académies des beaux-arts. Parallèlement, les débats sur la conservation du patrimoine s’ouvrent dans les commissions chargées par l’État de l’inventaire des richesses artistiques des provinces, et témoignent d’un souci nouveau de préserver les œuvres conservées dans les églises et les bâtiments publics.

31 L’indépendance de la Belgique modifie radicalement les liens entre patriotisme et peinture. Si la période hollandaise avait célébré l’union des deux écoles de peinture, dorénavant l’école flamande devient l’expression de l’identité belge : « l’État, le public et les artistes vont se mobiliser pour glorifier la Belgique, en soutenant activement l’art national » (p. 239). Cette période se caractérise par l’intervention décisive de l’État dans le domaine artistique :il lance les premières commandes officielles et soutient l’art contemporain. Grâce à une politique d’achat soutenue, l’État favorise ainsi les prétentions du Salon de Bruxelles à devenir un Salon à vocation nationale à partir de 1833. Enfin, la mise en place de la commission royale des Monuments et l’apparition des premiers inventaires des richesses artistiques à l’échelle nationale marquent l’importance accordée par l’État aux institutions muséales et à la conservation du patrimoine.

32 À la lecture de l’ouvrage, il ressort qu’en dépit d’un contexte politique mouvementé, l’évolution des arts reste constante : l’ouverture des arts à l’espace public du marché et de la critique s’accompagne d’une libéralisation du statut des arts visuels et des artistes, d’une patrimonialisation des maîtres anciens et d’une centralisation artistique autour de Bruxelles. On regrette parfois que l’ampleur des thèmes abordés ne permette pas toujours de donner un aperçu plus précis sur les trajectoires individuelles des artistes, qui sont finalement assez peu présents dans l’ouvrage. Ponctuellement, des changements d’échelle, ou l’analyse des concurrences urbaines – entre Bruges, Anvers et Bruxelles – auraient pu montrer comment se construisent les carrières des artistes, et comment l’art contemporain répond aux mutations du patriotisme flamand puis belge. Mais le grand mérite du livre est d’offrir une synthèse de grande ampleur sur la reconfiguration du monde artistique en Belgique, qui s’inscrit dans les réflexions historiographiques les plus récentes sur la naissance d’un espace public de l’art en Europe.

33 Charlotte GUICHARD

GILLES FEYEL, Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution, 1789-1799. La presse départementale. Tome 1, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2005, LVIV-444 p., 220€.

34 Il convient de saluer, dès la parution du premier volume, cette remarquable édition.

35 Certes, son prix le destine aux bibliothèques universitaires. Mais il est fondamental pour l’avenir de la recherche historique, même sur un chantier aussi défriché que celui de la période révolutionnaire, de produire autre chose que des travaux de seconde main ou des colloques réitératifs. Certes, encore, le copiage est à la mode puisque la carrière d’un enseignant-chercheur doit désormais s’évaluer au poids, et non à la qualité des travaux. Ainsi, sans états d’âme, peut-on voir paraître dans telle revue à comité éditorial des articles qui reproduisent des travaux anciens sans les citer et sans possibilité de droit de réponse ou, dans telle maison d’édition, des ouvrages dont la problématique est identique à celle de colloques tenus précédemment. Si, effectivement, la recherche en sciences humaines pose de vraies questions d’évaluation, au moins la recherche fondée sur l’érudition historique et la publication de sources reste-t-elle une valeur indémodable. Certes, enfin, le problème est qu’il faut aller à Ferney-Voltaire pour trouver un courageux éditeur – en l’occurrence, Andrew Brown, directeur du Centre international d’étude du XVIIIe siècle – pour relever un tel défi, auquel Gilles Feyel, directeur de l’Institut français de Presse et directeur scientifique de la collection, a apporté toute la ténacité nécessaire.

36 Ainsi, dans la lignée des grands travaux sur la presse révolutionnaire – du premier Catalogue d’André Martin et Gérard Walter en 1943, à la précieuse synthèse de Jacques Godechot dans l’Histoire générale de la presse française en 1969, puis à celles de Hugh Gough, The Newspaper Press in the French Revolution en 1988, et de Jeremy Popkin, Revolutionary News. The Press in France,1789-1799,en 1990 – sans négliger les perspectives ouvertes par les riches enquêtes sur la presse d’Ancien Régime et la rupture de 1789 – avec notamment Les journaux de 1789 de Pierre Rétat en 1988, la Naissance du journal révolutionnaire de Claude Labrosse et P.Rétat en 1989, le Dictionnairede la presse,1600-1789 de Jean Sgard en 1991 – Gilles Feyel, dont les travaux sur la presse du XVIIIe siècle sont bien connus, a lancé une vaste enquête sur la presse départementale en Révolution qui, vingt ans après, trouve son aboutissement.

37 Cette enquête nationale valorise l’inventaire exhaustif des titres de journaux, l’étude de chaque journal sous tous ses aspects et la présentation des références archivistiques et bibliographiques. Gilles Feyel explicite sa démarche en justifiant le choix de la presse départementale à partir de « la contrainte du nombre », à savoir la nécessité, consécutive à l’explosion de la presse dès 1789, de dénombrer les journaux départementaux dans les archives nationales, départementales, municipales ou privées, et d’« un besoin », qui conduit à souligner l’importance de cette source relativement peu exploitée par les historiens spécialistes de la période, mises à part quelques monographies ou thèses régionales. L’introduction substantielle de G. Feyel n’est pas seulement un exposé méthodique de l’analyse de la presse, mais ouvre aussi de larges perspectives, notamment, à l’analyse des journalistes et des imprimeurs en temps de révolution. C’est par exemple l’itinéraire de François-André Tubeuf,« militant révolutionnaire de la première heure » que nous avions rencontré, naguère, comme imprimeur du Journal du district de l’Aigle dans l’Orne en 1793, auprès du fameux Coesnon-Pellerin, et qui poursuit son engagement à Gisors, puis à Beauvais où il édite des feuilles néo-jacobines sous le Directoire. Mais il en est bien d’autres, comme celui des frères Chasles ou de Bias Parent.

38 C’est dire tout l’intérêt d’une enquête nationale, au-delà de l’utilité d’études régionales ou de monographies de journaux, comme celle consacrée au Journal de Marseille de Ferréol Beaugeard par René Gérard, qui a servi d’exemple pionnier en 1964. Désormais, le temps de Balzac ne peut plus être considéré par les historiens comme l’époque de référence pour l’étude des journalistes et des entreprises éditoriales.

39 Le projet et la méthode reposent sur l’inventaire systématique des journaux à partir d’une fiche-type sur chaque titre, en vingt entrées, permettant une vision comparative. Nous disposons ainsi d’une étude rigoureuse pour tous les journaux parus dans les départements, grâce à la participation de très nombreux collègues et chercheurs qu’il est impossible de citer tous ici. Certaines notices sont courtes, lorsque le journal n’a connu que quelques numéros, voire lorsqu’on ne dispose plus du moindre exemplaire d’un journal dont l’existence n’a été signalée que par un érudit du XIXe siècle, mais elles sont parfois très fouillées quand les sources et les études s’y prêtent particulièrement. Une question méthodologique se pose dans l’inventaire des titres de presse :que faire des brochures, à la parution irrégulière, liées à un « événement vraiment national » dont parlait AlphonseAulard à propos de la fuite du roi ? En effet, on peut s’étonner de ne voir figurer, par exemple dans le département du Calvados, des pamphlets aussi importants que ceux de Duchesne boudant à ceux de Caen ou des Épîtres de Jean Bart aux habitants du Calvados que dans les éléments de la notice consacrée au Courrier du Calvados. Mais d’aucuns soutiendront que le pamphlet n’appartient pas au registre de la presse proprement dite. Néanmoins, une étude quantitative des journaux qui engloberait un centre éditorial au même titre qu’un simple journal amènerait à réviser le vieil adage labroussien pour l’économie d’Ancien Régime : « chiffres faux, courbes vraies ». Sans doute peut-on rêver d’une cartographie des lieux d’édition qui tienne compte de tous types d’imprimés, mais celle qui est sous-jacente dans cette entreprise est déjà fort intéressante.

40 Au-delà de courbes peut-être hâtivement dressées dans certaines régions, les notices constituent la base du travail. Classées par département, elles s’attachent à l’identification du journal (lieu d’édition, rythme de parution, et intitulés différents au fil des mois plus que des années), animation (directeur, imprimeur, rédacteurs), tirage et tarifs d’abonnement, format, analyse de contenu et orientation politique. Une présentation régionale précède ces précieuses notices. Une édition particulièrement soignée valorise cette belle enquête.

41 Le premier volume concerne la Normandie, la Lorraine, l’Alsace, le Limousin et la région Rhône-Alpes. Les deux prochains tomes intégreront les autres ensembles départementaux. On peut discuter un tel découpage de l’espace régional, comme d’ailleurs de toute régionalisation ou espace géopolitique, mais l’essentiel n’est pas là : il est de souhaiter la plus large mise à disposition des étudiants et des chercheurs de cet indispensable instrument de travail en trois volumes annoncés. Et, peut-être, de remercier Voltaire d’avoir établi sa résidence hors de nos frontières d’Ancien Régime et d’avoir contribué à bâtir une grande République des lettres.

42 Christine PEYRARD

SUSANNE LACHENICHT, Information und Propaganda. Die Presse deutscher Jakobiner im Elsaß (1791-1800), Munich, R. Oldenbourg Verlag, 2004,543 p., 59,80€.

43 Ce livre volumineux présente l’histoire d’un petit groupe de dix émigrés allemands qui ont milité dans les rangs jacobins ou républicains en Alsace au moment de la Révolution française, et les périodiques qu’ils ont rédigés. Il offre donc une double contribution à l’histoire de la presse révolutionnaire et à l’histoire des idées révolutionnaires, en France et en Allemagne. L’auteure ne propose pas des hypothèses radicalement nouvelles, mais elle confirme, d’un côté, l’importance des journaux locaux dans la vie politique de province au moment de la Révolution, et d’autre part le rôle de cette petite colonie d’intellectuels dans les échanges idéologiques entre la France et l’Allemagne.

44 L’Alsace est la seule région de la France qui a vu naître une presse de langue non-française pendant la Révolution. Des 51 journaux édités à Strasbourg entre 1789 et l800, 43 furent rédigés exclusivement en allemand,2 dans les deux langues, et 6 seulement en français. Parmi les 43 titres en allemand, 19 furent les produits des rédacteurs venus d’outre-Rhin (l’auteure ne dit rien des 24 autres journaux de langue allemande qui auraient été faits par de journalistes de nationalité française). L’historiographie révolutionnaire a retenu surtout le nom d’Eulogius Schneider, écrivain à tendance hébertiste guillotiné sous le Terreur, et de son journal l’Argos. S.Lachenicht montre que Schneider n’était pas un cas unique. Comme lui, la plupart de ce petit groupe d’exilés étaient les fils de familles modestes, entrés dans la carrière intellectuelle en Allemagne avant la Révolution et inspiré par les idéaux de l’Aufklärung, la version allemande du mouvement des Lumières. D’abord réformateurs plutôt que révolutionnaires, ils ont été déçus par la politique réactionnaire des gouvernements allemands après le commencement des événements en France en 1789 et ont cru trouver dans la France révolutionnaire la possibilité de réaliser leurs rêves.

45 Par sa position stratégique sur plusieurs routes de communication, Strasbourg offrait aux journalistes un accès facile aux informations venant de toutes directions. La prédominance de la langue allemande les protégeait contre la concurrence de la presse parisienne, tandis qu’ils pouvaient espérer trouver un marché non seulement en Alsace mais aussi dans les États de l’Allemagne du sud-ouest et en Suisse. Les imprimeurs strasbourgeois ont trouvé dans les émigrés un personnel plus qualifié pour les tâches rédactionnelles que les journalistes originaires d’Alsace, et, d’après S.Lachenicht, les journaux nés de cette collaboration ont atteint un bon niveau professionnel. Les premiers fruits de ce genre de collaboration ont vu le jour en 1791, et de nouveaux titres furent créés pendant toute la période révolutionnaire, jusqu’au coup d’État de Brumaire.

46 Bien qu’ils ne constituaient pas un groupe homogène, les journalistes allemands furent tous partisans de la cause révolutionnaire. L’évolution de leurs vues a suivi le cours des événements en France. Ceux qui ont commencé à écrire en 1791-92 ont été plutôt favorables à la monarchie constitutionnelle. Après le 10 août, ceux qui ont continué d’écrire se sont déclarés républicains, et quelques-uns ont pris part à l’aventure de la République de Mayence en 1793. Schneider a payé de sa tête sa prise de position radicale en au début de l’an II, et quelques-uns de ses collègues ont failli le suivre, pris dans le conflit entre les députés en mission soupçonneux des germanophones de la région et la population locale. Après Thermidor, la plupart des membres du groupe sont devenus des fidèles du Directoire, parfois avec des nuances; il n’y avait parmi eux ni babouvistes, ni contre-révolutionnaires.

47 Bien intégré dans le mouvement républicain à Strasbourg, ces journalistes ont néanmoins porté un grand intérêt aux affaires de leur pays d’origine. Au début, ils ont espéré voir l’Allemagne faire sa propre révolution, tout en s’inspirant de l’expérience française.

48 Déçu par la faillite de la République de Mayence en 1793 et le manque d’enthousiasme révolutionnaire démontré par leurs compatriotes, ils ont tous la perspective d’une « libération » de l’Allemagne imposée par la force. Après 1795, plusieurs d’entre eux ont trouvé des postes dans l’administration civile des pays allemands annexés par la France. Le régime de Bonaparte a mis fin à leurs carrières journalistiques, mais ils ont pu continuer leurs carrières bureaucratiques. Aucun membre du groupe ne s’est converti au nationalisme anti-français, comme le célèbre journaliste rhénan Joseph Goerres, qui avait partagé leur enthousiasme pour la France sous le Directoire et qui avait rédigé plusieurs journaux républicains en Rhénanie (cf. Jon VANDEN HEUVEL, A German Life in the Age of Revolution :Joseph Görres,1776-1848,Catholic University of America Press, 2001).

49 Devenus de vieux routiers de l’administration, quelques-uns ont continué leur travail sous la Restauration, mais, d’après l’auteure, ils ont gardé la nostalgie du républicanisme et on retrouve le dernier membre du groupe parmi les participants au rassemblement de Hambach en 1832, berceau du mouvement démocratique et nationaliste allemand qui allait mener à la révolution de 1848.

50 Une analyse quantitative des journaux publiés à Strasbourg pendant les années 1790 montre que, comme pour la plupart des journaux de province, les nouvelles nationales ont constitué la partie la plus essentielle du contenu. Les événements en Allemagne ont aussi joué un grand rôle, surtout quand la région est devenue théâtre de guerre. Les journalistes ont puisé la majorité de leurs renseignements sur la Révolution dans la presse parisienne. Jusqu’à la Terreur, ils ont utilisé essentiellement des journaux pro~révolutionnaires, mais pendant le Directoire, même les journalistes les plus républicains ont du se tourner vers la presse contre-révolutionnaire de la capitale, qui avaient monté des services de distribution privée qui devançaient la poste et la livraison des titres fidèles au régime directorial. Les sources sur la circulation et la lecture de ces journaux sont rares, mais les plus réussis semblent avoir eu des tirages comparables aux journaux à succès dans les autres grandes villes de province, tandis que le journal de Schneider a eu de mal à se faire un public. Malgré des interdictions sévères, les journaux strasbourgeois ont circulé par la poste en Allemagne, où ils ont alimenté l’intérêt pour les événements en France et familiarisé leurs lecteurs – certes beaucoup moins nombreux que ceux de grands journaux allemands comme le Hamburgische Correspondent, dont le tirage dépassait 20000 exemplaires – avec le vocabulaire du républicanisme.

51 Les recherches minutieuses de Susanne Lachenicht nous donnent un tableau très détaillé. Mais ce n’est pas une histoire complète de la presse révolutionnaire en Alsace : pour les journaux en langue française et ceux en langue allemande rédigés par des natifs d’Alsace, il faut consulter le travail de Jean-Pierre Kintz (dans Pierre ALBERT et Gilles FEYEL (éd.), La presse départementale en révolution (1789-1799), 1992). Avant de partager entièrement les conclusions de l’auteure sur l’importance de ces journaux dans la transmission des idées révolutionnaires en Allemagne, il serait nécessaire d’avoir un tableau plus complet de la presse allemande de l’époque et de pouvoir comparer leur contenu avec ce qui a paru dans les journaux d’information allemands et les publications consacrées au sujet, comme la série annuelle Frankreich im Jahr 1795…, qui a traduit beaucoup de documents révolutionnaires en allemand. Mais toute recherche ultérieure sur le jacobinisme allemand et sur les transferts culturels à l’époque révolutionnaire devra prendre en compte la contribution de ce livre.

52 Jeremy D. POPKIN

FRANÇOISE WAQUET, Parler comme un livre. L’oralité et le savoir ( XVIe - XXe siècle), Paris, Albin Michel, 2003,427 p., 25€.

53 Françoise Waquet poursuit son exploration des mondes savants : après ses études consacrées à la République des Lettres, à la culture rhétorique, et au latin, elle entreprend de revenir sur quatre siècles d’oralité savante.

54 Elle se démarque néanmoins de ces livres précédents par une volonté programmatique de fonder un véritable champ de recherche. Plus qu’à une tentative de totalisation des connaissances et des ressources archivistiques sur le sujet, Françoise Waquet se livre à un examen des conditions de possibilité d’une histoire des pratiques orales dans l’espace académique. Le développement depuis trente ans de l’histoire du livre et de la lecture, de l’histoire des institutions scientifiques, de l’histoire des sociabilités, de l’histoire des techniques intellectuelles, de l’histoire de l’éducation et des pratiques pédagogiques a en effet partiellement éclipsé l’éclat passé de l’oralité au profit d’une « sacralisation » de la culture écrite, qu’elle soit imprimée ou manuscrite. En ce sens, inspirée par le principe de symétrie cher au « programme fort » des sociologues de la connaissance, Françoise Waquet souhaite enrichir notre compréhension du monde scientifique trop souvent considéré uniquement comme un « système d’inscription littéraire » (Latour et Woolgar)

55 riche en images, graphes, tableaux et textes de toute nature. Aux côtés des descriptions minutieuses des pratiques visuelles, écrites et éditoriales du travail savant, l’entreprise vise à restituer le rôle joué par l’oralité non seulement dans le cadre de la transmission du savoir, mais aussi plus directement dans le processus de production ou de création.

56 L’auteure a soin de se distinguer aussi bien d’une histoire large de la communication fortement influencée par des analyses structurales et linguistiques (Wilhem Frijhoff) que d’une « anthropologie historique sensorielle » (Alain Corbin) où la parole articulée est minorée.

57 Contre une dénégation de l’oralité dans le discours de justification des acteurs scientifiques, devant l’oubli systématique de l’efficacité cognitive des pratiques orales, l’auteure entend réhabiliter les usages intellectuels, sociaux et culturels qui s’épanouissent en contrepoint de l’essor de l’imprimé. Le plan de l’ouvrage reflète fidèlement ce parti pris heuristique, en optant pour un mode d’exposition argumentatif plutôt que narratif, ce qui peut ici ou là entraîner la réutilisation d’un même matériau. La démonstration se déploie autour de quatre parties : « À la recherche de l’oralité »; « Décrire l’oralité »;

58 « Penser l’oralité » et la « Marche des choses » qui ne prétendent pas explorer dans toutes ses composantes un univers culturel singulier, mais nuancer et questionner les modalités de cette représentation négative de l’oralité. Il semble bien en effet que l’objet ait été durablement épargné par les déplacements historiographiques de ces dernières décennies, aussi bien par l’histoire orale que par l’histoire des mentalités ou par l’histoire socio-culturelle des intellectuels. Le constat de Françoise Waquet est sans appel :« Ces activités de paroles qui constituent une part notable […] de l’emploi du temps scientifique ont été historiographiquement cantonnées dans le contexte muet de la vie intellectuelle, celui des institutions du savoir, quand elles n’ont pas été ravalées au niveau anecdotique de détail pittoresque ornant un récit biographique ». Cette « disparition » de l’oralité savante comme problème historique est à mettre sur le compte de la sacralisation du livre imprimé ou manuscrit, voire de la trace et de la signature. L’expansion des recherches sur les cultures écrites dans les sociétés occidentales a relégué cet objet aux marges de l’histoire des pratiques pédagogiques ou de la rhétorique.

59 L’emploi du temps intellectuel est traversé par une multitude de situations d’oralité.

60 Françoise Waquet se livre à un rapide inventaire de ces formes orales qui se sont développées depuis la Renaissance. Elle y distingue l’oralité formelle (leçon magistrale, séance académique, séminaire, session poster,small conference, congrès internationaux, colloque, etc.), de l’oralité informelle qui se déroule « en dehors des formes institutionnelles de la communication :entretiens privés, conversions à bâtons rompus » (p.133). Loin de disparaître avec l’accroissement de l’imprimé, ces formes se sont multipliées et diversifiées au point de constituer des techniques savantes sûres pour l’investigation et les échanges.

61 L’innovation permanente qui caractérise cet univers de langage invite à saisir les « structures de ces configurations de paroles pour appréhender leur organisation interne et les règles qui les régissent, pour rechercher la norme qui fut la leur et les modèles qu’elles revendiquent » (p.150). Cette seconde partie s’appuie moins sur la description des formes que sur celles des pratiques de l’oralité, déduites des prescriptions qui définissent des « genres » de l’oralité savante :cours magistral, dispute, leçon d’agrégation, lecture académique, discussion dans la small conference. Chaque espace dicte un style de performance.

62 Cette forme d’oralité a été idéalisée sous les traits de la conversation socratique, véritable paradigme de la relation maître-disciple dont les représentations se répètent dans la littérature classique (entretiens des sages, conversation) célébrant à l’envi le rituel de face-à-face et l’effet Pygmalion. Le rapport à l’antiquité grecque est fondamental du XVIe siècle à nos jours, car il dessine le répertoire stable d’une oralité exemplaire et fondatrice de l’identité du savant rappelé dans toutes les biographies de philosophes à l’Âge classique.

63 L’analyse des écoles d’été ou des Institutes for Advanced Study ou du Wissenschaftskolleg de Berlin restitue la prégnance de ce mythe de l’Arcadie. Cependant, si l’oralité conserve ainsi son statut élevé dans la hiérarchie des pratiques savantes, ce n’est pas simplement pour des raisons d’ordre social. La permanence des usages intellectuels de l’oralité tient aux ressources de cette « communication non-verbale ».

64 L’auteure esquisse dans sa troisième partie une « écologie cognitive » pour saisir la complexité de la communication savante. Plusieurs études de cas (cours de l’École normale de l’an III; Delos Symposion en juillet 1964) montrent l’imbrication de l’oral, du visuel et de l’écrit dans ces rencontres.À l’heure de la « science-monde », les désirs de totalisation des savoirs sont plus que jamais d’actualité et permettent à Françoise Waquet de rappeler les tentatives qui ont été menées autour de l’imprimé (bibliographies, catalogues, recueils de lieux communs, etc.), mais aussi les difficultés et les critiques liées à l’usage du livre. Le triomphe de l’imprimé est ainsi à pondérer face aux attentes et aux exigences scientifiques nouvelles d’accès à l’information. Dans le cadre de cette comparaison entre l’oral et l’écrit, l’auteure suggère tous les bénéfices accordés à l’oralité depuis le XVIe siècle et souligne les essais pour alimenter et stimuler les différentes formes de la communication orale en se détournant volontairement de la publication. Michelet ne se résolut que contraint et forcé à l’édition de ses cours. Le fantasme de la trace et de l’inscription qui hante la culture occidentale de l’écrit (Chartier) est décrit ici négativement comme le « signe d’un manque et de la perte » (p.282). Françoise Waquet multiplie les témoignages de cette gêne et de cette déception parmi les savants (C.-E. Labrousse, Benedetto Croce, Erwin Goffman). Plus encore, la leçon de l’oralité porterait plus que les livres. L’invention de nouvelles formes d’échange académique au XIXe siècle produit en effet une véritable « institutionnalisation de la parole », la relégitime comme instrument de recherche, de négociation et de validation des énoncés scientifiques. L’attention portée à la science forgée dans les laboratoires de physique ou de neurobiologie dans les années 1980 rappelle la force de la communication verbale dans la formalisation des résultats et des observations accompagnant les processus d’inscription par les appareils ou de publication par les articles.

65 Dès lors, dans une dernière partie, F.Waquet nous convie à « dépasser le stade normatif et à se placer dans une perspective fonctionnelle » (p.323). Il s’agit de restituer les effets de ces dispositifs à travers les usages réels et vécus. L’auteure ne dissimule pas le développement d’une stigmatisation de l’oral dans le discours savant, renvoyé à des bavardages inutiles et mondains, ou à une babélisation des congrès où personne ne parvient à s’entendre et à parler une langue commune. La performance orale est aussi victime de son succès public et entraîne parfois des « attitudes démagogiques » de la part des professeurs (p. 354). La confiance dans l’oralité n’est néanmoins pas entamée, car la « raison orale » s’impose dans toutes les institutions phares de la modernité scientifique. Elle accompagne l’expansion des pratiques expérimentales, favorise l’internationalisation de la recherche au XIXe siècle avec la création des congrès internationaux, et relance l’interdisciplinarité dans les années 1930 avec la small conference. Bref, elle est de toutes les innovations institutionnelles du monde savant depuis deux siècles, car elle reste un élément actif et créateur dans la chaîne de production des savoirs.

66 En voulant cerner la valeur cognitive de l’oralité, F.Waquet propose donc une lecture intensive des « restes » de l’oralité savante, et souligne avec force les difficultés à constituer un corpus documentaire et les précautions méthodologiques dont l’historien doit s’entourer. Si « saisir l’immatériel » reste bien un défi pour l’historien, ce n’est pas un obstacle insurmontable, seulement « pour qui s’intéresse exclusivement aux idées et aux pensées » (p.69).

67 L’auteure insiste ainsi sur l’éventail des sources disponibles pour cette enquête, qu’elles relèvent de textes normatifs (règlements, manuels, traités de rhétorique) qui règlent les pratiques, ou des « productions orales » du travail intellectuel :reproduction de cours, cahiers d’élèves, notes préparatoires, documents sonores après 1930 (enregistrements, radio).

68 Certes, l’oralité savante apparaît souvent comme pétrifiée dans l’écrit ou prise dans des stratégies d’écriture ou de représentation de soi. L’illusion biographique joue à plein dans cette mise en place d’un imaginaire de la geste professorale. On est là confronté à un problème classique de toute histoire des pratiques non-discursives. Cette relégation du travail oral du côté de l’anecdote signifie plus qu’une simple paresse intellectuelle, elle pointe la question du statut documentaire de l’oralité rapportée par l’écrit. L’oralité savante semble toujours déjà tramée par de l’écrit. La description d’une situation d’oralité peut être alors toujours suspectée de renvoyer à un lieu commun, à une mise en scène. La situation du matériau de première main exige par conséquent qu’il soit « constamment estimé et soumis à la critique ». La prolifération des récits d’oralité est en effet un problème historique en soi, dans le cadre d’une histoire de l’activité intellectuelle que l’on aimerait bien pouvoir appréhender chronologiquement. Ce biais documentaire conduit en outre à privilégier une représentation de la pédagogie par la parole au détriment d’une étude sur l’action scientifique oralisée en train de se faire. Ainsi, il est difficile de mettre sur le même plan enquêtes ethnographiques actuelles et histoire intellectuelle, même si cette proximité fait jaillir l’idée d’une construction sociale des « activités de paroles ».

69 On peut signaler déjà la richesse de ce terrain d’études en évoquant d’autres cheminements parallèles de l’historiographie, non plus simplement centrés sur la parole articulée et réfléchie qui fait la matière de l’enquête entreprise par Françoise Waquet, mais qui se situent à son immédiat voisinage. Ainsi les sound studiesdirigées par Trevor Pinch et Karin Bijsterveld sont devenues un domaine d’investigation particulier de l’histoire des technologies, qui font une place à l’analyse des bruits qui façonnent l’univers sonore des espaces de la recherche.

70 Parce qu’elle met en jeu les opérations de compréhension du monde social à travers les notions de performance orale, la portée de cette étude déborde largement la seule sphère savante. Par l’attention portée à l’oralité, l’auteure souhaite en effet remettre au centre des préoccupations des historiens la matérialité du travail intellectuel. De manière emblématique, Françoise Waquet ouvre ainsi son premier chapitre par un parallèle avec le projet d’une histoire des choses banales :« Tout se passe comme si plus on s’élevait dans le monde de l’esprit, plus les réalités matérielles perdaient, historiographiquement s’entend, droit de cité » (p.21). La démarche est ainsi à relier aux réflexions engagées en sociologie sur les outils concrets qui permettent aux individus, savants ou non, d’élargir leur expérience sociale et de communiquer leur connaissance du monde.

71 En croisant toutes les approches historiques et toutes les sources de l’histoire intellectuelle, Françoise Waquet fait émerger la densité sociale et culturelle d’un objet d’étude qui se loge au cœur même de la civilisation de l’imprimé. Loin d’opposer oral et écrit, elle montre leur complémentarité et leur intrication dans le processus même de production du savoir. La notion de « performance » est ici importante, car elle insiste sur l’idée que la communication verbale n’est pas un simple véhicule de la pensée comme dans une conception chère aux théories diffusionnistes et à l’histoire des mentalités. Elle décrit des situations où les savants sont en action, où les énoncés scientifiques sont évalués et se stabilisent dans l’échange verbal. La métaphore théâtrale souligne que, pas moins que les politiques ou les hommes de scène, les savants sont aussi soucieux de maîtriser les arts de la représentation.

72 Stéphane VAN DAMME

ANDREI CORBEA-HOISIE, La Bucovine. Eléments d’histoire politique et culturelle, Paris, Institut d’études slaves, 2004,155 p., 18€.

73 Ce livre d’un universitaire roumain tenu en grande estime par la communauté des germanistes (le livre est préfacé par Jacques Le Rider) mérite toute notre attention. D’abord parce qu’il apporte en France la première analyse sur les confins les plus orientaux de l’ancien empire autrichien : la Bucovine.

74 Connue de nos jours à travers les voyages et les guides, la province n’a jamais suscité en France un intérêt particulier. Ce livre vient donc combler un vide. Mais il n’a rien en commun avec ce genre d’histoire provinciale ou régionale qui est traditionnellement le pain des historiens locaux. Sa nouveauté et son intérêt sont donnés par la manière avec laquelle l’auteur utilise l’histoire de la province pour ce qui constitue une véritable étude de cas chargée d’une problématique qui la dépasse. L’enjeu de l’analyse devient en conséquence majeur pour la compréhension plus profonde des liens qui existent entre l’histoire locale ou régionale et l’histoire européenne, lorsqu’il s’agit d’une région au carrefour des histoires nationales, voire de deux continents.

75 Il s’agit en occurrence d’une identité provinciale née relativement tard, en 1774, de l’occupation du nord de la principauté roumaine de Moldavie par les Habsbourg.

76 Soumise provisoirement à l’administration polonaise et jouissant ensuite d’une autonomie à titre de duché, la Bucovine devient durant un siècle et demi une terre ouverte au polymorphisme ethnique et culturel, cultivé avec brio par l’Autriche impériale. Avec l’effondrement des grands empires de l’Europe orientale en 1918, elle devient partie intégrante de la Roumanie jusqu’en 1940, lorsque l’URSS occupe de force le nord de la province, en l’intégrant dans les frontières de l’Ukraine. Un état de fait perdure de nos jours après d’autres événements historiques : son bref retour à la Roumanie en 1942-1944, lors de son offensive vers l’Est, et l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, qui a laissé à l’Ukraine les mains libres sur son territoire. L’histoire de cette province a été ainsi profondément marquée par les « cartes mentales » (l’expression est de Jacques le Rider) des nations qui se sont successivement disputées leurs droits, ce qui représente autant de pièges pour la lecture du passé. Armé de son expérience d’historien de la culture et de spécialiste de littérature comparée, l’auteur réussit admirablement à surmonter ce danger. D’ailleurs, il n’envisage pas une histoire de la Bucovine dans le propre sens du terme, mais, comme le sous-titre l’indique prudemment, une étude des « éléments de l’histoire politique et culturelle » de cette région.

77 La formation de l’identité territoriale de la Bucovine offre un premier sujet de réflexion. En 1774, rien ne légitimait la division territoriale en question; elle était la conséquence d’une occupation, mais une occupation qui s’est avérée par la suite un véritable « acte fondateur », générateur de discontinuités entre le passé turco-moldave et le présent autrichien. L’absence d’une bourgeoisie locale et les ambitions civilisatrices de Vienne aggravent les contradictions à l’intérieur de la société de cette zone. Ceci n’empêchera pas la province de devenir une plaque tournante du commerce autrichien avec l’Europe orientale, et de jouer aussi un véritable rôle de médiateur culturel entre cette partie de l’Europe et l’Europe occidentale et centrale. L’auteur ressuscite d’une manière extrêmement convaincante le tableau pittoresque de la province, en s’appuyant sur des sources diverses :ainsi, l’annuaire de Czernowitz en 1908 nous permet d’imaginer une ville reproduisant à une échelle plus réduite le modèle de la capitale impériale. Les témoignages d’ordre littéraire occupent une place privilégiée dans cette représentation, en donnant de la capitale de Bucovine l’image d’une « Strasbourg de l’Est », ou même d’une « petite Vienne ». L’« homo bucovinensis » qui naît en même temps n’est pas un produit de l’imagination :quelle que soit sa langue d’origine, le roumain, l’ukrainien, le yiddish, l’habitant de cette région est assujetti à parler l’allemand tous les jours, et finit par devenir la cible de toutes les nationalistes, sans échapper aux propres déchirures identitaires.

78 Cette sorte « d’Occident imaginaire en Orient » pourrait constituer, propose l’auteur,« un éventuel point de départ pour une captivante étude de psychologie collective des facteurs qui, selon certains, par la non-concordance entre la projection idéale et la réalité, auraient inoculé à la bourgeoisie de Czernowitz le syndrome d’une “névrose de masse” » (p.27). On comprendrait mieux le drame intellectuel que connaîtra la province à travers l’exemple de quelques-uns de ses enfants.

79 L’expérience politique générée par la cohabitation des nationalités qui vivent en Bucovine fait l’objet d’une intéressante analyse du « paradigme bucovinien »; c’est sur ce terrain que l’auteur identifie les premiers symptômes d’un esprit d’identité provinciale, le « bucovinisme » non artificiel, comme l’a démontré par exemple le bloc politique créé en 1904 par les Roumains, les Ukrainiens, les Juifs, les Allemands, bloc fondé sur la convergence des mêmes intérêts et qui offre un exemple riche d’enseignements pour les autres nations vivant à l’intérieur de la monarchie autrichienne. On notera qu’à la différence de la Moravie, où la confrontation électorale de 1909 oppose deux camps, les Tchèques et les Allemands, en Bucovine la scène politique est occupée par cinq nationalités :les Roumains, les Ruthènes, les Allemands, les Polonais et les Juifs. Avec pour ces derniers un incroyable imbroglio, car les stipulations constitutionnelles autrichiennes ne reconnaissaient pas la nationalité juive, mais seulement une confession israélite.

80 Le fait que les Juifs ne jouissent pas d’une reconnaissance en Bucovine n’est pas une exception par rapport au reste de l’empire ou même du continent. Mais l’exception de cette contrée consiste en ce que ceux-ci remplissent ici, faute d’une bourgeoise locale, un rôle essentiel dans le fonctionnement de l’ordre impérial, assurant par l’intermédiaire de la culture et notamment de la langue allemande, le lien entre le centre et la périphérie.

81 D’où l’énorme contradiction qui marque le destin des Juifs de Bucovine. D’un côté, ils sont sur le chemin de l’émancipation économique et politique, le chemin qui s’ouvre en 1848 avec la levée des impôts sur les Juifs dans toute la monarchie, et qui se continue avec leur reconnaissance politique seulement en tant que classe « nationale » allemande. De l’autre côté, ils subissent les avatars de leur propre construction identitaire, entre l’enfermement causé par le mysticisme hassidique et la conquête d’un modèle culturel allemand.

82 Si le rêve ardent de Joseph II de transformer l’empire multinational « non pas en un Étatnation allemand, mais en un État de culture allemande » s’est réalisé en Bucovine, c’est en partie grâce à l’identification entre l’idéal d’émancipation et celui de promotion culturelle de cette population (p. 81). Par ce rôle même, les Juifs s’exposent à une mission paradoxale :servir la conciliation et le dialogue entre toutes les composantes de la monarchie multinationale, c’est aussi finir par devenir la cible de toutes les frustrations nationalistes de plus en plus fortes avant la Première Guerre. Un témoignage est suggestif de cette prise de conscience tardive :« Même si nous ne voyions pas les murs de notre prison, nous en étions néanmoins les prisonniers », notera ultérieurement Ninon Ausländer, la fille d’un des « patriciens » de Czernowitz, et la future épouse de Hermann Hesse. Elle faisait référence au repli bourgeois et au fatalisme judaïque, mais son sentiment peut être lu aussi comme « pressentiment d’une inévitable catastrophe à venir » (p.95).

83 L’histoire de la Bucovine après 1918 connaît de nouvelles déchirures douloureuses.

84 L’auteur prend ses distances à l’égard d’une historiographie qui a longuement privilégié l’image glorieuse et heureuse de ce nouveau moment, en proposant une lecture plus nuancée et moins idyllique. Comment ignorer, en effet, les conséquences du passage rapide de la province de son statut de duché dans le cadre d’un empire multinational, à celui d’une composante intégrante de l’État national roumain, qui renforce par-dessus tout politiquement et culturellement son unité ? Sur la toile de fond de ce cadre institutionnel en recomposition se dessine ainsi la crise d’identité vécue par la population germanophone et juive : le parcours intellectuel de Paul Celan sur lequel l’auteur a donné précédemment d’autres contributions (cf. Paul Celan, biographie et interprétation,2000)

85 est particulièrement révélateur.

86 Stefan LEMNY

HENRY LAURENS, Orientales, Paris, CNRS Editions, 2007,1200 p., 28,50€.

87 Si un auteur mérite de figurer dans la nouvelle collection « Compendium » des éditions du CNRS, c’est bien Henry Laurens :
l’historien (qui est à l’origine d’une douzaine d’ouvrages et de manuels) rassemble ici pas moins de 53 articles et interventions précédemment regroupés dans trois volumes publiés en 2004 dans la collection « Moyen-Orient » qu’il co-dirige chez le même éditeur. Au sein d’un ensemble constitué pour moitié d’articles de revues spécialisées, pour moitié de contributions présentées dans des revues ou des conférences généralistes, l’auteur insère des mises en perspective de sa propre trajectoire d’orientaliste, un terme qu’il assume pleinement (I : 9,13,39) et qui éclaire sa situation particulière au sein de la discipline. Car si Henry Laurens est titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, et si l’ouvrage fait référence à « l’histoire contemporaine de l’Orient arabe », il faut tout de suite préciser que l’histoire dont il est question ici porte en grande partie – exclusivement pour les volets I et II – sur la présence française dans le monde arabe ou, pour reprendre les termes de l’auteur, l’« histoire de la dimension arabe (la chose franco-arabe) du destin français » (II :10), abordée essentiellement à partir de sources littéraires et diplomatiques françaises.

88 La première partie (Orientales I) trouve sa cohérence thématique « autour de l’expédition d’Égypte » dont Henry Laurens est l’un des meilleurs spécialistes. De cet événement fondateur du Proche-Orient contemporain comme de l’orientalisme scientifique, l’auteur analyse en profondeur les origines intellectuelles, les discours dont il fut porteur, et la postérité culturelle et politique qu’il connut au long du XIXe siècle. Le fil directeur choisi, à savoir les relations entre « savoir et pouvoir » (I :55; II :9,175,215), permet de décrire des thèmes contigus :la transformation de l’orientalisme, de l’univers de l’érudition vers le monde des sciences humaines (I :42); la sécularisation de la perception de l’univers oriental; la création de nouveaux outillages culturels par les occidentaux en Orient. Tout ceci est d’un vif intérêt, surtout quand H.Laurens cherche dans la lecture minutieuse des textes – qu’il devrait cependant citer de manière plus succincte – la genèse de notions ou de « mythes » (I :33,207,269):la « grande nation », expression dont il établit qu’elle fut forgée dans le monde ottoman (I :89-101), ou la « rumeur » (I :
121) d’un projet napoléonien d’un État juif instrumentalisée par le sionisme de la fin du XIXe siècle. Certaines analyses mériteraient en revanche d’être plus nuancées : la description de l’impact de la question d’Orient sur la situation géopolitique européenne devrait être située dans un contexte historique plus précis (I :69-85); l’étude de la « rêverie politique grandiose » (I :87,100) de Napoléon en Égypte appelle une lecture plus critique; la mise en avant d’« une grande politique méditerranéenne » (I : 255) sous le Second Empire paraît aussi discutable du point de vue des termes employés que des réalisations effectives de Napoléon III au Maghreb ou au Proche-Orient.

89 La seconde partie (Orientales II,« la Troisième République et l’islam ») s’inscrit dans la continuité historique de la précédente, de même qu’elle met en perspective les relations des régimes politiques suivants avec le Proche-Orient. Elle a pour thème principal la mise au jour d’une « politique musulmane » de la France (II :53-68), à partir de l’exploitation approfondie des archives consulaires rapatriées à Nantes, à laquelle s’est consacré l’auteur depuis le début des années 1990, et qui vient utilement compléter le travail de dépouillement plus ancien mené par les Britanniques au Foreign Office. Les sources étant riches, elles permettent d’aborder une grande partie des dossiers traités par la France au Proche-Orient : la revitalisation du califat par le sultan Abdülhamid II, la relation complexe et problématique des Turcs et des Arabes étudiée avant comme après la « Révolte arabe » – l’article sur les événements de Kérak de 1910 est particulièrement intéressant –, les relations entre impérialismes britannique et français à l’époque de la Première Guerre mondiale, la politique mandataire dont l’auteur établit qu’elle fut autant l’aboutissement de logiques coloniales préexistantes que la manifestation nouvelle de l’expansionnisme européen, la difficile gestion de cet héritage par la IVe République, avant le « rebondissement » (II :356) de la politique arabe sous la Ve République.

90 Ces dossiers sont aujourd’hui bien connus, et c’est en partie grâce à H.Laurens. On lui doit notamment d’avoir mis au jour les motivations d’acteurs influents, qu’il s’agisse des positions du Grand Mufti Hajj Amin al-Husseini dans la préparation de la révolte palestinienne; qu’il s’agisse du « patriotisme » (II : 215) de Jaussen, Massignon et Montagne, ou des activités scientifiques ou officieuses de spécialistes ultérieurs du monde musulman. Les questions abordées, souvent sur plusieurs décennies, sont si diverses et complexes que la capacité de synthèse dont témoigne H.Laurens force l’admiration. Cependant, l’intégration massive de documents diplomatiques au détriment d’autres sources modifie l’économie générale du projet d’ensemble assurée par l’étude des relations entre savoir et pouvoir, en sorte que l’histoire culturelle et intellectuelle de l’expansion politique française en Orient proposée dans Orientales I devient une histoire diplomatique des grands dossiers de politique étrangère. Le résultat en est que si l’auteur entend contribuer au « recoupement du savoir des orientalistes avec l’évolution concrète de la société proche-orientale » (II :101), il n’aborde que très rarement le second terme de la comparaison, et n’intègre dans l’étude du premier ni ce qu’il reconnaît être déterminant dans la constitution de l’orientalisme, à savoir le « discours tenu par les Orientaux sur eux-mêmes » (II :137), ni l’historiographie (pourtant renouvelée ces dernières décennies) des domaines de spécialité parcourus, qu’il s’agisse des fondements intellectuels de l’arabisme, du panislamisme hamidien ou de la réforme ottomane.

91 Ce glissement vers l’histoire diplomatique est encore plus sensible dans Orientales III. Cette partie (dans laquelle figurent quelques inédits) n’a pas l’unité thématique des précédentes, ce que révèle le choix d’un sous-titre (« parcours et situations ») assez général qui aurait aussi bien pu convenir à l’ensemble de l’ouvrage. Du reste, sont ici traités des thèmes largement abordés dans Orientales I et II (la genèse de l’orientalisme français, les relations entre Turcs et Arabes, la Palestine hamidienne, la constitution des mandats).

92 Plus intéressante est la comparaison proposée entre les puissances présentes au Moyen-Orient à l’époque contemporaine :d’abord la mise en perspective de l’affaiblissement des Français et des Britanniques dans la région, ensuite la montée en puissance américaine.

93 L’auteur rappelle en particulier que si les États-Unis sont devenus un acteur majeur de la scène politique orientale après la Seconde Guerre mondiale, ils avaient jeté les bases de leur présence commerciale en Méditerranée dès le début du XIXe siècle. Ces conclusions balisent un parcours orientaliste qui s’achève logiquement par une histoire du temps présent, écrite pour l’essentiel dans les années 1990. H.Laurens livre ici moins les résultats d’un travail de recherche historique – les références documentaires ou bibliographiques sont peu nombreuses – qu’un ensemble de réflexions sur diverses « situations contemporaines » dont il reconnaît qu’elles forment un « ensemble hétérogène » (III :
253). Cette contribution de l’historien à la compréhension des évolutions de la scène orientale ne manque pas d’intérêt, mais l’on aimerait que l’auteur se place moins du côté des « décideurs » (II,101), et davantage au niveau des « forces profondes », pour reprendre les distinctions proposées en leur temps par Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle.

94 Car c’est au bout du compte ce qui frappe dans la démarche de H.Laurens :l’historien reconnaît le rôle des « acteurs locaux » (I :13), mais ne leur fait pas la part belle; il se revendique de la tradition française de sociologie du monde musulman (II :215,251)

95 créée par ses « illustres prédécesseurs » (II :281), mais moins pour constituer ses propres objets d’étude que pour en retracer la genèse; il appelle de ses vœux une histoire intellectuelle « indissociable d’une histoire politique et sociale » (I : 8; II : 210), mais néglige l’histoire sociale dans sa pratique d’historien et ne cite qu’incidemment ses collègues politistes ou sociologues. En fait, H. Laurens avance à contre-courant, avec sa personnalité de chercheur, cet intérêt conjugué pour l’« outillages mental » (I :8) des décideurs et les enjeux diplomatiques qui font à ses yeux la spécificité du Proche-Orient.

96 Longtemps les thématiques qui l’intéressent ont été boudées par les orientalistes, qui ne cherchaient de salut que du côté de l’histoire sociale, rurale d’abord, urbaine ensuite.À les explorer, non seulement l’auteur a trouvé un moyen efficace de résister au déclin qui marque les études arabes contemporaines en France depuis plusieurs décennies, mais il a préparé l’avenir :à coup sûr, la consultation de ce livre aidera les étudiants de licence ou de master intéressés par le Proche-Orient à trouver leurs marques; et c’est heureux, car nous manquons cruellement d’études (en langue française) sur cette partie du monde.À coup sûr, l’ouvrage rencontrera le public qu’il mérite, ce qui permettra l’édition d’une nouvelle version. Il faudra alors enrichir les biographies et les mettre davantage au diapason de la recherche actuelle; proposer un index thématique, un dossier de cartes et une pagination d’ensemble; faire figurer en annexe certains documents; supprimer les conférences et interventions qui ne font que résumer ou répéter les conclusions des articles scientifiques. Ainsi, Orientales constituera un précieux instrument de travail et une incomparable mine d’informations.

97 Olivier BOUQUET

DENISE TURREL ( ÉD.), Villes rattachées, villes reconfigurées, XVIe - XXe siècles, Tours, Presses de l’université François Rabelais, 2003,433 p., 29€.

98 Réunie en 2001, l’année de la commémoration du quatrième centenaire du rattachement à la France de la Bresse, du Bugey et du pays de Gex à la suite du traité de Lyon (1601), cette rencontre présente une quadruple originalité. Celle du sujet d’abord, rarement abordé jusqu’alors :l’étude des transformations qui ont pu affecter des villes passées d’une souveraineté à une autre, le plus souvent à la suite de conquêtes militaires ou de mouvements révolutionnaires, parfois aussi en vertu de traités, tant en ce qui concerne la configuration spatiale que les modes de gestion, les élites dirigeantes et la société urbaine en général, ou encore le vaste domaine de la culture. Double originalité aussi du champ d’observation chronologique – de l’aube de l’époque moderne au temps présent – et surtout spatial puisque l’Orient et l’Occident étaient réunis dans une perspective largement comparatiste. Originalité enfin d’une rencontre entre historiens, historiens d’art, urbanistes et architectes.

99 Les vingt-quatre contributions sont réparties en trois axes : la reconfiguration des réseaux sociaux, la recomposition des espaces, la gestion et le renouvellement de la mémoire de la ville, thème auquel on peut rattacher l’historiographie. Leur intérêt tient en partie au double jeu d’échelles auquel les auteurs invitent le lecteur.Échelle spatiale d’abord : si la plupart des contributions prennent pour objet une ville, de Grenade au Caire, de Rabat à Rome ou Tripoli, certains considèrent toute une province, la Bretagne ou la Lorraine, ou une vaste région telle la côte orientale de l’Adriatique, d’autres embrassent l’ensemble d’un pays – la Grèce ou la Belgique –, voire tout le continent européen, tandis que d’autres encore focalisent sur une ou plusieurs institutions – le conseil supérieur de Douai et les « Magistrats » de Lille et Valenciennes, ou encore un lieu précis, place publique ou édifice cultuel telle la cathédrale/mosquée de Constantine.

100 Échelle chronologique aussi, puisque certains auteurs considèrent le court terme des quelques décennies qui ont suivi le rattachement – pour la Bresse, la Flandre wallonne et le Hainaut, ou encore Strasbourg de 1871 à la guerre de 1914, par exemple – tandis que d’autres envisagent le long, voire le très long terme :dans le cas de Tripoli du milieu du XVIe au début du XXe siècle.

101 Mais qu’est-ce au juste qu’un rattachement ? À partir de quel degré d’intégration ou de soumission à une nouvelle puissance politique peut-on employer ce vocable ? Il est des rattachements si peu contraignants pour la ville annexée qu’ils paraissent presque de pure forme :la soumission de Tripoli à la Sublime Porte ne semble guère plus forte aux lendemains de la conquête ottomane de 1551 qu’elle ne le sera au XVIIIe siècle sous la dynastie locale des Qaramanli. Le rattachement implique-t-il toujours la reconfiguration des espaces, et dans ce cas dans quelles proportions et pour quel dessein ? Les modifications apportées à la structure physique et/ou au décor de la ville, veulent toujours être des signes du changement de souveraineté, de l’établissement d’une nouvelle fidélité.

102 Mais certains ne sont perceptibles qu’à de modestes détails du décor architectural – de nouvelles armoiries sur les façades d’un hôtel de ville par exemple – alors que d’autres bouleversent de fond en comble le visage de la ville. Après avoir conquis son autonomie puis son indépendance, en 1828-1830, la Grèce méridionale prétend faire table rase de l’héritage ottoman en détruisant toutes les constructions qui rappellent ce passé et elle proclame haut son appartenance à l’Occident par ses nouveaux plans d’urbanisme et l’architecture de ses édifices publics et privés. La sauvegarde des monuments antiques relève de cette même volonté de nier une période historique détestée en rattachant directement le présent à un glorieux passé lointain sans trop se poser de questions sur la validité d’une telle filiation.

103 Qui est à l’origine du remodelage des cités ? L’État conquérant bien évidemment est toujours impliqué, mais parfois les populations – ou une partie d’entre elles – sont fortement demanderesses. C’est le cas lorsqu’un mouvement de libération national est à l’origine du changement de souveraineté, comme dans cette Grèce évoquée à l’instant.

104 Mais ce peut être aussi le cas lorsque le rattachement est suivi de vastes flux migratoires qui changent la dominante ethnique ou religieuse : ainsi à Grenade avec l’immigration chrétienne entamée dès avant l’expulsion des Morisques en 1570-1571 ou dans les villes lorraines dont les immigrés allemands conquièrent les municipalités au tournant des XIXe - XXe siècles et participent à la germanisation du paysage urbain.

105 Les mutations peuvent être brutales, acquises rapidement, le cas échéant par la violence. Elles peuvent être aussi lentes, progressives, connaître des paliers, des retours en arrière, des échecs. Les élites bretonnes semblaient avoir bien intégré le rattachement de l’ancien duché au royaume, parachevé par l’Acte d’Union de 1532, et pourtant beaucoup de villes vont se précipiter dans la rébellion ligueuse. Dans la capitale de la Bresse, la greffe voulue par Henri IV des élites politiques allogènes, dauphinoises ou bourguignonnes, catholiques ou protestantes, n’a pas tenu plus d’un demi-siècle; les élites locales eurent tôt fait de reprendre en main la cité, comme au temps de la domination savoyarde.

106 En filigrane se pose la question de savoir ce qu’est un rattachement réussi et quelles en sont les conditions. Le respect des coutumes et des privilèges, la collaboration des élites locales, acquise en flattant leur soif d’honneurs et en soignant leurs intérêts, ont été des atouts majeurs pour obtenir le consentement des populations conquises, comme en témoigne pour la France moderne le succès de Louis XIV dans le rattachement de la Flandre wallonne et du Hainaut. Mais tenter d’établir un palmarès des rattachements réussis, n’est-ce pas une entreprise vaine, comme le demande Dominique Poulot ?

107 Contentons-nous de saluer la nouveauté prometteuse d’un certain nombre de pistes ouvertes dans ce livre, en lui souhaitant une féconde postérité.

108 Claude PETITFRÈRE

LAURENT VIDAL, De Nova Lisboa à Brasilia, l’invention d’une capitale ( XIXe - XXe siècles), Paris, IHEAL-Éditions, 2002,344 p., 20€.

109 Voilà à la fois un projet et une invitation.

110 En tant que projet, ce livre cherche à ouvrir un champ de l’histoire que l’auteur estime encore insuffisamment exploré par les historiens. Dans ce champ, la ville n’est plus seulement un objet technique ou architectural, mais devient l’expression du projet politique et social d’une nation qui affirme son identité dans la conception et l’idée même de « ville ». La construction de cette identité et de ce projet est appréhendée dans l’histoire longue alors que la ville n’est encore qu’une idée. Ce temps, qui ne se résume pas à la chronologie du projet, sert à révéler « l’état de la société, ses ambitions, ses angoisses, ses capacités ou ses sensibilités ». Il est le terrain de la construction du projet politique et social de la nation qui se projettera dans l’espace lorsque viendra le temps de l’action.

111 Mais cet ouvrage est aussi une invitation.À ce titre, il constitue un ouvrage d’histoire sur le projet de transfert de la capitale brésilienne, dont le point d’aboutissement est l’inauguration de Brasilia le 21 avril 1960. Le lecteur y trouvera les grands moments de réflexion qui ont marqué la construction de ce projet dont l’origine – dans des formes certes bien différentes du point d’arrivée – remonte au transfert de la couronne portugaise au Brésil en 1808.

112 Le livre est construit autour de sept chapitres, mais trois temps forts rythment en réalité l’analyse. Le premier temps (chapitres de 1 à 5) décrit minutieusement les différents projets de transfert de la capitale (Rio de Janeiro) vers l’intérieur. Laurent Vidal analyse les motivations qui soutiennent ces projets (sécurité, peuplement, développement de l’intérieur, maintien de l’unité nationale, volonté de marquer une rupture avec l’ancienne capitale, Rio, symbole de l’ordre colonial…), et analyse en quoi ces projets traduisent des moments particuliers dans la construction de l’identité brésilienne. En outre, les projets se suivent, mais ne semblent pas véritablement être destinés à se concrétiser, d’où l’impression de « langueur », de temps lent, alors que, paradoxalement, ils interviennent à des moments forts de l’histoire du pays (transfert de la couronne en 1808, indépendance en 1822, empire en 1840, république en 1889, révolution en 1930…). Le « temps de la ville en projet » prend ici toute sa signification.

113 Puis, au chapitre VI, le temps s’accélère. L’arrivée de Juscelino Kubitscheck au pouvoir fait entrer le Brésil dans l’ère industrielle. Un vaste programme de modernisation – «50 ans d’industrialisation en 5 ans » – est mis en œuvre, couronné par la décision de transférer la capitale sur le plateau central brésilien. C’est le temps de l’action. Laurent Vidal, rapportant Kubitscheck, raconte comment cette décision, bien que latente dans l’histoire longue du Brésil, a également été déterminée par des circonstances imprévues alors que Kubitscheck n’était qu’un candidat en campagne pour la présidence du pays. Il décrit avec brio, une fois l’engagement pris par celui-ci, les projets des différents architectes candidats au concours et retrace l’ambiance à la fois tendue et passionnée de ces présentations où la ville prend forme autour de plans et de maquettes dans lesquels le projet politique cherche à se reconnaître. De belles pages rendent hommage au projet de Lucio Costa, lauréat du concours, dont la « simplicité », la « lisibilité » et la « clarté » touchent au cœur même du projet politique. Tout y est :« mise en scène de la Nation à travers ses lieux fondamentaux » (palais présidentiel, ministères, assemblées) à partir d’une analyse fine des institutions;« représentation d’un modèle social idéal pour l’organisation du peuple » destiné à dépasser les réalités sociales et à transcender les inégalités et tensions… Une « utopie » qui trouvera rapidement ses limites dans le développement des villes satellites, non prévu dans le projet d’origine. L’analyse se poursuit à travers l’œuvre d’Oscar Niemeyer a qui sera confié le soin d’assurer le passage entre le dessin d’urbanisme et les formes architecturales. L’auteur retrace ici l’élan et la ferveur qui ont guidé un projet architectural considéré comme l’un des plus ambitieux de son temps :« sanctuaire de la culture brésilienne », « liberté plastique quasi-illimitée », « invitation à l’imagination », « recherche de formes surprenantes capables d’émouvoir »… autant de parti-pris pour « affirmer l’originalité de la culture brésilienne et prouver que le Brésil est capable d’inventer des formes adaptées à sa personnalité et non plus de reproduire, avec plus ou moins de réussite, des pâles imitations de styles européens ou nord-américains ».

114 Dans le dernier chapitre, L.Vidal montre comment, une fois les travaux engagés, le pouvoir politique s’est employé à en « décontextualiser » les étapes et à les réinterpréter en termes mythiques. C’est le temps de la construction du mythe de Brasilia. De la fondation à l’inauguration, le pouvoir politique pose les jalons d’une histoire reconstituée, marquée par des rituels soigneusement choisis pour leur valeur symbolique et liés à des moments marquants de l’histoire du pays (première messe de Cabral, exécution de Tiradentes, indépendance…) ou aux mythes qui ont présidé à la fondation d’autres grandes villes (interventions divines, rituels religieux, démarcation des espaces). Le propos se clot sur une présentation de ce qui deviendra l’histoire officielle de la ville, véritable récit de fondation, inscrit sur seize plaques de marbre scellées sur les parois du Musée historique de Brasilia – à l’image des stèles des fondateurs installées sur l’agora – dans les villes grecques, et dont vont s’inspirer toutes les publications officielles. Le transfert de la capitale y est présenté comme une suite logique de l’histoire du Brésil et de la construction de la nation. Le schéma de reconstitution adopté va ainsi servir de matrice à tous les documents officiels destinés à vulgariser le projet de Brasilia, et dont l’auteur retient deux exemples :une pièce de théâtre et une bande dessinée. À ce point de l’ouvrage, l’auteur a rempli l’objectif qu’il s’était fixé au départ : analyser en quoi la ville constitue un projet politique et social. Du temps de « la ville en projet », temps long, de gestation, de construction du projet politique et de l’identité nationale, il nous a fait partager le temps de la ville en construction, temps accéléré où le projet s’incarne à travers des formes, une architecture et une plastique… temps également où il se structure autour d’un discours mythique et d’une histoire reconstruite.

115 L’inauguration le 21avril 1964 marque le passage de la ville en projet à la ville réelle, en même temps qu’apparaissent ses limites : mécontentement croissant d’une population qui s’ennuie, multiplication des villes satellites, réticences à quitter Rio de Janeiro pour le Planalto, corruption politique… Après Kubitscheck, les présidents déserteront même la ville et il faudra attendre Médici en 1967, au moment le plus dur de la dictature, pour que Brasilia soit réinvestie comme symbole de l’État. Au début des années 1990, un projet de « décapitalisation » va jusqu’à proposer un retour sur Rio de Janeiro.

116 Brasilia est alors accusée d’avoir consacré la faillite de la démocratie brésilienne (période de régime militaire, présidence de José Sarney, corruption sous la présidence Collor)

117 ouvrant un nouvel espace à l’expression populaire, en particulier dans les régions historiquement les plus dynamiques, dont Rio de Janeiro.

118 Faut-il conclure à l’échec du projet de Brasilia ? Laurent Vidal pense que non. Si Brasilia rencontre aujourd’hui des problèmes, ce n’est pas là qu’il faut juger le projet de ville, mais bien sûr son pouvoir intégrateur. La ville en projet est « un outil politique aux mains des élites (politiques, économiques ou techniques), qui permet de transcender les dysfonctionnements de la vie quotidienne, de résoudre les conflits entre élites pour la maîtrise de l’État ».« Émergeant lors des moments de transition ou de rupture, de mise en cause du lien social et culturel fondant la collectivité et l’identité nationale, le projet de Brasilia répond au doute collectif par le projet d’une construction collective suffisamment ambitieuse pour réinventer un avenir ».

119 Jacky BUFFET

FRÉDÉRIC VIDAL, Les habitants d’Alcântara. Histoire sociale d’un quartier de Lisbonne du XXe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2006,489 p., 23,75€.

120 Modeste, Frédéric Vidal se défend d’avoir écrit la monographie du quartier industriel lisboète d’Alcântara et pourtant, c’est une plongée passionnante dans un quartier populaire qu’il propose, fruit d’une recherche menée en collaboration avec le Centro de Estudos de História Contemporânea Portuguesa à Lisbonne. Frédéric Vidal conduit dans un style clair et concis une étude magistrale qui fera date dans l’histoire des sociétés urbaines.

121 L’auteur choisit de se concentrer sur l’étude sociale d’une ville de l’âge industriel, Lisbonne, qui n’est pas, au début du XXe siècle, une ville de monoactivité industrielle.

122 Comptant sur une longue tradition historiographique qui a souvent eu tendance à homogénéiser la diversité sociale et à réduire la pluralité des parcours et des pratiques à l’intérieur des classes populaires, l’enquête veut rendre compte des interractions fines qui s’établissent avec le cadre spatial considéré. La démarche microsociale conduit à jeter trois éclairages sur la pluralité des sociétés urbaines, les modes de structuration du social et la définition du quartier comme milieu social, ouvert et instable. La démonstration est construite en deux temps :d’abord, une histoire sociale du processus d’industrialisation portugais à travers le cas d’Alcâtara. Ensuite, et c’est là la principale originalité, une plongée dans les relations interpersonnelles tissées principalement dans deux rues d’Alcântara, à partir d’une étude approfondie des registres d’état civil.

123 Globalement, entre la fin du XIXe siècle et les années 1930, Alcântara évolue d’un quartier industriel à un quartier populaire urbain, au fur et à mesure qu’il se trouve intégré à la métropole lisboète en pleine expansion. Le chercheur étudie le processus de formation d’une entité propre. Les données démographiques attestent une vigueur qui fait du quartier un cas exemplaire du renouveau urbain et industriel de la capitale. En effet, ce quartier ouvrier a tôt basculé dans l’univers préindustriel structuré autour de la minoterie, l’industrie de la chaux, et la teinturerie.À la fin du XIXe siècle, les industries textile et métallurgique s’organisent selon une multitude de micro-entreprises traditionnelles.

124 Au cours des années 1920, on constate une certaine désindustrialisation et une croissance notable des activités de commerce liées à l’essor timide des cols blancs. Même si, à certains égards, le quartier continue d’être le Belleville de Lisbonne, on assiste donc à une diversification socio-professionelle.

125 À travers l’étude d’Alcântara, c’est bien aussi un mode de représentation de la ville qui émerge autour de trois images fortes :le faubourg ouvrier, le bastion républicain et le quartier populaire. Alcântara est d’abord une périphérie qu’on inclut à peine sur les cartes et dans les évocations littéraires de la ville. L’image d’une Manchester portugaise s’impose et les Alcântarinhosfont partie des « classes dangereuses » dont on stigmatise les comportements déviants, tout en leur reconnaissant un rôle important dans la construction d’une image urbaine typifiée, faite de cabarets et de fado, à la manière de l’Alfâma.

126 Malgré tout, l’image d’un quartier industriel l’emporte sur celle d’un quartier ouvrier.

127 Mais Alcântara, c’est aussi le peuple républicain fortement structuré par d’innombrables associations politico-culturelles, comme la Sociedade Promotora de Educação fondée en 1904. L’association est le lieu de toutes les sociabilités mais aussi celui où émerge une « notabilité de quartier » en lien étroit avec les autorités, l’Église et le milieu patronal.

128 Enfin, Alcântara est en passe de devenir au XXe siècle un quartier-village populaire, équivalent lisboète de la Croix-Rousse à Lyon. Mais l’évolution date ici des années 1920-1930. Cette évolution fait désormais d’Alcântara un morceau de Lisbonne, objet incontournable de la littérature lisboète. En même temps qu’Alcântara se fige dans son identité locale, elle perd de son identité industrielle et ouvrière. Au total, les représentations du quartier associent fortement deux composantes :l’urbaine d’une part; l’industrielle et ouvrière de l’autre.

129 Dans une deuxième partie, le recours à l’état civil est le fil conducteur de la démarche analytique, sur le modèle de l’enquête dite des «3000 familles » de Denis Kessler et Jacques Dupâquier. L’intérêt de cette méthode réside dans le choix de deux rues comme point d’observation des relations interpersonnelles :en effet, la rue, souvent étudiée comme un espace social, est plus rarement envisagée comme une unité sociologique. La prosopographie compte environ 2000 personnes et le corpus permet de saisir magnifiquement différents types de populations et de générations, en se concentrant sur les relations entre les parents, les parrains et les marraines. Deux questions guident alors l’analyse pour définir la position qu’occupe chaque individu dans la société d’Alcântara : l’origine et l’horizon professionnel. Le premier point rejoint forcément l’analyse des migrations et des modes de peuplement de Lisbonne, c’est-à-dire les formes de mobilité géographique et les logiques de peuplement, des manières d’habiter et des sociabilités urbaines. On voit la multiplicité des stratégies d’intégration dans la ville, où les femmes jouent un rôle considérable. En somme, cette source permet de comprendre les parcours et les modes d’installation en ville pour déterminer la nature du lien qui unit à Lisbonne. Le second volet de l’étude s’attache aux identités professionnelles qui sont une autre forme puissante de différenciation sociale, mais dont on ignore souvent le fonctionnement. Les déclarations professionnelles – uniquement masculines – révèlent un schéma classique de répartition des métiers, avec un nombre limité de professions très fréquentes et une multitude de professions rares. L’intérêt de la démarche est de montrer qu’il existe une plus grande diversité sociale qu’on pourrait imaginer, même si les travailleurs sans qualification dominent nettement le paysage des deux rues étudiées.

130 On peut tout de même noter que les « métiers » occupent une position de plus en plus dominante au sein du secteur industriel, mais plus que la nature du métier, c’est le type d’emploi qui détermine la position sociale.

131 Frédéric Vidal s’attacher enfin à comprendre la nature des liens qui unissent les différents groupes sociaux dans des rues dont le caractère composite a été souligné. Ici encore, le métier n’explique pas tout, et l’impression d’une diversité des formes de cohabitation entre groupes socio-professionnels différents l’emporte. Pour analyser cette mixité sociale croissante, le chercheur a choisi un point de vue original :celui du choix des parrains.À Lisbonne au début du siècle, le compérage traditionnel s’est modernisé et informalisé, afin de répondre non pas au poids des traditions mais plus exactement aux stratégies d’intégration poursuivies par les individus. Ainsi, tout en appartenant à des univers sociaux relativement proches, les pères et les parrains nouent des relations qui témoignent de rapports informels entre groupes sociaux. En fait, F.Vidal montre qu’il n’existe pas de bons ou mauvais critères d’ascension sociale mais plutôt des combinaisons de facteurs qui, selon les contextes, se révèlent soit avantageuses, soit défavorables.

132 Dans la première décennie du XXe siècle, c’est la diversité des parcours et des expériences qui constituent un atout. Dans les années 1930, c’est plutôt le niveau de qualification qui donne le ton. Le chercheur parle d’une « réduction du champ des possibles » sociaux, le statut professionnel s’imposant de plus en plus comme la source exclusive d’explication des comportements sociaux.

133 En somme, Alcântara connaît une mutation profonde qui le conduit d’un quartierghetto à un quartier-village, à l’opposé d’un faubourg industriel mais pleinement partie intégrante de Lisbonne. Le quartier se définit donc davantage par rapport à ses habitants que par rapport à sa fonction. La rue est définie comme un lieu sociologique à part entière, qui ne fonctionne pas comme un ghetto mais bien plutôt comme un creuset où s’élaborent des trajectoires, des manières de faire, des tactiques ou des stratégies sociales communes. C’est sur l’examen concret des pratiques relationnelles que Frédéric Vidal a fondé une démarche originale et fructueuse qui renouvelle le champ de l’histoire sociale et urbaine. Alcântara, on le comprend, offre un formidable point d’observation des processus de transformation d’un milieu urbain à l’époque de l’industrialisation. Au-delà, l’étude débouche sur la saisie des formes de cohésion sociale dans le milieu urbain à l’échelle des lieux de rencontre que sont les rues d’un quartier. L’enquête emprunte finalement davantage aux courants de l’histoire des sociétés urbaines qu’à une stricte histoire urbaine proprement dite.

134 Stéphane MICHONNEAU

MARIANNE THIVEND, L’école républicaine en ville. Lyon, 1870-1914, Paris, Belin, 2006,251 p., 25€.

135 « Si l’école de Jules Ferry a été bien étudiée dans le cadre de la France rurale, si les sociologues se sont largement emparés des écoles réputées difficiles de nos banlieues actuelles, l’école républicaine des villes, notamment celle des grandes métropoles urbaines, a peu intéressé les historiens »:ce constat a incité Marianne Thivend à ouvrir un nouveau chantier historiographique en prenant comme exemple Lyon, troisième ville de France après Paris et Marseille. D’emblée, elle avertit le lecteur qu’elle entend étudier cet exemple autant sous l’angle des politiques que des pratiques qui l’ont façonné et dans l’appréhension d’un triangle d’acteurs : État, municipalité, espace urbain, dont les imbrications constantes ont contribué à construire ce modèle d’école républicaine. Pour mener à bien son projet, l’auteure a croisé tout un ensemble d’archives, de sources imprimées et d’ouvrages contemporains, ces derniers lui permettant de sortir souvent du cadre monographique. L’ouvrage s’organise en deux grandes parties, avec pour bornes chronologiques les années 1870-1914.

136 La première partie étudie la politique scolaire définie par la ville. Cité de près d’un demi-million d’habitants, Lyon est dirigée pendant cette période par des républicains de gauche. La municipalité, opportuniste d’abord, puis radicale avec un intermède socialiste de 1900 à 1905, investit pleinement le terrain scolaire. Son action se déploie dans trois directions complémentaires. D’abord, la laïcisation qui commence avec l’accession à l’Hôtel de Ville du premier maire républicain en 1870. En se faisant avant que la législation républicaine ne l’impose, la précoce laïcisation du réseau scolaire lyonnais fait de cette grande ville, à l’instar de Paris, puis de Marseille et de Bordeaux un peu plus tard, le fer de lance de cette politique. Ce constat conduit l’auteure à proposer une nouvelle lecture de la laïcisation de l’école, en minorant le rôle de l’État au profit des pouvoirs locaux urbains :« C’est donc bien d’en bas, des villes que sont impulsées les lois Ferry et Goblet. Parti des villes, puis entériné par le pouvoir central, le mouvement de laïcisation peut ensuite s’étendre aux écoles de campagne, mais là plus lentement » (p.32). La politique de laïcisation menée par les édiles lyonnais ne fait pas disparaître du paysage l’enseignement privé qui, au cours de la période étudiée, revêt de nouveaux habits.

137 L’enseignement privé laïque, jusque-là très dynamique sous l’égide de la Société d’Instruction Publique du Rhône créée en 1828, s’efface progressivement. En revanche, l’enseignement congréganiste se restructure et progresse. Deux bastions se constituent dans la ville, et l’école devient un lieu privilégié d’affrontements entre une municipalité laïque et les religieux qui contrôlent de nombreux établissements.

138 La ville de Lyon est confrontée à un autre défi :la construction de bâtiments scolaires pour rendre décentes, sinon agréables, les conditions d’accueil des élèves. Une fois encore, les édiles lyonnais anticipent sur les décisions du pouvoir central, et en particulier sur la loi du 1er juin 1878, mettant en demeure chaque commune de s’approprier un bâtiment scolaire, alors qu’avec la législation précédente, on pouvait se contenter d’une location. D’un premier programme de constructions commencé en 1873 et disséminant de petites structures dans la ville, la municipalité passe en 1879 à une politique de construction d’établissements de grande taille et donc de regroupement des élèves. La mise en œuvre de cette politique exige un effort financier sans précédent. De 1876 à 1887,10% des dépenses extraordinaires de la ville y sont consacrées. En se fixant comme objectif d’équiper en priorité les quartiers populaires, là où se trouvent les terrains les moins chers, et en délaissant le centre ville déjà pourvu d’écoles, les édiles lyonnais contribuent à l’unification du territoire urbain par le raccrochage de la périphérie au centre. En même temps, cette insertion des écoles au cœur de quartiers industriels et les améliorations de l’environnement qu’elle engendre contribuent à organiser l’espace urbain et à l’embellir. Faut-il voir dans cette réalisation de constructions scolaires un projet politique pensé et élaboré ? Non, répond l’auteure qui pointe une réelle improvisation dans sa mise en œuvre.

139 La gestion de ce vaste parc scolaire urbain est un troisième défi pour la ville. Son fonctionnement courant réclame un investissement humain et financier qui ne s’est jamais affaibli tout au long de la période. Si le rôle de la ville est de plus en plus soumis aux exigences de l’État, il n’en reste pas moins qu’elle conserve des marges de liberté sur le plan des politiques salariales et de gestion des flux scolaires. Avant comme après la loi Goblet (1889) mettant les salaires des instituteurs et des institutrices à la charge de l’État, la ville mène une ambitieuse politique salariale. Avant 1889, les traitements du personnel des écoles publiques sont toujours largement supérieurs à ceux fixés par le législateur. Après 1889, la ville prend diverses mesures financières rendant les postes lyonnais attractifs. Sur le second point, après avoir mené une politique de rationalisation de l’offre d’école pendant les années 1890, Lyon doit faire face aux conséquences de la loi sur les associations entraînant la fermeture des écoles congréganistes. En dépit d’importants efforts de construction, de créations de classes et de postes d’enseignants, les conditions de scolarisation des petits Lyonnais se dégradent, provoquant les interventions des parents et des enseignants pour réclamer de meilleures conditions d’accueil et de travail. On a là un signe d’intégration de l’école dans la ville :« La politique scolaire ne concerne plus uniquement les seuls élèves ou gestionnaires municipaux, mais est devenue l’affaire de tous » (p.118).

140 La seconde partie se fixe comme objectif de décrire l’école urbaine par une approche sur le terrain de ceux qui la vivent au quotidien. Ce sont tout d’abord les élèves, enfants d’ouvriers et d’ouvrières, d’employés de commerce ou de bureau, de petits commerçants.

141 À Lyon, comme à Paris et dans d’autres grandes villes de France, l’école publique est donc une école du peuple, fréquentée par une population aux comportements et pratiques complexes. On peut retenir, d’abord, la grande mobilité du public scolaire, dont la cause principale est l’instabilité résidentielle des familles. Mais il y a d’autres causes qu’il convient de ne pas négliger :la recherche d’une école offrant la gratuité de certaines prestations (la cantine par exemple), la recherche d’une école proche du domicile de la grand-mère ou de la gardienne pouvant s’occuper de l’enfant après la classe, la nécessité de changer d’école un enfant indiscipliné, la recherche parfois de la « meilleure école ». Cette mobilité est si grande qu’elle aurait pu inciter la municipalité lyonnaise à instaurer, comme le font d’autres municipalités urbaines, une politique de sectorisation du recrutement des écoles afin de faciliter la gestion des flux scolaires. La municipalité abordera cette question une seule fois, mais ne donnera pas suite. Le fait mérite cependant d’être noté, car il atteste de l’importance du problème. Si les raisons de la mobilité entre les écoles publiques sont assez bien connues, on comprend moins bien les raisons du choix de l’école privée par ces populations ouvrières. Largement imprégnées d’anti-cléricalisme, les sources mettent l’accent sur les pressions cléricales et patronales. D’autres motivations doivent intervenir, comme le montrent quelques exemples attestant de passages du public au privé en l’absence de toute motivation religieuse.

142 La mobilité n’est pas le seul problème auquel se trouvent confrontés les édiles lyonnais. En dépit de l’obligation, ils doivent faire face à l’absentéisme qui demeure un problème majeur tout au long de la période, comme dans les autres villes, même si les statistiques ne permettent pas une mesure fiable de l’assiduité des petits Lyonnais.

143 Mobilité et absentéisme ont imposé à la municipalité la nécessité, le devoir même, de rendre l’école publique attractive aux enfants et aux parents. Enlever l’enfant à la rue est un enjeu fort pour la municipalité qui met au point tout un ensemble de dispositifs sociaux et éducatifs complémentaires du temps scolaire : cantines, études surveillées, garderies, loisirs du jeudi et des vacances d’été. Cette politique relayée par les amicales et les patronages laïques montre que la contribution d’une ville aux progrès de la scolarisation « n’est pas juste une affaire de locaux et de personnel, mais aussi de réflexion plus large sur les besoins concrets de prise en charge des enfants issus des couches populaires » (p.178).

144 Le terrain, ce sont aussi les enseignants, auxquels l’auteure consacre le dernier chapitre de son ouvrage, en précisant que son propos n’est pas de faire une histoire sociale des instituteurs et des institutrices, mais de s’interroger sur leur place dans la ville et ses écoles, tout en cernant la réalité du métier. Un premier développement présente un portrait de groupe pour dégager les grands traits caractérisant l’enseignant urbain. Un premier constat s’impose :on trouve beaucoup de normaliens et de normaliennes dans les écoles publiques lyonnaises. L’effort de formation consenti par le département pour ouvrir une école normale de filles en 1878, puis transférer l’école normale de garçons de Villefranche à Lyon dans des bâtiments neufs en 1885, a incontestablement profité à la ville. Il n’en reste pas moins insuffisant, en particulier lors des deux grands pics de recrutement correspondant à la laïcisation des écoles, puis à la fermeture des écoles congréganistes à partir de 1901. Il faut alors puiser dans d’autres viviers et faire appel à des non-normaliens et des non-titulaires.

145 « Une hiérarchie s’établit alors, à l’intérieur de la ville, qui place dans les mêmes écoles mais avec des salaires et des conditions d’embauche différents, titulaires de leurs postes et non-titulaires » (p189). D’autres lignes de partage se dessinent, que montre le second développement consacré à l’étude des parcours des enseignants « révélateurs de choix de vie ».

146 L’étude, menée sur un échantillon de 125 instituteurs et de 235 institutrices nommés à Lyon à partir de 1900, met en lumière une mobilité géographique du personnel enseignant partant des quartiers périphériques ouvriers pour arriver au centre de la ville dont les écoles sont considérées comme moins « difficiles ». Quelles qu’elles soient, ces trajectoires ont de profondes répercussions sur le fonctionnement des écoles. Sont particulièrement pénalisées les écoles des quartiers périphériques, marquées par un fort turn-over, qui diminue plus on approche des quartiers centraux. Dans ce contexte porteur de fortes inégalités entre des écoles au personnel stable et aguerri et des écoles au personnel mobile, les directeurs et les directrices apparaissent comme des personnages-clés sur qui repose la lourde tâche d’affirmer auprès des familles les valeurs de l’école de la République. Ce turn-over oblige à s’interroger « sur la distance visible entre le projet méritocratique dont est porteuse l’école républicaine qui inclut tous les enfants quelles que soient leurs origines sociales, et les parcours professionnels des enseignants chargés de mettre en pratique ce projet » (p.206).

147 Consacré à l’histoire de l’école primaire dans une grande ville sous la Troisième République, ce livre atteste de la fécondité du chantier ouvert. En nous faisant passer de la campagne à la ville, M.Thivend renouvelle en profondeur notre vision de l’école de Jules Ferry. Et surtout en mettant en scène les différents acteurs locaux, municipalité, familles, élèves et enseignants, constitutifs de la communauté éducative, elle montre avec talent que l’histoire de l’école de Jules Ferry n’est pas envisageable d’une manière unifiée sur l’ensemble du territoire national. Son livre appelle des recherches sur d’autres exemples urbains ouvrant la voie à des confrontations. Nul doute que ce livre ne s’adresse pas seulement aux historiens de l’enseignement. Les historiens de la ville au XIXe siècle, mais aussi nos politiques, gagneront à le lire.

148 Philippe MARCHAND

JAY WINTER, JEAN-LOUIS ROBERT ( ED.), Capital Cities at War. Paris, London, Berlin, 1914-1919, volume 2 : A Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, 545 p., £ 60.00

149 C’est armés d’un ambitieux programme et d’une solide équipe de chercheurs que Jay Winter et Jean-Louis Robert se sont lancés dans une vaste entreprise d’histoire comparée des trois grandes cités impériales durant la Grande Guerre. Un premier volume, paru en 1997, traitait des aspects économiques et sociaux, le second est consacré à l’histoire culturelle. Dans sa dense et belle introduction, Jay Winter ne fait pas mystère des liens qui lient les différentes approches entre elles. L’histoire culturelle dont il est ici question est aussi une histoire sociale. Elle est à comprendre moins, au sens restreint, comme une histoire des productions culturelles, même si celles-ci ne sont pas absentes de l’horizon des historiens convoqués, que comme une anthropologie historique ou, pour parler comme Roger Chartier, une histoire culturelle du social. On est attentif aux comportements humains et aux rituels, on propose des interprétations aux actions, on souligne les dynamiques, on met en évidence les contradictions ou les marges de négociation. Winter insiste sur le caractère stratifié des identités où coexistent tout à la fois l’individuel, le local et le national. L’enquête sur les trois villes aspire à tenir compte de ces trois niveaux et à éclairer les modalités de leur emboîtement.

150 A l’heure où l’on constate la quasi disparition des démarches collectives dans les sciences sociales en général et en histoire en particulier, Capital Cities at War témoigne d’une tentative pour en renouveler la pratique. C’est à la fois tout l’intérêt de cet ouvrage mais aussi, il faut en convenir, l’une de ses principales faiblesses. Chaque chapitre, rédigé par un ou deux auteurs, se présente comme le résultat du travail fourni par une équipe internationale ayant rassemblé des informations sur les trois cités.

151 Jay Winter défend bec et ongles la nécessité d’une histoire comparée pour la Grande Guerre, plus que pour toute autre période historique. Il constate dans le même temps qu’une telle histoire est particulièrement délicate à mettre en œuvre lorsqu’on aborde l’histoire culturelle, telle qu’elle est conçue dans cet ouvrage. On n’y a pas élaboré des séries continues qui eussent vraiment permis la comparaison entre les trois espaces.

152 Comment eût-on d’ailleurs pu atteindre un tel objectif ? Les données sont hétérogènes, les formes urbaines bien différentes les unes des autres, les questions posées pas toujours adaptées aux trois villes. Voilà pourquoi Jay Winter préfère parler d’« histoire relationnelle », terme plus vague mais sans doute plus idoine. Sa réflexion n’eût pas été gâtée par les propositions émanant de tous ceux qui ont, depuis longtemps maintenant, proposé des alternatives au comparatisme en histoire culturelle, de l’histoire des transferts à l’histoire croisée, cette dernière sans doute la plus proche de ce que propose Winter dans son introduction. Cette difficulté inhérente à l’approche et au domaine choisis explique sans doute le manque d’unité de l’ouvrage, moins dans ses thématiques que dans sa réalisation. On ne peut contester l’intérêt de la plupart des articles, mais il est difficile de reconnaître que tous aient vraiment traité de la question urbaine dans toute son épaisseur. En conclusion, Jay Winter et Jean-Louis Robert, qui entrent d’ailleurs de nouveau dans une polémique archi-usée sur la « culture de guerre » et sur le « consentement » avec des arguments qui ont cessé d’être à jour, se défendent de cette dilution de l’histoire de la capitale en guerre dans le grand tout de celle de la nation, au motif que les années de conflit ont été celles de la nationalisation des trois grandes capitales. Dont acte. Il n’en demeure pas moins qu’on est en droit de regretter que la ville en tant que telle ne soit pas toujours davantage présente dans les enquêtes rassemblées. Elles servent parfois de simples écrins ou de toiles peintes à une histoire culturelle de la guerre bien documentée et solidement charpentée.

153 Plusieurs chapitres prennent cependant la question urbaine au sérieux. Adrian Gregory s’est emparé des gares sous la forme d’une élégante évocation d’un espace mitoyen entre l’arrière et le front ou, en langue anglaise, entre le « front » et le « home front », ce dernier terme beaucoup plus évocateur. Emmanuelle Cronier s’attache à la description de la rue. Elle décrit les transformations engendrées par le conflit :multiplication des jardins urbains qui répondent, surtout à Berlin, aux problèmes d’alimentation, protection visible des monuments, absence de lumière, changement des noms de rues, places ou stations de métro, mais aussi modification visible de l’aspect humain des rues, quand celles-si se féminisent ou s’encombrent de mutilés.

154 Sur le même registre d’études, il faut placer le chapitre écrit par Jon Lawrence consacré à la politisation de l’espace public par les manifestations, très contrôlées à Berlin ou à Paris, beaucoup moins à Londres où domine une tradition beaucoup plus libérale.

155 L’auteur revient aussi de façon tout à fait intéressante sur les réactions contrastées à l’annonce de l’armistice. Au sortir du conflit, Londres fut en butte à plusieurs jours d’un désordre patriotique qui fit de nombreux blessés et d’importants dégâts, quand Paris et Berlin célébrèrent la fin des hostilités en exprimant une joie retenue émanant de peuples épuisés. L’échec rapide de la révolution allemande s’éclaire aussi de cet effondrement des énergies au terme d’une guerre de plus de quatre années. L’excellent chapitre confié à Carine Trévisan et Élise Julien, voué à l’étude des cimetières, répond aussi à la commande. Il y est abondamment question d’espace :celui, bien réel, des cimetières urbains, devenus trop exigus durant la guerre, tant on y enterre de morts. Mais il est aussi question d’un espace plus symbolique : celui que constitue le cimetière invisible des morts évanouis sur les champs de bataille. Les cimetières urbains, qui ne les accueillent point, n’en sont pas moins devenus des instances de représentation. On s’y rend aussi pour songer à ceux qui n’ont pu y être placés pour reposer.

156 Tous les autres chapitres semblent être moins au centre du projet, tout en proposant parfois, il est vrai, des synthèses pertinentes, parfois même remarquables. Dans leur cas, la ville est davantage un décor qu’un acteur social. Ainsi en va-t-il par exemple du chapitre rédigé par Jan Rüger sur les loisirs ou celui de Stefan Goebel sur les expositions, dans lesquels les deux auteurs s’arrêtent d’abord aux contenus des activités culturelles qu’ils se sont donnés comme objets d’analyse ou aux débats moraux et politiques qui les ont entourés.

157 L’un des aspects les plus intéressants de ces deux chapitres repose sur une problématique commune visant à mettre en évidence les modalités de l’échange entre deux cultures :celle de l’arrière et celle du front. Rüger montre de façon très intéressante comment le musichall et le théâtre ont été des lieux de transaction entre front et arrière. On sait que des troupes civiles se sont rendus aux armées pour y présenter des spectacles. On sait moins que des soldats sont aussi venus offrir des spectacles à l’arrière, comme les célèbres Anzac Coves, troupe de combattants australiens qui joua à Londres, ou à l’exemple de Der Hias, œuvre dramatique écrite et interprétée par des soldats allemands. Le cinéma compta aussi beaucoup dans ces transactions. Dans les trois villes, le public des salles s’accrut très sensiblement :à Londres, il passa de 7 millions de spectateurs en 1914 à 21millions en 1917.

158 Une croissance analogue profite aux expositions de plus en plus nombreuses (moins à Paris qu’à Londres ou Berlin) qui, pour nombre d’entre elles, sont organisées pour rendre la guerre plus proche à ceux qui, à l’arrière, n’en ont qu’une connaissance très indirecte et souvent, pense-t-on alors, fallacieuse.À Berlin, les expositions de trophées de guerre sont très courues et, en 1916, une manifestation fut l’occasion d’offrir aux visiteurs la reconstitution vériste d’une tranchée. Ce « kitsch de temps de guerre », qui encourage la collection d’objets de guerre dont certains seront à l’origine de musées (c’est en particulier le cas de la collection des époux Leblanc léguée en 1917 à l’État français et aux origines de l’actuelle Bibliothèque de documentation internationale contemporaine), connut de nombreuses illustrations dans les trois cités, comme l’atteste à Londres l’usage d’un tank installé à Trafalgar Square dans le cadre d’une campagne en faveur des emprunts de guerre.

159 Les chapitres voués à l’étude des écoles (Stefan Goebel), des universités (Elizabeth Fordham), de la vie de famille (Catherine Rollet), des hôpitaux (Jay Winter) ou encore des pratiques religieuses (Adrian Gregory et Annette Becker) se présentent également davantage comme d’utiles synthèses sur la question traitée abordée dans les trois villes (voire dans les trois espaces nationaux) que comme des études d’histoire urbaine, même envisagée d’un point de vue « culturel ». Après avoir rappelé qu’écoles et lycées avaient parfois été réquisitionnés pour les troupes ou en vue d’accueillir des hôpitaux, comme à Paris où le Lycée Buffon devint un important hôpital militaire, Adiran Gregory s’attarde surtout sur l’analyse de la propagande à l’école, sur les contenus pédagogiques, et notamment la très délicate question de l’enseignement de la langue de l’ennemi durant un tel conflit, ou sur la mobilisation des enfants par la culture de guerre dans le sillage des travaux de Stéphane Audoin-Rouzeau. Ces notations, toujours fines, contribuent à mettre en lumière un pan important de la culture en guerre tout autant que de la culture de guerre. Il en va de même pour l’excellent chapitre d’Elizabeth Fordham qui rappelle que les universitaires, principalement, sociologues, historiens et littéraires, ne se sont pas contentés de se mettre au service de leurs patries respectives, soit en combattant comme soldats, soit comme propagandistes. Ils poursuivirent aussi leurs œuvres, certes enserrés qu’ils étaient dans une culture de guerre qui ne manqua pas d’avoir des effets sur leurs travaux et, même, ainsi que E. Fordham le montre fort bien, d’être à l’origine d’une reconfiguration des relations intellectuelles internationales qui engendra des inflexions majeures dans certains itinéraires intellectuels.

160 Catherine Rollet, Jay Winter, Annette Becker et, une nouvelle fois, Adrian Gregory, dont il convient de souligner le fort engagement dans ce volume, ont pour leur part aussi livré de forts essais, qui ont d’abord le mérite de confronter les trois nations, plus encore que les trois villes. Leurs chapitres reflètent la vitalité de l’histoire culturelle de la Grande Guerre et proposent autant de nécessaires mises au point sur des sujets que la recherche des quinze dernières années a solidement documentés. Là réside la principale qualité de cet ouvrage collectif. Si la ville finit par s’évanouir dans des approches qui la dépassent et par se réduire peu à peu à un principe unificateur pas toujours respecté, on ne peut que se réjouir d’avoir désormais sous la main une véritable encyclopédie des pratiques culturelles dans les trois grandes nations entrées en conflit à l’été 1914. De ce point de vue, la réussite est certaine.

161 Christophe PROCHASSON

BENOÎT POUVREAU, Un politique en architecture, Eugène Claudius-Petit (1907-1989), Paris, Le Moniteur, 2004,358 p., 37€.

162 Ce livre entend restituer l’itinéraire politique d’Eugène Claudius-Petit, qui fut en particulier ministre de la Reconstruction entre1948 et1952, une longévité quelque peu inhabituelle pour la IVe République. Le personnage a en effet de quoi retenir l’attention. Né à Angers en 1907, il fait le choix de devenir ébéniste. Parallèlement à son action militante à la CGTU, il découvre le Sillon et la Jeune République de Marc Sangnier, dont la personnalité le marquera durablement.

163 L’engagement de Claudius-Petit dans la Résistance joue également un rôle essentiel dans sa formation politique.À la fin de la guerre, fort de ses expériences en Afrique du Nord (il participe notamment à la réflexion sur la pénurie de logements à Alger), il s’engage résolument en faveur d’architectes qui incarnent à ses yeux la modernité, comme Le Corbusier. Il lui faut néanmoins patienter jusqu’en 1948 avant de se voir confier le ministère de la Reconstruction, qu’il convoite tout particulièrement. Durant quatre années, il va y laisser son empreinte de manière durable, en particulier du point de vue de la résorption de la pénurie de logements qui frappe alors le pays de plein fouet. Sa détermination restera célèbre. De son point de vue,« Construire 20000 logements par mois, est, pour la France, une question de vie ou de mort ». Des réalisations les plus célèbres commandées par Claudius-Petit, on retiendra l’Unité résidentielle de Marseille réalisée par Le Corbusier. Lorsqu’il quitte le ministère, on peut dire que la France possède en tout cas une véritable politique en matière d’urbanisation. C’est notamment sous sa direction que le pays s’engage résolument dans la construction de l’habitat collectif. Désireux de poursuivre sa tâche de bâtisseur, il se présente à la mairie de Firminy, et une fois élu, il met en œuvre, sous la responsabilité de son ami Le Corbusier, les plans de la future ville nouvelle de « Firminy-Vert » qui obtiendra en 1962 le prix de l’urbanisme.

164 Claudius-Petit reste maire de Firminy jusqu’en 1971. Il ne reste toutefois pas inactif sur le plan national. En particulier, au cours des années 1960, il s’engage en faveur de la lutte contre l’habitat insalubre en prenant la direction de la SONACOTRA, société qui est chargée du logement des travailleurs immigrés et de la résorption des bidonvilles.

165 Malgré les restrictions budgétaires, Claudius-Petit parvient, en l’espace de vingt ans, à construire près de 70000 logements. Parallèlement à cet engagement fort, l’ancien ministre est aussi un militant actif de la cause culturelle, notamment au sein de l’Union centrale des Arts décoratifs dont il assure la présidence durant plusieurs années.

166 Progressivement marginalisé dans la vie politique, il la quitte définitivement en 1978 avant de s’éteindre en 1989. Fidèle à la ville dont il fut le premier magistrat durant 18 ans, Claudius-Petit y est inhumé dans la tombe qu’il avait lui-même dessinée.

167 Le genre biographique peut-il s’avérer fécond pour restituer quelques-unes des principales séquences de notre histoire urbaine contemporaine ? Outre la sûreté ainsi que la maîtrise des informations données, l’un des mérites principaux de ce livre consiste à dérouler le fil d’une carrière et ainsi montrer que notre histoire urbaine contemporaine ne peut se limiter à une succession de « moments » bien distincts les uns des autres. Il paraît quelque peu fragile de faire ainsi succéder les « années Claudius-Petit » aux « années Sudreau » sans comprendre les liens parfois ténus qui existent entre ces différentes séquences. Dans le cas présent, l’action que mène Claudius-Petit au ministère de la Construction puis à la SONACOTRA procède toujours de la même ambition, et trouve très certainement une partie essentielle des motivations du jeune autodictate dans son engagement au service d’une vision humaniste de la société. L’ouvrage permet également de mieux comprendre l’influence exercée après la Seconde Guerre mondiale par le christianisme social sur de nombreux grands commis de l’État. Cela n’empêche toutefois pas les erreurs de jugement comme par exemple dans la volonté de faire de Firminy une vitrine du savoir-faire du Corbusier. Battu, Claudius-Petit n’a d’ailleurs pas vu l’achèvement de la cité telle qu’il l’avait imaginée, rêvée et même dessinée. L’auteur prend soin de ne jamais céder à la tentation hagiographique qui guette pourtant inévitablement toute entreprise biographique de ce genre.

168 L’étude de Benoît Pouvreau renseigne également fort utilement sur l’évolution politique des cinquante dernières années. Membre de l’UDSR, Claudius-Petit connaît notamment certaines difficultés pour se situer au sein du nouveau régime mis en place en 1958. Sa prévention envers François Mitterrand est aussi manifeste. Son itinéraire permet ainsi de restituer toute la complexité des filiations politiques des années 1960-1970 et que la formation, à gauche, de l’Union du même nom, a parfois eu tendance à occulter ou du moins à minorer. Il s’agit en l’occurrence ici, de celle de l’ancien député UDSR avec le Centre Progrès et Démocratie de Jacques Duhamel ou bien encore ses sympathies affichées avec le Club Jean Moulin ou le PSU. Eugène Claudius-Petit lui-même reconnaissait le caractère inclassable de son engagement en avouant qu’il n’était guère plus classable dans le domaine de l’habitat que dans le domaine politique où il était sans doute « condamné à toujours être un marginal » (p.266).

169 Au final, cette biographie, également riche du point de vue iconographique, répond non seulement aux attentes concernant la connaissance de l’un des principaux ministres de la Construction de l’après guerre et de ses engagements dans un domaine plutôt technique, mais fournit également des renseignements fort utiles à la connaissance de l’histoire politique de l’urbanisme contemporain. Un vaste chantier à peine exploré encore aujourd’hui.

170 Thibault TELLIER

AUGUSTE VIATTE, D’un monde à l’autre. Journal d’un intellectuel jurassien au Québec (1939-1949), vol. 2 : novembre 1942-août 1945, édité par Claude Hauser, Québec-Paris-Courrendlin, Presses de l’Université Laval/L’Harmattan/Éditions Communication Jurassienne et Européenne, 2004, 385 p., 38,15€.

171 Paru en 2001, le premier volume du journal d’Auguste Viatte laissait le lecteur en pleine guerre mondiale alors que l’espoir renaît dans le camp des Alliés face à une Allemagne nazie en train de s’enliser à Stalingrad (cf. RHMC, 51-2, avril-juin 2004, p. 247-249). C’est durant ce mois charnière de novembre 1942 que le gouvernement canadien rompt officiellement avec le régime de Vichy, à la grande satisfaction de Viatte. Jurassien né en Suisse, Français de cœur et d’adoption, le professeur de l’Université Laval est devenu un intellectuel important à Québec (cf.son rôle dans les revues L’Action catholique et La Nouvelle Relève, ainsi qu’aux Éditions de l’Arbre, où il dirige la collection des « Classiques de l’Arbre »).

172 Avec ses amis dominicains, il fait partie des principaux opposants aux tendances vichyssoises qui s’abritent derrière l’emprise clérico-nationaliste. L’évolution se profile nettement :de moins en moins de Québécois veulent croire que le Maréchal sert de bouclier contre Hitler. Le journal de Viatte illustre bien ce tournant de l’année 42 et les contorsions idéologiques des colporteurs du mythe de Pétain au Québec. Il confirme en cela les plus récents travaux historiographiques, notamment ceux d’Éric Amyot (Le Québec entre Pétain et de Gaulle. Vichy, la France libre et les Canadiens français, Montréal, Fides,1999).

173 Si le premier volume relatait l’immersion de Viatte dans le microcosme québécois et les sympathies naissantes à l’occasion de la guerre, le second apporte une autre tonalité, due au lent divorce qui se dessine entre Viatte et ce qu’on appelle alors le Canada français. Le professeur se heurte surtout à certaines élites, qu’il juge étroites d’esprit et dont il subit les mesquineries. La Deuxième Guerre mondiale fait office de « révélateur » de ce carcan culturel. La métaphore chimique n’est pas gratuite, le journal étant à la fois un « précipité » de l’histoire du Québec pendant la guerre et un « dépôt » singulier de l’impact qu’elle laisse sur les relations humaines (« Cette guerre nous rend à nous-mêmes, en nous dépouillant de tout ce qui n’est pas nous-mêmes : nous apparaissons ce que nous sommes, arrivistes ou désintéressés, patriotes ou tièdes, humbles ou violents », p. 34). Ces écrits recèlent cependant une dimension moins exclusivement contextuelle :excédé par l’esprit de clan qui règne à l’Université Laval, le diariste exprime un malaise dans sa vie de tous les jours et devant son horizon personnel, que la guerre avive mais n’explique pas à elle seule. Viatte semble poursuivre, sa vie durant, une idée fixe : revivre en France, non pas qu’elle offre de meilleures garanties matérielles (surtout à la Libération), mais pour y trouver la consécration. Ce désir chevillé au corps est d’autant plus troublant que Viatte peut à bon droit passer pour le type même de l’intellectuel cosmopolite :c’est un grand voyageur, curieux de tout, familier des États-Unis, d’Haïti, connaissant l’Amérique latine, l’Afrique et l’Extrême-Orient. Or, ce globe-trotter de l’érudition aspire à rejoindre le phare parisien, qui a pourtant bien pâli pendant la guerre (un poste de maître de conférences lui sera finalement offert à Nancy, qu’il quittera bientôt pour une chaire au Polytechnicum de Zurich). Il ne caresse même pas l’idée de faire carrière aux États-Unis, où il a pourtant enseigné, à New York au Hunter College, puis à l’École libre des hautes études (fondée par des professeurs exilés ou chassés de leurs pays, avec l’appui financier de fondations américaines).

174 Les explications de Hauser quant à la curieuse trajectoire de Viatte – du Jura suisse aux études en Sorbonne et aux Équipes sociales, de New York à Québec, du « mirage haïtien » à la Lorraine libérée, de la « France rêvée » à « l’épilogue helvétique » (p.367-372) – sont bienvenues, mais ne répondent pas à toutes les interrogations que soulève la lecture du journal. Défenseur inlassable de la cause de la francophonie (dont il restera l’une des grandes figures historiques), Viatte se résumerait in fine à cette fonction de missionnaire culturel, largement honorifique. Le professeur de l’Université Laval aurait développé avec beaucoup d’habileté une stratégie plurielle de réseaux (catholiques, académiques, politiques, diplomatiques), sans pouvoir en définitive accéder au « centre parisien ». Il se sera heurté à ce dernier comme à un mur qu’il aura dû contourner pour atteindre la « notabilité ». Certes, dans l’après-guerre, le « centre académique parisien » a changé et ne ressemble guère à celui que Viatte a fréquenté dans les années 1920 et 1930 : les anciens réseaux catholiques restent actifs mais n’y prédominent plus. Dès lors, ses convictions catholiques ont pu peser contre lui dans le Paris de l’après-guerre, alors qu’elles avaient joué en sa faveur lors de son recrutement à Québec en 1933. On se demandera, malgré toute la pertinence de ce raisonnement, s’il ne gagnerait pas à être affiné. L’omniprésence de Viatte dans les « périphéries francophones » ne répond-elle pas précisément à une stratégie délibérée de rompre avec un « centre parisien » peu accueillant ? Si la reconnaissance vient au bout du compte de la périphérie, faut-il décrire une telle stratégie seulement en termes de compensation ou de détour obligé ? Autrement dit, le maniement classique des catégories de centre et de périphérie ne freine-t-il pas ici la compréhension des attitudes des uns et des autres ?

175 Document ethnographique, le journal de Viatte ne cache rien de la vigueur des luttes universitaires.À travers un prisme personnel, apparaît tout un pan de l’histoire de l’Université Laval. L’un des enjeux les plus explicites des dissensions tient à l’attribution des chaires d’histoire et de géographie à la Faculté des lettres, solution « à l’européenne » que préconise Viatte et que combattent l’abbé Georges Savard et son entourage (lesquels souhaitent un rattachement de ces chaires à la Faculté des arts, selon le modèle en vigueur aux États-Unis).

176 Viatte est un tenant de la « troisième voie » entre capitalisme et communisme, d’une « troisième force » qui s’imposerait dans l’après-guerre par ses valeurs morales et sa conduite irréprochable lors et au lendemain du conflit. Très lucide sur les tenants de la Deuxième Guerre mondiale, et les risques qu’une Troisième advienne presque aussitôt, il pèche par excès d’optimisme à l’égard des intentions des grandes puissances et de la capacité des démocraties européennes de faire front. Mais, au sortir de cette guerre sans précédent, est-il beaucoup d’intellectuels, même non catholiques, qui ne cherchent pas des raisons d’espérer, en invoquant telle ou telle idéologie, ou tout simplement parce qu’il faut bien satisfaire, après l’horreur, cette « avidité de savourer chaque minute, sous tous ses aspects » (p.280)? Il serait malvenu de croire que Viatte est infaillible : il s’enferre parfois dans des explications bancales qui lui permettent de ménager la chèvre et le chou. Son engagement gaulliste le rend aveugle aux manœuvres du général, notamment pour sauvegarder l’Empire colonial français. Il fait l’éloge de l’action résistante des communistes quand cela l’arrange, et agite le spectre du communisme quand il sent ses propres valeurs chrétiennes menacées par cette idéologie selon lui proche, à certains égards tout au moins, du catholicisme mais toujours sanguinaire in fine. Contre Louis Rougier, il polémique dans le vide lorsqu’il entend débusquer des précurseurs du nazisme en France, et croit les trouver en Taine et en Renan, filiation qui semble pour le moins « forcée ».

177 On croise dans le journal de Viatte une multitude de personnages intéressants :
son beau-frère, le géographe Pierre Deffontaines; l’homme politique protestant André Philip; son maître Fernand Baldensperger; les militantes de la France Libre, Élisabeth de Miribel et Marthe Simard; du côté québécois, l’abbé Félix-Antoine Savard, Roger Lemelin, Robert Charbonneau et Claude Hurtubise. On découvre les relations nouées avec Gustave Cohen, Claude Lévi-Strauss et Alexandre Koyré. Y apparaît fugacement le sociologue de Chicago, Everett Hugues (p.9,11,38-39). Le journal met également au jour quelques éléments nouveaux, même s’ils ne sont pas décisifs, sur la polémique qui fait suite à la parution en 1943 de l’ouvrage de Charles De Koninck, De la primauté du bien commun contre les personnalistes. Le principe de l’ordre nouveau. D’autres caractéristiques de ces années 1940 ne manquent pas d’intérêt : la présence majoritaire de religieuses parmi le public étudiant en lettres; le renouveau d’une littérature québécoise davantage au contact de son homologue française, avec des auteurs de la trempe de Claudel, Duhamel, Gide ou Mauriac (p.167 n.129).

178 Ce sont les motivations diverses du diariste que nous retiendrons pour terminer.

179 Viatte, comparant son journal à celui de Gide, concède :« Je vois tout ce qui manque au mien : je n’ai pas le temps à la fois de noter ce qui m’arrive et de consigner des impressions ou des pensées. Mais ceci n’a pas de prétentions littéraires; c’est un aidemémoire pour mes enfants peut-être, ou pour mes vieux jours » (p.210). Le 18 février 1945, au détour de considérations anecdotiques, il se livre ainsi : « Réflexions de Mauriac, dans son Racine, sur les faiseurs de journal, qui écrivent pour poser devant les autres ou devant eux-mêmes, et même sincères, se perdent en notations contradictoires; vraiment, sommes-nous si compliqués ? Et ne peut-il y avoir, comme ici, le seul désir de retracer fidèlement sa vie et ses impressions, pour la revivre plus tard, et pour survivre à ses enfants […]?» (p.279-280). Les lecteurs du journal de Viatte n’y trouveront pas les traits acérés du « bloc-notes » de Mauriac. Ils se contenteront, et ce n’est déjà pas si mal, de la prose simple d’un honnête homme qui préfère les faits aux paroles creuses. Ils pourront puiser à cette source factuelle, parmi d’autres bien sûr, pour mieux déchiffrer un épisode encore confus de l’histoire du Québec.

180 Gérard FABRE

 

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POUR CITER CET ARTICLE

« Comptes rendus », Revue d’histoire moderne et contemporaine 2/2008 (n° 55-2), p. 183-218.
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