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Revue de l'histoire des religions

2016/4 (Tome 233)

  • Pages : 128
  • Affiliation : Revue affiliée à Revues.org

    Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200930622
  • Éditeur : Armand Colin

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Yes ‪we can‪ ‪. ‪Qui a oublié ce discours de Barack Obama, où l’efficacité persuasive de la rhétorique des pasteurs noirs américains a été mise au service de l’éloquence politique dans ce refrain entraînant, repris en chœur comme une profession de foi ? Les prédicateurs d’aujourd’hui, comme ceux d’hier cherchent à créer ces moments d’osmose, suscitée par l’adhésion collective au discours et une expérience sensible partagée. Le prêche ne doit pas être lu, il doit être vécu, par le prédicateur, mais aussi par l’auditoire. Thomas Waleys, auteur d’une ars praedicandi au xiv e siècle, raconte une histoire tout à fait emblématique à ce sujet. Un prédicateur expérimenté et très apprécié pour ses prêches accepte de donner le texte d’un sermon à un jeune prédicateur souhaitant remporter le même succès que lui. Toutefois, à l’issue du prêche, celui-ci constate amèrement son échec : la foule est restée insensible. Il revient alors vers le vieux maître et lui demande de l’éclairer sur ce mystère. Voici la réponse : « Mon très cher, je t’ai confié ma vielle, mais tu n’avais pas l’archet pour toucher les cordes de ma vielle, voilà pourquoi ! » [1][1]  Thomas Waleys, , éd. Thomas-Marie Charland, . , Paris,... Autrement dit, il ne suffit pas de posséder le contenu du sermon, encore faut-il que les intonations, l’articulation, l’attitude et les gestes soient adaptés afin de pouvoir entraîner la foule et réussir sa mission d’édification. Cela suppose que le prédicateur ne soit pas en quête de gloire personnelle – autre erreur du jeune prédicateur, déçu de ne pas obtenir la même popularité que son maître. Selon Waleys, la parole proférée doit ainsi constituer une invitation sensorielle ; cette approche phénoménologique avant l’heure tente de faire une place à ce corps souvent décrié et rejeté dans la théologie, qui devient alors le medium privilégié pour établir la communication avec le divin.

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La place problématique que la sensorialité occupe dans le christianisme ancien et médiéval, en particulier le rôle polémique des représentations matérielles et mentales dans l’élévation de l’homme vers Dieu, ont d’ores et déjà fait l’objet de recherches stimulantes : les travaux d’Olivier Boulnois ou encore ceux de François Boespflug ont ainsi apporté un éclairage décisif sur le dialogue entretenu entre l’histoire du visuel, la théologie et la philosophie au Moyen Âge [2][2]  Voir notamment Olivier Boulnois, v - e ,.... Par ailleurs, l’étude des images médiévales, en particulier de leur fonction rituelle, est également menée depuis quelques années maintenant par des historiens, notamment autour de Jean-Claude Schmitt [3][3]  Voir l’ouvrage collectif , dir. Jérôme Baschet et.... Cette attention portée au visuel a le mérite de faire prendre en considération l’interdépendance entre la théologie telle qu’elle a pu être formalisée depuis Augustin et les pratiques individuelles et collectives du christianisme ancien et médiéval en Occident.

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Il n’en reste pas moins que si la vision de Dieu attise effectivement les débats spirituels et philosophiques depuis l’Antiquité tardive, le christianisme est avant tout une religion de l’écoute : la diffusion de la doctrina christiana s’appuie bien sur la transmission de bouche à oreille d’un discours. Verbe biblique, sermon, répertoire liturgique, autant d’oralités qui poursuivent un but commun : disséminer un message sur lequel puisse s’appuyer la foi des fidèles, conformément au principe édicté dans l’épître aux Romains (10, 14‑15) : « Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n’ont pas cru ? Et comment croiront-ils en celui dont ils n’ont pas entendu parler ? Et comment en entendront-ils parler, s’il n’y a personne qui prêche ? » Dès lors, dans quelle mesure cette oralité inscrite dans les racines du christianisme guide-t‑elle la réflexion théologique tardo-antique et médiévale, mais aussi les pratiques de ceux qui diffusent, reçoivent et interprètent la doctrina christiana ?

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Ce numéro propose plusieurs pistes, explorant aussi bien la théologie de l’écoute que la pratique spirituelle et cultuelle des fidèles. La question de la communication entre Dieu et les hommes, qu’elle s’appuie sur le discours, la musique ou bien les images, constitue bien entendu la clef de voûte de ce travail : comment réduire la distance ? Tout d’abord et avant tout, par la puissance du Verbe, argument d’autorité dans le sermon, sublimé par les rythmes et les intonations. Pascale Bourgain se propose ainsi d’étudier la force émotionnelle des rythmes binaires qui parviennent à tisser des liens entre l’ancien et le nouveau, l’homme et le divin, le ciel et la terre, le passé et le présent. Le plaisir procuré par cette écoute, mais aussi par la familiarité de ces répétitions, qui constitue un cadre rassurant, met ainsi l’auditeur dans d’excellentes dispositions pour apprendre, retenir et croire. En outre, il est évident que la relation qui se noue entre le prédicateur et son auditoire doit s’appuyer sur la confiance, la connivence, la reconnaissance mutuelle. Augustin, évêque d’Hippone, est sans doute l’une des figures les plus magistrales de ce prédicateur soucieux de son public. Comme le montre Mickaël Ribreau, les adresses à cette foule qui écoute sont le fruit d’une réelle réflexion à la fois rhétorique et théologique. L’emploi stratégique de la deuxième personne du singulier à certains moments du sermon en est une preuve indiscutable. La pensée augustinienne, notamment sur le plaisir de l’écoute et la place de la musique dans la vie spirituelle et dans le culte, reste fondamentale au Moyen Âge, notamment dans les nouvelles règles de vie monastiques. L’ambivalence de la musique, exprimée en ces termes dans les Confessions (X, 33, 50), « Je flotte ainsi, partagé entre le danger du plaisir et la constatation d’un effet salutaire », demeure une pierre d’achoppement. En témoignent la réflexion menée au xii e siècle par Aelred de Rievaulx dans son Miroir de Charité ou bien encore celle de Conrad d’Eberbach dans le Grand Exorde. Marie Formarier analyse ainsi les modalités rhétoriques de la critique virulente qui s’affirme contre le plaisir excessif de l’oreille, aussi bien dans la démonstration théorique que dans la narration exemplaire. Martine Clouzot étudie les représentations de cette oralité dans l’iconographie médiévale, plus spécifiquement la figure du roi David, afin d’évaluer les points de contact, mais aussi les divergences, entre les théories de l’écoute, la diffusion effective de la doctrina christiana à travers le discours et la musique, et les représentations imagées de ces dispositifs dans les manuscrits enluminés des xiv e et xv e siècles. Enfin, Babette Hellemans, à travers le cas complexe de la mystique Mechthild de Magdebourg, met à l’épreuve les catégories tranchées séparant l’écriture de la voix vive et souligne la manière dont la polyphonie d’une œuvre rend compte d’une spiritualité sensorielle inédite.

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Sans épuiser toutes les interrogations suscitées par le thème de la fides ex auditu, le présent numéro entend ainsi apporter une contribution originale et interdisciplinaire, en montrant comment la collaboration entre spécialistes des textes, des images et de la rhétorique peut renouveler notre compréhension des techniques tardo-antiques et médiévales du « faire croire ».

Notes

[1]

Thomas Waleys, , éd. Thomas-Marie Charland, . , Paris, Vrin, 1936, p. 333 : « Carissime, viellam meam tradidi tibi, sed arcum illum cum quo tango cordas viellae meae non habuisti, et haec est causa ».

[2]

Voir notamment Olivier Boulnois, v - e , Paris, Seuil, 2008 et François Boespflug, , Paris, Bayard, 2008.

[3]

Voir l’ouvrage collectif , dir. Jérôme Baschet et Pierre-Olivier Dittmar, Turnhout, Brepols, 2015.

Pour citer cet article

Giraud Cédric, Formarier Marie, « ‪Fides ex auditu. Théologie et audition dans le christianisme médiéval en Occident‪. ‪Avant-propos‪ », Revue de l'histoire des religions, 4/2016 (Tome 233), p. 483-486.

URL : http://www.cairn.info/revue-de-l-histoire-des-religions-2016-4-page-483.htm


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