2005
Revue de l’OFCE
Dossier : Concurrence des pays émergents, délocalisations et emploi
Dossier : Concurrence des pays émergents, délocalisations et emploi
Introduction
Catherine Mathieu
Les délocalisations sont devenues un thème majeur du débat public en France et en Europe au cours des derniers mois. La presse annonce quotidiennement des fermetures de sites de production et leur relocalisation dans des pays à bas salaires (Asie en développement rapide, pays d’Europe centrale et orientale). En France, des mesures ont été mises en place dans le cadre du budget 2005 — création de pôles de compétitivité, subventions aux relocalisations, etc. — pour freiner les délocalisations.
Le débat évolue au fil du temps. Il y a douze ans, il portait sur les délocalisations d’activités industrielles traditionnelles (textile, chaussure…) vers les pays d’Asie en développement rapide. Aujourd’hui, il porte sur des activités à plus forte valeur ajoutée (automobile,…) et leur transfert vers des pays d’Europe centrale et orientale. Demain, il pourrait porter sur les activités de services.
Pour beaucoup d’économistes, les délocalisations ne sont pas un problème pour les pays industrialisés : le jeu du marché permet d’atteindre une situation optimale ; toute mesure de protection serait une atteinte égoïste à la croissance des pays en développement. D’autres pensent cependant que la question des délocalisations soulève des problèmes de croissance et d’emploi. Peut-on vivre sans industrie ? Que faire face à la disparition d’emplois non qualifiés ?
L’article de Guillaume Daudin et Sandrine Levasseur porte sur l’impact des délocalisations et de la concurrence des pays émergents sur l’emploi en France. De 1980 à 2002, l’industrie française a perdu 1 095 000 d’emplois (hors externalisation nationale et intérim). Sur la base d’une étude de l’INSEE, les délocalisations directes vers les pays émergents n’auraient provoqué que 45 000 pertes d’emplois entre 1995 et 2001. Les évaluations des pertes d’emplois imputables à la croissance du commerce avec les pays émergents utilisent trois méthodes, dont aucune n’est totalement satisfaisante : balance en emplois du commerce international, approche économétrique et modèles macroéconomiques. Selon ces études, les pertes d’emplois seraient relativement faibles, de l’ordre de 150 000 à 300 000 emplois.
L’article de Catherine Mathieu et Henri Sterdyniak discute de l’impact des délocalisations sur l’emploi et de la nécessité de réponses de politique économique. L’article présente la stratégie visant à restaurer l’attractivité de la France se rapprochant du modèle libéral, la stratégie de sortie par le haut qui, conformément à l’Agenda de Lisbonne, vise à restaurer la croissance et la compétitivité en favorisant l’éducation, la recherche et l’innovation, la stratégie « colbertiste » de promotion des entreprises innovantes. Sont ensuite discutées les mesures soutenant l’emploi non qualifié. L’harmonisation fiscale et sociale peut-elle nous aider ? Faut-il une stratégie française ou une stratégie européenne ?
L’article de Jean-Luc Gaffard et Michel Quéré pose la question : les délocalisations sont-elles une simple affaire de concurrence ou un problème de politique économique ? Dans un cadre classique, la question des délocalisations ne se pose pas, si les marchés fonctionnent de façon concurrentielle. Les emplois perdus dans l’industrie se transformeront en emplois dans les services. Le consommateur est gagnant du fait de la baisse des prix des biens importés. Le chômage sera temporaire sauf si les rigidités sur le marché du travail empêchent le déplacement des emplois. Mais, suivant une perspective évolutionnaire, les délocalisations sont un processus de destruction créatrice qui se traduit inévitablement par des distorsions locales de la structure de la capacité productive et des déséquilibres de marché. Politiques structurelles et politiques macroéconomiques sont nécessaires, les premières n’étant efficaces que si les dernières promeuvent la croissance.
L’article de Georges Pujals s’intéresse aux perspectives de délocalisations et d’externalisations dans le secteur financier, où les délocalisations d’activités ont déjà commencé et pourraient être rapides. Ce secteur emploie 5,5 millions de personnes dans l’UE 15, dont 15 % seraient susceptibles d’être délocalisés dans des pays en développement à l’horizon 2008. Les entreprises du secteur disent en grande majorité avoir recours à la délocalisation pour des raisons de coûts du travail et font de l’Inde une destination privilégiée.
Le dernier article présente le compte rendu de la rencontre organisée par l’OFCE le 14 mars 2005 sur le thème : délocalisations et emploi : quel bilan ? quelle politique économique ? Pour certains économistes, les délocalisations ne sont responsables que d’un nombre relativement faible de pertes d’emplois, dans des secteurs ou des régions spécifiques. Elles sont contrebalancées par des exportations vers les pays émergents, des gains de compétitivité des entreprises qui délocalisent une partie de leur production, des gains de pouvoir d’achat. Pour d’autres, elles témoignent du manque d’attractivité des pays d’Europe occidentale où les coûts salariaux sont trop élevés. Beaucoup prônent la montée en gamme de l’économie française. Certains soulignent l’importance d’une politique macroéconomique active. Faut-il développer une attractivité à la française (basée sur la cohésion sociale, les dépenses publiques, des emplois stables) ? Soutenir les secteurs directement menacés ou au contraire les secteurs innovants ? Adopter une stratégie plus libérale (baisse des charges, assouplissement du droit du travail) ?
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Les quatre premiers articles de ce dossier reprennent des travaux réalisés dans le cadre d’un projet du réseau d’instituts européens EUROFRAME-EFN, bénéficiant d’un financement de la Commission européenne. Le rapport, remis en mars 2005 à la Commission européenne, peut être consulté sur http:// www. euroframe. org.