2005
Revue de l’OFCE
Dossier : Attractivité des territoires
Dossier : Attractivité des territoires
Introduction
Jean-Luc Gaffard
Poser la question de l’attractivité des territoires et des politiques publiques qui sont censées y contribuer s’inscrit le plus souvent dans le contexte d’une analyse économique régionale impliquant de considérer les atouts comparés de chaque aire géographique du point de vue des entreprises, et d’examiner la manière dont les pouvoirs publics peuvent les influencer. La difficulté vient de l’assimilation faite parfois entre les moyens d’assurer l’attractivité des territoires et ceux mis en œuvre par les entreprises pour assurer leur propre compétitivité, comme si les régions devaient suivre les mêmes stratégies de rivalité que les entreprises, comme si la croissance des unes se faisait au détriment de celle des autres. Les contributions rassemblées ici tentent de montrer que l’enjeu des politiques publiques devrait être de concourir à un développement équilibré des territoires, mutuellement avantageux.
Empiriquement et théoriquement, le modèle dominant de répartition géographique des activités est le modèle cœur-périphérie. Ce modèle résulte de la mobilité des facteurs, du travail comme du capital. Cette prégnance ne signifie pas, pour autant, qu’il y aurait une sorte de fatalité du développement déséquilibré largement tributaire de dotations initiales de ressources, et encore moins que ce déséquilibre pourrait être finalement bénéfique à tous. En fait, il faut se garder de déduire de l’observation de la prédominance d’un tel modèle que les territoires sont des concurrents dans le sens où le développement de l’un se ferait au détriment de l’autre. S’il est vrai que la globalisation de l’économie et l’ouverture de nouveaux marchés accroissent la concurrence entre territoires, elles constituent une opportunité de gains mutuels si les conditions de complémentarité interne et externe sont réunies. La capacité de croissance d’un territoire est davantage liée à la qualité du management local des firmes et des pouvoirs publics qu’à sa dotation initiale. Et socialement, un développement équilibré est préférable à une structure dualiste (Jean-Luc Gaffard).
La mobilité géographique des activités est le fruit des opérations de restructuration industrielle conduite par les entreprises, parmi lesquelles les fusions et acquisitions. Celles-ci ont, en effet, une dimension spatiale et, notamment, transfrontalière. Il s’agit pour les entreprises d’étendre le champ géographique de leurs implantations et de tirer parti des opportunités qui leur sont offertes par l’intégration économique. Ces opérations participent de la division inter-territoriale du travail et concourent à en déterminer les caractéristiques en termes de performances respectives et de capacité de croissance. Une étude empirique de ces fusions et acquisitions transfrontalières, dont le but est de savoir où sont localisées les firmes cibles, trace certains éléments clés de la dynamique industrielle et spatiale. L’impact négatif de la productivité pourrait indiquer la perspective de transferts de technologie au bénéfice des firmes cibles. L’impact positif de l’intégration semble indiquer une modération des effets d’agglomération de cette dernière. Elles révèlent la possibilité de stratégies propres à aider au développement de relations commerciales stables et équilibrées (Olivier Bertrand, Bertrand Mucchielli et Habib Zitouna).
La constitution de pôles géographiques de développement industriel et technologique, d’agglomérations localisées, est caractéristique des tendances spontanées ou ordonnées qui commandent la distribution géographique des activités économiques. Le phénomène des technopoles en est une traduction récente souvent liée au poids accru de la R&D dans la production et la croissance des entreprises. Son étude à partir d’un cas d’espèce — celui du parc de Sophia Antipolis et plus généralement le cas français — fait apparaître la succession de deux logiques de développement : une logique d’aménagement de l’espace qui joue sur les attributs généraux de cet espace, et une logique de développement endogène fondé sur la construction de ressources locales spécifiques. De ces deux logiques, seule la seconde est une garantie de pérennité. Elle a aussi la particularité de permettre de s’affranchir durablement de conditions initiales éventuellement défavorables. En fait, sous l’appellation de technopoles se sont constitués des parcs d’activités dont la double particularité était de procéder d’impulsions essentiellement locales, et de reposer sur la volonté de développer les relations entre science et industrie. Le résultat initial a été une forte concurrence entre territoires qui avait toutes les caractéristiques d’un jeu à somme nulle : les entreprises captées par les uns étaient perdues par les autres. Le renversement est venu, quand il est venu, du développement des relations locales et de la place qu’elles ont prises dans la capacité de promouvoir des relations externes. Les fortes turbulences microéconomiques — les flux d’entrées et sorties de firmes — n’ont pas altéré la régularité du développement local (Michel Quéré).
La recherche du développement local conduit souvent les pouvoirs publics à miser sur un avantage compétitif du territoire dont ils ont la charge et à proposer des avantages en termes de coûts aux entreprises dont l’activité est susceptible d’enrichir ce territoire. Les aides consenties par les gestionnaires d’aéroports secondaires à des compagnies à bas coûts en sont un exemple révélateur. Il s’agit de drainer une population vers un territoire auquel elle assurerait un surcroît de revenus. Le biais introduit dans la concurrence entre transporteurs aériens a évidemment des effets sur la structuration du marché de cette activité. C’est ce biais éventuel qui retient l’attention des autorités en charge de maintenir une concurrence non faussée. Mais il y a une autre dimension au problème, qui réside dans la position de dépendance économique dans laquelle se placent les acteurs territoriaux vis-à-vis des compagnies aériennes bénéficiaires. Il est possible, en effet, d’imaginer que les gestionnaires d’aéroports sont dans une position vis-à-vis des compagnies aériennes à bas coûts comparable à la position des producteurs vis-à-vis de la grande distribution : les uns sont sous le coup de délocalisations comme les autres sont soumis à des dé-référencements. Cette dépendance rend pour le moins fragile le développement local en raison de la volatilité des choix des compagnies aériennes concernées. Si l’on ajoute à cela les distorsions, préjudiciables à la croissance, introduites sur les marchés locaux, le doute est introduit quant à la pertinence de cette forme de concurrence fiscale (Frédéric Marty).