2003
Revue de l’OFCE
Chronique de sociologie
Les 6-14 ans et les équipements culturels
Des pratiques encadrées à la construction des goûts
[*]
Sylvie Octobre
Ministère de la Culture et de la CommunicationDépartement des Études et de la Prospective
Dans le cadre de son programme « Publics et pratiques culturelles », le Département des études et de la prospective du ministère de la Culture et de la communication réalise régulièrement des enquêtes auprès des Français. Ces enquêtes ont permis d’explorer les pratiques des adolescents et des jeunes adultes (Patureau, 1992), de confirmer l’existence d’un « univers culturel » (Donnat, 1994)
[1] propre aux jeunes.
Degré de familiarité des jeunes avec les équipements culturels
Le niveau de connaissance des équipements culturels des 6-14 ans — le fait « d’avoir fréquenté au cours de sa vie » un équipement culturel — est remarquablement élevé : 98,5 % des enfants ont effectué au moins une sortie culturelle au cours de leur vie (musée, monument, concert, théâtre, spectacle), 96,5 % ont fréquenté un cinéma et 92 % une bibliothèque.
Le terme de « sortie culturelle » recouvre des pratiques variées. Le pôle du patrimoine est le plus connu (91 % des enfants sont allés dans un musée, 86,5 % dans un monument ou un château). À l’exception des spectacles enfantins, qui bénéficient d’une large audience (87 % des moins de 15 ans sont déjà allés au cirque, 77,5 % voir un spectacle de marionnettes), le pôle du spectacle vivant connaît une diffusion plus restreinte et concerne seulement un enfant sur deux en moyenne (53,5 % pour le théâtre, 47 % pour la danse). On note un fort clivage interne entre type de concerts : les concerts de chanteur, de groupe ont attiré deux fois plus de jeunes que les concerts de musique classique (38,5 % contre 19 %).
La connaissance de ces équipements semble se diffuser au fil des générations. Les moins de 15 ans connaissent presque tous les équipement culturels, plus que l’ensemble de la population. Ce mouvement s’est accéléré puisque presque tous les taux de fréquentation cumulée des moins de 15 ans dépassent ceux de leurs aînés immédiats, les 15-19 ans (de 6 à 17 points). On note un mince effet retard pour le théâtre, qui semble être découvert plus tard, au cours de la « grande » adolescence, et un écart plus important en ce qui concerne la fréquentation des concerts classiques, pratique rare et plus tardive, encore que les moins de 15 ans semblent plus familiers que leurs aînés immédiats. La musique classique sortirait-elle de la niche dans laquelle la désaffection des jeunes générations l’avait plongée (Donnat, 1998) ? Ou cet intérêt n’est-il que transitoire ?
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Sont allés au cours de leur vie…
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Moins de 15 ans (source PCJ 02)
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Plus de 15 ans (source PCF 97)
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Dont 15-19 ans (source PCF 97)
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Cinéma
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96,5
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95 %
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96,5
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Bibliothèque
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92 %
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—
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—
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Musée
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91 %
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78 %
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85 %
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Monument
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86,5 %
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71,5 %
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68,5 %
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Théâtre
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53,5 %
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57 %
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56,5 %
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Concert de musique classique
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19 %
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28,5 %
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11 %
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Concert de groupe, de chanteur
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38,5 %
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29,5 %
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29 %
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Spectacle de cirque
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87 %
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77,5 %
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72 %
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Spectacle de danse
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47 %
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32 %
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30 %
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Spectacle de marionnettes
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77,5 %
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—
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—
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Spectacle de rue
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70 %
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53 %
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53,5 %
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La « fréquentation actualisée » des jeunes est également remarquablement élevée : depuis la rentrée scolaire, 64 % sont allés au cinéma, 50 % ont effectué une sortie culturelle et 41 % sont allés dans une bibliothèque en un trimestre. Les moins de 15 ans fréquentent plus les cinémas et les bibliothèques en un trimestre que le reste de la population française en une année.
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Sont allés… (en %)
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Moins de 15 ans (source PCJ 02) Depuis la rentrée scolaire (un trimestre)
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Plus de 15 ans (source PCF 97) 12 derniers mois
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Dont 15-19 ans (source PCF 97) 12 derniers mois
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Cinéma
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64
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49
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87
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Bibliothèque
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41
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31
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63
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Sortie culturelle
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50
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69
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80
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Les rythmes de fréquentation des équipements varient fortement entre sorties « courantes » et sorties « rares », ce qui reflète la logique de l’offre culturelle. Le cinéma est un équipement familier pour de nombreux jeunes tandis que la fréquentation de la bibliothèque est plus rare et a un rythme plus faible, avec une opposition forte entre non pratiquants et pratiquants très familiers. Enfin, les sorties culturelles traditionnelles, à la fois par leur caractère de sortie et leur caractère culturel, s’inscrivent dans le temps de manière exceptionnelle : la plupart des enfants ont approché les musées, les monuments, les lieux de spectacle et les concerts 1 à 2 fois dans leur vie (respectivement 35 %, 39 %, 35,5 % et 33,5 %).
Ainsi, le rythme de fréquentation d’un passionné de musées, de monuments, de lieux de spectacle ou de concerts — y être allé 5 fois ou plus dans sa vie (respectivement 25 %, 17 %, 22 % et 8 %) —correspond au bas de la tranche inférieure de fréquentation du cinéma (35 % y sont allés de 1 à 9 fois au cours de leur vie).
Pour approcher les jugements de goûts portés par les enfants sur leurs pratiques, on a demandé aux CM2-3e de dire quel était leur degré d’attachement à la fréquentation des équipements culturels qu’ils connaissaient. En mêlant description objective des pratiques et prise en compte des goûts, on distinguera alors trois temps de la fréquentation des équipements culturels, qui correspondent aux transitions entre sphère enfantine et sphère adolescente et à la prise croissante d’autonomie.
— À l’entrée en CP, la plupart des enfants ont déjà été sensibilisés aux équipements culturels. Les taux de fréquentation cumulée sont élevés : 5 sorties ont déjà attiré plus de 75 % des enfants de CP au cours de leur vie, au rang desquelles le cinéma (90,5 %) et la bibliothèque (81 %). Le pôle du spectacle vivant est surtout occupé par les spectacles pour enfant (cirque, 87 % marionnettes 80 %), les autres formes de spectacles étant connues d’un faible nombre d’élèves de CP (théâtre 37,5 %, concert classique 15,5 %, concert de groupe 23,5 %, danse 33,5 %) à l’exception des spectacles de rue que 6 enfants sur 10 connaissent dès cet âge. Le pôle du patrimoine est également largement connu, qu’il s’agisse des musées (75 %) ou des monuments (70 %).
L’agenda des loisirs des élèves de CP privilégie le cinéma (58 %) et les sorties culturelles (57,5 %) devant la bibliothèque (37 %). Outre le fait que les faibles capacités de lecture expliquent quasi naturellement la faible attraction de la bibliothèque, le rapprochement entre cinéma et sortie culturelle met en évidence l’importance du caractère de « sortie » et de sociabilité, le plus souvent familiale à cet âge.
— Durant le primaire, le niveau de connaissance des équipement culturels augmente en raison de la superposition des occasions de fréquentation – familiales, scolaires, notamment pour les bibliothèques (+ 12,5 points), les musées et les monuments (+ 18 points chacun), la danse (+ 10 points). On y lit clairement la trace de l’incitation scolaire : les sorties patrimoniales sont particulièrement développées dans les premières années du primaire. Quant au bon score de la danse, peut-être est-il à mettre en relation avec la part des enfants la pratiquant du CP au CM2 (10 % de enfants environ font de la danse).
— En CM2, une double évolution s’opère : d’une part, l’autonomie des enfants a crû avec l’âge, notamment en matière de choix de contenus et de sorties ; d’autre part, ces derniers ont incorporé les valeurs de la culture scolaire. On en voit la trace dans l’agenda de leurs sorties : le premier poste de sortie reste le cinéma, qui progresse (63 %). L’attractivité de la bibliothèque augmente parallèlement au passage des classes pour devenir le second poste de fréquentation (45 %). La bibliothèque semble alors être à la fois un lieu de prolongation de l’école, de rentabilisation et d’investissement scolaires mais également de loisir : en cas de frustration de pratique, 62,5 % des élèves de CM2 déclarent que la bibliothèque leur manquerait, soit plus que le manque généré par la frustration de sortie au cinéma (48 %).
L’attitude générale à l’égard des autres équipements culturels est positive : 81 % des élèves de CM2 aiment les musées, 84,5 % les monuments, 90 % les concerts et 85 % les spectacles, et cet attachement semble prononcé, notamment pour les musées : la part de ceux qui aiment beaucoup ces équipements est respectivement de 51 %, 38,5 %, 37 % et 38,5 %. Mais cette attitude ne se traduit pas dans le niveau de fréquentation actualisée, qui baisse de 13 points : 44,5 % des CM2 ont effectué une sortie culturelle. Le désencadrement progressif des sorties culturelles est défavorable à ces équipements culturels et n’est pas enrayé par la bonne image de ces établissements, soit qu’étant suffisamment autonomes pour les fréquenter hors de toute contrainte familiale ou scolaire, les CM2 n’en aient pas envie, soit qu’ils ne soient pas suffisamment autonomes pour fréquenter seuls certains équipements culturels, notamment ceux dont les prestation sont nocturnes.
— Les années « collège » sont marquées par une prise de distance progressive par rapport à la culture scolaire.
La bibliothèque quitte peu à peu le champ des préférences des adolescents : la fréquentation actualisée ainsi que l’attachement à cette fréquentation baissent de 15 et 10 points pour s’établir respectivement à 30 % et 51 %.
— Les années collège sont également celles au cours desquelles les jeunes adolescents affirment leur identité face aux parents et cherchent des domaines où matérialiser cette affirmation de soi. Le cinéma devient le lieu privilégié d’expression des goûts et d’autonomisation des choix et accueille 76 % des enfants de 3e (soit 13 points de plus qu’en CM2). Cette augmentation est surtout due à une augmentation de la part des spectateurs réguliers ou assidus : la part de ceux qui y sont allés 3 fois et plus augmente de 15 points. Mais il n’est pas pour autant l’équipement le plus important dans la constitution d’une identité jeune, puisque le sentiment de manque généré en cas de frustration de pratique augmente peu (50,5 %, soit + 2,5 points).
Les sorties culturelles sont toujours effectuées par 44,5 % des adolescents en 3e. Le goût pour les musées et les monuments baisse de 4 et 2 points, diminution largement imputable aux forts amateurs (la part de ceux qui aiment beaucoup chute respectivement de 17 et 19 points) ; tandis que le goût pour le concert augmente de 6 points et que la part des grands amateurs s’élève de 17 points. La connaissance du théâtre progresse rapidement avec le passage au collège : il faut sans doute y voir les effets conjugués de la spécialisation de l’enseignement et de certaines activités périscolaires, mais également celui du développement des sorties nocturnes. Pour les concerts de groupe ou de chant, la 3e, classe transitoire dans laquelle certains des « habitus » lycéens sont incorporés, favorise le développement des pratiques de sorties « jeunes ».
Le jeu des influences : famille, école, copains
Le comportement des moins de 15 ans est donc largement défini par les instances de socialisation auxquelles ils sont confrontés : famille, école, groupe des pairs. Le jeu croisé des influences détermine la position des équipements culturels par rapport à l’univers culturel des jeunes, dans un continuum de représentations qui irait de l’équipement perçu comme para-scolaire à l’équipement « jeune ». On peut en trouver deux indicateurs : l’accompagnement des pratiques d’une part et le lien entre pratiques des parents et pratiques des enfants d’autre part.
La dimension d’accompagnement est prédominante dans la fréquentation des équipements culturels : dans 9 cas sur 10, leur fréquentation se fait à plusieurs (à l’exception de la bibliothèque qui développe une fréquentation solitaire, liée aux caractéristiques intrinsèques de la lecture). Ce phénomène est évidemment lié à l’âge, notamment parce que les enfants dépendent d’adultes pour leur mobilité. La nature de cet encadrement — pratique familiale, scolaire ou de sociabilité jeune — renseigne sur l’inscription symbolique des pratiques et explique l’évolution de la fréquentation dans le temps.
— Dans le cinéma, l’avancée en âge est marquée par un déplacement de l’accompagnement parental (1/3 des enfants vont au cinéma avec la mère et 1/4 avec le père en CM2) et intra-fratrie (1/3 des enfants y vont avec les frères et sœurs) vers le développement d’une sociabilité jeune : dès la 6e le poids de l’accompagnement des camarades de classe (44 %) dépasse celui des parents (40 % la mère et 35 % le père). Cet écart se creuse au fil de l’avancée en âge : en 3e, 70 % des adolescents vont au cinéma entre copains.
— La pratique de la bibliothèque est largement
liée à l’école, non seulement à ses valeurs — la lecture — mais également à ses modes de fonctionnement, et ce, de manière croissante au fil des âges. Il s’agit de la pratique la plus sensible au niveau scolaire de l’enfant : la probabilité de fréquenter une bibliothèque augmente de 7 points pour les enfants ayant sauté une classe et diminue de 10 points pour les enfants ayant redoublé. Les lieux de fréquentation ancrent cette pratique dans le champ scolaire : la bibliothèque la plus fréquentée est celle de l’école (82,5 %), suivie de la bibliothèque municipale (67 %)
[2]. Cet ancrage scolaire est renforcé par les usages les plus fréquents des bibliothèques : dans près d’un tiers des cas, les adolescents vont à la bibliothèque pour faire leurs devoirs, et pour près de 60 % pour faire des recherches en rapport avec l’école, tendance qui s’accentue avec l’avancée en âge à mesure que la pression scolaire s’accroît. L’accompagnement parental, deux fois plus pris en charge par les mères, est caractéristique des plus jeunes. Si la pratique de lecture favorise « naturellement » le développement d’une fréquentation solitaire des bibliothèques (plus de la moitié de la fréquentation dès la 6
e), une sociabilité jeune s’établit néanmoins durant les années collège (plus de la moitié de la fréquentation se fait entre copains) correspondant au développement d’un nouvel usage des bibliothèques, pour lequel le travail d’équipe sur les exercices scolaires sert d’alibi.
— Les musées et les monuments bénéficient des incitations conjuguées de l’environnement familial et de l’environnement scolaire. Le musée est l’équipement qui bénéficie le plus des efforts de sensibilisation de l’école : 75 % des enfants sont allés au musée dans le cadre scolaire. Par ailleurs, il est caractérisé par une forte dimension familiale (parental : 68% des enfants y vont avec la mère, 60 % avec le père, et fraternel : 55,5 % avec les frères et sœurs). Dans les monuments, c’est l’accompagnement familial qui prévaut, à la fois parental (75 % pour la mère et 70 % pour le père) et fraternel (63,5 % avec les frères et sœurs), complété par les efforts importants de l’école (61,5 % des enfants sont allés dans un monument dans le cadre scolaire).
— Dans les lieux de concerts, l’incitation familiale est complétée, mais pas remise en cause, au fil de l’avancée en âge, par la sociabilité jeune : les mères sont présentes dans 53 % des cas, les frères et sœurs dans 57,5 % et les pères dans 65 %. La présence des copains est multipliée par plus de 2 de la fin du primaire à la fin du collège et atteint 58,5 % des cas en 3e. Le rôle des frères et sœurs se situe à l’articulation entre modèle parental et modèle jeune : ils partagent avec les premiers l’inscription familiale et avec les seconds les caractéristiques de classes d’âge. En 3e, c’est la sociabilité intra-fratrie est la plus courante dans le fréquentation des concerts (62 %).
— Dans les lieux de spectacles, les trois types d’incitation se conjuguent. La prédominance reste à l’entourage familial (80 % la mère, 71 % les frères et sœurs et 69 % le père), qui est complétée par une incitation scolaire (50,2 %) stable durant tout le collège, tandis qu’une sociabilité jeune spécifique se développe (son poids double de la fin du primaire à la fin du collège pour atteindre un niveau supérieur à l’incitation scolaire 54 %).
La présence du cinéma, des lieux de concerts et lieux de spectacle, dans les pratiques favorites des jeunes s’explique par le développement d’une sociabilité juvénile autour de leur fréquentation. Mais cette explication ne serait pas suffisante à expliquer l’attachement que les jeunes y portent. C’est sans doute que la fréquentation de ces lieux véhicule un rapport au monde des adultes, et notamment à celui des parents, de l’ordre de la distanciation et de l’affirmation d’une identité.
Autrement dit, les jeunes affirment-ils leur différence par rapport à leurs parents dans leur rapport aux équipements culturels, notamment les cinémas, lieux de concerts et de spectacles ?
On peut esquisser une typologie des équipements culturels en fonction de la statique ou de la dynamique intergénérationnelle de leur fréquentation :
— Les équipements culturels caractérisés par une
reproduction de pratiques parentales : le cinéma (54% de taux de reproduction positive et 17 % de diffusion positive
[3]), les musées (52 % et 28,5 %) et les monuments (53,5 % et 28 %). La fréquentation de ces équipements bénéficie des incitations, modèles ou accompagnement parentaux, mais parvient également à ne pas en être totalement dépendante, ce qui lui permet, grâce aux incitations réalisées dans d’autres instances de socialisation, comme l’école et le groupe des pairs, de conquérir des publics jeunes.
— Les équipements caractérisés par une attraction de publics nouveaux : c’est le cas des concerts (respectivement 38 % et 27 %). On en trouve une explication dans les effets de générations qui caractérisent la fréquentation des concerts. Les jeunes sont attirés par ce type de manifestations, qu’ils aient été sensibilisés dans l’environnement familial ou pas (27,5 % et 11,5 %) alors que le taux de diffusion de la pratique chez leurs parents est encore assez bas (34 %). Par ailleurs, des effets d’âges jouent, qui font que certains enfants, exposés à la pratique parentale, ne développent pas (encore) une pratique (11,5 %).
— Les équipements caractérisés par la reproduction de la non pratique : la bibliothèque a du mal à intégrer les foyers dans lesquels les parents ne la fréquentent pas, et ce, même si la bonne volonté à l’égard de la lecture est largement répandue : 80 % des mères et 65 % des pères déclarent inciter leur enfant à lire. La dynamique de la fréquentation provient autant de l’attraction de publics nouveaux que de la perte de publics exposés à la pratique parentale (17,5 % et 18,5 %).
— Les équipements caractérisés par une
forte dynamique, par attraction de publics nouveaux : c’est le cas du théâtre et du spectacle (62 % et 49,5 %). Par ailleurs, la sensibilisation des enfants dans la sphère familiale permet la transmission de la pratique (31% et 33,5 %). Les publics sensibilisés qui se « perdent » sont rares (3,5 % et 5,5 %) : il faut sans doute y lire le succès des formes de spectacles adaptés aux enfants, qui font qu’à la différence du concert, l’effet de retard dû au jeune âge se sent peu. Peut-être faut-il également imputer cette attraction de publics nouveaux aux effets de l’école qui permet à des jeunes non exposés dans leur milieu d’origine à ce type de pratique de la découvrir
[4].
Ceci confirme la robustesse du schéma explicatif de reproduction sociale des habitus culturels tout en cernant la place du changement culturel à l’œuvre dans la fréquentation intergénérationnelle des équipements culturels.
Les différenciations sexuées des pratiques et des goûts
Des différences sexuées marquent la fréquentation des équipements culturels. De manière générale, les filles ont accumulé une expérience des équipements culturels plus éclectique que les garçons. Cette tendance s’amorce dès le primaire (1 fille sur 3 a fréquenté au cours de sa vie au moins 7 des 10 types de sorties culturelles proposées versus 29 % pour les garçons) et s’accentue au collège (plus de la moitié des filles en a fréquenté au moins 7 versus 39,5 % pour les garçons).
Pour expliquer plus avant ces différences, il faut sans doute distinguer plusieurs registres d’influence du « genre » : celui des modèles éducatifs, celui des goûts sexués, celui de la construction des identités, tous trois largement imbriqués.
— On peut saisir la spécificité du « modèle éducatif » des filles par l’observation du rapport des petites filles aux équipements culturels avant les effets de la scolarisation. À l’entrée en CP, les filles sont caractérisées par une socialisation plus précoce et plus massive aux équipements culturels, notamment aux plus représentatifs de la culture dite « légitime ». Elles ont pour chaque équipement culturel une expérience cumulée plus importante que les garçons. Les écarts sont faibles — moins de 5 points — pour la fréquentation des musées, des bibliothèques, des concerts. Ils augmentent — entre 5 et 10 points — pour le cinéma, le cirque et les spectacle de rue et sont maximum pour la fréquentation des monuments et des spectacles de danse (plus de 20 points). Par ailleurs, les filles se distinguent de leurs camarades masculins par une pratique plus importante : de 14 points supérieure pour la bibliothèque, de 13,5 % pour les sorties culturelles et de 9,5 points pour le cinéma. À cet âge, il s’agit probablement bien plus de « sexuarisation » des normes éducatives parentales que de goûts sexués.
La scolarisation atténue les différenciations liées à la connaissance des équipements puisque l’effet de diffusion joué par les activités scolaires concerne de la même manière tous les élèves quel que soit leur sexe. On note cependant que les filles restent durablement plus précoces dans le pôle « concerts et danse » qu’elles découvrent en primaire (de 7,5 à 10 points de plus que les garçons) et investissent au collège (de 17 à 31 points de plus). Par ailleurs, l’école ne parvient pas à atténuer les différences des rythmes de fréquentation selon le sexe, toujours favorables aux filles
— Mais la fréquentation des équipements culturels est également marquée par le caractère sexué de la construction des identités, tant au sein de la famille qu’entre pairs. L’identité de la fille se construit plus que celle des garçons dans les relations d’échange et de communication, et dans l’intersubjectivité (Irigay, 1990). Ainsi, les filles se construisent dans la relation à la mère, au-delà de la relation purement éducative. Avec l’avancée en âge, les filles maintiennent plus que les garçons un niveau de fréquentation familial élevé, marqué par une polarisation sexuée intra-familiale croissante qui n’est pas doublée par celle, symétrique, qui relierait le père à son fils. En 3e, les filles vont plus avec leur mère au concert (+ 16 points), au cinéma (+ 11 points), à la bibliothèque (+ 10 points), au spectacle (+ 7 points) dans les monuments (+ 6 points). Et ces mères ont un niveau d’investissement dans la vie culturelle supérieur aux pères. Les filles sont donc plus proches des lieux de la vie culturelle. Par ailleurs, les filles développent plus tôt que les garçons un goût de la sociabilité. Dès le CM2, le poids de la sociabilité juvénile est supérieure de 3 points (musée, spectacle) à 15 points (bibliothèque) chez les filles et ce trait s’accentue jusqu’en 3e, avec des écarts de 13,5 à 29 points, dans l’ensemble des équipements culturels, à l’exception du cinéma. Ainsi, les modalités de construction de l’identité féminine favorisent la fréquentation des équipements culturels par les filles.
— Les deux premiers points s’imbriquent dans la construction des goûts des filles. Les filles déclarent un attachement plus important que les garçons à la fréquentation de tous les équipements culturels. Elles sont plus fidèles aux formes de la culture légitime que les garçons sont plus précoces à remettre en cause. Elles ne commencent à délaisser les bibliothèques, tant en termes d’inscription que de fréquentation actualisée, qu’en 4e, c’est-à-dire deux ans plus tard que les garçons. Et celles qui continuent de fréquenter les bibliothèques se déclarent nettement plus attachées à cette pratique que leurs homologues masculins (19 points de plus en 3e). Ce goût des filles pour la bibliothèque — et la pratique qui la sous-tend, la lecture — se double d’un rejet par les garçons d’une activité devenue « féminine » : terrain occupé majoritairement par les filles, face à des médiateurs majoritairement femmes (les bibliothécaires), et des prescripteurs femmes (les institutrices et enseignantes). Ensuite, les filles font part d’un attachement particulier et croissant au domaine du spectacle (9 points de plus que les garçons en CM2, 18 points en 3e).
Traiter de la fréquentation des équipements culturels par les moins de 15 ans requiert donc un éclaircissement sémantique des objectifs de sensibilisation aux équipements culturels : s’agit-il de conférer aux enfants un « bagage culturel minimum obligatoire » qui s’accroît indéniablement au fil des générations ? De moins en moins de Français sont exclus des équipements culturels, grâce aux progrès de la scolarisation, de la diffusion sociale des pratiques culturelles. En revanche, la prise en compte des spécificités d’âges des moins de 15 ans est relativement faible, comme l’atteste le désengagement progressif des jeunes des équipements culturels traditionnels dès lors qu’ils gagnent en autonomie de décision. Ce qui implique de poser trois questions.
— Existe-t-il aujourd’hui dans les équipements culturels de la culture légitime, lieux de patrimoine et de spectacle, une médiation adaptée, spécifiquement culturelle (donc différente de la médiation scolaire) ? Certains équipements sont marqués du sceau de la culture scolaire et risquent de se voir délaissés par les jeunes, dès lors que le rejet des valeurs scolaires, ou la prise de distance par rapport à elles, sera synonyme d’éloignement des lieux de sa diffusion. La question se pose de manière différente dans deux équipements : les bibliothèques et les musées.
— La sensibilisation à certains autres équipements est entièrement laissée à l’initiative parentale et au développement d’une sociabilité « jeune » qui vient s’y substituer progressivement : c’est le cas du cinéma et des concerts. Est-ce par pragmatisme : parce que l’on sait par ailleurs que le public du cinéma et des concerts est majoritairement le fait de jeunes adultes, population que viendront « naturellement » bientôt rejoindre ceux qui ont actuellement moins de 15 ans ? Ou par idéologie : la faiblesse des actions en matière de cinéma à l’école doit-elle laisser penser que la constitution d’une « culture cinématographique » des jeunes Français est moins à l’ordre du jour que la connaissance du patrimoine muséal, et plus largement, qu’une « éducation aux médias » n’est pas nécessaire (Jacquinot, 2002) ?
— Enfin, comment faire bénéficier les équipements culturels de la dynamique de fréquentation jeune drainée par les nouvelles formes d’expression, comme le spectacle de rue, qui se développent par nature hors de ces structures institutionnelles ?
·
Donnat O., 1994 : Les Français face à la culture : de l’exclusion à l’ecclectisme, Paris, La Découverte, p 239.
·
Donnat O., 1998 : Les pratiques culturelles des Français, enquête 1997, Ministère de la culture et de la communication/Département des études et de la prospective, Paris, La Documentation Française.
·
Jacquinot G. (dir), 2002 : Les jeunes et les médias, Paris, GRREM, L’Harmattan, coll. « Débats Jeunesse ».
·
Irigay L., 1990 : Je, Tu, Nous, Paris, Grasset.
·
Patureau F., 1992, Les pratiques culturelles des jeunes : les 15-24 ans à partir des enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, ministère de la Culture, de la Communication et des grands travaux/ Département des études et de la prospective, Paris.
[*]
Cet article présente partiellement la communication de l’auteur au colloque organisé par le ministère de la Culture et de la Communication, Département des études et de la prospective : « Les Publics : politiques publiques et équipements culturels », organisé en partenariat avec Sciences Po au Louvre les 28-29-30 novembre dernier. Il sera publié
in extenso dans une publication à paraître aux Presses de Sciences Po.
[1]
L’univers culturel peut être défini comme un « ensemble de connaissances, de goûts, et de comportements culturels suffisamment homogènes et stables pour caractériser le rapport à la culture de certaines catégories de population ». Ce qu’on désigne souvent sous le terme de « culture jeune » est en réalité l’univers culturel des grands adolescents (15-19), qui peut se prolonger plus ou moins longtemps en fonction des rythmes et des formes d’insertion professionnelle et familiale. Car les comportements et les goûts culturels qui caractérisent le mieux les jeunes en regard de leurs aînés se retrouvent à l’état le plus « pur » chez les adolescents, en raison d’une plus grande homogénéité de leurs conditions de vie (scolarité et cohabitation chez les parents pour la grande majorité).
[2]
Ce qui explique que moins de 2 enfants sur 5 soient inscrits dans une bibliothèque.
[3]
On appellera « diffusion positive » la part des pratiques des enfants qui ne sont pas liées à celles de leurs parents, ce qui correspond à un effet d’apparition intergénérationnel des pratiques. Le score de diffusion positive relativement faible du cinéma s’explique par le faible nombre d’adultes n’ayant pas fréquenté un cinéma au cours des 12 derniers mois : dans 67,5 % des cas, au moins l’un des deux parents est allé au moins une fois au cinéma (versus 59 % pour le patrimoine musées et monuments, 23,5 % pour le théâtre, 34 % pour les concerts, 42 % pour la bibliothèque, 37,5 pour le spectacle).
[4]
Rappelons par ailleurs qu’il s’agit de pratiques rares chez les parents : dans 23,5 % des familles, l’un des parents au moins est allé au théâtre et dans 37,5 % voir un spectacle.