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Revue de l'OFCE

2004/1 (no 88)



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Le décès de Henri Mendras, le 5 novembre 2003, laisse la Revue de l’OFCE orpheline de celui qui fut, durant tant d’années, un de ses auteurs assidus. Mais c’est bien sûr très largement au-delà du cercle de cette Revue que cette disparition est ressentie comme une perte douloureuse et considérable. Pour la sociologie, l’œuvre de Henri Mendras est si volumineuse, foisonnante et novatrice qu’il ne saurait être question de la résumer en quelques lignes. Je ne tenterai pas de relever le défi, mais puisque j’ai eu l’immense plaisir d’être son proche compagnon de travail pendant plus de vingt ans, après avoir été son élève, c’est plutôt quelques-unes des facettes de sa personnalité scientifique si attachante que j’aimerais ici saluer et évoquer, notamment pour ceux qui n’ont pas eu la chance de le rencontrer.

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Personnalité scientifique, les deux termes de cette expression conviennent d’ailleurs bien, car Henri Mendras, dans ses rapports avec ses pairs, proches ou lointains, dans ses jugements et évaluations, ne dissociait jamais l’homme de ses productions. Il était profondément humaniste au sens le plus noble du terme. Même ceux qui le connaissaient bien ne cessaient pas de s’étonner de ce qu’il entretenait des collaborations et des amitiés avec des chercheurs qui pouvaient avoir des spécialisations ou des convictions parfois fort éloignées des siennes.

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De fait, c’était un esprit d’une grande ouverture, à l’abord facile, mettant tous ceux que sa notoriété pouvait impressionner très à l’aise, grâce en particulier à son indéfectible et très communicatrice gaîté qui s’exprimait dans un rire que l’on n’oubliait pas. Il était à mille lieux de tout ce qui pouvait ressembler à l’idée de chapelle ou d’école, parce qu’il était convaincu que la diversité des approches, des parcours et des formations était une source indispensable de fécondité pour la recherche. En témoignent, entre autre, la liste des livres publiés dans la collection de sociologie qu’il a dirigée chez Armand Colin, ou celle de sa collection « Le changement social en Europe occidentale », ou les contributions qu’il a su rassembler pour faire ce livre si important qu’a été La sagesse et le désordre, ou ces Six manières d’être européen qu’il a fait paraître sous la jaquette du volume XI de La Revue Tocqueville, ou encore ces Champs de la sociologie française où il fit appel aux auteurs les plus variés. De même, lorsque nous discutions, au début des années 1980 à l’OFCE, de la création du groupe qui se donna ultérieurement le nom de « Louis Dirn », il avait la ferme conviction que sa composition ne devait pas se limiter au strict monde académique, qu’il devait au contraire s’ouvrir à d’autres expériences de la même réalité du changement social sur laquelle nous allions ensuite devoir ensemble travailler.

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Cette ouverture le conduisait fort logiquement à valoriser tout ce qui attestait de la capacité à innover, à inaugurer des pistes nouvelles, à défricher, à imaginer scientifiquement. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que son œuvre se caractérise notamment par cette extraordinaire capacité à chercher et à trouver du neuf ; et d’ailleurs aussi à l’expliquer, même dans le contexte a priori contradictoire des sociétés traditionnelles (cf. ses Sociétés paysannes).

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Aller faire ses études de sociologie à Chicago, était une démarche pour le moins inédite au sortir de Sciences Po. Aller en Utah faire ses classes de jeune sociologue en étudiant les Mormons, l’était certainement tout autant. De cette expérience américaine, il reviendra avec plusieurs convictions qu’il conservera tout au long de sa carrière.

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Tout d’abord, l’importance du terrain pour le sociologue, même si bien sûr ce terrain peut se concevoir de plusieurs manières. L’un des derniers ouvrages qu’il a codirigé (Le sociologue et son terrain) confirme cet attachement à une sociologie empirique, qui ne se fait pas entre quatre murs. Non pas pour évacuer la nécessaire part de réflexion théorique, mais pour éviter que le raisonnement ne soit pas toujours solidement ancré sur des données — aussi bien des données statistiques que des études qualitatives de cas.

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Cela constitue d’ailleurs une autre des facettes de son originalité : manier tous les registres d’administration de la preuve et donc, d’un point de vue épistémologique, ne dresser aucune barrière entre sociologie, ethnologie et psychologie sociale.

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En contrepartie, ne pas s’enfermer sur son terrain lui apparaissait également indispensable. Chaque fois qu’il s’est livré à une étude monographique approfondie, chaque fois qu’il évoquait une telle étude dans ses livres ou ses cours, c’était pour trouver ou faire comprendre la « théorie de moyenne portée » qu’elle illustrait, comme aurait dit Merton. Il n’y a d’ailleurs là aucun hasard puisqu’il traduisit en français le principal ouvrage de ce grand sociologue américain (Éléments de théorie et de méthode sociologique).

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Au-delà, ce que Henri Mendras cherchait dans ses travaux et appréciait dans ses lectures tenait toujours à ce qui permettait de comprendre les immanquables paradoxes de la réalité sociale. C’est ainsi que, selon lui, s’il fallait prendre le temps de « décortiquer » la réalité avec les outils du sociologue, c’était parce que les choses ne sont jamais ce que l’on croit qu’elles sont lorsqu’on ne prend pas cette peine.

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Pour déjouer les paradoxes, il avait le don de pointer l’essentiel, de retourner les arguments et de fournir toutes les pistes pour aller vers la découverte du mécanisme de portée générale caché sous l’épaisseur trop foisonnante des entretiens ou des chiffres. De ce don, il a remarquablement su faire profiter ses interlocuteurs ou ses lecteurs. Car de la lecture d’un de ses livres, comme d’une discussion avec lui, je ne crois pas qu’il soit exagéré de dire que l’on ressortait, et que l’on ressortira longtemps encore, avec cette impression de mieux comprendre un élément de cette réalité sociale si complexe qui le passionnait tant pour sa diversité même. Patiemment chercher à recoller les morceaux d’une marqueterie sociale éclatée l’a, dès lors, conduit à aborder des sujets parfois éloignés de ses compétences habituelles. La famille, la vieillesse, la religion, la délinquance, l’armée sont quelques-uns des thèmes sur lesquels il a aussi travaillé.

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Le goût du paradoxe pouvait le conduire à être iconoclaste. Il n’en avait cure. Il était trop novateur pour se laisser convaincre de rester sur des chemins trop balisés. Ses Souvenirs d’un vieux mandarin ou son Voyage au pays de l’utopie rustique en attestent. Et cela valait pour lui aussi bien en théorie qu’en pratique.

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La fin des paysans a donc choqué certains en son temps, mais qui pourrait dire aujourd’hui que Henri Mendras n’avait pas vu juste dans sa thèse ? Pour prendre un exemple moins connu, il donnait à un article, il y a plusieurs lustres de cela, le titre : « Le troisième âge animera la société française ». Il s’attira, disons au mieux, quelques sourires. Mais aujourd’hui, tous les travaux sur le sujet, sans exception, reprennent ce que Henri Mendras avait là énoncé et annoncé. De même, il n’hésitait pas à titrer un article, publié dans la Revue de l’OFCE, « Le social entraîne l’économique », y développant d’ailleurs des idées qui ont encore à présent une grande valeur. Combien de fois n’a-t-il pas par ailleurs répété, même à ceux qui en étaient les « gardiens », que la définition « officielle » du rural (moins de 2 000 habitants) n’avait plus aucun sens sociologique.

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En pratique, rappelons qu’il fit par exemple partie du petit groupe de sociologues (ADSSA) qui créèrent à Sciences Po, au début des années 1970, un enseignement totalement différent de ce qui pouvait alors se faire en France, notamment parce qu’il amenait les étudiants à aller longuement sur des terrains pour mettre à l’épreuve les idées qu’ils tiraient de leurs lectures ou de leurs cours. Il fit partie de l’aventure lorsqu’il s’agit d’impulser la Revue Française de Sociologie ou la Société française de sociologie. Il fut aussi à l’origine et au cœur d’un dispositif inédit d’observation du changement social (OCS) qui se mit en place au CNRS durant les années 1970 sur une soixantaine de terrains. Là encore, bien que ruraliste, il était convaincu qu’il fallait mener des enquêtes tant rurales qu’urbaines, et, bien que sociologue, qu’il fallait aussi faire appel à des ethnologues, des historiens, des géographes, etc. L’une des idées constitutives de ce programme était que, pour comprendre le changement social à l’échelle d’un pays comme la France, il était nécessaire de pouvoir comparer selon plusieurs points de vue les situations locales les plus diverses. Il s’agissait de s’interroger ce qui faisait l’autonomie du local, et ce souci lui venait bien entendu de ses études comparatives antérieures de plusieurs villages.

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De fait, la nécessité de la comparaison est un point clef de la sociologie de Henri Mendras. Comparer les réalités, de village à village, comme de société à société, et bien sûr comparer dans le temps (Le changement social) ou comparer les approches, pour faire la part des choses et aller dans la sens de la résolution de cette tension entre regards sur laquelle je reviendrai, était pour lui consubstantiel à la démarche du sociologue. Sous cet angle, son œuvre apparaît comme un élargissement progressif du champ de la comparaison. D’abord les villages ou les sociétés paysannes, puis dans la France née du tournant de 1965, les tendances qui la caractérisent, et enfin la France et ses voisins, c’est-à-dire l’Europe, sans oublier le regard transatlantique — puisqu’il n’a pas cessé de le conserver depuis ses années d’études et que c’est ce qui l’a amené à participer à La Revue Tocqueville pour en devenir, jusqu’à il y a peu, le rédacteur en chef. C’est aussi dans cet esprit qu’après avoir fondé le groupe « Louis Dirn » à l’OFCE pour analyser selon une méthodologie nouvelle le changement macrosocial en France (La société française en tendances), il a voulu créer un groupe de recherche international, qui prendra en 1987 le nom de Comparative Charting of Social Change et étudiera le changement avec une méthode proche et autorisant la comparaison.

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Au-delà de cette attention prêtée à l’analyse minutieuse des cas et à leur comparaison, ce qui fait aussi pour une large part l’intérêt des travaux de Henri Mendras réside dans sa capacité à en tirer de grandes synthèses, toujours extrêmement riches et suggestives, jamais difficiles et jargonnantes. Et là encore, quel que soit le domaine : les sociétés paysannes, la France contemporaine telle qu’il la voyait (La France que je vois), avec sa seconde Révolution (La seconde Révolution Française, 1965-1984), L’Europe des Européens (et non des technocrates) qui le préoccupait de plus en plus vers la fin de sa carrière, et, au-delà, la sociologie elle-même, dans ses éléments fondamentaux, qu’il avait su rassembler en un manuel (Eléments de sociologie) qui a formé tant d’étudiants, ou à l’égard de ses grands auteurs (Les grands auteurs de la sociologie).

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À ceux qui regardent la société d’en haut, avec leurs lunettes macrosociologiques, Henri Mendras aimait à rappeler qu’ils ne voyaient pas ce que l’on voit d’en bas, au plus proche du terrain, et à ceux qui se contentent de regarder la réalité d’en bas, il ne manquait de montrer qu’ils ne pouvaient pas voir ce que l’on voit d’en haut et qui est tout aussi réel. C’était la tension entre ces deux regards qui le passionnait. Elle traverse toute son œuvre, et si l’on veut bien y prêter toute l’attention qu’elle mérite, elle a encore de quoi instruire bien des générations de futurs sociologues.

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Dans cette œuvre, comme dans sa vie, Henri Mendras était d’un grand optimisme, parfois à un point tel qu’il pouvait paraître, même à ses plus proches et fidèles amis, un peu trop excessif. Aujourd’hui, c’est ce formidable optimisme, fondé sur une confiance inaltérable en l’homme, qui va cruellement manquer.


Annexe

Les articles d’Henri Mendras dans les publications de l’OFCE

Revue de l’OFCE

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N° 2, octobre 1982 : « Vers un renouveau du troc et de l’économie domestique ? », en collaboration avec Michel Forsé.

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N° 4, juin 1983 : « Plaidoyer pour une politique de développement rural ».

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N° 8, juillet 1984 : « Le troisième âge animera la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

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N° 17, octobre 1986 : « Dorénavant le social entraîne-t-il l’économique ? ».

22

N° 19, avril 1987 : « Fluctuations et tendances longues des valeurs et des idéologies ».

23

N° 23, avril 1988 : « La société française entraînée par sa constellation centrale ».

24

N° 35, janvier 1991 : « Chronique des tendances de la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

25

N° 36, avril 1991 : « Chronique des tendances de la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

26

N° 37, juillet 1991 : « Chronique des tendances de la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

27

N° 39, janvier 1992 : « Chronique des tendances de la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

28

N° 41, juillet 1992 : « Chronique des tendances de la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

29

N° 44, avril 1993 : « Chronique des tendances de la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

30

N° 48, janvier 1994 : « Chronique des tendances de la société française », en collaboration avec Louis Dirn.

31

N° 50, juillet 1994 : « Les structures familiales perdurent », in « Chronique des tendances de la société française ».

32

N° 52, janvier 1995 : « Progrès de l’enseignement technique et chômage », in « Chronique des tendances de la société française ».

33

N° 53, avril 1995 : « Les Français et la ruralité », in « Chronique des tendances de la société française ».

34

N° 56, janvier 1996 : « Pratique religieuse et institutions ecclésiales en Europe », in « Chronique des tendances de la société française ».

35

N° 60, janvier 1997 : « La fréquentation des musées », in « Chronique des tendances de la société française ».

36

N° 61, avril 1997 : « Les Français et le service militaire », in « Chronique des tendances de la société française ».

37

N° 62, juillet 1997 : « Familles parentales, familles recomposées et réseau familial », in « Chronique des tendances de la société française ».

38

N° 64, janvier 1998 : « Les tendances de la société française : 1975-1995 », en collaboration avec Louis Dirn.

39

N° 65, avril 1998 : « Les Français et l’Europe », in « Chronique des tendances de la société française ».

40

N° 71, octobre 1999 : « Homogénéisation ou diversification des systèmes de valeurs en Europe occidentale », in « Chronique de sociologie : comparaisons européennes ».

41

N° 76, janvier 2001 : « Le lien social en Amérique et en Europe ».

42

N° 77, avril 2001 : « Emploi féminin, natalité et tâches maternelles : comparaisons européennes », in « Sociologie de l’emploi féminin ».

43

N° 80, janvier 2002 : « L’Italie suicidaire ? » en collaboration avec Sylvain Meyet et « Les systèmes locaux de production en Europe », in « Chronique européenne de sociologie ».

44

N° 84, janvier 2003 : « Délinquance et rébellion en France et en Europe ».

45

N° 86, juillet 2003 : « Les Français et l’armée », in « Chronique de sociologie ».

Lettre de l’OFCE

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N° 98, 27 mars 1992 : « PAC, GATT, environnement : l’agriculture française dans l’œil du cyclone », en collaboration avec Jacques Le Cacheux.

Pour citer cet article

Forsé Michel, « In memoriam : Henri Mendras (1927-2003) », Revue de l'OFCE 1/ 2004 (no 88), p. 9-9
URL : www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2004-1-page-9.htm.
DOI : 10.3917/reof.088.0009

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