2001
Revue de littérature comparée
ParallÈle et horizon d’attente
Inès Oseki-dépré
Université d’Aix-Marseille
La notion d’horizon d’attente semble ne plus poser de problèmes à
l’heure actuelle et on la rencontre comme « allant de soi » dans la
plupart des travaux contemporains qui relèvent de la critique ou de la
théorie littéraires. Pourtant si sa définition semble établie, il s’agit, on
le rappelle, d’une notion complexe, sinon ambiguë, qui implique à la
fois une reconnaissance (de ce qui est « ancien ») et une découverte
de ce qui n’est pas connu (notion de négativité, le nouveau qui nie
l’ancien) sur le plan esthétique. Si l’on admet avec Jauss, après
Gadamer, qu’il s’agit là d’un « ensemble d’attentes et des règles du
jeu avec lesquelles les œuvres antérieures ont familiarisé le lecteur et
qui, au fil de la lecture, seront modulées, corrigées, modifiées ou
simplement reproduites », on pourrait tenter de cerner cette notion
selon deux méthodes :
- Une première, déductive, historique, à la manière de ce que fait
Walter Benjamin pour Baudelaire
[1] et qui comprend l’étude de
textes et documents portant un regard sur une époque, les para~textes, commentaires, bref, tout ce qui constituerait à un moment
donné ce que Bourdieu nomme le « champ littéraire » (en rapport
avec d’autres champs). C’est la démarche érudite, qui caractérise
un type de recherches littéraires (en général des thèses ou des
études exhaustives d’un auteur, d’une période, d’un style).
- Une seconde, inductive, qui partirait des textes littéraires eux-mêmes, en l’occurrence ici des textes traduits à partir de la même
source, pour en établir le parallèle afin de dégager leurs diffé~rences, leurs similitudes, leur réception mais surtout de mesurer
ce qui relève de l’horizon d’attente d’une époque et/ou de la
singularité du traducteur. Cette approche sémiotique (technique,
pragmatique), que l’on va adopter pour les besoins de la cause,
peut se faire d’un point de vue synchronique (corpus de textes
contemporains entre eux) ou diachronique (corpus chronologi~quement successifs).
Ainsi, on mettra en parallèle en synchronie les traductions de
l’Énéide de Virgile (publiée en l’an 19 av. J.-C.) effectuées au XVI e
siècle par Des Masures (1546) et Du Bellay (1552), en soulignant au
préalable deux points : le premier est que Du Bellay n’en traduit que
les chants IV et VI (de l’invention de Virgile), mais après Des
Masures, ce qui implique déjà une critique implicite, celle de la retra~duction. On s’aperçoit que certains éléments sont communs aux deux
traducteurs (canons ?) et que d’autres varient selon le système adopté
et dépendent de la plus ou moins grande aptitude du traducteur
(talent ? génie ?). De même devons-nous considérer – et c’est notre
deuxième remarque – le fait que lorsque l’Énéide est traduite au XVI e
siècle, siècle de l’institution du français comme langue officielle
(François Ier, ordonnance de Villers-Cotterets, 1539), elle le sera selon,
ou en tout cas compte tenu, des principes proposés par la Deffence et
qui ne vont pas sans une certaine contradiction : il s’agit à la fois de
renforcer la langue française, qui cesse d’être vulgaire et qui se met
en concurrence avec le latin (langue des poètes néo-latins), donc du
côté des « anciens » d’une part, et tout en imitant les anciens, d’être
« moderne » et selon les règles poétiques et rhétoriques en vigueur
dans la Deffence, d’autre part. Cette contradiction exige que le traduc~teur ou bien imite (au travers de la traduction littérale, Des Masures)
ou bien innove (traduction littéraire). On peut ajouter que Du Bellay
étant le porte-parole de la Deffence, il a une position plus active (plus
autorisée ?) que Des Masures.
Le texte de Virgile :
At trepida et coeptis immanibus effera Dido
sanguine uoluens aciem, maculisque trementis
interfusa genas et pallida morte futura,
Interiora domus inrumpit limina et altos 645
conscendit furibunda gradus ensemque reduxit
Dardanum, non hos quaesitum munus in usus.
Hic, postquam Iliacas uestis notumque cubile
conspexit, paulum lacrimis et mente morata
incubuitque toro dixitque nouissima uerba : 650
« Dulces exuuiae, dum fata deusque sinebat,
accipite hanc animam meque his exsoluite curis.
Vixi et quem dederat cursum fortuna peregi,
et nunc magna mei sub terras ibit imago.
Urbem praeclaram statui, mea moenia uidi, 655
ulta uirum poenas inimico a fratre recepi,
felix, heu minium felix, si litora tantum
numquam Dardaniae tetigissent nostra carinae. »
Dixit, et os impressa toro : « Moriemur inultae,
sed moriamur » ait « sic, sic iuuat ire sub umbras. 660
Haurat hunc oculis ignem crudelis ab alto
Dardanus, et nostrae secum ferat omina mortis. »
Aussitôt Didon, tremblante, farouche de son terrible projet
jetant un regard de sang, et les joues frémissantes,
semées de taches livides (et marbrées), pâle de sa mort future,
se précipite à l’intérieur de la demeure et gravit le seuil et
les hautes marches du bûcher et, furieuse, sort l’épée dardanienne
de son fourreau, présent non offert à cet usage.
Ici, après avoir contemplé les habits Iliaques et le lit familier,
elle s’adonna à quelques larmes, la tête ailleurs
et (étendue) sur le lit, dit ces dernières paroles :
« Dépouilles douces pendant que les destins et les dieux le voulaient,
acceptez mon âme et libérez-moi de mes peines.
J’ai vécu et j’ai parcouru la route que la fortune m’avait octroyée,
et maintenant une grande image de moi s’en ira sous la terre.
J’ai bâti une ville illustre, j’ai vu mes remparts,
en vengeant mon homme j’ai puni les crimes d’un frère ennemi,
heureuse, hélas trop heureuse, si seulement
les carènes Dardaniennes n’avaient jamais effleuré nos rivages ! »
elle parla et la lèvre collée au lit : « nous mourons invengées,
mais nous devons mourir », dit-elle.
« Ainsi, ainsi il nous plaît de partir sous les ombres.
Que le cruel Dardanien depuis les hauteurs consume de ses yeux
ma brûlure (ma flamme) et qu’il porte la malédiction de notre mort ».
Mais ce pendant, Didon fiere & terrible
Pour le remords de son conseil horrible,
Tournant des yeux la prunelle sanglante
Deça, dela; & sa jôe tremblante
Entre-tachée, avec’ pasle couleur,
Signe mortel de son prochain malheur :
Aux lieux secrez entre par violence,
Et en fureur sur la pyle s’eslance :
Ou le Troien glayve elle a desgainé,
Qui ne feut pas à telle fin donné.
Puis avoir veu les Troiens vestemens,
Et de son lict les congnuz ornemens,
Toute esploree & lente sur sa couche,
Ses derniers moz fist sortir de sa bouche
Douce despouille, alors qu’il feut permis
Par les Destins & par les Dieux amys,
Reçoy ceste ame, & de tant de soucy
Deslie moy. J’ay vescu jusq’icy,
Et de mes ans le cours ay revolu
Tel que Fortune ordonner l’a voulu
Mais en tremblant, & par cruelle emprise
Dido troublee; & de fureur esprise,
Tournant la vue au front sanguinolente
Chacune joue en rage violente
De mainte tasche emplie, & fremissante,
Et de la mort future palissante,
Entre au dedans de la maison profonde.
Au hault amas du feu va furibonde
La Dardanique espee sur ce poinct
Elle tira, qui faite n’estoit point
Pour employer à semblable adventure.
Là ayant vu la Troyenne vesture,
Le lict que trop cognoissait elle ausi :
En tristes pleurs un peu s’arreste icy :
Et en penser, couchee Sur sa couche
Puis à la fin profera de Sa bouche
Ces derniers mots : O despouille aggreable,
Quand destinee & dieu plus amiable
Me permettoient en contentement viure,
reçoy ceste ame, & d’ennuis me delivre.
Ores de moy la grand’idole errante
Sera bien tost sou’ la terre courrante
Une cité j’ay fondé de ma main :
J’ay veu mes murs : j’ay dessu’ mon germain
Vangé le sang & la mort doloreuse
De mon mary. Heureuse, ô trop heureuse !
Si des Troiens les navires fuytives
N’eussent jaimais abordé sur noz rives.
Ainsi parla : & sur la couche aymée
Ayant les yeux & la bouche imprimée :
Mouron’-nous donq’ d’une mort si cruelle
Sans nous vanger ? mais mouron’ (ce dist elle).
Ainsi, ainsi il me plaist de mourir,
Ce fier Troien bien loing dedans la mer
Voye le feu, qui me va consommer :
Et porte encor’ avec’ toute sa trouppe.
De nostre mort le plaisir & la coulpe.
Or ay vescu : or ay pase le cours,
Que la fortune avoit mise à mes jours.
Et maintenant dessouz la terre basse
Fault que de moy la grand’image passe.
I’ay eslevé une ville très belle.
I’ay vu les tours & les murailles d’elle.
Ayant la mort de mon mari vengee
M’ha un mien frere ennemi outragee.
Heureuse, helàs, heureuse d’heur umque
Si seulement la flotte Dardanique
N’eust onq atteint, n’aborde mon rivage :
Ce dit, pressa le lict de son visage :
Mourray je donq, & fault que je demeure
Sans me venger ? mais à coup que je meure.
Ainsi (dit elle) ainsi par telz encombres
Me plaist d’aller aux infernales ombres.
Que le Troyen cruel de la mer voye
Ce feu reluire, & emporte en sa voye
(N.B. : gauche : Du Bellay/droite : Des Masures)
Notre passage, qui va des vers 642 à 663 (Énéide), présente le topos
de la rupture amoureuse, avec la description de la réaction physique
et morale de Didon devant le départ d’Énée, suivie du récit de ses
accomplissements passés (de sa valeur) et de l’annonce de sa mort par
le suicide. Les deux textes français ayant la même source, les éléments
fondamentaux sont maintenus dans la traduction.
On peut distinguer, en effet, dans notre extrait, deux parties : la
première, qui relève du récit, à la troisième personne qui met en scène,
au moyen de l’
ekphrasis
[3], Didon qui souffre, (Én. v. 642 à 651); la
deuxième, mimétique
[4], dans laquelle la reine s’adresse aux souvenirs
du Troyen, – représentés par ses affaires personnelles qu’elle voit dans
sa chambre puis, lors du monologue où elle passe en revue ses
exploits, dans le but de nous montrer sa valeur en tant que reine (Én.
v. 652-666) – avant d’annoncer son intention de se donner la mort
(Én. v. 667 à 679).
Comme on l’a signalé plus haut, dans la mesure où du Bellay ne
traduit que partiellement et après Des Masures (auteur d’une traduc~tion complète), on peut penser qu’il souhaite – en dépit de l’hommage
qu’il rend à ce dernier – retraduire selon une autre visée.
-
au niveau prosodique (figures)
- la traduction du poème virgilien en vers rimés (pour compenser
la perte du schéma dactylique latin);
- la forme (décasyllabes) du grand poème, avec des rimes en
distiques, Du Bellay et Des Masures placent la césure après la
quatrième syllabe, évitant ainsi le schéma « tarantatara », symé~trique
[5] (Roubaud, etc.);
- la présence d’enjambements (condamnés au XVII e siècle) ;
-
au niveau des tropes (les figures rhétoriques)
- la paraphrase, ou la glose – qui rallonge la traduction par rapport
à l’original (aujourd’hui « ajouts »);
- la citation ou l’intertexte (pas dans le passage étudié mais
souvent ailleurs) ;
- le dédoublement (fiere & terrible chez DB, troublee & esprise
chez DM) ;
- l’anaphore (j’ay veu mes murs : j’ai dessu’mon germain DB; or
ay vescu : or ay passe le cours, DM).
Au niveau de la prosodie (la forme du poème)
- Chez Du Bellay les césures coïncident avec les fins des mots, pas
chez Des Masures (v. 6 « Et de la mort futu/re palissante »);
- Chez Du Bellay les fins des vers coïncident avec la fin du
syntagme, pas chez Des Masures ;
- Chez Du Bellay les distiques sont simples AABB, chez Des
Masures on trouve des distiques doubles : AAAA.
Au niveau des images et de la grammaire (expression et
contenu)
Il faut rappeler ici que Du Bellay est le porte-parole sinon d’un mani~feste, au moins d’un programme (La Pléiade). Pour lui, la traduction
s’avère le prolongement de la création (quoi qu’il en dise), tandis que
Des Masures, poète néo-latin, n’est ici que traducteur (traduction
complète et « littérale », fidèle). Il s’agit pour le premier d’opérer le
renforcement du français, par l’enrichissement du lexique (néologismes :
prunelle, vestements; archaïsmes : germain, glayve; mots réhabilités :
souci, mary; mots-composés : entre-tachee, etc.) mais aussi par l’imita~tion et le dépassement des Anciens (donc un renouveau de l’élocution).
Pour ce faire, Du Bellay utilise donc des figures peu usitées en
français : l’antonomase (« le Troyen glaive » à la place de « l’épée
du Dardanien »); le retranchement (rarissime), ou ce qu’on appelle
aujourd’hui suppression; le contraste (secrez/violence) parfois
complété de marques superlatives (le plus, le moins); l’antithèse (le
plaisir/la coulpe) souvent renforcée par le jeu des rimes ; le dédou~blement, qui est produit soit par dissociation du concept (deçà/delà);
soit par l’accouplement des mots (par les Destins & par les Dieux
amys ; le sang & la mort; les yeux & la bouche), dont il multiplie les
exemples contrairement à Des Masures ; Alexandre Lorian ajoute à
ces procédés le centon, la contamination, le remaniement, la rémi~niscence. On laissera ici de côté les figures employées par Virgile
(l’ekphrasis, avec ses métaphores (ma brûlure, en rapport avec le feu),
l’allégorie, la prolepse) qui sont maintenues dans la traduction.
Outre ces éléments, on peut d’ores et déjà dire de Du Bellay qu’il
fait un usage systématique des
parallélismes (souvent au moyen de
l’
anaphore) qui accentuent l’Idée d’autant plus qu’ils sont renforcés
par les allitérations et assonances (
bien que/bien que;
J’ay veu mes
murs/j’ay dessu mon germain – qui est en plus un terme archaïque…),
procédé qu’il utilise dans sa poésie de création, mais qu’il fait surtout
usage de l’
épithétisation. À comparer les deux traductions, en effet,
on s’aperçoit vite de la place que Du Bellay accorde à l’épithète : qu’il
met en valeur non seulement au moyen de l’
inversion (
cognuz orne~ments), donnant une tonalité latine à son texte, ou bien par l’usage de
la
périphrase ou bien par
amplification (
pasle couleur à la place de
« pasle »;
d’une mort si cruelle, à la place de « mort »,
tournant des
yeux la prunelle sanglante à la place de « jetant un regard sanglant »)
qui le remplace et le renforce, mais surtout par un travail lexical à
l’origine d’une progression « dramatique » (du plus faible au plus fort,
parce qu’il trouve en général « froids ou ocieux ou mal à propos » les
vocables de ses contemporains). Ce souci ne semble pas préoccuper
Des Masures qui, dans la plupart des cas, alterne épithètes fortes et
faibles ou encore, utilise des participes passés comme adjectifs, ce qui
a pour effet d’affaiblir le texte. On se trouve ici devant un des points
qui démarquent les deux traducteurs
[6].
En ce qui concerne Des Masures, poète néo-latin préronsardien
(« d’une si docte main que celle de Louis des Masures dont la fidele
et diligente traduction du premier et second livre m’ont donné et desir
et esperance du reste », selon Du Bellay), en effet, il semble être tribu~taire d’une conception plus ancienne de la traduction, soit, antérieure
à celle qu’on voit à l’œuvre chez Du Bellay. Dans son intention de
rester littéral, donc fidèle au texte original (la littéralité étant la posi~tion défendue par les jansénistes au siècle suivant), il essaye de main~tenir les termes latins, ce qu’il ne parvient à faire qu’au prix de
certaines entorses, semblant insensible à la musicalité et à la poéticité
du texte latin.
Ainsi, par exemple, au vers 645, Des Masures ajoute « en rage
violente », faisant du vers une longue phrase, déséquilibrée à la fois
sur le plan sémantico-syntaxique et sur le plan rythmique. Dès lors, on
se retrouve devant une phrase prosaïque, avec une tendance à la
« prose poétique » qui va du début du fragment et se poursuit tout au
long des quatre vers suivants : « Mais en tremblant… Didon trou~blee… Tournant la vue… chacune joue en rage violente… De mainte
tasche emplie, Et de la mort; …Entre au dedans de la maison
profonde. » Par ailleurs, dans le souci de rendre la musicalité du texte
virgilien, il crée des assonances internes (en rage violente/De mainte
tasche emplie) à l’enjambement, ce qui, ajouté à la surabondance de
nasales, provoque un effet plutôt malencontreux par rapport au texte
virgilien, extrêmement sec et rythmé.
De même, là où Du Bellay arrivait à créer une progression : « fiere »,
« terrible », « horrible », « sanglante », « tremblante », « entre-tachee »,
« pasle », « mortel », « secrez » – maintenant la tension de l’original, Des
Masures, au moyen d’adjectifs trop banals, tels que « cruelle », « trou~blee », « esprise », « sanguinolente », « violente », « emplie », « fremis~sante », « palissante », « profonde » semble faire une énumération
désordonnée. Ses adjectifs ne « colorent » pas le personnage, et étant
dérivés de formes verbales, affaiblissent et affadissent l’ekphrasis. À la
place de l’antithèse obtenue par DB (violent/secrez), les adjectifs de DM
ne renvoient pas à des situations, mais à des explicitations des sentiments
de Didon. La traduction de Des Masures, par rapport à celle de Du Bellay,
perd en cadence et en musicalité. De même, si Des Masures, tout en
allongeant la traduction, à l’instar de Du Bellay, ne parvient pas à la
densité de la traduction du poète de la Pléiade, on peut tout aussi bien
remarquer qu’il n’utilise pas non plus le procédé d’épithétisation dans le
but de colorer son texte. Si le premier utilise 32 déterminants dont 3 ou
4 grammaticaux (démonstratifs ou participes verbaux), le dernier emploie
42 déterminants dont 11 de type grammatical (possessifs, démonstratifs),
donc bien plus que Du Bellay. La différence provient de la « nature » des
épithètes, grammaticales, participiales, ou lexicalement « neutres » :
« semblables », « tristes », « grand », « aggreable », « aimable »,
« profonde », « Dardanique » (2 fois), et ainsi de suite. L’épithète semble
remplir pour Des Masures plutôt une fonction de cheville (pour le nombre
de syllabes) que donner une couleur ou intensité au texte.
Ainsi, à la même époque, deux traducteurs s’attaquent au même
texte mais produisent des textes on ne peut plus différents. Celui de
Du Bellay, même long, est dense, est bien équilibré, musical. Celui de
Des Masures a une certaine mollesse, il est déstructuré et cependant
pas plus littéral. On pourrait penser que Du Bellay tire l’épopée ici
vers la tragédie alors que Des Masures met l’accent sur la narration
(la diégèse) au détriment du vers.
Le parallèle (synchronique) entre du Bellay et Des Masures permet de
mesurer grosso modo ce qui est commun à l’époque, selon la rhétorique
de la Renaissance, et ce qui est innovant chez le premier (auteur de la
Deffence). On se trouve sur un « horizon d’attente » marqué par la
convergence : on rappellera Jakobson pour qui à la même époque on
peut trouver des phénomènes langagiers anciens, voire archaïques, à côté
d’autres plus récents. Ce qui revient à dire que l’horizon est complexe.
En résumé, nous avons un Du Bellay qui traduit selon sa propre
poétique, définie dans la Deffence et qui lui vient aussi bien des Anciens
(Catulle) que des Italiens (Pétrarque, Giulio Camillo Delminio) ou de
Francastor et en dépit des contradictions qu’elle entraîne (le maintien de
l’aura des Anciens sous une forme moderne), mais qui traduit aussi
selon les canons de la poésie de son époque (l’usage de la rhétorique,
la paraphrase, etc.) selon le principe double de l’imitation et de la créa~tion, et un Des Masures qui traduit selon les canons de l’époque pour
ce qui est de la forme, mais sans « enthousiasme ». Or, vraisemblable~ment, Des Masures respecte aussi les canons de la traduction de
l’époque, et sa façon de traduire finalement triomphera au siècle suivant
(traduction du vers en prose, explicitation plutôt que condensation, etc.).
Ces conclusions apparemment simples laissent néanmoins en
suspens un certain nombre de questions :
Peut-on dire que notre parallèle en synchronie a réussi un tant soit
peu à saisir l’horizon d’attente de la Renaissance ? Oui, si on admet
que la notion est ambiguë, complexe, qu’elle regroupe des facteurs
relevant de différentes positions esthétiques, – mais est-ce si clair ?
Certes, deux visées coexistent, l’une prédominante, qui tente d’im~poser des valeurs en rupture avec l’existant, qui est novatrice, l’autre
secondaire, plus modeste, qui accentue la secondarité du rôle du
traducteur, – si malmené par Du Bellay –, et qui renonce d’emblée à
manifester le fameux
genius poétique. On pourrait arguer qu’il s’agit
de l’opposition Anciens et Modernes, mais si les Anciens prennent
Marot comme modèle et les Modernes, Ronsard, on sait, d’après les
spécialistes que leurs oppositions sont loin d’être nettes, à quelques
points près
[7]. Et pour Foquelin, auteur de la rhétorique de l’époque,
Des Masures illustre aussi la poésie des Modernes…
L’autre problème posé par ce type de parallèle (on le constate aussi
chez Jauss), est la valorisation de l’un des deux auteurs comparés
selon qu’il produit un écart plus grand par rapport aux canons de
l’époque. Pour preuve, l’exemple de Flaubert que Jauss compare à
Feydeau. Une description systématique des deux versions aboutit à
valoriser le texte de Du Bellay poète, qui demeure un écrivain « clas~sique » (immortel) alors que Des Masures est tombé dans les
oubliettes.
Il serait intéressant de voir ce que donnerait la comparaison de deux
Énéides contemporaines, celle de Jean-Pierre Chausserie Laprée, 1993,
traduite en vers blancs en alexandrins (mélange de moderne et de clas~sique) et celle, antérieure, de Pierre Klossowski, 1969, apparemment
littéraliste, mais novateur. Il serait aisé ensuite de montrer le rôle
novateur de ce dernier qui renoue avec une façon de traduire tout en
y ajoutant des procédés poétiques modernes tandis que le premier,
plus universitaire, poursuit la tradition classique ( XVII e siècle) même
s’il n’utilise que des vers blancs. Mais ce serait considérer que l’ho~rizon d’attente de notre siècle (deuxième moitié du siècle précédent)
est facile à définir au milieu de toutes les tentations post-modernes…
[1]
Walter Benjamin,
Charles Baudelaire, Payot, Paris, 1979.
[2]
Proposée par nous.
[3]
Selon la définition d’Hermogène, discours descriptif détaillé qui peut avoir comme objet
personnes, lieux, objets et qui sert à donner « illusion de vie » (
enargeia) au texte. Il peut fournir
une description imaginaire et d’émotion, une peinture détaillée du tout partie par partie, consister
en une évocation d’un détail accidentel et réaliste – le tout accompagné de rythmes syntaxiques
et phoniques réguliers (parallélismes, balancements, déictiques, le verbe au présent). L’
ekphrasis
permet au poète d’introduire la mise en abyme dans son texte par laquelle il indique le fonc~tionnement de celui-ci, cf. Perrine Galand-Hallyn, in
École des Lettres, n. 4, sur Virgile,
l’
Énéide.
[4]
D’après Aristote,
Poétique, Les Belles Lettres, 1965.
[5]
Voir Jacques Roubaud,
La Vieillesse d’Alexandre, Maspero, Paris, 1978.
[6]
Ce dernier procédé permet à Du Bellay d’accentuer le caractère du personnage, pathétique
à ses yeux, de Didon – ce qui donne des accents tragiques à son chant IV. Du Bellay traduit,
dans le cas présent, en accord avec son interprétation personnelle du mythe amoureux d’Énée et
de Didon, qu’il identifie à la poésie de la désespérance amoureuse de son temps.
[7]
Ces points concernent l’usage de l’ode (les Modernes), la valorisation de l’épopée (mais
tous, ayant abandonné le décasyllabe aux formes populaires, ne la remettront en scène que plus
tard dans le siècle).