2006
Revue de l’OFCE
Dossier : Bien-être et générations
Bien-être et générations
Introduction
La question des générations et du partage du revenu entre jeunes et vieux est devenue importante depuis que la croissance économique est insuffisante pour garantir le plein emploi et l’augmentation continue des revenus de l’ensemble des catégories sociales. Depuis le milieu des années 1970, le chômage s’est développé parmi les jeunes, dont l’insertion sur le marché du travail suit de plus en plus un chemin précaire fait d’emplois successifs de courte durée faiblement rémunérés. Un certain nombre de seniors connaissent aussi une fin de vie active difficile quand ils ne réussissent pas à atteindre l’âge de la retraite en étant employés. Sur la durée et en moyenne, les générations de l’après-guerre auront toutefois, jusqu’à maintenant, bénéficié d’un sort plus enviable que celui des générations nées à partir des années 1970.
On trouvera dans les trois articles qui constituent ce dossier une analyse particulière de cette question des générations.
L’article de Gérard Cornilleau propose un indice de bien-être social qui tient compte de la situation différente des générations vis-à-vis de la croissance. Cet indicateur est fondé sur la prise en compte du caractère « relatif » du niveau de bien-être d’une génération et de l’impact « absolu » de la croissance du revenu en cours de vie. À long terme, le bien-être social dépend de la répartition du revenu et du taux de croissance de l’économie, la hausse du revenu par habitant conduisant à une augmentation durable du bien-être, puisque les générations en cours de vie bénéficient d’un bien-être plus élevé. Il évolue également positivement en fonction de la durée de la vie et du vieillissement, car la part des générations ayant bénéficié d’une hausse du bien-être au cours de la vie augmente. Le calcul de cet indicateur pour quatre pays —France, Italie, États-Unis et Grande-Bretagne de 1950 à 2000 — montre que le bien-être a très fortement augmenté en France et en Italie dans les années 1950, 1960 et 1970, avant de stagner depuis les années 1980. Si le taux de croissance du revenu par tête se maintenait au niveau actuel en France et en Italie, le niveau de bien-être y diminuerait de 20 à 40 % en 2050, alors qu’il se stabiliserait au niveau actuel en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Dans les quatre pays, une croissance économique de 2 % par an permettrait juste de stabiliser le niveau de bien-être à long terme. Ces résultats montrent également que pour garantir le maintien d’un niveau élevé de bien-être social, la politique économique doit viser dans le long terme à la fois un taux de croissance économique élevé et la réduction des inégalités.
Le deuxième article, de Louis Chauvel, rassemble et actualise les données et les analyses relatives aux destins des générations françaises depuis la guerre. Il montre que dans tous les domaines — chômage, revenus, promotion sociale, accès aux responsabilités politiques —, les générations nées après les années 1960 connaissent un sort moins favorable que celui de leurs aînées. L’avenir n’est pas joué pour autant, car le départ à la retraite des générations nées dans les années 1940 va conduire à une redistribution des emplois, des revenus et des responsabilités, qui peut compenser les évolutions défavorables des trente dernières années. Le niveau de la croissance, qui permettra ou non la baisse du chômage et l’augmentation des revenus, sera à cet égard un facteur clé : un rebond durable de la croissance offrirait aux générations à venir des conditions meilleures de mobilité sociale ascendante en termes absolus, tout à la fois par rapport aux parents et par rapport au diplôme. Au contraire, le prolongement pendant plusieurs décennies encore de la croissance très ralentie des trente dernières années aurait un effet délétère sur des générations de mieux en mieux formées, pour qui les conditions d’insertion en France seraient de moins en moins attrayantes.
L’article de Vincent Touzé est consacré à l’étude d’une stratégie de transferts entre les générations qui permette de réaliser l’optimum social dans le cadre d’une économie dynamique soumise à la fluctuation de ses fondamentaux. La première partie est consacrée à un inventaire des différentes approches du bien-être social dans un contexte dynamique et intergénérationnel, à la détermination des arbitrages auxquels fait face le planificateur social et à la politique de transferts entre les générations susceptible de conduire à l’optimum social. La deuxième partie propose une application de ces principes de croissance socialement optimale à des économies théoriques qui présentent une variation cyclique et déterministe de leurs fondamentaux. Enfin, la dernière partie présente une application du même ordre à une économie avec des fluctuations stochastiques. De ces exemples théoriques, il ressort un résultat principal en termes de taux optimal de cotisation sociale : ce dernier dépend positivement du taux de dépendance et de la part des salaires dans la valeur ajoutée.