2002
Revue de littérature comparée
La Thébaïde de Jean Robelin
Daniela Dalla Valle
Université de Turin
Le décès de Jacques Voisine a représenté pour moi la disparition d’un
Maître ainsi que celle d’un Ami : un Maître à partir de 1968, quand il
a accepté de me suivre dans mes recherches sur la Pastorale; un Ami,
toujours fidèle, affectueux et prévenant, qui m’a soutenue constamment
par la suite, me permettant d’ajouter ce deuxième terme au premier.
Quelques jours avant Noël, j’ai reçu de lui un volume qu’il avait
traduit et préfacé avec sa femme Hana : un texte de Jaroslav Durych.
Dans sa dédicace affectueuse, sa graphie claire révélait, pour la
première fois, quelques hésitations. Le titre du livre est Requiem;
Jacques devait mourir quelques jours plus tard.
Ici, je voudrais lui dédier quelques notes sur un texte dramatique du
XVI e siècle, que je pense rééditer; il s’agit encore une fois d’un mythe
ancien revisité, le mythe de Thèbes. Je m’intéresse à ces textes depuis
longtemps, et j’en ai causé souvent avec lui; il a même voulu faire,
dans cette « Revue » (1998,3, p. 373-377), une analyse pointilleuse
de l’ensemble de mes réflexions sur ces sujets, articles ou communications que je lui transmettais régulièrement.
Que celui-ci soit le dernier hommage d’une ancienne élève à son
Maître et Ami.
Entre le XVI e et le XVII e siècle, la représentation de l’histoire
d’Œdipe, de la guerre contre Thèbes, de l’intervention d’Antigone fait
son apparition, avec une certaine régularité, sur la scène tragique française : si Prévost, Corneille et Tallemant des Réaux s’arrêtent sur
l’épisode exemplaire d’Œdipe, alors que Baïf, Garnier et Rotrou se
tournent vers Antigone, le conflit entre les deux frères Étéocle et
Polynice semble être moins pratiqué. On connaît – bien sûr – la
lecture donnée par Racine dans ses débuts au théâtre; mais déjà au
XVI e siècle, quelques années après la publication de l’
Antigone de
Garnier, un texte dramatique sur l’histoire des Labdacides fait son
apparition : une tragédie que toute la critique a constamment négligé,
intitulée
Thébaïde (comme celle de Racine), œuvre d’un inconnu,
Robelin, qui la publie en 1584
[1].
La Thébaïde fut imprimée à Pont-à-Mousson, en Lorraine. Dans cette
période, en effet, les pièces théâtrales sérieuses – les tragédies en particulier – n’avaient pas beaucoup de succès à Paris et n’étaient jamais
jouées à la Cour; elles se développaient en revanche en province,
souvent dans les châteaux ou les collèges
[2]. L’exemplaire de la tragédie
que j’ai pu consulter est conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal
[3], alors
que je n’en ai trouvé aucune trace à la Bibliothèque Nationale.
Robelin n’a, semble-t-il, écrit aucune autre œuvre pour le théâtre :
on ne signale de lui que des poésies (
Poëmata, Paris, 1585) et des
textes officiels (
Discours sur la defaitte des Suisses en Dauphiné,
Paris, 1581;
Epithalame sur le mariage de Mr le Duc d’Epernon et
de Mme Marguerite de Foix, Paris, 1587;
Discours funebre sur le
deplorable trespas de Mgr le Duc de Joyeuse, Paris, 1584;
Discours
sur l’insupportable frequence des vices du jour d’huy et sur la
pretendue reformation d’iceux par le Roy en la presente assemblee des
Estats, Paris, 1588
[4] ).
La tragédie est dédiée au Duc Charles de Lorraine, dit Charles le
Grand (1543-1608); Robelin le glorifie dans une Epistre et chante ses
louanges surtout parce qu’il a créé l’Université de Pont-à-Mousson, et
y a appelé toute une série d’illustres savants :
Vostre ville de Pont-à-Mousson […] a esté par vostre Excellence de nouveau
enrichie des depouilles d’Athenes, y appellant des Professeurs qui naguere stipendiez aux plus fameuses Universitez de France ont quicté la douceur de leur patrie
pour venir en vos pays disposer la jeunesse au futur ornement du public, induits à
ce par les hauts gages que leur a assigné vostre plus que royale magnificence.
Il est probable que l’ambition de Robelin lui-même était de faire
partie de cette Université, mais je n’en ai trouvé pour l’instant aucune
confirmation. D’autres passages de cette dédicace – qui méritent notre
attention, ayant un intérêt autobiographique – sont ceux où Robelin
affirme que sa tragédie est le « premier fruict de mon labeur », et que
lui, Robelin, n’est pas un sujet du Duc, mais qu’il est un « estranger ».
Après la dédicace, nous trouvons un sonnet et un dialogue poétique,
toujours en éloge du Duc, qui ne sont pas signés mais sont probablement de Robelin lui-même; vient ensuite l’Argument de la tragédie,
qui ne se borne point à raconter la tragédie elle-même, mais qui
résume de nombreux aspects des mythes qui s’y rattachent : le récit
commence par l’histoire d’Œdipe, de sa mort et de sa succession, il
nous rapporte le partage du pouvoir et du règne entre les deux fils,
l’alliance de Polynice avec le roi d’Argos, l’infidélité d’Étéocle, l’attentat contre Tydée – ambassadeur de Polynice – organisé par Étéocle,
et la colère de Polynice, qui le pousse à faire la guerre à son frère;
l’auteur ajoute ensuite l’histoire d’Amphiarée, il s’arrête sur la mort
des deux frères qui se tuent l’un l’autre, et sur la victoire de Thèbes ;
pour terminer, il conclut par la mort d’Amphiarée et le suicide de
Jocaste. À ce résumé (d’un peu plus de trois pages), fait suite une
annotation bibliographique, sur laquelle je reviendrai sous peu.
Après la liste des personnages commence le texte; un sommaire
précède chaque scène (mais les scènes ne sont pas numérotées). Pour
terminer, nous trouvons une postface Au lecteur tout à fait intéressante, dont je reparlerai et que j’ajouterai en appendice.
La tragédie se partage en cinq actes, en vers alexandrins, séparés
les uns des autres par un chœur. Le Ier acte (25 pages) contient un
prologue et une scène, les actes IIe (21 pages), IIIe (23 pages) et
IVe (25 pages) comportent deux scènes séparées par un chœur ; le
dernier acte (5 pages) n’a qu’une seule scène. Par conséquent, les
chœurs sont au nombre de sept : quatre à la fin des quatre premiers
actes et trois entre les deux scènes des actes IIe, IIIe et IVe.
La tragédie commence par un très long monologue d’Amphiarée (de
15 pages), présenté par Robelin « quasi en forme de prologue ». C’est
dans ce monologue qu’Amphiarée, « doué de la prescience des choses
futures » et engagé dans la guerre contre Thèbes, en prévoit la catastrophe et qu’il lance des invectives contre les Dieux (qui le condamnent, s’il prend part à la guerre, à être englouti par la terre), contre
Œdipe et contre ses fils et aussi contre son épouse Eriphile (qui l’a
obligé à intervenir dans la guerre, poussée par le don du collier
d’Harmonie, qui lui avait été offert par Polynice). D’Eriphile les invectives passent ensuite aux femmes en général, et Amphiarée accuse la
Nature de les avoir créées. Il se console, pour finir, avec l’espoir que
son fils Alcméon vengera son père en tuant sa propre mère.
Après ce monologue-prologue, entrent en scène Polynice et Tydée;
ceux-ci sont dans le camp des Argives, ils repoussent les funestes
souhaits concernant la guerre et, tout en affirmant leur profonde
amitié, ils se préparent à affronter Étéocle.
Au second acte, on se déplace à Thèbes. Étéocle fait son apparition; il parle avec sa mère, glorifie le plaisir du pouvoir monarchique
et décide de ne jamais s’en priver, malgré le serment fait à son frère
Polynice. Dans la deuxième scène, Jocaste, qui parle avec sa fille
Ismène, se plaint du danger imminent de la guerre et craint la violence
de Polynice; toutes deux vont implorer les Dieux en leur offrant des
sacrifices.
Le troisième acte commence lui aussi à Thèbes ; Jocaste est déses-pérée à cause des présages et reçoit la nouvelle qu’Étéocle est sur le
point de se battre en duel avec Polynice; elle décide de se rendre avec
Ismène dans le camp des Argives. Dans la deuxième scène, qui se
déroule sur sol ennemi, Jocaste affronte Polynice, elle le supplie –
mais sans succès – d’éviter la guerre, et décide de s’exposer, avec
Ismène, à la première attaque faite contre Thèbes.
Dans le quatrième acte (de nouveau à Thèbes), intervient la
deuxième fille d’Œdipe et de Jocaste, Antigone, à laquelle le
Messager rapporte que ses deux frères se sont tués l’un l’autre. Dans
la deuxième scène, Antigone demande au Messager de lui faire le récit
de la bataille et, ayant appris que Créon s’oppose à l’enterrement de
Polynice, elle décide de le défier et d’aller célébrer elle-même les
funérailles de son frère.
Dans le dernier acte Jocaste reparaît en scène; elle revit en pensée
tous les événements de sa vie, toutes ses fautes ainsi que ses
malheurs ; elle appelle les puissances infernales et leur demande de
l’affliger et de la torturer, avant de la jeter à l’Enfer, où elle souffrira
moins que dans sa vie sur terre.
Entre l’Argument de la tragédie et l’intrigue que je viens de
raconter, il y a de considérables discordances : des histoires résumées
d’abord et non mises en scène (par exemple, la mort d’Amphiarée) ou
des histoires mises en scène qui n’avaient point été résumées (le
conflit Antigone-Créon). Toutefois, nous pouvons affirmer que la
Thébaïde est un amas d’histoires hétérogènes, puisées à des sources
différentes, qui souvent sont des sources narratives (par exemple,
l’histoire d’Amphiarée, qui nous vient directement de Stace); tandis
que les sources tragiques sont grecques et latines. Il faudrait faire une
lecture précise et pertinente de l’œuvre de Robelin, la confronter avec
les différentes sources possibles, pour définir exactement le rapport
entre ce texte du XVI e siècle et les textes de l’Antiquité; je me promets
de m’en occuper à fond, quand je publierai la tragédie. Il y a toute-fois un aspect particulier, à propos du rapport entre Robelin et ses
sources, qui mérite d’être affronté sans tarder ; il nous est suggéré par
l’Argument et surtout par la postface Au lecteur.
Robelin cite en effet, à deux reprises différentes, les sources
possibles de son intrigue. L’Argument de la tragédie se termine par la
phrase suivante :
Ceste histoire rapportée avec grande diversité par les autheurs est escrite en
Diodore Sicilien, Hygine, Stace, et traictée diversement par les Tragiques Grecs.
Les sources grecques et latines non tragiques sont ici explicitées
(historiques et narratives, comme Diodore de Sicile, auteur de la
Bibliothèque historique, Hygine, auteur du Fabularum liber, et Stace
surtout, auteur de la Thébaïde), et l’on souligne la diversité de ces
sources, entre elles et par rapport aux textes tragiques. Quant à ces
derniers, on en parle plus loin, dans la postface Au lecteur :
Or quand à moy bien qu’il n’y eut que trop de bois couppé en la forest des
Grecs pour faire ma charge, et que ayant desir de traicter des miseres de la maison
d’Œdipe j’eusse peu (pour former un discours tragic) me servir de Sophocle en ses
deux Œdipes et en son Antigone, d’Euripide en ses Phenisses, et d’Aeschyle en sa
Tragedie des sept à Thebes, ou bien de Seneque entre les latins […], j’ay mieux
aymé […] façonner de tout point ce petit poëme […]
Ces derniers propos se réfèrent aux œuvres tragiques qui auraient
pu être les sources plus directes et plus explicites, pour un auteur de
pièces de théâtre comme Robelin. Cependant, la manière dont ces
textes antiques sont évoqués dans la postface est particulièrement
importante; la proposition conditionnelle qu’utilise Robelin suggère
en effet une négation : Robelin aurait pu s’inspirer de ces sources,
mais il ne l’a pas fait, et cela pour une raison bien simple, polémique
et théorique à la fois : car la postface est conçue à la manière d’un
discours critique vis-à-vis des auteurs de théâtre français, qui ont l’habitude d’imiter avec trop de fidélité les sources antiques :
Je m’estonne […] qu’à present se trouvent des hommes qui, transportez de
trop grande affection envers l’antiquité, estiment non seulement les anciens poëtes
estre inimitables, mais – qui plus est – rien ne pouvoir sortir des recents qui merite
d’estre sacré à l’immortalité sans l’ayde et favorable secours des antiques.
Il me semble que l’« étonnement », déclaré par Robelin, représente
une critique précise à l’égard de ce genre de « palimpsestes » du
mythe, si fréquents au XVI e siècle aussi bien dans le théâtre français
que dans le théâtre italien
[5]. Cette « réécriture » fidèle des textes
tragiques antiques provoque – selon Robelin – la création d’œuvres
que les auteurs modernes « farcissent d’inventions conceues par les
anciens qui ont traicté mesme subiet […] avec si superstitieuse observation que l’on les jugeroit plustost livres traduits que nouveaux
poëmes » : une réécriture qui ressemble tout à fait à une traduction.
Robelin s’éloigne de cette façon de faire; il ne refuse absolument
pas les thèmes classiques, mais il prétend les traiter de manière
personnelle, selon son propre style, en suivant ses propres idées. À la
fin du passage dédié aux auteurs tragiques de l’antiquité, que j’ai cité
ci-dessus, Robelin termine en disant :
j’ay mieux aymé par mon artifice tel quel façonner de tout point ce petit
poëme que de mendier l’industrie d’un plus adroit ouvrier pour luy former l’ame
qui n’est autre que l’invention sans laquelle faucement je me jacterois luy avoir
donné essence.
Dans un autre passage, Robelin affirme qu’il aurait honte si son
livre – son « enfant » – « seroit contraint se confesser redevable de
son estre à la Grece et à moi [c.-à-d. à Robelin] seulement de ses
accoustrements et parures ».
Si l’on pense que les œuvres de Robert Garnier venaient d’être
publiées toutes ensemble en 1580, et si l’on se souvient que très
souvent la fidélité de Garnier aux sources classiques, surtout à
Sénèque, était très forte
[6], on peut supposer que quelques années plus
tard, en concevant ces propos de 1584, Robelin s’engageait dans une
polémique avec lui.
Le deuxième point sur lequel je vais m’arrêter brièvement concerne
la dramaturgie de Robelin. Une des rares choses qu’on a écrites à
propos de la
Thébaïde, c’est qu’elle fut « jouée » à Pont-à-Mousson
[7];
si cela est vrai, on doit la considérer comme un texte effectivement
théâtral, malgré la surabondance de monologues et de dialogues à deux,
qui pourraient suggérer son origine livresque; d’autre part, ces passages
étaient, de toute manière, très fréquents dans les textes récités durant les
dernières décennies du XVI e siècle et même par la suite, où le récit
prévalait d’habitude sur la représentation scénique des événements.
Si nous nous reportons à nouveau au théâtre de Garnier, avec lequel
Robelin semble entretenir un rapport privilégié, certains aspects de la
Thébaïde mettent en relation, d’un côté, la pratique dramatique de
Robelin avec celle de Garnier, et ils soulignent encore plus, de l’autre,
son indépendance : tout d’abord, la « variété » des sources utilisées et
rappelées par Robelin, et par conséquent tous les éléments mythiques
introduits dans la
Thébaïde (Amphiarée, Tydée, la guerre contre
Thèbes, Antigone et Œdipe, Antigone contre Créon, la mort de
Jocaste), qui rappellent la pratique de Garnier « deuxième manière »,
celle de la contamination des sources, à laquelle appartiennent
La
Troade et
Antigone, où l’on se retrouve face à « tant de soudains et
multipliez desastres »
[8], suggérés par les différentes sources utilisées.
Mais la façon d’utiliser les sources est différente, vu que Robelin veut
être beaucoup plus libre, en revendiquant son indépendance, comme
on vient de le constater.
D’autre part, alors que Garnier, tout en imitant les auteurs tragiques
antiques, cherchait à respecter rigoureusement les règles et introduisait les
unités, Robelin, lui, ne s’intéressait pas du tout à cet aspect-là. Comme
nous l’avons souligné dans la description de l’intrigue, la Thébaïde ne se
soumet à aucune unité, ni de temps, ni de lieu, ni d’action.
Enfin – dernière remarque sur la dramaturgie de Robelin –, je
voudrais ajouter qu’il prend plaisir à insérer dans la
Thébaïde un
certain goût pour l’horreur – d’origine peut-être sénéquienne, même
s’il est devenu désormais très français. Il est très évident dans certains
passages, tels que – par exemple – le prologue d’Amphiarée
[9], ou
l’évocation de la guerre racontée à Antigone
[10].
Sur la base de ces constatations, nous pourrions suggérer que la
tragédie irrégulière, qui à la fin du XVI e et au début du XVII e siècles s’imposera en France, semble avoir déjà en Robelin un représentant précoce.
Pour terminer, j’aborderai un dernier point, qui nous permettra de
pénétrer un peu plus profondément dans l’action de la tragédie : de
quelle manière nous sont présentés les deux frères protagonistes de
l’œuvre ? Polynice est en scène dans le Ier acte et dans le IIIe, d’abord
avec Tydée, ensuite avec Jocaste; Étéocle ne fait son apparition qu’au
IIe acte, où il parle avec Jocaste; au IVe acte, la mort des deux frères est
rapportée à Antigone, qui décide de s’occuper de la sépulture de
Polynice. Si nous comparons ces scènes aux sources antiques, dans
lesquelles Euripide exprimait une certaine sympathie envers Polynice,
alors qu’Eschyle s’était déclaré en faveur d’Étéocle, nous remarquons
que Robelin se montre très critique à l’égard des deux frères. Étéocle
nous est présenté comme un vaniteux, emporté par son goût du pouvoir,
insensible au sens de l’honneur et à la parole donnée :
Qui veut sçavoir que c’est des aises de ce monde,
Qui veut sçavoir en quoy la volupté se fonde,
Et comme au goulphe doux de la mer des plaisirs
L’on peut plonger ses sens pour noyer ses desirs
Vienne, vienne regner, vienne au thrône des princes
Ranger à son vouloir les subjettes provinces,
Vienne graver ses lois dans le cueur du commun
Obeissant à nul, obei d’un châcun,
Soudain il jugera ses qualitez haussées
Plus fecondes en heur que son cueur en pensées.
Par le sceptre, divin ornement de nos mains,
Le souverain bon-heur est connu des humains,
Par le sceptre roial nostre ame est assouvie
Des plus douces douceurs dont s’adoucit la vie,
[…]
Bref, rien ne manque au sceptre en ce terrestre lieu
Il peut tout, il fait tout mesmes d’un homme un Dieu. (II, [1])
Que je cede mon lieu ? Que je renonce à l’heur
Dont un Dieu daigneroit s’advouer possesseur ?
Que dethroné chetif j’ensceptre Polynice ?
Qu’obei d’un chacun, moi méme j’obeisse ?
Que je rampe inconu parmy le peuple abjet ?
Que je me rende égal à un simple sujet
Qui comme un Dieu puissant, m’admire, me revere
Et courbé souz ma main à mes loix obtempere ?
Que la fable je sois de mes voysins moqueurs
Les uns on blesse au chef, les autres dans le sein
Les uns n’ont plus qu’un pied, les autres qu’une main,
L’un va perdant son sang par sa playe mortelle,
Cestuy-cy ses boyaux, celuy-là sa cervelle
[…]. (IV, [2])
Vilement degradé de mes nobles honneurs
Et que j’aille (ô regret) d’une voix importune
Au superbe étranger conter ma defortune
Pour m’offrir sa maison ? Plustost m’ouvrant le flanc
Hardy je vomiray et la vie et le sang.
Meur, meur, si tu n’es plus ce que tu soulois estre
Plustost que d’estre serf quand tu as esté maistre. (II, [1])
Au contraire, Polynice est plus touché par d’autres sentiments,
comme sa profonde amitié pour Tydée, même si plus tard il se laissera pousser par son ami justement à désirer la guerre, comme solution de vengeance sur son frère :
TYDEE
Laissons tout ce propos, et pensons aux explois
Qu’à Thebes nous ferons, quant à moy je voudrois
Ja deja voir choquer la corne dépiteuse
Du belier hurte-roc, et froisser ruineuse
L’ouvrage d’Amphion.
POLYNICE
Et moy ja je voudrois
Estre seul accouplé au voleur de mes droits
Pour luy faire sentir la peine que merite
Celuy qui déloyal son frere desherite. (I, [1]),
au point que le chœur qui conclut le premier acte commente tristement
le désir de prendre la couronne :
Dez que la folle Ambition
Dans le cueur de l’homme furonne
Au trouble, et à la faction
Son enflé courage s’addonne
A tous hazards il s’abandonne
Sans qu’aucune apprehension
Du grand peril qui l’environne
Puisse esteindre sa passion.
Toute insolente affection
De grandeur, en malheurs foisonne
Mais sur tout la pretention
D’avoir sur le chef la coronne.
Cil que ce desir empoisonne
Par meurtres, par sedition
Tache sans égard de personne
Attaindre a son intention. (Chœur, à la fin du Ier acte)
Dans la scène 2 du IIIe acte, lorsque Polynice s’affronte à Jocaste
qui veut l’éloigner de Thèbes, il est désormais caractérisé seulement
par la colère et par la vengeance, qui se répètent tout au long de la
scène :
Il m’a tant outragé et tellement méfait
Que pour me voir vengé de son traistre forfait
Je voudrois transpercé d’une lance Thebaine
Perdre la vie afin de luy oster la sienne. (III, [2])
et il termine son dialogue en abandonnant sa mère désespérée :
JOCASTE
[…]
Voyez-le ce meurtrier s’il a changé couleur,
Voyez s’il a montré un signe de douleur,
Si mes plaintes l’ont meu non plus que la marine
Flotant émeut le pied d’une roche voisine.
POLYNICE
Retirez vous Ma Dame. Elle crira ainsi
Tant qu’elle me verra, alons, sortons d’icy. (III, [2])
Les deux frères, coupable l’un par désir du trône, l’autre de trop
l’aimer, au point de ne vouloir le quitter, finissent donc par nous apparaître comme des personnages entièrement négatifs, en particulier vis-à-vis des femmes : Jocaste et Ismène d’un côté, Antigone de l’autre,
seules expressions de l’humanité à l’intérieur d’un mythe atroce.
Qu’y a-t-il de personnel derrière cette lecture du mythe, quel écho
des guerres civiles se cache derrière ces vers : pour répondre à ces
questions, il faudrait mener une recherche biographique beaucoup plus
précise sur Robelin
[11], ajoutée à une lecture critique longue et attentive de cette tragédie. Pour le moment, on peut affirmer que le
message fourni par la
Thébaïde de Robelin est une exhortation angoissante à la paix, à la concorde, au refus des conflits intestins, ceux-là
mêmes qui étaient en train de tourmenter la France et qui poussaient
de nombreux écrivains à reprendre des histoires et des mythes
antiques, si facilement interprétables à la lumière des événements
contemporains.
ANNEXE
Postface de La Thébaïde de Jean Robelin
Au lecteur
Je m’estonne (amy lecteur) qu’à present se trouvent des hommes qui transportez de trop grande affection envers l’antiquité estiment non seulement les
anciens poëtes estre inimitables mais qui plus est rien ne pouvoir sortir des recents
qui merite d’estre sacré à l’immortalité sans l’ayde et favorable secours des
antiques. Comme si nature mere commune des humains avoit laissé butiner ses
plus riches thresors à ses enfans aisnez sans avoir fait aucune reserve de ses raritez
à nous autres infortunez cadets, rendus indignes par nostre posterieure naissance
d’avoir en succession hereditaire autre chose que la superfluité de l’heureuse abondance des vieux. Mais ce qui plus me donne de merveilles est que parmy les
meilleurs esprits qu’enfante nostre France (j’appelle France toutes les Provinces
ausquelles est commun le langage François) s’en trouvent quelques uns tellement
coiffez de ceste opinion que pour rendre leurs escrits plus recommandables ils les
farcissent d’inventions conceues par les anciens qui ont traicté mesme subjet je dis
avec si superstitieuse observation que l’on les jugeroit plustost livres traduits que
nouveaux poëmes. De dire qu’iceux soient astraints à ce par une defiance de ne
pouvoir produire d’eux-mesme chose qui puisse despiter les ans, je ne sçaurois le
me persuader veu que leurs escrits portent asseuré tesmoignage qu’ils ne seroient
moins heureux à inventer avec subtilité, qu’ils se monstrent excellents à disposer
avec artifice, et manifester les conceptions d’autruy avec paroles bien choisies et
esloignées de la façon de parler du vulgaire. De sorte que à mon jugement cela
ne se peut imputer sinon à ceste trop grande affection qui ne les permet tant soit
peu sortir hors des vestiges de l’antiquité, si ce n’estoit (ce que toutesfois je ne
pense) qu’iceux refuyants le labeur ayment mieux pour construire leur bastiment
spirituel se servir d’une matiere desja preparée et preste à mettre en oeuvre que
de se peiner à en polir et preparer de l’autre.
Or quand à moy bien qu’il n’y eut que trop de bois couppé en la forest des
Grecs pour faire ma charge, et que ayant desir de traicter des miseres de la
maison d’Oedipe j’eusse peu (pour former un discours tragic) me servir de
Sophocle en ses deux Oedipes et en son Antigone, d’Euripide en ses Phenisses,
et d’Aeschyle en sa Tragedie des sept à Thebes, ou bien de Seneque entre les
latins si est ce que tenant pour asseuré qu’il n’y a esprit si sterile et si manque
de toute acuité naturelle qui ne puisse de soy avoir quelques gentilles apprehensions (s’il a tant soit peu frequenté les Muses) j’ay mieux aymé par mon artifice
tel quel façonner de tout point ce petit poëme que de mendier l’industrie d’un
plus adroit ouvrier pour luy former l’ame qui n’est autre que l’invention sans
laquelle faucement je me jacterois luy avoir donné essence. Joint que meritoirement je pourrois estre reputé imposteur voulant me prevaloir d’un enfant supposé
pour un fils naturel et né legitimement en France, car bien que de prime face il
pourroit estre pris pour un du pays estant habillé à la Françoise si est ce que
levant la robbe qui luy feroit dementir le lieu de son origine soudain apparoistroit un estranger, Grec de nation, qui rougissant de l’impudence de son pere
adoptif seroit contraint se confesser redevable de son estre à la Grece et à moy
seulement de ses accoustrements et parures. Voila donc pourquoy j’ay voulu ne
me servir du labeur d’autre que de moy à le parfaire tout tel qu’il est à celle fin
de l’obliger à moy seul tant de son essence que de son ornement exterieur,
comme aussi j’advoue et confesse franchement devoir estre à moy seul imputées
toutes ses imperfections.
Or ay-je à t’avertir, amy lecteur, que tu trouveras quelquefois des choses qui
te sembleront repugnantes et contraires, à ce que tu auras leu ailleurs, comme
d’Iocaste que je dis estre fille de Menyce laquelle plusieurs tiennent estre fille de
Creon et autres choses semblables touchant l’histoire, dont je te prie n’en juger
temerairement ains croire que je n’ay rien mis en avant (fors ce que par dispence
poëtique j’ay ourdy pour l’embellissement de l’euvre) dont je n’aye bons et suffisants autheurs pour garants. Que si tu remarques quelque vice et defaut touchant
la tissure d’iceluy, tu le me pourras imputer, mais je te prie que ce soit avec
autant de modestie que tu en desirerois en ceux qu’il te plairoit constituer juges
et censeurs de tes ouvrages, ce que je m’asseure tu feras aysément si tu consideres que les imperfections d’un poëme, pour grandes qu’elles soient, ne sont
rien au prix du merite de celuy qui poussé d’un louable desir tache te donner
contentement par la communication de ses oeuvres.
A Dieu.
[1]
Thebaïde Tragedie composee par Iean Robelin
du Conte de Bourgogne. A Monseigneur le
Duc de Lorraine. Au Pont-à-Mousson, Par Martin Marchant, Imprimeur de Monseigneur le Duc
de Lorraine, 1584.
[2]
M. Lazard,
Le Théâtre en France au XVIe siècle, Paris, PUF, 1980, p. 138-139.
[3]
Cote : 8 BL 14968.
[4]
Cf. les bibliographies de A. Cioranescu (
Bibliographie de la littérature française du
XVIe siècle, Paris, Klincksieck, 1959) et de R. Arbour (
L’Ère baroque en France. Répertoire chronologique des éditions de textes littéraires. Première partie 1585-1615, t. I, Genève, Droz, 1977).
[5]
G. Ferroni,
Riscrivere i generi del teatro, dans G.C. Mazzacurati et M. Plaisance (a cura di),
Scrittura di scritture. Testi, generi, modelli nel Rinascimento, Roma, Bulzoni, 1987.
[6]
Ceci a lieu également lorsque Garnier contamine des sources différentes : pour son
Antigone,
Garnier mélange Sénèque, Stace, Sophocle; pour
La Troade, il mélange Sénèque et Euripide;
pour
Hippolyte, il s’inspire uniquement de Sénèque.
[7]
C’est E. Forsyth (
La Tragédie française de Jodelle à Corneille. Le thème de la vengeance,
Paris, Nizet, 1962, p. 440) qui affirme cela. Il n’explique malheureusement pas d’où il tire cette
information.
[8]
Garnier,
Antigone, Argument d’Antigone, dans
La Troade, Antigone, éd. R. Lebègue, Paris,
Belles Lettres, 1952, p. 129.
[9]
Par exemple :
Je me presenteray noir fantome à tes yeux
Plus importun, et plus que l’Erebe, odieux,
[…]
Tu blémiras d’efroy, tu mourras sans mourir,
Pour penser m’eviter tu auras beau courir
Je te suyvray, fut-ce où naist le flambeau du monde,
Fut-ce où nous aveuglant il se plonge dans l’onde,
[…]
Car j’empliray ton lict de monstres menassants
Afin que le sommeil ne te charme les sens.
[…]. (I,
prologue).
[10]
Ici aussi quelques vers suffiront :
L’on ne voit que soldats par piles et monceaux
L’un sur l’autre tombant sous les pieds des chevaux,
L’on n’oit que cris hautains, que clameurs effroyantes
Dont l’air va estonnant les voutes tournoyantes
[…]
L’un voulant decharger un coup de coutelas
Estonné voit perdu et son glaive et son bras,
Et l’autre ce pendant qu’à tuer il s’appreste
Perd tronqué par le col et son ire et sa teste.
[11]
Il serait utile d’étudier la fonction du Duc Charles le Grand de Lorraine, à qui cette tragédie
est dédiée, et de vérifier, par exemple, certains passages de l’
Epistre : « Ce qui s’est veu à l’œil
en la recente défaite du monstre d’ignorance contre lequel vous avez pris les armes à si bonnes
enseignes que l’ayant dompté en vos terres avec autant d’honneur qu’Alcide en receut en la
victoire de son Hydre vous avez delivré de miserable servitude les esprits qu’il tenoit esclavez
au cep de sa tenebreuse tyrannie. »