2004
Revue de l’OFCE
Dossier : Réformer la Prime pour l’emploi ?
Réformer la Prime pour l’emploi ?
Où en est-on du reprofilage des prélèvements obligatoires pour les bas et moyens salaires ?
[*]
François Legendre
ERUDITE, Université Paris-XII, et CNAF
Jean-Paul Lorgnet
Ronan Mahieu
CNAF
Florence Thibault
CNAF et CEPN, Université Paris-XIII
Depuis le début des années 1990, quatre évolutions marquantes ont sensiblement affecté le profil, en fonction du coût du travail, des prélèvements obligatoires qui pèsent sur les bas et moyens salaires. Tout d’abord, la mise en place (et ses développements) des allègements de cotisations sociales patronales sur les bas salaires ; en deuxième lieu, la montée en charge de la Contribution sociale généralisée ; ensuite, les différentes réformes de l’Impôt sur le revenu ; enfin, l’instauration puis l’extension de la Prime pour l’emploi. L’étude a pour objectif d’examiner les effets de composition qui résultent de l’enchevêtrement de ces quatre évolutions, avec deux motivations premières. D’un côté, étudier la progressivité d’ensemble des prélèvements obligatoires ; de l’autre côté, repérer, éventuellement, des plages de salaires pour lesquelles les taux marginaux seraient très élevés. L’exercice isole trois années : 1992, la dernière année de l’ « ancien système » ; 1998, une année intermédiaire après la stabilisation du premier dispositif des allègements de charges sur les bas salaires mais avant la mise en place de la Prime pour l’emploi ; 2003, l’année terminale en supposant que le nouveau régime des allègements de cotisations sociales (ceux dits « Fillon » ) ait atteint son terme. L’exercice est conduit à partir des barèmes sociaux et fiscaux pour un seul cas-type : un célibataire sans enfant. Quatre conclusions se dégagent de cette étude. En premier lieu, un reprofilage des prélèvements obligatoires sur les bas et moyens salaires a bien eu lieu ; en deuxième lieu, le nouveau régime des allègements de cotisations pérennise ce reprofilage ; ensuite, ce nouveau profil est obtenu par une hausse des taux marginaux sur les rémunérations supérieures au salaire minimum à temps complet, mais la progressivité semble organisée de manière régulière ; enfin, cette progressivité est assurée conjointement par les trois instruments que sont les allègements de cotisations, la Prime pour l’emploi et l’Impôt sur le revenu.
The income profile of taxes has endured dramatic changes since the beginning of the 1990’s: they result from the creation and deepening of employers’ payroll tax cuts for low wages, the increasing weight of the CSG — a flat-rate rate tax on all sources of income —, the different reforms of the income tax and at last the creation of the PPE, an earned-income tax credit for low hourly wages. We here simulate the overall impact of these reforms by computing average and marginal tax rates for different levels of wages at three dates: 1992, 1998 and 2003. This exercise points out the magnitude of the decrease of tax rates on low-income people, the regular shape of tax rates in 2003 and the slight increase in marginal rates for people earning more than the full-time minimum wage.
Depuis le début des années 1990, en moins de quinze ans, les prélèvements obligatoires qui pèsent sur les bas et moyens salaires ont été profondément rénovés. Les allègements de cotisations patronales sur les bas salaires, qui ont connu de nombreuses évolutions — en relation avec les allègements au titre de la réduction du temps de travail —, devraient être pérennisés par la loi dite « Fillon » qui prévoit leur approfondissement et leur élargissement. Dans le même temps, on a observé la montée en charge de la Contribution sociale généralisée — CSG —, sous la forme notamment d’un transfert d’une grande partie des cotisations salariales d’assurance-maladie vers de la CSG dans le but d’élargir l’assiette du financement de la Sécurité sociale. L’Impôt sur le revenu a fait l’objet de nombreuses réformes : suppression des minorations, modification du mécanisme de la décote, réduction du nombre de tranches et baisse des taux d’imposition du barème. Enfin, les pouvoirs publics ont mis en place, puis étendu à deux reprises, un dispositif d’impôt négatif : la Prime pour l’emploi.
Cette étude a pour simple objectif d’examiner les effets de composition qui résultent de l’enchevêtrement de ces quatre évolutions, avec deux motivations premières. D’un côté, nous voulons étudier la progressivité d’ensemble des prélèvements obligatoires ; de l’autre côté, nous voulons repérer, éventuellement, des plages de salaires pour lesquelles les taux marginaux seraient très élevés. Ces hauts taux marginaux, d’une part, rendraient particulièrement coûteuses les augmentations de revenus disponibles de ces salariés. D’autre part, ils engendreraient une certaine forme d’injustice en traitant distinctement des individus peu différents.
Pour ce faire, nous nous contentons de répliquer, à partir des barèmes sociaux et fiscaux, les prélèvements obligatoires non contributifs sur les salaires, en n’examinant que le cas d’un célibataire sans enfant. Nous utilisons la méthode des « cas-types » qui ne saurait rendre compte de la charge effective des prélèvements obligatoires ; cette méthode apporte cependant de la connaissance en mettant en évidence les effets qui résultent de l’application de la réglementation et de la législation.
Dans une première partie, les prémisses de l’exercice sont détaillées : nous retenons trois années particulières pour pouvoir comparer les évolutions dans le temps ; nous précisons le champ retenu pour les prélèvements obligatoires. Dans une seconde partie, les résultats de l’exercice sont présentés : nous mettons en évidence les évolutions les plus saillantes et nous repérons leurs origines. Nous avançons, en conclusion, quatre caractérisations du reprofilage des prélèvements obligatoires intervenu ces quinze dernières années.
Les prémisses de l’exercice
L’exercice — le calcul des différents prélèvements obligatoires pour un célibataire sans enfant à partir des barèmes sociaux et fiscaux — est réalisé pour trois années. Le champ de l’exercice se réduit aux prélèvements obligatoires non contributifs.
Un exercice conduit sur trois années
Nous isolons, pour pouvoir utilement effectuer des comparaisons dans le temps, trois années. Pour chacune de ces trois années, nous nous référons au montant du salaire minimum à temps complet — le SMIC — pour standardiser les comparaisons. La procédure est donc fruste puisque l’on sait par ailleurs que la distribution des salaires s’est modifiée, au cours des quinze dernières années, dans la zone des bas et moyens salaires, à la suite en particulier du développement du travail à temps partiel. Pour chaque année, l’exercice est statique : il ne s’agit pas de documenter par exemple le surcroît de prélèvements auquel fait face un individu dans la transition chômage/emploi (cf., sur ce point, Paillaud et Eyssartier, 1998, à partir de la méthode des « cas-types » ou Legendre, Lorgnet et Thibault, (à paraître), au moyen d’une méthode de micro-simulation). Nous nous contentons de retracer le montant des prélèvements pour un salarié établi dans une situation donnée.
Nous éludons toutes les complications liées à la réduction légale du temps de travail — le passage aux 35 heures. Il aurait été extrêmement difficile de vouloir reproduire une situation moyenne ; aussi en sommes-nous restés au salaire minimum pour une durée hebdomadaire de 39 heures et avons-nous simulé, en matière d’allègements de cotisations sociales, les dispositifs généraux sans prendre en compte les allègements spécifiquement liés à la réduction du temps de travail.
Nous retenons tout d’abord l’année 1992. C’est la dernière année de l’ « ancien système » avant, notamment, la mise en place des allègements de charges sur les bas salaires. L’Impôt sur le revenu est encore caractérisé par le système des minorations et l’ancien dispositif de la décote (voir par exemple Legendre, 1993). La CSG est déjà présente mais son taux est faible ; elle prévoit une « ristourne forfaitaire » qui la rend progressive mais qui sera supprimée par la suite. Dans l’exercice, nous prenons l’Impôt sur le revenu qui porte sur les revenus de 1992 mais qui est acquitté en 1993.
Nous isolons ensuite l’année 1998. C’est une année intermédiaire, après la stabilisation du premier dispositif d’allègements de cotisations sociales sur les bas salaires (cf., pour les évolutions du dispositif, Crépon et Desplatz, 2001) mais avant la mise en place de la Prime pour l’emploi. Cette stabilisation a pris la forme d’une « double proratisation » pour les emplois à temps partiel. Ces emplois ouvrant droit, par ailleurs, à un dispositif d’allègements de cotisations sociales spécifique, la « double proratisation » avait pour objet de ne pas désinciter à l’augmentation de la quotité travaillée (voir, Conseil supérieur de l’emploi des revenus et des coûts, 1996). Le financement de la Sécurité sociale est élargi sous la forme d’un transfert de la quasi totalité des cotisations salariales à l’assurance-maladie vers de la CSG. Cette dernière, au cours de sa montée en charge, évolue : la « remise forfaitaire » est supprimée ; sa plus grande partie devient déductible de l’assiette de l’Impôt sur le revenu. La Contribution au remboursement de la dette sociale — CRDS — a été crée deux ans auparavant sur le modèle de la CSG. Enfin, intervient une première réforme de l’Impôt sur le revenu. Le système des minorations est supprimé ; le nombre de tranches passe à six ; les taux marginaux font l’objet d’une première baisse. Comme pour l’année 1992, nous prenons l’Impôt sur le revenu acquitté en 1999.
Enfin, la dernière année retenue est l’année 2003. Il s’agit d’une année « virtuelle » : le salaire minimum est celui de 2002 ; la législation fiscale celle de 2003 qui porte sur les salaires de 2002 — avec en particulier la dernière mouture de la Prime pour l’emploi où le montant de cette dernière est relevé pour les salaires d’emploi à temps partiel. L’Impôt sur le revenu a fait l’objet, dans l’intervalle, de remaniements. Le dispositif de la décote a été modifié ; il conduit à multiplier localement les taux marginaux par 1,5 — et non par 2 comme auparavant. Les taux marginaux du barème ont été abaissés à plusieurs reprises. Nous retenons la dénomination « 2003 » parce que nous supposons que le nouveau régime des allègements de cotisations sociales (ceux dits « Fillon » ) a atteint son terme — une plage d’application qui s’étendrait jusqu’à 1,7 SMIC et un allègement maximum qui correspondrait à 26 points de cotisations patronales.
Notre construction est donc un peu particulière : les salaires sont ceux de 2002 ; la législation fiscale celle relative aux revenus de 2002 — y compris toutes les évolutions de la Prime pour l’emploi depuis sa création. Le régime des allègements de cotisations sociales, en revanche, est putatif ; c’est celui qui devrait s’appliquer à terme, à compter du premier juillet 2005. Les résultats présentés ci-après seraient plutôt relatifs à un salarié travaillant 35 heures par semaine. En effet, la rémunération totale prise en compte pour le calcul de l’Impôt sur le revenu correspond à ce cas de figure ; en revanche, les taux moyens et marginaux des prélèvements sociaux quand ils sont rapportés à la rémunération totale exprimée en fraction du salaire minimum à temps complet sont inchangés, qu’il s’agisse d’un salarié aux 35 heures ou aux 39 heures.
Le champ de l’exercice
Nous ne prenons en compte que les prélèvements obligatoires non contributifs directement assis sur les salaires. Nous faisons ainsi masse des cotisations sociales non contributives, qu’il s’agisse de cotisations patronales ou salariales qui constituent toutes deux un prélèvement sur les revenus du travail. Certes, une analyse plus complète distinguerait l’incidence de ces deux types de cotisations sur le revenu disponible des salariés ; ce n’est cependant pas l’objet de cette étude.
Les cotisations sociales qui donnent naissance à des droits individualisables sont ainsi exclues du champ. Il s’agit des cotisations, patronales et salariales, aux régimes d’assurance-vieillesse et d’assurance-chômage. Le poids de ces cotisations est relativement élevé. En 2002, le total de ces cotisations patronales est de l’ordre de 20 % du salaire brut — près de 10 % pour le régime de base d’assurance-vieillesse, près de 5 % pour les régimes complémentaires d’assurance-vieillesse et plus de 5 % pour le régime d’assurance-chômage (y compris l’Association pour la gestion du fonds de financement AGIRC-ARRCO et le Fonds national de garantie des salaires). Le total de ces cotisations salariales est de près de 13 % du salaire brut — de l’ordre de 6,5 % pour le régime de base d’assurance-vieillesse, 3 % pour les régimes complémentaires d’assurance-vieillesse et plus de 3 % pour le régime d’assurance-chômage (y compris l’AGFF). Il ne nous semble pas possible d’assimiler ces cotisations à des prélèvements sans contrepartie : un lien fort est établi entre ces cotisations et les revenus de remplacement auxquels les premières donnent le droit. La récente réforme des retraites, par exemple, n’a aucunement remis en cause le caractère contributif du régime d’assurance-vieillesse.
Les impôts locaux, qui ne sont pas assis sur les salaires, ne sont pas pris en compte ; les prélèvements indirects sont eux aussi exclus. En revanche, l’ensemble des taxes para-sociales assises sur les salaires — toutes à la charge des employeurs — est intégré. Il en est ainsi de la Participation des employeurs à la construction, du Fonds national d’aide au logement, de la taxe d’apprentissage, de la Formation professionnelle et de la Taxe pour les transports (pour laquelle nous retenons le taux en vigueur pour la région parisienne).
Les résultats sont présentés sous la forme de graphiques (voir, par exemple, le graphique 1). L’échelle horizontale figure la rémunération totale, exprimée en fraction du salaire minimum à temps complet. Cette présentation est un peu trompeuse puisque, jusqu’à hauteur du SMIC, la rémunération totale s’accroît en raison de la quotité travaillée (depuis un emploi à mi-temps jusqu’à un emploi à plein temps pour un taux horaire inchangé égal au SMIC) ; ensuite, la rémunération s’élève en raison d’une augmentation du taux de salaire horaire (depuis un taux horaire égal au SMIC jusqu’à un taux égal à deux fois le SMIC pour un emploi qui reste à plein temps).
1
Taux moyens de prélèvements en fonction du salaire pour un célibataire sans enfant
La médiane des salaires horaires qui ressort de l’exploitation des Déclarations annuelles des données sociales de l’année 2000 (voir Rasolofoarison et Seroussi, 2002), sur le champ Salariés à temps complet du secteur privé et semi-public, est de l’ordre de 1,6 SMIC ; sur ce champ, près de 70 % des salariés obtiennent une rémunération horaire inférieure à 2 SMIC. Ainsi, en retenant une plage qui s’étend de 0,5 SMIC à 2 SMIC, nous couvrons la situation de la plus grande partie des salariés.
Intentionnellement, nous introduisons une rupture de série sur la plage [0,8 SMIC ; 0,9 SMIC]. En deçà de 0,8 SMIC, nous supposons le salarié occupé à temps partiel. Au-delà de 0,9 SMIC, nous considérons que le salarié occupe, même si sa rémunération totale est inférieure au SMIC à temps plein, un emploi à temps complet. On peut supposer qu’il s’agit, par exemple, d’un salarié qui a été occupé à temps plein mais qui n’a pas travaillé douze mois dans l’année. Ce protocole a pour objet de bien distinguer les emplois « à temps complet » des emplois « à temps partiel » pour lesquels s’applique, en 1998, l’allègement de cotisations sociales patronales spécifique.
Nous présentons tout d’abord l’évolution des taux moyens de prélèvements pour les trois années retenues ; ensuite, nous examinons le profil, en fonction de la rémunération totale, des taux marginaux de prélèvements ; enfin, nous étudions la contribution, respectivement, des cotisations sociales non contributives, de la Prime pour l’emploi et de l’Impôt sur le revenu à la formation du taux moyen de prélèvements.
L’évolution des taux moyens de prélèvements
Sur le graphique 1, nous avons porté les courbes du taux moyen de prélèvements en fonction du salaire, pour les trois années sous revue. Ces taux moyens rapportent les prélèvements non contributifs au coût du travail, c’est-à-dire au salaire brut augmenté des cotisations patronales diminué éventuellement des allègements de cotisations. Ce graphique souligne tout d’abord l’ampleur des bouleversements intervenus ces quinze dernières années en matière de prélèvements sur les bas et moyens salaires. Pour ce qui a trait à l’année 1992, le taux moyen de prélèvements est uniformément élevé ; ces derniers apparaissent peu progressifs (un taux moyen de 23 % à hauteur de 0,5 SMIC et de près de 30 % à hauteur de 2 SMIC). On retrouve là les traits de l’ « ancien système », caractérisé par un financement de la protection sociale presqu’exclusivement assis sur les revenus d’activité et par l’étroitesse de l’assiette de l’Impôt sur le revenu.
Le profil pour l’année 1998 est assez singulier. Pour les rémunérations d’emploi à temps partiel, le cumul des allègements de charges au titre des bas salaires et du temps partiel conduit à un prélèvement de faible montant. Ce prélèvement, de plus, est régressif : le taux moyen passe de 12,7 % à hauteur de 0,5 SMIC à 8,8 % à hauteur de 0,8 SMIC. Ce trait provient de la « double proratisation » des allègements de charges sur les bas salaires, introduite afin de réduire une éventuelle « trappe » aux emplois à temps partiel. Soit θ la quotité travaillée — égale à 0,5 pour un emploi à mi-temps —, les allègements sur les bas salaires, notés A, s’expriment comme suit, pour une rémunération totale inférieure au SMIC à temps complet :
A = τ x SBT x θ = τ x θ x SHT x T x θ
où Ï„ est le taux de cotisations patronales qui fait l’objet des allègements, SBT le salaire brut total, SHB le taux de salaire horaire brut et T la durée du travail à temps complet. Le taux moyen d’allègements est ainsi, à rémunération horaire inchangée, une fonction croissante de la quotité travaillée (voir aussi, Gaye et Le Corre, 1999).
Pour les rémunérations supérieures au SMIC à temps complet, la progression du taux moyen de prélèvements est très vive. Ce taux passe de près de 14 % à hauteur de 1 SMIC à près de 27 % à hauteur de 1,3 SMIC. Dans cette zone, la progressivité des prélèvements apparaît mal maîtrisée parce que se conjugent la partie dégressive des allègements de charge sur les bas salaires et la très forte progressivité de l’Impôt sur le revenu en entrée de barème.
Enfin, l’année 2003 — en supposant que le nouveau régime des allègements de cotisations sociales ait atteint son terme — est caractérisée par un profil assez régulier. Le taux moyen passe de 3 % à hauteur de 0,5 SMIC à 28,5 % à hauteur de 2 SMIC. Les prélèvements sont très modérément progressifs en deça d’un SMIC à temps complet. Au delà, la progressivité apparaît agencée régulièrement au regard notamment du différentiel de taux moyens à couvrir. Le taux moyen s’accroît continûment de 4,5 % à 27,6 % sur la plage [1 SMIC ;1,7 SMIC] — cette dernière borne devant être reliée à la sortie des allègements de cotisations sur les bas salaires.
L’évolution des taux marginaux de prélèvements
Nous présentons maintenant les trois courbes (voir les graphiques 2, 3 et 4) des taux marginaux de prélèvements en fonction du salaire. Nous recherchons notamment des plages de rémunération pour lesquelles les taux marginaux seraient particulièrement élevés. Ces derniers sont calculés à partir des dérivées de la relation qui donne les prélèvements en fonction du coût du travail ; ces dérivées étant évaluées numériquement.
2
Taux marginaux de prélèvements en fonction du salaire pour un célibataire sans enfant (année 1992)
3
Taux marginaux de prélèvements en fonction du salaire pour un célibataire sans enfant (année 1998)
1.
Minimum de recouvrement de l’Impôt sur le revenu.
2.
Maximum des allègements de cotisations sociales sur les bas salaires.
3.
Sortie des allègements de cotisations sociales sur les bas salaires.
4
Taux marginaux de prélèvements en fonction du salaire pour un célibataire sans enfant (année 2003)
1.
Entrée dans l’Impôt sur le revenu.
2.
Maximum des allègements de cotisations sociales sur les bas salaires et maximum de la Prime pour l’emploi.
3.
Minimum de restitution de la Prime pour l’emploi nette de l’Impôt sur le revenu.
4.
Minimum de recouvrement de l’Impôt sur le revenu net de la Prime pour l’emploi.
5.
Montant minimum de la Prime pour l’emploi.
6.
Sortie des allègements de cotisations sociales sur les bas salaires.
Les prélèvements pour l’année 1992 apparaissent peu progressifs ; pour autant, sur la plage [1 SMIC ;1,27 SMIC], on dénote la présence de taux marginaux relativement élevés — de l’ordre de 40 % – qu’il faut associer aux mécanismes de la décote et des minorations de l’Impôt sur le revenu. Le minimum de recouvrement de cet impôt, d’un montant relativement élevé (460 francs — de l’ordre de 70 euros), engendre un taux marginal infini pour une rémunération un peu inférieure au SMIC à temps plein. Aussi l’Impôt sur le revenu entraîne-t-il, en entrée, une progressivité qui peut être jugée excessive.
L’évolution des taux marginaux, pour l’année 1998, est singulière. Pour des emplois à temps partiel, les taux marginaux sont extrêmement faibles. Ils sont même négatifs sur une faible étendue, du fait de la « double proratisation » des allègements de cotisations sociales sur les bas salaires. Le minimum de recouvrement de l’Impôt sur le revenu intervient assez vite, à hauteur de 0,92 SMIC. En effet, les seuils du barème de cet impôt sont relevés, en général, en raison de l’inflation — et non en raison de l’augmentation moyenne des rémunérations nominales. Aussi ce mode de revalorisation conduit-il, en l’absence de « coups de pouce », à rendre imposables au fil du temps une proportion de plus en plus importante de foyers fiscaux. À hauteur du SMIC, on observe un brusque ressaut de la courbe des taux marginaux à relier au dispositif des allègements de cotisations sociales. Ensuite, la zone comprise entre 1 SMIC et 1,3 SMIC est marquée par la présence de taux marginaux élevés, qui parfois tutoient 60 %. Enfin, à la sortie des allègements de cotisations sociales, le taux marginal est relativement faible, de l’ordre de 33 %, sur une large plage qui s’étend jusqu’aux alentours de 1,9 SMIC.
Pour ce qui a trait à l’année 2003, les taux marginaux qui pèsent sur les salaires d’emploi à temps partiel sont très faibles, un peu supérieurs à 5 %. Ils se situent ensuite aux alentours de 50 % sur une large plage, comprise entre 1 SMIC et 1,7 SMIC. Le premier ressaut de la courbe intervient à hauteur de 0,95 SMIC ; il correspond à l’entrée dans l’Impôt sur le revenu. Le deuxième ressaut est d’une très grande ampleur ; il est observé à hauteur du SMIC et il s’explique par la conjugaison du maximum des allègements de cotisations sociales et du maximum de Prime pour l’emploi. Ensuite, on note la présence, à trois reprises, de taux marginaux infinis. Ces derniers correspondent au minimum de restitution de la Prime pour l’emploi, au minimum de recouvrement de l’Impôt sur le revenu et au montant minimum de la Prime pour l’emploi. Hormis le minimum de recouvrement, les deux autres montants restent modestes, respectivement 8 et 25 euros. Les discontinuités qui en résultent sur le montant des prélèvements sont donc limitées. Enfin, comme le minimum de recouvrement de l’Impôt sur le revenu est calculé net de la Prime pour l’emploi, le ressaut qui résulte de ce minimum se situe, dans l’échelle des rémunérations, à un niveau sensiblement plus élevé que par le passé. Son montant relatif est donc plus faible.
Le nouveau dispositif de la décote participe à la (relative) modération des taux marginaux du début du barème de l’Impôt sur le revenu. De même, la large plage d’application des allègements de cotisations sociales qui résulterait à terme du dispositif « Fillon » contribue à limiter l’élévation des taux marginaux. En comparaison de l’année 1998, les taux marginaux les plus élevés sont légèrement plus faibles (53,5 % contre 59,9 %) ; en revanche, parce que le taux moyen est beaucoup plus faible à hauteur du SMIC (4,5 % contre 13,9 %), les taux marginaux sont plus élevés sur une très large étendue des rémunérations totales.
Il nous reste à étudier la contribution des différents prélèvements — cotisations sociales non contributives, Prime pour l’emploi et Impôt sur le revenu — à la formation du taux moyen total de prélèvements.
La structure des prélèvements
Dans le tableau 1, nous avons décomposé, pour les trois années sous revue, les prélèvements en distinguant deux ou trois postes. D’une part, les prélèvements non contributifs qui sont destinés à financer la protection sociale — y compris donc la CSG et la CRDS qui n’ont pourtant pas juridiquement la nature de cotisations sociales ; d’autre part, l’Impôt sur le revenu ; enfin, la dernière année, nous isolons la Prime pour l’emploi. La décomposition est effectuée pour quatre niveaux de rémunération totale, exprimés là encore en fraction du salaire minimum à temps complet.
1
Structure des prélèvements obligatoires sur les bas et moyens salaires pour un célibataire sans enfant
|
En %
|
|
|
Fraction du salaire minimum
|
|
Année 1992
|
0,5
|
1,0
|
1,5
|
2,0
|
|
Cotisations non contributives et CSG
|
23,0
|
23,2
|
23,4
|
23,5
|
|
Impôt sur le revenu
|
0,0
|
0,6
|
4,5
|
6,1
|
|
Taux moyen de prélèvements
|
23,0
|
23,8
|
27,8
|
29,6
|
|
|
Fraction du salaire minimum
|
|
Année 1998
|
0,5
|
1,0
|
1,5
|
2,0
|
|
Cotisations non contributives et CSG-CRDS
|
12,7
|
12,7
|
23,7
|
23,7
|
|
Impôt sur le revenu
|
0,0
|
1,2
|
4,3
|
5,8
|
|
Taux moyen de prélèvements
|
12,7
|
13,9
|
27,9
|
29,5
|
|
|
Fraction du salaire minimum
|
|
Année 2003
|
0,5
|
1,0
|
1,5
|
2,0
|
|
Cotisations non contributives et CSG-CRDS
|
6,9
|
6,9
|
20,9
|
23,5
|
|
Prime pour l’emploi
|
– 4,0
|
– 2,7
|
0,0
|
0,0
|
|
Impôt sur le revenu
|
0,0
|
0,3
|
3,7
|
5,0
|
|
Taux moyen de prélèvements
|
3,0
|
4,5
|
24,5
|
28,6
|
Deux faits saillants se dégagent de l’examen de ce tableau. En premier lieu, il convient d’observer l’ampleur du reprofilage des seuls prélèvements sociaux non contributifs. En 1992, le taux moyen de ces prélèvements est quasiment constant, aux alentours de 23 % ; en 2003, le taux moyen de ces prélèvements s’étage de 6,9 % (sur la plage [0,5 SMIC ; 1 SMIC]) à 23,5 % (à hauteur de 2 SMIC). En second lieu, pour l’année terminale, la relation croissante entre le taux moyen de prélèvements et la rémunération totale — la progressivité des prélèvements — est assurée conjointement par les trois composantes des prélèvements.
Pour les salaires d’emploi à temps partiel, la progressivité est obtenue par la Prime pour l’emploi. À hauteur d’un mi-temps, cette dernière allège les prélèvements de 4 points ; elle assure ensuite une faible progressivité jusqu’à hauteur de 1,4 SMIC. De son côté, l’Impôt sur le revenu commence à peser à hauteur de 0,92 SMIC. Sa progressité semble mieux maîtrisée : à hauteur du SMIC, par rapport à 1992, son poids a été réduit de moitié ; par contre, il a été allégé dans les mêmes proportions — 1,2 — à hauteur de 1,5 SMIC et à hauteur de 2 SMIC entre 1992 et 2003. Enfin, les cotisations sociales non contributives, la CSG et la CRDS impriment une marque forte au profil du taux moyen. Elles assurent un faible taux moyen pour les salaires à temps partiel et organisent ensuite une progression assez vive de ce taux jusqu’à 1,7 SMIC.
Les résultats obtenus dans cette étude se doivent d’être nuancés. Ils n’ont été acquis qu’à partir de l’examen de la situation d’un célibataire sans enfant au moyen des barèmes sociaux et fiscaux. L’exercice est de plus statique ; il ne permet pas de mesurer le surcroît de prélèvements attaché, par exemple, au retour à l’emploi. De même, il ne constitue pas une évaluation de la manière dont la redistribution s’exerce effectivement. Pour cela, il faudrait disposer de la distribution de l’ensemble des variables qui fixent le niveau des prélèvements : les rémunérations, leurs natures, la composition des foyers fiscaux, etc.
Pour autant, il est possible de dégager les quatre conclusions suivantes. En premier lieu, un reprofilage des prélèvements obligatoires sur les bas et moyens salaires a bien eu lieu. L’ « ancien système » était caractérisé par un taux moyen de prélèvements relativement uniforme ; ce trait n’excluant cependant pas une assez forte progressivité sur la plage [1 SMIC ; 1,27 SMIC] entièrement due à l’Impôt sur le revenu. Le « nouveau système » est au contraire très progressif : le taux moyen est d’abord très faible, légèrement croissant jusqu’à hauteur du SMIC, ensuite, il s’élève fortement et régulièrement jusqu’à 1,7 SMIC.
En deuxième lieu, le nouveau régime des allègements de cotisations sociales pérennise ce reprofilage. Il en est même le principal facteur en prévoyant un taux moyen constant pour les salaires d’emploi à temps partiel et une dégressivité uniforme jusqu’à 1,7 SMIC.
Ensuite, ce nouveau profil est obtenu par une hausse des taux marginaux sur les rémunérations supérieures au salaire minimum à temps complet mais la progressivité semble organisée de manière régulière. Les taux marginaux oscillent ainsi aux alentours de 50 % sur une large étendue — de 1 SMIC à 1,7 SMIC.
Enfin, la progressivité d’ensemble des prélèvements est assurée conjointement par les trois instruments que sont les allègements de cotisations, la Prime pour l’emploi et l’Impôt sur le revenu. La dernière mouture de la Prime pour l’emploi garantit la progressivité pour les plus faibles rémunérations ; l’Impôt sur le revenu prend ensuite graduellement le relais. De leur côté, les prélèvements sociaux contribueraint grandement — en supposant que le nouveau dispositif d’allègement de cotisations ait atteint son terme — à la progressivité d’ensemble des prélèvements obligatoires non contributifs.
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Nous avons bénéficié des remarques d’un rapporteur anonyme de la
Revue.