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S'inscrire Alertes e-mail - Revue de littérature comparée Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezThomas Mann confronté à la tradition de l’humanisme occidental
AuteurLionel Richard du même auteur
Alors qu’il était plongé dans la rédaction d’un roman, Thomas Mann avait pour habitude de s’en laisser passagèrement distraire. Il voulait éviter de se concentrer sur elle de manière obsessionnelle. En marge de ce qu’il appelait ses « grands livres », il se consacrait régulièrement à des articles de commande ou à des contributions de circonstance dans les journaux et revues.
2 Son récit Traversée avec Don Quichotte est à verser au bénéfice de cette pratique [1] [1] Toutes les références à ce texte concernent ici l’édition...
suite. Le révèle un entretien qu’il a accordé, à l’occasion d’une tournée de conférences à Prague, Brünn, Vienne et Budapest, à un journal tchécoslovaque de langue allemande, Prager Presse, et qui parut le 22 janvier 1935. Thomas Mann signale à son interlocuteur qu’il est entièrement absorbé depuis plusieurs mois par l’écriture de Joseph en Égypte, troisième volume de Joseph et ses frères, la tétralogie romanesque d’inspiration biblique qu’il a entreprise en 1926. Seule entorse qu’il ait consentie, dit-il, « une petite chose » : en mai 1934, il s’est rendu aux États-Unis, et la relation de son voyage lui a été demandée par un quotidien suisse, Zürcher Zeitung.
3 C’est effectivement dans les feuilles dévolues par ce journal à la « culture » — section appelée « feuilleton » dans la coutume allemande — que fut initialement donné à lire, du 5 au 15 novembre 1934, le texte de Traversée avec Don Quichotte. Un peu plus tard, Thomas Mann le joignit à d’autres essais pour former un recueil, Souffrance et grandeur des maîtres. Les éditions Fischer le publièrent en mars 1935. Publication qui fut pour lui, jusqu’en 1946, la dernière en Allemagne.
4 Cette Allemagne qui le raya de ses références culturelles et publiques, lui enlevant la nationalité allemande par un arrêté du 2 décembre 1936, était celle du Troisième Reich. Depuis la mi-février 1933, il en était absent, invité hors de ses frontières pour des conférences. S’étant peu à peu convaincu qu’il lui fallait, malgré lui, se compter parmi les émigrés, il n’était prêt, même s’il ne s’en prit publiquement aux autorités nazies qu’à partir d’octobre 1935, à aucun compromis avec elles. Pas plus que sa maison d’édition, d’ailleurs. Samuel Fischer, le fondateur de celle-ci, était décédé le 15 octobre 1934, et son gendre, qui lui avait succédé, quitta Berlin avec sa famille quelques mois après la parution de Souffrance et grandeur des maîtres. À Vienne, d’abord, puis à Stockholm, il poursuivit ses activités d’éditeur sous le nom de Bermann-Fischer.
5 Comment considérer la « petite chose » évoquée par Thomas Mann pour désigner Traversée avec Don Quichotte ? Par son choix des mots dans l’intitulé de ces pages, il invite à ne pas se méprendre. Il dissuade de voir en elles une étude d’histoire littéraire, ou une analyse critique de l’épopée que Cervantès a vouée, dans le parodique et le dérisoire, à son Chevalier à la Triste Figure. Il laisse entendre que, sur un paquebot le conduisant d’Europe en Amérique, il a simplement profité des loisirs forcés dont il disposait pour s’impliquer dans les aventures d’un personnage à qui son nom, à travers le rayonnement d’un roman appartenant aux monuments de la littérature universelle, a tissé l’auréole d’un mythe. Il suggère que le héros mythique de Cervantès l’a accompagné dans son « voyage en mer », l’incitant à des rêveries, des méditations, des réflexions, dans un rapport tout subjectif et circonstanciel avec lui. Bref, il insinue qu’il se limite à proposer les réactions d’un lecteur particulier dans une situation particulière.
Un état d’esprit et une attente
6 Ce qu’avance implicitement Thomas Mann, c’est que sa posture, quand il se décide à lire attentivement Don Quichotte et à synthétiser l’apport qu’il a retiré de sa lecture, est déterminante. L’intérêt qu’il prend au livre de Cervantès est celui d’un auteur pénétré d’une certaine conception de la littérature et préoccupé de son œuvre personnelle.
7 Tout écrivain authentique, pense-t-il, est un artiste, un créateur de monde qui se défie d’exalter l’irrationnel, le « barbare », enrichissant au contraire de sa singularité le domaine déjà si multiple et divers de « l’humain ». Dans cette perspective, comme il l’indique dans L’Artiste et la Société, discours prononcé en 1952 au Congrès de l’Unesco à Venise et bilan de sa propre expérience littéraire, l’un des procédés efficaces, au lieu de s’appuyer sur un didactisme affirmé, sur des « visées morales », est le « jeu ». Ce « jeu » consiste à jongler « dialectiquement avec les problèmes posés et les antinomies morales ». De cette manière, sous l’habillage d’un matériau concret auquel a été insufflée la vie, apparaît l’affrontement d’idées opposées. Mais la tension des contradictions, conflits et confrontations doit être appelée à se résoudre en faveur de la plénitude de « l’humain ».
8 Sur quoi l’écrivain Thomas Mann se concentre-t-il alors presque entièrement ? Sur la somme romanesque de Joseph et ses frères. Le premier volume, Les Histoires de Jacob, a vu le jour en 1933. Le deuxième, Le jeune Joseph, en 1934. Il mettra le point final au troisième, Joseph en Égypte, qui l’aura occupé trois ans et six mois, le 23 août 1936, et sa publication interviendra en octobre 1936 à Vienne, chez Bermann-Fischer. Le dernier volume, Joseph le Nourricier, qu’il terminera dans son exil en Californie, paraîtra en décembre 1943, toujours chez Bermann-Fischer, cette fois à Stockholm.
9 Cette tétralogie représente, selon son auteur, une « épopée mythique ». Dans une conférence à Princeton, en mai 1940, il a expliqué que sa curiosité l’avait porté vers le mythe par intérêt pour « l’origine et la fin de l’homme ». À l’instar de Sigmund Freud, qu’il admire pour avoir, en inventant la psychanalyse, enrichi l’anthropologie, il est d’avis que l’identification de communautés humaines à des « modèles mythiques » a contribué, historiquement, à l’évolution de l’humanité. Conviction implantée en lui à partir de la fin des années 1920, au fur et à mesure qu’il assiste à l’influence accrue des nazis sur l’opinion allemande, qui se vautrent, a-t-il écrit en 1934, « dans la fosse à purin des mythes, dans la boue des mythes ». Efficace, leur propagande dévoyait les valeurs célébrées par la mythologie germanique, comme le Courage, l’Honneur, le Sacrifice, pour entraîner les Allemands vers l’intolérance et la violence destructrice.
10 Dans un discours qu’il tient à Berlin le 17 octobre 1930, auquel il a donné pour sous-titre « Un appel à la Raison », Thomas Mann déplore et condamne les débordements de l’irrationnel auxquels la population allemande semble se montrer sensible. Il accuse les nazis de prôner un « nationalisme radical » qui affiche un « culte de la nature radicalement hostile à l’humanité ». Les vues pseudo-philosophiques du « mouvement national-socialiste » l’inquiètent, déclare-t-il, en ce qu’elles renient l’humanisme, au profit d’un « retour à l’état sauvage », d’une « libération des instincts » et d’une « dictature de la violence ». En contrepoint à ce « naufrage de la civilisation », il fait précisément se dérouler les pérégrinations et les expériences de son personnage de Joseph sur le fond d’un autre décor spirituel : celui de la Culture. Avec l’Égypte, sa nouvelle patrie, Joseph découvre l’humanité de la communauté civilisée.
11 Son désir d’approfondir sa connaissance du Don Quichotte de Cervantès est dicté à Thomas Mann par ce qu’il pense trouver dans ce roman, à travers les lieux communs qui lui en sont parvenus. De réputation, Don Quichotte est pour lui l’exemple même d’une écriture ludique, puisqu’il repose sur la parodie du roman de chevalerie. En outre, le cliché qui a cours sur l’œuvre, et qui lui est familier sous la notion de « donquichottisme », est qu’elle s’articule sur deux pôles antinomiques : l’Idéal et la Réalité. Ce qui est justement un type de conflit grâce auquel, selon lui, l’humanisme a progressé en Occident, et au sein duquel ne peuvent que se manifester toutes les nuances de « l’humain ».
Étapes d’une découverte
12 Avec l’espoir d’en retirer de quoi vivifier davantage son Joseph en Égypte, comme il le note dans son Journal le 2 septembre 1933, il décide donc de se plonger dans Don Quichotte. Cinq jours plus tard, il précise qu’il a la volonté « d’en venir cette fois à bout ». Mention qui autorise à en conclure que, jusque-là, pour étonnant que ce soit, il n’a jamais lu Don Quichotte intégralement.
13 Son Journal éclaire sur la suite. Il se met à la lecture du roman de Cervantès dans la soirée du 12 septembre 1933. Ensuite, régulièrement après le dîner. Le 9 novembre, il y est toujours attelé, avec obstination : « Ai lu avant de m’endormir encore un peu du Don Quichotte et ai pris plaisir à une très drôle réplique populaire de Sancho Pança au barbier — “Je ne suis enceint de personne”… ».
14 Mais l’actualité littéraire le sollicite. Il abandonne Don Quichotte pour lire, le 27 décembre 1933, la traduction allemande du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline qui vient de paraître et qu’il a achetée. Il ne retourne à Cervantès que le 26 janvier 1934. Il note le 13 février 1934 qu’il a pris grand plaisir au « chapitre du lion ». Et le 2 mai 1934 il se risque à des réflexions sur l’histoire du genre romanesque, observant que Cervantès, comme Don Quichotte tend à le prouver, n’a certainement pas ignoré les romans grecs anciens, particulièrement L’Âne d’or d’Apulée. Depuis plusieurs semaines, il se documente sur les mythes dans les ouvrages de Karl Kerényi, un historien des religions également émigré en Suisse, d’origine hongroise, avec lequel il est entré en relation, et les interprétations de ce dernier lui semblent valider son rapprochement.
15 Sur ces entrefaites paraît aux États-Unis la traduction des Histoires de Jacob, et il répond favorablement à la proposition de son éditeur, Alfred A. Knopf, de présenter son roman à la presse américaine, en tenant quelques discours ou conférences à New York. Le 17 mai 1934, il gagne Paris avec son épouse. Tous deux y rencontrent brièvement leur fils cadet, Golo, puis ils prennent le train pour Boulogne, où ils embarquent le 19 mai sur un paquebot hollandais, le Volendam.
16 À partir du 20 mai, dimanche de Pentecôte, Thomas Mann se remet à Don Quichotte, comme le montre son Journal. Un passage retient plus profondément son attention dans la mesure où, dans son esprit, l’actualité de l’Allemagne nazie se superpose à lui. S’y trouvent évoqués, en effet, à la fois l’antijudaïsme de l’Espagne catholique des XVe -XVIe siècles, et la tolérance libérale qui pouvait régner à cette époque, en revanche, dans certaines principautés allemandes : « Je suis tombé dans Don Quichotte sur l’épisode du Mauresque chassé et de son amour pour sa patrie, de son installation en Allemagne, où l’on peut vivre en toute liberté de conscience. Concessions loyales de l’auteur, qui approuve les ordres de Sa Majesté contre les Maures et les Juifs. »
17 Lecture terminée le 22 mai. Dans son Journal, Thomas Mann marque d’un long commentaire cet achèvement : « Quel monument original ! Soumis à son temps par le goût, mais le dépassant par la mentalité qui n’est souvent que soumission loyale, et par le sentiment poétique, avec un esprit libre et critique. L’humour comme élément essentiel du caractère épique. La diversité humaine des deux personnages principaux, dont il devient conscient avec fierté par rapport à la suite moins bonne qu’il déteste. Cette dernière voit en Don Quichotte un fou à l’état pur et dans Sancho un simple goinfre. Sa protestation méprisante et jalouse contre cette suite. L’intangible dignité morale et intellectuelle du héros grotesque et la fidélité d’écuyer de Sancho, sincère et pleine d’admiration. Plaisanterie épique que de faire naître les aventures de la 2e partie de la gloire littéraire de Don Quichotte, du livre écrit sur lui, et en fin de compte encore d’intégrer au roman un personnage de la fausse suite et de l’amener à se convaincre de la fausseté du faux Don Quichotte. Des limites et des preuves du loyalisme — l’aspect dévotement catholique, la soumission totale au grand Philippe III et à ses édits d’expulsion. La conclusion du roman est plutôt molle, pas assez émouvante, je pense faire mieux avec Jacob. La mort d’une figure devenue si familière et si importante aurait mérité d’être traitée d’une manière plus émouvante. Elle joue ici avant tout le rôle qui consiste à protéger le personnage d’autres exploitations littéraires illégitimes. Et puis, la conversion liée à la mort qui le détourne de la folie et des livres de chevalerie est peu édifiante. Un livre dont l’idée poétique est la folie idéaliste pleine de grâce et de dignité qui défie tout abaissement se rapetisse lui-même en affirmant qu’il a pour but la réconciliation des histoires de chevalerie avec la réalité. La mort de Don Quichotte revenu de sa folie ne serait-elle pas une mort désespérée ? ».
18 Toutefois, le « voyage en mer » [2] [2] Ces termes renvoient au titre exact de la relation de voyage...
suite, lui, n’est pas fini. D’autres livres s’imposent pour occuper les heures de bateau qui restent. Thomas Mann reprend un roman de Wieland dans lequel il n’a jamais pu avancer jusque-là, Agathon, succès au XVIIIe siècle et parangon, en Allemagne, d’un genre nouveau, le « roman de formation ». Il espère être enfin stimulé par la manière de mener le récit, mais il trouve l’histoire si ennuyeusement racontée que, finalement, il la laisse tomber. Il retourne à L’Âne d’or d’Apulée, qu’il lit alors « avec grand plaisir », en dépit d’une traduction de « style rococo ». Il est si amusé qu’il en vient à bout en quelques jours. Puis il passe à un texte de Plutarque, Sur Isis et 0siris, qu’il alterne avec un roman récent qu’il lui faut connaître et dont le dérangent les « excès lyriques et rhétoriques » : Jean le Bleu, de Jean Giono.
19 Le mardi 29 mai au matin, c’est l’arrivée à New York. Sur le quai, l’éditeur des Histoires de Jacob, entouré de journalistes, attend le couple Mann. Il a préparé une réception chez lui dans la soirée, avec de prestigieux invités qui n’ont que déférence pour un Prix Nobel de Littérature. Cet accueil inaugure une semaine de dîners, allocutions, interviews, conférences et rencontres. Apogée, un banquet de 300 convives à l’Hôtel Plaza, sous la présidence du maire de la ville.
20 Le 9 juin, Katia et Thomas Mann prennent le chemin du retour sur un paquebot de luxe, le Rotterdam. Durant la traversée, ils regardent des films, conversent, écrivent des lettres, lisent des journaux, mais pas d’isolement de l’illustre écrivain, apparemment, ne serait-ce que pour mettre en ordre ses notes. Don Quichotte et les autres livres emportés à l’aller ont été rangés dans les bagages. Ce qui est de mise est la détente, afin d’effacer la fatigue des journées trépidantes en Amérique. La villa de Küsnacht, près du lac de Zurich, est réintégrée par ses propriétaires le 19 juin 1934.
L’héritage de la culture occidentale
21 Non seulement les pages de Traversée avec Don Quichotte n’ont pour fond de scène que le « voyage en mer » en direction de New York, mais elles ont pour origine un travail littéraire d’après-coup. Aussi, dans leur contenu, sont-elles loin de coïncider avec les mentions portées dans le Journal. Leurs principaux arguments, s’ils y ramènent, apparaissent sous des habits différents : ils sont nourris de réflexions complémentaires, et surtout ils sont présentés, clin d’œil à Cervantès, en un style enjoué, conjuguant légèreté, verve et humour. Ces pages résultent d’une construction, d’une ligne de direction. La preuve la plus évidente en est que, par un artifice mensonger, elles restituent un temps de lecture qui correspond strictement à la durée du parcours accompli avec le bateau. Elles défilent chronologiquement, de jour en jour, du 19 au 29 mai 1934.
22 Leur projet de rédaction sur le papier date, concrètement, du 12 août 1934. Le lendemain, Thomas Mann indique, dans son Journal, rechercher « citations et notes ». Le 30 août, il travaille à une « répartition de la matière ». Le 1er septembre, il en est aux derniers éléments, et il lit l’essentiel de ce qu’il a écrit, à voix haute, à deux amis allemands qui ont, eux aussi, temporairement émigré en Suisse, Bruno Frank et Richard Tennenbaum, invités à dîner dans la villa de Küsnacht : « On en a été très amusé. Frank s’est exprimé avec ravissement sur le caractère bariolé du texte et a seulement trouvé trop détaillées les explications sur les parallèles grecs. »
23 À quoi renvoie cette allusion à des « parallèles grecs » ? À l’introduction par Thomas Mann, dans Traversée avec Don Quichotte et plus seulement dans son Journal, de son idée d’une filiation entre le roman de Cervantès et le roman grec de l’Antiquité décadente. Il n’a pas craint, en effet, de s’éloigner de son sujet pour tenter de justifier par des exemples précis son intuition, ou ce qu’il présente un peu comme telle. Au risque d’alourdir sa relation de voyage.
24 Dans Don Quichotte, l’épisode du faux suicide d’un personnage des nombreuses histoires secondaires, Basile, qui s’éventre en public pour reconquérir sa belle, et dont l’épée n’a percé qu’un boyau rempli de sang, lui semble tout devoir aux Aventures de Leucippe et Clitophon, où le romancier alexandrin Achille Tatius raconte un faux crime, commis avec un poignard de théâtre à lame rentrée. Quant aux considérations auxquelles se laisser aller Cervantès, en un autre endroit, sur l’animal si familier aux Espagnols qu’est l’âne et sur « l’aventure du braiment », il y voit un emprunt direct à L’Âne d’or d’Apulée.
25 Nulle improvisation hasardeuse de Thomas Mann dans les supputations de ces liens qu’il distingue d’une œuvre à l’autre. Son Journal et sa correspondance en témoignent : ayant besoin d’une documentation fiable pour l’élaboration de Joseph et ses frères, il s’est plongé avec sérieux dans les études savantes à sa disposition qui décrivaient la Grèce d’hier et ses mythes. Analyse des religions gréco-orientales par Kerényi, mais ouvrages, aussi, d’Erwin Rohde sur le roman grec de l’époque romaine, au IIe siècle, et de Walter F. Otto sur les dieux grecs. La relation qu’il établit entre les trompeuses péripéties qu’a imaginées Tatius et le subterfuge de la fausse mort de Basile dans Don Quichotte lui a été inspirée par les travaux anciens de Rohde, un ami de Nietzsche.
26 Étonnamment, Thomas Mann ne prête plus guère d’intérêt, après avoir terminé Joseph et ses frères, aux littératures de l’Antiquité décadente. Dans son Docteur Faustus, paru en 1947, le personnage qui est le narrateur, Serenus Zeitblom, est un spécialiste de philologie classique, et pourtant la culture grecque est presque absente de son récit. Zeitblom évoque simplement, souvenir de ses périples en Grèce, la voie sacrée reliant Éleusis et Athènes. Un autre écho à l’Antiquité existe dans ce roman, et Thomas Mann l’a tiré de sa lecture de l’Apollon de Kerényi : la bague du compositeur Adrian Leverkühn porte, avec l’image gravée d’un serpent, deux vers extraits du début de l’hymne écrit par Callimaque en l’honneur du dieu de la Beauté.
27 Thomas Mann aurait-il cédé, dans Traversée avec Don Quichotte, à une nécessité de « remplissage » et recouru à des gloses d’histoire littéraire pour combler un manque de matière ? Voilà qui serait l’interpréter à contre-sens. Il ne désigne des interactions d’influences littéraires que pour mettre en évidence un constat qui oriente ses conceptions esthétiques et sa propre activité d’écrivain : l’art de la fiction et de l’illusion est, juge-t-il, à la naissance du roman et fonde le principe de toute l’évolution du genre. Il voit en Cervantès un auteur qui recueille, intègre et prolonge, avec son Don Quichotte, le processus de la création romanesque en Occident.
28 Se montrant poussé à réfléchir en même temps qu’il est en train de lire, il se demande si « la littérature romanesque de l’Antiquité » était connue de Cervantès et si cette connaissance ne lui serait pas venue par l’intermédiaire de Boccace. Mais ce n’est que sacrifice à la rhétorique : la réponse est contenue dans ses interrogations. Pas un moment il ne doute qu’un fil relie, en Europe, les « mythologies primitives » au roman, et que Cervantès raconte les histoires imaginaires d’un personnage qu’il a inventé parce qu’il a hérité des moyens déjà expérimentés d’inciter, par le biais de la fiction, à prêter foi à l’illusion.
29 Thomas Mann le sait d’autant mieux qu’il a appris, en pratiquant l’art du roman à son tour, à s’inscrire dans sa tradition créatrice et à ne pas procéder autrement. D’ailleurs il est en train de prendre son lecteur immédiat, par le jeu subtil de l’écriture, dans les leurres de la fiction. Il le fourvoie dans l’illusion que, au fur et à mesure de l’avancée de son bateau vers New York, il est plongé dans Don Quichotte et le commente.
Lire et écrire
30 La production d’illusion est l’essentiel du travail de l’écrivain, et ce que Thomas Mann reconnaît en Cervantès il le montre en action, par mimétisme, à travers son propre récit. D’emblée il appelle ceux qui lisent ses pages à s’identifier à lui : à son itinéraire, ses émotions, ses réflexions. C’est son premier voyage au-delà de l’océan, et il a le trac, annonce-t-il tout de go en jouant à celui qui vient de se saisir de sa plume. Juste avant le départ, sur le pont, il boit un apéritif en commençant à griffonner les lignes que nous autres, ses lecteurs, nous allons nous occuper à déchiffrer. Dans un double mouvement, pour lui qui entre dans Don Quichotte et pour nous qui le suivons dans sa découverte, la lecture est censée être en adéquation avec l’acte même de l’écriture.
31 Dès le début de sa prétendue relation de voyage, Thomas Mann suggère que tout récit exerce un pouvoir sur l’imagination et sur l’imaginaire de celui qui le reçoit. Il envisage ce qui l’attend sur le paquebot à partir des expériences vécues qui lui ont été racontées : « Des amis, des virtuoses en tournée, m’ont décrit les situations épouvantables et en même temps grotesques, dans lesquelles on se trouve placé au cours d’une telle traversée […]. Vous êtes étendu bien amarré dans votre couchette ; ça monte, ça descend […]. »
32 En mer, donc, perte d’autonomie par une contrainte sur le corps, nécessaire abandon de soi, physiquement et mentalement. Disponibilité à percevoir, à distance mais sans les évacuer, les contradictions entre les forces de la Nature et l’héritage de la Culture, les vieux problèmes de l’Humain et de l’Humanité. Emblématique des vertus d’illusion d’un récit qui est le produit de la Culture, le roman Don Quichotte devient pour Thomas Mann un point d’ancrage lui évitant de perdre tout repère sous l’hostilité des vents, du tangage, des coups de soleil. Il lui permet d’affirmer les valeurs dont il est convaincu tout en laissant vagabonder son esprit, d’allusions en digressions, du côté des affaires actuelles du monde, et notamment des menaces que la politique des gouvernants de sa patrie fait peser sur la « civilisation ».
33 Ainsi, partant d’un éloge de la lenteur du bateau, en comparaison de ceux qui accomplissent le voyage en six jours, voire en quatre, il passe à une association d’idées : le compositeur Richard Wagner voyait justement dans l’andante une « allure spécifiquement allemande ». Réminiscence qui, de fil en aiguille, le conduit à s’interroger sur ce qui est prétendu spécifiquement « allemand ». Car la définition de ce qui est dit « allemand » suppose l’exclusion de ce qui est tenu pour « non-allemand ». C’est-à-dire, allusion aux lois nazies, « mille choses qui ne le méritent nullement ».
La traduction, mode d’universalisation
34 Mais quel livre Thomas Mann a-t-il entre les mains ?... Il a sorti de sa valise « l’un des quatre petits volumes de Don Quichotte reliés en toile orange » qu’il a emportés. Un peu plus tard seulement il précise de quelle édition il est question : « Je ne saurais dire combien je suis ravi de la traduction de Tieck, de cet allemand lumineux et richement épanoui de l’âge classique et romantique qui porta notre langue à son plus haut degré de perfection. »
35 La première traduction française de Don Quichotte est de 1614 pour la 1re partie, par César Oudin, et de 1618 pour la 2e partie, par François de Rosset. La première traduction allemande est postérieure, elle date de 1648 et elle est fragmentaire : 23 chapitres de la 1re partie seulement. Des traductions intégrales, anonymes, surviennent en 1682,1734 et 1767, réalisées à partir du français. C’est grâce à elles que Don Quichotte acquiert une notoriété en Allemagne. L’ensemble du roman est enfin publié, traduit sur le texte original espagnol, en 1775 pour le premier volume, et en 1777 pour le second. L’auteur de la traduction est Friedrich Justin Bertuch. Mais celui-ci avoue honnêtement dans sa préface qu’il a réduit les épisodes qui n’avaient rien à voir avec l’intrigue principale.
36 Devant cette situation insatisfaisante, un éditeur berlinois, Unger, a l’idée de mettre en route une traduction fiable. Il propose ce travail, en 1797, à Friedrich Schlegel. Mais ce dernier est hésitant. S’il connaît bien l’anglais, en admirateur qu’il est de Shakespeare, il ne maîtrise pas l’espagnol. Il demande à Unger de solliciter plutôt l’un de ses amis, le jeune romancier Ludwig Tieck, qui a étudié l’espagnol à Gœttingue, l’une des trois universités, avec celles de Hambourg et de Weimar, possédant un centre d’études hispaniques. Unger accepte d’autant plus volontiers que Tieck jouit déjà d’une excellente réputation. Et celui-ci entreprend par conséquent cette traduction, pour l’achever en 1799. La seule traduction intégrale qui, durant des décennies, va être disponible dans le commerce.
37 Thomas Mann trouve prétexte à la vanter [3] [3] Traversée avec Don Quichotte, op. cit. , p. 67-68. ...
suite en lisant ce que Don Quichotte déclare à propos de la traduction en général. Visitant une imprimerie et rencontrant le traducteur d’un ouvrage italien, le héros de Cervantès juge que traduire est indéniablement nécessaire, que c’est une « louable besogne ». Toutefois « l’original » lui semble pratiquement impossible à rendre en une langue étrangère. Le résultat équivaut presque toujours à une tapisserie de Flandre regardée à l’envers [4] [4] L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction...
suite : « On voit bien les figures, mais elles sont pleines de fils qui les obscurcissent, et ne paraissent point avec l’uni et la couleur de l’endroit. » Les exceptions sont rares, poursuit le sentencieux Don Quichotte, et lui-même n’en a gardé en mémoire que deux. Devant cet avis péremptoire, Thomas Mann saisit la balle au bond pour réagir aussitôt : la traduction de Ludwig Tieck doit être considérée au moins, selon lui, comme la troisième exception. L’endroit de la tapisserie, souligne-t-il, n’est pas dénaturé par son « envers », par le texte dans lequel l’écrivain romantique a transcrit Don Quichotte.
38 Dans son appréciation élogieuse du travail de Tieck, Thomas Mann met au jour un phénomène qui dépasse en l’occurrence, à travers l’acte de traduire, la notion de fidélité à l’original : les affinités profondes entre Don Quichotte et les Romantiques allemands. Cette œuvre typiquement espagnole s’est trouvée dénationalisée, universalisée, grâce aux procédés littéraires parfaitement maîtrisés par son traducteur, entre autres, que sont l’ironie et l’humour. La version allemande de Tieck, selon lui, « sert le grand style humoristique » du roman de Cervantès, mais elle porte bien au-delà : elle invite à considérer comme « l’essence même du genre épique » les procédés qu’il utilise [5] [5] Traversée avec Don Quichotte, op. cit. , p. 65. ...
suite.
39 Thomas Mann juge si parfaite l’intégration de ces procédés par les Romantiques allemands dans leurs œuvres personnelles qu’il les goûte chez Cervantès en accomplissant mentalement un détour par eux. Selon lui, la stratégie du récit dans le Don Quichotte original, qui est prétendument la traduction en castillan de la chronique, par un conteur arabe, des exploits d’un « chevalier errant » espagnol, relève des techniques qu’ils ont adoptées dans leurs contes et romans. Admirant, dans la seconde partie de Don Quichotte, qu’un héros de roman « vive pour ainsi dire de la gloire de sa gloire, de sa célébrité », il ramène ce « procédé nouveau et original » à une « mystification romantique » : sublime « ironie », notre personnage s’échappe de la fiction pour rejoindre la réalité « en chair et en os ». Conduit à réfléchir sur son propre travail de romancier, il se met à craindre que s’il réutilise pour son Joseph en Égypte les « trucs » inaugurés par Cervantès et repris par les Romantiques allemands, il ne tombe dans une « espièglerie informe ».
40 Un universitaire français, Maurice Bardon, a consacré sa thèse de Littérature comparée, soutenue en 1931, à l’accueil dont a bénéficié en France Don Quichotte aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il en est arrivé à la conclusion que les deux principaux protagonistes du roman sont apparus à la plupart des écrivains ou critiques français comme des « personnages comiques dont il convenait uniquement de s’amuser ». Quelques-uns d’entre eux seulement « se sont avisés que l’ironique gaîté de Cervantès avait un motif sérieux », qu’elle recélait une satire de la chevalerie, ainsi que, par ce biais, une critique de la noblesse espagnole. Et de préciser [6] [6] Cf. Bardon, Maurice,
suite
41 Cette forme d’incompréhension de l’œuvre de Cervantès a sans doute existé en Allemagne aussi, mais sans y peser. La raison en est que le jugement formulé par les Romantiques allemands, au début du XIXe siècle, s’y est montré déterminant [7] [7] De tous les traducteurs de Don Quichotte en allemand, c’est...
suite. Pour ces apôtres de la « fantaisie », Don Quichotte illustre dans sa quintessence le pouvoir de l’imagination créatrice. Esthétiquement, c’est un roman, au dire des maîtres de la critique romantique, les frères Schlegel, qui pose les jalons, par ailleurs, des canons du roman moderne. Rendant compte de la traduction de Tieck au lendemain de sa publication, en 1800, August Wilhelm Schlegel voit en Don Quichotte une composition qui émane d’un « savant musicien » rompu aux « variations infinies ». Et Friedrich Schlegel, en 1808, ramène à son aune le roman de Goethe paru en 1797, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, en mettant en lumière une similitude de moyens narratifs : jeu avec l’illusion, emboîtage d’histoires secondaires se greffant sur l’intrigue principale, mélange des genres, recours à la parodie.
Épisodes en exemples
42 La répétition des infortunes de Don Quichotte dans ses périples, avec la satire sociale qu’elles sous-tendent, laisse Thomas Mann plutôt froid. Il ne s’attache pas à les décrire, pas plus qu’il ne s’étend sur la nature du comique qu’elles déclenchent, ni sur le pragmatisme de Sancho qui, tout lucide qu’il est sur les aspects irraisonnables de son maître, persiste néanmoins à le suivre loyalement et fidèlement. Il ne s’attache avec précision qu’à très peu d’épisodes, les privilégiant parce qu’ils suscitent chez lui une réflexion sur le sujet même qui le tourmente : « l’humain ».
43 Comme dans son Journal, il retient le « chapitre du lion », l’incident de la confrontation de Don Quichotte avec un lion amené en cage, et auquel notre glorieux chevalier prétend se mesurer. Dans l’humiliation que subit celui-ci, refusé avec mépris par le lion en qualité d’adversaire, il voit « le sommet du roman tout entier dans ce qu’il a de sérieux ». Le caractère expressif de ce que signifie humainement le dédain lui semble rendu là caricaturalement, avec ses effets pitoyables sur celui qui est visé, par l’indifférence de la « majestueuse créature ».
44 Par ailleurs, Thomas Mann reprend les remarques de son Journal sur les confessions du Maure Ricote, victime de la « grande injustice des édits d’exil », en évoquant surtout le comportement qu’on peut avoir devant ce genre de témoignages émouvants. D’un côté, Cervantès ne réprouve pas, en bon sujet de l’État, les mesures adoptées. De l’autre, il ne peut que comprendre les souffrances des expulsés. En se soumettant chrétiennement aux décisions prises, en ne s’excluant pas de sa communauté, il gagne habilement, selon Thomas Mann, le droit d’exposer en toute liberté d’esprit, en adéquation avec ses « sentiments humains », les malheurs de ceux que la législation contre les « hérétiques » a bannis. Étrange lecture orientée, puisque Thomas Mann justifie indirectement sa propre ligne de conduite jusque-là devant les lois antisémites en Allemagne !... Publiquement, il ne les a pas encore condamnées, en effet, mais il n’a cessé de montrer que « l’humain » consistait à compatir avec les victimes.
45 Scène qu’il retient aussi, enfin, celle de la mort de Don Quichotte. Elle lui paraît « factice », manquer de force. La raison en est qu’elle a été précédée d’une « conversion » : Don Quichotte a reconnu sa « folie ». Il redevient « un homme de bon sens ». Ce qui, pour Thomas Mann, est décevant. Certes, il existait une logique du récit. Don Quichotte ne pouvait succomber dans l’un de ses combats insensés. Il ne pouvait non plus rester en vie après s’être converti au « bon sens ». Et il ne pouvait disparaître dans la démence, plongé dans le désespoir. D’où la solution choisie par Cervantès. Mal choisie selon Thomas Mann, car elle vaut pour un reniement, alors que la déraison de Don Quichotte a été appelée à être aimée durant tout le roman. Reste une chose : ne pas prendre cette mort au sérieux et la considérer comme un dernier trait d’humour.
Une leçon d’humanité
46 Pour Thomas Mann, Cervantès ne sort pas, pour l’essentiel, de la conformité au goût et à la mentalité de son temps. Sous l’aspect social, son roman est loin d’avoir quoi que ce soit de révolutionnaire. Mais il a été hissé par le peuple espagnol à la hauteur d’une « œuvre typique nationale », tout en étant « la parodie de ses vertus traditionnelles poussées à l’absurde ». Voilà, par conséquent, un peuple qui apparaît doté d’une surprenante liberté critique à l’égard de lui-même. Tel est ce qui le rend « sympathique », humain.
47 Sans l’écrire, Thomas Mann donne à comprendre en sous-entendu qu’il a en tête, en contrepoint, l’image que l’Allemagne nazie propose du peuple allemand, et qui génère tout le contraire d’une humanité sympathique. Si « la générosité inadaptée de Don Quichotte » échoue devant la « brutalité » de l’Histoire, devant sa « réalité vulgaire », est-il pour autant imaginable qu’à l’inverse un personnage brutal, « sombre, pessimiste, croyant à la violence », puisse soulever une quelconque sympathie ?...
48 Devant les railleries et les humiliations que subit Don Quichotte, fort cruelles parfois, Thomas Mann se demande s’il n’y a pas dans ces « fantaisies burlesques », dans cet « humour féroce », un châtiment qu’il s’inflige à lui-même : « Il me semble bien qu’ici un homme livre à la risée sa foi en un idéal, si souvent profanée, sa confiance en l’homme, en sa plus haute destinée, et que cet amer effort pour s’accorder à la réalité vulgaire est la véritable définition de l’humour. »
49 Don Quichotte ne serait donc pas enfermé dans un univers illusoire de vieilleries, croyant aveuglément dans des valeurs devenues caduques, inadaptées. Il serait conscient de la rupture qui est la sienne avec son temps. Et c’est ce décalage, les conséquences des contradictions qui en découlent, qui seraient à l’origine de l’humour. Un humour correspondant à la définition qu’en a donnée Freud : exercice libératoire, manifestant la résistance de l’individu au monde extérieur.
Parcours symbolique avec Don Quichotte
50 Quand arrive à New York le bateau sur lequel il navigue et que se dressent devant lui les tours de Manhattan, Thomas Mann éprouve pour le personnage de Don Quichotte, indique-t-il, chagrin, tendresse et pitié. Pourquoi ?… Par la vertu des mots que l’écrivain Cervantès a assemblés, ce personnage imaginaire lui est devenu « réel », condensant en lui les valeurs nobles et les aspirations contradictoires de l’humanité. Au fond de sa tête s’est incrustée l’image d’un monde où l’Idéal s’incarne dans une littérature qui, imbibée d’immatériel, a fini par former une matière inaliénable. Une littérature qui a posé le socle sur lequel s’est construit et doit continuer à se construire l’humanisme occidental.
51 Les bâtiments de Manhattan sont gigantesques. Ils donnent l’impression de s’élever jusqu’au ciel. Mais avec eux c’est un autre univers qui s’impose au regard : celui du règne de l’immédiate et pure matérialité. Thomas Mann semble suggérer que dans cette masse de béton qui s’élance vers une conquête céleste se révèlent symboliquement une nouvelle religion étrangère à l’Europe chrétienne, une mythologie inconnue de l’Occident.
52 Pour lui s’estompe ici l’édifiante odyssée humaine de Don Quichotte. Au seuil du Nouveau Monde, le lecteur de l’œuvre de Cervantès achoppe sur le détrônement du spirituel par le matériel. Il ressent les valeurs dont elle l’a enrichi durant son voyage comme appelées à une redoutable mise à l’épreuve. La statue de la Liberté se profile sur un décor de gratte-ciel, signe d’une démesure par où s’exprime l’hybris humaine.
53 L’ironie, cette fois encore, est pour Thomas Mann, le bouclier qui doit servir à se protéger. Continuant de jouer avec les antinomies, il se prend à rêver que le prophète du « surhomme », le Zarathoustra de Nietzsche, ce père du « retournement des valeurs », se superpose au Don Quichotte avec lequel il vient de passer presque dix jours, mais en ayant acquis le caractère aimable et la bonté du chevalier errant de Cervantès.
54 Étrange allusion, au terme de son « voyage en mer ». Elle est elle-même empreinte d’ironie. Comme il l’a écrit au sujet de Nietzsche en 1930, dans Esquisse de ma vie, une mise à distance à son égard lui est apparue comme le moyen d’assimiler les « suites funestes » que renfermait son enseignement. Tout en l’admirant, il a toujours pris garde à ne pas ratifier ses célébrations de l’individualisme et de l’énergie vitale. La « vie » sans l’Esprit, estime-t-il, aboutit à l’inhumanité. Même chose pour, inversement, l’Esprit sans la vie, loin de la vie, abstrait. L’ironie est le procédé esthétique par excellence qui lui semble permettre de lever le voile sur ce conflit entre la Nature et la Culture. Cela, pour le surmonter, en opposition au « désespoir » devant la condition humaine, au « nihilisme », étant donné qu’à travers l’art s’incarne la totalité de « l’humain », d’une « humanité au-delà de la sécheresse de la Raison et de la déification de l’instinct ».
55 Vagabondage d’un écrivain du XXe siècle à l’intérieur d’un roman tant national qu’européen, le texte de Traversée avec Don Quichotte est ainsi une parabole invitant chacun de ses lecteurs à se convaincre que l’imagination créatrice, la fiction, l’illusion sont les bases d’un Idéal indispensable pour contrecarrer le couperet de la Réalité, en nourrissant la compréhension et l’essor de « l’humain ». Dans cette « petite chose, les inquiétudes philosophiques et sociales de Thomas Mann recoupent les thèmes majeurs qu’il a développés dans l’ensemble de son œuvre.
56 En 1916, Cervantès était mort depuis trois cents ans, et l’écrivain français André Suarès a profité de cet anniversaire pour lui consacrer un livre de circonstance. Il opte pour cette célébration au beau milieu de la Première Guerre mondiale, et son choix est loin d’être dû au hasard. Pour le patriote qu’il est, Don Quichotte est un roman qui sert de référence contre l’Allemagne, contre l’inhumanité des troupes allemandes, et il ouvre le premier chapitre de son hommage sur cette phrase : « Voici venir le saint de la justice, Don Quichotte, le plus noble des hommes et le plus simple. » À ses yeux, le faux héros de Cervantès, ce personnage qui se ridiculise continuellement, est le modèle du « justicier », « le chevalier de toute cause que la force opprime », et s’il est atteint de folie, c’est d’une « folie de la liberté » [8] [8] André Suarès, Cervantès, Paris, Émile-Paul frères,...
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57 À la même époque, patriote lui aussi, l’écrivain allemand Thomas Mann, contrairement à son frère aîné Heinrich, qui s’est prononcé contre la politique belliciste de l’empereur Guillaume II, se jette en première ligne pour défendre la « germanité », la « culture » allemande, contre l’assaut d’une France qu’il récuse en tant que porteuse de « civilisation ». Mais une quinzaine d’années plus tard, les frontières de la « germanité », surtout dans la définition qu’en proposent les nazis, lui semblent étroites pour qu’y entre l’universalité de « l’humain ». Dans ces conditions, il n’est pas surprenant de le voir, comme Suarès l’ennemi d’antan, trouver tout particulièrement dans le roman de Cervantès un lieu de rencontre où l’Occident peut puiser de quoi enrichir les valeurs de l’Humanité [9] [9] Dans un ouvrage collectif sous la direction de Danielle...
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Notes
[ 1] Toutes les références à ce texte concernent ici l’édition suivante : Traversée avec Don Quichotte, préface de Lionel Richard, traduction de Fernand Delmas, Bruxelles/Paris, Complexe, coll. Le Regard littéraire, 1986. Pour les autres livres cités de Thomas Mann : Journal (1918-1921 et 1933-1939), version française traduite de l’allemand par Robert Simon, Paris, Gallimard, 1985 ; Lettres (1889-1936), traduction de Louise Servicen, Paris, Gallimard, 1966. 
[ 2] Ces termes renvoient au titre exact de la relation de voyage de Thomas Mann en allemand, Meerfahrt mit Don Quichotte.
[ 3] Traversée avec Don Quichotte, op. cit., p. 67-68.
[ 4] L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction de Louis Viardot, Paris, éditions Garnier-Flammarion, 1981, tome II, chap. LXII, p. 435.
[ 5] Traversée avec Don Quichotte, op. cit., p. 65.
[ 6] Cf. Bardon, Maurice, 
[ 7] De tous les traducteurs de Don Quichotte en allemand, c’est Tieck, estime Robert Minder dans la thèse qu’il lui a consacrée en 1936, qui « agit le plus directement sur le public ». Cf. Minder, Robert, Un poète romantique allemand : Ludwig Tieck (1773-1853), Paris, Publications de la Faculté des Lettres de Strasbourg, 1936, p. 377.
[ 8] André Suarès, Cervantès, Paris, Émile-Paul frères, 1916, p. 26 et p. 29.
[ 9] Dans un ouvrage collectif sous la direction de Danielle Perrot, 
Résumé
Thomas Mann se plonge dans le Don Quichotte de Cervantès en 1933-1934, après avoir quitté l’Allemagne nazie pour s’installer à Zurich avec sa famille. C’est l’époque où, travaillant au troisième tome de sa tétralogie romanesque Joseph et ses frères, il s’efforce de se documenter sur le fonctionnement social des mythes en Occident. Il a pris conscience, en effet, du danger que la propagande politique du Troisième Reich, en s’appuyant sur un germanisme mythique, fait courir aux valeurs humanistes. Sur ces entrefaites, il est invité à New York et s’y rend par bateau en mai-juin 1934. À son retour, entremêlant les expériences de sa traversée maritime et ses précédentes notes de lecture dans son Journal, il élabore un récit de voyage auquel il donne une portée symbolique et qu’il publie en novembre 1934. Par le biais de cet artifice littéraire, il suggère que les contradictions entre l’Idéal et la Réalité, entre la Nature et la Culture, ne sont jamais appelées à se résoudre qu’au profit de « l’humain », dans la filiation de la longue tradition humaniste occidentale à laquelle appartient justement le roman de Cervantès.
Thomas Mann and the tradition of Western humanismThomas Mann immerses himself in Cervantes’s Don Quichotte from 1933 to 1934 after having left Nazi Germany to settle in Zurich with his family. At this time, while working on the third volume of his tetralogy Joseph and his brothers, he tried to collect information on the social mechanism of occidental myths. He realized the danger that the Third Reich’s political propaganda, based on a mythical Germanism, represents for humanistic values. In the meanwhile, he is invited to New York and travels there by boat in May and June 1934. When he returns, he works on a travel story, in which he mixes his sea crossing experiences and his former reading notes from his Diary. To this text, published in November 1934, he gives a symbolic meaning. This literary artifice is a way to suggest that the contradictions between Ideal and Reality, Nature and Culture, are never solved but to the “human kind” benefit. He follows there the long occidental humanistic tradition to which Cervantes’s famous novel precisely belongs.
PLAN DE L'ARTICLE
- Un état d’esprit et une attente
- Étapes d’une découverte
- L’héritage de la culture occidentale
- Lire et écrire
- La traduction, mode d’universalisation
- Épisodes en exemples
- Une leçon d’humanité
- Parcours symbolique avec Don Quichotte
POUR CITER CET ARTICLE
Lionel Richard « Thomas Mann confronté à la tradition de l'humanisme occidental », Revue de littérature comparée 3/2006 (no 319), p. 319-333.
URL : www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2006-3-page-319.htm.




