2002
Revue de littérature comparée
Étiemble ou la polygamie intellectuelle
Sukehiro Hirakawa
Professeur émérite, Université de Tokyo
Parmi la dizaine de comparatistes français évoqués dans le numéro
spécial de la Revue de Littérature Comparée intitulé « Relire les
comparatistes français » (juillet-septembre 2000), il y a deux grands
noms que je connais assez bien pour ma part : Baldensperger et
Étiemble.
Dans son autobiographie de comparatiste,
Une Vie parmi d’autres, et
dans plusieurs articles qu’il a donnés à divers magazines comme le
Mercure de France, Baldensperger se rappelle vivement le voyage en
Chine et au Japon qu’il a effectué en 1912
[1] en compagnie de son
beau-père banquier. Il est venu au Japon via la Sibérie et Pékin où il
s’est entretenu avec Yan Fu, le célèbre traducteur de Huxley. En Chine,
c’était le début de l’époque confuse des Seigneurs de la guerre consécutive à la chute de la dynastie Qing, et au Japon, c’était la fin du
règne éclairé de l’empereur Meiji. Ses entretiens avec divers dirigeants
chinois et japonais l’ont amené inévitablement à faire des comparaisons
entre les deux peuples de l’Asie Orientale. Les témoignages qu’il a
laissés sur le Japon, soit en prose soit en vers, montrent une exceptionnelle capacité de compréhension des cultures non-européennes.
Le voyage au Japon du fondateur français de la littérature comparée
est devenu un des objets d’étude de Shimada Kinji, le fondateur du
comparatisme japonais. En 1957, alors que j’étais étudiant à Paris, j’ai
eu le plaisir d’écrire à Baldensperger pour l’informer des travaux de
mon maître Shimada qui voulait lui consacrer un numéro de Hikaku
Bungaku Kenkyû, la revue de littérature comparée de l’université de
Tokyo. Baldensperger, âgé et malade, se trouvait alors à la clinique du
Château, à Suresnes (notre numéro spécial n’a été publié que quatre
mois après son décès survenu le 24 février 1958). Dans la réponse
qu’il m’a faite à la date du 27 novembre 1957, Baldensperger conclut
par une remarque d’ordre politico-culturel : « À mon sens, il importe
de maintenir des liens que, visiblement, la Chine s’efforce de briser. »
J’étais un peu surpris de ce conseil inattendu, très peu littéraire, même
si je savais que Baldensperger n’était pas un simple homme de lettres
au sens étroit du mot. Cependant, rétrospectivement, il me semble que
nous avons bien suivi son conseil à notre insu dans la mesure où nous
nous sommes efforcés de renouer nos anciens liens avec la Chine que
la dictature maoïste avait brisés. Le département de littérature
comparée de l’université de Tokyo a joué de ce point de vue-là un rôle
important en accueillant des étudiants originaires non seulement de
Taiwan, mais aussi de la Chine continentale, une fois que la
Révolution Culturelle a été terminée.
Le nom de la Chine me conduit tout naturellement à parler du second
grand comparatiste français qui a compté pour nous, Étiemble, dont la
nouvelle du décès nous a extrêmement touchés, nous qui nous sommes
toujours efforcés de travailler dans le même esprit d’ouverture et de
tolérance que lui. Mais avant de dire tout ce qu’Étiemble a représenté
pour nous Japonais, quelques considérations générales sont nécessaires.
Dans notre discipline comparatiste, il y a souvent une inévitable
asymétrie entre les pays émetteurs et les pays récepteurs car les
échanges littéraires n’ont pas toujours été égaux. Le Japon, en tant que
pays récepteur par excellence, de la civilisation chinoise d’abord, puis
de la civilisation européenne, prête beaucoup d’attention aux sources
culturelles et littéraires, tandis que les pays émetteurs sont souvent
indifférents aux pays récepteurs et marginaux. Muriel Détrie écrit que
« l’Extrême-Orient a cessé d’être un objet d’étude marginal pour les
comparatistes occidentaux. »
[2] Voilà une très heureuse déclaration qui
m’a fort réjoui. Mais dans le passé, nombre d’Orientaux ont souffert
du désintérêt des Européens à leur égard. La conception de l’Europe
comme « la partie pensante de l’humanité » était gênante pour nous,
même si cette idée est née de la conscience de la crise de l’Europe
divisée par les grandes guerres. Nous sentions là une espèce de
« nationalisme culturel pan-européen ». Ces idées sont sous-jacentes
dans les œuvres maîtresses de grands comparatistes européens comme
Hazard, Curtius et Auerbach. Les savants chinois plus que les savants
nippons tendent à critiquer sévèrement l’européocentrisme. La véhémence avec laquelle ils attaquent l’impérialisme culturel européen
nous fait pourtant sourire, nous autres Japonais, parce que nous la
percevons comme une expression de leur propre nationalisme culturel.
En effet, le sinocentrisme enraciné dans le régime politique et social
de la République Populaire de Chine nous paraît à certains égards plus
pernicieux que l’européocentrisme de la Communauté Européenne.
Nous sentons, par contraste, que le développement au Japon de la
littérature comparée, et surtout celui des études des influences reçues,
ont quelque chose à voir avec la situation géographique et culturelle
du pays, laquelle a formé la mentalité de ses intellectuels. Étant un
archipel périphérique du continent, le Japon s’est toujours senti et se
sent encore en marge de la civilisation centrale. C’est pourquoi les
intellectuels japonais, comme les intellectuels russes du XIX e siècle,
ont régulièrement cherché à s’identifier à la civilisation centrale,
qu’elle soit chinoise, européenne ou américaine.
Lorsqu’on apprend une seule langue étrangère, on a tendance à
relier celle-ci avec sa langue maternelle et à rassembler toutes ses
connaissances éparpillées le long de la ligne que l’on trace ainsi entre
les deux sphères culturelles. C’est là l’origine d’une certaine attitude
comparatiste qui conduit généralement à tout apprécier en faveur
d’une culture principale. Mais qu’on y ajoute une deuxième langue
étrangère, et l’on voit aussitôt le champ de ses connaissances se transformer en une sorte d’espace à deux dimensions. On peut dès lors
avoir une perspective, c’est-à-dire acquérir le sens de la distance. En
outre, lorsqu’on se spécialise dans l’étude d’une seule langue étrangère, la fidélité à la langue et à la culture apprises étant souvent valorisée pour des raisons professionnelles, on court le risque de tomber
dans une forme de dépendance servile à l’égard de l’objet aimé. C’est
ce qui s’est produit pour les germanistes japonais de l’entre-deux
guerres qui sont passés de l’éloge de la culture allemande à la glorification de l’Allemagne nazie à la veille de la Deuxième Guerre
mondiale. La monogamie est une vertu dans la vie domestique, mais
la polygamie n’est pas mauvaise dans la vie académique, surtout pour
ceux qui s’intéressent à la littérature comparée. Je n’aime pas ceux qui
sont fidèles à une seule langue littéraire et la monogamie théorique
est, à mon avis, quelque chose de pire encore, qu’elle soit marxiste,
maoïste, féministe ou post-féministe. Ne vaut-il pas mieux apprendre
une nouvelle langue que d’apprendre une nouvelle théorie littéraire à
la mode et d’en devenir esclave ? En apprenant une nouvelle langue,
une nouvelle perspective s’ouvre spontanément et l’on acquiert un
esprit d’ouverture et de tolérance. La coexistence tolérante de diverses
perspectives comparées est ce qu’il y a de plus important, non seulement pour notre discipline, mais aussi pour l’humanité tout entière.
Or Étiemble était quelqu’un qui non seulement détestait la monogamie intellectuelle et avait appris beaucoup de langues, mais qui en
plus enseignait à détester le chauvinisme exclusif, y compris le chauvinisme intellectuel européen. J’ai suivi ses cours en 1956 quand il
faisait ses débuts universitaires à Paris, et j’ai fait de lui un portrait en
enfant terrible parmi les professeurs de la Sorbonne versés dans les
courants historicistes. Ce portrait est paru dans la revue Hikaku
Bungaku Kenkyû (« Études de littérature comparée ») en 1957. Voici
quelques-uns des souvenirs que j’ai gardés de lui. Pendant un cours,
alors qu’on lisait Le Voyage en Égypte de Fromentin, édité par Jean-Marie Carré (un texte qui ne semblait d’ailleurs pas avoir été choisi
par lui), Étiemble a qualifié de banal ou de superflu certain adjectif
que Fromentin avait utilisé dans son journal. Un étudiant a protesté en
disant que ce journal de voyage n’avait pas été écrit comme une
œuvre littéraire. Étiemble a répondu qu’il était d’accord avec lui, mais
que cela ne changeait rien au fait que cet adjectif était banal. Chose
rare à cette époque, il y avait un dialogue entre Étiemble et ses
étudiants. Avant de rentrer en France et d’enseigner à Montpellier, il
avait enseigné à Alexandrie et il connaissait bien l’Égypte. Mais un
jour, à la Sorbonne, il a demandé à une étudiante égyptienne une
précision concernant les mœurs de son pays. L’été de cette année-là,
la France avait occupé avec l’Angleterre et Israël la zone du canal de
Suez, pour protester contre la nationalisation du canal par Nasser.
Étiemble tout d’un coup a demandé aux étudiants de lui dire la différence exacte entre un Égyptien, un Arabe et un musulman. Et il s’est
moqué d’un journaliste chauvin qui ne savait même pas faire la
distinction entre les trois dans un journal français. Avec son esprit vif,
Étiemble avait véritablement un air voltairien. Il disait en souriant à
l’audience : « Vous vous méfierez des journaux », et il ajoutait :
« Vous vous méfierez de mon cours aussi. »
J’étais d’une certaine façon un étudiant assidu, mais je ne suivais
pas régulièrement les cours d’Étiemble car pour profiter pleinement de
mon séjour en Occident qui m’apparaissait comme une occasion
unique pour l’époque, je faisais des études non seulement à Paris,
mais également à Bonn, à Londres et à Pérouse. Pourtant, sur ma
demande, il a malgré tout eu la gentillesse de m’envoyer à Tokyo
L’Orient philosophique au XVIIIe siècle (Paris, Centre de
Documentation Universitaire, 1961, trois parties) avec la mention
« état provisoire ». Ce cours dactylographié est devenu trente ans plus
tard L’Europe chinoise (Gallimard, 1988 et 1989,2 vol.). J’ai publié
un compte rendu critique de L’Orient philosophique dans Hikaku
Bungaku Kenkyû (n° 10,1965). Pour dire la vérité, je préférais The
Western World and Japan de George Sansom à L’Orient
Philosophique qui était plein d’esprit et de digressions. À mes yeux,
le livre d’Étiemble est avant tout un livre concernant l’Europe, qu’il
soit intitulé L’Orient philosophique ou L’Europe chinoise. Il est inévitable que ceux qui s’intéressent aux activités des missionnaires jésuites
en Chine fassent plus de cas des études historiques telles que Chine
et christianisme de Jacques Gernet car Étiemble n’est pas un historien,
mais un spécialiste de ce que Van de Leeuw a appelé mythistoire.
Pourtant les études de mythistoire comme celles d’Étiemble sont très
importantes pour l’étude, par exemple, du père Matteo Ricci que la
tendance naturelle du lecteur occidental à ne s’intéresser qu’aux
succès mythiques du christianisme en Chine a quelque peu entouré
d’images fausses.
Étiemble était un produit de la France anti-cléricale. Il a montré
dans ses études certaines des erreurs des Occidentaux concernant la
Chine, notamment celles des missionnaires, mais il n’a pas été sans
avoir lui aussi une vision mythique de la Chine. C’est qu’il n’était pas
seulement un grand savant, mais aussi un écrivain et c’est comme tel
qu’il a d’abord été connu au Japon car sa première œuvre romanesque
L’Enfant de chœur avait été traduite dès 1953 par Konishi Shigeya.
Étiemble était également un journaliste ainsi qu’un pamphlétaire. Son
essai Comparaison n’est pas raison a été traduit en japonais par Haga
Tôru l’année même de sa publication en France (1963), parce que son
arrivée au Japon était prévue pour l’année suivante. Au Japon, la voracité intellectuelle d’Étiemble était phénoménale. Il y avait cependant
des malentendus culturels et culinaires. Ainsi, lors de son premier
banquet à la japonaise, il a cru que tous les plats qui avaient été servis
étaient de simples hors-d’œuvres et il a attendu en vain le plat de
résistance. Au cours de ses conversations avec les professeurs japonais, on lui servait des paroles bien aimables, mais j’avais l’impression que quelque chose de substantiel manquait. Étiemble admirait le
grand nombre de traductions des littératures étrangères qui se
publiaient au Japon. Mais je pensais, assis au bout de la table, que
c’était le complexe d’infériorité du Japon vis-à-vis de l’Europe qui se
trouvait à la base de cet engouement plutôt qu’un véritable intérêt
pour l’autre. D’ailleurs, Étiemble a appris plus tard avec regret qu’on
ne traduisait guère les littératures du tiers monde depuis la défaite.
Parmi ses mots, j’aime sa définition du comparatiste comme
« l’honnête homme du XX e siècle » et j’approuve sa formule : « la
littérature comparée, c’est l’humanisme. » Maintenant qu’il est décédé,
comment redéfinir cette discipline dans ce siècle à venir de mondialisation ? La globalisation s’accompagnera nécessairement de la créolisation de notre culture nationale marginale, et notre identité sera de
plus en plus hybride. À mes yeux, le Japon deviendra inévitablement
un pays créole au sens large du mot. (D’où le renouveau actuellement
au Japon de l’intérêt pour les expériences martiniquaises et japonaises
de Lafcadio Hearn.) Mais au fur et à mesure que l’ancien cadre de la
littérature nationale deviendra caduc, la littérature comparée renaîtra,
se débarrassant du compartimentage des tendances théorisantes.
Espérons que le comparatisme universel renaîtra alors sous une forme
qui dépassera l’imagination rationnelle du grand comparatiste français
qui vient de disparaître. Je sais que les barrières linguistiques, culturelles et religieuses sont très hautes pour celui qui aspire à devenir un
comparatiste universel, mais pour le nouvel uomo universale, monter,
c’est toujours surmonter.
[1]
Et non 1927 comme il est dit par erreur à propos du Japon dans l’article de Monique Dubar
(
RLC, 2000/3, p. 334).
[2]
Revue de Littérature Comparée, « Penser et représenter l’Extrême-Orient », 2001/1, p. 167.