2001
Revue de littérature comparée
L’(extrême-)orient selon G. W. F. Hegel philosophie de l’histoire et imaginaire exotique
Jean-Marc Moura
Université de Lille III
L’article considère les écrits de G. W. F. Hegel sur la Weltgeschichte afin de
mieux comprendre les représentations littéraires de l’(Extrême-)Orient. La
synthèse hégélienne sert donc ici de modèle : système notoire de références
concernant l’altérité orientale au XIX e siècle et construction théorique où se
déchiffrent certains découpages européens gouvernant la perception des sociétés
lointaines. Les représentations philosophiques et littéraires de l’Orient et de
l’Extrême-Orient sont ainsi étudiées selon le plan d’un imaginaire commun qui
leur permet de s’éclairer mutuellement.
The article considers G.W.F. Hegel’s writings on the Weltgeschichte in order to
shed some light on various literary representations of the (Far) East. The Hegelian
system is read as a model: in the 19th century, it constitutes both an acknowledged
system of interpretations of the Far East and a theoretical construction synthesizing
various European frames of perception of exotic societies. Thus, philosophical and
literary representations of East and Far East can be studied in reference to a
common imaginary basis, which allows a better understanding of their structures.
Littérature et philosophie sont rarement étudiées selon le plan d’un
imaginaire commun qui leur permettrait de s’éclairer mutuellement.
Les images européennes, voire occidentales, de l’Orient et de
l’Extrême-Orient constituent à cet égard un cas intéressant. Dans l’histoire de ces représentations, deux ensembles apparaissent régulièrement. L’un répond à un principe propre à l’orientalisme qui a été mis
en évidence par Daniel Pageaux, la fragmentation du cadre oriental en
éléments bariolés, cocasses, séduisants afin de mieux consommer sa
différence
[1]. Le second développe les images d’une contrée du mysticisme, de l’esprit retors et obscur. Tel est le Chinois pour les écrivains
occidentaux au XIX e siècle, comme le souligne Muriel Détrie : « super-stitieux mais ignorant de Dieu et donc sans crainte de la mort »
[2]. Ces
deux représentations, fragmentation exotique et Orient inquiétant et
mystique, reposent sur une conception implicite de l’histoire orientale,
entendue comme manifestation de l’esprit des peuples de cette région
du monde. On ne saurait donc les expliquer complètement sans mettre
en évidence les principes historiographiques qui les fondent. Les
textes sur l’histoire de G.W.F. Hegel sont en l’occurrence très utiles.
Nous considérerons les écrits du philosophe sur la
Weltgeschichte afin
de mieux comprendre les représentations littéraires de l’(Extrême-)
Orient. La synthèse hégélienne nous servira donc de modèle au double
sens du terme : en tant que système notoire de références concernant
l’altérité (extrême-)orientale au XIX e siècle et en tant que construction
théorique où se déchiffrent certains découpages européens gouvernant
la perception de ces sociétés lointaines.
I. L’Orient et l’Extrême-Orient selon G.W.F.Hegel
La philosophie de l’histoire selon G. W.F.Hegel ne mentionne pas
l’Extrême-Orient (
Ferner Osten, catégorie inconnue alors) mais
l’Orient qui, à l’est, comprend l’Asie orientale (essentiellement le
monde chinois). La masse considérable de ces textes sur l’Orient a
peu intéressé les philosophes. La genèse de la perspective hégélienne
sur l’ailleurs oriental a cependant été étudiée dans le domaine allemand par Ernst Schulin
[3] et en France par Michel Hulin
[4] dont nous
suivrons d’abord les analyses. Les conceptions de Hegel répondent
doublement au contexte allemand, s’inscrivant dans le courant d’hellénophilie qui a saisi la pensée allemande (de Winckelmann, Lessing
et Herder jusqu’à Goethe, Schiller et Hölderlin), et réagissant à la
« Renaissance orientale » qui, au XIX e siècle, fera de l’Inde la source
de toute sagesse
[5].
Bei den Griechen fühlen wir uns sogleich heimatlich, denn wir sind auf dem
Boden des Geistes, und wenn der nationale Ursprung, sowie der Unterschied der
Sprachen, sich weiter hin nach Indien verfolgen lässt, so ist doch das eigentliche
Aufsteigen und die wahre Wiedergeburt des Geistes erst in Griechenland zu
suchen. [6]
L’ouverture de la seconde partie des
Vorlesungen über die
Philosophie der Geschichte, « Die Griechische Welt », marque assez
qu’il y a un hellénisme hégélien. La Grèce met en jeu le séjour spirituel de l’Allemand, sa
Heimat. Le mythe d’Antée définit ici le rapport
à l’Antiquité : pour l’Allemand moderne, la Grèce est à la fois mère
et sol : « elle soutient nos progrès et notre maîtrise »
[7]. Même son
déclin est l’indice de son accomplissement : « la première station
proprement spirituelle dans le temps ne pouvait être surmontée que
par la négativité du temps », à la différence des grands « empires »,
l’Inde et la Chine, dont la survivance au XIX e siècle atteste le caractère « substantiel » et anhistorique.
Dominique Janicaud a indiqué l’évolution globale de cet hellénisme : partant d’une hellénophilie de compensation pour arriver à
attribuer à la Grèce une place centrale dans le système philosophique,
« à partir du moment où la philosophie hégélienne se saisit comme
pensée de l’absolu, découvre la vérité suprême dans son propre mouvement de réflexivité »
[8]. Ainsi, la Grèce s’oppose constamment chez
Hegel aux conceptions romantiques de l’Orient et aux espoirs suscités
par la Renaissance orientale. L’Orient est de ce point de vue
l’« origine définitivement dépassée de notre culture, survivance “inactuelle”, impasse historique à reconnaître aux seules fins de l’éviter »
[9] :
Die Weltgeschichte geht von Osten nach Westen, denn Europa ist
Schlechthin das Ende der Weltgeschichte, Asien der Anfang. [10]
Le tournant de la pensée hégélienne sur l’Orient se situe dans les
années 1821-1823. Dans les
Grundlinien der Philosophie des Rechts
(1821)
[11], l’Orient figure au paragraphe 355 comme le premier des
quatre « Empires de l’Histoire Universelle ». Pour la première fois
chez Hegel, l’Orient est « abordé à partir de l’État, du problème politique et non plus à partir de la religion »
[12]. Le projet ancien d’un cours
sur la
Philosophie de l’Histoire prend corps. Le premier cours a lieu à
Berlin, de 1822 à 1823. Grâce au témoignage de Karl Hegel
[13], nous
savons que le philosophe s’attarda si longuement sur la Chine et l’Inde
qu’il ne lui resta presque plus de temps pour parler des autres peuples.
Selon son fils, il voulait par là donner un exemple de la manière philosophique de saisir le caractère national de chaque peuple.
Région de l’âme plutôt que contrée physique, l’Orient hégélien est une
détermination moins géographique que métaphysique
[14]. Il se construit
contre la théorie régnante d’un peuple primitif qui serait à l’origine de
toutes les sciences et de tous les arts. Hegel réfute le mythe originel de
la
Ursprache associé aux mythes d’un
Urvolk et d’une
Urreligion
notamment par Schelling et Friedrich Schlegel, dans
Über die Sprache
und Weisheit der Inder (1808)
[15]. Le concept oriental s’en voit fragmenté.
Dans la Philosophie der Religion, Hegel contredit en effet Schlegel
et Schelling en montrant que loin d’extraire du mythe de l’Âge d’Or
sa signification philosophique, ils font de la réflexion philosophique la
servante de leur version du mythe. Il étudie en contrepartie le sens
spéculatif positif du mythe de la Chute originelle, et indique qu’il
s’agit là d’une perte nécessaire puisque :
l’état d’innocence originelle où l’homme est en deçà de la distinction du bien
et du mal ne correspond pas à l’essence de l’homme. Le paradis terrestre – dit
Hegel – est un « jardin zoologique » (Tiergarten) où l’homme ne peut mener
qu’une existence bestiale qui n’est pas conforme à sa nature. [16]
L’interprétation de la sortie du paradis terrestre comme « l’éternelle
histoire de la liberté de l’homme » retire toute signification historique
et temporelle à l’« état de nature »
[17]. Celui-ci n’est plus un paradis
perdu mais l’enfer de l’« existence bestiale » auquel, d’une manière
mystérieuse, l’homme a commencé un jour à échapper. Cet état est
dédoublé chez Hegel :
- l’état de nature pur, tel qu’il soit à jamais impossible d’en sortir.
Cet enfoncement définitif dans la naturalité, impasse absolue de l’esprit, est réservé au monde africain subsaharien
[18];
- l’Orient représente en revanche l’état de nature tourné vers son
propre dépassement, « l’impasse seulement relative de l’esprit »
[19], le
début de l’histoire
[20].
Mais comment l’esprit oriental est-il capable d’échapper à l’état de
nature si l’évolution n’est préparée par aucune dialectique antérieure
[21] ? Voilà bien l’ambiguïté du concept d’Orient dans la
Weltgeschichte. M. Hulin la résume :
Toute l’ambiguïté de l’Orient chez Hegel tient en ceci : il est une restauration à l’intérieur même d’une révolution, non pas la succession de ces deux
moments (le second « corrigeant » le premier) mais leur unité indivise. Il représente la rupture avec l’état de nature mais au sein même de la nature, l’avènement
de l’universel mais enfermé dans le particulier, le déploiement de la dimension
historique mais sous l’aspect d’empires immuables. [22]
Situé à un niveau plus élevé que le simple état de nature, l’esprit
oriental est considéré comme « spiritualité naturelle ». La nécessité
d’une continuité entre l’Orient et les formations historiques ultérieures
va donc conduire Hegel à un dédoublement de celui-ci. Le philosophe
distingue deux « types » de formations orientales :
- la Hinterasien : l’Extrême-Orient ou Asie orientale (Chine,
Mongolie), monde de l’innocence patriarcale, de la puérilité où les
contradictions ne se développent pas. Il s’agit d’un empire immuable,
anhistorique;
- la Vorderasien : le Proche-Orient et l’Asie centrale (empire perse,
Égypte) : monde déjà historique de part en part, où une subjectivité
naissante commence à réfléchir les contradictions
[23].
Si, au plan philosophique, le dédoublement est problématique – et
d’abord pour ce qui regarde la situation de l’Inde –, il répond à une
grande division de l’exotisme littéraire européen : le partage entre un
Orient de l’histoire – fût-ce celui de la décadence – et un Orient du
rêve, très souvent relégué dans la lointaine Asie
[24]. Cependant, la
structure de l’Orient chez Hegel en acquiert un caractère indécis.
La Philosophie de l’Histoire commence par poser le schéma dualiste
Hinterasien/
Vorderasien, mais dès la fin de l’introduction, celui-ci s’assouplit en une structure ternaire
[25]. L’Inde se détache de la Chine en
tant que terme médiateur. La progression est alors la suivante : 1. La
Chine (empire mongol), principe oriental proprement dit; 2. La Perse,
transition vers le monde grec; 3. L’Inde, médiation entre les deux
Orients. M. Hulin peut dès lors souligner que « l’Inde est le nœud des
contradictions de l’Orient en général ». En elle se produisent :
l’arrachement à la nature et la retombée dans la nature, la liberté qui tourne
en esclavage à l’intérieur comme à l’extérieur, une histoire faite d’oscillations
pendulaires. [26]
Schémas dualiste et ternaire subsistent : la conscience indienne se
caractérise à la fois par sa
visée : échapper à la substance, et son
échec
dans la tentative d’atteindre la terre promise de la subjectivité
infinie
[27]. L’Inde est simultanément différente de la Chine et très similaire
[28]. Cette difficulté va se répercuter « dans le concept même de
l’Orient, dans sa structure interne, dans ses rapports avec les formations historiques qui lui succèdent et enfin […] dans le principe même
de la philosophie hégélienne de l’histoire »
[29].
Michel Hulin a pu souligner les mérites de l’intégration de l’Orient
par Hegel, « entreprise unique dans l’histoire des idées »
[30], Maurice
Merleau-Ponty a rappelé l’hégélianisme inconscient « de la grande
majorité de ceux qui réfléchissent sur le sens de l’histoire »
[31]. La totalisation de la
Weltgeschichte, qui a durablement supplanté l’influence
de la Renaissance orientale à la fin du XIX e siècle
[32], dessine un
système fondamental de relations qui mettent en jeu subordinations,
partages et ressemblances des autres sociétés à l’égard de l’esprit
européen. Elle rassemble les grandes cultures distinctes de l’Europe et
se propose d’éclairer systématiquement les sources de cette distance.
Les textes hégéliens livrent, en leur sécheresse conceptuelle, trois
espaces de déploiement des images de l’ailleurs, trois dispositions
imaginaires du lointain qui s’observent constamment dans l’histoire de
l’exotisme européen : un état de nature (l’Afrique subsaharienne), que
nous ne considérons pas ici, un Orient fragmenté, dont l’Inde est
l’exemple, et un Orient immobile, bloqué dans la chimère, dont
l’Extrême-Orient est l’illustration. Bien des images littéraires pourraient être envisagées afin d’illustrer les représentations de l’Orient
fragmenté et de l’Extrême-Orient « mystique », mais nous nous
contenterons de prendre les exemples de l’Inde littéraire française au
XIX e siècle puis d’une œuvre hollandaise du tournant du XIX e siècle
due à Louis Couperus.
II. Images littéraires de l’(Extrême-)Orient
La fragmentation exotique de l’Orient
L’Inde, espace de transition, est déjà, comme le pose Hegel, historique de part en part, séparée de l’état de nature. Avec ce pays
– « foyer d’où rayonnent toutes les énigmes »
[33] – l’originalité du
philosophe se manifeste pleinement : « aucun penseur n’a davantage
contribué à détruire l’image à la fois traditionnelle et romantique de
l’Orient comme source de la sagesse et de la science. »
[34] Cette réfutation aboutissait à une idée ambiguë de l’Inde, postulant à la fois un
arrachement et une retombée, inexpliquée, dans l’illusion anhistorique.
Précisément, cette conception d’une histoire problématique favorise
les représentations d’un espace oriental où foisonnent les réalisations
partielles, les décalages, toute la fragmentation colorée provenant
d’une situation en porte-à-faux dans le flux de l’évolution. Là se
trouve le ressort d’un exotisme conventionnel où se donne à voir ce
qui est décalé, divertissant, tout le bariolage disant la préparation,
entrevue mais à jamais différée, de la civilisation.
Le patchwork est dès lors au principe des images indiennes. Le
lointain oriental est formé de bric et de broc : monde-reflet de
l’Europe mais reflet incomplet, pluralité indéfinie de similitudes aussi
superficielles qu’amusantes dans leur prétention, jamais pleinement
réalisée, à l’Histoire. Dans cet univers de l’impasse historique prolifèrent les mécaniques bizarres, figurines étranges, ingénieuses et
désuètes, rudiments spirituels divertissants dont la représentation
romanesque française de l’Inde au XIX e siècle est un exemple typique.
L’Inde des écrivains français n’est ni profondément influencée par
la Renaissance orientale (au contraire de l’Inde allemande) ni tributaire de liens politiques (à la différence de l’Inde du
Raj anglais).
Double absence qui explique que l’imagination exotique ne se déploie
pas selon les axes de l’origine spirituelle ou du lieu du pouvoir. La
représentation prend donc souvent pour prétextes les constructions
fabuleuses
[35], philosophiques
[36] et politiques
[37] du siècle précédent,
d’où va surgir un Orient de la fragmentation futile. De cette réduction
spectaculaire, les catégories retenues par Amina Okada dans le relevé
qu’elle fait des stéréotypes indiens, signalent les facettes : princes
déchus, spiritualités, barbaries, sérails et bayadères, paysages grandioses et souvenir d’un petit empire jalonnent le périple littéraire français au pays des Moghols
[38].
Le regret des aventures coloniales françaises (Judith Gautier,
La
Conquête du Paradis, 1890
[39]; Pierre Loti,
L’Inde (sans les
Anglais)
[40] ), le déclin de l’empire Moghol, synonyme de fabuleuses
richesses depuis Bernier, le pittoresque de paysages impressionnants,
du vert Cachemire aux grottes d’Ellorâ (Jenny Lensia,
Une Fortune
aux bords du Gange, 1910; Jules Verne,
Le Tour du monde en quatrevingts jours, 1873)
[41], le « mysticisme »
[42] et la cruauté de la population (les fameux Thugs, évoqués par Albert Besnard :
L’Homme en
rose, l’Inde couleur de sang, 1913)
[43], et naturellement la fascinante
bayadère
[44] sont les thèmes les plus fréquents d’une représentation qui
mesure une soumission et un décalage par rapport à l’Europe.
Connaître l’Inde, c’est d’un même geste la découvrir différente, pittoresque voire magnifique, mais vouée à un archaïsme sans remède.
Qualités décoratives, théâtralité et thématique de la séculaire léthargie
composent un espace d’autant plus plaisant qu’il est dominé jusque
dans ses mystères impuissants (contre la « science » occidentale) et
ses figures séduisantes (de l’esclave à la danseuse sacrée). À la différence de l’état de nature, la coupure entre Europe et Orient ne passe
plus entre deux ordres systématiquement opposés, que seule une catastrophe pourrait réunir, elle se manifeste au cœur même de cet Orient,
dans une société dont l’organisation pourrait évoquer celle de
l’Occident, mais dont les virtualités historiques se dissipent aussitôt
qu’elles apparaissent dans la splendeur étrange et conventionnelle de
l’aventure et du spectaculaire. L’imagination se livre ici à un blocage
savoureux du devenir.
Dans le domaine britannique, l’Inde de
Kim (1901) de Rudyard
Kipling, simultanément très évoluée spirituellement et pleine d’ignorance, prolonge avec force cette rêverie. La contradiction d’une sagesse
première et d’une survivance de la chimère est l’essence de ce monde
romanesque. La figure du lama de
Kim, sage à la stupéfiante crédulité,
résume en elle l’énigme d’une Inde à la fois toute proche en esprit et
incommensurablement distante. Les images expriment alors l’incohérence d’un devenir capricieux. Elles multiplient les paradoxes nés du
heurt de la raison et de l’illusion, du réel et du rêve, intéressant le
lecteur par la constance de ces collisions. Hegel le remarquait :
« [Indien] ist immer das Land der Sehnsucht gewesen und erscheint
uns noch als ein Wunderreich, als eine verzauberte Welt. »
[45]
L’effet exotique de la fragmentation est donc rendu possible par une
conception historique de l’Orient dont le texte hégélien donne les
axes. L’Orient indien est à la fois si proche et si différent, si séduisant
et si désespérant dans les récits, en raison du statut qu’on lui attribue
dans l’histoire mondiale. Il est simultanément territoire de l’arrachement à la nature et de la retombée dans la nature, terre de l’Histoire
seulement entrevue. En revanche, l’Extrême-Orient est la partie immobile de l’Orient.
III. L’Extrême-Orient, monde de l’immobilité superstitieuse
L’Extrême-Orient selon Hegel est l’espace du commencement de
l’histoire. Au plan narratif, les hommes qui l’habitent vont être systématiquement infériorisés. Muriel Détrie le remarque pour le personnage romanesque du Chinois : « “Barbare”, “inhumain”, “bestial”, tels
sont en définitive les qualificatifs qui résument le plus souvent l’opinion que l’on se fait du Chinois au XIX e siècle. »
[46] Le personnage
occidental n’a aucune peine à se détacher sur ce fond élémentaire, il
est celui que les Malais nomment joliment « le Voyageurauxgrandsyeux »
[47] : vision à facettes réfractant les insuffisances étrangères. Le
plus souvent, il introduit la connaissance dans un espace dépourvu de
toute clairvoyance.
De Stille Kracht (littéralement « la force silencieuse (ou
“cachée”) »; traduction en français : « La Force des ténèbres »
[48],
1900) du Hollandais Louis Couperus insiste sur ce savoir obscur qui
peut accabler les Européens. L’expression « force silencieuse »,
traduction du malais «
guna-guna », désigne les pratiques de magie
noire qui sont au centre d’une intrigue où transparaissent les inquiétudes coloniales hollandaises, exprimées depuis
Max Havelaar de
Multatuli (1860)
[49]. Le protagoniste, van Oudijck, consciencieux résident de la région de Labuwangi, à Java, va déchaîner la « force silencieuse » en demandant la destitution d’un haut fonctionnaire javanais
corrompu. Aussitôt, des phénomènes inexplicables vont accabler sa
famille. Il parviendra un moment à les juguler, mais son épouse
Léonie va alors se livrer à la débauche. Son inconduite va finalement
provoquer le démembrement et le déshonneur de sa famille. En butte
à l’hostilité javanaise et à la corruption de son propre milieu familial,
van Oudijck renonce à ses idéaux. Il finit par démissionner pour se
retirer dans un village de Java en compagnie d’une jeune métisse.
La
Stille Kracht apparaît donc comme « le symbole de tout ce qui,
dans le pays ou le peuple colonisé, défie la logique – et en fin de
compte l’emprise sur les faits – du colonisateur »
[50]. Cette force qui
s’acharne sur la famille van Oudijck a des formes diverses, parfois
grotesques
[51], elle resterait toutefois insignifiante si les colons trouvaient la force morale d’y résister. Cette énergie manque à la femme
et aux enfants de van Oudijck, c’est par eux que triomphera le sortilège. La magie javanaise serait impuissante contre la raison et la
rigueur hollandaises si la débauche de Léonie, puis les doutes des
autres membres de la famille ne lui offraient pour ainsi dire une prise.
Le roman de Couperus est typique d’une représentation « mystique »
de l’Extrême-Orient qui en appelle à la nécessité de la clôture du
monde occidental
[52] et au redressement civilisé face à des ténèbres qui
engloutissent quiconque leur laisse la moindre place.
L’exploration de ce monde extrême-oriental tenu pour obscur ne
découvre pas des existences, elle constate une animation. Cette réduction a pour effet de dépouiller les autochtones de leur humanité.
Comme les tribus de la jungle se transforment en silhouettes qui
grouillent, qui épient ou fuient, les Asiatiques se métamorphosent en
foules menaçantes par leur volume. Les personnages extrêmeorientaux sont décalés vers les formes globales d’une agressivité constitutive de l’espace. C’est pourquoi cet Extrême-Orient de l’immobilisme
peut devenir une menace dynamique, le fameux « péril jaune ». On
sait qu’au tournant du XIX e siècle, l’Asie, monde hégélien de l’innocence patriarcale mais aussi des masses humaines chinoises ou
indiennes et du dynamisme japonais, est donnée comme anthologie de
tous les vices, annihilant la coupure séparant civilisés et barbares. Ce
fantasme est assez complaisamment caressé par des artistes et des
intellectuels européens
[53]. L’Extrême-Orient devient alors ce qui
échappe à tout contrôle, à toute prise, et qui se voue à l’infiltration,
prélude de l’engloutissement. Ce cauchemar dont le mythe reste à
détailler en ses figures et phobies, a hanté le tournant du XIX e siècle.
Ses significations sont moins à chercher dans l’histoire asiatique que
dans l’imagination anxieuse d’auteurs dont les récits valent comme
symptômes de leur époque. D’une œuvre à l’autre se développe un
identique discours de décadence. Il provient, comme le montre Julien
Freund
[54], d’une impuissance existentielle à appréhender la logique et
le sens du phénomène de l’histoire. Devenu une fatalité incompréhensible, le processus constructif du devenir humain prend la majesté irrévocable et gratuite en même temps que l’indicible puissance d’une
négativité à quoi l’on ne peut rien. Cette exécration jubilante du pire
est la source d’un renversement imaginaire où l’exotisme occidental
s’émeut des forces épanchées de l’Europe en créant les images d’irrésistibles puissances surgies, comme le posait Hegel, des commencements de l’histoire.
Le texte philosophique sur l’Orient et l’Extrême-Orient éclaire donc
certains grands aspects de l’imaginaire exotique. L’Orient de Hegel,
écartelé entre état de nature et histoire, a pour répondant narratif une
Inde de la fragmentation pittoresque où coexistent sans solution de
continuité signes de civilisation et traces de barbarie. L’Extrême-Orient, monde de l’immobilité patriarcale, se voit relégué à distance
de l’Occident, aux commencements obscurs de l’histoire, et dans un
second temps, lorsque l’évolution historique a rendu cette position
théorique intenable, il verse dans le paroxysme agressif du péril jaune.
Les grandes représentations littéraires de l’(Extrême-)Orient que nous
avons envisagées reposent de fait sur une conception de l’histoire qui
n’est ni explicitée ni sans doute entièrement consciente chez les écrivains, mais que le texte philosophique hégélien permet de mieux
comprendre. La mise en relation des textes littéraires et philosophiques révèle par là une disposition imaginaire de l’(Extrême-)Orient
propre à la culture « regardante » (l’Europe occidentale) du XIX e
siècle. L’examen de la Weltgeschichte hégélienne met en évidence le
socle de ces images littéraires : la conception de la situation de
l’(Extrême-)Orient dans l’histoire du monde qui les soutient et qu’elles
expriment.
[1]
D. Pageaux, « Orientalisme »,
Grand Atlas des littératures, Paris : Encyclopedia Universalis,
1990.
[2]
M.Détrie, « L’Image du Chinois dans la littérature occidentale au XIX e siècle », Michel
Cartier, éd.,
La Chine entre amour et haine. Actes du VIIIe colloque de sinologie de Chantilly,
Paris : Desclée de Brouwer, 1998, p. 416.
[3]
E. Schulin,
Die Weltgeschichtliche Erfassung des Orients bei Hegel und Ranke, Göttingen :
Vandenhoeck und Ruprecht, 1958.
[4]
De la genèse, où est soulignée l’affinité de l’esprit oriental et de l’esprit chrétien, et leur
opposition à celui de la Grèce, jusqu’aux travaux de la maturité : les « études orientales » de
1821-1823. Michel Hulin,
Hegel et l’Orient, Paris : Vrin, 1979.
[5]
Raymond Schwab :
La Renaissance orientale, Paris : Payot, 1950.
[6]
G.W.F. Hegel :
Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, Stuttgart : Philipp
Reclam Jun., « Universal-Bibliothek », 1997, p. 320.
[7]
Dominique Janicaud,
Hegel et le destin de la Grèce, Paris : Vrin, 1975, p. 10.
[8]
Ibid., p. 229,327-328.
[9]
M. Hulin,
op. cit., p. 8. « Die orientalische Welt hat als ihr näheres Prinzip die Substantialität
des Sittlichen. Es ist die erste Bemächtigung der Willkür, die in dieser Substantialität versinkt »
(G. W. F. Hegel,
Vorlesungen,
op. cit., p. 177). La situation de l’Orient aux premiers temps de l’humanité et son assimilation à l’enfance de l’homme est un lieu commun. Dans la première section
d’
Une autre philosophie de l’histoire (1774), Herder décrivait le développement du « monde
antique » en le comparant à la succession des âges de la vie. L’Orient correspond à la petite
enfance, l’Égypte à l’enfance débouchant sur l’adolescence (
Knabenzeit), la Grèce à la jeunesse…
[10]
G. W. F.Hegel,
ibid., p. 168.
[11]
Hambourg : Hoffmeister, 1962.
[12]
M. Hulin,
op. cit., p. 37. Le concept sommaire de « despotisme oriental » dont Hegel s’était
contenté jusque-là, va s’affiner et se différencier.
[13]
G. W. F. Hegel,
Sämtliche Werke, Jubilaümausgabe, 2, XI, Stuttgart, 1927-1930, p. 17, préface.
[14]
L’Orient manifeste « toute l’ambiguïté d’un rapport fait de connivence et de sourde opposition » aux déterminations géographiques (M.Hulin,
op. cit., p. 44). Les éléments géographiques
que donne le philosophe sont surdéterminés par un constat premier : « In Asien ist das Licht des
Geistes und damit die Weltgeschichte aufgegangen » (G.W.F.Hegel,
Vorlesungen,
op. cit.,
p. 163). Nous laissons de côté la question du christianisme, par laquelle Hegel a d’abord évoqué
l’Orient, car elle relève d’une problématique qui en soi mériterait de longs développements,
cf. G. F. W. Hegel,
Philosophie der Religion, Berlin : Lasson, 1925-1929.
[15]
Est visée la théorie d’un peuple primitif qui serait à l’origine de toutes les sciences et de
tous les arts. F.Schlegel défendait l’idée d’une « révélation continue », sorte de néo-catholicisme
élargi. L’humanité aurait longtemps vécu éclairée par une révélation primitive (thème biblique
du paradis terrestre), dans un contact direct et innocent avec la nature, avant de connaître une
chute aux causes obscures. Depuis ce temps, l’humanité est livrée à elle-même. Elle demeure
cependant guidée par le souvenir de cette révélation primitive que transmet la
Bible. Toutefois,
le « message » de Moïse paraît puéril et caduc aux contemporains, et il importait, selon le philosophe, de créer une nouvelle mythologie, très syncrétique, pour renforcer le christianisme.
[16]
M. Hulin,
op. cit., p. 54.
[17]
« Die Weltgeschichte ist die Zucht von der Unbändigkeit des natürlichen Willens zum
Allgemein und zur subjektiven Freiheit » (G. W.F. Hegel,
Vorlesungen,
op. cit., p. 168).
[18]
« Bei den Negern ist nämlich das Charakteristische gerade, dass ihr Bewusstsein noch nicht
zur Anschauung irgendeiner festen Objektivität gekommen ist, wie zum Beispiel Gott, Gesetz,
bei welcher der Mensch mit seinem Willen wäre und darin die Anschauung seines Wesen hätte »
(
ibid., p. 155). L’Afrique subsaharienne est donc : « das Kinderland, das jenseits des Tages der
selbstbewussten Geschichte in die schwarze Farbe der Nacht gehüllt ist » (
ibid., p. 153).
[19]
La Raison dans l’Histoire, cité in M. Hulin,
op. cit., p. 55.
[20]
« der Anfang der Geschichte » (G.W.F. Hegel,
Vorlesungen,
op. cit., p. 165).
[21]
« Toute la difficulté est de justifier cette “fuite tangentielle” par laquelle, à un certain
moment du temps, l’esprit oriental échappe au cercle vicieux de l’état de nature proprement dit.
Cette difficulté est d’autant plus grande que Hegel a d’avance écarté toute explication “causale”
de cet événement » (M. Hulin,
op. cit., p. 55).
[22]
Ibid., p. 56. Le mode de production asiatique de Marx peut être assimilé à une variation sur
ce schéma. Il désigne un mode de production « immobile », distingué des grandes étapes de
l’histoire (Antiquité, Féodalité, Bourgeoisie), advenant dans une société bloquée. Cet Orient est
à la fois dans l’histoire et hors de celle-ci.
[23]
Cf. M. Hulin,
op. cit., p. 61. Ces deux grandes régions se subdivisent chacune : « Die übrige
asiatische Welt teilt sich in vier Terrains : Erstens die Stromebenen, gebildet durch den gelben
und blauen Strom, und das Hochland Hinterasiens – China und die Mongolen. Zweitens das Tal
des Ganges und das des Indus. Das dritte Theater der Geschichte sind die Stromebenen des Oxus
und Jaxartes, das Hochland von Persien und die andern Talebenen des Euphrat und Tigris, woran
sich Vorderasien anschliesst. Viertens die Stromebene des Nil » (G. W. F. Hegel,
Vorlesungen,
op. cit., p. 178).
[24]
Cf. notamment J.-M.Moura,
La Littérature des lointains, Paris : Champion, 1998.
[25]
Observable dans les
Vorlesungen,
op. cit., pp. 177-182. Cf.
Philosophie der Weltgeschichte,
Berlin : Lasson, 1925-1929.
[26]
M. Hulin,
op. cit., p. 68. Dans
La Raison dans l’Histoire, mondes chinois et hindou sont très
proches, ce sont les Perses qui constituent la transition de l’Orient à l’Occident.
[27]
Terme médiateur entre Orient historicisé et Orient « naturalisé », elle demeure du même côté
que la conscience chinoise sans que soit précisé son statut définitif : « dans l’Inde […], une
fantaisie sans règles déforme à son gré le contour exact des événements de sorte que l’existence
collective tout entière est comme un rêve qui ne se fixe pas, ne s’objective pas » (
Die
Orientalische Welt, cité in M. Hulin,
ibid.).
[28]
« Im Gegensatz zum chinesischen Staate, der voll des prosaischsten Verstandes in allen
seinen Einrichtungen ist, ist Indien das Land der Phantasie und Empfindung » (G. W. F. Hegel,
Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte,
op. cit., p. 212).
[29]
M. Hulin,
op. cit., p. 55.
[30]
« Personne avant lui n’avait su “historiciser” l’Orient en partant de son immobilité même
[…] Personne n’avait ainsi arraché l’Orient à l’exotisme [
sic !] en le faisant apparaître comme
l’humble point de départ d’une aventure spirituelle dont l’Occident représenterait l’aboutissement
triomphal. Les oppositions classiques entre les Anciens et les Modernes, les Païens et les
Chrétiens, etc., sont ainsi devenues largement caduques » (
ibid., p. 139).
[31]
Signes, Paris : Gallimard, 1960, p. 172.
[32]
Cf. Raymond Schwab,
La Renaissance orientale,
op. cit.; Roger-Pol Droit,
L’Oubli de
l’Inde, Paris : PUF, 1989.
[33]
M. Hulin,
op. cit., p. 60.
[35]
Bernardin de Saint-Pierre,
La Chaumière indienne, 1794.
[36]
Voltaire,
Zadig, 1748;
La Princesse de Babylone, 1768.
[37]
L’empire rêvé par Dupleix. Sur l’Inde des voyageurs français du XVIII e siècle, cf. l’anthologie de Guy Deleury,
Les Indes florissantes, Paris : R. Laffont, 1991.
[38]
A. Okada,
L’Inde du XIX e siècle – Voyage aux sources de l’imaginaire, Paris : AGEP, 1991.
[39]
Ce roman, réédité en 1913 sous le titre « L’Inde éblouie. Une aventure coloniale au
XVIII e siècle » chez Armand Colin, évoque le débarquement de Bussy à Madras (1746) et son
intrigue amoureuse avec la reine de Bangalore.
[40]
« Pondichéry !… De tous ces noms de nos colonies anciennes qui charmaient tant mon imagination d’enfant, celui de Pondichéry et celui de Gorée étaient les deux qui me jetaient dans les plus
indicibles rêveries d’exotisme et de lointain » (Récit de 1903. Cité in A. Okada,
op. cit., p. 163).
[41]
Pour une vue synthétique de ces clichés, cf. C.Champion, « L’Image de l’Inde dans la
fiction populaire française aux XIX e et XX e siècles », in D. Lombard, éd.,
Rêver l’Asie, Paris : Éd.
de l’EHESS, 1993.
[42]
Docteur Mystère, seul roman consacré à l’Inde par Paul d’Ivoi, a pour publicité de couverture : « Le rendez-vous des gadgets de la science occidentale pour lutter contre les maléfices et
les enchantements de l’Inde mystérieuse ».
[43]
Cf. Martine van Woerkens,
Le Voyageur étranglé. L’Inde des Thugs, le colonialisme et
l’imaginaire, Paris : Albin Michel, 1995.
[44]
Cf. notre article « Bayadère » in Pierre Brunel, éd.,
Dictionnaire des mythes féminins, Paris :
Éd. du Rocher, à paraître.
[45]
G. W. F. Hegel,
Vorlesungen,
op. cit., p. 211.
[46]
M.Détrie, « L’Image du Chinois dans la littérature occidentale du XIX e siècle »,
op. cit.,
p. 416.
[47]
Paul Morand,
Le Voyage, Paris : Éd. du Rocher, 1994, p. 126.
[48]
Paris : Sorbier, 1986.
[49]
Inquiétudes qu’exprime bien Couperus en associant la « force silencieuse » à l’Islam.
L’analyse « idéologique » de l’œuvre est menée par H.Chambert-Loir in D.Lombard,
Rêver
l’Asie, Paris : Éd. de l’EHESS, 1993, p. 413
sqq. Couperus, lui-même, passa cinq années de sa
jeunesse à Batavia, et séjourna un an à Java, de 1899 à 1900.
[50]
P. Noble, préface à la traduction française, p. IV.
[51]
L’apogée en est la scène où Léonie, nue dans la salle de bains, reçoit des crachats de bétel
lancés par des bouches invisibles, jusqu’à ce que son corps soit entièrement souillé de salive
sanglante.
[52]
Le thème du métissage et de ses dangers est omniprésent dans le récit.
[53]
Cf.
Les Carnets de l’exotisme, Poitiers : Le Torii, n° 15-16,1995.
[54]
La Décadence, Paris : Sirey, 1984.