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Revue de littérature comparée

2002/2 (n o 302)



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Fanon pris au piège

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Si le nom de Mayotte Capécia, auteur présumé de Je suis Martiniquaise (1948), et La Négresse blanche (1950), nous est connu aujourd’hui, c’est à cause de la critique en règle qu’en fit Frantz Fanon dans sa thèse de doctorat en psychiatrie, publiée en 1952 sous le titre Peau noire, masques blancs. Quarante ans plus tard Stuart Hall, qui est avec Homi Bhabha à l’origine du fanonisme britannique, disait que ce livre était « l’un des plus étonnants, bouleversants et fondamentaux » dans ce champ d’études [1]  Stuart Hall, « Race, Culture and Communication : Looking... [1] . Fanon avait reproché à Mayotte Capécia, mulâtresse de la Martinique, d’avoir proclamé dans Je suis Martiniquaise sa haine de l’homme noir auquel elle préférait « un blond avec des yeux bleus, un Français » [2]  Mayotte Capécia, Je suis Martiniquaise, Paris : Corrêa,... [2] . Cette phrase – d’ailleurs attribuée à une petite fille qui préparait sa première communion et s’était entichée de son prêtre français – a inspiré au Dr Fanon la réflexion que voici : « Nous sommes avertis, c’est vers la lactification que tend Mayotte. Car enfin il faut blanchir la race : cela, toutes les Martiniquaises le savent, le disent, le répètent. Blanchir la race, sauver la race, mais non dans le sens qu’on pourrait supposer : non pas préserver “l’originalité de la portion du monde au sein duquel elles ont grandi”, mais assurer sa blancheur. » [3]  Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris : Seuil,... [3] Pour Fanon, la lactification dont Mayotte Capécia représente l’expression littéraire la plus récente et la plus effrontée est un fait de société martiniquais, mais un fait honteux. La thèse de Fanon repose sur l’idée qu’en 1950 les Antillais étaient individuellement les héritiers de névroses collectives formées par les structures coloniales qui, au moment de la départementalisation de 1946, conditionnaient la société depuis trois siècles déjà. Fanon préconisait que les Antillais se déclarent Antillais : qu’ils affirment la part africaine de leur être, mais sans verser dans la mythologie de l’Afrique proposée par Césaire au nom de leur présumée Négritude.

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De 1948 à 1999 tous ceux qui ont écrit sur le roman Je suis Martiniquaise, à commencer par Fanon lui-même, ont été dupes d’une supercherie montée par l’éditeur Corrêa [4]  Faisons toutefois une exception pour Clarisse Zimra... [4] . Les recherches entreprises par Christiane Makward vers le milieu des années 1990 et publiées sous le titre Mayotte Capécia ou l’aliénation selon Fanon, permettent de rétablir la vérité sur Je suis Martiniquaise. Nous savons désormais que la jeune femme qui a rédigé de faux autographes à la demande de son éditeur et à des fins publicitaires était quasiment illettrée au départ du projet de roman. Intelligente, débrouillarde, ayant beaucoup de prestance, Lucette Céranus Combette n’avait fait que ses petites classes à la Martinique où elle était née, au Carbet, en 1916. Elle a pourtant donné des interviews à la presse et à la radio, à Paris et ailleurs en France, entre 1948 et 1950. Comment se fait-il que personne, à l’époque, n’ait levé ce voile, pourtant diaphane ? Mon hypothèse est la suivante :

  • Au moment du passage des Vieilles Colonies des Amériques (Guadeloupe, Guyane, Martinique) au statut de Départements d’Outre-Mer en 1946, l’imaginaire français avait besoin de fixer une nouvelle image des « îles » (Toumson, 345);

  • Les colonies étant par définition « féminines » par rapport au mâle pouvoir colonial, il fallait une voix de femme pour définir, aux yeux des Français, les nouveaux DOM (Glissant, 293-302).

  • Cette voix féminine, afin de mieux tendre au lecteur français le miroir de son propre désir (lire : volonté de puissance), serait l’œuvre d’un ou de plusieurs hommes.

  • « Mayotte Capécia » répond à l’horizon d’attente du lecteur français moyen à l’époque : l’Antillaise devait se montrer belle, éminemment désirable, femme de caractère, certes, mais soumise à son Français d’élection; surtout, elle n’avait pas besoin de vraie culture, laquelle était l’apanage de la Mère-Patrie (Zimra 1990,149).

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Le lancement et le succès relatif de Je suis Martiniquaise (qui a été rapidement traduit en allemand et en suédois) s’est passé dans des conditions qui tendent à confirmer cette hypothèse. Je suis Martiniquaise n’est nullement l’autobiographie de « Mayotte Capécia » comme Fanon le croyait, et les objections qu’il a formulées s’adressaient, à son insu, aux Européens qui avaient imaginé et mené à bien cette supercherie. Loin d’être la prise de position d’une intellectuelle de couleur, Je suis Martiniquaise ne se proposait que de conforter dans leurs préjugés raciaux et colonialistes des lecteurs bourgeois qui cherchaient à fuir les horreurs de la guerre dans un roman exotique [5]  Jean-Marc Moura cite « Mayotte Capécia » en bonne place... [5] . Fanon s’est attaqué à une femme de paille, faisant de « Mayotte Capécia » la star d’une négrophobie ignoble. La méprise de Fanon comporte une ironie supplémentaire : Lucette Céranus Combette, cette femme au destin modeste dont les aventures sont en partie contées en partie inventées dans Je suis Martiniquaise, n’a jamais entendu parler du Dr. Fanon [6]  Tous les détails de la biographie de Lucette Céranus... [6] . Comment ce malentendu s’est-il produit et comment a-t-il pu ensuite se muer en prise de position idéologique ?

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La conception du personnage de Mayotte, la perspective de la narration, le rôle de l’amant blond aux yeux bleus, tout cela se conforme aux codes d’un sous-genre romanesque dont l’héroïne est la mulâtresse tragique. C’est surtout par le thème du nègre romantique que cette problématique s’est fait connaître en France (Hoffmann 1973, Antoine 1978). Dans la Caraïbe et aux États-Unis, où les séquelles du métissage biologique avaient une prégnance autrement plus insistante, la problématique de la mulâtresse tragique a évolué dans le sillage de la lutte contre l’esclavage (Ard 2000). Vera M. Kutzinski y a trouvé l’emblème du nationalisme culturel à Cuba au dix-neuvième siècle : « … là où le type de la mulâtresse tragique dans le roman des États-Unis se conformait à l’idéal de la dame du Sud… certains écrivains cubains, y compris Villaverde, ont créé un type de femme sensiblement différent. Son portrait de Cecilia Valdés… ne se conforme pas aux concepts de pureté et de noblesse féminines du dix-neuvième siècle au même degré que d’autres constructions littéraires classiques de la mulâtresse tragique » (Kutzinski, 21-22) [7]  « … whereas the tragic-mulatta stereotype in U.S. fiction... [7] . Dès les années 1880 donc (la mouture romanesque de Cecilia Valdés paraît en librairie en 1882) la Caraïbe produit l’héroïne exemplaire dont Mayotte Capécia sera la réplique lointaine :

  • Comme Cecilia, Mayotte occupe un entre-deux social précaire – ni blanche ni noire – dans une société où seul le blanc représente une valeur positive;

  • Comme Cecilia, Mayotte ne saurait aimer un nègre; elle s’engagera donc dans un amour tragique (parce que le mariage est exclu d’avance) avec un blanc.

  • Comme Cecilia (mais à la différence d’autres mulâtresses tragiques),

    Mayotte survivra à son abandon. (Elle deviendra « l’auteur[e] » de sa propre histoire et fréquentera brièvement les milieux littéraires et artistiques parisiens.) [8]  Zimra donne une généalogie similaire de la mulâtresse... [8]

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Ces parallélismes ne supposent nullement une influence directe de Cecilia Valdés sur Je suis Martiniquaise. Il s’agit plutôt de démontrer que le modèle littéraire existait déjà depuis longtemps, ce qui aurait dû avertir Fanon de la nature véritable de ce roman. Pour avoir si mal lu, il a dû s’attacher à un autre discours, celui de la doudou martiniquaise dont Suzanne Césaire avait critiqué les méfaits en 1942 : « Nous décrétons la mort de la littérature doudou » [9]  Suzanne Césaire, « Misère d’une poésie », Tropiques,... [9] . Or, la doudou, qui selon Régis Antoine remonte jusqu’à la Révolution française et au baron Wimpfen (Antoine 1994,352), représente l’image féminine d’un exotisme spécifique aux Antilles françaises. Comme nous le verrons plus loin, Je suis Martiniquaise par contre offre au lecteur français un exotisme colonial généralisé, un exotisme de pacotille. Cela, ni Fanon ni ses nombreux critiques ne l’ont apprécié à sa juste valeur. Pourtant à l’époque de Peau noire, masques blancs des contemporains à la Martinique pratiquaient sérieusement l’auteur anglophone qu’allaient plagier les vrais responsables de la supercherie de « Mayotte Capécia »

Hearn et la supercherie de « Mayotte Capécia » (1948-1999)

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À plus d’un demi-siècle de distance, la signification politique de la loi de départementalisation des Vieilles Colonies s’est estompée dans l’esprit des Français et, d’ailleurs, dans l’esprit de beaucoup de jeunes Antillais. Élu député-maire de Fort-de-France sur la liste du Parti Communiste, le jeune normalien Aimé Césaire a été, en 1946, le rapporteur de la loi de départementalisation à l’Assemblée Nationale, ce que certains intellectuels martiniquais nés depuis cette date ne sauraient lui pardonner (Confiant, 143-65). Avec le soutien des partis de gauche dans l’effervescence socialiste de l’immédiat après-guerre, la transformation des Antilles Françaises en Départements d’Outre-Mer a réalisé le bouleversement de trois siècles d’histoire coloniale dans l’Amérique tropicale (Burton, 159-70). À la même époque, les déçus de la récente guerre, anciens pétainistes et sympathisants, nostalgiques de la gloire de l’empire colonial, ne l’entendaient pas de cette oreille. La supercherie du roman Je suis Martiniquaise, publié en 1948 et attribué à une inconnue du nom de Mayotte Capécia, est née dans ce climat de revanche contre la politique progressiste des années qui suivirent la Libération et la fin de la Seconde Guerre mondiale.

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Je suis Martiniquaise se présente comme l’autobiographie d’une Martiniquaise au teint clair qui raconte son enfance, sa jeunesse et ses premières amours. Mayotte étant, selon les apparences, à la fois le personnage principal, le narrateur et l’auteur présumé de l’ouvrage, les critiques comme les lecteurs ont conclu au pacte autobiographique (Lejeune 1975) [10]  Francis de Miomandre, homme de lettres et traducteur... [10] . À ce jour la critique consacrée au roman se concentre ainsi sur « Mayotte Capécia » en tant que Martiniquaise de couleur et jouet des préjugés nés dans la tourmente de la société coloniale. Objectivement, le roman se divise en deux parties distinctes : 1re partie, pages 7-128; 2e, pages 129-202. La première partie, sensiblement plus longue, se consacre à l’enfance du personnage appelé Mayotte, à sa famille et leur milieu, aux mœurs martiniquaises surtout. Du point de vue du lecteur éventuel, il s’agit de le « familiariser » avec une colonie distante, peu connue des Français et qui vient de disparaître en tant que telle. L’économie du texte et les normes de représentation sont celles du roman régional ou, pour utiliser le terme courant dans les Antilles hispanophones, costumbrista. C’est dans cette première partie du roman, qui prétend raconter à la première personne les souvenirs de l’auteur, « Mayotte Capécia », que l’éditeur a puisé à pleines mains dans Lafcadio Hearn. La seconde partie est l’histoire d’amour proprement dite. Or celle-ci est sauvée de la banalité la plus anodine par le fait que l’amant de Mayotte est un Français pétainiste, jeune officier de l’aviation navale qui persiste dans ses convictions politiques même après que la Martinique et la Guadeloupe eurent passé dans le camp gaulliste en 1943. On n’a pas suffisamment fait ressortir ce que représentait en 1948 la décision d’offrir aux lecteurs d’après-guerre un héros aussi réactionnaire que romanesque, selon les normes de l’époque. Ce choix était cocasse, fait pour ravir les uns et faire grincer des dents les autres. En fait, l’éditeur bénéficiait de moins de liberté dans la représentation du roman d’amour (2e partie) que dans le roman régional (1re partie), aussi étrange que cela puisse paraître. Il est par ailleurs étonnant que le ton disparate des deux parties du texte n’ait pas provoqué davantage de critiques pertinentes au moment de la publication. Fanon ne l’a pas du tout remarqué, lui qui se trouve à l’origine d’un demi-siècle de méprises.

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Le compte rendu de Jenny Alpha, elle-même Martiniquaise, paru dans le 5e numéro de Présence africaine fin 1948 et repris par L’Écho des Antilles du 2 février 1949, soulève les problèmes majeurs que présente le texte [11]  Roger Toumson caractérise le compte rendu de Jenny... [11] . Je résume quelques passages reproduits par Makward :

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L’enfance de Mayotte est racontée avec adresse, dans un raccourci intéressant qui donne une image superficielle assez variée de la Martinique. […] Après ce brillant départ… au lieu du grand thème espéré, la seconde partie du livre est l’histoire banale d’une petite provinciale. […] Je n’ai pu me défendre d’un sentiment de révolte en présence d’un tel chauvinisme de terroir. (Makward, 39)

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Jenny Alpha avait bien senti que les deux parties du roman ne représentaient pas le même point de vue. Partant du « Prière d’insérer » qui présente « Mayotte Capécia » comme une fille élevée à la ville de FortdeFrance, elle utilise ce détail pour expliquer pourquoi le ton des parties du texte consacrées à la vie des paysannes sonne faux.

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Le compte rendu de Présence africaine s’insurge contre la représentation de la langue créole dans Je suis Martiniquaise :

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L’adresse aurait été de nous faire vivre des paysannes des Antilles avec le langage qui leur est propre, et de ne pas se croire quitte pour avoir intégré au milieu d’un texte en français dont on a supprimé les « r », des passages dans un créole plus ou moins authentique. (Ibid.)

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Et, en dernière analyse, le même compte rendu fait valoir le fait curieux que les détails concernant la vie créole n’ont rien d’authentique :

14

Le Carnaval, la vue d’une « chabine », etc., étonnent [la narratrice] comme des événements exceptionnels. […] Cela confère à ce témoignage intéressant par d’autres côtés, une certaine atmosphère Baedeker. (Ibid.)

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Ce sont effectivement autant d’indications que le point de vue du personnage appelé Mayotte n’est pas celui d’une Martiniquaise. Ce qui laisse perplexe aujourd’hui est le fait que personne, ni à l’époque ni parmi les critiques récents, n’a paru renifler l’air de supercherie qui plane sur ce roman [12]  Ou bien, comme Zimra, elles ont passé outre pour des... [12] . Pourtant les détails abondent pour suggérer que le point de vue de la narration s’organise en vue de valeurs et de réactions européennes.

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Le texte présente les us et coutumes du peuple martiniquais dans une perspective étrangère à la conscience du personnage appelé Mayotte : un pique-nique qui « ressemblait à l’installation d’un restaurant parisien » (p. 14) sort complètement de l’expérience de la petite fille; le fait d’utiliser comme épouvantail le racisme américain pour justifier le racisme local – plus anodin et « évolué » – (p. 8,65) se justifie par le souci de normaliser le colonialisme français aux Antilles ; faire intervenir une poupée vaudou (p. 82) correspond bien davantage aux phantasmes européens qu’aux réalités du quimbois à la Martinique.

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Que dire du fait que Je suis Martiniquaise a reçu d’un cercle de blancs créoles (békés) le Grand Prix des Antilles ? Dans la perspective qui est la nôtre ici, le roman représentait fort bien la nostalgie de la colonie au moment de sa transformation en Département d’Outre-Mer. Le jury du prix aurait reconnu dans ce roman une vision de l’île proche de la leur.

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Lucette Céranus Combette, la jeune femme qui s’est présentée à la radio, aux réceptions des Galeries Lafayette ou aux clubs de lectrices parisiennes en tant qu’auteur de Je suis Martiniquaise, aurait été bien incapable d’écrire un texte littéraire quelconque. Voici comment elle a dédicacé un exemplaire de Je suis Martiniquaise à la célèbre danseuse Katherine Dunham : « à [en minuscule] Mademoiselle Katherine [prénom très raturé] Duhan [sic] cordiale [sic] souvenir de la Martinique, [souligné] pour son grand succès à Paris, le 4 janvier 1949, Mayotte Capécia » (Makward, 132-33; les appréciations entre crochets sont de Ch. M.). Un autre de ses rares manuscrits à avoir survécu parmi les effets personnels gardés par sa sœur jumelle relate une première visite au bureau d’un amant qui signe ses billets d’amour « Teddy » : « Pour la première fois je pénétrais dans son bureau, à l’intérieur de la porte j’entendais les crakies [sic] de la machine à écrire, il était debout et dictait son rapport commercial, une semaine c’était [sic] écoulé [sic] dans le calme, et [??] d’éboit [debout ?], il me fit entré [sic] dans son bureau voisine [sic], mais devant ce [un ?] visage pâle, verdatre [sic] me donna un renor [remords ?] comme si déjà mes yeux avait compris [sic], mille detaile [sic] qui nous séparai [sic], l’orsque je me trouvait [sic] devant lui, ma vie était comme une sorte d’asurance, de confience [sic] […] ne mantant tu pas [= ne m’entend-tu pas ?], dans la [illisible] » (in Makward, 133; les appréciations entre crochets sont les siennes). Le livre de Makward abonde en documents et témoignages qui tous convergent sur l’impossibilité que Lucette Céranus Combette ait écrit sa propre histoire. Cela est tellement vrai que le préfacier du livre de Makward – le professeur Jack Corzani, historien des lettres antillaises – a conclu : « Ce n’est pas le moindre paradoxe en effet de cette étude que de déposséder en grande partie l’auteur(e) de ses qualités d’écrivain(e), notamment en soulignant son analphabétisme initial… » (Corzani, 9). Pour lui comme d’ailleurs pour moi, « si Lucette Céranus Combette a certes pu raconter une histoire, « son » histoire, elle n’a jamais pu la rédiger elle-même » (ibid., 10). Corzani résume l’étrange carrière publique de « Mayotte Capécia » en l’appelant « cette auteur(e) qui n’en fut point une » (ibid., 10). Tout est là, en effet. Dans la rédaction, dans la narration de Je suis Martiniquaise résident toutes les valeurs, attitudes et préjugés qui constituent le principal, sinon l’unique intérêt de ce livre [13]  Roger Toumson a pu parler de la « qualité littéraire... [13] . Nous verrons par la suite que les attitudes de « Mayotte » exprimaient l’idéologie de l’éditeur du livre et du public réactionnaire auquel il le destinait. Ainsi, « Mayotte Capécia » est le produit du circuit commercial dans lequel ce livre, sans grande prétention littéraire d’ailleurs, s’inscrit. Elle n’en saurait être l’origine ni le point de départ.

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Le texte que Lucette Céranus Combette a offert à Edmond Buchet (des éditions Corrêa qui allaient devenir Buchet-Chastel) n’était autre que le tapuscrit des souvenirs romancés offerts à Lucette par son amant de 1941 et qu’il aurait rédigé en 1943 [14]  « Les archives de [Lucette] recèlent en effet de la... [14] . Ce texte correspond aux principaux événements de la deuxième partie de Je suis Martiniquaise, mais transposés de la troisième personne omnisciente à la première personne autobiographique. Il nous permet pour la première fois de voir à l’œuvre le travail de fabrication du personnage/auteur présumé Mayotte Capécia. Tous ceux qui s’intéressent à cette supercherie se doivent de commencer par la lecture des extraits du texte actuellement disponibles (Makward, 168-72). On y lit l’effort de l’éditeur pour souligner les moments forts de cette liaison tout en supprimant les éléments moins susceptibles d’intéresser le grand public de l’immédiat après-guerre. L’histoire d’amour qui constitue la seconde partie du roman aurait été jugée trop mince sans un portrait sympathique et, bien entendu, exotique de la protagoniste. Edmond Buchet aurait alors demandé à Lucette Céranus Combette de noter ses souvenirs d’enfance afin de confectionner la première partie du roman. Ceux-ci ont dû être bien pauvres, car c’est précisément dans les parties du texte où « Mayotte » raconte son enfance martiniquaise que nous trouvons le plagiat systématique de Lafcadio Hearn. Je pars de l’hypothèse esquissée ci-dessus : que le projet du livre est celui d’Edmond Buchet; que la responsabilité littéraire et morale de Je suis Martiniquaise revient à celui-ci; et qu’Edmond Buchet est l’auteur du roman au sens juridique du terme [15]  Dans une conversation le 2 avril 2000, à Philadelphie,... [15] . Qu’il ait lui-même fait les recherches dans les ouvrages de Hearn copieusement plagiés dans Je suis Martiniquaise m’importe peu. Que ce soit par exemple André Berry (auteur des Lais de Gascogne, 1933, et plusieurs autres ouvrages à caractère régional, dont le Légendier bordelais, 1965) et « ami bien particulier des jumelles » (Makward, 148) est parfaitement plausible. Mais dans ce cas il serait complice d’Edmond Buchet dans la supercherie. Ce qui compte ici est le fait que la perspective romanesque n’est point celle d’une Antillaise quelconque mais l’œuvre d’Européens conscients de confectionner un ouvrage à l’intention de leurs semblables.

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Les Esquisses martiniquaises de Hearn ont fourni l’essentiel de la description des porteuses (marchandes) qui sillonnaient la Martinique vers la fin du XIX e siècle. Hearn s’applique à donner à son lecteur un portrait très détaillé de ces jeunes femmes dont il admire la force physique, la grâce et l’endurance. Il assaisonne son récit de plusieurs anecdotes concernant l’une ou l’autre des marchandes qu’il aurait rencontrées ou dont on lui aurait raconté les prouesses physiques. Je suis Martiniquaise, par contre, ne donne que l’image stéréotypée de la femme des îles qui se trouve réduite à l’objet du regard concupiscent du lecteur européen. Je donne en premier le texte de Je suis Martiniquaise, suivi des passages dans Hearn qui ont été mis à contribution.

Généralisation ethnique

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« Capécia », 14 : « Parfois nous rencontrions des groupes de jeunes filles noires qui portaient sur leurs têtes des paniers chargés de fruits, de légumes, de viande ».

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Hearn, 15 : « Presque tout le transport des marchandises légères, – et aussi celui de la viande, des fruits, des légumes, – s’effectue… sur des têtes humaines ».

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Là où Hearn s’intéresse à la grande variété des types créoles que l’on rencontrait parmi les marchandes (rarement « noires » d’ailleurs), Je suis Martiniquaise se contente d’en faire exclusivement des négresses, et encore plus jeunes que ne l’étaient les porteuses du temps de Hearn. Le phénotype correspond à l’imaginaire européen sur le plan de l’ethnicité, non à la réalité martiniquaise de l’époque.

Fonction du costume et du rythme des corps

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« Capécia », 15 : Elles étaient vêtues de chemisettes de couleurs vives et de courtes jupes de calicot. Une écharpe se trouvait enroulée autour de leurs hanches, un mouchoir noué autour de leur tête, un autre mouchoir plus grossier appelé tôche, servant de coussinet sur lequel reposait le plateau.

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Hearn, 20 : …la jeune machanne (marchande) revêt la plus pauvre et la plus courte de ses chemises et la plus usagée de ses robes de calicot. […] dans une longue écharpe qu’elle enroule étroitement sur les hanches. […] elle noue un mouchoir ordinaire autour de sa tête. … Puis elle fait un bourrelet, un tôche … en enroulant un mouchoir plus grossier autour de ses doigts […] elle place ce coussinet […] sur sa tête. … Et ensuite elle pose sur la tôche le grand plateau chargé de marchandises.

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La page de Hearn concernant le costume des porteuses est beaucoup plus détaillée que l’évocation succincte dans Je suis Martiniquaise. Hearn se souciait de la fonction du costume, Je suis Martiniquaise n’en donne que l’impression visuelle afin d’allumer le désir du lecteur masculin.

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« Capécia », 15 : Les épaules immobiles, le torse cambré, elles avançaient à longues foulées qui faisaient osciller de droite et de gauche leurs jupes légères.

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Hearn, 102 : Les épaules ne se balancent pas, le torse cambré paraît immobile, mais une ondulation indescriptible semble passer de la taille aux talons et des talons à la taille à chacun de ses longs pas, tandis que les plis de sa robe flottante oscillent à droite et à gauche sous le balancement libre de ses hanches.

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La page de Hearn plagiée dans Je suis Martiniquaise ne concernait pas les porteuses mais la guiablesse, un personnage féminin du folklore antillais qui, par sa sexualité difficilement résistible, menait les hommes à leur mort. L’érotisme de ce personnage se trouve incorporé à la description de la porteuse dans Je suis Martiniquaise. Le procédé révèle la véritable intention du texte de fiction, qui est d’érotiser la porteuse au maximum.

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« Capécia », 15 : Elles avaient dans leurs mouvements une fierté et une grâce naturelle…

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Hearn, 46 : Les filles de Grande Anse se distinguaient par leur peau jaune clair ou brune, par leurs tailles souples et légères et par une grâce particulière dans leur façon de s’habiller. Leurs robes courtes étaient toujours de couleurs vives et plaisantes, […] Elles avaient une façon gracieuse de marcher sous leurs fardeaux.

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Chez Hearn il s’agit des porteuses originaires d’une ville précise, qui se différenciaient des autres à ses yeux. Jamais il ne perd de vue la technique et la maîtrise nécessaires pour porter des fardeaux de plus de cent kilos par les routes isolées de montagne (la trace) de l’aube au crépuscule. Si son admiration nous semble insuffisamment critique du système cruel qui épuisait ces jeunes femmes au bout de dix ans de corvée, il n’en reste pas moins vrai que Hearn met l’accent sur la fonction économique et culturelle des porteuses. L. Sainville avait déjà loué cette caractéristique du style de Hearn dans son compte rendu de 1935 : « il ne néglige pas d’insister sur l’admirable vaillance des robustes porteuses de « trays » de légumes, de viandes ou de pain qui, du lundi au dimanche inclus, assurent l’alimentation de l’île. » [16]  Léopold Sainville, « Littérature antillaise : Un livre... [16] Je suis Martiniquaise ne s’intéresse, au contraire, qu’à leur « grâce naturelle », une fonction de leur érotisme dans l’économie du texte.

« Folklore » généralisé

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« Capécia », 15 : Elles voyageaient de jour et jamais seules de peur des zombis et des mounes-mos, et aussi afin de n’être pas attaquées.

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Hearn, 23 : Elle part avant l’aube et s’efforce d’arriver à sa destination avant le coucher du soleil, car, après la tombée de la nuit, comme tous ceux de sa race, elle a peur de rencontrer des zombis […] Hearn, 29 : L’immunité [au vol] dont elles jouissent provient peut-être de ce qu’elles voyagent […] pendant le jour, et généralement en bande.

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Le motif de la peur des esprits précède celui de l’immunité à l’attaque sur ces routes isolées chez « Mayotte Capécia » comme chez Hearn, mais le sens de ces détails se trouve profondément modifié. Hearn s’intéresse au vol des biens et de l’argent que les machannes transportent, c’est-à-dire à la spécificité sociale de ces femmes dans la vie économique de la colonie, là où « Capécia » invite le lecteur à substituer un sens sexuel (étranger au texte de Hearn) à « attaquées ». Qui plus est, le texte des Esquisses martiniquaises différencie nettement entre mounes-mos (littéralement, personnes mortes), que l’on risque de rencontrer aux abords des cimetières seulement, et les zombis, qui représentent un danger nocturne plus général. Deux catégories de dangers bien distincts sont ainsi fondues en une « superstition » généralisée sans souci aucun pour l’authenticité des documents dont s’est servi l’auteur du roman. La leçon en est claire : le lecteur est censé s’intéresser au « folklore » des Martiniquais seulement dans la mesure où celui-ci nourrit ses phantasmes coloniaux, surtout érotiques.

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Je suis Martiniquaise fait un usage libéral de maints aspects de la vie et de la culture créoles dans le but de « faire vrai » aux yeux d’un lecteur européen qui ne sait rien des Antilles. Le texte cherche à établir une certaine vraisemblance dans l’esprit du grand public auquel ce roman se destinait. À cette fin, tous les moyens étaient bons. Ci-dessous je traiterai plusieurs catégories de démarquage de Hearn que j’ai repérées dans Je suis Martiniquaise. Mes exemples ne prétendent pas être exhaustifs ; ils révèlent par contre la nature systématique du plagiat. Le procédé constant est de détourner l’objet ou la conduite en question de sa fonction dans la vie créole et vers un romantisme de mauvais aloi du type pratiqué par le roman colonial.

De la vie créole à une vision néo-romantique

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« Capécia », 92 : Elle [la lune] ne me parla pas, mais, comme si elle voulait m’envoyer une réponse, je vis bientôt une petite barque qui glissait en silence sur les flots. Cette barque, comme les bateaux de pêche de la Martinique, était une pirogue pointue des deux bouts, faite du tronc d’un gommier. Une voile était plantée à l’avant. Une jeune femme qui me parut merveilleusement belle était étendue sur les genoux de l’homme qui tenait l’aviron servant de gouvernail. Je me figurai qu’ils étaient en voyage de noces. Bien qu’elle laissât à peine voir son visage, la clarté de la lune me permit d’observer qu’elle n’était pas du village.

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Hearn, 95 : C’est ce qu’on appelle ici une pirogue, sa coque est longue et étroite, elle a deux mâts et pas de ponts. Son équipage se compose généralement de cinq hommes, et elle peut porter trente tonnes de tafia.

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La pirogue martiniquaise était une lourde embarcation servant à transporter des marchandises. Je suis Martiniquaise a amalgamé cette description avec celle du gommier, que l’on trouve dans les Contes des Tropiques de Hearn :

Hearn 1927,44 : Les dimensions des canots creusés dans les troncs de ces arbres [gommiers] dépassent rarement quinze pieds de long et dix-huit pouces de large. L’art de leur fabrication est un héritage des anciens Caraïbes. Le tronc est d’abord taillé dans la forme d’un canot, et effilé aux deux extrémités, il est ensuite vidé.

40

Il ressort de ce qui précède que Je suis Martiniquaise a utilisé la description du gommier, l’a collée abusivement au terme pirogue, jugé plus « poétique » sans doute, afin d’incorporer cette « barque » fantaisiste (plus proche de la gondole vénitienne que de la barque de pêche de la Martinique) à une rêverie romantique qui ferait songer à Lamartine, si Loti n’offrait un modèle littéraire tout à fait approprié aux buts de Je suis Martiniquaise [17]  Makward mentionne Loti dans le contexte du style du... [17] .

Représentation du Carnaval

41

« Capécia », 128 : Le lendemain du mardi gras est, en effet, chez nous le jour de la guiablesse. Ce jour-là, tout le monde s’habille de robes noires contenues à la taille par un foulard blanc, les têtes sont attachées dans des serviettes blanches, d’autres serviettes recouvrent les épaule[s] […] Certains attachent à la taille une longue ficelle au bout de laquelle se trouve une boîte de métal destinée à faire un bruit infernal en rebondissant sur les pavés.

42

Hearn, 100 : [La Guiablesse] est vêtue de noir. Elle est coiffée d’un haut turban blanc à rayures sombres, et un foulard blanc enserre négligemment ses belles épaules… [Ce passage décrit la guiablesse telle qu’on pourrait la rencontrer sur une route isolée].

43

Hearn, 181 : [Les Guiablesses] sont vêtues de noir, avec un turban et un foulard blanc, leurs masques sont noirs également. Elles portent des boms, – grands brocs d’étain, – qu’elles laissent choir sur le pavé de temps en temps, avec un grand fracas, et elles marchent pieds nus… [Cette page concerne spécifiquement les costumes du carnaval de Saint-Pierre avant 1902, non celui de Fort-de-France décrit dans Je suis Martiniquaise.]

44

Aucune fête antillaise n’est mieux indiquée pour stimuler le désir colonial de l’Autre exotique que le carnaval. Donner l’impression que toutes les femmes de Fort-de-France s’habillaient en Guiablesse le mercredi des cendres devait rehausser dans l’esprit du lecteur la charge érotique qui déjà entoure ce personnage du folklore martiniquais, en la généralisant à toute la population féminine. Jenny Alpha, dans son compte rendu de Je suis Martiniquaise paru dans Présence africaine, avait protesté contre ce mode de représentation. Elle avait mille fois raison. Il s’agit dans Je suis Martiniquaise de garder l’esprit du lecteur en éveil – un éveil érotisé – non de représenter les coutumes de l’île dans leur contexte social.

Le dialogue en créole

45

« Capécia », 11 : Bonjou, Fifi ! Comment ou yé, ché ? […] Toute douce, ché, et té, Youte ?.

46

Hearn, 229 : Comment ou yé, ché ? […] Boujou, Youte […] Fifi ! […] Toute douce, ché, et té Mémé.

47

« Capécia », 11 : Tu vini pouend ou bain ?.

48

Hearn, 231 : Ou vini pouend ou bain ? (Vous venez donc prendre votre bain ?).

49

Le premier morceau de dialogue est un démarquage évident de Hearn, l’inversion de quelques éléments et la simplification de la phrase (que j’ai représentée par des points de suspension entre crochets) étant les seuls indices d’un travail d’écriture. Dans le second exemple Je suis Martiniquaise fait intervenir le pronom personnel Tu, non grammatical en créole, pour faciliter la compréhension du lecteur français qui s’attend à ce que les blanchisseuses se tutoient [18]  L’édition de New York de Martinique Sketches (Harper,... [18] . Jenny Alpha avait aussi noté que l’emploi du créole dans Je suis Martiniquaise laissait beaucoup à désirer. La critique sera désormais à même de comprendre pourquoi.

Coutumes religieuses

50

« Capécia », 50 : On appelle [chapelle] chez nous un coin où, sur une étagère se trouvent des croix, des images de Jésus, des statues de la Vierge et des Saints. Une bougie brûle le jour comme la nuit, et c’est devant cette lumière qu’il convient de prier. […] « Capécia », 64 : … je vis une étagère sur laquelle se tenait une statue de la Vierge avec, devant elle, une veilleuse à huile que je devais entretenir, je le savais, afin qu’elle restât allumée nuit et jour.

51

Hearn 1927, 178 : La chapelle est un petit autel-étagère orné de statuettes, etc., que l’on voit dans toute chambre à coucher créole.

52

La répétition de la même description à si peu de distance dans Je suis Martiniquaise est évidemment un défaut de composition. Le texte démarque deux fois le même passage dans Hearn pour mieux souligner la couleur locale. Contrairement aux autres exemples de plagiat cités ci-dessus – qui se caractérisent par la simplification, l’ellipse ou le téléscopage abusif d’éléments culturels – ici nous rencontrons une amplification. Le texte de Je suis Martiniquaise cherche à faire voir au lecteur les images de piété, là où Hearn avait employé un vague « etc. » qui ne collait pas aux dévotions de Mayotte jeune fille.

Nom de la protagoniste/auteur(e) présumé(e)

53

Jusqu’à présent, Makward est la seule critique à avancer une hypothèse sérieuse quant au choix du prénom du personnage/auteur présumé de Je suis Martiniquaise. Le bruit a couru à la Martinique qu’Étiemble aurait eu une liaison avec Lucette Céranus Combette en 1943, après le départ d’« André », et qu’il aurait été un des « scripteurs » possibles de Je suis Martiniquaise (Makward 136-37). Le roman libertin du professeur de littérature comparée à la Sorbonne, Blason d’un corps, 1991, qui met en scène un personnage au prénom de Mayotte, serait pour Makward l’indice d’une collaboration possible avec Lucette dans la confection de Je suis Martiniquaise. Mais après examen du texte et ses conversations avec la famille de Lucette, elle a conclu qu’« il est improbable que la Mayotte de [Blason d’un corps] ait été inspirée par [Lucette Céranus Combette] » (Makward 136). Je suis d’autant plus convaincu de la justesse de cette conclusion que le même Étiemble avait massacré Je suis Martiniquaise dans les pages des Temps modernes [19]  [René] Étiemble, « Sur le Martinique de Michel Cournot »,... [19] . Effectivement, le point de vue colonial et exotisant que nous avons retrouvé dans le détournement idéologique des textes de Lafcadio Hearn avait tout pour déplaire aux rédacteurs de la revue de Sartre et Jeanson à cette date.

54

Alors, que dire du prénom de Mayotte qui fut inconnu dans le milieu de Lucette Céranus Combette, selon sa jumelle Francette interrogée à ce sujet par Christiane Makward ? Il n’a rien de gratuit, il entre dans la même logique du plagiat que nous avons pu constater sur tant d’autres plans de la fabrication de cette supercherie. Les Esquisses martiniquaises de Hearn présentent, non seulement le prénom de Mayotte (orthographiée « Maiyotte »), mais aussi celui de Loulouze la blanchisseuse qui, pendant un temps, est l’amie privilégiée de la Mayotte de Je suis Martiniquaise. Dans le chapitre consacré aux porteuses, où l’auteur de Je suis Martiniquaise a puisé à pleines mains, nous l’avons déjà montré, nous pouvons lire que « Maiyotte et Chechelle arrivent de Saint-Pierre » (Hearn, 1924, 33). Plus loin, dans la cinquième partie du chapitre consacré à « La Guiablesse », Hearn avait écrit : « Est-ce Loulouze ? Est-ce Maiyotte » (ibid., 106). Les deux prénoms sont associés à tel point chez Hearn que l’auteur de Je suis Martiniquaise n’avait qu’à les transposer à la situation « autobiographique » présentée dans la première partie du roman. Il est d’ailleurs probable qu’Étiemble aurait puisé à la même source littéraire que l’auteur de Je suis Martiniquaise. Vers la fin de la guerre, Étiemble, représentant à la Martinique de la France Libre, fréquentait les époux Césaire et l’équipe de la revue Tropiques. Il devait connaître l’intérêt qu’ils portaient à Hearn. Dans Blason d’un corps le personnage de Jean-Foutre s’adresse à son amante Mayotte ainsi : « Ce corps où les formes enfantes de la caribesse se colorent de ce que d’anciennes porteuses vos aïeules ont pour vous gardé de pigments noirs… » (Étiemble, 23 in Makward, 145). Le rapprochement Mayotte/porteuse est pour le moins frappant. Il pourrait signifier qu’Étiemble avait découvert le secret de la supercherie de Je suis Martiniquaise pour l’inscrire dans son propre roman. Qui plus est, l’orthographe « Mayotte » se trouve ailleurs sous la plume de Hearn, dans le premier de ses ouvrages traduits en français, Youma, roman martiniquais [20]  Lafcadio Hearn, Youma, roman martiniquais (Paris :... [20] .

Du malentendu à l’orthodoxie « politiquement correcte »

55

Il nous faut remercier Christiane Makward d’avoir relu Je suis Martiniquaise, ainsi que La Négresse blanche, 1950, le second roman signé Mayotte Capécia, en indiquant si les principaux événements de la vie de la protagoniste fictive sont vrais (V), fictifs (F), ou vrais partiellement (VP) par rapport aux données de la vie de Lucette et de sa jumelle Francette. Il suffit de constater ici qu’aucun des démarquages traités ci-dessus n’est examiné dans le livre de Makward. Le lecteur aura pu constater que le plagiat de Hearn concerne exclusivement la vie culturelle de la Martinique, qui est systématiquement détournée aux fins d’une fiction colonialiste, exotisante et fortement érotisée dans Je suis Martiniquaise, où « Mayotte » joue le rôle à la fois bien connu et galvaudé de la mûlatresse tragique. Par contre, les événements que Makward a pu vérifier auprès des proches de Lucette relèvent majoritairement du registre sentimental. C’est la vie sentimentale de « Mayotte Capécia » qui intéresse exclusivement la critique depuis 1952.

56

L’histoire de la supercherie de « Mayotte Capécia » mérite pourtant notre intérêt en dépit des qualités littéraires fort modestes du roman. Fanon, croyant prendre à parti une Martiniquaise, combattait des Franco-Suisses ! Parmi les littéraires qui se sont intéressés à Je suis Martiniquaise, la seule à avoir noté quelque chose d’étrange est Maryse Condé. Dans La Parole des femmes, 1979, elle constate que, dans les romans écrits par des Antillaises, « les conflits de type freudien entre les pères et les filles n’apparaissent guère. Le seul roman où soit esquissé[e] une situation intéressante à cet égard est Je suis Martiniquaise de Mayotte Capécia » [21]  Maryse Condé, La parole des femmes : Essai sur des... [21] Et pour cause ! Le livre de Makward nous a appris que la situation familiale du personnage/narrateur a été largement réécrite. Comme nous l’avons vu au sujet des passages qui décrivent les us et coutumes des Martiniquais, le point de vue est celui d’un Européen qui vise un public français. La présence d’un conflit de type freudien constitue un autre stéréotype à ranger à côté de ceux qui traitent de la langue, des costumes ou du travail des marchandes. L’observation de Maryse Condé aurait pu stimuler d’autres recherches sur les qualités « exceptionnelles » de Je suis Martiniquaise. Personne n’y a touché, malgré l’intérêt manifeste que le sujet comportait pour le discours féministe qui domine la critique consacrée à « Mayotte Capécia ». Lizabeth Paravisini-Gebert va jusqu’à placer « Mayotte Capécia », à côté de Jacqueline Manicom et Michèle Lacrosil, deux Guadeloupéennes, parmi « l’avant-garde de la littérature féministe de Guadeloupe et de Martinique » [22]  Lizabeth Paravisini-Gebert, « Feminism, Race and Difference... [22] . Drôle de féministe, en effet, pour qui lit avec soin Je suis Martiniquaise. Depuis une dizaine d’années la critique universitaire, surtout en Amérique du Nord, prend systématiquement le contrepied des positions articulées par Fanon pour hisser au pinacle un texte en tous points réactionnaire qui – signé d’un nom masculin – n’aurait suscité que des cris de haro sur le malheureux auteur. Makward donne dans son livre un tour d’horizon assez complet des articles consacrés à Je suis Martiniquaise depuis la fin des années 1970. Tous s’accordent sur la consigne. Elle-même emploie à plusieurs reprises le terme « politiquement correct », qu’elle traduit de l’anglais et revendique dans son effort de réhabilitation de « Mayotte Capécia ».

57

Pour entendre un autre son de cloche, il faut se tourner vers le livre de T. Denean Sharpley-Whiting, Frantz Fanon : Conflicts and Feminisms, 1998. L’auteur, qui dédie son travail « À Fanon, au féminisme », voit clairement le défaut de perspective de l’idéologie « politiquement correcte », devenue le fléau des universités aux États-Unis. Sharpley-Whiting note en passant (en citant Zimra, 1990) la possibilité que l’auteur de Je suis Martiniquaise ne soit pas Mayotte Capécia, puis elle entreprend une critique rigoureuse de celles qui ont cherché à faire de Fanon un affreux misogyne. Les articles de Bergner, 1995, et Andrade, 1993, ainsi que le livre de Doane, 1991, sont particulièrement fustigés par Sharpley-Whiting. Cette dernière fait valoir que l’argument de la nécessité économique avancée par ces critiques et qui aurait déterminé les choix de Mayotte, est non seulement faux mais se trouve réfuté à l’avance par le texte de Je suis Martiniquaise. L’analyse de Sharpley-Whiting montre à quel point l’articulation du féminisme et des « Cultural Studies » aux États-Unis a créé une idéologie justicière qui fait fi des textes comme de la situation historique de Fanon.

58

Au bout d’un demi-siècle d’incompréhension et de distorsions en tout genre, il est grand temps de relire Je suis Martiniquaise en dehors des orthodoxies et dans une perspective critique de littérature comparée. J’espère que ce premier effort contribuera à un assainissement du climat critique. Quand nous aurons relu « Mayotte Capécia » avec Lafcadio Hearn, peut-être saurons-nous mieux apprécier l’étendue de la méprise de Fanon ainsi que celle de ses contradicteurs.


OUVRAGES ET ARTICLES CITÉS

  • ALPHA, Jenny. « Notes sur Mayotte Capécia, Je suis Martiniquaise ». Présence africaine 5 (s.d. [1948]) : 886-89.
  • ANDRADE, S. « The Nigger of the Narcissist : History, Sexuality, and Intertextuality in Maryse Condé’s Heremakhonon ». Callaloo 16.1 (1993) : 213-26.
  • ANTOINE, Régis. Les Écrivains français et les Antilles : des premiers Pères blancs aux Surréalistes noirs. Paris : Maisonneuve et Larose, 1978.
  • —. « The Caribbean in Metropolitan French Writing. » A History of Literature in the Caribbean. Vol. 1 : Hispanic and Francophone Regions, 349-62. Amsterdam ; Philadelphie : John Benjamins, 1994.
  • ARD, Patricia M., ed. Juanita… de Mary Peabody Mann. Collection « New World Studies ». Charlottesville; Londres : University Press of Virginia, 2000.
  • BERGNER, Gwen. « Who Is That Masked Woman ? Or, The Role of Gender in Fanon’s Black Skin, White Masks ». PMLA 110.1 (1995) : 75-88.
  • BHABHA, Homi. « Remembering Fanon. » Préface à une nouvelle édition britannique de Black Skin, White Masks. London : Pluto Press, 1986.
  • BURTON, Richard D.E. La Famille coloniale : La Martinique et la mère patrie, 1789-1992. Paris : L’Harmattan, 1994.
  • CAPÉCIA, Mayotte. Je suis Martiniquaise. Paris : Corrêa, 1948.
  • —. La Négresse blanche. Paris : Corrêa, 1950.
  • CÉSAIRE, Suzanne. « Misère d’une poésie ». Tropiques 4 (janvier 1942) : 48-50.
  • CONDÉ, Maryse. La Parole des femmes : Essai sur des romancières des Antilles de langue française. Paris : L’Harmattan, 1979.
  • CONFIANT, Raphaël. Aimé Césaire : Une traversée paradoxale du siècle. Paris : Stock, 1993.
  • DOANE, M. A. Femmes fatales : Feminism, Film Theory, Psychoanalysis. New York : Routledge, 1991.
  • ÉTIEMBLE, [René]. Blason d’un corps. Paris : Gallimard, 1991.
  • FANON, Frantz. Peau noire, masques blancs. Collection Points Civilisation. Paris : Seuil, 1971 (1952).
  • GLISSANT, Édouard. Le Discours antillais. Paris : Seuil, 1981.
  • HALL, Stuart. « Race, Culture and Communication : Looking Backward and Forward at Cultural Studies. » Rethinking Marxism 5.1 (1992) : 10-18.
  • HEARN, Lafcadio. Youma, roman martiniquais. Traduit par Marc Logé. Collection d’auteurs étrangers. Paris : Mercure de France, 1923.
  • —. Esquisses martiniquaises. Trad. de l’anglais par Marc Logé. Paris : Mercure de France, 1924.
  • —. Contes des tropiques. Trad. de Marc Logé. Paris : Mercure de France, 1927.
  • HOFFMANN, Léon-François. Le Nègre romantique. Paris : Payot, 1973.
  • KUTZINSKI, Vera M. Sugar’s Secrets : Race and the Erotics of Cuban Nationalism. Collection « New World Studies ». Charlottesville; Londres : University Press of Virginia, 1993.
  • LEJEUNE, Philippe. Le pacte aubiographique. Paris : Seuil, 1975.
  • MAKWARD, Christiane P. Mayotte Capécia ou l’aliénation selon Fanon. Paris : Karthala, 1999.
  • MOURA, Jean-Marc. Littératures francophones et théorie postcoloniale. Écritures francophones. Paris : PUF, 1999.
  • PARAVISINI-GEBERT, Lizabeth. « Feminism, Race and Difference in the Works of Mayotte Capécia, Michèle Lacrosil, and Jacqueline Manicom. » Callaloo 15.1 (1992) : 66-74.
  • SAINVILLE, L. « Littérature antillaise : Un livre sur la Martinique ». L’Étudiant noir 1.1 (mars 1935) : 5.
  • SHARPLEY-WHITING, T. Denean. Frantz Fanon : Conflicts & Feminisms. Lanham, MD; Oxford : Rowman et Littlefield, 1998.
  • TOUMSON, Roger. La Transgression des couleurs : Littérature et langage des Antilles (XVIIIe, XIXe, XXe siècles). 2 tomes. Paris : Éditions caribéennes, 1989.
  • VILLAVERDE, Cirilo. Cecilia Valdés, o la loma del Angel : Novela de costumbres cubanas. La Havane : Consejo Nacional de Cultura, 1964 [1882].
  • ZIMRA, Clarisse. « Righting the Calabash : Writing History in the Female Francophone Narrative ». Out of the Kumbla : Caribbean Women and Literature. Textes recueillis par C. Boyce Davies et E. Savory Fido, 143-59. Trenton, NJ : Africa World Press, 1990.

Notes

[1]

Stuart Hall, « Race, Culture and Communication : Looking Backward and Forward at Cultural Studies », Rethinking Marxism 5.1 (1992) : 16.

[2]

Mayotte Capécia, Je suis Martiniquaise, Paris : Corrêa, 1948, p. 59.

[3]

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris : Seuil, Coll. « Points Civilisation » [1952], 1971, p. 38.

[4]

Faisons toutefois une exception pour Clarisse Zimra qui constate en 1990 les doutes émis dans des entretiens par L. Sainville en 1976 et par M.-M. Carbet en 1976 et 1978, quant à l’identité de l’auteur de Je suis Martiniquaise. Elle conclut, à tort selon nous, que « puisqu’il s’agit de l’image que projettent les romans de Capécia et leur réception par le lecteur français, qu’elle soit ou non leur véritable auteur n’est pas pertinent » (Zimra, 1990,159 n. 33).

[5]

Jean-Marc Moura cite « Mayotte Capécia » en bonne place parmi les auteurs qui tombent « dans l’exotisme le plus superficiel » quant à la langue, les procédés stylistiques, la culture du pittoresque, les superstitions et jusqu’au préjugé raciste du colonialiste (1999,98). Le texte qui suit démontrera à quel point il a raison.

[6]

Tous les détails de la biographie de Lucette Céranus Combette se trouvent dans le livre de Christiane Makward, auquel je renvoie le lecteur soucieux de rétablir les faits historiques. Je lis et interprète ces mêmes faits à partir d’une hypothèse de travail fort différente qui m’a mené à la conclusion de la supercherie « Mayotte Capécia ».

[7]

« … whereas the tragic-mulatta stereotype in U.S. fiction conformed to the ideal of the Southern lady … some Cuban writers, including Villaverde, created a rather different female type. Villaverde’s portrait of Cecilia Valdés … does not subscribe to nineteenth-century conceptions of pure and noble womanhood … to the same extent that other literary constructions of more classically tragic mulattas do … » (Kutzinski 1993,21-22; la traduction française est d’AJA).

[8]

Zimra donne une généalogie similaire de la mulâtresse tragique à l’époque romantique, en France et à la Nouvelle Orléans (1990,148).

[9]

Suzanne Césaire, « Misère d’une poésie », Tropiques, n° 4 (janvier 1942) : 50.

[10]

Francis de Miomandre, homme de lettres et traducteur des Contes nègres de Cuba de Lydia Cabrera (Cahiers du Sud, 1934) a écrit dans Les Nouvelles littéraires que Je suis Martiniquaise était « si gentiment, si ingénument autobiographique ». Cette citation se trouve dans le premier numéro de la revue Dialogues, p. 30, dans un article sur la mort de « Mayotte Capécia » en 1956.

[11]

Roger Toumson caractérise le compte rendu de Jenny Alpha de « protesta[tion] au nom des mulâtresses antillaises » (348).

[12]

Ou bien, comme Zimra, elles ont passé outre pour des motifs extra-littéraires.

[13]

Roger Toumson a pu parler de la « qualité littéraire et morale médiocre » des deux livres signés Mayotte Capécia (347). Clarisse Zimra est d’accord (1990,149).

[14]

« Les archives de [Lucette] recèlent en effet de la plume d’Edmond Buchet un feuillet identifiant les passages [du tapuscrit d’André] que l’on pouvait envisager d’utiliser dans le texte à venir de JSM » (Makward, 158).

[15]

Dans une conversation le 2 avril 2000, à Philadelphie, Christiane Makward m’a confirmé ce qu’elle n’a pas voulu publier, que le tendre « Teddy » à qui Lucette rendait visite dans le texte cité ci-dessus, n’était autre qu’Edmond Buchet lui-même.

[16]

Léopold Sainville, « Littérature antillaise : Un livre sur la Martinique ». L’Étudiant noir, 1.1 (mars 1935) : 5.

[17]

Makward mentionne Loti dans le contexte du style du manuscrit qui a servi de point de départ à la deuxième partie de Je suis Martiniquaise (160). Mon hypothèse est la suivante : placé devant le problème de réconcilier le ton du manuscrit d’« André » – le nom de l’amant dans Je suis Martiniquaise – avec les souvenirs de « Mayotte », l’éditeur s’est libéralement servi du modèle littéraire de Loti, qui avait fait ses preuves. Comme Loti, « André » était officier dans la Marine nationale.

[18]

L’édition de New York de Martinique Sketches (Harper, 1890), 244, avait transcrit ce morceau de dialogue ainsi : « Ou vini pouend yon bain ? » La traduction française de Marc Logé représente à cet endroit une correction du texte. Je suis Martiniquaise suit la leçon de l’édition de Paris, sauf la substitution de « Tu » pour « Ou ».

[19]

[René] Étiemble, « Sur le Martinique de Michel Cournot », Les Temps modernes, n° 52 (février 1950) : 1502-12.

[20]

Lafcadio Hearn, Youma, roman martiniquais (Paris : Mercure de France, 1923) : 31 et passim. (« Alors Youma devint la da de la petite Mayotte ».)

[21]

Maryse Condé, La parole des femmes : Essai sur des romancières des Antilles de langue française, Paris : L’Harmattan, 1979, p. 37.

[22]

Lizabeth Paravisini-Gebert, « Feminism, Race and Difference in the Works of Mayotte Capécia, Michèle Lacrosil, and Jacqueline Manicom », Callaloo 15.1 (1992) : 66.

Résumé

Français

Je suis Martiniquaise, 1948, attribué à Mayotte Capécia, est le résultat d’une supercherie montée par l’éditeur parisien Corrêa (Edmond Buchet). Le roman démarque abondamment plusieurs ouvrages du cosmopolite anglophone Lafcadio Hearn, édités en traduction française à Paris par le Mercure de France. La perspective socioculturelle de Hearn, sympathique aux paysans martiniquais vers la fin du XIX e siècle, se trouve détournée, dans Je suis Martiniquaise, vers un érotisme de mauvais aloi qui véhicule un exotisme colonialiste au moment même du passage de la Martinique au nouveau statut de Département d’Outre-Mer.

English

Frantz Fanon, Lafcadio Hearn and the hoax of « Mayotte Capécia » The novel Je suis Martiniquaise, 1948, attributed to Mayotte Capécia is in fact a hoax perpetrated by the Paris publisher Corrêa (Edmond Buchet). The cosmopolitan writer Lafcadio Hearn’s works in English on the French West Indies, published in translation by the Mercure de France during the 1930s, are plagiarized in Je suis Martiniquaise. His sympathetic view of Martinican country folk around 1880, which he had couched in a sociocultural perspective, is systematically betrayed in Je suis Martiniquaise in favor of a colonialist exoticism with highly erotic overtones at the precise moment when Martinique ceased to be a colony to become an overseas département of France.

Plan de l'article

  1. Fanon pris au piège
  2. Hearn et la supercherie de « Mayotte Capécia » (1948-1999)
  3. Généralisation ethnique
  4. Fonction du costume et du rythme des corps
  5. « Folklore » généralisé
  6. De la vie créole à une vision néo-romantique
  7. Représentation du Carnaval
  8. Le dialogue en créole
  9. Coutumes religieuses
  10. Nom de la protagoniste/auteur(e) présumé(e)
  11. Du malentendu à l’orthodoxie « politiquement correcte »

Pour citer cet article

Arnold A. James, « Frantz Fanon, Lafcadio Hearn et la supercherie de « Mayotte Capécia » », Revue de littérature comparée 2/ 2002 (n o 302), p. 148-166
URL : www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2002-2-page-148.htm.

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