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S'inscrire Alertes e-mail - Revue de littérature comparée Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezSur les sources du Livre de Jadede Judith Gautier (1845-1917)
(Remarques sur l’authenticité des poèmes)AuteurFerdinand Stocès du même auteur
La première édition du Livre de Jade de Judith Gautier (alors Judith Walter), en 1867 [1] [1] Judith Walter, Le Livre de Jade, Paris, Lemerre, 1867. ...
suite, a été, sans aucun doute, une réussite. Chaleureusement accueilli par le monde littéraire — en grande partie lié d‘amitié avec son père Théophile Gautier — le livre a été traduit en italien et, pour certains de ses soixante et onze poèmes, en allemand, anglais, espagnol et plusieurs autres langues. Pourtant, malgré cet accueil, il n’a été réédité qu’en 1902 [2] [2] Judith Gautier, Le Livre de Jade, Juven, 1902. ...
suite. Cette fois, la « fortune » l’attendait dans plusieurs pays d’Europe, en Amérique ainsi qu’en France, où cette deuxième édition, « corrigée et augmentée » [3] [3] Joanna Richardson, Judith Gautier, Biographie, Paris, Seghers,...
suite, sous-titrée : « poèmes traduits du chinois par Judith Gautier » est rééditée encore en 1908,1928 et 1933. Ces deux dernières rééditions, cependant, ne portent plus le fier sous-titre de 1902.
2 L’abandon de cette référence à la traduction n’était peut-être pas anodin. Tout au long du XXe siècle — de même d’ailleurs qu’au moment de la première édition — des doutes ont plané et des avis contradictoires se sont exprimés au sujet des traductions de poésie chinoise de Judith Gautier. Les uns lui reconnaissant des mérites considérables en la matière, malgré des faiblesses excusables, les autres affirmant qu’il s’agissait de pastiches et de pseudo-traductions démontrant avant tout le talent inventif de la poétesse. Certains sinologues, au cours du siècle dernier, français comme Beurdeley mais surtout étrangers, comme Hung ou Alexéiev [4] [4] Michel Beurdeley, Mme Georges Bataille, Kristofer Schipper,...
suite expriment de moins en moins d‘indulgence, voyant des supercheries là où les anciens remarquaient seulement les « maladresses » d’une jeune néophyte.
3 Le « flou » de ces jugements, souvent aggravé, à l’origine, par le contexte mondain et le peu d’intérêt du monde littéraire de l’époque pour l’approche scientifique des autres cultures, n’a jamais été « éclairci » par une véritable analyse de l’œuvre, fournissant des preuves probantes, à l’appui de tel ou tel point de vue. L’occasion d’une clarification aurait pu être fournie par la réédition — sans doute commémorative — du Livre de Jade en 2004 [5] [5] Judith Gautier, Le Livre de Jade, Imprimerie Nationale 2004,...
suite. La réflexion, passionnante, qui l’introduit, particulièrement sur les influences littéraires qui ont marqué Le Livre de Jade, ne répond pas aux quelques questions simples que peut se poser le lecteur d’aujourd’hui comparant, par exemple, ce recueil de poèmes « chinois » — dans sa forme de 1902 — à des anthologies plus récentes et constatant une énorme distance entre des poèmes du Livre de Jade et les « mêmes », repris par d’autres traducteurs, ou l’absence, dans les anthologies modernes, de délicieux poèmes présentés par Judith Gautier…
4 Si le « mystère » s’est maintenu si longtemps, c’est peut-être parce que l’édition de 1902 du Livre de Jade, vue globalement, contient des éléments pouvant justifier des avis contradictoires sur le caractère authentiquement chinois des poèmes qui sont présentés et la qualité de traduction qu’on peut leur reconnaître… ou non.
5 Par contre, une approche différenciée de l’ouvrage, peut fournir des réponses plus précises. Le Livre de Jade de 1902 est composé en fait de deux parties mais le lecteur n’en est pas informé car elles sont totalement indistinctes et étroitement emmêlées dans la présentation, au point de donner l’impression d’une unité organique de l’œuvre. Pourtant les soixante et onze poèmes provenant de l’édition de 1867 (trente-cinq ans auparavant) sont, pour la plupart, d’une nature bien différente, voire totalement opposée, de celle des trente-neuf poèmes ajoutés en 1902.
6 Si le fait n’est pas ignoré aujourd’hui — dans ses mémoires [6] [6] Suzanne Meyer, Zündel Quinze ans auprès de Judith Gautier,...
suite Judith Gautier affirme que, ayant repris Le Livre de Jade, elle l’a « beaucoup augmenté et sévèrement corrigé » et peut le « certifier traduit du chinois » — il semble qu’on ait supposé que l’ensemble de 1902 était à peu près homogène et que les conclusions tirées de l’analyse des poèmes ajoutés alors pouvaient être appliquées à ceux de 1867. Cette supposition, semble-t-il, n’a pas été vérifiée car elle exige une analyse séparée des deux composantes du Livre de Jade : les poèmes de 1867 et ce qu’ils sont devenus en 1902, et les ajouts de 1902. Cette étude a été récemment réalisée mais les résultats n’ont pas encore été publiés en France [7] [7] Voir l’article de Ferdinand Stocès : « Le Livre...
suite.
7 Dès sa jeunesse, tout comme son père, Judith Gautier a été attirée par l’Orient. Aussi est-il impossible qu’elle n’ait pas connu, aimé et étudié les Poésies de l’époque des Thang du Marquis d’Hervey-Saint-Denys [8] [8] Hervey-Saint-Denys, (Marquis d’). Poésies de l’époque...
suite, ouvrage paru en 1862, alors qu’elle a dix-sept ans. Quand, peu après, à la mi-1863, son père lui propose, ainsi qu’à sa sœur Estelle, des leçons de chinois, elle accepte avec joie. Son « tuteur » sera Tin Tun-ling, un mandarin chinois, « échoué » à Paris, et protégé de son père, qui ne connaît pas le français hormis quelques expressions élémentaires [9] [9] Les jeunes demoiselles Gautier, pendant cette période de...
suite …
8 Quelques mois après, en janvier 1864, Judith Gautier, sous le nom de Judith Walter, publie dans la Revue L’Artiste, neuf poèmes intitulés : Variations sur des thèmes Chinois d’après des poésies de Li-taï-pé, Thou-fou, Tanjosu, Houan tchan-lin, Haon-ti[10] [10] L’Artiste, 15 janvier 1864, p. 37-38, « Variations...
suite. En juin 1865, dans la même revue, elle publie huit autres Variations, ajoutant à ses sources d’inspiration les poètes Su-Tchou et Sou-Ton-po [11] [11] L’Artiste, 1er juin 1865, p. 261 :...
suite. Toutes ces Variations, excepté La lune dans l’eau (1864), seront incluses, sans aucune modification, en 1867, dans Le Livre de Jade, chacune étant, dès lors présentées « selon » tel ou tel poète (de façon d’ailleurs un peu aléatoire : Su-Tchou cité seulement en 1865 se voit attribuer un poème de 1864, Haon-ti, cité en 1864 reçoit un poème de 1865), puis comme des traductions directes du chinois, en 1902.
9 Compte tenu de la rapidité de ces premières publications et des difficultés de communication entre Tin Tun-ling et ses élèves, on est tenté de penser que les Variations, particulièrement celles parues en janvier 1864, devaient contenir très peu d’éléments véritablement et directement issus de l’œuvre des poètes cités comme modèles. Cependant sur les huit Variations conservées de 1864, trois contiennent quelques mots provenant du texte original. Dans La flûte mystérieuse de Li Taï Pé (p. 149 édition 1867), intitulé par le poète Entendant la flûte dans la ville de Luo-yang une nuit de printemps, poème de vingt-huit caractères, cinq ont peut-être été identifiés par Judith Gautier et son précepteur. Ceci n’a pas suffi pour saisir, même très approximativement, le sens du poème. Pour le poème de 1864, De la fenêtre occidentale (p. 185), intitulé par Wang Chang-ling Complainte de la Dame, six caractères sur vingt-huit ont pu être identifiés, là encore, le sens reste éloigné du texte original mais le lien est néanmoins visible. Toujours de 1864, Indifférence aux douceurs de l’été, (p. 153) « résume » en quatre vers un poème de douze vers de Zhang Ruo-xu, Réponse à la jeune fille qui retourne dans son rêve, dont huit caractères sur soixante ont été déchiffrés. Ceci encore témoigne indéniablement d’un contact avec le texte original. Il est étonnant, cependant que Le Livre de Jade (1867) se réfère sept fois à Zhang Ruo-xu dont on sait par ailleurs que seulement trois pièces sont connues…
10 Le poème de 1865 Sur les balancements d’un navire attribué ensuite à Su-Tung-Po (p. 37) peut paraître inspiré de Je me lève la nuit, dans mon bateau composé de douze vers de sept caractères. Mais la ressemblance est des plus vagues : dans le poème authentique de Su Dong-po, le poète, en bateau sur le lac, se lève la nuit et voit la lune qui s’accroche aux branches de saules, il joue avec l’ombre de son corps, entend un bref instant le chant du coq, les bruits des bateliers et se dit que la vie passe vite, dans le souci et la tristesse, et que les moments de beauté comme celui-ci sont bien courts. Dans le poème de Judith Gautier, le poète, de son bateau, contemple avec nostalgie le Bateau des Fleurs, arrimé à la rive, où se trouve la femme qu’il aime. Judith Gautier, ayant lu Le Voyage en Chine d’Auguste Montfort, paru en 1854 [12] [12] Le Voyage en Chine d’Auguste Montfort, 1854, Paris, Victor...
suite connaît peut-être cette institution, mais sait-elle qu’il s’agit d’une maison de plaisir ou veut-elle seulement évoquer la séparation de ceux qui s’aiment, thème qui la touche alors particulièrement ? Seule une image, rare, semble commune aux deux poèmes : peut-être le poisson qui vient souffler à la surface de l’eau (troisième vers du poème de Judith Gautier) est-il inspiré par le gros poisson effrayé qui, chez Su Dong-po, « file comme un renard en fuite » ? On peut certes supposer que Judith Gautier, aidée de son précepteur a vu le texte original mais, n’ayant pu en pénétrer le sens, en a fait tout autre chose, ce qui ne permet pas de classer son poème comme une tentative de traduction.
11 Ainsi des seize Variations reprises dans Le Livre de Jade, trois de 1864 — effort enthousiaste d’une néophyte ? — peuvent être considérées comme des tentatives de traductions, aux résultats très limités, de textes authentiques mais dans tous les cas la jeune poétesse n’a pas hésité à recourir largement à son imagination pour « combler ses lacunes ». Ceci est peut-être acceptable pour des Variations, reconnues en leur temps (et aujourd’hui) comme très lointaines des textes originaux, mais ne permet pas de parler, comme cela sera dit en 1902, de traductions.
12 Il y a, dans les Variations de 1864, un autre poème énigmatique, Par un temps tiède (p. 83-84) attribué ensuite à Ouan-Tchan-Lin. Cette pièce paraît inspirée par la traduction, faite par Hervey-Saint-Denys (p309) du poème du même Ouang Tchang-ling intitulé La chanson des nénuphars. Dans les deux poèmes on trouve la même atmosphère printanière. Dans la traduction du sinologue, des jeunes filles, en robe de gaze légère, rient, jouent et chantent parmi les nénuphars, elles cueillent des fleurs « en mouillant gaiement leurs gracieux vêtements »… Judith Gautier les vieillit : ces « jeunes filles d’autrefois » assises dans un bosquet fleuri parlent à voix basse et elles ont du mal à croire que le temps a passé et que leur visage n’est plus « resplendissant comme la lune ». Ce poème du Livre de Jade a séduit et, traduit par différents compilateurs, figure dans cinq recueils de poèmes en anglais [13] [13] I. Colvin, After the Chinese, Londres, Peter Davies, 1927,...
suite. En 1984, des chercheurs chinois de l’université de Hong-Kong ont réalisé, pour vingt-cinq poètes des Tang, un Index[14] [14] 25 Tang poets, Index to English Translations. A Rendition...
suite dans lequel, pour toutes les traductions anglaises de « poèmes chinois » ils ont cherché à identifier la source chinoise correspondante. Ils classent les cinq traductions anglaises de Par un temps tiède dans l’Appendice IV de l’Index, « Unidentified Translations » (traductions non-identifiées) ne voyant aucun lien avec un authentique poème chinois dans lequel on verrait vieillir des jeunes filles de jadis…
13 Les exemples ci-dessus montrent à la fois combien il fallait d’efforts pour traduire directement du chinois et combien Judith Gautier et son tuteur avaient peu d’éléments — quelques caractères déchiffrés seulement — pour saisir le sens et l’esprit des textes chinois. Il est donc assez « naturel », que Judith Gautier, cultivée, audacieuse et douée pour la poésie, ait repris avec beaucoup d’attention l’ouvrage de Hervey-Saint-Denys et, faisant son miel de ses lectures, essayé de « broder » quelques poèmes autour de ces traductions.
14 Le Livre de Jade et Poésies de l’époque des Thang, ont vingt poèmes en commun (de fait quatorze, mais un poème a été la source de sept poèmes pour Judith Gautier). Pour que le lien ne soit pas trop flagrant, elle a modifié les titres, ou les noms des poètes et bien sûr les textes. Ainsi, si certaines pièces paraissent très proches, d’autres sont très éloignées — parfois presque méconnaissables — de celles du sinologue. Sept poèmes n’admettent guère de doute : les changements — raccourcissements le plus souvent — introduits par rapport au texte du sinologue, sont en même temps presque toujours des déviations par rapport au texte chinois. Il s’agit bien, cependant, des mêmes poèmes et les noms des auteurs chinois bien que transcrits avec des petites différences sont les mêmes.
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15 Judith Gautier s’est également inspirée des riches notes explicatives accompagnant les traductions de Hervey-Saint-Denys, par exemple pour le poème de Li-Taï-Pé, Pensée d’une nuit tranquille, (p. 154) qu’elle a réintitulé L’auberge (p. 91) : dans ses notes le sinologue suppose que le personnage qui médite est un voyageur, à partir de quoi la poétesse crée un décor et des sentiments qui ne sont pas exprimés dans le texte initial… Du fameux poème de Thou-Fou Les huit immortels dans le vin (p. 210), elle fait À huit grands poètes qui buvaient ensemble (p. 119), modifie délibérément l’ordre dans lequel Dou Fou introduit les personnages et prend beaucoup de libertés avec le texte d’origine. Mais, comme ces buveurs n’étaient pas tous des poètes, en 1902 elle corrigera son poème devenu Les huit buveurs immortels, l’un des deux seuls poèmes de 1867 corrigés pour cette édition. Elle le rapproche, alors, beaucoup de l’interprétation de Hervey-Saint-Denys, mais modifie toujours, bizarrement, le nom de Li-ti-chy (Li Shi-zhi) en Tso-Siang, seul vestige restant de son poème de 1867 !
16 Le poème de Li-Taï-Pé intitulé dans Le Livre de Jade, comme l’original, Chanson sur le fleuve (p. 111) pourrait paraître authentique — peut-être Tin Tun-ling en connaissait-il le titre ? — mais il est bien malmené par les « traducteurs ». Si on le compare à la traduction de Hervey-Saint-Denys, sous le titre En bateau (p. 125), on se rend compte que la poétesse a converti les deux premiers vers en un seul et les « flûtes d’or et de jade » en « flûte de jade pressée de trous d’or », que les deux vers suivants sont remplacés par deux vers entièrement de son cru ressemblant fort à un message d’amour adressé à Catulle Mendès.
17 De même la longue pièce (vingt vers) de Thao-Han intitulée par Hervey-Saint-Denys Le poète passe la nuit au couvent de Tien-tcho (p. 301) semble avoir en partie (le troisième quatrain), et de façon lointaine, inspiré à Judith Gautier un petit poème : Un jeune poète pense à sa bien-aimée (p. 29), qu’elle attribue à Sao-Nan, où elle dit, en fait, son amour, son impatience et son angoisse en attendant de pouvoir s’unir enfin à Catulle Mendès, à sa majorité… sujet bien étranger à Thao-Han !
18 La poétesse a sans doute beaucoup aimé le poème de Tchan-jo-hou, qu’elle nomme Tan-Jo-Su en 1867 et Tchan-Jo-Su en 1902, intitulé par Her-vey-Saint-Denys Le printemps, le Kiang, la lune, les fleurs et la nuit (p. 331-333), le plus connu de ce poète et elle en fait cinq quatrains aux titres indépendants : Le fleuve paisible (p. 43) ; Un poète regarde la lune (p. 49) ; Sur la rivière bordée de fleurs (p. 51) ; Au bord du petit lac (p. 55) ; Une femme devant son miroir (p. 59).
19 Judith Gautier ne s’est pas seulement basée sur les traductions de Her-vey-Saint-Denys pour élaborer certains de ses poèmes, elle a aussi soigneusement étudié sa Préface et y a trouvé des « trésors ». Ainsi le traducteur cite des vers de Fan-yun (p. 27) qui ont sans doute inspiré en partie Les adieux (p. 131) qu’elle attribue à Roa-Li (devenu Li-Oey en 1902) même si la poétesse ajoute une note très sentimentale qui n’a rien à voir avec le poème chinois. Le sinologue parle aussi d’une pièce dans laquelle une femme délaissée se compare à un éventail abandonné quand finit la belle saison (p. 27-28). La jeune poétesse en fait un poème, L’éventail, (p. 31) qu’elle attribue à un poète Tang, Tchan-Jo-Su. Or le poème cité par le sinologue est de la Dame Ban (autour de 20 avant notre ère). Portant le titre Complainte en manière de doléance[15] [15] Paul Demiéville, Anthologie de la poésie chinoise classique,...
suite il évoque une belle favorite de l’empereur Cheng (32-6 av. notre ère) qui fut bientôt éclipsée par la célèbre Zhao Fei-yan qui devint l’impératrice en titre. Il est clair que Judith Gautier n’ayant pas eu de contact avec le texte original brode à partir de ces quelques notes.
20 Ainsi peut-on compter dix-neuf poèmes qui ont pu être inspirés à Judith Gautier par l’œuvre de Hervey-Saint-Denys pour la première édition du Livre de Jade en 1867. Ceci peut passer inaperçu quand on fait une approche globale de l’édition de 1902, sans différencier les poèmes issus de l’édition de 1867, époque où la jeune femme venait de commencer l’étude du chinois, qu’elle semble avoir abandonnée après son mariage en 1866. Remarquons qu’une bonne partie de ces poèmes se compose de poèmes sur l’amour, la séparation, l’espoir de se retrouver, sentiments qui remplissaient le cœur de la jeune fille toute à son amour contrarié pour Catulle Mendès !
21 Parmi les Variations de 1864 et 1865, trois étaient de timides mais indiscutables tentatives de traduction directe du chinois. Judith Gautier a continué cet effort et dans Le Livre de Jade de 1867 on trouve encore cinq nouvelles tentatives, dans leur grande majorité plutôt infructueuses.
22 Ainsi du poème de Su Dong-po Bloqué par le vent sur le lac Ci, qu’elle intitule Un navire à l’abri du vent contraire (p. 95). Sur les cinquante-six caractères de ce poème de huit vers, Judith Gautier et son tuteur — en ont identifié quatre, ce qui ne leur a point permis de saisir le message du poète chinois. Ils n’ont pas mieux réussi avec le septième poème du Cycle Les joies du Palais Zhao Yang de Li-Taï-Pé, qu’ils intitulent Le Pêcheur (p. 17) des quarante caractères (huit vers de cinq caractères) ils n’ont déchiffré que trois et, là encore, la tentative se révèle vaine tant le résultat est loin de l’original. On peut dire de même de la pièce de Su Dong-po Sur l’air « la Divination » (Busuanzi) : dans la Résidence Ding-hui-yuan à Huang-zhou, devenue Le Cormoran (p.65), sur les quarante-huit caractères, seulement quatre semblent avoir été identifiés pour servir de base au poème de Judith Gautier.
23 Plus réussie est la traduction du poème, plus connu, de Du Fu La vue sur la plaine sauvage, qui devient Promenade le soir dans la prairie (p. 53) : sur les quarante caractères de l’original, onze ont été traduits correctement mais le sens du poème produit est cependant différent de celui de Du Fu. La « traduction » de la célèbre pièce de Li Bo, Complainte sur le perron de jade, sous le titre L’escalier de jade (p. 47) est à peu près de même niveau. Cette pièce est l’une des deux seules à avoir été modifiées entre 1867 et 1902. La version de 1867, pour laquelle sept caractères sur vingt ont été reconnus, a peu de points communs avec le poème authentique. C’est pourquoi la pièce — fameuse — a été révisée pour l’édition de 1902 et peut être considérée, alors, comme une traduction, contrairement à la version précédente.
24 Le poème de Su Dong-po Je monte sur la montagne du Dragon des nuages, intitulé par Judith Gautier Le poète se promène sur la montagne enveloppée de brouillard (p. 157) semble avoir fait l’objet d’efforts particuliers : les traducteurs ont identifié dix-huit caractères sur quarante-neuf (sept vers de sept caractères) et ont saisi dans ses grandes lignes le sens du poème et une bonne partie des images. Aussi peut-on considérer qu’il s’agit d’une traduction, même si elle n’a pas la rigueur des traductions d’aujourd’hui.
25 On peut donc conclure, à propos de l’édition de 1867, qu’aux dix-neuf poèmes « empruntés » à Hervey-Saint-Denys s’ajoutent huit vaines tentatives de traduction et une vraie traduction quoique approximative. Dans ce contexte il faut évoquer une autre traduction approximative. Il s’agit du poème Le gros rat, issu, sans le moindre doute du Shi-jing, mais que Judith Gautier attribue au poète non identifié Sao-nan et réduit de trois strophes à une seule. L’attribution à un poète inconnu suggère qu’elle n’a pas eu de contact avec le texte original et qu’elle s’est inspirée d’une traduction, peut-être de M. Ed. Biot, de la fin de la première moitié du XIXe siècle.
26 En nombre beaucoup plus important que les tentatives de traduction sont, sans aucun doute, les poèmes tout simplement du cru de la talentueuse poétesse. Leur identification n’est pas simple et parfois presque impossible pour les poèmes attribués à des « inconnus » ou à des poètes dont les noms très fantaisistes, probablement inventés, ne sont pas repérables dans les sources chinoises disponibles. Mais même pour les poètes les plus connus vérifier l’authenticité des poèmes qui leur sont attribués peut exiger un effort considérable. Pour identifier l’authenticité des poèmes de Du Fu, par exemple, il faudrait les confronter aux mille quatre cents poèmes de cet auteur conservés jusqu’à nos jours. Ce travail concernant Du Fu, a été effectué par le sinologue américain William Hung, reconnu comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’œuvre de ce poète. Dans le volume de Notes et commentaires accompagnant son ouvrage Tu Fu China’s Greatest Poet il parle ainsi du Livre de Jade :
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28 Les deux traductions « déformées » ne peuvent être que À huit grands poètes qui buvaient ensemble et Promenade le soir dans la prairie. Parmi les douze autres poèmes attribués à Thou-Fou par Judith Gautier et en réalité inventés, il y a quatre Variations de 1864 et 1865 [16] [16] Variations attribuées par J. G. à Thou-Fou en réalité...
suite et huit autres poèmes : L’Em-pereur (p. 15) ; Sur le fleuve Tchou (p. 25) ; La flûte d’automne (p. 97) ; L’époux d’une jeune femme s’arme pour le combat (p. 127, attribué à un « inconnu » en 1902) ; Le départ du grand chef (p. 129) ; Le chien du vainqueur (p. 137, auteur « inconnu » en 1902) ; Le bateau des fleurs du faubourg de l’Ouest (p. 159) ; Envoi à Li-Taï-Pé (p. 163). Notons que le fait que deux d’entre eux « selon » Thou-Fou en 1867 deviennent d’un auteur inconnu en 1902 constitue une sorte d’aveu… mais les autres sont dits « traduits » du chinois !
29 Pour ce qui concerne Li Bo (Li-Taï-Pé), quatre poèmes du Livre de Jade traduits en anglais ont été examinés par les chercheurs de l’Université de Hong Kong et classés parmi les poèmes ne correspondant à aucun texte authentique (Annexe IV de l’Index). Il s’agit justement de poèmes qui ont connu une grande notoriété à travers des traductions faites en plusieurs langues : Le pavillon de porcelaine (p. 113) ; La fleur rouge (p. 133) ; Les caractères éternels (p. 165) ; Près de l’embouchure du fleuve (p. 57). De même, parmi les Variations qui lui ont été ensuite attribuées, pour Les sages dansent (p. 143) et Pensées du septième mois (p. 109). Au total six poèmes sur les treize dits de Li Bo en 1867.
30 De fait Judith Gautier ne se gênait guère pour inventer des poèmes, leurs titres et parfois aussi des noms de poètes !
31 Restent encore seize poèmes de 1867 que nous n’avons pas encore classés dans les catégories ci-dessus. Quatre sont attribués en 1867 par Judith Gautier à un poète non identifiable Tché-Tsi, qu’elle « élimine » en 1902, gardant les poèmes répartis alors à parts égales entre Ouan-Tsi et Tchang-Tsi, non identifiables également… Un autre poète, Tsé-Tié, évoqué comme source d’inspiration en 1867 est « supprimé » en 1902, deux de ses poèmes reviennent à un « inconnu », le troisième à Tin-Tun-Ling (décédé en 1886). Les poèmes « de » Tin-Tun-Ling ne sont guère fiables non plus, il connaissait très peu le français et, plus probablement, ils sont l’œuvre de Judith Gautier elle-même.
32 La plupart des poèmes non identifiés sont vraisemblablement du cru de Judith Gautier, et pour affirmer le contraire il faudrait trouver des preuves vraiment convaincantes, alors qu’on en a de sa capacité à créer de faux poèmes dont l’inauthenticité est certaine…
33 Le petit tableau ci-dessous résume les recherches concernant l’édition de 1867 :
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34 Ainsi le problème de l’édition de 1867 du Livre de Jade est-il, en partie, clarifié.
35 Les remarques qui précèdent ne veulent pas — et ne peuvent pas — nier ou diminuer le rôle positif que la première édition du Livre de Jade a joué, en son temps, dans le monde pour populariser la poésie chinoise. Une de ses grandes réussites fut sa traduction en italien, en 1882, par Tullo Massarini [17] [17] Tullo Massarini, Il libro di Giada dell’estremo Oriente,...
suite, en portugais, en 1890, par A. C. Feijo [18] [18] Antonio Castro Feijo, Canconiere chinez, Lisbonne, 1890. ...
suite et, la même année, partiellement, en anglais par S. Merill [19] [19] Stuart Merill, Pastels in Prose, New York, Harper, 1890. ...
suite avec Pastels in prose, publié à New York.
36 Judith Gautier a ainsi allumé un petit feu qui, comme nous allons le voir, prendra sa pleine force dans la première moitié du XXe siècle après la deuxième édition de son ouvrage. La première édition avait été chaleureusement accueillie par le monde littéraire de l’époque. Mais les louanges qui en étaient faites allaient au talent de la jeune poétesse. Personne ne voyait de lien sérieux entre sa création et la véritable poésie de la Chine ancienne alors presque inconnue malgré l’ouvrage du Marquis d’Hervey-Saint-Denys trop sérieux et scientifique pour séduire le grand public à l’exception, bien sûr, des amateurs d’Orient comme l’étaient Théophile Gautier et sa fille.
37 En 1902, paraît la nouvelle édition du Livre de Jade. Tout en affirmant l’avoir « beaucoup augmenté » et avoir « sévèrement corrigé » les poèmes de 1867 — peut-être pour que le monde littéraire ne puisse mettre en doute leur « véracité » et pouvoir ainsi les qualifier de « traductions » [20] [20] Voir notes 3 et 6. ...
suite — Judith Gautier les reprend et les mélange, sans signe distinctif, aux trente-neuf poèmes ajoutés. En fait de corrections « sévères » à part quelques modifications de noms de poètes ou dans les attributions elle ne corrige que deux poèmes (sur soixante et onze), L’escalier de jade de Li Bo et Les huit buveurs Immortels de Du Fu, tous les autres sont identiques aux textes de 1867.
38 Sur les trente-neuf pièces ajoutées en 1902, vingt-neuf sont identifiables dans les textes authentiques. Judith Gautier en est-elle véritablement la traductrice ? On peut en douter : elle a abandonné l’étude du chinois au moment de son mariage en 1866 et rien ne prouve qu’elle l’ait repris par la suite, le sujet n’est jamais évoqué dans sa biographie, pourtant très complète. Celle-ci, par contre, montre qu’elle était presque constamment harcelée par des problèmes financiers qui l’obligeaient à écrire et publier en abondance. Enfin, si elle avait acquis les compétences en chinois nécessaires pour des traductions de qualité on peut se demander pourquoi elle ne les aurait pas utilisées pour amender véritablement son travail de 1867.
39 On sait qu’en 1886, J. Gautier avait rencontré et accueilli chez elle, à St Enogat, près de Dinard, Madame Soulié de Morant et son fils George, alors âgé de huit ans, à qui elle avait donné l’envie d’apprendre le chinois. Peut-être l’exotique Tin Tun-ling a-t-il participé à cette initiation, mais il meurt au cours de la même année. Toujours est-il que dix ans après le jeune homme savait déjà parler et écrire la langue des mandarins si bien qu’il deviendra, quelques années plus tard, traducteur professionnel en Chine. Il aimait la poésie de la Chine ancienne et il est très vraisemblable qu’il a traduit pour J. Gautier, dont il est resté un ami fidèle, environ seize poèmes, en partie de l‘époque des Song, dont il deviendra plus tard un spécialiste [21] [21] George Soulié de Morant Florilège de la poésie des Song,...
suite. De la traduction littérale la poétesse a fait ses propres interprétations.
40 En 1902, parmi les nouveaux poèmes aux racines authentiques nous trouvons aussi des « adaptations » des traductions de Hervey-Saint-Denys : un poème de Li-Taï-Pé, Strophes improvisées (1902, p. 43), ayant le même titre dans l’ouvrage du sinologue (p. 138), et trois de Thou-fou, Montée d’automne (p. 146-157), La plus belle (p. 52-53), Le beau palais de jade (p. 207-209) [22] [22] Voir Hervey-Saint-Denys, (Marquis d’), respectivement :...
suite. Elle fait preuve de la même richesse imaginative avec la pièce La Tisseuse céleste (p. 97), œuvre d’un inconnu d’après elle, mais qui a pu être inspirée par les notes du sinologue accompagnant La Statue de la Tisseuse céleste de Thong-han-King (p. 344-345) évoquant la belle légende de la tisseuse qui, une fois mariée à un pasteur par l’Empereur du ciel, cessa tout travail et, à cause de cela, fut envoyée à l’Orient du fleuve céleste en n’ayant plus le droit de revoir son mari qu’une fois par an…
41 Comme en 1867, pour L’Éventail, elle tire également parti d’informations contenues dans la Préface de l’ouvrage du Marquis. Il y mentionne (p. 20) un chant du Livre des poèmes (Shi-jing), commençant par « le coq a chanté » : la femme l’entend et pousse son mari à se lever et à partir à la chasse, à son retour, après une chasse fructueuse, ils font un joyeux festin. Dans le poème de Judith Gautier, Vengeance (p. 19-20), la femme aussi entend le coq mais elle pousse son mari à tuer le volatile qui les contraint à se séparer. Consciente qu’elle dévie fortement du texte original, dont le sinologue est un traducteur fidèle, elle précise, exceptionnellement, « interprétation d’un chant du Livre des Vers ». Il est curieux que la poétesse n’ait pas revu sa formulation car le même poème se trouve dans l’ouvrage de S. Couvreur Cheu King[23] [23] S. Couvreur S. J. Cheu King. Texte chinois avec double traduction...
suite, paru en 1896, qui confirme l’exactitude de la traduction de Her-vey-Saint-Denys.
42 En 1902, Judith Gautier ajoute encore quatre poèmes[24] [24] Voici les références de ces quatre poèmes chez J. Gautier...
suite du Shi-jing (qu’elle appelle le Livre des Vers). Étrange coïncidence, les références qu’exceptionnellement elle indique sont plus précises que les précédentes et correspondent exactement à celles données par S. Couvreur et ses textes sont proches des traductions du Père, même si elle leur imprime son style personnel. On peut se demander pourquoi les deux autres poèmes issus du Shi-jing, Le gros rat, qui reste faussement attribué à Sao-Nan, et La Vengeance ne sont pas identifiés avec la même précision.
43 Mais Judith Gautier ne se contente pas d’interpréter les traductions littérales de Soulié de Morant, Hervey-Saint-Denys ou, possiblement, du Père Couvreur, elle ne peut s’empêcher de laisser s’épanouir sa créativité.
44 Trois poèmes ont cependant quelques éléments communs avec des textes chinois et peuvent ainsi être admis comme tentatives, infructueuses, de traduction. Le poème de Heu Yu (Han Wo), Fin de printemps contient le mot « neige » dans le dernier vers, comme le poème authentique de Han Wo intitulé Ivresse et l’image des branches d’arbres chez Judith Gautier rappelle vaguement le poème chinois. Cependant l’atmosphère des deux poèmes est bien différente : les fleurs de peuplier qui s’envolent « en emplissant le ciel, comme neige » ont peu à voir avec la lourde neige hivernale qui couvre la barque du pêcheur ivre. Deux autres poèmes, Le Lotus rouge (p. 80-81) et Froidure printanière (p. 82-84) attribués à Li-Y-Hane (Li Qing-zhao) ne figurent pas comme tels dans l’œuvre, bien connue, de la poétesse chinoise. Mais on y trouve, ici et là, quelques mots ou vers venant de poèmes de la grande poétesse [25] [25] Froidure printanière, contient quelques éléments de poèmes...
suite, et s’ils sont en grande partie des créations de Judith Gautier, ils se veulent « à la manière » de Li Qing-zhao.
45 Le tableau suivant présente les nouveaux poèmes de 1902 dont les auteurs sont identifiables dans les sources chinoise (ou dont quelques éléments semblent provenir d’auteurs chinois) :
-
46 Ce tableau résume l’analyse comparative interne du Livre de Jade :
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47 Nous pouvons observer que Le Livre de Jade, en 1902, a, en partie, changé de « nature » par rapport à la première édition : la part des poèmes authentiques y est plus importante. Comme poèmes anciens et poèmes nouveaux sont impossibles à différencier, si ce n’est en superposant les deux éditions — mais qui songerait à le faire trente-cinq ans après, si toutefois le premier Livre était encore disponible ? — J. Gautier ne court guère de risque à affirmer que, la première édition ayant été « sévèrement corrigée », l’ensemble qu’elle propose peut-être « certifié traduit du chinois ». En fait soixante-neuf poèmes sont restés inchangés et nombre d’entre eux sont de pures créations de la poétesse… et même si une bonne partie des nouveaux poèmes sont réellement chinois — sinon traduits par elle — elle n’a pas résisté à la tentation d’en composer elle-même environ un tiers, « à la manière » chinoise.
48 Au moment de la parution des deux Livre de Jade, il semble que ni le monde littéraire, ni le public, en France, ne se sont vraiment souciés de l’authenticité de ces jolis poèmes. Par la suite les opinions ont varié : le mélange inextricable du vrai et du faux rendant très difficile toute vérification. En 1928, et pour les éditions suivantes, le sous-titre « traduit du chinois par Judith Gautier » est tout de même abandonné. Cela ne tirerait guère à conséquence si l’ouvrage n’avait pas connu une telle notoriété et fait des émules en France, comme Frantz Toussaint avec La flûte de Jade[26] [26] F. Toussaint, La Flûte de Jade, Piazza, Paris, 1920, reprend...
suite, et surtout à l’étranger.
49 En effet nombre des poèmes du Livre de Jade ont été traduits et retraduits en différentes langues par des compilateurs souvent plus soucieux de poésie que de sinologie et c’est cette poésie « chinoise » que le grand public s’est mis à aimer.
50 L’exemple des Nachdichtungen allemands est très significatif : certains poètes, reprenant des traductions du célèbre sinologue Alfred Forke [27] [27] Alfred Forke, Blüthen chinesischer Dichtung, Magdeburg,...
suite, les ont transformés en « après-poèmes », en vers rythmés et mélodieux exprimant des sentiments, une atmosphère, adaptés au goût de leur époque, mais qui restent reconnaissables. Mais ils ont également composé des Nachdichtungen à partir de traductions de poèmes de J. Gautier, s’éloignant encore un peu plus de ce qui était parfois à peine juste et même souvent faux. Ces ouvrages ont connu un immense succès et de nombreuses rééditions [28] [28] Exemples de Nachdichtunguen, Hans Heilmann, Chinesische...
suite et ont eu une influence non négligeable sur la représentation que de nombreux Européens se sont faite de la poésie chinoise pendant des décennies.
51 Max Fischer, intitulant son recueil de Nachdichtungen : Der Porzellanpavillon [29] [29] De même que Nicolas Gumilev Pavilion Farvorovy, Paris,...
suite, reprend le titre d’un poème du Livre de Jade, Le Pavillon de porcelaine — entièrement créé par Judith Gautier qui le jugeant sans doute digne du génie du grand poète l’attribue à Li-Taï-Pé — qui deviendra ainsi un des poèmes les plus célèbres de Li Bo — traduit de l’allemand en tchèque et de nombreuses fois en anglais — sans que personne mette en doute son authenticité. Et c’est le cas de bien d’autres faux poèmes de Li Bo ou Du Fu qui sont restés longtemps particulièrement chers au cœur des amoureux de la poésie chinoise. La réalité commence à être connue, les véritables amateurs de poésie chinoise ont maintenant plus d’exigence et peuvent être surpris que rien n’ait été dit sur ce sujet jusqu’à nos jours. Ce silence est le dernier « mystère du Livre de Jade », le moment n’est-il pas venu de le rompre enfin ?
Notes
[ 1] Judith Walter, Le Livre de Jade, Paris, Lemerre, 1867.
[ 2] Judith Gautier, Le Livre de Jade, Juven, 1902.
[ 3] Joanna Richardson, Judith Gautier, Biographie, Paris, Seghers, 1989, p. 299.
[ 4] Michel Beurdeley, Mme Georges Bataille, Kristofer Schipper, Fou-jouei Tchang, Jacques Pimpaneau, Le jeu des nuages et de la pluie, Paris, Bibliothèque des Arts, 1969, p. 7. William Hung, Notes for Tu Fu China’s greatest Poet, Cambridge Massachusetts, Harvard University Press, 1952, p. 11. Alexéiev : voir Muriel Détrie, « Le Livre de Jade de Judith Gautier », un livre pionnier, RLC 3/1989, p. 303.
[ 5] Judith Gautier, Le Livre de Jade, Imprimerie Nationale 2004, préface de Yvan Daniel.
[ 6] Suzanne Meyer, Zündel Quinze ans auprès de Judith Gautier, inédit, cité dans Richardson, op. cit., p. 70.
[ 7] Voir l’article de Ferdinand Stocès : « Le Livre de Jade de Judith Gautier, caractéristiques générales des éditions de 1867 et 1902 », Revue Oriente, n° 7.2003, Fundaçào Oriente Lisboa (Publié en portugais sous le titre O Livro de Jade de Judith Gautier Caracteristicas gerais das edicoes de 1867 e de 1902, accompagné de sa traduction en anglais) p. 3-20.
[ 8] Hervey-Saint-Denys, (Marquis d’). Poésies de l’époque des Thang, Paris 1862, réédition Champ-libre, Paris, 1977, p. 309.
[ 9] Les jeunes demoiselles Gautier, pendant cette période de 1863 à 1867, avaient d’autres occupations que l’étude du chinois. Judith elle-même était tout entière à son fol amour, contrarié par son père, pour Catulle Mendès et préoccupée de communiquer avec lui, malgré les interdictions.
[ 10] L’Artiste, 15 janvier 1864, p. 37-38, « Variations sur des thèmes chinois d’après des poésies de Li-taï-pé, Thou-fou, Than-jo-su, Houan-tchan-lin, Haon-ti : Par un temps tiède ; La flûte mystérieuse ; La lune dans l’eau ; Pendant que je chantais la nature ; De la fenêtre occidentale ; Indifférence aux douceurs de l’été ; Pensées du septième mois ; La maison dans le cœur ; Le cœur triste au soleil ». La revue est consultable à la Bibliothèque Historique de Paris.
[ 11] L’Artiste, 1er juin 1865, p. 261 : « Variations sur des thèmes Chinois d’après des poésies de Su-Tchou, Sou-Ton-Po, Thou-Fou, Li-Taï-Pé et Kouan-Tchan-Lin : Un poète rit dans son bateau ; Louange à Li-Taï-Pé ; Sur les balancements d’un navire, vue de la province de l’Ouest ; Pensée écrite sur la gelée blanche ; Pensées d’automne ; Tristesse du laboureur ; Les sages dansent ; Les fleurs se moquent des graves sapins ».
[ 12] Le Voyage en Chine d’Auguste Montfort, 1854, Paris, Victor Lecou, cité dans Ninette Boothroyd et Muriel Détrie, Le Voyage en Chine, Bouquins, Robert Laffont, 1992.
[ 13] I. Colvin, After the Chinese, Londres, Peter Davies, 1927, p. 66 ; G. L Joerissen, The lost flute, New York, The Elf, 1929, p. 89 ; J.L. Bishop Traductions from T’ang Poets, Andover, Paul Revere Press, 1943, p. 21 ; E.P. Mathers, Eastern Love Poem, Londres, Folio Society, 1953, p. 87 ; R.W. Clark, Milleniums of Moonbeams, New York, Gordon Press, 1977, p. 320.
[ 14] 25 Tang poets, Index to English Translations. A Rendition Book, Sydney S.K. Fung & S.T. Lau, The Chinese Universty Press H.K, 1984.
[ 15] Paul Demiéville, Anthologie de la poésie chinoise classique, Paris, Gallimard, 1962, p. 88.
[ 16] Variations attribuées par J. G. à Thou-Fou en réalité inventées : La maison dans le cœur ; Pendant que je chantais la nature ; Pensée d’automne ; Louange à Li-Taï -Pé.
[ 17] Tullo Massarini, Il libro di Giada dell’estremo Oriente, Florence, successori Le Monnier, 1882.
[ 18] Antonio Castro Feijo, Canconiere chinez, Lisbonne, 1890.
[ 19] Stuart Merill, Pastels in Prose, New York, Harper, 1890.
[ 20] Voir notes 3 et 6.
[ 21] George Soulié de Morant Florilège de la poésie des Song, Paris, Librairie Plon, 1923. Première anthologie de la poésie des Song parue en Occident.
[ 22] Voir Hervey-Saint-Denys, (Marquis d’), respectivement : Chant d’automne (p. 236-241), La belle jeune femme (p. 200-201), Devant les ruines d’un vieux palais (p. 232-233).
[ 23] S. Couvreur S. J. Cheu King. Texte chinois avec double traduction en français et en latin une introduction et un vocabulaire, Ho Kien Fou, imprimerie de la Mission catholique, 1896. Les références que nous indiquons sont celles de la 4e édition, Taichung, Kuangchi Press, 1967 : ici il s’agit du Chant VIII, Livre VII, Tcheng Foung, p. 92-93.
[ 24] Voici les références de ces quatre poèmes chez J. Gautier et S. Couvreur : 1-J.G : La Fleur d’oubli (Livre des vers, chant VIII, section V), p. 25-26 S.C : 62. Chant VIII Pe Hi Livre V, p. 73-74 2-J.G : Une jeune fille (Livre des Vers, chant II, section VII), p. 17-18 S.C : 76. Chant II Tsiang Tchoung Tzeu. Livre VII, p. 86-873-J.G : Retour dans le royaume de Tsi (Livre des vers, chant X), p. 23-24 S.C : 105 Chant X Tsai K’iu. Livre VIII, p. 11-112 4-J.G : Criminel amour (Livre des vers, chant VI), p. 21-22 S.C : 101. Chant VI Nan Chan Livre VIII, p. 107-108.
[ 25] Froidure printanière, contient quelques éléments de poèmes sur les airs suivants : Se plaindre du Prince ; Chanson comme un rêve ; Printemps dans le Pavillon de jade. Le Lotus rouge rappelle les poèmes authentiques sur les airs : Je cueille des fleurs de prunier ; Des ondes lavent le sable.
[ 26] F. Toussaint, La Flûte de Jade, Piazza, Paris, 1920, reprend un peu remaniés de nombreux poèmes de Judith Gautier et est traduit à son tour en d’autres langues. Cet ouvrage se présente en « médaillons » de prose comme celui de J. Gautier, il a été réédité deux fois, la dernière en 1958. Toussaint ne fait aucune référence à l’ouvrage de Judith Gautier, bien plus, il affirme, sur la page de garde, qu’un lettré chinois, Tsao-Chang-Ling, a traduit les poèmes en français et lui en a confié la publication avant de se rendre aux Sources Jaunes, pour un repos éternel. Curieusement ce mystérieux Tsao-Ching-Ling avait des goûts et des choix très proches de ceux de Judith Gautier (si ce n’est qu’il semblait avoir découvert et traduit un poète Tang… nommé Tin Tun-ling !). Et c’est souvent sous le nom de ce poète imaginaire que ce « remake » du Livre de Jade a été traduit, en allemand (Nachdichtungen), polonais (Tsao-Chang-Ling Fletina chinska, Warszawa, Morzkowicz, 1922) et, partiellement, en espagnol (Tsao-Chang-Ling Cathay Poemas orientales, Bogota, Camacho Coldam, 1929) et en anglais (G.L. Joerissen The Lost Flute, New York 1929) ayant un retentissement important.
[ 27] Alfred Forke, Blüthen chinesischer Dichtung, Magdeburg, 1899.
[ 28] Exemples de Nachdichtunguen, Hans Heilmann, Chinesische Lyrik, Münche, R. Piper, 1905 ; Hans Bethge Die Chinesische Flöte, Leipzig, 1910, et Pfirsichblüten aus China, Ernst Rowohlt verlan, Berlin, 1922 ; Klabund (A. Henschke), Dumpfe Trommel und berauschtes Gong, Leipzig, 1915, Wien 1929 ; Max Fleischer Der Porzellanpavillon, Nachdichtungen, Chinesischer Lyrik, Berlin, P. Zsolnay Verlag, 1927.
[ 29] De même que Nicolas Gumilev Pavilion Farvorovy, Paris, 1918.
POUR CITER CET ARTICLE
Ferdinand Stocès « Sur les sources du Livre de Jadede Judith Gautier (1845-1917) », Revue de littérature comparée 3/2006 (no 319), p. 335-350.
URL : www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2006-3-page-335.htm.








