2003
Les dossiers du CAD
L'Afrique centrale et les régions transfrontalières
Liste des abréviations & Résumés et conclusions
AEF Afrique Équatoriale Française
APR Armée Patriotique Rwandaise
BEAC Banque des Etats d’Afrique Centrale
CEEAC Communauté Economique des Etats d’Afrique Centrale
CEFDHAC Conférence sur les Ecosystèmes des Forêts Denses et Humides d’Afrique Centrale
CEMAC Communauté Economique et Monétaire d’Afrique Centrale
CEPGL Communauté Economique des Pays des Grands Lacs
CFA
[*] Franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale
CFCO Chemin de Fer Congo-Océan
CFMK Chemin de Fer Matadi-Kinshasa
CFU Chemin de Fer des Uélés
COMESA
[*] Marché commun de l'Afrique de l'Est et de l'Afrique
COMIFAC Conférence des Ministres en charge des Forêts d’Afrique Centrale
EAC
[*] Communauté des États d’Afrique de l’Est
ECOFAC Programme de conservation et utilisation rationnelle des Ecosystèmes Forestiers
d’Afrique Centrale EMAK Exploitants Miniers et Artisanaux du Katanga
EMRRP
[*] Programme d’Urgence Multisectoriel de Reconstruction et de Réhabilitation
IORAC
[*] Association pour la Coopération Régionale des bords de l’Océan Indien
LAC Lignes Aériennes Congolaises
MIBA Société Minière de Bakwanga
NICT
[*] Nouvelles Technologies d’Information et de Communication
ONG Organisation Non Gouvernementale
OAB Organisation Africaine du Bois
OCDE Organisation de Coopération et de Développement Economiques
ONATRA Office National des Transports
PAFT Programme d’Action pour les Forêts Tropicales
RCA République Centrafricaine
RDC République Démocratique du Congo
SADC
[*] Communauté de Développement de l'Afrique Australe
SADCC Conférence de Coordination du Développement d’Afrique Australe
SIZARAIL Société Internationale et Zaïroise des Chemins de Fer
SNCC Société Nationale des Chemins de Fer Congolais
TAZARA
[*] L’administration du Chemin de Fer Tanzanie-Zambie
UDEAC Union Douanière des États d’Afrique Centrale
UICN Union Internationale pour la Conservation de la Nature
UNESCO Programme de l’Organisation des Nations Unies pour la Science, l’Education et la
Culture WWF Fonds Mondiaux pour la Nature
L’étude des perspectives de reconstruction et d’intégration de la République Démocratique du Congo
et des régions transfrontalières pose la question préalable de l’espace à prendre en considération.
Plutôt que de partir d’un ensemble spatial aux limites préétablies, par exemple en ne prenant en
considération que la RDC et les pays voisins, la démarche retenue a consisté à réfléchir aux différents
types d’espaces pertinents pour une telle analyse. Les espaces, produits des dynamiques sociales, ne
sont en effet ni des entités unidimentionnelles ni des territoires aux limites figées. Ils ne prennent sens
qu’en fonction de l’échelle d’observation. A l’ère de la mondialisation, on doit raisonner en termes
d’emboîtement d’échelle, depuis le local jusqu’au mondial. Le destin du paysan rwandais produisant
du café, et plus encore celui du “ creuseur ” de coltan du Kivu se joue dans les bourses des pays du
nord, dans les réseaux régionaux de commercialisation, dans les pratiques locales.
La construction des espaces privilégie aujourd’hui les réseaux. Mais l’espace est autant aréolaire que
réticulaire. Les surfaces, les superficies jouent un grand rôle dans l’aménagement des territoires, dans
le façonnement des relations des hommes à leur environnement. L’organisation collective et le vécu
des Congolais dans l’immensité de leur territoire et ceux des Rwandais dans l’exiguïté des Mille
Collines ne peuvent se comparer.
Dans un continent qui marie internet à la daba, les acteurs paraissent parfois issus de différentes
planètes. L’étude considère qu’il faut tous les prendre en compte. La régionalisation, l’intégration, ne
sont que coquilles vides si elles émanent uniquement “ du haut ” sans associer les dynamiques “ du
bas ”.
Le “ transfrontalier ” ne se résume pas à des contiguïtés. Les flux d’échange empruntent des corridors,
se cristallisent autour de pôles. La compréhension des économies nationales nécessite de s’interroger
sur le rôle de lieux et de forces extérieurs : centres de décision des pays du Nord, pôles commerciaux
comme Doubaï ou Durban, diasporas. L’approche multiscalaire ne doit pas conduire à effacer un
échelon décisif dans les processus économiques et politiques, celui de l’Etat. Les politiques
d’intégration n’ont en effet de sens que si les Etats exercent pleinement leurs prérogatives sur leur
territoire.
Ces remarques préalables étant faites, l’étude a abordé les cinq points suivants.
Les regroupements institutionnels
Il y a aujourd’hui pléthore d’institutions régionales en Afrique centrale et il n’est pas aisé de démêler
un écheveau de plus en plus complexe. L’intérêt n’est pas de lister ces unions et autres communautés,
mais d’en faire l’analyse critique d’un point de vue géopolitique et à la lumière de l’histoire. Il en
ressort que les configurations des regroupements sont marquées par l’héritage colonial et les forces
politiques contemporaines. La CEMAC s’ancre dans l’ex-AEF ; l’East African Community dans
l’Afrique orientale britannique. Quant à la SADC, elle exprime la volonté de l’Afrique du Sud de jouer
un rôle continental ; le COMESA n’a-t-il pas été suscité pour contrer sa tentation hégémonique ? Dans
ce tableau à géométrie variable, la RDC, en position centrale, a adhéré à la fois à un groupement
rassemblant les pays francophones, la CEEAC, à la SADC, conformément aux liens économiques qui
l’unissent à l’Afrique du Sud, enfin au COMESA qui consigne son ouverture vers l’est.
Trois types de milieux naturels exercent une forte influence sur les sociétés. Les milieux forestiers
forment un vaste ensemble peu peuplé (l’Afrique du vide) riche de sa biodiversité, de ses réserves en
bois et en terres cultivables. Les modes d’exploitation du milieu par les sociétés (pygmées et bantous)
sont les mêmes dans tous les pays de la région ; les organisations sociales et politiques, adaptation
probable à un milieu fermé aux populations clairsemées, pareillement. Le capital nature aujourd’hui
survalorisé par les ONG conservationnistes fait de la 2ème forêt du monde un enjeu planétaire. En
témoigne la diversité des organisations régionales consacrées à la gestion et à la préservation des
milieux forestiers, notamment la dernière née, la Conférence des Ministres en Charge des Forêts
d’Afrique Centrale (COMIFAC). Le domaine forestier fait l’objet de beaucoup d’attention de la part
d’acteurs du Nord, aussi la réflexion régionale ne peut être séparée de la dimension mondiale.
La disposition de la forêt au centre du bassin congolais, et par conséquent au centre du territoire de la
RDC, a des conséquences politiques évidentes : le territoire du Congo se construit sur ses marges, à
l’écart d’un centre répulsif, largement fermé à la circulation.
Les milieux de savane, milieux ouverts, ont au contraire favorisé la formation d’entités politiques. En
RDC ce sont les “ royaumes des savanes ” : Kongo, Luba, Lunda, Zandé etc. ; tous se situent en
position transfrontalière : une réflexion régionale ne peut ignorer cette dimension historique. Dans la
région des Grands Lacs, les royaumes interlacustres ont laissé des héritages essentiels à la
compréhension du présent.
Les hautes terres de la crête Congo-Nil forment l’ensemble le plus névralgique de la région. Victimes
des atouts naturels des montagne tropicales (climat sain autorisant l’élevage bovin, sols volcaniques
fertiles) elles se sont transformées en véritable piège démographique, puis en bombe démographique
avec pour détonateur l’antagonisme Hutu/Tutsi. Les hautes terres séparant les bassins du Congo et du
Nil forment une entité géographique transfrontalière qui doit être étudiée comme telle.
Les environnements d’Afrique centrale portent la marque de l’eau. Les ressources en eau du Congo
sont convoitées par les pays qui en manquent : la Libye, l’Afrique du Sud. Enjeu géopolitique du
XXIe siècle, la question de l’eau intéresse l’ensemble des pays du bassin du Congo, ce qui devrait
entraîner un renforcement de la coopération régionale. Mais l’eau touche aussi à l’imaginaire : les
représentations du bassin du Congo contribuent plus qu’on le pense à la production de l’identité
nationale congolaise.
Elle se caractérise par une distribution spatiale très contrastée et une croissance uniformément rapide.
Avec des indices synthétiques de fécondité compris entre 6 et 7, la population double en une
génération. Elle est d’une extrême jeunesse et la crise multiplie le nombre de laissés pour compte,
enfants des rues, enfants soldats. Cette démographie explosive constitue peut-être le principal facteur
déstabilisant de la région. Si on ne veut pas laisser à la guerre et aux famines qu’elle entraîne le soin,
avec le sida, de réguler la démographie, il est urgent de soutenir, dans l’ensemble de la région, des
politiques de population.
Les densités très inégales créent à l’échelle régionale de grands déséquilibres. Abondance de terre
dans un cas, saturation foncière dans l’autre, ce déséquilibre expose à des mouvements de populations
des zones de haute pression démographique vers les zones de basse pression. Leur régulation constitue
un défi politique majeur dans l’espace interdépendant Afrique centrale - Grands Lacs. Les migrations
posent des problèmes d’une extrême complexité concernant les relations entre autochtones et
étrangers, le statut de la terre, l’exercice du pouvoir local. Le Kivu qui a servi depuis des décennies de
déversoir démographique au Rwanda est sans doute l’espace le plus problématique de toute la région.
Aucun règlement politique durable n’est envisageable sans un éclaircissement du statut des personnes
et de la terre. C’est dans l’espace frontalier “ plein” de la crête Congo Nil que s’est nouée la crise
politique dans laquelle la RDC est plongée.
Cette crise multiplie le nombre de réfugiés et de personnes déplacées. Ce n’est pas un problème
seulement humanitaire : les réfugiés représentent en effet un potentiel d’instabilité régionale,
notamment quand ils deviennent, comme c’est le cas depuis la destruction des camps du Kivu en 1996,
des réfugiés-mercenaires.
La dimension ethnique et culturelle fait naturellement partie de l’étude, puisqu’elle constitue le
substrat des sociétés. La répartition géographique des grands groupes ethniques, linguistiques,
religieux, montre des chevauchements, des superpositions, des intersections en disjonction avec le
tracé des Etats. Il n’y a cependant pas de contradiction entre les configurations ethniques et
l’organisation étatique : ces différents niveaux identitaires doivent être pensés en termes
d’emboîtement, non d’opposition. Les identités ethniques ne sauraient être niées. Par exemple, la
posture qui consiste à nier les différences entre communautés Hutu et Tutsi risque fort de conduire à
une impasse et à un report des violences. Dans le contexte de crise généralisée de l’Afrique centrale,
les religions jouent un rôle décisif dans les processus de socialisation et de coopération
transfrontalières grâce à leurs réseaux régionaux : une réalité à prendre en compte.
L’Afrique centrale n’échappe pas à la révolution urbaine du continent, mais les contrastes sont
considérables entre les taux d’urbanisation allant de 75% au Gabon à moins de 10% au Rwanda et au
Burundi. Une question est de savoir si la ville peut servir d’exutoire démographique : autrement dit,
existe-t-il une solution urbaine au surpeuplement des campagnes rwandaises ?
L’étude des relations ville-campagne montre l’existence de flux d’approvisionnement dépassant le
cadre national : le marché participe à l’émergence d’espaces transfrontaliers. Les villes sont par
excellence des lieux de concentration de ressources humaines : ce capital humain représente un atout
essentiel pour une reconstruction de l’économie ancrée sur les pôles urbains. Ces derniers sont aussi
les lieux d’articulation entre dynamiques du haut et du bas, entre Etat et société civile. Les villes, grâce
notamment aux ONG et aux églises, s’insèrent dans des réseaux régionaux et internationaux qui sont
autant de facteurs d’ouverture et de rapprochement entre populations.
Les économies des pays d’Afrique centrale restent dominées par l’exportation de produits primaires à
destination des pays industriels, héritage de l’économie coloniale. La priorité accordée à l’exploitation
des ressources naturelles s’est faite au détriment d’une valorisation du capital humain. La prolifération
de l’informel au rythme de la croissance des villes confirme la réalité d’une double économie.
L’économie fondée sur l’extraction de ressource minières a de nombreux effets pervers ; elle
prédispose à la prédation et à la kleptocratie ; elle inculque une mentalité rentière défavorable à l’esprit
d’entreprise. En RDC, l’effondrement de la Gécamines marque la fin d’une époque. Le “ scandale
géologique ” n’est plus d’actualité. Dans un contexte international concurrentiel, la question est de
savoir ce que sont les avantages comparatifs du Katanga. L’étude conclut que l’avenir de l’économie
minière dépend de la réhabilitation de la voie angolaise.
Les productions minières qui constituent aujourd’hui le cœur de la géopolitique minière de l’Afrique
centrale (diamant, or, coltan) sont largement dissociées des problèmes de transport. Le diamant n’a pas
besoin de routes pour alimenter les budgets de toutes les parties présentes au conflit en RDC. Comme
l’ont souligné les rapports de l’ONU, l’exploitation minière n’est même plus l’enjeu des conflits, mais
la raison de leur perpétuation.
Sur le flanc ouest de l’Afrique centrale, l’exploitation pétrolière occupe une place centrale dans
l’économie et la politique. Le panorama se modifie avec la montée en puissance de la Guinée
Equatoriale et l’entrée imminente du Tchad dans le club des producteurs. Nouvelle donne : les
perspectives pétrolières à la frontière de l’Ituri, (vallée de la Semliki,) et de l’Ouganda, brouillent un
peu plus les cartes.
D’une manière générale, les recettes tirées des produits du sous-sol ont partout créé l’illusion du
développement. Celui-ci ne peut se dispenser de l’“ économie par le bas ”. C’est pourquoi il est
important de dresser un inventaire des capacités humaines qui servent de support à cette économie.
Echanges et structuration de l’espace
Les infrastructures de transport, condition sine qua non du développement, présentent des contrastes
considérables entre pays. La RDC est de loin la plus mal lotie, ce qui fait de la réhabilitation des voies
de communication une priorité absolue. Sa reconstruction, tout comme l’intégration régionale, ne
peuvent s’envisager sans la restauration de la navigation sur le Congo et sans l’aménagement d’un
réseau routier à même de solidariser les régions. La voie ferrée a pour intérêt principal d’être un
exutoire de la mine : de ce point de vue, la réhabilitation de chemin de fer angolais de Benguela
conditionne la reprise de l’exploitation minière du Katanga.
L’analyse des flux montre l’existence de trois grands bassins de transport. A l’ouest, le réseau
navigable converge depuis Kisangani et Bangui vers Kinshasa et l’embout de l’entonnoir qui conduit à
Matadi. Au sud, le Katanga et les Kasaï sont tournés vers l’Afrique du Sud et le port de Durban. A
l’est, l’ouverture s’effectue en direction de l’Océan Indien. Les Etats enclavés, Rwanda, Burundi,
Ouganda peuvent tirer parti de leur situation d’interface entre Afrique de l’est et du centre.
Les perspectives de retour à la paix dans une région affectée par les violences depuis une décennie
supposent une restauration des capacités de l’Etat. Aucune solution de la crise congolaise n’est
sérieusement envisageable sans une pacification durable des relations entre les pays des Grands Lacs.
La recherche de solutions qui permettraient de maîtriser l’explosion démographique afin qu’elle cesse
de nourrir la violence constitue un impératif absolu pour tenter de relever le défi majeur de la région.
Le nœud gordien de la crise des Grands-Lacs et du Congo s’est noué dans ces espaces. Il ne peut être
dénoué sans un règlement engageant la totalité des acteurs régionaux.
Il est clair qu’il n’y aura pas de retour durable à la paix sans développement. Les guerres en Afrique
centrale, au-delà des rivalités entre chefs politiques sont des guerres de la misère. Mais la lutte contre
la pauvreté implique la mobilisation de toutes les forces productives. La mobilisation des énergies au
service du développement suppose que trois conditions soient remplies. Que les économies cessent
d’être sous la domination exclusive des activités primaires d’exportation, mais prennent en
considération l’économie par le bas. Que les transports remplissent pleinement leur fonction tant dans
les relations ville-campagne que dans les liaisons interrégionales et internationales. Que la
gouvernance ne soit pas un vain mot car la mobilisation des forces populaires n’est concevable que
dans un climat de confiance.
La restauration de la paix va de pair avec la substitution de programmes de développement aux
économies de guerre. L’une et l’autre gagneront à être mises en œuvre dans un cadre régional. Quelles
que soient les options économiques, le développement représente le seul antidote à la violence tandis
que la coopération régionale ne peut que favoriser la prévention des conflits. L’étude des dynamiques
démographiques, économiques, sociales et culturelles est indispensable à la compréhension des
mécanismes qui font de l’Afrique centrale et de la région des Grands Lacs une entité interactive. Cela
justifie pleinement l’Initiative pour l’Afrique Centrale.
[*]
Abréviation dans la langue originale