Revue de l'OFCE
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2-7246-2967-1
272 pages

p. 135 à 142
doi: en cours

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Chronique de sociologie

no 86 2003/3

2003 Revue de l’OFCE Chronique de sociologie

Les Français et l’armée

Henri Mendras
Dans les dix ans qui viennent de s’écouler, les armées ont vécu, avec une singulière aisance, une triple et profonde mutation.
En 1996, la suppression du service militaire transformait radicalement leur rôle dans la nation et leur fonctionnement interne. Traditionnellement chargés d’instruire les citoyens dans le métier des armes pour les préparer à défendre le sol national, les officiers et les sous-officiers sont devenus des professionnels des armes, sur qui, seuls, repose désormais la charge de la défense nationale. Le rapport entre l’Armée et la Nation s’en est totalement transformé.
En quelques années, le corps le plus national et donc, par vocation, le plus nationaliste, s’est ouvert à la collaboration internationale et, sans forcer les termes, on peut dire que toutes les armées européennes sont devenues post-nationales.
Les meilleurs connaisseurs des armées avaient annoncé, il y a vingt ans déjà, que la suppression du service militaire poserait plus de problèmes à la nation qu’aux militaires eux-mêmes (Saint-Macary, 1980). En effet, la transition à l’armée de métier, déjà préparée de longue date dans de nombreux corps, s’est faite en moins de dix ans sans accroc majeur. La capacité dont a fait preuve cette énorme organisation (la plus nombreuse après l’Education nationale) à se transformer est remarquable et n’a pas été suffisamment mise en valeur. On la croyait rigide et impossible à bousculer, elle était souple et parfaitement prête à encaisser le choc.
En revanche, on peut se demander si le choc n’a pas été ressenti plus profondément par la nation. La désaffection des citoyens à l’égard de la démocratie et de la classe gouvernante, qui s’est révélée en avril 2002, est un contre-choc d’une inquiétude diffuse à l’égard de la République et de sa souveraineté (Mendras 2002).
Depuis dix ans, au ministère de la Défense, la DICOD (Délégation à l’information et à la communication de la Défense) dispose de deux « baromètres » intitulés : « Les Français et la défense nationale » et « L’image des armées » ; réalisés chaque année en face à face auprès d’un échantillon d’environ 1 000 personnes, ces enquêtes suivent l’évolution des opinions des Français sur la Défense [1].
C’est dans la perspective de ces transformations qu’il faut lire les résultats des sondages présentés ici. On sait que les Français ont depuis longtemps une image très favorable de leurs armées et de leurs militaires, et ces sondages confirment cette donnée stable depuis de longues années : plus de 80 % de réponses favorables.
Le président de la République a décidé la suppression de la conscription en 1996, date à laquelle les réponses « oui » et « non » se sont croisées à la question : « Un pays comme la France peut-il ou non assurer correctement sa défense sans le service militaire ? ». Encore en 1993, les deux tiers des Français répondaient « non » ; en 1999, ils répondaient « oui ».
Le service militaire était jusqu’à cette année-là l’occasion pour une large fraction de jeunes Français d’avoir une expérience personnelle de la vie et de l’institution militaires. La suppression du service militaire risque-t-elle de créer un divorce entre les armées et la nation ? Cette inquiétude était très répandue parmi les officiers au moment où cette décision majeure a été prise. Depuis, les résultats des sondages ne semblent pas confirmer cette inquiétude ; il semble même que la suppression du service soit plutôt favorable à l’image de l’armée dans l’opinion publique. Dans les réponses à la question ouverte, la professionnalisation des armées est connotée à l’idée d’une armée plus moderne, plus compétente, plus efficace, toujours mobilisée, avec des militaires mieux formés. En particulier, l’armée donne une meilleure formation professionnelle aux engagés : le pourcentage des opinions à cet égard est passé de 65 % avant 1995 à plus de 80 % en 2001. Les Français sont donc convaincus que, sur le plan militaire, la suppression du service était une bonne décision.
En revanche, une partie de l’opinion reste attachée à l’idée que l’armée est l’institutrice du citoyen et qu’un homme doit « avoir fait son service » pour être un bon citoyen. Une conception forte de la République et de la citoyenneté est associée au service militaire. À un autre extrême, les enseignants de la génération post-soixante-huitarde et qui votent « Vert » ne partagent pas cette variante de l’idéologie républicaine.
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« Un pays comme la France peut-il ou non assurer correctement sa défense sans le service militaire ? »
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Source : Baromètre « Les Français et le Défense nationale », Analyses et références, ministère de la Défense, novembre 2002.
L’antimilitarisme reste fort dans une faible minorité du public français : environ 20 % se disent « tout à fait » ou « assez » antimilitaristes ; mais ceux qui se disent « pas du tout » antimilitaristes sont en baisse de 60 à 46 % depuis la suppression du service. Comment expliquer que cette idéologie perdure alors que l’image globale des armées est si favorable ? Bon problème théorique qui se pose au psycho-sociologue…
Sur toutes les données, les réponses favorables à l’armée sont en croissance depuis la suppression du service militaire. Les armées suscitent des sentiments de sympathie, de sécurité et même de fierté à une large majorité, et cette majorité se renforce depuis 1997 : la fierté passe de 59 à 67 %. Cette confiance croissante clairement fondée sur l’idée que les cadres sont compétents et les soldats bien entraînés, en augmentation respectivement de 67 à 79 % et de 49 à 68 %. Les grandes écoles d’officiers sont considérées comme un point fort de nos armées, de manière stable par 80 % des répondants. Le niveau technique des armements, l’arme nucléaire, la valeur des officiers et des sous-officiers, leur compétence professionnelle sont également vus avec faveur par une large majorité, de 60 à 80 %.
Les officiers sont perçus comme des hommes d’action, prêts à sacrifier leur vie s’il en est besoin et de plus en plus ouverts au dialogue, hommes de caractère (90 %), loyaux envers l’Etat et la République, animés par un idéal et un sens de l’honneur ; en revanche ils ont une conception dépassée de l’autorité et se mêlent peu aux civils (60 % en 1994 et 76 % en 2001). De même, les sous-officiers obtiennent certes des scores moins élevés, mais en forte croissance, si bien que depuis la suppression du service, ils se rapprochent des officiers. L’armée de terre, qui rassemblait le plus grand nombre d’appelés et jouissait d’une moins bonne image que les autres armées, a vu son image rejoindre celle des autres en gagnant 20 points dans les sondages. Enfin, on peut se demander sur quoi se fonde l’opinion sur « l’efficacité de notre stratégie militaire » ; or, elle est majoritaire, et en nette progression.
Depuis la chute du Mur de Berlin, la menace s’est déplacée : elle ne vient plus de l’Est de l’Europe mais du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Les Français, en majorité, considèrent que le terrorisme est la menace la plus préoccupante ; ils ont même été les deux tiers à le penser en 1996, puis ce pourcentage a baissé jusqu’à 37 % en 2000 pour remonter à 48 % en 2001, avant le 11 septembre. Par ailleurs, la crainte d’une attaque nucléaire est montée régulièrement de 13 à 28 % depuis 1997 ; en revanche, les Français ne redoutent plus un conflit classique. Si l’on demande d’où vient la menace, l’Algérie est citée en premier encore par 27 % des Français en 2001, le maximum ayant été atteint en 1975 avec 57 %. L’Irak vient en second, variant de 12 à 30 % selon la conjoncture internationale. Le Japon, qui paraissait menaçant à 34 % des Français en 1991, ne l’est plus que pour 8 % d’entre eux. Et, curieusement, en troisième, les États-Unis étaient déjà perçus comme menaçants pour « la France et ses intérêts dans le monde » par un cinquième des Français en 1992 (20 %), puis par un quart des Français en 2001 (24 %). Résultat corroboré par les réactions antiaméricaines qui ont suivi le déclenchement de la guerre contre l’Irak.
Confirmant cette attitude, aujourd’hui plus de réponses sont favorables à une alliance militaire européenne indépendante des États-Unis (33 %), contre une alliance Europe-États-Unis (29 %), alors qu’en 1997, le rapport était favorable aux États-Unis : 48 % contre 27 %. La création d’une force armée européenne est accueillie avec faveur par 80 % des réponses, mais, cependant, un quart des réponses sont favorables à « une défense nationale totalement indépendante », montrant bien que l’abandon total de la souveraineté militaire continue à préoccuper une minorité de citoyens. Selon un sondage IPSOS, les Français sont les plus nombreux (78 %), avec les Anglais (77 %), à penser que l’Europe devrait pouvoir agir sans l’appui des États-Unis, tandis que les Italiens et les Espagnols sont plus partagés (68 et 59 %).
Enfin, l’évolution la plus marquante est la diminution des « sans opinion », qui passe de 22 % en 1991 à moins de 1 % aujourd’hui : visiblement, les Français sont de plus en plus attentifs aux dangers qui les menacent et qui menacent la planète ; on comprend d’autant mieux qu’ils attachent un grand prix à leur système de défense. Il est remarquable que les Français soient, avec les Anglais, les plus nombreux (81 et 77 %) à penser que « les risques actuels pour la paix dans le monde justifient que les forces armées européennes disposent de la technologie et de l’équipement les plus modernes et les plus performants possible », tandis que les Italiens et les Espagnols sont en forte minorité (25 et 29 %) à penser que les risques actuels ne justifient plus un tel équipement. Les Allemands sont entre ces positions (Sondage IPSOS-EADS février 2002).
Pour parer à ces menaces, les trois quarts des Français font confiance à la force de dissuasion nucléaire mais, cependant, ce consensus s’érode lentement depuis dix ans et le pourcentage de ceux qui pensent que la France pourrait assurer sa défense sans force nucléaire a augmenté continûment de 26 % à 43 %. L’emploi des forces armées classiques paraît légitime à la grande majorité des citoyens, tant pour des causes humanitaires que pour assurer le respect du droit international et maintenir la paix dans une région du monde. L’accord est moins unanime pour aller à l’aide des Etats africains ou répondre à une agression économique (blocus pétrolier). Plus de 80 % des Français pensent que l’invasion du territoire national justifie de se battre au risque d’y laisser sa vie. L’accord est moins fort pour la défense des valeurs de notre société (75 %), ou se porter à l’aide des pays alliés européens (50 %) ou africains (35 %).
Pour l’essentiel, les Français pensent que la politique militaire du gouvernement est satisfaisante puisqu’ils sont, selon IPSOS, 53 % à penser que les crédits militaires doivent rester les mêmes ; les réponses favorables à une augmentation sont passés de 24 % en 2000 à 34 % en 2002, traduisant l’effet du 11 septembre. Augmentation analogue pour la moyenne européenne, de 27 à 37 %. Les Allemands ont été les plus choqués puisqu’ils sont passés de 19 à 42 %, tandis que les Anglais ont peu changé (de 42 à 45 %) ; en Italie, l’opinion s’est retournée : 41 % souhaitaient la diminution en 2000 et ils ne sont plus que 26 % en 2002.
Par ailleurs, la sophistication croissante des systèmes d’armes entraîne des coûts de plus en plus exorbitants pour la défense nationale, que le Parlement et le gouvernement ne sont pas disposés à honorer. Les Français ont une idée nette sur ce sujet : le moitié souhaite que le budget militaire reste le même, 22 % qu’il baisse et 21 % qu’il augmente (ce dernier chiffre marque une hausse nette depuis 1999 ; avant cette date il était stable entre 10 et 15 %) ; et seulement 8% n’ont pas d’opinion. Or, l’administration Bush augmente les crédits militaires, de telle sorte que l’écart s’accroît entre les moyens techniques de l’armée américaine et ceux des armées européennes, c’est-à-dire la France et la Grande-Bretagne, en attendant que l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne renoncent à leur tour à la conscription. C’est donc bien à la nation que la professionnalisation et la technicisation des armées posent des problèmes difficiles, et non aux militaires qui appliquent les directives de la politique gouvernementale.
Les trois quarts des Français pensent que la préparation d’un plan d’équipement des armées pour 2003-2008 est une bonne chose ; un tiers des Français pensent que la situation internationale rend nécessaire un effort supplémentaire de la France et ces derniers sont en augmentation de 32 % à 36 % entre 2000 et 2001. Les 18-24 ans et les plus de 65 ans sont nettement plus favorables à un effort supplémentaire (42% et 43 %) et les Parisiens sont les moins favorables (25 %). Les diplômés du supérieur sont nettement moins favorables (27 %) que les non-diplômés (43 %). Le RPR et le Front national sont favorables en majorité (54 et 52 %), les Verts les moins favorables (22 %). Pour les trois quarts des Français, les questions de défense doivent dépasser les clivages politiques. Et de même, les trois quarts des Français ont le sentiment que la sécurité de la France sera « bien assurée dans les dix années à venir ».
Malgré ces opinions favorables aux équipements modernes, les Français n’en sont pas moins très défavorables aux industries de l’armement. Le marchand de canons reste un personnage répugnant et cela de manière très stable : près de deux Français sur trois désapprouvent l’exportation d’armes. De même, les trois quarts des Français approuvent les différentes mesures prises par le gouvernement dans sa politique de défense, notamment la création d’une journée « d’appel de préparation à la défense ».
Reste le grand problème du rapport entre les valeurs héroïques traditionnelles du soldat et l’évolution du système de valeurs dominant des Français. Des études récentes ont montré qu’on ne peut plus opposer des systèmes de valeurs et des idéologies contrastés comme il en existait autrefois ; les Français partagent une grande configuration idéologique commune ; on peut distinguer des accents différents, mais sur des éléments particuliers (Lemel et Bréchon, 2002). Or, par rapport à ce consensus, les valeurs militaires traditionnelles sont en rupture visible : l’autorité, la discipline, la vocation, le dévouement et, surtout, le rapport à la mort. Pour autant, l’héroïsme n’a pas perdu sa valeur de modèle, et la prouesse demeure exaltée, notamment chez les sportifs. En ce sens, le baroudeur, incarné par le parachutiste, est un modèle qui conserve son aura.
Les différences d’opinion sont faibles entre les catégories de population. Curieusement, dans l’agglomération parisienne, on trouve les scores les plus faibles d’intérêt pour la chose militaire et dans les villes moyennes (20 000 à 100 000 habitants), les scores les plus élevés. Les différences faibles entre les catégories socioprofessionnelles sont plus marquées par le niveau de diplôme : un diplômé de l’enseignement supérieur est peu favorable à l’armée. L’avancée dans l’âge a toujours été favorable à l’armée, mais on note un intérêt nouveau dans la génération des 18-30 ans ; ce qui correspond à un retour des valeurs d’autorité et de règles qui est apparu nettement dans les enquêtes européennes sur les valeurs. Selon Etienne Schweisguth : « Dans la période immédiatement postérieure à mai 1968, la référence à l’autorité évoquait pour beaucoup l’autorité subie qui exigeait le respect inconditionnel dû aux supérieurs et le respect de l’ordre ancien dans le domaine des mœurs. Aujourd’hui, le changement des mœurs est acquis et l’exercice rigide de l’autorité est en déclin. On peut donc penser que nombreuses sont les personnes interrogées qui ont répondu en pensant non pas à l’autorité qui s’exerce sur elles, mais l’autorité qu’il est nécessaire d’exercer sur les autres pour assurer l’ordre en réaction à la montée des diverses violences, incivilités et délinquances […] Pour les Français, en particulier pour les plus jeunes, la liberté privée n’apparaît plus contradictoire avec l’ordre public. Le changement est même apparu dans l’honnêteté dans les rapports financiers entre l’État et les citoyens […] La question reste ouverte de savoir si la demande de règles et d’autorité que l’on enregistre actuellement traduit une évolution à long terme de la culture française » (Schweisguth in Bréchon, 2000).
Par ailleurs, le consensus sur un fonds commun de valeurs va de pair avec une tolérance de plus en plus forte à l’égard des différences, et même un respect pour ces différences. Par cela les militaires ne sont pas invités à se fondre dans le fonds majoritaire, au contraire, ils sont les bienvenus en cultivant leurs différences.
La transformation du métier, qui est peu révélée par les questionnaires analysés ici, rapprochent la fonction militaire d’une tendance forte et en croissance, favorable à la fraternité humanitaire sous toutes ses formes. Le rôle du défenseur de la paix et le protecteur du faible, rôle traditionnel du chevalier, répond parfaitement à cette attente et explique sans doute une partie de l’augmentation des jugements favorables aux militaires dans les années récentes. L’image du général Morillon, opposée à celle de Mladic, donne un nouveau visage au soldat. Par ailleurs les études ont montré un retour net des opinions favorables à l’autorité et à la règle, qui ne sont plus perçues comme des impératifs, ne sont plus imposées par des magistères sociaux, qui brident l’indépendance de chacun, mais, au contraire, comme des conditions collectives nécessaires qui assurent le respect de son indépendance (Swcheisguth, in Bréchon, 2002). L’armée est clairement perçue comme une institution qui assure le maintien de l’ordre et d’une sécurité qui sont la condition de la liberté de chacun.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·   Lemel, Yannick, 2000, « À la recherche des systèmes de valeurs des Français » in Pierre Bréchon (dir.), Les valeurs des Français, Paris, Armand Colin, pp. 217-238.
·   Mendras, Henri, 2002, « À la recherche d’une souveraineté perdue », in La France que je vois, Paris, Autrement, pp. 136-149.
·   Saint Macary, Pierre, 1980, « Vivre l’arme au pied », in Henri Mendras (dir.), La Sagesse et le désordre, Paris, Gallimard, pp. 195-218.
·   Schweisguth, Etienne, 2000, « Liberté, autorité et civisme, trente ans après mai 68 » in Pierre Bréchon (dir.), Les valeurs des Français, Paris, Armand Colin, pp. 157-178.
·   Ministère de la Défense, 2002, « 10 ans de sondages : les Français et la défense », Analyses et références, novembre.
 
NOTES
 
[1] Je remercie Pascal Vennesson, directeur du Centre des sciences sociales de la Défense, de m’avoir autorisé à utiliser ces résultats dont certains ont été publiés (ministère de la Défense, 2002).
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