2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Le prince et le citoyen : pouvoir et propriété du corps selon Hegel
Jean-Louis Vieillard-baron
Hegel est un théoricien de la propriété privée, héritier de la tradition du
XVIII
e siècle
[1]. Toute la première section des
Principes de la philosophie du droit
(1821) est consacrée au droit abstrait, ce qui désigne pour Hegel les institutions
concernant les choses, à savoir la propriété, la personne et les contrats. Le premier
pas de l’esprit objectif, c’est-à-dire réalisé dans le monde social, est la propriété.
À cet égard, la position de Hegel s’oppose à celle de Fichte dans le
Fondement
du droit naturel (1796-1797) qui dérive le droit de propriété d’un droit originaire,
la liberté. Pour Fichte, « le concept de liberté (qui a une signification seulement
formelle) fournit le concept du droit originaire, de ce droit qui doit absolument
revenir à chaque personne comme telle » (§ 10). De sorte qu’il conçoit la propriété comme « la partie du monde sensible qui m’est connue et qui est soumise
à mes fins »
[2]. La thèse fichtéenne est celle d’une
vision politique du monde en
laquelle tout se fonde sur la liberté; cette thèse peut facilement conduire à un
fanatisme de la liberté politique, mais elle met en avant le fait que l’homme
détermine sa place dans la société par sa fonction plus que par ses biens. La
position hégélienne est moins monolithique. Certes l’objet de la philosophie du
droit est la réalisation effective de la volonté libre. « Le système du droit est le
royaume de la liberté réalisée effectivement » (§ 4). Mais le philosophe ne postule pas pour autant que la liberté soit d’emblée empiriquement réalisée. L’analyse de la propriété est donc structurée selon les niveaux distincts où elle opère,
à savoir le droit abstrait, et la
Sittlichkeit ou réalité morale, laquelle se subdivise
en trois : la famille, la société civile et l’État. Hegel montre qu’en soi la propriété
n’a pas de dimension politique, mais qu’elle est susceptible d’en acquérir une à
partir de l’Idée de l’État qui définit la sphère politique proprement dite. Pour lui,
c’est la propriété qui définit la personne en tant que personne juridique, propriétaire. À cet égard, Hegel reprend la distinction classique de la possession et de la
propriété, et montre que la propriété ne saurait définir aucun pouvoir, dans la
mesure où elle n’a aucune dimension politique.
Pour résoudre la question de la propriété du corps chez Hegel, il faut donc
commencer par étudier les différents niveaux anthropologiques de la propriété
dans la Philosophie du droit; il faut ensuite préciser comment est compris le
corps dans son rapport à l’âme. À partir de là on pourra cerner le problème
particulier de la propriété du corps propre, chez le prince et chez le citoyen, et
du même coup on comprendra ce que signifie l’indépendance du pouvoir par
rapport à toute propriété et à la propriété du corps en particulier. En tant
qu’hommes, le prince et le citoyen ont un corps propre qu’ils peuvent dire mien
sans en être propriétaires ; mais en tant qu’êtres politiques, ils appartiennent à
un corps politique qu’ils ne possèdent pas davantage. Les deux corps sont
organiques, et pourtant ils ne sont pas de même nature, car le corps biologique
relève de la nature alors que le corps politique relève de l’esprit.
Prenons un point de départ significatif. C’est la critique que Hegel adresse à
Kant à propos de sa conception du mariage comme
contrat. Le contrat résulte
de la volonté de choix et établit une volonté commune, mais il ne peut porter
que sur une chose singulière et extérieure dans la mesure où seule une telle
chose peut être aliénée, vendue, exappropriée. Subsumer le mariage sous le
concept de contrat, c’est ce que Kant a fait, jusqu’à l’horreur, dans sa
Doctrine
du droit (§ 24-27). Pour Kant, en effet, le commerce sexuel ou relation sexuelle
[3]
est l’« utilisation réciproque qu’un être humain fait des organes et des facultés
sexuels d’un autre être humain »; si cette communauté sexuelle est naturelle et
légale, elle correspond au mariage (
matrimonium), qui est affecté de la définition
suivante : « la liaison de deux personnes de sexe différent en vue de la possession
réciproque, pour toute la durée de la vie, de leurs qualités sexuelles propres »
[4].
Hegel a été scandalisé par cette analyse, mais non pour des raisons d’ordre
affectif. Au contraire, il s’agit d’une question de principe. Considérer le mariage
comme un contrat, c’est faire du corps de chaque contractant du mariage une
chose, un bien dont l’autre peut jouir. Or le corps n’est pas une chose dont on
puisse revendiquer la propriété, même si la volonté peut affirmer sur lui un
pouvoir.
I. Les différents niveaux anthropologiques
de la propriété selon Hegel
Au premier niveau, qui est celui du droit abstrait, l’être humain se définit
comme personne juridique capable de propriété. Ceci est le premier pas de
l’homme dans la sphère du droit; le droit est alors simplement formel. Sans
propriété, il n’y aurait pas de droit au sens le plus large de tout l’ensemble des
institutions humaines. Mais inversement la propriété n’est que le commencement
du droit, et ne trouve son statut vrai que lorsque ce droit, au lieu de rester
abstrait ou séparé, va s’intégrer dans la réalité socio-politique, autrement dit
dans la société civile et dans l’État. Tout État suppose la propriété personnelle,
mais la propriété est marquée par un arbitraire premier qui est la prise de
possession. Il n’y a pas de propriété sans possession préalable. En droit l’homme
a un « droit d’appropriation absolu sur toutes choses »; c’est la réalisation de
la volonté libre de la personne dans l’extériorité. La possession est l’aspect
subjectif de ce rapport à la chose; c’est un pouvoir. « Le fait que Moi, j’aie
quelque chose en mon pouvoir extérieur, constitue la possession » (§ 45). Mais
le côté subjectif est le côté artibraire et naturel de cette démarche, dont le côté
vrai et juste est la propriété.
Il résulte de là deux conséquences majeures :
- La personne ne peut être propriétaire que de ce dont elle peut se désapproprier. Ainsi la propriété ne peut être qu’extérieure à la personne; je ne suis
pas en mesure de faire d’un de mes talents une chose extérieure à moi. Le
travail va donc poser un problème spécifique.
- L’injustice se manifeste sous plusieurs formes à cet égard :
- L’abolition de la propriété privée par Platon dans la République est une
injustice à l’égard de la personne (§ 46).
- Le droit romain pose une détermination immorale quand il considère que
les enfants sont une chose pour leur père. La relation familiale d’amour mutuel
est incompatible avec cette possession juridique des enfants (§ 43 R). En fait,
les enfants romains sont comme des esclaves (§ 175), ce qui est pour Hegel
l’« une des institutions les plus dégradantes de cette législation » et le signe
certain que les Romains en sont restés au « formalisme juridique », la civilisation
romaine étant caractérisée par le règne de l’entendement et de son uniformité.
- L’esclavage n’a pas de fondement juridique. Sans entrer dans le problème
du travail (qui est l’élément essentiel dans sa corrélation avec les besoins de la
société civile bourgeoise), on peut dire seulement ici que l’esclave, à la différence du serviteur (Knecht) du fameux texte baptisé par Kojève Dialectique du
maître et de l’esclave, est considéré comme propriété de celui qui l’a acheté ou
pris en possession. Le maître possède l’esclave en tant qu’existence immédiate ;
toutes les justifications invoquées en faveur de l’esclavage réduisent l’être
humain à l’état d’être naturel, ce qui est contradictoire avec le concept d’être
humain. En fait, la thèse selon laquelle l’être humain est libre par nature est
également fausse, car la liberté relève du travail d’autolibération de l’esprit,
mais elle a cet avantage de partir du juste point de vue qui est « le concept de
la liberté en tant que point de départ absolu » (§ 57 R). La thèse intéressante
de Hegel est que, non seulement on n’a pas le droit de posséder quelqu’un
comme esclave, mais on n’a pas le droit de se constituer librement comme
esclave car
« l’acte par lequel je prends possession de ma personnalité et de mon essence substantielle, me constitue comme être religieux, moral, juridiquement responsable, et
retire précisément ces déterminations à l’extériorité » (§ 66 R).
La contingence est inscrite dans la propriété en tant qu’elle est le premier
élément de la sphère du droit, et cette contingence — que Hegel impute à la
nature — persistera jusqu’au bout, car l’Idée de l’État, qui est le divin réalisé,
ne réduit pas l’élément empirique de la diversité des États et de la contingence
irréductible de leurs rapports entre eux. On voit ainsi se préciser la différence
entre un idéalisme constructiviste comme celui de Fichte et un idéalisme qui
intègre l’empiricité dans la spéculation comme celui de Hegel, pour lequel
l’Esprit objectif n’existe que dans l’habitude de la réalité morale, c’est-à-dire
comme une seconde nature (§ 151), ce qui signifie qu’il n’est pas absolu. Ce
n’est pas dans le champ politique que l’Esprit peut se réaliser absolument, mais
dans l’art, dans la religion et dans la philosophie où il est absolument libre.
II. La famille, la société civile et l’état
Le second niveau anthropologique où s’accomplit la propriété est celui de la
famille. Hegel accorde à celle-ci une très grande importance, car elle est le
premier facteur de la Sittlichkeit, ou réalité morale, le second étant la société
civile bourgeoise et le troisième l’État. La famille est la racine de l’État, dit
Hegel, et elle a sa vérité dans l’État. En fait, la famille est la première racine
de l’État, et, « Pour la famille, la corporation constitue la seconde racine de
l’État » (§ 255). Car la famille est la racine naturelle de l’État, alors que la
corporation est la racine morale de l’État. La corporation est une famille professionnelle dans la société civile et elle repose, comme la famille naturelle,
sur le sentiment de l’honneur. Le citoyen est fier d’appartenir à l’État comme
le membre d’une famille d’appartenir à sa famille, et comme le membre d’un
corps de métier d’appartenir à cette corporation. La vie sociale et politique
repose sur la fierté de soi-même, qui est le sens fort de Selbsbewußtsein. Inversement, celui qui n’a pas cette fierté est l’asocial, le membre de la populace;
il est dans la misère, qui ajoute à la pauvreté le sentiment de l’indignité morale
et le vice — ce que Hegel nomme populace (Pöbel).
La famille, comme la corporation, a un patrimoine (Vermögen). Elle se réalise
par le moyen du mariage dans l’existence extérieure, la propriété et le bien de
la famille (§ 160). Le mariage n’est pas essentiellement propriété réciproque
du corps de l’autre. Il est l’« engagement des personnes en vue de constituer
une seule personne » (§ 162). Le mariage s’élève donc au-dessus de la satisfaction naturelle de la sexualité et de la contingence des passions et de la
préférence temporaire. La réalité morale de la famille est dans le fait d’être une
unique personne. En tant que « personne universelle et durable » (§ 170), elle
a besoin d’un patrimoine, autrement dit d’une propriété stable. Par la famille,
la propriété devient morale; en effet, l’acquisition de la propriété n’est plus la
satisfaction de l’égoïsme, le désir arbitraire, mais la responsabilité du chef de
famille à l’égard de ceux qui dépendent de lui et pour satisfaire leurs besoins
(§ 171). Il est légitime que le patrimoine soit l’objet de l’héritage des enfants
quand les parents sont morts et qu’ils sont eux-mêmes devenus des personnalités
libres. Le droit romain était, là encore, injuste quand il permettait au père de
famille de léguer le patrimoine à qui bon lui semblait par testament ; car c’était
livrer le bien commun familial à l’arbitraire de sa volonté individuelle (§ 180 R).
Il ne suffit pas d’être membre d’une famille pour être citoyen; de même, il
ne suffit pas d’être bourgeois. Le manuscrit Wannenmann — le plus intéressant
des cahiers de notes d’élève, correspondant au cours de Heidelberg de 1817-1818 — dit fort bien : « Hier sind die Bürger Bourgeois, nicht Citoyens ». Hegel
emploie les mots français car l’allemand ne distingue pas le bourgeois et le
citoyen. Or la société civile bourgeoise, bürgerliche Gesellschaft, est le « système de la réalité morale perdue en ses extrêmes » (§ 184), en ce sens que la
particularité y règne en maîtresse, c’est-à-dire que l’intérêt général est oublié,
et que les contradictions entre individus offrent le spectacle aussi bien de la
débauche que de la misère et de la corruption physique et morale qui leur est
commune » (§ 185). On pourrait croire que c’est donc un moment purement
négatif de la Sittlichkeit. Or il n’en est rien, car il n’y a pas d’État sans société
civile ; ce qui est négatif sans négativité, c’est la société civile sans État, autonomisée indûment en quelque sorte. La destination de la particularité développée
est de passer dans l’universalité qui lui donne son droit et son effectivité (§ 186).
Les « bourgeois » n’ont conscience que de leur intérêt privé, mais ils contribuent
à l’universalité sans le vouloir. Inversement, l’État maintient en lui la société
civile, et le cahier Homeyer (1819-1820) précise : « Jamais de situation pire
que quand l’État, le gouvernement ont voulu pourvoir au bien-être de l’individu
singulier et ne lui ont pas laissé ce soin » (§ 92).
C’est dans la société civile bourgeoise que se réalise l’essence du travail.
Hegel s’insurge contre toutes les descriptions idylliques de la simplicité naturelle
et originelle des mÅ“urs vers laquelle on devrait tendre. Car cette simplicité est
en réalité, d’une part la passivité sans souci de soi, sans réflexion, et d’autre
part l’état de grossièreté dans le savoir et dans le vouloir, autrement dit l’Esprit
enfoui dans l’immédiateté. Et il soutient que le but de la raison est de supprimer
cette simplicité par le travail. C’est le travail qui permet à l’humanité de passer
de l’immédiateté naturelle à la « forme de l’universalité et de l’intelligibilité »
(§ 187). L’esprit doit se retrouver et être chez lui dans l’extériorité, sous la
condition que l’extériorité soit marquée de son sceau et produite par lui. C’est
là la tâche de l’éducation (Bildung) dont « la destination absolue est la libération
et le travail de la libération suprême ». L’éducation transforme l’immédiateté
naturelle de l’homme en la substantialité de la réalité morale. Ceci est un rude
travail, car il s’agit de libérer l’homme de ses comportements subjectifs, de ses
désirs immédiats, de ses sentiments inutiles et de ses préférences artibraires.
Le Hegel de 1820 n’est pas différent de celui de 1807, qui montrait dans le
travail comme élaboration et transformation du monde de l’extériorité le moyen
de la libération de la conscience dominée par rapport à son Maître isolé dans
son oisiveté. Le travail — toujours pris au sens de l’activité productrice, et non
au sens de son résultat — apparaît cependant, non plus seulement comme porteur
de la libération de l’esprit, mais comme différencié en fonction des besoins à
satisfaire. Hegel consacre un petit paragraphe (§ 198) à la division du travail
comme processus d’abstraction qui permet un accroissement de l’habileté personnelle du producteur, et comme un lien social plus grand dans le travail. La
propriété du travail est une propriété personnelle. Là où Locke écrivait, dans le
second
Traité du gouvernement, que tout homme a la propriété de sa propre
personne, du travail de son corps et de l’ouvrage de ses mains, et que tout ce
que l’ouvrier ajoute à la chose naturelle en la façonnant lui appartient
[5], Hegel
dira que je ne suis pas propriétaire de ma personne dans la mesure où je ne la
possède pas comme on peut posséder un bien, mais que je suis propriétaire de
mon travail (§ 67) dans la mesure où je puis extérioriser cette force d’activité,
mes dons particuliers, corporels et spirituels, et les louer à un autre (c’est le
contrat salarial). Toutefois, je ne puis céder ma force de travail à un autre que
d’une façon limitée dans le temps ; si j’aliénais à autrui la totalité de mon temps
de travail et la totalité de ma production, je perdrais la propriété de mon activité
et de ma réalité effective et universelle. Le cas est extrême dans l’
Å“uvre d’art,
qui est une chose extérieure, et appartient à celui qui l’a acquise; mais le talent
de l’artiste reste en la possession de celui-ci (§ 68).
La société civile apporte ce que Hegel nomme l’
interdépendance polyvalente
de tous (§ 199
die allseitige Verschlingung der Abhängigkeit aller). C’est là un
mouvement dialectique vers l’universel. Il se traduit par la constitution d’un
patrimoine universel subsistant. La participation de chacun à ce patrimoine est
marquée d’arbitraire et de contingence du fait de la différence des situations et
des habiletés de chacun (§ 200). La société civile est marquée par cette inégalité
et cette injustice, que l’État ne peut corriger entièrement. Hegel fait un sort
particulier à la position sociale des agriculteurs, position sociale substantielle qui
dépend à la fois de la nature et du travail. Elle implique la propriété privée du sol
et la structure familiale de la possession (§ 203). De même, dans l’État et son
gouvernement, la position des propriétaires fonciers (§ 305-307). À la différence
du prince, ils sont attachés au sol, et c’est en tant que propriétaires qu’ils ont une
participation au pouvoir législatif; ils représentent ou expriment la « réalité
morale naturelle qui a pour base la vie de famille » et qui partage avec le prince
la détermination naturelle de la naissance. Les propriétaires fonciers forment un
corps socio-politique « dans la mesure où son patrimoine est établi comme indépendant aussi bien du patrimoine de l’État que de l’insécurité du profit, de l’appât
du gain et la mutabilité de la possession ». Ces propriétaires ne peuvent vendre
leur bien, qui devient un héritage inaliénable — ce qui ne pouvait être le cas en
droit abstrait, mais répond à la nécessité supérieure de l’État. En fait ce sont les
seuls citoyens définis par leur propriété. La stabilité de l’État rend nécessaire
cette catégorie socio-politique. Car autrement, aucune des fonctions de l’État ne
peut être une propriété. « Les fonctions et pouvoirs de l’État ne peuvent pas être
propriété privée » (§ 277). Le prince est nécessaire à l’État, mais c’est en tant que
la souveraineté de l’État a besoin d’un sujet, d’une personne et de décision
(§ 279) et que ceci ne peut être assumé que par un individu, le monarque, qui est
l’État comme individu
[6]. « La personnalité de l’État n’a de réalité effective que
comme une personne, le monarque » (§ 279 R). Le prince l’est par sa naissance,
selon la règle de la succession héréditaire par primogéniture, ce qui préserve
l’État des risques de dissolution liés à des choix empiriques. L’accession au trône
est une transmutation immédiate de l’existence naturelle singulière par la majesté
souveraine de l’État. Le prince n’a donc aucune propriété de l’État ni de son
patrimoine. Son corps propre n’est que le support de sa fonction qui est d’exprimer l’unité de l’État; il est l’âme du corps politique.
III. La nature du corps et ses différents niveaux
Il faut donner quelques rapides indications sur la façon dont Hegel comprend
le corps pour pouvoir saisir le sens de la propriété du corps dans l’État, chez
le prince comme chez le citoyen.
Tout d’abord, le corps est désigné par deux mots différents : Körper, le corps
en général, corps chimique, corps organique, corps social, et Leib, qui désigne
la chair, Leiblichkeit la corporéité. C’est le premier terme qui nous intéresse.
Hegel l’utilise dans la Naturphilosophie pour déterminer le processus chimique,
les corps astraux et autres. Le corps matériel se caractérise par son poids ; c’est
le poids qui est sa substantialité, de la même façon que la liberté est la sub-stantialité de la volonté (PPD § 7). Nous laisserons ceci de côté. En revanche,
les premiers paragraphes de la Philosophie de l’esprit de l’Encyclopédie de
1817, ou Encyclopédie de Heidelberg, seule parue avant les Principes de la
philosophie du droit, montrent une intéressante dialectique de l’âme et du corps.
Sur l’âme, Hegel suit Aristote et la considère comme principe de vie, mais aussi
comme l’esprit qui s’éveille face au sommeil de la nature. Il n’y a pas d’âme
du monde, ou âme universelle, car la substance universelle de l’âme « n’a de
vérité effective que comme singularité » (§ 310 R).
La première forme de l’âme est encore identique à la corporéité ; c’est la
sensation (§ 319). Puis l’âme se fait sujet et est alors pressentiment de l’espritnature, sphère du rêve en général. Le moment négatif est celui de l’opposition
entre la réalité effective de l’âme et celle du corps, qui s’affrontent et passent
l’une dans l’autre. L’âme est alors considérée comme une chose. Kant a libéré
la métaphysique de cette objectivation de l’âme. C’est cette libération qui permet
à l’âme de poser son identité avec sa corporéité (§ 325). Le corps devient ainsi
l’extériorité de l’âme; il la représente et en est le signe. Hegel met en évidence
la dimension symbolique du corps, mais c’est pour aussitôt affirmer que « la
corporéité, qui n’est tout d’abord rien d’autre que la force de l’immédiateté, ne
peut, pour cette raison, opposer la moindre résistance à l’insertion formatrice
de l’esprit en elle » (§ 328). Dès lors, l’âme cède la place à l’esprit en tant qu’il
est l’âme universelle; et l’esprit perd la signification première d’âme pour
devenir un Moi. En 1827-1830, Hegel préfère dire : c’est la conscience.
On voit que Hegel n’accorde pas beaucoup au concept d’âme alors qu’il
développe une forte analyse de la conscience. Cependant la réflexion sur le
corps organique est précise. « Dans le corps animal, l’extériorité réciproque se
montre en son entière non-vérité »
[7]. L’âme animale n’est pas encore « pour
l’âme », c’est-à-dire qu’elle n’est pas encore l’âme pour elle-même, à savoir
l’âme réfléchie. Elle ne saisit donc pas la corporéité comme son extériorité
propre. Mais, pour comprendre les usages du corps dans
Philosophie du droit, il
est essentiel de le comprendre comme corps vivant, autrement dit comme organisme. C’est à cette tâche que sont consacrées les pages les plus fortes de la
Doctrine du concept dans la
Logique (troisième volume paru en 1816). La corporéité de l’âme se syllogise avec l’objectivité extérieure, et cela donne le vivant.
Quel est donc ce syllogisme, ou raisonnement, ou articulation rationnelle ternaire ? En fait le vivant est un individu singulier et unique, et en même temps il
est un ensemble de parties. D’où la notion fondamentale d’organisme. Le concept
est présent dans le vivant comme sa finalité immanente. L’extériorité ou la
corporéité de ce vivant est
organisme. Qu’est-ce à dire ? Le concept d’organisme
désigne cette extériorité corporelle comme une multiplicité « non de parties, mais
de membres qui ne subsistent comme tels que dans l’individualité ». L’individu
vivant s’affirme donc dans la triade ou syllogisme : âme-corps-objectivité extérieure. Et cette objectivité est organique en tant que les membres sont solidaires
entre eux et solidaires de l’individualité vivante même. Pour qu’il y ait un vivant,
il faut qu’il y ait un principe de vie (l’âme), un corps animé par ce principe, et
une extériorité objective organique. Telle est l’Idée du corps organique, au niveau
suprême qui est celui de la pensée pure et des Idées en leur autosuffisance.
Enfin le corps est pensé à un niveau symbolique, car l’organisme n’a pas
seulement une signification biologique. Et c’est pourquoi l’État hégélien est un
organisme.
IV. Y a-t-il une propriété du corps propre ?
L’homme en tant que personne est un sujet vivant. « Je suis un Moi vivant
dans ce corps organique, qui est mon existence non partagée et universelle selon
son contenu » (§ 47). Le caractère limité de la théorie hégélienne de l’âme se
dénote dans le fait que les Principes de la philosophie du droit n’y recourent
pas (du moins pas autrement qu’en un sens symbolique au sens ou la logique
est l’âme du système). Le concept de Moi vivant ne renvoie pas à la sphère
juridique à laquelle réfère la notion de personne. Le propre du corps organique
est d’être une individualité, car pour Hegel l’individualité est la caractéristique
de toute réalité biologique. Dans l’Encyclopédie de 1817, l’individualité caractérise l’âme en tant qu’elle se différencie en elle-même. Ici, c’est le Moi vivant
qui investit le corps. Mais Hegel donne aussitôt la précision qui insère l’individualité organique dans la sphère du droit abstrait : « Mais, en tant que personne, c’est seulement pour autant qu’ils sont ma volonté que je possède en
même temps ma vie et mon corps, comme les autres choses ». C’est donc un
acte d’appropriation par lequel ma volonté constitue mon corps comme mien
et ma vie comme mienne. Le syllogisme du corps dans la Philosophie du droit
est donc le suivant : volonté, corps, vie. À partir du moment où la volonté
intervient, je fais deux avec mon corps ; j’ai un corps organique, qui est l’aspect
extérieur par lequel j’existe.
La question de la propriété du corps semble donc résolue ainsi : « J’ai ces
membres, j’ai la vie, seulement pour autant que je le veux; l’animal ne peut
pas se mutiler, ou se tuer lui-même, mais l’homme le peut ». La propriété du
corps est ce qui permet de comprendre le suicide. L’homme s’élève donc, par
la volonté libre, au-dessus du règne des animaux spirituels et de la vie biologique. La dialectique du maître et du serviteur insistait sur la supériorité de la
conscience qui met sa vie en jeu et s’expose au combat. C’est le sacrifice. Il
n’y a aucun doute sur le fait que Hegel mette l’esprit et la volonté libre au-dessus
de toute réalité naturelle et biologique. La question est de savoir s’il comprend
correctement l’appropriation du corps par le sujet.
Dans la discussion rapide que Hegel fait au sujet de la peine de mort (§ 100),
il réfute l’argument de ceux qui prétendent qu’on n’a pas le droit d’attenter à
la vie d’un homme. En réalité, selon Hegel, le corps du citoyen est à la disposition de l’État. L’État est seul à pouvoir demander au citoyen le sacrifice de
sa vie. Il discute la thèse de Beccaria à propos de la peine de mort. Pour Hegel,
le crime doit être châtié pour que règne la justice. Pour Beccaria, le contrat
social n’engage pas les individus à se laisser tuer. Hegel rétorque :
- l’État n’est pas un contrat; c’est une Idée, une totalité supérieure ;
- le but de l’État n’est pas la protection et la sécurité de la vie des individus,
ou du moins ce n’est pas là sa raison d’être;
- l’État est la réalité supérieure « qui a une prétention sur la vie et sur la
propriété de l’individu et en exige le sacrifice ». C’est ici que la citoyenneté
prend son sens ;
- enfin, la punition honore le malfaiteur, puisqu’elle le considère comme
être raisonnable.
Hegel n’a pas fait une déduction du corps subjectif analogue à celle de Fichte
dans son Système du droit naturel. Mais il consacre le § 57 à la prise de possession
du corps. Seule l’éducation permet à l’être humain de s’approprier son propre
corps et son propre esprit. Il faut que l’homme prenne conscience de lui-même
comme libre pour pouvoir prendre possession de soi et devenir propriétaire de
lui-même. Inversement, ceci l’expose à pouvoir être posé comme objet par
d’autres. Le dédoublement du corps apparaît donc comme le résultat de l’éducation. D’une part, je m’approprie mon corps subjectif; d’autre part, je pose du
même coup mon corps comme objet susceptible de recevoir la forme de la chose.
On voit qu’au niveau du droit abstrait, on ne peut pas se prononcer sur la
légitimité du suicide et de la propriété du corps. Mais on peut déjà mettre en
évidence le fait qu’en tant que Moi vivant dans un corps en tant qu’être libre,
je ne puis pas « devenir bête de trait ». La vie qui anime mon Moi est ce qui
fait que mon corps et mon âme ne sont pas séparés. La mort est cette séparation
de l’être libre et du corps de chair (Leib). La non-séparation de l’âme et du
corps est ce qui fait que toute violence exercée sur mon corps est une atteinte
à ma personne entière. A parte subjecti, je peux faire l’effort de volonté de me
retirer dans mon intériorité ; mais a parte rei, « pour l’autre, je suis dans mon
corps ». Le pouvoir exercé par un autre sur mon corps est un pouvoir exercé
sur Moi (§ 48). Cependant, une contrainte exercée sur mon corps par la violence
d’autrui n’est pas nécessairement contraignante pour Moi. Certes toute ma
personne est blessée par la violence subie. Mais « la volonté libre en et pour
soi ne peut pas être contrainte » dans la mesure où elle peut se retirer elle-même
de l’extériorité du corps. Hegel affirme donc que « ne peut être contraint à
quelque chose que celui qui veut se laisser contraindre » (§ 91). Ceci signifie
que l’homme est libre de préférer la mort à la contrainte.
Au niveau de l’État, le citoyen a une disposition d’esprit (Gesinnung) qui
l’incline à l’attachement à l’État. C’est en cela qu’il se différencie du bourgeois.
Il n’est pas facultatif d’être membre de l’État; c’est le devoir suprême des êtres
singuliers (§ 258). Avant même de définir la citoyenneté, Hegel souligne cette
organicité de l’État qui fait que, à la différence de la société civile, il n’est pas
une somme d’individus mais l’unité de ses membres. Le patriotisme désigne
pour Hegel l’attitude d’esprit politique, bien plus que l’héroïsme et la disposition
à des sacrifices extraordinaires.
L’État est un corps organique qui se différencie en différents pouvoirs avec
leurs activités et leurs domaines d’exercice. L’organisme de l’État est la constitution politique (§ 269). C’est dans cet organisme que se déploient le pouvoir
législatif, le pouvoir du gouvernement et le pouvoir du prince. Le corps de l’État
s’indique à deux niveaux : le premier est la solidarité des éléments différenciés,
à savoir les trois pouvoirs qui n’existent que par leurs relations réciproques ; le
second est la naturalité de l’existence des différentes positions sociales et de la
naissance du roi. Pour le prince, sa majesté est une détermination confiée à la
nature et soustraite à la volonté arbitraire. L’unité de l’État est ainsi préservée,
de sorte que le prince est le principe vital de l’État, ce qui assure son individualité
vivante, en somme son âme au sens hégélien du terme (§ 281). Le pouvoir de
l’État serait affaibli si le choix du monarque n’était pas un fait de nature mais
le compromis entre des factions. De la naturalité de l’existence du monarque
comme Moi vivant en un corps résulte le droit de grâce, autrement dit le droit
d’annuler un crime commis et reconnu, de faire que ce qui a eu lieu n’ait pas
eu lieu, et de sauver la vie d’un citoyen. De même que, dans les cas de nécessité
et par exemple dans la guerre, l’État peut demander au citoyen de sacrifier sa
vie, de même l’État, en la personne du prince, peut sauver la vie d’un condamné
à mort.
La corporéité organique de l’État se caractérise par l’assomption de la corporation à un niveau supérieur. En elle-même, la corporation est la famille
professionnelle, et à l’intérieur de la société civile, elle est un facteur de désorganisation, car elle permet le passage au politique, c’est-à-dire à l’État. Les
corporations ne sont pas supprimées dans l’État, mais elles sont transformées ;
car le corps de l’État n’est pas un agrégat de corps sociaux particuliers. Ainsi
« l’esprit de corporation [qui enfermé en lui-même donnerait le corporatisme
particulariste] qui naît de la légitimité des sphères particulières se transforme
en lui-même aussitôt dans l’esprit de l’État » (§ 289 R). La raison du patriotisme
des citoyens est qu’« ils reconnaissent l’État comme leur substance parce qu’il
maintient leurs sphères particulières, leur justification et leur autorité de même
que leur bien-être »
[8]. On ne peut cependant pas dire que le citoyen est propriété
de l’État. Il est
membre de l’État, et le prince est la tête du corps politique digne
du nom d’État.
Telle est donc la conception hégélienne de la propriété, du corps, et de la
propriété du corps à l’intérieur du corps organique de l’État. Mais nous voyons
bien, par l’analyse du prince comme du citoyen, que le corps se dédouble. Le
prince a un corps naturel, qui est son existence immédiate dans son absence de
justification rationnelle ; mais il a un corps spirituel ou corps politique qui est
la souveraineté et la majesté du monarque. De même le citoyen a un corps
vivant individuel qu’il ne détient pas comme la propriété d’une chose extérieure,
et il a un corps spirituel ou idéel, un corps politique par l’appartenance à l’État
et la fierté qu’il en retire. Mais on ne saurait confondre ces deux corps, car
l’Idée de l’État se donne à elle-même sa réalité effective, mais comme Idée.
Autrement dit, la thèse hégélienne de son Droit naturel ou science de l’État est
et reste entièrement idéaliste. Le corps spirituel du prince et du citoyen est la
présence de l’Idée dans les données empiriques ; il ne s’identifie pas à elles. La
disjonction entre l’Idée de l’État et la pluralité des États empiriques se marque
dans le fait que la plupart de ceux-ci n’ont rien à voir avec l’Idée hégélienne
de l’État. Il en est de même des deux corps du roi et du citoyen; leurs corps
empiriques restent irrémédiablement éloignés de leurs corps idéels.
[1]
Cf. Joachim RITTER,
Hegel et la Révolution française, suivi de
Personne et propriété selon
Hegel, Paris, Beauchesne, 1970, p. 65-87.
[2]
Trad. de Renaut, p. 131.
[3]
Alexis Philonenko traduit : « La
communauté sexuelle (
commercium sexuale) est l’usage réciproque qu’un homme peut faire des organes et des facultés sexuels d’une autre personne (
usus
membrorum et facultatum sexualium alterius)... »; Alain Renaut traduit : « La
communauté sexuelle
(
commercium sexuale) est l’utilisation réciproque qu’un être humain fait des organes et des facultés
sexuels d’un autre être humain... ». En réalité, il faut traduire
commercium sexuale par « relation
sexuelle ». Le texte de Kant est : «
Geschlechtsgemeinschaft (
commercium sexuale) ist der wechselseitige Gebrauch, den ein Mensh von eines anderen Geschlechtsorganen und Vermögen macht
(usus membrorum et facultatum sexualium alterius)... » (AB 106). Il n’y a rien de plus dans la
Geschlechtsgemeinschaft que la relation sexuelle, qui peut être soit naturelle, soit contre nature,
soit éphémère soit durable, etc.
[4]
Trad. de Renaut, GF, p. 77-78.
[5]
Trad. de Bernard Gilson, p. 153.
[6]
Cf. Bernard BOURGEOIS,
Études hégéliennes, Paris, PUF, 1992, p. 207-238 (« Le prince hégélien »).
[7]
Addition au § 381 de l’
Encyclopédie de 1830, trad. de Bourgeois, p. 386.
[8]
Ibid., trad. de Vieillard-Baron, Paris, GF, p. 348.