2001
Revue de Métaphysique et de Morale
L’équité du grammairien humaniste
Fosca Mariani zini
[*]
Université de Lille 3
L’article se propose de montrer que le principe d’équité, formulé dans
le cadre de l’hermeneutica generalis du XVIIe et du XVIIIe siècle, a été anticipé par la
pratique philologique des humanistes italiens du XVe siècle, et notamment par les stratégies élaborées pour combattre le mauvais interprète, le « calomniateur ». Toutefois on
met en avant les différences théoriques majeures entre l’humanisme et l’hermeneutica
generalis, entre une perspective historique et grammaticale, soulignant le caractère
individuel de tout acte de parole, et une perspective logique, fondée sur la conviction
du caractère universel de la raison.
In this paper I would like to argue that the aequitas hermeneutica arises
from the humanist italian philology and from the strategies it adopts in order to counter
the misunderstanding of the malicious reader, namely the « slander ». I hope to point
out the philosophical gap between the humanist perspective and the hermeneutica generalis perspective, between a historical and individual concern and a logical theory, based
on belief in the universal feature of reason.
1. L’INTERPRÉTATION COMME ART RATIONNEL
L’herméneutique logique
Pour G.F. Meier la hermeneutische Billigkeit, l’aequitas hermeneutica, est un
critère devant orienter toute saisie du discours d’autrui. De même que pour
l’interprétation des signes naturels, c’est-à-dire des choses créées par Dieu, il
faut faire l’hypothèse, en vertu du principe de raison suffisante et surtout du
principe du meilleur, de la plus grande perfection possible; de même, il faut
prêter aux discours écrits et oraux la plus grande cohérence, s’agissant des
signes institués expressément par les hommes pour se communiquer d’une
manière intelligible leurs pensées. Chez Meier le postulat que la raison est
partagée universellement conduit à la règle de l’équité se traduisant essentiellement par la reconnaissance anticipée du caractère sensé des énoncés d’autrui.
L’interprétation équitable réside toute dans cette anticipation et implique deux
présupposés majeurs : autrui, quand il parle (ou écrit), sait ce qu’il dit, et n’a
pas, a priori, d’intention trompeuse, ne ment pas systématiquement. L’équité
n’est donc pas une règle parmi d’autres, mais exprime la rationalité à l’Å“uvre
dans les procédés de la communication droite.
L’iniquitas interpretis est, au contraire, l’interprétation mauvaise présupposant
que l’auteur ne sait pas ce qu’il dit, ou qu’il parle sciemment autrement qu’il ne
pense : le discours d’autrui devient ainsi l’objet des lectures soupçonneuses, qui
ont la « malice » pour guide. La lutte contre les mauvais interprètes est une
défense, sur le plan de la connaissance, de la vérité contre la fausseté et une bataille
contre la méchanceté, sur le plan moral. L’iniquitas interpretis met d’ailleurs en
péril la vie en commun : si l’on présuppose que tout le monde ment ou ne sait pas
ce qu’il dit, tout échange devient inintelligible. On ne peut plus distinguer le vrai
du faux, cette distinction devenant elle-même dépourvue de sens.
Or, lorsque Meier formule clairement le principe d’équité, il s’inscrit dans le
sillage de l’
hermemeutica generalis du XVII
e siècle
[1], dont le trait saillant réside
dans la conviction que l’
interprétation est un art rationnel, pouvant s’appliquer
à toute sorte de discours écrit ou oral, quelle que soit sa nature
[2]. L’interprétation
doit donc suivre une méthode, dont le modèle est fourni par la logique : l’herméneutique est même considérée comme une partie de la logique
[3]. Mais tandis que
la logique proprement dite s’occupe des règles mettant en forme une argumentation vraie à partir de
nos pensées, l’herméneutique recherche le sens du discours,
écrit ou oral, d’
autrui :
Logica habet ordinem ad nos ipsos, hermeneutica ad alios,
comme le souligne Clauberg
[4]. Ainsi l’herméneutique tient-elle compte de l’
écart
constitutif entre la conscience de soi et la compréhension d’autrui : c’est là sa
spécificité. À la différence de ce qui se passe avec nos
cogitationes, qui peuvent
se présenter à nous avec évidence, nous n’avons pas une perception claire et
distincte du
sermo internus d’autrui, mais nous n’avons accès qu’à son
sermo
externus. Le caractère conventionnel de la langue interdit de concevoir le rapport
du discours intérieur et du discours extérieur sous la forme de la pleine transparence ou immédiateté, si bien que le
sermo externus cogitationibus est interpres
[5].
La difficulté de l’herméneutique réside somme toute dans les dispositifs de
la communication : l’équité est alors le remède principal contre les distorsions
opérées à l’égard de l’intention de l’auteur que le mauvais interprète peut
accomplir, s’appuyant sur l’obscurité inhérente à la perception du discours
d’autrui. L’interprétation équitable cherche, avant tout, à restituer l’authenticité
d’un discours, avant de le juger : l’herméneutique peut être donc définie comme
la discipline qui enseigne à rechercher le sens vrai des lieux même très faux,
verum loci etiam falsissimi sensum inquirere doceat
[6]. Elle distingue en fait
entre la signification et la vérité du discours. Toutefois la tromperie n’est pas
présupposée, elle est reconnue là où l’anticipation bienveillante ne peut plus
être maintenue : « jusqu’à ce que le contraire devienne manifeste », comme le
souligne Meier
[7]. Ainsi le bon interprète cherche-t-il d’abord à rendre raison
des obscurités ou des contradictions du discours ou du texte d’autrui, tentant
de justifier et de légitimer, autant que possible, les choix de l’auteur : cette
attitude est le propre de la
benigna interpretatio invoquée par C. Thomasius
[8].
Mais l’interprétation équitable est aux prises avec un ennemi redoutable, le
« calomniateur », qui exploite aussi bien l’obscurité constitutive de la langue
comme institution conventionnelle que les difficultés propres à la communication pour détourner sciemment le discours d’autrui. La calomnie est une des
préoccupations majeures de l’
hermeneutica generalis car il s’agit de la procédure argumentative qui définit le mieux le mauvais interprète; en effet, elle
peut détruire la crédibilité d’autrui, et comme telle est employée dans toutes
sortes de querelles, notamment dans les controverses politiques et religieuses
[9].
Tandis que le mensonge est une falsification de son propre discours, et par là
la trahison de la confiance qu’autrui a mise en nous, la calomnie est la falsification du discours d’autrui, et en compromet la crédibilité. De plus, la calomnie
ne ment pas foncièrement, mais mélange savamment des éléments vrais et des
éléments faux, si bien qu’il est malaisé d’en dénoncer la fausseté.
Par conséquent, le bon interprète envisage des
remedia hermeneutica qui sont
autant de déclinaisons de l’équité, parmi lesquels la règle de la cohérence et la
ratio circumstantiarum. En présupposant que l’auteur sait ce qu’il dit et qu’il
ne veut pas tromper sciemment son lecteur ou auditeur, l’équité se traduit par
la supposition, au préalable et jusqu’à preuve du contraire, de la plus grande
cohérence dans le discours d’autrui
[10]. Ainsi, si par exemple le même terme est
utilisé dans deux acceptions différentes, voire contradictoires, on fera d’abord
l’hypothèse d’une différenciation due au contexte, ou bien d’une parenté profonde mais inapparente, ou bien encore on cherchera dans l’
Å“uvre de l’auteur
une explication interne de cette difficulté
[11]. La
ratio circumstantiarum est
l’étude approfondie du contexte dans lequel l’auteur a opéré, non pas pour en
faire un portrait psychologique, mais pour avoir plusieurs indices permettant de
reconstituer l’authentique intention de son discours
[12].
L’herméneutique philologique
Le danger de la calomnie pour la
recta ratio du discours d’autrui constitue
l’un des moments les plus originaux de l’humanisme philologique italien du
XV
e siècle
[13] : c’est là que pour la première fois s’impose l’exigence de restituer
l’authenticité du discours d’autrui, sous la forme spécifique des
Å“uvres du passé.
C’est la nécessité de fournir des textes fiables pour les nouveaux lieux d’enseignement humanistes ainsi que la conscience de la distance historique et linguistique de ces
œuvres qui conduisent les grammairiens italiens du XV
e siècle à
élaborer un art de l’interprétation qui puisse reconstruire les raisons d’un texte
avant de se poser la question de savoir si le texte dit vrai. La tentative de restituer
et de juger des textes écrits dans une langue dont on n’a plus la maîtrise fait de
l’interprétation non seulement l’art des difficultés de la communication mais
aussi de l’élaboration de la pensée dans la langue. À cet égard la situation
linguistique du XV
e siècle italien est un élément déterminant : les humanistes
sont diglossiques, leurs langues sont le vernaculaire (on devrait spécifier aussitôt
les vernaculaires) et le latin, mais le latin n’est ni la langue maternelle ni la
langue classique de l’empire de Rome. C’est la langue de culture, mais personne
ne sait plus comment la prononcer ! Le vernaculaire tente de sortir du milieu
familier et privé, en fondant un corps littéraire et cherchant à s’imposer comme
langue des
negotia. Mais les auteurs de référence, Dante, Boccace et Pétrarque
sont également des écrivains latins et choisissent l’une ou l’autre langue selon
le genre et le contenu de l’
œuvre
[14]. Les humanistes font l’expérience
qu’on
n’écrit pas et on ne pense pas de la même façon dans toutes les langues : si la
traduction est possible, elle doit suivre des règles et est autant un art de l’adaptation que de l’invention. Il s’ajoute à cette situation la redécouverte du grec et
des manuscrits grecs introduits en Italie par les émigrés byzantins : aussitôt les
humanistes prennent possession de cette troisième langue
[15].
Par conséquent, l’interprétation ne doit pas seulement assurer la bonne communication des discours d’autrui, mais aussi saisir la difficulté de la compréhension au niveau même de la mise en forme de la pensée dans une langue
déterminée. Pour les humanistes il n’y a pas une raison universelle qui limiterait
les difficultés de l’interprétation à la transmission des énoncés d’autrui, mais
des
Å“uvres individuelles écrites à un certain moment dans une certaine langue.
Ces
Å“uvres portent en elles une prétention à l’universalité, mais celle-ci n’est
pas donnée d’avance. On comprend alors pourquoi le modèle méthodique de
référence n’est pas la logique, mais la grammaire. L’art de l’interprétation ne
peut pas se fonder sur le postulat d’un langage conceptuel universel, mais sur
une compétence élargie de la langue et des langues, qui est nécessaire pour
savoir ce qu’on dit et pour comprendre ce qu’on lit. La grammaire humaniste
est la discipline de cette
peritia : elle sort du domaine étroit de la simple science
du système normatif de la langue pour devenir discipline de l’histoire de la
langue et de la critique textuelle. Elle est ainsi, à la fois, une philologie et une
herméneutique. Mais c’est
ce lien à la philologie qui a été perdu par la suite,
et avec lui la tentative d’articuler le rapport constitutif de la langue et de la
pensée, sans rabattre l’une sur l’autre. La recherche des
remedia hermeneutica,
la lutte contre la calomnie et l’exigence d’une interprétation équitable, que les
humanistes préfèrent appeler
recta, prennent naissance dans cet art de l’interprétation grammaticale, qui a la philologie comme pivot
[16].
L’intérêt de s’arrêter sur certains aspects de cet humanisme philologique est
double. D’une part, on découvre une continuité entre l’interprétation philologique du XV
e siècle et l’
hermeneutica generalis du XVII
e siècle eu égard à l’exigence
de faire de l’interprétation un art rationnel et méthodique qui voit dans la
calomnie son danger et dans l’équité sa stratégie majeure. On pourrait reconstruire toutes les étapes de cette interprétation bienveillante, mais je me bornerai
au XV
e siècle italien parce qu’il est le lieu d’origine de cette approche et de la
philologie comme discipline
[17].
Mais la césure intervenue entre l’interprétation grammaticale et l’interprétation logique permet de poser un problème crucial pour l’herméneutique comme
discipline rationnelle et méthodique : celle-ci a-t-elle besoin d’une fondation,
comme la présuppostion de la raison universelle dans l’hermeneutica generalis,
ou bien doit-elle être rigoureusement historique et critique, comme dans la
philologie humaniste ? Si la première approche peut asseoir l’art de l’interprétation sur des principes préalables, et négliger par là la singularité des discours
et des Å“uvres, la seconde perspective, centrée sur les manifestations individuelles et historiques, ne risque-t-elle pas de déboucher sur une forme de relativisme
historique, voire de scepticisme ?
2. L’INTERPRÉTATION COMME ART GRAMMATICAL
L’émendation équitable
Les humanistes cherchent à restituer la vraie signification des Å“uvres du
passé, et envisagent dans ce but des principes méthodiques qui puissent protéger
les discours d’autrui de l’arrogance des mauvais interprètes, des calomniateurs.
La méthode est empruntée non pas à la logique mais à la grammaire philologique, car le premier acte interprétatif est de restituer l’authenticité des discours
d’autrui. Pour ce faire, la grammaire doit élargir sa peritia de la langue et des
langues : être à la fois discipline du système de la langue et science des transformations individuelles et historiques des langues. Comme le dit A. Politien,
le premier véritable philologue humaniste, la grammaire doit être mixte :
« Suit la grammaire qui est ou méthodique ou historique, ou bien mixte. Elle est
méthodique, en parlant et en écrivant, historique, en lisant et en interprétant. Le
jugement leur est commun » [18].
La grammaire ne se borne pas à l’enseignement des rudiments de la langue et
à la correction du discours, mais doit savoir juger la pertinence sémantique des
expressions, reconstruire l’histoire de la langue, saisir la cohérence des Å“uvres
et décider par là de leur valeur. Restituer la vraie signification est donc le
premier but du bon interprète, bien avant de juger si la signification est vraie.
Il faut savoir ce qu’on dit et comprendre ce qu’on lit : c’est pourquoi, avant
d’être philosophe, il faut être interprète; comme l’affirme Politien :
« Je me déclare interprète d’Aristote : il ne me revient pas de dire si je suis à la
hauteur, mais je me déclare assurément interprète, non pas philosophe [...] Les grammairiens doivent, en fait, expliquer et interpréter tout genre d’écrivain, les poètes, les
historiens, les philosophes, les médecins, les jurisconsultes » [19].
Dans cette perspective, L. Valla avait procédé auparavant à une critique grammaticale du langage philosophique scolastique, en mettant en relief que beaucoup de ses expressions ne voulaient rien dire. L’
imperitia de la langue, ici le
latin, est la cause de l’inanité de certains problèmes philosophiques
[20]. Pour les
philologues humanistes, la
peritia de la langue fait de l’art de l’interprétation
un véritable art critique, à savoir un art qui peut formuler des jugements de
valeur en connaissance de cause et sait mettre à l’épreuve ses propres arguments.
La
peritia de la langue fait du grammairien et de l’interprète le véritable spécialiste de l’obscurité de la langue, non seulement eu égard au dispositif de la
communication, ce qui reviendrait plus au rhétoricien, mais aussi à propos de
son lien constitutif à la pensée.
C’est donc à l’intérieur de la grammaire mixte que les humanistes envisagent
des remèdes contre les mauvais interprètes, les calomniateurs, et se donnent
l’équité pour règle
[21]. Tout d’abord, c’est dans la pratique de l’émendation que
l’interprétation bienveillante s’installe. Comment juger en effet de l’authenticité
d’un passage ou d’une
Å“uvre, quand les manuscrits sont corrompus, contradictoires, lacunaires ? Comment corriger le texte d’un auteur qui écrivit dans un
temps lointain et dans une langue déterminée ? Quel était son registre de langue ? Quelles innovations a-t-il introduites ? Comment reconstruire le plan
d’une
Å“uvre qui nous est parvenue en fragments épars ?
Le grammairien sait que les textes sur lesquels il travaille ont été sélectionnés,
recomposés et transformés par des voies complexes : la tradition équivaut à
l’histoire de sa transmission, laquelle est source d’erreurs involontaires (
lapsus
calami ou ignorance des copistes, par exemple), mais aussi de véritables interpolations et de faux fabriqués de toutes pièces
[22]. L’art de l’interprétation doit
être à même de reconstruire la logique des erreurs : les dispositifs majeurs
qui amènent à la falsification involontaire ou volontaire sont alors repérés et
classés
[23]. Il faut donc suivre à la trace les passages douteux :
« en examinant les exemplaires mensongers et obsolètes, tantôt en reconnaissant,
tantôt en restituant la lettre » [24].
L’équité oriente la démarche de la correction car le philologue ne censure pas
rapidement les leçons qui semblent fausses, mais les garde le plus longtemps
possible. Car une leçon fausse témoigne, de toute façon, d’un moment déterminé
de l’histoire de la transmission : si elle ne restitue pas la véritable signification
d’un texte, elle nous apprend la manière dont il a été lu et compris. L’art de
l’interprétation doit s’accompagner de l’histoire de la tradition textuelle. Un des
procédés les plus novateurs de la philologie de Politien est l’adoption d’une approche généalogique : les témoignages sont classés selon leur ancienneté et degré de
filiation. Les « codices » les plus récents sont souvent des copies si bien qu’il les
considère comme moins fiables, mais ils ne sont pas éliminés pour autant. Une
leçon rare peut être un indice précieux pour résoudre une difficulté, ou constituer
même l’expression originale. L’équité consiste dans une forme d’équilibre et de
justesse : le recours au codex pervetustus est prioritaire mais ce n’est pas un critère
exclusif. Il faut avoir la souplesse de considérer si la leçon la plus ancienne n’est
en contradiction ni avec l’auctoritas, l’examen des témoignages, ni avec l’analogie, la conjecture pondérée. Comme l’écrit Politien :
« Je me tourne vers les exemplaires anciens, surtout s’ils ne s’opposent ni à l’autorité
des grammairiens ni à l’analogie » [25].
On pourrait dire que la démarche même de l’
emendatio est équitable, car elle
repose sur la présupposition du caractère sensé de la leçon transmise, jusqu’à
preuve du contraire. Tout se passe comme si l’on cherchait d’abord toutes les
raisons possibles pour la justifier, ou pour la corriger le moins possible. On ne
condamne pas sans avoir laissé à l’accusé la possibilité de se défendre. Par
conséquent, le conflit entre les deux critères principaux de la correction, suivant
le témoignage ou suivant la conjecture (
emendatio ope codicum et
emendatio
ingenii) n’en est pas un, la conjecture étant un jugement pondéré qui prend en
compte les témoignages transmis. Là où il y a conjecture, il s’agit de l’intuition
d’une falsification volontaire ou involontaire que l’on peut rétablir. C’est ainsi
que Politien procède dans la conjecture opérée sur le terme
Stratocles, qu’il
trouve dans la tradition manuscrite du
De Officis de Cicéron : le philologue
trouve également dans un manuscrit
Stercocles au lieu de la leçon plus répandue,
Stratocles :
Stercocles peut être facilement la corruption de
Stercodes, mais
justement l’examen de cette leçon rare lui donne l’intuition de la difficulté qui
lui fournira, en même temps, la solution : la vraie leçon est
noster Cocles, qui
a été corrompu en
Stercocles
[26]. L’équité se traduit dans
l’intelligence du sens
vrai des lieux très faux : ceux-ci portent en eux la logique d’une falsification
qui peut être reconstruite et explicitée dans sa vérité.
Le jugement de corruption est un indice d’
iniquitas hermeneutica : il peut
s’agir d’un passage mais aussi d’une
Å“uvre que l’on considère hâtivement
comme un moment de décadence. Le bon interprète doit examiner avec plus
d’équité,
rectius inspicere, car « il ne faut pas dire que ce qui est différent est,
pour cela même, mauvais » (
Neque autem statim deterius dixerimus quod diversum sit
[27] ). Le jugement du grammairien est équitable par définition. La correction est un exercice d’équilibre et de pondération :
« Nous estimons qu’il ne faut pas tant accumuler et énumérer les témoignages des
Anciens que les pondérer » [28].
La cohérence et la ratio circumstantiarum
Comprendre les raisons d’un discours ou d’un texte va de pair avec une
attitude d’équité et de bienveillance, qui se traduit par l’hypothèse de la plus
grande cohérence d’une Å“uvre, jusqu’à preuve du contraire. C’est une règle
majeure pour le grammairien qui doit foncièrement supposer la cohérence d’un
texte qui lui parvient le plus souvent par fragments. La peritia des langues est
alors l’un des critères majeurs : elle peut souligner l’incohérence d’un texte et
aboutir même à la découverte d’un faux, ou nuancer une accusation et défendre
une hypothèse surprenante, mais qui se révélera exacte.
Un exemple significatif de la première possibilité est fourni par l’analyse
linguistique du latin de la
Donation de Constantin, le document qui est censé
donner l’Empire romain de Constantin à l’Église de Sylvestre, dont Lorenzo
Valla démontre la fausseté
[29]. Valla met en avant que la langue de la
Donation
prouve qu’elle n’a pas été rédigée au temps de Constantin : les anachronismes,
les erreurs sémantiques et syntaxiques et le style prouvent que le latin employé
est celui d’un clerc ignare qui déroule ses propos
sermonibus imperitis
[30].
En revanche c’est en soulignant les différences de conception et non seulement
d’expression des langues grecque et latine que Politien cherche à défendre Cicéron de la double accusation de ne connaître ni le grec ni la philosophie pour avoir
adopté la graphie
endéléchie au lieu du terme aristotélicien
entéléchie. Politien
soutient que les deux langues n’ont pas les mêmes modalités de réflexion et que
la langue grecque ne fait pas assez de distinctions, si bien que les concepts se
recouvrent. Il ne s’agit pas là seulement d’une manière de parler, mais aussi d’une
manière de penser : le latin est plus précis. Par conséquent, si Cicéron a pris un
terme pour un autre, c’est parce que la langue grecque n’a pas la même précision
sémantique que le latin, et tend à ne pas opérer de distinctions suffisantes
[31]. Mais
Politien va plus loin et fait l’hypothèse, aujourd’hui acceptée, d’un « Aristote
perdu », qui aurait partagé davantage la conception de l’âme de son maître Platon : Cicéron pourrait avoir vu des manuscrits ou des copies d’Aristote inconnus
en Occident. Politien défend de la sorte Cicéron et accuse les philosophes de ne
pas savoir ce qu’ils disent car ils ne se préoccupent pas de prouver l’authenticité
ou la corruption de leurs textes de référence
[32].
De plus, quand Aristote semble utiliser le même terme, l’universel, en deux
endroits d’une manière contradictoire, Politien cherche d’abord à résoudre leur
apparente discordance : l’objet de controverse est ici le statut de l’universel dans
le procès de la connaissance
[33]. Politien pointe la difficulté :
« Ce qu’il (Aristote) dit là (c’est-à-dire dans la Physique) semble donc s’opposer à
ce qu’il avait écrit dans le premier des Seconds (Analytiques). En effet, il disait là
qu’étaient plus connaissables pour nos sens les choses qui étaient singulières, mais
plus connaissable par nature ce qui était universel. Maintenant, à l’opposé, il dit qu’il
convient de partir des choses qui sont plus connaissables pour nous, mais que les
choses universelles sont plus connaissables que les singulières et que toutes les autres
le sont après, suivant la même manière de procéder » [34].
Pour résoudre cette difficulté, Politien commence par accorder le plus de
cohérence possible aux intentions d’Aristote. Le philologue remarque alors que
le contexte du discours n’est pas le même : dans les
Seconds Analytiques,
Aristote parle en dialecticien : l’universel signifie ici l’
intellectum des termes,
qui ne peut être l’objet d’aucune sensation : c’est un intelligible qui ne peut pas
tomber
sub oculos
[35]. La perspective de la
Physique est tout autre : ici l’universel
est ce qui est connu d’abord comme un tout indistinct et confus, de même qu’un
cheval que l’on saisit au préalable comme un tout, et dont on aperçoit seulement
dans un second moment les différentes parties du corps
[36].
La
ratio circumstantiarum est une déclinaison de l’attitude bienveillante de
l’interprète, à savoir l’étude des conditions historiques et linguistiques dans
lesquelles l’auteur a opéré
. Ici l’équité se conjugue étroitement avec le critère
de la plausibilité : le bon interprète doit fournir des jugements crédibles, choisir
telle ou telle solution au nom de la vraisemblance. La prise en compte des
conditions de l’élaboration du discours d’autrui conduit l’interprète à ne pas
reprocher à un auteur ce qu’il n’était pas censé savoir, et à vérifier la plausibilité
de certains propos. À cet égard le caractère non vraisemblable des intentions
prêtées à Constantin et à Sylvestre dans la
Donation de Constantin est un des
arguments principaux adoptés par L. Valla pour en démontrer la fausseté. Il est
impensable qu’un empereur romain ait pu renoncer à une partie de l’Empire
sans qu’il y ait trace des protestations de ses enfants, du Sénat, du peuple
[37].
Valla arrive même à reconstruire, d’une manière fictive, ce qu’auraient dû être
les propos des forces politiques en cause : il a étudié suffisamment le droit et
l’histoire romains pour avoir des attentes, et s’étonner de l’absence de certains
témoignages. Mais l’acceptation présumée de Sylvestre est également déconcertante et en désaccord avec le caractère, la fonction et les circonstances
historiques de sa papauté
[38]. En particulier, l’absence du document d’acceptation
enlève toute crédibilité à cet événement :
« Mais comment pouvez-vous dire croyable ce qui va contre toute attente ? Qu’il soit
fait mention de la donation dans votre document n’implique pas qu’elle ait été acceptée; en revanche, qu’il ne soit nulle part fait mention de l’acceptation signifie qu’il
n’y a pas eu donation » [39].
Mais c’est au nom de la ratio circumstantiarum que Valla lui-même écrivit une
Apologie à Eugène IV, pontife suprême, pour sa propre défense et contre ses
propres calomniateurs, où il se plaignit de l’accusation d’hérésie qui lui avait été
portée par ses ennemis, sans considérer les conditions et le niveau de ces propos.
Valla souligne, en fait, que ses calomniateurs n’ont pas pris en compte le fait que
ses Å“uvres se situent sur le plan philosophique et non pas théologique. Dès lors :
« Est-ce que le fait de réfuter ou de suivre des philosophes cache ou révèle l’hérétique ?
Si j’ai proposé une discussion de philosophie, n’est-il pas contre la règle de m’accuser
avec les armes de la théologie, et plutôt de biais que de face ? » [40]
Le niveau du discours est une circonstance décisive : on ne condamne pas des
propos philosophiques par des raisons théologiques, de même que l’on n’accuse
pas publiquement quelqu’un pour des propos tenus en privé. La confusion des
ordres du discours est une marque d’iniquitas, puisqu’elle ne donne pas à
l’accusé la possibilité de répondre sur le même plan que l’accusateur. Ce manque
d’équité est rappelé par Valla dans son Apologie :
« D’où vient cette nouveauté, cet exemple pernicieux pour les choses humaines, qui
consiste à éliminer la partie adverse dans les jugements ? Si l’on permet cela, tout
critère de jugement tombe » [41].
Le principe d’équité est donc fondamental pour le bon interprète.
Conclusion : herméneutique comme critique
Par cet examen rapide, nous pouvons suggérer une certaine continuité entre
l’herméneutique philologique et l’herméneutique logique : toutes deux visent à
faire de l’interprétation un art méthodique, cherchant à restituer l’authenticité
des discours d’autrui
[42]. L’équité n’est pas exempte de faiblesse : supposant la
cohérence d’un discours, elle risque de ne pas apercevoir, ou de ne pas accepter
les césures et les hésitations qui traversent tout discours. Mais sa bienveillance,
qui est une forme de radicalité, est le seul instrument pouvant contrer les
multiples possibilités de falsifier le sens du discours d’autrui. Toutefois, les
deux traditions herméneutiques ne situent pas la falsification sur le même plan :
tandis que la philologie la repère dans une pensée individuelle, élaborée à partir
d’une langue historiquement déterminée, l’
hermeneutica generalis la considère
comme installée dans le procès de communication et d’extériorisation de la
raison universelle. L’une semble destinée à sombrer dans un relativisme historique voisin du scepticisme, l’autre paraît reposer sur un présupposé qui amène
à négliger les singularités historiques.
On pourrait penser que l’absence d’un fondement logique ou ontologique a pu
contribuer à éloigner l’histoire de la philologie des études sur l’herméneutique.
Mais on pourrait également se référer à cette tradition négligée pour affirmer que
l’art de l’interprétation doit se passer de toute tentation de fondation, et être
attentif aux singularités historiques et aux transformations individuelles. L’issue
ne peut-elle être que sceptique ? Non pas. L’interprétation peut revendiquer son
caractère critique sans pour autant se borner à une attitude sceptique. Car la critique
est un aspect de l’art grammatical
[43], et s’apparente à la dialectique qui, comme
art de la réfutation, découvre les contradictions logiques, les anachronismes et les
incongruités des mauvais arguments
[44]. C’est par l’exercice critique de la réfutation
que la philologie, tout comme la dialectique, peut viser
via negativa une forme
de vérité.
L’art de l’interprétation n’a pas de fondation ultime, mais juge, en toute
équité, du bien-fondé des discours : il argumente et accepte de mettre à l’épreuve
ses conclusions, se concevant, de même que la philologie, comme un art conjectural. Comme le dit Politien, en revenant sur son rôle d’interprète :
« Cependant il est sûr que jamais je ne trompe quelqu’un sciemment, et il peut bien
m’arriver de dire une chose fausse, mais c’est sans qu’il y ait mensonge de ma part
[...] je désire que tout un chacun me réfute, et je suis prêt à en faire autant si l’on
vient à me reprendre » [45].
[*]
Je remercie chaleureusement Pierre Lardet pour ses conseils et suggestions.
[1]
Dont les penseurs principaux furent J.C. DANNHAUER,
Idea boni interpretis et malitiosi calumniatoris, Strasbourg, 1630; J. CLAUBERG,
Logica vetus et nova, Amsterdam, 1654, et C. THOMASIUS,
Introductio ad philosopham aulicam, Leipzig, 1688;
ibid.,
Ausuebung der Vernunftlehre, Halle,
1691.
[2]
Cf. sur ce sujet, H.E. HASSO JAEGER, « Studien zur Früehgeschichte der Hermeneutik »,
Archiv
für Begriffsgeschichte 18,1974; L. CATALDI MADONNA, « L’Ermeneutica generale di C. Thomasius »,
in G. PENZO et M. FARINA (eds.),
Schleiermacher fra teologia e filosofia, Brescia, p. 359-382;
W. ALEXANDER,
Hermeneutica generalis. Zur Konzeption und Entwicklung der allgemeinen Verstehenslehre im 17. und 18. Jahrhundert, Stuttgart, 1993; L. DANNEBERG, «
Probabilitas hermeneutica. Zu einem Aspekt der Interpretations-Methodologie in der ersten Hälfte des 18. Jh. »,
Aufklärung 8/2,1994, p. 27-48.
[3]
J.C. DANNHAUER,
Idea Boni,
op. cit., I, 3.
[4]
J. CLAUBERG,
Logica,
op. cit., XIX.
[6]
J.C. DANNHAUER,
Idea Boni,
op. cit., 2,8 et 9.
[7]
G.F. MEIER,
Versuch einer allgemeinen Auslegungskunst (1757), A. BÜHLER et L. CATALDI
MADONNA (eds.), Hambourg, 1996, § 39, p. 17-18.
[8]
C. THOMASIUS,
Introductio,
op. cit., chap. 13.
[9]
Cf. F. MARIANI ZINI, « De la Calomnie. Remarques sur Descartes entre Humanisme et Lumières »,
in E. FAYE (éd.),
Descartes et la Renaissance, Genève, 1999, p. 388-405.
[10]
J.C. DANNHAUER,
Idea Boni,
op. cit., I, 34.
[11]
Cf. J. CLAUBERG,
Logica,
op. cit., III, LXII et LXV; C. THOMASIUS,
Ausuebung,
op. cit.,
p. 189-191.
[12]
Cf. C. THOMASIUS,
Introductio,
op. cit., XIII, § 15; J. CLAUBERG,
Logica,
op. cit., III, IV.
[13]
La calomnie est le véritable philosophème de l’époque, comme nous avons tenté de le
suggérer dans : « Le Jugement suspendu : la calomnie à Florence »,
Traditio 53,1998, p. 231-249.
[14]
Cf. sur ce sujet, M. TAVONI,
Latino, grammatica, volgare : storia di una questione umanistica,
Padoue, 1984.
[15]
Cf. N. WILSON,
From Byzantium to Italy, Oxford, 1992.
[16]
Cf. sur la philologie comme nouveauté humaniste, A. GRAFTON,
J. Scaliger. A Study in the
History of Classical Scholarship, Oxford, 1983-1993,2 vol.;
ibid.,
Defenders of the Text, Cambridge
(Mass.)/Londres, 1991.
[17]
Je ne me référerais qu’à deux auteurs, L. Valla et A. Politien, car ils sont les deux véritables
philologues du XV
e siècle. De plus, leur pratique philologique s’est accompagnée explicitement
d’une réflexion sur la langue et sur l’argumentation philosophique.
[18]
A. POLITIEN,
Panepistemon, Opera Omnia, Venise, 1498, p. 471. La référence à la double
nature de la grammaire est QUINTILIEN,
Inst. or., I, 9,1.
[19]
A. POLITIEN,
Lamia,
Opera Omnia : « Ego me Aristotelis profiteor interpretem : quam idoneum, non attinet dicere ; sed certe interpretem profiteor, philosophum non profiteor [...] Grammaticorum enim sunt haec partes, ut omne scriptorum genus, poetas, historicos, oratores, philosophos,
medicos, iureconsultos excutiant atque enarrent. »
[20]
Cf. à cet égard L. VALLA,
Repastinatio dialectice et philosophice, Padoue, éd. G. Zippel,
1982,2 vol., proemium : « De vi verborum plurime sunt in philosophia questiones »;
ibid., I,
p. 145 : « Ubique philosophi cavillantur, inprimis naturam ipsam verborum depravantes. »
[21]
À la différence des auteurs du XVII
e siècle, les humanistes du XV
e siècle n’ont pas écrit des
manuels ou des livres portant sur les règles de l’interprétation, mais ils les ont mises en pratique
dans la nouvelle discipline de la philologie.
[22]
Cf. sur ce point, A. GRAFTON,
Forgers and Critics. Creativity and Duplicity in Western
Scholarship, Oxford, 1990, trad. fr
. Faussaires et Critiques. Créativité et duplicité chez les érudits,
Paris, 1993.
[23]
Cf. S. RIZZO,
Il Lessico filologico degli umanisti, Rome, 1973.
[24]
A. POLITIEN,
Miscellanea.
Centuria prima, Florence, 1489, I, XXVI : « [...] de obsoletis
mendosisque exemplaribus singulos pensitando, paulatimque nunc agnoscendo, nunc restituendo
literas... ».
[25]
A. POLITIEN,
Ep., V, 3 : « Vetustis exemplaribus adducor praesertim si nec grammaticorum
repugnet auctoritas nec analogia ».
[26]
A. POLITIEN,
Misc.,
op. cit., I, 14; le passage de Cicéron est,
De Officis, I 18.61. Cf. sur ce
sujet, V. BRANCA,
Poliziano e l’umanesimo della parola, Turin, 1983, p. 163-165.
[27]
A. POLITIEN,
Introduction à Stace,
Opera Omnia, p. 495.
[28]
A. POLITIEN,
Misc.,
op. cit., I, XXXIX : « Nec enim tam numeranda, sicuti putamus, veterum
testimonia quam ponderanda ».
[29]
Le
Constitutum Constantini est un faux du VIII
e siècle, justifiant le pouvoir temporel du pape
Étienne II sur Rome et une partie de l’ancien territoire romain.
[30]
Cf. L. VALLA,
De Falso credita et ementita Constantini donatione, Weimar, éd. W. Setz,
1976, trad. fr.,
La Donation de Constantin, Paris, 1993.
[31]
A. POLITIEN parle même d’une certaine « paresse »,
segnitia, de la langue grecque;
Misc.,
op. cit., I, 1, p. 226.
[33]
ARISTOTE,
An. Post., 71b33-72a5 et
ibid.,
Phys., 184.
[34]
A. POLITIEN,
Miscellanea. Centuria secunda, V. BRANCA et M. PASTORE STOCCHI (eds.),
Florence, 1972,53, p. 100 : « Videntur igitur pugnare quae dicit hoc loco cum his quae primo
Posteriorum scripsisset. Ibi enim notiora sensibus esse ait quae singularia forent, notiora vero naturae
quae forent universalia. Nunc e diverso progredi ait oportere ex iis quae notoria nobis sunt, notiora
autem universalia esse singularibus, ceteraque deinceps in eandem fere sententiam. »
[37]
L. VALLA,
Donation, p. 24,29,30.
[38]
Ibid., p. 36 et 40.
[39]
Ibid., p. 86 : « Quid, vos credibile, quod preter opinionem est hominum, dictis ? Nec quia
in pagina privilegii de donatione fit mentio, putandum est fuisse acceptatum, sed e contrario, quia
non fit mentio de acceptatione, dicendum est non fuisse donatum. »
[40]
L. VALLA,
Apologia, Opera Omnia, Bâle, 1540, II, p. 436.
[42]
On comprend alors qu’une certaine philosophie contemporaine ait pu s’inscrire dans la
continuité de cette exigence, tentant une reconstruction de la raison à partir des exigences de la
communication, comme l’a entreprise K.O. Apel, ou à partir de l’analyse du langage, comme chez
Quine et Davidson. C’est d’ailleurs chez ceux-ci que le principe d’équité se retrouve clairement
sous l’appellation de «
principle of charity ».
[43]
À partir de Crates de Mallos, défendant l’exercice critique du jugement du grammairien,
contre l’attitude plus mesurée d’Aristarque. Cf. sur ce conflit, SEXTUS EMPIRICUS,
Contra gramm.,
§ 79.
[44]
Sur la critique comme apparentée à la dialectique, cf. ARISTOTE,
Réfutations sophitiques, 34,
183a27-183b1.
[45]
A. POLITIEN,
Misc.,
op. cit., I, praef. : «... Sed neminem profecto sciens fallo, et ut mendacium
fortasse dico, sic certe non mentior [...] refutari a quovis cupio, refutaturus ipse me, si fuero
admonitus »; cf. Platon,
Gorgias, 458a : « SOCRATE : Veux-tu savoir quel type d’homme je suis ?
Eh bien, je suis quelqu’un qui est content d’être réfuté, quand ce que je dis est faux, quelqu’un qui
a aussi plaisir à réfuter quand ce qu’on me dit n’est pas vrai, mais auquel il ne plaît pas moins
d’être réfuté que de réfuter. »