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Revue d’histoire moderne et contemporaine

2015/5 (n° 62-4 bis)

  • Pages : 144
  • ISBN : 9782701194912
  • DOI : 10.3917/rhmc.625.0008
  • Éditeur : Belin

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Les conditions de l’activité scientifique, de l’échange et de la circulation des recherches, et par conséquent l’ensemble de nos conditions de travail, sont en train de changer à une vitesse accélérée avec la révolution numérique internationale en cours. La Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine a déjà évoqué ces questions, grâce à un numéro spécial paru en 2011 : « Le métier d’historien à l’ère numérique » [1][1] « Le métier d’historien à l’ère numérique : nouveaux.... Mais la pression des injonctions politiques et institutionnelles, ainsi que les débats autour du projet de loi « pour une République numérique », nous invitent aujourd’hui à revenir sur ces problèmes sous l’angle spécifique de la publication de nos recherches et de l’avenir incertain des revues, qui ont été et sont encore un élément central de la validation et de la diffusion des travaux scientifiques. La communauté savante s’est beaucoup inquiétée, dans les dernières années, de la mise en place de nouvelles modalités d’évaluation de la recherche (et des chercheurs !), de façon tout à fait légitime [2][2] « La fièvre de l’évaluation », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine,.... On peut regretter que la mobilisation soit moins forte s’agissant des questions de l’open access et de l’archivage numérique des publications, en passe d’être rendu obligatoire dans des conditions qui, à tout le moins, méritent discussion. Il est à craindre qu’une véritable révolution des règles de la publication scientifique vienne à s’imposer sans que l’ensemble de la communauté des chercheurs ne s’implique suffisamment dans un débat pourtant crucial [3][3] Saluons l’initiative de la Revue européenne des sciences.... Aussi voudrions-nous ici, en guise d’introduction à ce numéro spécial de la RHMC, mettre sur la table le plus directement possible ce qui nous semble constituer les enjeux majeurs d’une question qui, pour paraître technique, n’en est pas moins grevée, trop souvent, par des partis pris empreints d’idéologie.

Revues et bibliothèques à l’âge numérique

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Deux évolutions majeures ont bouleversé ces dernières années l’écosystème des revues scientifiques. Avec la montée en puissance des supports numériques, tout d’abord, on a vu l’essor de nouvelles revues, d’emblée purement électroniques, mais aussi la création de versions électroniques des revues existantes. Dans certains cas, le numérique pourrait même bientôt se substituer complètement au papier. Cela induit de nouveaux usages, des modes de diffusion et de lecture différents, des enrichissements potentiels grâce aux liens hypertexte : les spécialistes d’histoire du livre ont bien analysé ces mutations [4][4] Roger CHARTIER, « L’écrit sur l’écran. Ordre du discours,.... La tendance à la dématérialisation, avec le recul des abonnements papier individuels, l’espace libéré sur nos étagères, la possibilité croissante d’un accès à domicile pour les professeurs et les étudiants, via les portails des bibliothèques universitaires, et la portabilité des ordinateurs plaident pour un essor continu de la publication électronique. Cela induit aussi, en particulier parmi les jeunes générations digital natives, nées avec un clavier au bout des doigts, une certaine illusion de facilité : la tentation de l’auto-édition s’accompagne de l’idée qu’il n’existe plus de limites à la publication [5][5] La multiplication des blogs, l’essor de nouveaux réseaux.... Les revues scientifiques en ligne sont aujourd’hui diffusées par de multiples canaux, soit par abonnement, individuel ou collectif (à travers les bouquets souscrits par les institutions), soit en accès ouvert, total ou partiel (souvent à travers une barrière mobile : les contenus sont payants pendant quelques années, puis totalement libres d’accès ensuite, une fois « franchie » la barrière ou paywall).

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Le second fait majeur récent tient à l’économie des bibliothèques universitaires. Dans le secteur science, technologie et médecine (STM), les tarifs d’abonnement pratiqués par les grands éditeurs internationaux (Reed Elsevier – devenu RELX Group en 2015, Wiley Blackwell, Taylor & Francis, ou Springer notamment), devenus prohibitifs, ont entraîné une fronde massive des bibliothécaires, auxquels la promotion de l’accès ouvert est apparue comme un moyen de riposte [6][6] Le mouvement est parti des États-Unis, où les statistiques.... L’abonnement à une revue en STM peut en effet coûter plus de 2000 euros par an. On peut parler sans doute d’un véritable racket, auprès d’acheteurs captifs. Mais la situation est bien différente dans le secteur des sciences humaines et sociales (SHS) qui deviennent ici les victimes collatérales d’une révolte légitime, dans une situation dont elles ne sont nullement responsables. En SHS, le tarif moyen des revues internationales s’établit à 370 euros, et les revues françaises coûtent encore bien moins cher [7][7] Groupement français de l’industrie de l’information,.... Les éditeurs de revues de SHS de langue française sont en outre de nature et de taille très différentes de celles des grands opérateurs qui exercent une situation de monopole écrasant en STM.

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La combinaison de ces deux évolutions se traduit d’une part par la montée du mouvement en faveur de l’open access, ou « accès ouvert », que certains disent aussi « libre », comme forme alternative de publication et de diffusion des savoirs plus démocratique et plus innovante et, d’autre part, par l’accoutumance de nombreux utilisateurs à l’idée que cet accès doit forcément être gratuit.

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La multiplication récente des injonctions émanant des pouvoirs publics et des instances gouvernementales en faveur d’une circulation accrue des travaux scientifiques renforce et accélère ce mouvement de fond. Le 16 juillet 2012, le gouvernement britannique annonçait qu’il faisait siennes les recommandations du « rapport Finch » (Accessibility, sustainability, excellence : how to expand access to research publications) en faveur d’une politique résolue de promotion de l’open access[8][8] Le « Finch Report » du 18 juin 2012 émane du « Working.... Le 17 juillet 2012, une recommandation de la Commission européenne relative à « l’accès aux informations scientifiques et à leur conservation » indiquait que les barrières mobiles des revues devraient être réduites à six mois en STM et douze mois en SHS. La ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso, affirmait en janvier 2013 l’engagement volontariste des pouvoirs publics en faveur du principe de l’accès libre, et son soutien aux archives ouvertes. En pratique, « toutes les publications issues de la recherche financée sur fonds publics » devraient faire l’objet d’un dépôt sur le site HAL (Hyper Articles en Ligne) du Centre pour la Communication Scientifique Directe (CCSD) du CNRS.

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Si ce volontarisme gouvernemental fait alors débat, c’est notamment parce que les éditeurs et comités de rédaction des revues ont le sentiment que, dans l’affaire, une donnée essentielle est oubliée : l’accès ouvert, comme toute forme de publication, a un coût ; il n’est gratuit que pour le lecteur ou l’utilisateur. Tel est le sens du titre un brin provocateur que nous avions donné à la table ronde de la SHMC, qui ne reposait pas sur une traduction involontairement fautive, mais entendait mettre intentionnellement le doigt sur le prix du travail éditorial [9][9] « L’édition des revues en “accès gratuit” : à quel.... Publier ne se réduit pas à mettre en ligne le fichier électronique d’un texte que l’on vient d’écrire ou de réceptionner. Une revue n’est pas le simple réceptacle des articles qu’elle accepte. Les comités de rédaction sont des instances de validation scientifique mais aussi de dialogue avec les auteurs, de proposition et d’impulsion ; ils accomplissent un indispensable travail d’accompagnement, au-delà de l’évaluation par les pairs (peer-reviewing), bénévole, qui peut être long et chronophage ; mais ils ne sont pas des éditeurs, au sens technique. Une publication digne de ce nom requiert un patient travail éditorial de vérification des références, des graphiques, tableaux et cartes, de garantie des qualités argumentatives et stylistiques des articles acceptés. L’éditorialisation des contenus n’est pas un vain mot, ni une mince affaire. Elle suppose la mobilisation d’une équipe technique : publier est un métier, qui ne s’improvise pas, qui incombe à des professionnels et non aux chercheurs, qui devraient avoir bien autre chose à faire.

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Comment faire face à ces coûts éditoriaux, dans le nouveau contexte de généralisation de la publication numérique ? Rappelons une donnée essentielle, souvent négligée (voire déniée), mais pourtant largement attestée : aujourd’hui, quand bien même elles bénéficient des recettes que leur procure la barrière mobile (avec les abonnements électroniques et le paiement à l’article), la plupart des revues françaises ne subsistent encore que grâce aux revenus de leur édition papier. En effet, le système des abonnements par bouquets, au moyen de portails comme Cairn.info par exemple, induit un net sous-financement des revues, car le CNRS (par l’intermédiaire de l’INIST et de son portail Biblioshs) ou les universités (par celui du consortium Couperin), négocient des abonnements groupés à prix réduit, notoirement sous-payés. Dans ces conditions, on comprend qu’éditeurs et rédacteurs s’inquiètent du financement futur de leurs publications si l’accès ouvert gratuit se généralise, que ce soit par la réduction des durées de barrière mobile ou par l’obligation de dépôt dans des archives ouvertes immédiatement accessibles [10][10] Les données du problème sont très clairement exposées....

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Les grands éditeurs et prédateurs internationaux, qui dominent le secteur des STM, n’ont pas tardé à organiser une riposte à leur manière. Ils sont bel et bien en train de se convertir à l’accès ouvert, mais au prix d’un basculement dans l’assiette du paiement qui n’est rien moins que neutre : ce ne serait plus le lecteur ou l’abonné qui paierait, mais l’auteur. Cette « voie dorée » ou gold open access suppose que l’auteur d’un article supporte des Article processing charges (APC) facturées par l’éditeur ; c’est le principe de l’auteur-payeur, en somme, avec des coûts allant de 500 à 1000 dollars aujourd’hui dans les revues étasuniennes les moins « chères ». Il arrive même qu’il faille débourser pour une simple soumission, sans garantie que l’article soit retenu. On aperçoit vite les conséquences d’un tel système : une inégalité foncière entre les auteurs potentiels selon leurs ressources, et surtout une atmosphère délétère de compétition à l’intérieur des laboratoires pour l’attribution des crédits ouvrant le sésame des grandes revues. Une note de la Direction de l’information scientifique et technique du CNRS de juin 2015 indique qu’un tel système entraînerait pour l’organisme des coûts supérieurs au double de son budget actuel d’achat de ressources documentaires, toutes disciplines confondues [11][11] www.cnrs.fr/dist/z-outils/documents/Distinfo2/DIST.... Pareille dépense semble insoutenable, fût-elle partiellement compensée par la réduction corrélative des dépenses documentaires des laboratoires ou des bibliothèques, les revues étant alors accessibles sans abonnement. Il n’est pas du tout certain, soit dit en passant, que ce changement d’assiette du paiement des publications s’accompagne d’une réduction de la dîme prélevée par les grands éditeurs de STM.

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Si ce nouveau système tend à s’imposer à l’étranger, en France priorité est donnée pour l’heure à l’alternative qu’offre la « voie verte », le green open access : l’accès ouvert devient totalement gratuit, au sens où ni le lecteur ni l’auteur n’ont à payer pour lire ou publier (après un éventuel délai assez bref de rétention). La question se pose alors du financement. Faute de recettes en provenance des utilisateurs, il ne reste aux revues que trois options : soit des formes d’autoédition à base de bénévolat et sans grands moyens ; soit – deuxième option – l’appui sur les institutions et le financement public, au risque d’une perte d’autonomie (financière, juridique, voire scientifique). Les rédactions des revues de SHS ont encore en tête l’épisode de 2004, quand la direction du CNRS de l’époque s’était mis en tête de devenir le seul éditeur de toutes les revues subventionnées, à travers le portail unique qu’elle entendait mettre en place : en substance, « donnez-nous vos disquettes, nous nous occupons du reste ! ». Ce projet d’étatisation provoqua une telle levée de boucliers qu’il fallut vite l’enterrer. La troisième option possible, enfin, consiste en une voie hybride, originale, à inventer.

L’accès ouvert : sous quelle forme et à quel prix ?

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Le projet de loi « pour une République numérique » de l’automne 2015 a relancé le débat [12][12] François GÈZE, « Les enseignements de la “loi Lemaire” :.... Un consensus semblait se dégager autour de délais de barrière mobile variant de douze mois en STM à vingt-quatre mois en SHS. Mais une campagne active de lobbying menée par les promoteurs de l’accès ouvert généralisé, animée en particulier par l’équipe d’OpenEdition [13][13] OpenEdition est l’émanation du CLEO ou Centre pour..., remit en cause ce compromis (avec l’appui du Conseil scientifique du CNRS) [14][14] Lors d’une réunion publique à l’initiative du portail.... À l’heure où ces lignes sont écrites, dans la nouvelle version du projet de loi, les délais seraient ramenés à six et douze mois, c’est-à-dire les barrières fixées par la recommandation de la Commission européenne.

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Pourquoi donc douze mois en SHS ? À vrai dire, nul ne le sait, car ce chiffre ne repose sur aucune étude d’impact sérieuse, que ce soit au plan économique ou à celui de la diffusion des connaissances. C’était du reste l’une des revendications des 127 revues signataires de la motion adoptée à l’issue d’une réunion suscitée en 2013 par le portail Cairn (et co-rédigée par l’auteur de ces lignes) : qu’un organisme indépendant enquête, et mesure l’impact économique pour les revues d’une réduction de la durée des barrières mobiles [15][15] Voir le texte de cette motion au sein du dossier « Éléments.... Une étude fut bien confiée à l’Institut des politiques publiques (IPP), à l’instigation du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, en avril 2013. L’IPP rendit en juillet 2015 un « Rapport IPP nº 11 », puis amenda la présentation de ses résultats quelques semaines plus tard dans sa « Note IPP nº 19 » [16][16] Sur le site www.ipp.eu, la rubrique « publications ».... Principale conclusion, proche de la lapalissade : un article en accès libre bénéficie de plus de « vues » sur le Web qu’un article en accès payant ; et donc, plus la barrière mobile d’une revue en ligne est courte, plus augmentent les « vues » de ses articles. Cette « découverte » appelle deux commentaires. D’une part, on reste coi devant la finesse de l’approche : qu’est-ce qu’une « vue » sur le Web ? Les auteurs de l’étude ont considéré qu’un simple clic sur un article équivaut à une « vue », sans s’interroger sur le sens d’un tel clic. Or une « vue » de quelques secondes, qui peut en outre avoir été générée par un robot, n’équivaut nullement à une « vue » plus longue. Les statistiques de Cairn ou de Revues.org prennent au contraire la précaution d’écarter les consultations des robots et de distinguer les « visites » en fonction de leur durée. D’autre part, on constate avec étonnement que la question initialement posée – quel serait l’impact de l’accès ouvert sur le modèle économique des revues – est restée sans réponse ! Quelle valeur peut-on alors accorder à une « étude » dont les conclusions ne font que se conformer aux durées recommandées par la Commission européenne, sans plus d’arguments ?

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Une autre étude, sur les « coûts de publication pour les revues françaises en SHS », a été menée par le groupe « édition scientifique publique » de la Bibliothèque scientifique numérique (BSN 7), organisme dans lequel les animateurs du CLEO et d’OpenEdition sont très investis, Marin Dacos en étant le « pilote ». Les résultats sont présentés dans un article qui montre que l’enquête, au plan quantitatif, n’a pu s’appuyer que sur un corpus de 50 réponses sur les 300 revues sollicitées (le questionnaire comportait 66 items) [17][17] Odile CONTAT, Anne-Solweig GREMILLET, « Publier : à.... En dépit des efforts des deux auteures, le panel se révèle très faiblement représentatif du paysage éditorial : sur les 50 revues qui se sont prêtées à l’étude, seules 9 recourent aux services d’éditeurs privés. Or parmi les 403 revues de recherche en SHS présentes sur Cairn.info, par exemple, 232 sont publiées par des éditeurs privés (dont la plupart des revues les plus largement diffusées) : les proportions sont bien différentes, ce qui biaise l’appréciation que l’on peut porter quant à la contribution économique des éditeurs privés dans ce domaine. On lira plus loin, dans le dossier documentaire rassemblé à la fin de ce numéro, l’échange public entre François Gèze, président de Cairn, et Marin Dacos, directeur d’OpenEdition, à propos des conclusions de cette étude, qui tendent à minimiser la contribution des éditeurs aux coûts de publication des revues scientifiques, laissant entendre qu’il serait au fond assez facile de s’en dispenser [18][18] « Éléments d’un débat public », infra dans la présente.... Face à l’évidence de la faible représentativité du panel enquêté, l’argument de Marin Dacos laisse pantois : « L’échantillon s’est constitué tout seul, sur la base des réponses collectées en ligne ». On appréciera la profondeur de la réflexion méthodologique, à rebours de la prudence scrupuleuse avec laquelle les deux auteures, quant à elles, rendent compte des réponses collectées.

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Est-ce à dire qu’il faille marquer quelque réticence devant l’essor de l’accès ouvert ? Cela n’aurait aucun sens : qui peut donc vouloir « fermer » l’accès du plus grand nombre au savoir ? Mais au-delà de cette adhésion enthousiaste et spontanée, il importe d’agir de façon responsable. Le véritable enjeu consiste à s’assurer que les supports de cette circulation accrue des connaissances auront un avenir garanti au plan économique, et une autonomie assurée au plan scientifique [19][19] Voir l’analyse très pertinente de Ghislaine CHARTRON,....

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Dans le mouvement en faveur de la généralisation de l’accès ouvert se distinguent plusieurs types de motivations, d’un acteur à l’autre : leurs intérêts peuvent converger, sans toutefois devoir être confondus, sauf à pécher par naïveté. Tentons un bref inventaire critique.

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Passons sur les excès du recours à la rhétorique de la liberté, certes irritants. On peut s’agacer de lire sur le site iloveopenaccess.org cette définition à propos de la « voie dorée » : « La voie gold est celle qui consiste à libérer les articles scientifiques en les publiant dans des revues en libre accès » [20][20] http://iloveopenaccess.org/glossaire/. Souligné par.... L’accès payant est-il à ce point une prison, qui empêche toute circulation des savoirs ? Ne peut-on lire les revues, comme les livres, voire les photocopier, dans les bibliothèques ? Rappelons aussi que, même payant, un accès reste tout de même un accès et que toute barrière mobile, par définition, a un caractère temporaire. Enfin, nous parlons ici de travaux scientifiques, destinés en priorité à la communauté savante et aux étudiants : l’accès aux portails, qui sont pour eux un outil professionnel, leur est offert sans difficulté par leur université ou leur institution de recherche. Sauf rares exceptions, les publics intéressés ont un accès garanti. La « clôture » ici est aisément franchie, qui n’est pas bien haute.

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Reste que l’on ne peut douter de la sincérité des partisans initiaux du libre accès, qui est pour eux affaire de partage et de dissémination démocratique de la science : les fondateurs de PLoS (Public Library of Science) en 2001, les artisans de l’initiative de Budapest en 2002, les pionniers visionnaires tels que le spécialiste en sciences cognitives Stevan Harnad [21][21] Stevan HARNAD, « Post-Gutenberg galaxy : The fourth..., puis leurs successeurs comme Martin Eve, entendaient donner aux chercheurs les moyens de s’affranchir des intérêts économiques en se réappropriant les canaux de la diffusion des savoirs et en s’émancipant des grands groupes internationaux d’édition.

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De même, on peut comprendre pourquoi, du côté des bibliothécaires, le mouvement de l’accès ouvert est si populaire. D’une part, ceux-ci se sont vu confrontés à l’inflation exponentielle du prix des périodiques diffusés par les grands éditeurs internationaux, et ont dû se transformer, par nécessité, en négociateurs commerciaux pour défendre non seulement leurs budgets mais aussi et surtout leur conception des bibliothèques, au service de la communauté savante. En investissant le mouvement de l’accès ouvert, les bibliothèques ont la possibilité de renverser le rapport de forces [22][22] I. JAFFRIN, T. PARISOT, « La place des revues… », art..... D’autre part, elles ont aussi celle de se réapproprier, au sein de la nouvelle économie numérique des publications, leur mission traditionnelle de conservation des collections : en soutenant toutes les initiatives d’auto-archivage des publications par leurs auteurs sur les serveurs des institutions et leur diffusion gratuite à partir de ceux-ci, les bibliothèques peuvent rester au cœur du processus de conservation [23][23] Certains responsables de bibliothèques vont plus loin....

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Il convient, symétriquement, de ne pas se méprendre sur le sens des injonctions gouvernementales : l’objectif premier des institutions publiques ou des bailleurs de fonds qui soutiennent le libre accès est bien l’efficience de l’investissement public et de l’innovation. L’utilitarisme prévaut en la matière. La recommandation de la Commission européenne de 2012 ne le cache pas : il s’agit avant tout de « stimuler la capacité d’innovation ». Aussi ne doit-on pas s’étonner que les mêmes institutions voient dans l’accès ouvert et la construction de grandes bases de données scientifiques et bibliographiques un moyen de mettre en place des indicateurs bibliométriques unifiés, qui seront autant d’instruments d’évaluation. Archives ouvertes et portails agrégés ont d’abord et avant tout, à leurs yeux, cette fonction de mesure et de gestion de la recherche. Ils permettront d’asseoir le règne de la statistique bibliométrique et du facteur d’impact. Dans ces conditions, il n’est pas exclu que les partisans de l’accès ouvert puissent finalement se trouver instrumentalisés à leur corps défendant, et fassent ainsi le jeu du diktat bibliométrique, car les technocrates évaluateurs sont ici en embuscade. Est-ce bien ce que nous voulons ? On peut ajouter, avec Ghislaine Chartron, que « ces politiques d’open access ont généralement peu mesuré les effets collatéraux sur les acteurs de l’édition. La création de valeur attendue en aval de ce type de mesures tend à sacrifier la créativité en amont de la fonction éditoriale » [24][24] G. CHARTRON, « Open access et SHS… », art. cit., p.... Quiconque est attaché aux fonctions scientifiques des revues ne peut que s’inquiéter de voir leur fragile économie malmenée ou leur travail éditorial compté pour rien.

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Les partisans de l’accès ouvert généralisé invoquent souvent les modèles étrangers, pointant un supposé retard français. Là encore on peut s’interroger. Le panorama international dressé par Ghislaine Chartron lors de la rencontre organisée par Cairn le 14 octobre 2015 révèle un paysage contrasté. Car là où la règle des six-douze mois s’est imposée (six mois en STM, douze en SHS), les pouvoirs publics ont généralement abondé des budgets spécifiques pour payer les APC (article processing charges) dont les auteurs doivent s’acquitter auprès des revues. En l’absence de financement par APC, les délais de barrière mobile sont de vingt-quatre mois en SHS. Conclusion : un certain pragmatisme prévaut, et la recommandation européenne n’est pas appliquée. Si l’accord se fait en France pour refuser le système auteur-payeur, pourquoi (et surtout comment, au plan économique) imposer la règle des six-douze mois, sinon par aveuglement idéologique ? Qui paiera les dépenses d’édition et de mise en ligne ?

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On lira ci-après la contribution de Claire Lemercier, présidente du Conseil scientifique d’OpenEdition, et celle d’Odile Contat et Didier Torny, en charge des revues à l’InSHS du CNRS, qui mettent l’accent sur le rôle décisif à leurs yeux des archives ouvertes. De fait, chez de nombreux partisans de l’accès ouvert, on devine une inclination en faveur d’un nouveau régime de la publication scientifique, fondé sur la généralisation de l’auto-archivage et sur un mode de diffusion horizontal de type peer-to-peer. Ce modèle collaboratif se rapproche en quelque sorte des conceptions qui animaient les militants de la première heure du libre accès, proches du mouvement de l’open source et du logiciel libre. La « voie verte » est donc pour eux d’abord et avant tout celle des archives ouvertes, alimentées par les chercheurs eux-mêmes, parallèlement à la validation par les revues.

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D’où l’insistance de Claire Lemercier, de Marin Dacos et du CLEO pour expliquer qu’il faut « distinguer clairement les archives ouvertes et l’édition électronique ouverte », ou encore ne pas confondre embargo et barrière mobile [25][25] http://leo.hypotheses.org/12523, texte du 13 octobre 2015..... Soyons clairs : la barrière mobile désigne la durée à l’issue de laquelle une revue met en accès gratuit le contenu d’un de ses numéros (pour la RHMC, sur Cairn, elle est par exemple aujourd’hui de trois ans) ; on appelle embargo la durée minimale de rétention demandée à l’auteur avant diffusion libre par auto-archivage (sur HAL par exemple). L’accent mis sur la distinction entre les deux a quelque chose de spécieux, en l’occurrence, car comment ne pas aligner l’une sur l’autre ? Comment prôner l’auto-archivage en accès libre immédiat sans se rendre compte qu’en ce cas, la revue qui publie l’article ne peut plus appliquer de barrière mobile ? Si un texte est disponible sur HAL avec une durée d’embargo réduite à zéro (mieux – ou pire – si un auteur dépose le PDF de son article à peine publié sur un site du type LinkedIn ou Academia), la notion de barrière mobile pour la revue qui aura publié ce texte n’a plus aucun sens. Selon Claire Lemercier, l’obligation de dépôt ne constituerait pas une menace pour les revues et les portails électroniques (mais elle évoque, à l’appui de son affirmation, le cas de Jstor et de Project Muse, dont la taille et la puissance économique sont sans commune mesure avec les portails français). Pense-t-elle vraiment que si le même article est diffusé sur HAL ou Academia et sur Cairn, le gratuit ne l’emportera pas sur le payant ? En ce cas, la revue qui aura accompagné l’auteur dans la mise au point de son article, l’équipe technique qui aura mis en forme, édité et publié l’article, l’auront fait… pour le roi de Prusse, et l’on voit mal ce qui freinerait le mouvement inéluctable de désabonnement aux revues. Claire Lemercier se dit au contraire confiante dans l’avenir des revues, car celles-ci apportent une plus-value éditoriale manifeste aux articles qu’elles reçoivent et publient. Mais encore faudrait-il qu’elles ne soient pas mortes d’ici là ! Si les revues sont privées de ressources, faute d’abonnés, avec quels moyens apporteront-elles cette plus-value ?

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La mise en place d’un système contraignant de dépôt en archives ouvertes, que certaines propositions voudraient rendre obligatoire, soit pour le superposer, soit pour le substituer aux revues, pose en fait de multiples problèmes. S’agit-il d’exiger un auto-archivage par les chercheurs eux-mêmes ? Alors ceux-ci devraient s’improviser éditeurs, relecteurs, metteurs en page et correcteurs. Or on sait déjà, par expérience, que l’encodage des articles sur HAL exige un minimum de savoir-faire technique et un temps certain. L’alternative pourrait être la mise en place d’un régime d’intégration numérique verticale, avec la création d’une vaste bibliothèque à guichet unique, adossée à des services bibliométriques. Cela reviendrait à institutionnaliser une sorte de dépôt légal numérique et d’archivage pérenne centralisé des travaux des chercheurs. Pareille infrastructure centralisée permettrait la systématisation des mesures d’évaluation bibliométrique rendue possible par la technologie et par l’effet d’échelle obtenu. Nul doute que les agences d’évaluation et les grands bailleurs de fonds se réjouissent de pouvoir bientôt disposer d’un instrument de mesure quantitatif susceptible de se substituer au facteur d’impact des revues, qui fait aujourd’hui l’objet de critiques de plus en plus fortes, en sciences, technologie et médecine (STM), domaine où il a pu un temps régner en maître [26][26] Je suis ici le raisonnement développé par I. JAFFRIN,.... On en revient à la question cruciale du gouvernement de la recherche par les indicateurs bibliométriques, déjà évoquée plus haut.

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On peut aussi s’interroger sur le statut des textes ainsi déposés dans les archives ouvertes et les répertoires institutionnels : de quels textes parlons-nous en effet ? De papiers de travail, de littérature grise, ou d’articles acceptés par des comités de rédaction de revues, c’est-à-dire « publiés » ? Le régime de la publication scientifique pourrait se trouver notablement transformé en la circonstance, l’éclatement des formats, l’ubiquité et l’indifférenciation documentaire faisant perdre à la chose publiée son caractère consacré [27][27] Ibidem, p. 24..

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Allons plus loin ; il n’est pas exclu que l’effacement du modèle traditionnel de publication des revues au profit de la généralisation des pratiques d’auto-archivage entraîne une conversion radicale des métiers de l’édition à une logique de services : l’éditeur ne serait plus tant un fournisseur de contenus éditorialisés qu’un prestataire de services en charge de la gestion du peer-reviewing par les comités de rédaction, offrant une labellisation scientifique. On pourrait alors imaginer que la charge de l’édition en ligne, la gestion des accès et l’archivage numérique soient mutualisés et reviennent aux institutions publiques de la recherche. Qui sait si ce n’est pas un tel schéma qu’ont en tête certains responsables du CNRS aujourd’hui ? Pareil modèle signerait la mort programmée des revues en tant que parution périodique (imprimée ou non) et que vecteur d’un contenu éditorialisé. N’est-ce pas ainsi que fonctionnent les « méga-revues » telles que PLoS One dans le secteur des STM ? Ces « méga-revues » n’ont comme principe de sélection que la simple vérification de critères minimaux de scientificité. La publication en flux continu ne voit intervenir d’évaluation proprement dite qu’ex-post, sur la base de procédures ouvertes dites open peer-review, au moyen d’outils collaboratifs. La pionnière, PLoS One, fonctionne sur le modèle économique de l’auteur-payeur, au tarif de 1350 dollars étatsuniens par article [28][28] Ibidem, p. 24-25. Voir le panorama présenté par Thérèse.... L’abaissement du taux de rejet des contributions s’accompagne d’une faible éditorialisation des contenus : peut-on encore parler de revues et de publication scientifique véritable ?

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Le paradigme des archives ouvertes et du libre accès peut ainsi conduire à une forme de surabondance documentaire et d’indistinction généralisée dont les chercheurs auraient tort de ne pas s’inquiéter. Non pas au nom de je ne sais quel supposé malthusianisme de la publication, mais au nom d’un souci profond de maintien de l’autonomie scientifique.

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En effet, le mouvement de l’accès ouvert ne peut pas ignorer l’arrivée de nouveaux acteurs du type Academia.edu, LinkedIn, ResearchGate ou Mendeley (récemment racheté par Elsevier). Patrick Fridenson, dans sa contribution à ce numéro, mentionne le rôle des géants privés de l’Internet que l’on appelle les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), et qui agissent en véritables prédateurs. À côté d’eux, et en partie liées à eux, les plates-formes de type communautaire visent à utiliser l’attrait des contenus proposés gratuitement par les membres du réseau pour en faire une ressource monétisable, par la capitalisation des informations concernant les utilisateurs (revendues à des agences publicitaires notamment), ou par la commercialisation de services associés. Ainsi prospère ce que l’on peut appeler un « capitalisme de la donnée » à travers lequel, une fois encore, le mouvement pour l’accès ouvert se trouve instrumentalisé. « Construire de la valeur sur des données gratuites est possible, mais pas en privatisant les données que les auteurs ont placées en libre accès », proteste Stéphane Pouyllau, dénonçant la privatisation du savoir opérée par le réseau MyScienceWork (qui se trouve être l’organisateur de l’« Open Science Week » à Paris) : toutes les publications en accès ouvert de ce chercheur y sont moissonnées, mais sans les références, et au prix d’une inscription de l’utilisateur, qui aura ainsi enrichi la base de données MyScienceWork [29][29] Stéphane POUYLLAU, « Le libre accès privatisé ? »,.... Du coup, la question du droit d’auteur, que certains tenants de l’accès « libre » tendent parfois à sous-estimer, reprend quelque intérêt.

Indispensables revues, nécessaires portails

27

Par-delà les inspirations plus ou moins libertariennes et le souci démocratique de circulation des savoirs qui marquent le mouvement de l’accès ouvert, il apparaît que de nombreuses questions ne sont pas résolues, en particulier les effets pervers d’une « ouverture » qui, rendue obligatoire par les injonctions gouvernementales en cours, risque fort de faire la fortune des capitalistes de la donnée plus que des chercheurs et des citoyens. Que pèseront les bonnes intentions quand le marché de la publication scientifique sera totalement livré aux seuls moteurs de recherche, aux réseaux sociaux et autres acteurs suffisamment puissants pour s’imposer comme les réels prescripteurs dans un monde de surabondance documentaire ? Pour tenir toutes les promesses positives de l’accès ouvert, il nous faut agir avec discernement, ne pas négliger toutes les évolutions nécessaires du droit des auteurs, et surtout ne pas commencer par étouffer le système éprouvé de la validation scientifique par les revues.

28

À cet égard, le lobbying intense auquel se sont livrés les animateurs du CLEO lors de la consultation autour du projet de loi Lemaire sur la « République numérique », en faveur d’amendements destinés à obtenir une réduction de la durée des barrières mobiles et une obligation de dépôt de tous les articles ou chapitres d’ouvrages collectifs, relève à mes yeux d’une forme d’aveuglement dont la motivation est d’ordre purement idéologique. Il méconnaît assurément la complexité des questions que j’ai tenté d’esquisser plus haut, et dont rendent compte avec nuance et bonne foi les contributions plurielles de Guillaume Calafat, Éric Monnet et Étienne Anheim, que l’on lira ci-après.

29

Si la promotion de l’accès ouvert devait se traduire par la mort annoncée des revues de SHS de langue française, nous y aurions tous perdu. Il importe donc de défendre ces revues et leurs deux principaux portails. Les revues sont la garantie d’une véritable éditorialisation des travaux publiés, chacune a sa spécificité et sa ligne éditoriale originale. Aucune archive ouverte, aucune plate-forme de publication en ligne de type PLoS One ne sauraient les remplacer. Encore faut-il leur donner les moyens de travailler correctement. Dans ce domaine, les éditeurs privés français apportent une contribution utile, il faut le reconnaître, et pour des coûts modérés. Ils n’ont rien à voir avec les géants internationaux et leurs pratiques de prédateurs monopolistes. Pense-t-on sérieusement qu’on puisse ou qu’on doive se passer d’eux ? Il faudrait alors s’en remettre aux seuls pouvoirs publics, qui subventionnent par exemple le CLEO et OpenEdition. Mais quelle garantie avons-nous, en ces temps budgétaires incertains, d’une pérennité et d’une continuité de ce soutien ? L’exemple alarmant du Québec, qu’évoque Patrick Fridenson dans sa contribution, doit nous alerter : la moitié des revues viennent de perdre d’un coup toute aide de l’État, et sont menacées de disparition. Il semble que l’existence en France d’un système mixte de financement nous protège d’un tel scénario, pour autant que nous soyons capables de réinventer un modèle économique de publication intégrant un accès ouvert à la fois modulé et financé de façon pérenne. La pluralité des acteurs de l’édition savante est gage d’autonomie scientifique, et celle-ci est notre bien commun le plus précieux. Il serait catastrophique que les revues et portails français de SHS soient les victimes collatérales de la révolte légitime contre une situation dont ils ne sont aucunement responsables. L’heure est à la lucidité, pas aux discours idéologiques.

Notes

[1]

« Le métier d’historien à l’ère numérique : nouveaux outils, nouvelle épistémologie ? », dossier rassemblé par Nicolas DELALANDE et Julien VINCENT, Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 58-4 bis, supplément 2011.

[2]

« La fièvre de l’évaluation », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 55-4 bis, supplément 2008.

[3]

Saluons l’initiative de la Revue européenne des sciences sociales qui a consacré un dossier complet à cette question dans son nº 52-1, 2014, en accès gratuit sur www.cairn.info, et la présentation synthétique d’Évelyne COHEN et Pascale GOETSCHEL, « L’Open access vu par deux historiennes », Sociétés & Représentations, 37, 2014-1, p. 143-154. Voir également Patrick FRIDENSON, « Revues et accès libre. Les pièges de la transparence », Esprit, 394, 2013, p. 97-107 ; Michel PIERSSENS, « Revues savantes : quel avenir ? », Le Débat, 145, 2007, p. 127-140.

[4]

Roger CHARTIER, « L’écrit sur l’écran. Ordre du discours, ordre des livres et manières de lire », Entreprises et Histoire, 43, 2006, p. 15-25.

[5]

La multiplication des blogs, l’essor de nouveaux réseaux sociaux académiques et l’accroissement massif des publications en ligne peuvent néanmoins conduire à un effet d’indifférenciation à double tranchant, entraînant un retour vers des prescripteurs plus ou moins auto-institués, du fait d’un besoin inéluctable de re-hiérarchisation.

[6]

Le mouvement est parti des États-Unis, où les statistiques annuelles de l’Association of Research Libraries montrent la croissance exponentielle des dépenses consacrées aux revues, au détriment des achats d’ouvrages (pour la période 1986-2011, une hausse de 402 % pour les périodiques, contre 71 % pour les monographies) : www.arl.org/storage/documents/monograph-serial-costs.pdf.

[7]

Groupement français de l’industrie de l’information, « L’édition scientifique française en sciences humaines et sociales », 3 vol., 2009, voir vol. 3, p. 9 en particulier. Rapport de synthèse : www.gfii.fr/uploads/docs/l-edition-scientifique-francaise-en-sciences-sociales-et-humaines.pdf, vol. 3, p. 9.

[8]

Le « Finch Report » du 18 juin 2012 émane du « Working Group on Expanding Access to Published Research Findings », présidé par Janet Finch : www.researchinfonet.org/publish/finch/. Voir la réaction des revues d’histoire britanniques, en annexe à Philippe MINARD, « Les faux-semblants du “tout gratuit” », reproduit infra dans la présente livraison de la RHMC.

[9]

« L’édition des revues en “accès gratuit” : à quel prix ? La généralisation de l’accès libre menace-t-elle l’équilibre économique des revues d’histoire ? » : table ronde organisée par la Société d’Histoire Moderne & Contemporaine à Paris le 12 juin 2015.

[10]

Les données du problème sont très clairement exposées dans Ivan JAFFRIN, Thomas PARISOT, « La place des revues dans la communication scientifique en régime de libre accès. Retour sur le débat français en SHS », Revue européenne des sciences sociales, 52-1, 2014, p. 9-35, en accès gratuit sur www.cairn.info.

[12]

François GÈZE, « Les enseignements de la “loi Lemaire” : quelle politique numérique pour l’État dans l’édition de savoir ? », à paraître dans Le Débat début 2016.

[13]

OpenEdition est l’émanation du CLEO ou Centre pour l’édition électronique en ligne, qui regroupe plusieurs plateformes de ressources électroniques : OpenEdition Books, Revues.org, Hypothèses (carnets de recherche), Calenda (annonces d’événements). Le CLEO est soutenu financièrement par le CNRS, l’université d’Avignon, l’université d’Aix-Marseille et l’EHESS. Il a su se rendre indispensable auprès de certains grands décideurs publics, leur offrant une politique clés en main, et une idéologie séduisante, fondée sur le principe généreux de la démocratisation de la recherche. Il est animé par deux ardents promoteurs de l’accès ouvert, Marin Dacos et Pierre Mounier, qui diffusent parallèlement un blog, blogo-numericus, sur lequel le second revendique ses options politiques en lien avec sa philosophie du numérique.

[14]

Lors d’une réunion publique à l’initiative du portail Cairn, à Paris, le 14 octobre 2015, le représentant de la Direction de l’information scientifique et technique du CNRS, Renaud Fabre, questionné avec insistance sur les raisons pour lesquelles il soutenait le délai de douze mois, ne put hélas fournir aucun argument, à la grande déception de l’auditoire.

[15]

Voir le texte de cette motion au sein du dossier « Éléments d’un débat public » dans la présente livraison de la RHMC, p. 115.

[16]

Sur le site www.ipp.eu, la rubrique « publications » permet de trouver facilement toutes les « notes » ou tous les « rapports ». Voir infra les commentaires de Patrick FRIDENSON dans sa contribution.

[17]

Odile CONTAT, Anne-Solweig GREMILLET, « Publier : à quel prix ? Étude sur la structuration des coûts de publication pour les revues françaises en SHS », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 7, 2015, http://rfsic.revues.org/1716.

[18]

« Éléments d’un débat public », infra dans la présente livraison de la RHMC, p. 126.

[19]

Voir l’analyse très pertinente de Ghislaine CHARTRON, « Open access et SHS : controverses », Revue européenne des sciences sociales, 52-1, 2014, p. 37-63.

[21]

Stevan HARNAD, « Post-Gutenberg galaxy : The fourth revolution in the means of production of knowledge », Public-Access Computer Systems Review, 2-1, 1991, p. 39-53 ; S. HARNAD et Marie SANTIAGO-DELEFOSSE, « Maximiser l’impact de la recherche en psychologie au moyen de l’auto-archivage. L’initiative pour l’accès libre aux articles scientifiques », Pratiques psychologiques, 10-3, 2004, p. 273-282 ; S. HARNAD, « Open access to research : Changing researcher behavior through university and funder mandates », Journal of Democracy and Open Government, 3-1, 2011, p. 33-41.

[22]

I. JAFFRIN, T. PARISOT, « La place des revues… », art. cit., p. 17.

[23]

Certains responsables de bibliothèques vont plus loin encore. Sandrine Malotaux, responsable du SCD de l’Institut national polytechnique de Toulouse, explique que « la “révolution numérique” est une occasion merveilleuse donnée aux bibliothécaires de renouveler le métier, de remettre en question et faire évoluer le concept de bibliothèque […]. La prise de conscience, de la part des chercheurs-producteurs du savoir, du péril que représente la mainmise des éditeurs commerciaux sur la diffusion du fruit de leurs recherches, le développement consécutif du mouvement pour le libre accès à l’information scientifique sont autant d’opportunités offertes aux bibliothèques universitaires d’occuper une place centrale dans la diffusion des connaissances en assumant un rôle d’éditeur. La création de services “virtuels” liés à la diffusion des savoirs produits par l’université (archives ouvertes des publications, thèses et cours en ligne) peut être enfin l’occasion de valoriser la bibliothèque “concrète” (la bibliothèque “comme lieu”), d’y implanter de nouvelles activités et d’en faire un véritable espace d’échanges et de rencontres fertilisantes entre tous les acteurs du savoir, contribuant activement à la construction des connaissances. Un learning centre intégral, pourrait-on dire » : Sandrine MALOTAUX, « Pour des bibliothèques engagées dans la diffusion des savoirs de l’université », Bulletin des bibliothèques de France, 1, 2011 (en ligne : http://bbf.enssib.fr/sommaire/2011/1).

[24]

G. CHARTRON, « Open access et SHS… », art. cit., p. 42.

[25]

http://leo.hypotheses.org/12523, texte du 13 octobre 2015. Voir également infra la contribution de Claire LEMERCIER à la présente livraison de la RHMC.

[26]

Je suis ici le raisonnement développé par I. JAFFRIN, T. PARISOT, « La place des revues… », art. cit., p. 22-24.

[27]

Ibidem, p. 24.

[28]

Ibidem, p. 24-25. Voir le panorama présenté par Thérèse HAMEAU le 20 février 2014 sur le site http://openaccess.inist.fr/?Les-megarevues.

[29]

Stéphane POUYLLAU, « Le libre accès privatisé ? », http://blog.stephanepouyllau.org/709, 30 octobre 2013.

Résumé

Français

Avec la généralisation de l’édition électronique, les revues scientifiques sont confrontées à un défi majeur : comment assurer la meilleure diffusion possible des connaissances sans mettre en péril leur fragile économie ? La publication d’une revue, quels que soient son format et son support, suppose un travail éditorial, et a donc un coût. Qui paiera pour la gratuité de l’accès ? Cet article présente les différents problèmes que pose la généralisation de l’accès ouvert telle que tentent de l’imposer les pouvoirs publics français. La réduction de la durée des barrières mobiles (accès payant par abonnement) et l’obligation de dépôt de tous les articles dans des archives ouvertes font peser de graves menaces sur l’avenir des revues de sciences sociales. La solution proposée par certains, qui ferait disparaître le pluralisme éditorial actuel et conduirait à une sorte de monopole d’État sur les publications scientifiques, apparaît comme une grave menace sur l’autonomie éditoriale et scientifique des revues. Il serait bien paradoxal que la promotion de l’accès ouvert se traduise par une étatisation des publications scientifiques.

MOTS-CLÉS

  • France
  • revues
  • édition électronique
  • édition scientifique
  • accès ouvert
  • archives ouvertes
  • politique publique

English

Social sciences journals in the digital age: the risks of ideology With the spread of electronic publishing, scientific journals are faced with a major challenge: how to ensure the best possible dissemination of knowledge without jeopardizing their fragile economy? The publication of a journal, whatever its format and support, assumes an editorial work, and therefore has a cost. Who will pay for offering a full free access? This article presents the different problems posed by the spread of open access as the French authorities attempt to impose. The reduction in the duration of pay-walls and the obligation to deposit all articles in open archives pose serious threats to the future of social science journals. The solution proposed by some, which would remove the current editorial pluralism and lead to a kind of state monopoly on scientific publications, appears as a serious threat to the editorial and scientific autonomy of journals. It would be quite paradoxical that the promotion of open access will result in a full state-control on scientific publications.

KEYWORDS

  • France
  • academic journals
  • scientific publishing
  • electronic publishing
  • open access
  • open archives
  • public policy

Plan de l'article

  1. Revues et bibliothèques à l’âge numérique
  2. L’accès ouvert : sous quelle forme et à quel prix ?
  3. Indispensables revues, nécessaires portails

Pour citer cet article

Minard Philippe, « Les revues à l’âge numérique : au péril de l’idéologie », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 5/2015 (n° 62-4 bis), p. 8-21.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2015-5-page-8.htm
DOI : 10.3917/rhmc.625.0008


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