2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Charité, traduction radicale et prélogicité
Sandra Laugier
Université d’Amiens
L’A. présente la pertinence anthropologique de la thèse d’indétermination
de la traduction de Quine, en suggérant qu’elle joue contre le relativisme, mais aussi
contre une certaine forme d’universalisme : c’est ce que montre une analyse de la notion
de prélogicité, critiquée par Quine qui invente à cette occasion le « principe de charité ».
L’examen des usages et de la portée d’un tel principe, et sa confrontation aux thèses de
Lévy-Bruhl, permet, au-delà de Quine, de repenser l’invocation devenue trop courante
et indéterminée d’une anthropologie en philosophie.
The A. examines the anthropological relevance of Quine’s indeterminacy of translation thesis, and shows how this thesis questions relativism, but also a
species of universalism. Quine’s critique of the idea of prelogicity, and his specific use
of the principle of charity, may help us (as appears in a comparison with Lévy-Bruhl’s
views) in defining more precisely what a philosophical anthropology (an idea too often
and easely invoked nowadays) should be.
Maintenant qu’il est devenu courant d’invoquer le « principe de charité »,
voire d’y inscrire un enjeu moralisant, il est important d’en préciser l’exacte
portée, qui dépasse certes le cadre de l’exemple proposé par Quine dans
Le mot
et la chose
[1] (la fameuse histoire de l’ethnologue, du lapin et de
Gavagai), mais
n’a peut-être pas à être étendue à l’excès. On ne saurait plus guère mettre en
doute, aujourd’hui, la pertinence anthropologique de la thèse quinéenne d’indétermination de la traduction : reste à percevoir le sens de cette pertinence, qui
existe à plusieurs niveaux parfois contradictoires. Notre fil conducteur sera
ici la notion de prélogicité, souvent attaquée par Quine. Sa critique étant le
point de départ des interprétations et usages de la thèse de Quine en termes de
charité, il est important d’en examiner le statut, voire les ambiguïtés dans son
Å“uvre : et ainsi, de gagner une nouvelle perspective sur l’anthropologie logique de Quine, qui est bien une
anthropologie non en un sens vague trop souvent de mise, aujourd’hui, en philosophie, mais en un sens précis voire technique
— comme le montre sa relation aux thèses, notamment, de Lévy-Bruhl.
De la signification à la logique
Le problème posé par Quine dans sa thèse d’indétermination n’est ni ontologique, ni épistémologique, mais anthropologique : c’est celui d’un fact of the
matter de la traduction radicale. Quine montre le caractère arbitraire de la
projection qu’effectue un linguiste ou un ethnologue à la recherche des catégories d’une langue étrangère. Sa conclusion est devenue célèbre : la traduction
commence at home, et l’argument de la traduction porte, paradoxalement, contre
l’idée de prélogicité et en général les fantasmes de différences culturelles.
Quine l’a souvent dit : la thèse d’indétermination de la traduction est une
machine de guerre contre la notion de
signification. La première occurrence de
l’exemple de la traduction radicale se trouve dans
From a Logical Point of
View : « Supposez que notre grammairien travaille sur un langage non étudié
jusqu’ici, et que son propre contact avec le langage se soit limité à son travail
sur le terrain »
[2]. Dans ce texte, dix ans avant
Le mot et la chose, Quine veut
attaquer l’idée de signification et, par là, la linguistique.
« La lexicographie s’occupe de l’identification des significations, et l’investigation du
changement sémantique s’occupe du changement de signification. À défaut d’une
explication satisfaisante de la notion de signification, les linguistes qui opèrent dans
le domaine sémantique sont en situation de ne pas connaître ce dont ils parlent » [3].
Sur quoi porte exactement la critique de la signification ? Quine a fait une
nouvelle mise au point, dans une préface rédigée pour la dernière édition de
From a Logical Point of View en 1980, notant que les essais « Two dogmas »
et « The problem of meaning in linguistics » ont suscité des critiques indues.
« Une réponse décourageante provenant en quelque sorte des marges de la philosophie
a consisté à dire que mon problème venait de ce que je prenais les mots pour de
simples suites de phonèmes au lieu de voir que ce sont des suites douées de significations. Une suite simple et identique de phonèmes peut avoir une signification, ou
plusieurs » [4].
Quine ne souscrit pas à l’idée (qui lui est souvent attribuée) que nous ne
« signifions » pas ce que nous disons. Il est évident pour lui que nos énoncés
« signifient » (
mean),
veulent dire. Dans « Le mythe de la signification », Quine
affirme d’emblée : « Il n’entre pas dans mon intention de démontrer que le
langage ne présente aucune signification. Que les mots et les phrases dont on
se sert, au sens courant d’“avoir un sens”, aient un sens, je n’en disconviens
pas »
[5]. Mais il vaudrait mieux pour Quine considérer le verbe «
mean » comme
intransitif : les énoncés veulent dire, signifient (et pas besoin de dire qu’ils
signifient quelque chose). Dans
Use and its place in meaning (1979), Quine
propose : commençons avec le verbe « signifier » en tant qu’intransitif.
« Une expression signifie ; signifier (meaning), c’est ce qu’elle fait, ou ce que font
certaines expressions. [...] Il est significatif que lorsque nous demandons la signification d’une expression nous nous contentons d’une autre expression qui vaut la
première — qui signifie de même. Nous ne demandons pas quelque chose que ces
deux expressions signifient. L’expression française convient mieux : cela veut dire » [6].
On pourrait alors poser des objets qui soient signifiés en commun par les énoncés
qui « signifient de même ».
« Une fois que nous comprenons en quoi consiste, pour des expressions, signifier de
même (mean alike), il est facile et commode d’invoquer de manière arbitraire des
objets spéciaux, et de les laisser être signifiés [...] Si nous y parvenons, nous pouvons
alors dire sans problème que des expressions qui signifient de même ont la même
signification » [7].
Relisons le début de sa conférence de Royaumont intitulée, dans un style très
anthropologique, « Le Mythe de la signification » : « Je me propose de démontrer que la notion de signification d’une façon générale est à la fois mal fondée
et superflue ». C’est bien la signification des philosophes qui est visée. Quine,
dans la discussion qui suit, affirme : « Mes objections s’adressent principalement
à Church, Carnap, Frege ». Il dit alors à Ryle :
« C’est bien aux théories que j’en ai : aux théories des philosophes sur la signification.
Tout ce que j’ai dit là-dessus a un aspect surtout négatif » [8].
La critique de la signification est une critique, « négative » et destructrice, de
la philosophie. Comme dit Quine, un « point de philosophie », qui deviendra
un point anthropologique.
« Ce contre quoi je m’insurge tout particulièrement, c’est l’idée d’une identité ou
d’une communauté de sens sous le signe, ou d’une théorie de la signification qui en
ferait une sorte d’abstraction supralinguistique, dont les formes du langage seraient
le pendant, ou l’expression » [9].
Le problème de l’existence des significations est effacé pour faire place à une
nouvelle question : la synonymie. Dès lors qu’on dépasse les limites d’une
communauté linguistique ou culturelle, la synonymie est opaque : c’est, dans le
prolongement de la critique des « Deux dogmes », une manière de formuler la
thèse d’indétermination.
Ce qui est visé dans cette question de la synonymie, c’est l’idée d’un noyau
commun à plusieurs langages. Et ici, on retrouve peut-être le véritable mythe,
qui n’est pour Quine pas linguistique, mais philosophique : un mythe de la
pensée. C’est précisément sur la traduction et la synonymie qu’achoppe la
notion frégéenne de pensée (Gedanke). La difficulté est perçue dans un passage
de l’essai « La logique » où Frege expose par avance le problème posé par la
thèse d’indétermination de Quine, et en détermine l’enjeu : le logique.
« Il y a là une difficulté, qui tient à ce que nous pensons dans une certaine langue, et
que la grammaire, qui a pour la langue une signification comparable à celle de la
logique pour l’activité de juger, mêle ce qui est psychologique et ce qui est logique.
Sans doute la même pensée peut-elle être exprimée dans différentes langues; mais le
harnachement psychologique, l’habillement de la pensée, seront souvent différents.
C’est ce qui fait la valeur de l’apprentissage de langues étrangères pour l’éducation
logique. En voyant que le vêtement linguistique de la pensée n’est pas constant, nous
apprenons à mieux distinguer l’écorce verbale du noyau avec lequel il paraît s’être
développé dans une langue déterminée. C’est ainsi que la diversité des langues facilite
notre saisie de ce qui est logique » [10].
Voilà exactement, à première vue, le mythe de la signification : la croyance en
un noyau commun à toutes les langues, dont chacune ne serait qu’une « expression » différente. Pour Quine, il n’y a pas de langage prébabélien dont les
langues seraient la « verbalisation ». La thèse d’indétermination de la traduction
est donc une critique de l’idée de noyau linguistique, critique énoncée en termes
de traduction radicale, mais qui vise un autre point : l’universalité du logique.
Plus tard, dans « Use and its place in meaning », Quine semble commenter
le début du Blue Book de Wittgenstein (que faisons-nous quand nous demandons
la « signification d’un mot »).
« À titre provisionnel, considérons ce que nous faisons souvent lorsqu’on nous
demande la signification d’un mot : nous le définissons en l’égalant à un mot ou un
énoncé plus familier. Nous pouvons persister, donc, dans la vieille méthode qui
consiste à donner des significations en citant des synonymes » [11].
Comment établir la synonymie ? La réponse est simple, et quoique d’allure
behavioriste, elle renvoie moins au comportement qu’en dernière instance à
l’usage ordinaire
[12] :
« L’apport de la doctrine comportementale de la signification est théorique : elle tend
à expliquer la relation de synonymie, la relation entre le mot dont on demande la
signification et le mot ou l’énoncé plus familier que nous citons en réponse. Cette
doctrine nous dit que cette relation de synonymie, ou de similarité (sameness) de
signification, est une similarité d’usage » [13].
Dans sa formulation même, c’est une question anthropologique : établir une
équivalence entre des usages du langage.
Le point est, à un premier niveau, anthropologique parce que ce qui est visé
dans la question de la synonymie, c’est l’idée même d’un fondement commun
à des usages, des langages et des cultures. Le véritable mythe de la signification
n’est pas linguistique ni ontologique, c’est le mythe d’un noyau sémantique
universel, l’illusion de Frege et Church — « selon laquelle nos énoncés si
aisément intertraductibles seraient diverses incarnations d’un même verbalisme
interculturel », que Quine appelle « mythe du musée ».
« La sémantique non critique est le mythe d’un musée où les objets exposés sont des
significations et où les mots sont des étiquettes. Changer de langage consiste à changer
les étiquettes ».
De ce point de vue, Quine critique ce qu’on appelle depuis Coffa la « tradition
sémantique » plutôt que, comme on le croit souvent, la tradition empiriste. Le
mot d’ordre classique de Schlick, par exemple, dont on a pris l’habitude de se
moquer, selon lequel la signification d’un énoncé serait la « méthode de sa
vérification », n’a rien d’incompatible avec l’indétermination et ne participe en
rien au mythe de la signification. Comme l’a remarqué I. Hacking, la maxime
de Schlick pourrait être parfaitement compatible avec une vision relativiste ou
historique de la signification : si les méthodes changent, les significations aussi.
L’argument anthropologique de la traduction s’avère ainsi le lieu d’un renversement philosophique radical, de la même portée que les thèses exprimées par
T.S. Kuhn dans
La Structure des révolutions scientifiques. Les deux ouvrages,
celui de Quine (1960) et de Kuhn (1962) sont parus au même moment historique
de mise en cause de la tradition sémantique, et attaquent tous deux, non pas (ce
serait trop simple) la notion de vérité, mais, selon Quine, « une assurance de
détermination ». Le fait que dans un texte plus tardif (« Reflections on my critics »
[14] ) Kuhn revendique l’indétermination de la traduction, et construise un
parallèle (problématique) entre indétermination et incommensurabilité, et que
plus tard encore Quine et Kuhn aient été conjointement critiqués par Davidson
sous le chef de l’« idée même de schème conceptuel », semble confirmer, malgré
leurs différences, la proximité de leurs thèses au plan anthropologique.
Pour mieux comprendre cet enjeu, il faut revenir aux origines des thèses de
Quine. Dès 1937, dans les années qui suivent son retour à Harvard après sa rencontre avec Carnap, dans une de ses premières communications (« Is logic a
matter of words ? »
[15] ), Quine posait le problème du statut de la logique en rapport
avec la traduction ; et il évoquait déjà (pour la première fois) la traduction radicale.
L’enjeu est bien le fondement de la logique : si elle est fondée dans le langage,
et, selon Quine, reprenant Carnap, « affaire de décision linguistique », cela
règle-t-il son caractère a priori ? Telle est la difficulté à laquelle se heurte,
comme le note d’emblée Quine, toute doctrine linguistique de la logique, et qui
est examinée à l’époque dans « Truth by convention » (1935). Dans les années
trente, l’argument qu’on peut appeler de la « logique sauvage » est mentionné
à l’appui de cette doctrine : on ne peut faire autrement qu’attribuer aux mots
logiques de la langue étrangère des significations similaires aux nôtres.
« Une des principales vertus de cette doctrine est la clarté avec laquelle elle explique
le caractère a priori de la logique. De plus, le fait que la logique soit inséparable du
langage est indiqué par la difficulté à décider si certains sauvages partagent notre
logique : car nous leur imposons notre logique à travers les critères utilisés dans la
construction d’un dictionnaire de traduction ».
La difficulté, qui va s’installer au centre de l’Å“uvre de Quine, est bien dans
l’idée d’isoler une signification des connecteurs logiques. C’est l’objection que
suggère Quine dès cette époque :
« Cependant, dès lors que les faits ne sont pas exprimables sans l’aide de connecteurs
logiques impliquant des lois logiques, on peut s’inquiéter de la restriction des lois
logiques à la syntaxe ».
La critique de la signification qu’entreprend Quine à partir des années cinquante
s’inscrit dans cette perspective ouverte en 1937 : avec la signification, ce seront
les doctrines linguistiques de la logique qui se trouveront rejetées. La question
devient alors celle de la possibilité de fonder la logique autrement que dans le
langage, ou plutôt, dans la syntaxe : donc celle (des « Deux dogmes ») d’une
redéfinition de l’empirisme, redéfinition conçue par Quine en 1937 comme une
radicalisation plutôt qu’une révision.
« Une telle reconstruction donnerait substance à la doctrine linguistique de la logique
— et pourrait, incidemment, rejoindre le programme empiriste de retracer les liens à
l’observation de tous les énoncés ».
On retrouve l’argument de la « logique sauvage » quasiment à l’ouverture de
« Carnap and Logical Truth », où Quine achève sa critique de la théorie linguistique (c’est aussi l’époque de From a Logical Point of View). Quine est
conscient très tôt des enjeux conjointement logiques et anthropologiques de la
traduction radicale, comme le montre l’allusion à Lévy-Bruhl que l’on trouve
dans ce texte : la question de la vérité logique s’avère celle de l’identification
du logique dans le cadre d’un langage ou d’une culture différents. En abandonnant, avec l’héritage de Carnap, la théorie linguistique ou conventionaliste des
vérités logiques, Quine, paradoxalement, ne renonce pas pour autant à son
argument contre la prélogicité. Il le revendique, au contraire, comme centre de
sa thèse d’indétermination. L’argument de la prélogicité, renouvelé dans Word
and Object, serait comme la survivance d’un noyau carnapien chez Quine. Mais
Quine a alors élaboré sa perspective sur la traduction, et va associer, à l’argument
de la logique sauvage, celui du fact of the matter. Le principe de charité va être
le produit d’un mélange explosif — de la critique du mythe de la signification
et de la question du logique : d’où la difficulté à en déterminer le sens anthropologique de manière univoque.
Dans « Carnap and Logical truth », l’exemple de la prélogicité était donné
comme argument à l’appui de la théorie linguistique des vérités logiques (critiquée dans la suite du texte), pour preuve de l’« impossibilité de séparer les
vérités de la logique des significations du vocabulaire logique ». L’interrogation
sur la traduction de la logique est bien le point de départ de la réflexion de
Quine sur la traduction radicale, non pas un cas particulier ou une étape du
processus. Quine formule ensuite sa thèse de manière plus générale. La traduction « est indéterminée en ce sens : deux traducteurs pourraient développer des
manuels de traduction indépendants, les deux étant compatibles avec tout le
comportement verbal [...], et pourtant l’un proposerait des traductions que l’autre
rejetterait ». L’indétermination réside dans la multiplicité des traductions possibles, non dans l’impossibilité ou la difficulté de la traduction.
« La traduction demeure, et est indispensable. L’indétermination signifie, non pas
qu’il n’y a pas de traduction acceptable, mais qu’il y en a beaucoup ».
La thèse d’indétermination signifie qu’on traduit toujours
dans sa propre langue,
de l’intérieur (
from within). « La méthode des hypothèses analytiques consiste
à se catapulter dans le langage étranger avec la force acquise de la langue
d’origine »
[16]. Ce point, radical, se résume pour Quine par le mot «
ex pede
Herculem ».
« En projetant Hercule à partir du pied, il y a risque d’erreur, mais nous pouvons nous
consoler avec le fait qu’il y a quelque chose sur quoi avoir tort. Dans le cas du lexique,
nous n’avons pas d’énoncé du problème; nous n’avons rien sur quoi le lexicographe
puisse avoir tort ou raison » [17].
Il n’y a pas, dit Quine, de fact of the matter de la traduction. Cette idée de
« fact of the matter », évoquée lors d’une controverse avec Chomsky, est au
centre de la thèse d’indétermination.
« Là où s’applique l’indétermination de la traduction, il n’est pas réellement question
de choix correct ; il n’y a pas de réalité de la question (no fact of the matter) » [18].
Là où le linguiste croit découvrir quelque chose, il ne fait que se « projeter »
dans la langue indigène avec les catégories de sa langue. « Le lexicographe en
vient à dépendre de manière croissante d’une projection de lui-même, avec sa
Weltanschauung indo-européenne, dans les sandales de son informateur »
[19]. Les
catégories de la langue indigène ne sont pas découvertes, mais
inventées par le
linguiste.
« Il n’y a pas moyen de dire dans quelle mesure le succès des hypothèses analytiques
est dû à une réelle parenté de conceptions entre les indigènes et nous, et dans quelle
mesure il est dû à de l’ingéniosité linguistique ou à d’heureuses coïncidences. Je ne
suis même pas sûr qu’il y ait un sens à poser la question » [20].
Il n’y a pas de sens, ou plutôt pas de fact of the matter à la question, puisque
le traducteur « lit » sa propre langue à l’intérieur de la langue indigène. Tel est
le « point philosophique », mais aussi anthropologique, de la thèse de Quine :
la traduction demeure interne, « immanente » à notre langue. Il n’y a pas plus
d’exil hors de la langue apprise, ou de schème conceptuel qu’il n’existe de
« point de vue angélique ». L’un et l’autre relèvent de la même illusion, dénoncée par Quine après Wittgenstein :
« On croit parfois que le meilleur moyen, pour apprécier à sa juste valeur notre manière
provinciale de poser (positing) des objets et de concevoir la nature, serait de se tenir
au-dehors, et de les confronter à un arrière-plan cosmopolite de cultures étrangères;
mais cette croyance est réduite à néant, car il n’y a pas de poû stô » [21].
Constat paradoxal, mais peut-être pertinent du point de vue anthropologique :
la publication de
Tristes tropiques, ou du
Journal d’ethnographe de Malinowski
[22], ont contribué à dissiper l’illusion de l’empathie de l’anthropologue
avec le sauvage (cf. la dépression et l’ennui profond de Malinowski en expédition; voir extraits). Le « mythe de la signification » est peut-être le mythe de
l’exil hors de sa culture. La traduction (
at home) ne permet pas de contempler
sa propre langue et son propre schème conceptuel « du dehors ».
C’est alors que revient, dans une perspective nouvelle, la question du logique.
La traduction de la logique, devenue dans Word and Object une étape dans le
processus de la traduction radicale, propose une sorte de « modèle réduit »
d’indétermination : les données du comportement ne permettent pas de décider
la traduction des connecteurs logiques de la langue indigène. Or Quine affirme
à plusieurs reprises que la traduction préserve les lois logiques :
« Pour prendre le cas extrême, supposons que l’on dise de certains indigènes qu’ils
acceptent comme vrais des énoncés traduisibles dans la forme « p et non-p ». À présent
l’affirmation est absurde dans le cadre de nos critères sémantiques » [23].
On a, sous une forme renouvelée, l’argument de « Carnap and Logical Truth ».
Si l’on trouve, dans le manuel de traduction, un énoncé de la forme «
p et non-
p »,
c’est que le connecteur de négation a été mal traduit. À la différence de « Carnap
and Logical Truth »,
Word and Object propose des critères comportementaux de
traduction des connecteurs, qui seront repris et précisés dans
Roots of Reference.
Mais le problème demeure, et les données empiriques ne suffisent pas. Les critères
de traduction de la logique ne sont finalement pas fondés sur le seul comportement
indigène, mais sur notre logique, nos critères. « Et, sans vouloir être dogmatique
à leur propos, quels critères pourrait-on leur préférer ? »
[24]
La logique échappe à l’indétermination. Il ne s’agit plus alors pour Quine de
fonder la logique sur des critères de comportement, mais de la constituer elle-même en critère de traduction. Il enfonce le clou dans
Philosophy of Logic. « Une
bonne traduction impose notre logique sur les indigènes »
[25]. Nous ne pouvons
faire autrement qu’interpréter la logique de l’indigène sur le modèle de la nôtre.
« Nous lui imputons notre logique orthodoxe, ou l’imposons sur lui, en traduisant son
langage de manière adéquate. Nous intégrons la logique à (build the logic into) notre
manuel de traduction. Et il n’y a pas là raison de s’excuser. Il faut bien asseoir la
traduction sur quelque espèce de preuve, et laquelle serait meilleure ? » [26]
Ici précisément se renverse l’argument de « Carnap and Logical Truth » : ce n’est
plus l’« imputation » nécessaire de la logique à l’indigène qui est l’argument pour
le caractère a priori de la logique, mais, à l’inverse, cette imputation même qui
s’avère à justifier. Et c’est alors qu’intervient le principe de charité. Si nous
imputons nos lois logiques à l’indigène, c’est en obéissant à un « impératif », à
une « maxime ». Les données du comportement laissant une marge quant au choix
de la logique à imputer ainsi — « une traduction perverse peut rendre les indigènes
aussi étranges que l’on voudra » — il faut bien un principe pour décider, en
l’absence de fact of the matter. Car il est toujours possible de traduire les énoncés
de la langue indigène de manière à ce qu’ils soient « illogiques ».
« Considérez, à ce propos, l’espagnol avec son “No hay nada”. Les amateurs de
paradoxe peuvent le représenter comme défiant la loi de la double négation. Des
traducteurs plus modérés peuvent compter “no” et “nada”, dans ce contexte, pour les
deux moitiés d’une même négation » [27].
La « mentalité prélogique » étant une « caractéristique injectée par de mauvais
traducteurs », elle n’est pas la découverte d’une autre logique, mais une projection malencontreuse de notre logique. C’était déjà la structure de l’argument
de 1954 :
« On peut mettre ce point en évidence en évoquant une caricature d’une doctrine de
Lévy-Bruhl, selon laquelle il y a des peuples pré-logiques qui acceptent comme vrais
certains énoncés auto-contradictoires. Supposons qu’elle affirme que ces indigènes
tiennent pour vrai un certain énoncé de la forme “p et non-p”. Ou — pour ne pas trop
simplifier — qu’ils tiennent pour vrai un certain énoncé indigène de la forme “q ka
bu q” dont la traduction en anglais a la forme “p et non-p”. Mais qu’est-ce que c’est
que cette traduction ? Quelle a pu être la méthode du lexicographe ? » [28]
La référence anthropologique (ici à Lévy-Bruhl) change de sens à partir des
années soixante, et deviendra la recherche chez Quine, et surtout chez ses
successeurs, d’un principe d’attribution de la logique : principe anthropologique
donc, qu’il s’agira alors de justifier, éventuellement en s’appuyant sur des thèses
ou des méthodes anthropologiques.
Quine ne cesse de qualifier son exemple d’« artificiel »
[29], voire de « pervers ».
Il dit ne pouvoir donner d’exemple d’indétermination de la traduction. Mais
cela ne l’empêche pas de revendiquer la validité générale de sa thèse, notamment
pour le cas de la prélogicité, et de citer, en note, Malinowski, qui aurait évité
aux habitants des îles Trobriand l’imputation de prélogicité, « en variant sa
traduction des termes [...] de façon à éviter la contradiction »
[30]. Quine renvoie
ici aux
Jardins de Corail, et au chapitre intitulé « Une théorie ethnographique
du langage ». L’enjeu est toujours le même : choisir entre sauver la logique, ou
la signification. Lorsque le linguiste ou l’ethnologue, comme c’est fréquemment
le cas, a le choix entre une modification de la signification et un changement
dans la logique, il doit renoncer à changer la logique. Citons Malinowski :
« Notre conclusion est donc que [...] la multiplicité des usages de chaque mot n’est
pas due à quelque phénomène négatif comme la confusion mentale, la pauvreté du
langage, un usage pervers ou insouciant » [31].
La perversité est du côté du traducteur et non pas de l’indigène : ce principe
méthodologique de Quine résumerait le préalable théorique indispensable, pour
Malinowski, à toute recherche ethnographique. L’on en retrouve un écho classique chez Lévi-Strauss, qui met en garde contre toute projection d’irrationalité
dans la pensée indigène :
« L’ethnographie se dissoudrait alors dans une phénoménologie verbeuse, mélange
faussement naïf où les obscurités apparentes de la pensée indigène ne seraient mises
en avant que pour couvrir les confusions, autrement trop manifestes, de celle de
l’ethnographe » [32].
Et récemment chez D. Sperber, qui accuse les anthropologues de créer artificiellement la différence et l’irrationalité en décrivant leur travail sur le terrain
a posteriori :
« En en retraçant les étapes, les anthropologues transforment en gouffres insurmontables les frontières culturelles vagues et irrégulières qu’ils n’avaient pas trouvées si
difficiles à traverser, protégeant ainsi leur propre sens de l’identité et offrant à leur
public juste ce qu’il a envie d’entendre » [33].
Il est donc clair que la thèse sceptique de Quine va contre certaines formes de
différencialisme, qui consistent à attribuer des formes de pensée radicalement
différentes des cultures primitives. On a parfois utilisé Lévy-Bruhl en ce sens,
quant à l’idée du prélogique accréditant, comme le dit très bien Bruno Karsenti
dans sa présentation des
Carnets, « une version plus pernicieuse encore de
l’ethnocentrisme — celle d’une ethnologie différencialiste pour laquelle la différence ne serait en définitive que l’alibi d’une expulsion ». La thèse de Quine
serait alors un argument définitif contre ce différencialisme, et s’inscrirait contre
une lignée ethnologique, représentée par exemple par ce que Lévi-Strauss a
appelé l’« illusion totémique ». Dans
Le totémisme aujourd’hui, il démontrait
que le totémisme n’était qu’un artifice, une caractéristique « injectée », pour
reprendre le mot de Quine, par des hypothèses de traduction malencontreuses.
« Le totémisme est une unité artificielle, qui existe seulement dans la pensée
de l’ethnologue, et à quoi rien de spécifique ne correspond au dehors »
[34]. Cette
critique se prolonge naturellement dans
La pensée sauvage, où Lévi-Strauss
critique d’emblée l’illusion selon laquelle les primitifs seraient inaptes à la
pensée abstraite. On se retrouve, apparemment, loin de Lévy-Bruhl, qui semblait
ainsi réfuter dès 1949, l’année — celle des
Carnets — où paraissent les
Structures élémentaires de la parenté.
Au départ, la thèse de Quine (notamment dans « Le mythe de la signification ») visait les thèses issues du relativisme linguistique sur les différences
de Weltanschauung, et spécifiquement l’idée, que l’on trouve chez E. Sapir
et B.L. Whorf, selon laquelle certains peuples, de par leur langage, auraient
une vision du monde complètement différente de la nôtre, au point qu’il
faudrait renoncer à nos catégories de pensée pour les comprendre ou en rendre
compte.
« B.L. Whorf a récemment souligné que les profondes différences qui séparent les
langues reflètent en fin de compte les différences qui séparent les manières de penser,
de concevoir le monde [...] Ce qui se présente, en réalité, c’est la difficulté d’établir
une corrélation quelconque entre ces deux cultures, ou le caractère indéterminé de
cette corrélation ».
Ce que critique Quine, c’est précisément l’illusion d’avoir
découvert quelque
chose lorsque, comme Whorf, on attribue, à partir d’une analyse arbitraire de
leur langue, certaines conceptions par exemple aux Indiens Hopi. Il s’agit toujours d’une projection de nos propres catégories. « Il faut savoir si nous comparons des réalités culturelles, ou seulement des fantasmes, issus de nos modes
logiques de classification », disait Lévi-Strauss, citant Löwie
[35]. À quoi on peut
là encore comparer un passage sceptique de
Word and Object :
« Nous pouvons alternativement nous étonner de l’inscrutabilité de la pensée indigène
et nous étonner de voir combien l’indigène nous est semblable, alors que dans un cas
nous avons simplement raté la meilleure traduction, et que dans l’autre nous nous
sommes mieux appliqués à lire nos propres modes provinciaux dans la parole indigène » [36].
Mais précisément, comme on va le voir maintenant : il y a bien deux cas
parallèles, et la thèse de Quine pourrait porter autant contre les prétentions
universalistes de certains usages de la charité, que contre les illusions différencialistes. C’est ici qu’il peut être utile de revenir sur un point de départ de la
thèse de Quine : Lévy-Bruhl et la prélogicité, qui ont constitué la première
occasion pour Quine d’énoncer le principe de charité.
Les limites de la charité : lectures de Lévy-Bruhl
La thèse d’indétermination de Quine, et son corrélatif, le principe de charité,
malgré leur allure prima facie relativiste, sont parfois utilisés contre l’idée de
différence culturelle ou de « mondes différents » (expression fameuse de Sapir).
En effet, s’il y a un arbitraire dans l’attribution des croyances à l’indigène,
pourquoi alors lui attribuer un système de croyances différent du nôtre ? On
pourrait se dire que dans le doute (ou plutôt l’absence de fact of the matter),
mieux vaut traduire la pensée indigène de manière proche, ou, dirait Quine,
« parochial ». Mais Quine met en garde contre cette tendance aussi. Lors d’une
conférence (non publiée), intitulée « Meaning and the alien mind », prononcée
en 1965 devant le département d’anthropologie de Wesleyan University, Quine
remarquait, à propos du contraste qu’établirait la traduction radicale entre deux
langues : « plus grand le contraste, plus suspect il est, plus superficiel le
contraste, plus inintéressant ». La traduction ne saurait être un instrument
d’« assimilation » intégrale de la langue indigène à la langue du traducteur :
comme le note Quine, la « découverte » de catégories semblables aux nôtres
chez les indigènes est aussi arbitraire que celle d’une mentalité prélogique. Dans
« Meaning and the alien mind », Quine critiquait par avance l’invocation devenue rituelle du principe de charité.
« La charité, dans le domaine linguistique comme dans le domaine économique, ne
doit pas être poussée à l’extrême ; elle efface la communication et détruit le langage » [37].
On constatera que, très curieusement, la thèse d’indétermination de Quine, qui
ressemble fort pour certains à un argument relativiste, peut aussi bien être
utilisée dans une perspective inverse (c’est le cas de beaucoup d’arguments
quinéens d’ailleurs). S’il y a un arbitraire dans l’attribution des croyances à
l’indigène, pourquoi lui attribuer des croyances différentes de la nôtre ? Le débat
sur le relativisme induit par les thèses de Quine et de Kuhn (par exemple, dans
le recueil classique Rationality and Relativism) est probablement un résultat de
cette ambiguïté de la thèse d’indétermination. On pourrait en effet se dire que
dans le doute (ou l’absence de fact of the matter), mieux vaut traduire la pensée
indigène de manière, comme dirait Quine, « parochial ». Le risque induit malgré
tout par une telle attitude, on le voit assez nettement chez Malinowski, et plus
tard, sur un plan plus général, chez Davidson, est, par une « rationalisation »
excessive, d’effacer tout contraste intéressant entre la pensée sauvage et notre
pensée, ou entre la langue étrangère et notre langue. À vouloir « imposer » la
logique bivalente à la langue étrangère, par exemple, ne va-t-on pas éliminer
toute différence de pensée ? On peut en effet se demander s’il est si aisé de
mettre sur le même plan (alors que Quine a toujours bien distingué les différents
niveaux de la traduction radicale) la traduction (ou l’imposition) de la logique
dans la langue étrangère et l’attribution de croyances à l’étranger. Plus généralement, on peut se demander si le risque n’est pas tout aussi grand d’éliminer
tout contraste entre les cultures que d’attribuer des croyances fantaisistes. La
traduction ne saurait être un instrument d’« assimilation » intégrale de la langue
indigène à la langue du traducteur : comme le fait remarquer Quine dans sa
conférence « Meaning and the alien mind » (et il est dommage que ce texte ne
soit pas plus connu des apôtres actuels de la « charité »), la « découverte » de
catégories semblables aux nôtres chez les indigènes serait aussi arbitraire que
l’attribution d’une quelconque mentalité prélogique. Quine conclut d’ailleurs
par l’étonnante revendication d’une « morale pratique », qui n’a rien, justement,
de moral :
« S’il y a dans tout cela, en attendant, une morale pratique pour nous guider, c’est
qu’il nous faut être sceptique quant à tous les contrastes culturels fondés sur ce que
disent les indigènes ».
Penser que la « charité » est une
solution au problème posé par Quine, comme
en général aux questions d’interprétation, ressemblerait alors à un refus de voir
la radicalité de sa thèse. Quine a bien vu qu’il était tout aussi impossible
d’assimiler entièrement la pensée indigène que de la voir comme radicalement
différente de la nôtre. Et l’on peut encore le rapprocher ici de Lévi-Strauss :
« Entre l’absurdité foncière des pratiques et des croyances primitives, proclamée
par Frazer, et leur validation spécieuse par les évidences d’un prétendu sens
commun, invoqué par Malinowski, il y a place pour toute une science et pour
toute une philosophie »
[38].
Sans entrer plus avant dans ces débats, nous souhaiterions revenir, pour finir,
sur la question de la prélogicité. L’argument de Quine, dans « Carnap and
Logical Truth », voulait « enlever toute signification à la doctrine selon laquelle
il y aurait des peuples prélogiques »
[39]. À cette occasion, Quine parle, on l’a vu,
de «
caricature des doctrines de Lévy-Bruhl ». Il prend garde (précaution qui
n’a pas été toujours celle de ses successeurs) de ne pas attribuer à Lévy-Bruhl
l’idée que précisément il vise dans le passage, selon laquelle certains peuples
n’auraient aucune logique, ou une logique radicalement différente de la nôtre.
Or, il semble que ce ne soit pas un hasard : Quine, assez au fait de la culture
européenne avant et pendant son séjour des années trente en Europe, connaît
sans doute le débat autour de Lévy-Bruhl et de la mentalité prélogique. L’enjeu
de l’idée de prélogique, pour Lévy-Bruhl, n’est pas seulement culturel, mais
épistémologique : la question qu’il pose, exactement comme, à la même époque,
dans le champ de l’histoire des sciences, Meyerson (autre référence de Quine),
est bien celle de la diversité des chemins de l’activité logique, et de l’unité du
logique. Il semble donc que ce soit ce problème qui est repris par Quine en
1937, puis en 1954, pour ensuite acquérir sa forme définitive, bien différente,
en 1960 dans le cadre de la thèse d’indétermination de
Word and Object.
Il est donc fourvoyant de voir l’usage fait par Quine du prélogique, à travers
le prisme de la « charité » et des débats actuels, comme une arme dans le juste
combat du rationalisme contre le relativisme (emblématisé ici par Lévy-Bruhl).
D’abord parce que Quine ne parle quasiment jamais de rationalité ; ensuite, plus
précisément, parce qu’il connaît bien la complexité des positions de Lévy-Bruhl,
comme le montrent certaines de ses références à l’auteur.
Word and Object
(contrairement à « Carnap and Logical Truth ») renvoie de manière précise aux
Carnets (p. 130
sq.) en signalant en note, de façon particulièrement lucide,
l’abandon de la prélogicité par Lévy-Bruhl. P. Engel, dans un article très éclairant
[40], a dissipé le malentendu qui pourrait faire croire que Lévy-Bruhl est un
tenant du relativisme. La réédition récente des
Carnets devrait permettre de
régler la question. Lévy-Bruhl revient en effet sur l’idée du caractère prélogique,
qu’il nomme une « hypothèse mal fondée » (p. 60), avec des arguments qui
annoncent ceux de Quine.
« En essayant de mieux définir la caractéristique de la mentalité primitive au point
de vue logique, c’est-à-dire en quoi précisément elle diffère de la nôtre à ce point de
vue, je comprends pourquoi le mot prélogique a soulevé tant d’objections, en partie
justifiées. Je n’ai pas été suffisamment prudent en parlant de “contradiction” » (Carnets, p. 9).
Le tournant le plus important a lieu p. 131, au moment où Lévy-Bruhl renverse
les termes du problème anthropologique. Il ne s’agit pas de montrer, par l’examen de l’esprit primitif, la multiplicité contre l’unité des formes de pensée
humaines — ou l’inverse. Vers la fin des Carnets, Lévy-Bruhl énonce d’ailleurs
comme une évidence :
« Les esprits des primitifs ont la même capacité de penser que les nôtres, et quand
ils pensent en effet, ils pensent comme nous : ils sont hommes comme nous » (p. 229).
Le problème n’est plus de savoir comment pensent les primitifs. Il est plutôt,
pour citer B. Karsenti, « de savoir si nous ne pensons pas comme les primitifs ».
Ainsi, dans le passage des Carnets auquel précisément renvoie Quine dans Word
and Object, Lévy-Bruhl note :
« Il n’y a pas une mentalité primitive qui se distingue de l’autre par deux caractères
qui lui sont propres (mystique et prélogique). Il y a une mentalité mystique plus
marquée et plus facilement observables chez les « primitifs » que dans nos sociétés,
mais présente dans tout esprit humain » (p. 131).
La conclusion ultérieure de Quine — que l’indétermination commence, ou
revient, at home, qu’elle affecte notre propre langue et culture, et que, en
définitive, la multiplicité des traductions est interne à notre interprétation de
nous-mêmes — semble faire écho à cette pensée du dernier Lévy-Bruhl, qui
n’affirme pas tant l’unité de l’esprit humain que la complexité de toute mentalité
collective.
L’extraordinaire radicalité avec laquelle Lévy-Bruhl revient sur ses positions
dans les Carnets ne doit cependant pas faire oublier celle de ses Å“uvres antérieures, qui furent probablement la première source anthropologique de Quine
(avant les théories américaines), et qui ont tout aussi bien contribué à l’élaboration, chez lui, du problème de la traduction radicale. Dès Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures (1910), Lévy-Bruhl précisait :
« Faut-il en inférer que ces représentations [des primitifs] obéissent à une logique
autre que celle de notre entendement ? Ce serait trop dire, et l’hypothèse dépasserait
ce que les faits permettent d’affirmer. [...] En outre, l’idée d’une logique autre que
celle de notre entendement ne saurait être pour nous qu’un concept négatif et vide »
(Les fonctions mentales, p. 68).
Certes, la mentalité prélogique se définit comme n’évitant pas systématiquement
la contradiction ; mais pas comme illogique.
« Prélogique ne doit pas non plus faire entendre que cette mentalité constitue une
sorte de stade antérieur, dans le temps, à l’apparition de la pensée logique. A-t-il
jamais existé des groupes d’être humains ou préhumains, dont les représentations
collectives n’aient pas encore obéi aux lois logiques ? Nous l’ignorons : en tout cas,
c’est peu vraisemblable. Du moins, la mentalité que j’appelle prélogique, faute d’un
nom meilleur, ne présente pas du tout ce caractère. Elle n’est pas antilogique; elle
n’est pas non plus alogique » (Les fonctions mentales, p. 79).
Dans Les fonctions mentales, il s’agissait moins pour Lévy-Bruhl de promouvoir l’idée de prélogique en elle-même que de poser de manière nouvelle
le problème du logique : de renoncer, contre l’école anthropologique anglaise
(cf. son introduction, § IV), à rendre compte du fonctionnement mental par
l’unicité (psychologique) de l’esprit humain, et à « ramener d’avance les opérations mentales à un type unique, et à expliquer toutes les représentations
collectives par un mécanisme psychologique et logique toujours le même »
(p. 20). La question du logique va donc se poser, non à partir de la psycho-logie individuelle, mais de l’« étude comparée de divers types de mentalité
collective ». C’est ce comparatisme qui détermine la méthode de Lévy-Bruhl,
et il n’a rien de différencialiste : il s’agit bien plutôt de montrer, comme le
diront les Carnets, la difficulté d’une définition du logique, dès lors qu’on
renonce à le fonder ou à le définir par un fonctionnement univoque de l’esprit
humain.
« Je ne soutiens pas (aujourd’hui moins que jamais) qu’il existe une mentalité
propre aux « primitifs ». Il y a dans leur mentalité une partie considérable qui leur
est commune avec la nôtre. Pareillement, il y a dans la mentalité de nos sociétés
une partie (plus ou moins considérable) qui lui est commune avec celle des « primitifs ». On peut, pour la commodité de l’exposé, séparer cette partie du reste, et
pour la décrire et l’analyser plus aisément, la considérer de préférence chez les
« sauvages », en lui laissant l’appellation de mentalité primitive — étant bien
entendu que c’est quelque chose d’humain et qui ne se rencontre pas exclusivement
dans les sociétés dites primitives, et qu’on la rencontre aussi chez les autres »
(Carnets, p. 165).
On serait encore tenté de rapprocher ce point de la thèse de Quine : l’ethnographie, comme la traduction radicale, n’a pour but ni de mettre en évidence
des différences radicales du penser, ni de démontrer à l’inverse l’unité psycho-logique de l’espèce humaine. Elle veut faire surgir, par l’affirmation de la
communauté du primitif et du non-primitif, une pluralité immanente de la
pensée. Ce qui revient, en quelque sorte, pour citer Quine, à nous reconduire
at home, et à nous rendre notre culture étrangère à nous-mêmes.
Qu’il n’y ait là rien de
relativiste, au sens actuel et polémique du terme, on
peut le constater en associant Lévy-Bruhl et un philosophe des sciences dont il
fut très proche, Émile Meyerson. Tout un chapitre du
Cheminement de la pensée
[41] est consacré au rapport entre « Le physicien et l’homme primitif »
[42], où
Meyerson compare sa démarche à celle de Lévy-Bruhl sur la mentalité primitive,
suggérant que l’homme de science du passé, comme le primitif, « ne sort pas
pour cela du moule général de notre intellect »
[43]. Lorsque nous attribuons au
primitif (comme à l’homme de science du passé) une pensée radicalement
différente de la nôtre, nous ne voulons pas voir qu’il pense comme nous, ou
plutôt que nous pensons comme lui :
« Le primitif a mal jugé, mais il n’en a pas moins pensé comme nous avons l’habitude
de le faire, et l’on ne peut prétendre qu’il est illogique qu’en l’affirmant en même
temps de notre pensée à nous » [44].
L’ethnologue va alors procéder comme l’historien des sciences, en montrant
comment l’unité de la pensée se donne précisément sous l’aspect du divers.
« C’est là que l’histoire des sciences est susceptible de nous tirer d’embarras, car elle
nous montre une pensée dont le progrès s’opère selon les principes mêmes qui dirigent
la nôtre, alors que les conclusions auxquelles elle aboutit sont si différentes de celles
dont nous avons l’habitude » [45].
Cette problématique de Meyerson, s’appropriant ainsi les thèses de Lévy-Bruhl,
associe de manière novatrice l’anthropologique et l’épistémologique, pour faire
de l’identité du logique une condition de la
diversité conceptuelle. Cette similitude entre la pensée de Meyerson et celle de Lévy-Bruhl a été relevée dès
1926 par Koyré
[46], et il est clair qu’elle s’est en quelque sorte confirmée par la
suite, lors de l’émergence, dans les années soixante, de deux épistémologies
anthropologiques : celle de Quine bien sûr, qui cite Meyerson dans « Les deux
dogmes » et celle de Kuhn, qui cite
Identité et réalité comme un des livres qui
l’a le plus influencé, avec
Word and Object. Kuhn reprend le thème de la
traduction radicale dans « Reflections on my critics »
[47], où il identifie la tâche
de l’historien des sciences à celle du traducteur. L’habitude est plutôt de rapprocher Quine et Kuhn sous l’accusation commune de relativisme ou de
« schème conceptuel ». Mais il semble pertinent de relever cet héritage commun,
qui montre peut-être quelque chose de la difficulté théorique qu’il y a à se
fonder sur Quine, et sur le principe de charité, pour en tirer des « conséquences »
pour l’anthropologie ou les sciences humaines aujourd’hui. C’est en réalité que
la thèse de Quine s’enracine dans une problématique anthropologique : la question paradoxale, ouverte au début du siècle, d’un fondement anthropologique
du logique — inséparable de l’idée, qui émerge alors, que la diversité même
des voies de l’activité logique pourrait faire surgir son unité, et si l’on ose
reprendre l’expression de Frege, « faciliter notre saisie de ce qui est logique ».
Et la charité dans tout ça ? — serait-on maintenant en droit de demander. Il
semble pour finir que l’idée même d’un principe de charité (qu’il soit méthodologique voire moral) prenne les choses à l’envers, et évite la difficulté soulevée
ici. La question n’est pas tant celle des justifications du principe de charité (on
en trouvera toujours, ou jamais) que celle de son sens même. La thèse d’indétermination est bien, en tant que telle, une position anthropologique, et pas un
argument à « servir » (de manière arrogante ou modeste, peu importe) aux
sciences humaines. Elle porte aussi bien contre le relativisme que contre l’universalisme.
Quine, avec son ironie habituelle, mentionnait, au début de son autobiographie, à propos d’un souvenir d’enfance en Ohio, l’« excitation du chemin étrange
vers chez soi » qui structure, en quelque sorte, toute sa démarche — the strange
way home. Ce serait finalement l’inverse exact de la charité : non pas rendre
l’étranger aussi proche de nous que possible, mais nous rendre le familier aussi
étranger que possible. Tel pourrait être le but d’une anthropologie philosophique.
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[1]
Word and Object, MIT Press, Cambridge, Mass., 1960. La traduction française, par J. Dopp
et P. Gochet (1977), vient d’être rééditée chez Flammarion, collection « Champs ».
[2]
From a Logical Point of View (1953), p. 49.
[3]
Ibid., p. 47.
[4]
Ibid., édition de 1980, p. VIII.
[5]
La philosophie analytique (1962), p. 139.
[6]
En français dans le texte,
Theories and Things (1981) p. 45.
[8]
La philosophie analytique, p. 171 et 181.
[9]
Ibid., p. 139.
[10]
FREGE,
Écrits posthumes, trad. fr. de J. Dubucs, p. 167.
[11]
Theories and Things, p. 46-47.
[12]
Voir sur ce sujet S. LAUGIER,
Du réel à l’ordinaire (1999).
[13]
Theories and Things, p. 47.
[14]
I. LAKATOS et A. MUSGRAVE,
Criticism and the Growth of Knowledge (1970), p. 267.
[15]
Journal of Philosophy 34,1937, p. 674 (il s’agit d’un bref
abstract).
[16]
Word and Object, p. 70.
[17]
From a Logical Point of View, p. 63.
[18]
D. Davidson et J. Hintikka,
Words and Objections (1969), p. 303.
[19]
From a Logical Point of View,
ibid.
[20]
Word and Object, p. 77.
[21]
Ontological Relativity (1969), p. 6.
[22]
Journal d’ethnographe, par exemple p. 33-34,67-71.
[23]
Word and Object, p. 58.
[25]
Philosophy of Logic (1969), p. 82.
[27]
Word and Object, p. 59.
[28]
The Ways of Paradox and others essays (1976), p. 109.
[29]
Ontological Relativity, p. 30.
[30]
Word and Object, p. 58.
[31]
Coral Gardens (1935), p. 72.
[32]
Introduction à l’Å“uvre de Marcel Mauss (1950), p. 46.
[33]
D. SPERBER, « Apparently irrational beliefs », in
Rationality and relativism, éd. Hollis et
Lukes, p. 180.
[34]
Le totémisme aujourd’hui, p. 14.
[36]
Word and Object, p. 77.
[37]
In « Meaning and the alien mind », 1965, texte inédit que je suis très reconnaissante au
Pr. Quine de m’avoir communiqué.
[38]
La pensée sauvage, p. 99.
[39]
The Ways of Paradox and others essays (1969), p. 109.
[40]
« Interprétation et mentalité prélogique »,
Revue philosophique, 1989.
[41]
Le cheminement de la pensée (1931).
[42]
Ibid., p. 49-88.
[44]
Ibid., p. 84. Voir aussi les remarques de B. Karsenti, présentation des
Carnets, p. XIII.
[46]
A. KOYRÉ, compte rendu de
La Scolastique et le Thomisme par L. ROUGIER, Gauthier-Villars,
1925,
Revue philosophique, 1926, p. 462-468.
[47]
In I. LAKATOS et A. MUSGRAVE,
Criticism and the Growth of Knowledge,
op. cit.