2001
Revue de Métaphysique et de Morale
L’indulgence dans la compréhension du langage et des signes
[*]
Günter Abel
Technische Universität Berlin Traduit de l’allemand par Christian Berner
Cette contribution resitue tout d’abord le principe d’indulgence ou de
charité dans la philosophie analytique et l’herméneutique contemporaines. La version
maximaliste de ce principe, qui invite à présupposer comme vrai ce que l’autre tient
pour vrai, est critiquée et rectifiée dans le cadre du caractère interprétatif de la compréhension. La critique du principe d’indulgence est défendue par rapport à la fiction
davidsonienne d’un interprète omniscient ou d’un herméneute omnipotent. L’article
conclut sur la nécessité de saisir la compréhension comme une interprétation et de
clarifier les situations d’interprétation.
This contribution restore at first the principle of charity in analytical
philosophy and contemporary hermeneutics. The maximalist version of this principle,
inviting to presuppose true what the other is considering true, is critisized and rectified
in the frame of the interpretative character of understanding. The criticism of the principle of charity is opposed to the fiction, imagined by D. Davidson, of an « omniscient
interpreter » or an omnipotent hermeneutist. The article is concluding on the necessity
to perceive understanding as interpretation and to clarify the conditions of interpretation.
1. L’indulgence
[1] comme condition de la compréhension
Comprendre tant nos propres énoncés et signes que ceux d’autrui, d’autres
personnes étrangères, est essentiel à la compréhension que nous avons de nous-mêmes, des autres et du monde. Une telle compréhension dernière est intrinsèquement liée à l’application et à la saisie de signes symboliques. C’est là une
relation à deux termes, comme dans une porte tournante. Lorsqu’on veut faire
une expérience de la compréhension de soi ou de la compréhension du monde
d’autrui, on est renvoyé aux caractéristiques sémantiques et pragmatiques des
expressions et des signes qu’autrui utilise. Et pour préciser ces caractéristiques,
il faut recourir à des aspects de la compréhension de soi et de la compréhension
du monde, c’est-à-dire à des types d’intentionnalité et à des attitudes propositionnelles (des convictions, des désirs ou des desseins, par exemple).
La compréhension des signes linguistiques et non linguistiques est une chose
tout à fait remarquable. Cela devient évident dans un pays étranger dont on ne
maîtrise pas la langue. On voit alors que les problèmes de compréhension
commencent dans notre propre langue, dans ce qui nous est le plus proche, et
pas seulement dans le lointain. À l’inverse, le fait
que nous comprenions le plus
souvent nos propres énoncés et ceux d’autrui prend une signification centrale.
Mais que se passe-t-il lorsque nous comprenons nos énoncés et nos signes ou
ceux d’autrui ? Le problème est le suivant : « que signifie comprendre une
expression linguistique ou non linguistique ? », c’est-à-dire quelque chose, pour
le dire avec Wittgenstein, « dont l’évidence saute aux yeux. Car c’est
là ce
qu’en un certain sens nous semblons ne pas comprendre »
[2].
Traiter ce problème nous conduit à nous interroger d’abord sur les présupposés de la compréhension du langage et des signes. En philosophie, il ne s’agit
bien évidemment pas là de questions portant sur des conditions neurophysiologiques ou sur des présuppositions psychologiques ou encore sur des conditions
empiriques relevant du monde. Nous ne faisons pas de recherche sur le cerveau,
ni de psychologie, ni de sociologie compréhensive, ni de critique de l’idéologie.
Nous partons bien plutôt du fait que, chez l’homme, la compréhension des
signes symboliques est un processus qui a des propriétés
logiques ou
représentationnelles. Tel est le cas lorsque les expressions et les signes représentent,
c’est-à-dire peuvent traiter de quelque chose, se rapporter à quelque chose,
exprimer quelque chose, c’est-à-dire lorsqu’ils peuvent avoir une signification,
une référence, une vérité ou une expressivité. Parmi les caractéristiques structurelles logiques, nous ne nous attacherons ici qu’à celles qui exercent une
fonction fondamentale dans la compréhension de la langue et des signes dans
la perspective du principe d’indulgence. Cette structure sera analysée en quatre
temps. Nous commencerons (1) par rappeler la situation centrale de ce principe
tant dans la philosophie analytique que dans l’herméneutique. (2) La version
maximaliste de ce principe sera ensuite soumise à la critique, suivie d’une
rectification. (3) Enfin, nous analyserons de plus près les rapports entre la vérité
et le tenir-pour-vrai (
Fürwahrhalten
[3] ). La critique du principe d’indulgence sera
finalement (4) défendue par rapport à la fiction d’un interprète omniscient ou
d’un herméneute omnipotent. Nous conclurons par une remarque sur la compréhension herméneutique des textes.
Le principe d’indulgence est le suivant : afin que les énoncés d’un locuteur
étranger deviennent compréhensibles pour un auditeur ou un interprète, ce dernier doit les interpréter comme s’ils renfermaient, suivant ses propres normes
logiques et de vérité, une vérité optimale. Pour pouvoir comprendre, il faut donc
choisir l’interprétation qui accorde aux énoncés étrangers le plus de vérité.
L’accord et la différence — telle est la thèse — ne peuvent être établis qu’après.
Il est essentiel de voir qu’il s’agit ici de l’opinion du locuteur sur ses énoncés,
ses signes et ses propositions, et donc de ce qu’il tient pour vrai. Et c’est
précisément là qu’à suivre le principe d’indulgence il est nécessaire, si c’est
possible, pour pouvoir comprendre, d’interpréter comme vrai ce que le locuteur
tient pour vrai et accepte comme vérité. Il faut remarquer que ce principe n’est
pas conçu comme une simple possibilité, mais comme une condition de toute
compréhension de la langue ou des signes et de toute théorie fonctionnelle de
l’interprétation et de la vérité. L’indulgence ou la bienveillance ne se rapporte
pas à une éthique du comportement qu’est l’interprétation, mais aux conditions
mêmes de la communication et de l’interprétation.
Dans le champ de la philosophie analytique, ce principe, appelé «
principle
of charity », remonte à Neil L. Wilson. Il a ensuite été mis en évidence par
Quine, par David Lewis et, repris par Richard E. Grandy sous le nom de
«
principle of humanity », il a connu son application la plus généreuse chez
Davidson
[4]. Alors que Quine utilise principalement ce principe dans le domaine
des liaisons logiques dans les propositions, Davidson l’étend à tous les énoncés,
propositions et formes du comportement de locuteurs. Il est appliqué «
across
the board ».
Dans l’histoire de l’art d’interpréter, qu’il soit philologique ou herméneutique,
le principe d’indulgence a une longue tradition
[5]. On n’y voit toutefois souvent
qu’un moyen de limiter l’arbitraire de l’interprète par rapport au texte. Dans
l’herméneutique philosophique contemporaine, chez Hans-Georg Gadamer par
exemple, l’« anticipation de la perfection » correspond au sens fort et constitutif
du principe d’indulgence. Sans cette anticipation, dit l’herméneute, l’idée de
recueillir l’objet herméneutique (un texte, par exemple) dans notre propre compréhension du monde et de nous-mêmes ne nous viendrait même pas. C’est à
cela que correspond la compréhension que l’herméneutique a du langage, suivant
laquelle on peut et il faut, dans la parole effective, supposer l’existence d’un
savoir préalable de la vérité. Ce principe herméneutique se manifeste ensuite
dans la « bonne volonté », et plus exactement dans la « puissance de la bonne
volonté » de comprendre, qui « renforce autant que possible le point de vue de
l’autre, de sorte que son énoncé devient en quelque sorte lumineux »
[6].
2. Limites du principe d’indulgence
Suivant la version forte du principe d’indulgence, la plupart des propositions
qu’un locuteur tient pour vraies doivent aussi l’être effectivement, du moins
«
in the opinion of the interpreter ». Car l’unique méthode, qui de ce fait est
«
unimpeachable », dont dispose l’auditeur «
automatically puts the speakers
beliefs in accord with the standards of logic of the interpreter, and hence credits
the speaker with the plain truths of logic »
[7]. L’interprète projette ses propres
normes sur les énoncés étrangers, il y agence la structure du discours et fixe sa
forme logique. De cette façon, il se rend capable de comprendre les énoncés.
Sans quoi ils ne seraient que production inepte de bruits, d’écriture, de sons,
de gestes ou d’autres signes.
Lorsque l’on conçoit le processus de la compréhension d’après le principe
d’indulgence, son caractère constructif dans l’interprétation ressort clairement.
Mais ni la compréhension ni l’interprétation n’ont exclusivement affaire à des
processus constructifs qui posent, fixent et unifient. Comprendre est aussi un
processus interprétatif et négatif, et tant la compréhension que l’interprétation
mettent en évidence des différences, des discontinuités et des individualités.
Il est capital que la version maximaliste du principe d’indulgence affirme non
seulement la garantie de la possibilité de comprendre, mais encore la vérité de
ce qui est compris. Mais ce n’est qu’en rattachant une telle garantie de la
compréhension et de la vérité à l’horizon d’un système symbolique et à une
compréhension du monde et de soi que le caractère authentique d’interprétation
ressort dans chaque acte de compréhension d’une langue ou d’un signe. Dans
cette perspective, les points essentiels de la critique sont les suivants :
(1) En situation d’interprétation radicale, c’est-à-dire lorsque, par rapport à
une culture entièrement étrangère, nous ne disposons d’aucun traducteur, la
limitation des interprétations acceptables à celles qui relèvent de nos propres
normes risque d’induire en erreur. Ian Hacking rappelle à titre d’exemple l’origine du mot « kangourou ». Un récit relate : « Au cours de la découverte de
l’Australie, un groupe de marins du capitaine Cook captura un jeune kangourou
et ramena l’étrange être sur le vaisseau. Personne ne savait de quoi il s’agissait,
et quelques hommes furent dépêchés sur terre pour interroger les indigènes.
Revenus à bord, les marins racontèrent à leur camarades : “C’est un kangourou.”
On a découvert bien plus tard que lorsque les indigènes disaient “kangourou”,
ils ne nommaient pas l’animal, mais répondaient aux étrangers : “Qu’avez-vous
dit ?” »
[8]. On peut ici préciser deux aspects.
Commençons par remarquer que rien ne garantit l’accord sur la compréhension. Elle peut échouer à tout instant et en présence de chaque cas concret. Nous
ne disposons d’aucune instance nous permettant d’exclure cette possibilité. Cette
dernière au contraire fait partie d’une conception juste de la façon dont nous
usons et comprenons effectivement les signes linguistiques et non linguistiques.
Ensuite, il faut tenir compte du rapport entre la compréhension linguistique et
la pratique de la vie. Si, pour le dire avec Wittgenstein, l’utilisation et la
compréhension des expressions « fait partie d’une activité ou d’une forme de
vie »
[9], alors l’accord dans une langue est en dernier ressort lié à l’accord dans
une forme de vie. Mais, au sens rigoureux, l’accord dans les plus petits détails
n’existe pas immédiatement avec des personnes et des langues étrangères, ni
entre des individus partageant la même langue. Une seule personne ne peut
certainement pas être individuelle de manière isolée et uniquement pour elle-même. C’est pourquoi toute compréhension plus fine peut non seulement
échouer secondairement dans une entente préalable, mais peut encore se tromper
vraiment. Cela n’est jamais à exclure, précisément parce qu’il faut toujours
commencer par introduire nos propres possibilités de comprendre dans les signes
étrangers afin de les trouver compréhensibles et de pouvoir comprendre. Saisir
cela relève du concept même du comprendre.
(2) Le fait que l’auditeur/interprète ne puisse comprendre les énoncés étrangers qu’en appliquant ses propres normes n’a pas pour conséquence nécessaire
que la présomption de vérité relative aux énoncés étrangers soit exactement de
la même espèce que celle qui se rapporte aux énoncés de l’auditeur/interprète
lui-même ou des normes qui, à tort ou à raison, les régissent. Cela ne serait le
cas que si suivre ces normes impliquait qu’il n’y a pas de différence entre
appliquer des normes à soi-même et les appliquer à autrui, et par conséquent
qu’il n’y a pas de différence entre la compréhension de soi et la compréhension
d’autrui. Mais bien que ces deux aptitudes s’appellent l’une l’autre, leur différence est importante pour le fonctionnement de chacune d’entre elles. Sans elle,
un interprète ne pourrait pas même comprendre ses propres énoncés. Mais s’il
faut tenir compte de cette différence, alors le fait de comprendre les énoncés
d’autrui ne signifie pas pour autant, comme le veut la thèse fondamentale du
théoricien de l’indulgence et de la cohérence, que la plupart de ce qu’autrui
tient pour vrai et de ce que nous tenons pour vrai s’accorde et doit être vrai.
(3) Par rapport à la présomption de vérité dans la compréhension d’énoncés
étrangers, il faut remarquer que les exigences du principe d’indulgence seraient
satisfaites si au lieu de « est vrai » se trouvait l’expression « semble vrai ». Ce
qui ne signifie pas un relativisme ou un arbitraire quant à ce qui est présumé.
Car on est obligé de présupposer les normes du système de signes naturels
qu’on utilise et on n’est pas en mesure de le mettre délibérément hors d’usage.
Ce qui est décisif, c’est la façon dont est pensé le rapport entre « cela semble
vrai » et « cela est vrai »; car il ne s’agit pas de nier la différence entre les
deux. D’un côté, nous faisons cette différence et nous la trouvons compréhensible. D’un autre côté, si on ne trouvait pas cette différence sensée, on tomberait
dans une régression à l’infini : « Il semble qu’il semble qu’il semble ... vrai ».
Mais il faut souligner ici deux aspects.
Par rapport au principe d’indulgence, il faut rappeler tout d’abord que la
question est de savoir si son application est une garantie de vérité. Si un « cela
semble » est suffisant d’un point de vue fonctionnel, alors il faut restreindre la
version maximaliste. Ensuite, il faut remarquer que la menace de la régression
de la vraisemblance n’est pas simplement arrêtée et dépassée par une présomption
théorique de vérité, mais par des exigences internes de la
pratique de la
parole, de la pensée, de l’action et de la compréhension effectives, bref, par la
pratique de l’interprétation. Car dans cette dernière nous nous trouvons
dans la
pratique opposés à la menace théorique d’une régression à l’infini. Dans la
pratique de l’utilisation des expressions et des signes se réalisent les fixations
relevant d’une logique du sens et les constructions par l’interprétation auxquelles
on recourt dans chaque acte de compréhension (qu’il réussisse ou pas). C’est
pourquoi le « semble vrai » devient un « est vrai » dans chaque utilisation et
compréhension effective de signes. Mais ce passage, tout comme la présomption
de vérité qu’il effectue, sont à présent des présuppositions exigées d’un point
de vue pragmatique (à partir du lieu et du temps) et pratique (à partir du mode
d’action lui-même), c’est-à-dire des présuppositions
pratiques de l’interprétation nécessaires pour être assuré du sens tant de nos propres actes de compréhension que de ce qu’ils comprennent. En dernier ressort, c’est donc la pratique
de l’interprétation qui décide de ce qui vaut comme compréhension réussie du
langage et des signes. Ce faisant, il s’agit moins, dans la compréhension, d’une
garantie de la vérité et de l’indulgence que d’une variété de situations d’interprétation
[10].
(4) Le principe d’indulgence laisse dans l’ombre deux aspects pourtant essentiels à toute compréhension. Les locuteurs et les auditeurs ne doivent pas seulement utiliser des expressions identiques du point de vue phonétique et grammatical, ni partager uniquement des opinions. Ils doivent en outre avoir en
commun des expériences et une croyance, qui tient quelque chose pour vrai, et
ils doivent s’accorder sur des jugements.
L’accord sur l’expérience et sur l’acte de tenir pour vrai est exigé car c’est
là le seul espoir de pouvoir identifier les attitudes propositionnelles et l’intentionnalité d’autrui, qui régissent les caractéristiques sémantiques et pragmatiques des énoncés étrangers. Cet accord est donc la condition de toute clarification de la sémantique et de la pragmatique des signes symbolisants. On exige
un accord sur les jugements
[11] car ce n’est qu’avec eux (et non pas avec les
opinions) qu’on voit si l’on s’accorde ou non avec autrui sur l’utilisation des
régularités des jeux de langage d’une langue et, pour le dire en termes kantiens,
sur l’unité de nos représentations résultant de la synthèse de nos concepts. Bref,
cet accord montre si on se comprend ou non. Ce qui n’est pas le cas des
opinions : dans la mesure où il peut y avoir des opinions différentes au sein
d’une même forme de vie, on ne peut pas être sûr que l’on s’est compris même
lorsqu’il n’y a plus de divergence d’opinion. C’est précisément pour cela qu’un
accord sur des jugements est requis, avant tout pour les jugements auxquels
nous adhérons immédiatement à partir de notre propre usage de la langue et
des signes, dans la mesure où cela implique les jeux de langage, les formes de
vie et les représentations que nous partageons avec autrui.
C’est là qu’apparaît clairement l’ambivalence des circonstances de la compréhension. Car d’un côté, pour chaque acte de compréhension réussi on doit
supposer qu’il existe au moins un noyau d’accord ou d’identité. Mais d’un autre
côté, on ne peut pas avancer de critère de cette identité. Ce dernier point a des
conséquences sur le principe d’indulgence. Concernant l’accord des expériences
et des actes de tenir pour vrai, il faut remarquer qu’on ne sait pas exactement
ce que signifie « partager avec autrui la même expérience et le même acte de
tenir pour vrai ». Ce qui ne signifie pas que la compréhension est impossible.
Mais cela signale que nous ne disposons ni de critères ni de raisons pour
présupposer de telles identités. Le principe d’indulgence ne garantit pas des
points communs dans les expériences et dans ce que nous tenons pour vrai. Au
contraire, ils sont toujours déjà mis en Å“uvre lorsque la compréhension réussit.
Concernant l’accord sur les jugements, on peut distinguer deux cas. Lorsqu’il
y a accord (cas no 1), alors il n’y a pas besoin d’appliquer le principe d’indulgence, puisqu’il y a dès lors utilisation et compréhension concordante des
expressions et des signes. Lorsqu’il n’y a pas accord (cas no 2), l’indulgence
n’est pas non plus d’un grand secours. En effet, il s’agit alors d’une différence
dans la forme de la pratique de la vie, dans l’unité des représentations et dans
les régularités des jeux de langage qui sont à son fondement. Dans ce cas, une
présomption de vérité par rapport aux énoncés étrangers a peu de sens. Car les
personnes ont alors des pratiques d’interprétation différentes pour utiliser des
expressions et des signes, et ils ont par conséquent des vérités différentes.
De manière plus radicale, cela signifie que le principe d’indulgence ne garantit
ni l’accord ni la vérité. En outre, non seulement il peut induire en erreur, mais
il peut paraître offensant qu’un Européen, par exemple, avec ce qu’il tient pour
vrai et les jugements qui lui semblent évidents, placé dans une situation d’interprétation radicale, interprète les énoncés et les signes non linguistiques d’une
bergère tibétaine (et donc cette autre personne elle-même) en présupposant
qu’elle partage avec lui la plupart de ce qu’elle tient pour vrai. Ce serait là une
manière de procéder aussi pénétrante que ridicule. Il faut donc bien plutôt écarter
les éléments unificateurs au bénéfice de la différence et de la discontinuité dans
l’acte même de comprendre.
(5) Supposer qu’on dispose d’un tel critère sûr quant à l’identité de l’expérience et de ce qu’on tient pour vrai : même dans le cas où le locuteur et
l’auditeur/interprète partagent effectivement la même expérience sensible et la
même évidence sensible qui s’y rapporte (par exemple lorsque les deux voient
le même livre dans une vitrine), cela ne garantit en rien l’identité de ce qu’ils
tiennent pour vrai ni l’identité des caractéristiques sémantiques et pragmatiques
des énoncés et des signes qui s’y rattachent. Même lorsqu’il y a identité de
l’expérience sensible et de la situation de perception, ce qu’on tient là pour vrai
et même les énoncés qualitativement identiques de deux personnes (toutes deux
écrivent par exemple sur une feuille : « un livre important ») peuvent être entièrement différents suivant l’intention ou les concepts, les jugements et les fonctions.
Il faut ajouter à cela que chaque individu a un rapport indexical au réseau
des interprétations qui constitue son arrière-fond, réseau à partir duquel et par
rapport auquel s’accomplit sa compréhension, à savoir son rapport à ses interprétations. Un élément individuel irréductible s’introduit ainsi dans la relation
entre l’énoncé et l’acte de tenir pour vrai ainsi que dans la fixation de ce dont
traite une expression, de ce à quoi elle se réfère et de ses conditions de réalisation. Par rapport à la compréhension, les aspects indexicaux et individuels
sont une borne insurmontable par toute intropathie ou effort pour se mettre à
la place d’autrui et accéder à son corpus d’interprétations. Par rapport à autrui,
il est inadéquat de se comprendre comme un ordinateur analogue qui se représente le processus d’interprétation d’autrui (ici principalement le rôle de l’acte
de tenir pour vrai dans la fixation et corrélation entre l’expérience sensible et
la sémantique des signes) comme continu, c’est-à-dire sans limite digitalisante
de la finesse de la lecture. En outre, une description complète des événements
mentaux qui y sont importants et de la psychologie d’autrui, en particulier de
son intentionnalité, est impossible. Ce qui a plusieurs conséquences.
Tout d’abord, il faut dire que le processus de la compréhension est aussi
compliqué que l’individu qui interprète et que celui qui est interprété. Ensuite,
il faut remarquer qu’il n’existe pas de théorie de la compréhension que l’on
puisse enseigner et apprendre, mais uniquement des facultés individuelles de
compréhension, et qu’il est impossible d’établir une règle universelle, voire un
calcul reproduisant ce qu’est comprendre. Celui qui
comprend un signe linguistique ou non linguistique ne calcule pas
[12]. Il ne
peut pas y avoir de calcul ou
d’algorithme de la compréhension. On a par conséquent de bonnes raisons de
se réjouir lorsqu’une compréhension réussit. Nous « conjecturons » (Nicolas de
Cues), nous sommes « divinatoires » (Schleiermacher) et nous « devinons »
(Proust). Et cela ne vaut pas seulement pour les personnes de culture étrangère,
mais aussi pour la compréhension de nous-mêmes.
(6) Même lorsque les auditeurs et les locuteurs ont effectivement les mêmes
expériences, tiennent les mêmes choses pour vraies et savent cette identité, le
succès du principe d’indulgence dépend en outre du fait que ce que l’auditeur/
interprète tient pour vrai n’est pas erroné. C’est là ce que présuppose le principe
d’indulgence, sans pour autant le garantir ou le justifier. Mais d’un point de vue
critique, l’identité ou l’accord dans ce que l’opinion ou la croyance tiennent
pour vrai n’exclut pas qu’elles puissent être erronées.
Accessoirement on voit ici que l’assentiment d’autrui et l’accord avec autrui
ne sont pas suffisants pour la vérité de ce à propos de quoi on obtient l’assentiment ou l’accord. On voit que ni l’assentiment d’autrui ni le principe d’indulgence n’apportent à celui qui tient certaines choses pour vraies, c’est-à-dire à
chacun de nous à la première personne, des raisons de tenir pour vrai ce qu’il
tient pour vrai, des raisons de la vérité effective de ce qu’il tient pour vrai, que
suivant sa nature ce qu’il tient pour vrai doit incarner la vérité et ne peut pas
ne pas dire la vérité.
(7) Nous avons jusqu’alors traité ensemble l’évidence sensible et l’acte de
tenir pour vrai. Il faut maintenant lever cette ambiguïté en distinguant deux
versions du principe d’indulgence : celle qui se rapporte à l’
évidence de l’expérience sensible et celle qui recourt aux
causes de ce que nous tenons pour vrai
[13].
La dernière de ces versions prescrit : « Dans une situation d’interprétation radicale, attribue à autrui ce qu’il tient pour vrai en te rapportant aux causes de ce
qu’il tient pour vrai; si tu agis ainsi, alors, en même temps que les causes, tu
as compris les contenus de ce qu’autrui tient pour vrai et par ce moyen tu
comprends également ses énoncés ». Mais lors de l’identification des causes de
ce qu’autrui tient pour vrai on se heurte aux mêmes difficultés que lorsqu’il
s’agissait d’identifier ce que quelqu’un tient pour vrai en suivant la voie d’une
expérience sensible commune. On ne peut pas être entièrement assuré de l’identification de la cause qui a pour effet qu’on tienne quelque chose pour vrai et
on ne dispose d’aucun critère concernant l’identité de la causalité chez une
personne et chez une autre.
(8) Dès qu’on introduit dans l’analyse de la compréhension, en plus de l’acte
consistant à rendre compréhensibles des énoncés étrangers, la question de leur
structure de sens, alors il n’est plus possible de réduire le processus de compréhension à l’application étrangère de nos propres normes. Dans la relation
entre l’interprète et l’interprété, la compréhension n’est pas un processus unilatéral où l’on applique la norme de nos propres propositions à des propositions
étrangères. Il s’agit bien plutôt de processus réciproques multiples entre un
interprète et les unités pragmatiques étrangères, c’est-à-dire les propositions,
mots et signes utilisés par la personne étrangère dans ses énoncés. De la même
façon les ingrédients de la compréhension, ingrédients multiples qui ne peuvent
pas être formulés, posés ou formalisés dans un calcul suivant des règles fixes,
apparaissent malgré eux au cours de l’application, par projection et construction,
des propres normes.
(9) À quoi il faut ajouter qu’il peut y avoir des interprétations différentes,
conflictuelles et même opposées d’un seul et unique signe énoncé. C’est là le
complément du fait que l’espace de jeu des interprétations possibles n’est pas
nul, même lorsque la pratique de l’utilisation est donnée. Le statut et la portée
du principe d’indulgence doivent donc être limités en raison de la pluralité qui,
au sens strict, devrait non seulement restreindre mais encore supprimer ce
principe. Certes, cette pluralité dépend elle aussi de la diversité des rapports
possibles du locuteur à ses énoncés, mais elle subsiste (puisque les signes utilisés
dans des énoncés ne disposent pas intrinsèquement d’une sémantique et d’une
pragmatique fixes) même si l’espace de jeu des attitudes ne se limitait qu’à une
seule attitude coïncidant avec celle de l’interprète. Chaque signe peut être interprété ainsi mais aussi autrement. Nier cela signifierait devoir défendre la magie
des signes. Utiliser et comprendre un signe linguistique ou non linguistique ne
signifie ni suivre une règle tout d’abord explicite, ni saisir et juger les signes
étrangers rencontrés comme des occurrences imparfaites d’une grammaire universelle archétypique et à partir d’une telle grammaire exempte d’irrégularités
trompeuses.
(10) À l’inverse, cela signifie que le principe d’indulgence n’exclut ni la
dépendance des signes à l’égard de l’interprétation, ni leur besoin d’interprétation. En particulier son action projectrice, constructrice et limitative témoigne
du lien indépassable entre la compréhension et l’interprétativité. Que le principe
soit exigé ne permet pas pour autant de développer une conception de la compréhension qui ne soit ni internaliste ni relative. Au contraire, la relativité (pas
le relativisme) indispensable de chaque compréhension se détache sur chaque
horizon d’interprétation. Ce dernier peut varier suivant le temps et il ne doit
pas, même lorsque la compréhension réussit, rester identique chez une même
personne à des époques différentes. Par ailleurs les différents horizons d’interprétation ne se laissent pas ramener à un horizon commun, à l’horizon d’interprétation « unique, univoque et universel ». Et les esprits finis, perspectivistes
et interprétants, sont, en raison du caractère même de l’interprétation, coupés
de la possibilité d’une grammaire universelle de toute interprétation. Ces éléments ne doivent cependant plus être considérés comme des obstacles, mais
comme des éléments constitutifs du processus de compréhension. La relativité
liée au concept d’interprétation n’est pas incohérence. Sans elle, il n’y aurait
rien à comprendre.
(11) Des situations d’interprétation précèdent toujours déjà l’application du
principe d’indulgence. Ce dernier n’est pas la condition des premières, mais
bien plutôt un signe de la nécessité de réagir par l’affirmation de soi au danger
de leur dispersion en raison de leur diversité. En même temps on voit qu’une
stratégie peut guider l’indulgence généreuse, à savoir devoir et vouloir limiter
le nombre des interprétations à validité égale. Cela est nécessaire pour mettre
en route la communication et l’entente. C’est là qu’apparaissent, derrière l’indulgence, la téléologie et la morale. On pourrait aussi parler ici d’une espèce de
volonté de puissance camouflée de l’indulgence. Car il s’agit ici absolument
d’un devoir. Les énoncés étrangers d’autrui doivent se soumettre à nos propres
normes s’ils veulent être compris et atteindre à la signification, à la référence
et au sens visés par autrui. Indulgence signifie alors : permettre aux expressions
d’autrui de se rendre compréhensibles et de se communiquer dans le lit de
Procuste de nos propres normes.
(12) Ici vient s’ajouter un nouvel élément à l’élément projectif et constructif
des processus de compréhension. La compréhension personnelle des énoncés
d’une autre personne est elle aussi déterminée par les énoncés étrangers dans
la mesure où ils apparaissent comme autres, même lorsqu’on ne les connaît pas
ou qu’on ignore encore le détail de leur structure. Si l’on pense à la combinaison
des deux éléments, il est clair que notre propre opération de compréhension ne
doit pas être saisie de façon essentialiste, mais interprétative.
D’un côté, ce qui est compris dans la compréhension est formé par la fonction
symbolisatrice des signes. Il ne s’agit pas de la restitution d’une « essence » de
symbolisations linguistiques ou non linguistiques qui serait achevée au préalable
et qui attendrait d’être comprise. Au contraire, le concept même de compréhension du langage et des signes implique que la fonction symbolisatrice ne
doit pas être considérée comme ayant une « essence ».
D’un autre côté, il faut tenir compte d’une conséquence importante de la
distinction et de la dépendance de mon interprétation par rapport à l’énoncé
autre, étranger, et par conséquent par rapport à l’autre interprétation dans
laquelle seule peut se réfléchir la mienne. Puisqu’il faut penser, pour chaque
interprétation personnelle, une autre interprétation différente mais appropriée,
l’interprétation personnelle caractérisée par son indexicalité n’est qu’une interprétation et non pas l’« unique interprétation juste ». C’est pourquoi une interprétation d’énoncés et de symboles étrangers devrait, dans une perspective
réflexive, en raison de son caractère personnel d’interprétation et d’indexicalisation, se limiter elle-même dans sa prétention à saisir le sens de manière
critique. Elle tiendrait ainsi compte du fait que dans la mainmise sur des énoncés
autres, étrangers, au moyen de l’interprétation, quelque chose du caractère autre
et étranger ressort, quelque chose qui se soustrait à l’organisation dans le cadre
de notre propre interprétation conceptuelle et intuitive. Cela peut aussi arriver
lorsque les expressions d’autrui sont compréhensibles (par conséquent dans
l’usage tout à fait correct et partagé des signes et du langage, c’est-à-dire lorsque
l’autre parle ma langue ou une langue qui peut être traduite dans ma langue),
lorsque la structure du discours étranger et sa forme logique ont été fixées avec
succès et lorsque l’indétermination de l’interprétation (par rapport à la vérité,
la forme logique et la référence) a été réduite au maximum.
On pourrait alors changer l’accent du sens du discours sur la « charity » en
passant de l’« indulgence constructive » à une espèce d’« amour du prochain ».
Ce dernier ne consisterait pas simplement à concevoir les énoncés d’autrui
suivant nos propres normes, à présupposer leur vérité et à maximiser ainsi, en
partant de notre propre point de vue, la coïncidence et la continuité. Cet amour
consisterait à s’ouvrir à autrui et à un contenu (qu’il soit formel ou matériel),
à se laisser affecter par les signes et les expressions symboliques d’autrui, à se
laisser dire ou montrer quelque chose. Cet amour pourrait reconnaître l’étranger
et ce qui est individuellement autre dans l’énoncé et la personne d’autrui, donc
reconnaître une autre interprétation en tant qu’autre sans vouloir la contraindre
à s’inscrire dans notre propre horizon interprétatif. Cela implique la possibilité
que quelque chose de vrai soit rattaché à l’énoncé et à l’utilisation des signes
par autrui, bien qu’on soit pour l’heure, et avec la meilleure volonté du monde,
incapable de le voir par application de nos propres normes. Ce serait là une
indulgence par-delà le bien et le mal. Elle ne serait pas seulement nécessaire
par rapport à des cultures étrangères, mais dans notre propre langue et dans
notre propre vie. Car au fond, chacun peut être pour lui-même la plus grande
énigme.
Les réflexions sur la spécificité, le statut et la portée du principe d’indulgence
qui précèdent ont mis en évidence (a) que ce principe doit être appliqué
lorsqu’on veut trouver quelque chose compréhensible ou en général lorsqu’on
veut comprendre ; (b) que, dans son application, il a un caractère interprétatif
et constructif et (c) que le rapport entre l’interprétation personnelle et l’interprétation autre, étrangère, met en évidence une altérité irréductible qu’il s’agit
de reconnaître. Ces trois éléments conduisent, chacun pris pour soi et mis en
rapport les uns avec les autres, à la perspective de la philosophie de l’interprétation
[14].
3. Vérité et acte de tenir pour vrai
Même une application généreuse du principe d’indulgence ne fournit pas à
l’auditeur/interprète des raisons de la justesse de ses normes et du fait que ce
qu’il tient pour vrai est vrai. Le principe d’indulgence ne dispose ni dans la
perspective de la première personne, ni dans celle de la troisième, d’un argument
permettant de fonder la thèse suivant laquelle la plupart de ce que nous/vous/ils
tiennent pour vrai doit aussi être vrai. À quoi ressemblerait un tel argument ?
Sur ce point, le programme de Davidson prend son départ dans l’idée, soulignée par les interprétationnistes, qui affirme que nous saisissons des choses
singulières, de façon identifiée et définie, que nous les tenons pour vraies non
pas de manière isolée, mais toujours rattachées à d’autres choses que nous
tenons pour vraies. Si par exemple l’on
croit, en raison d’un certain bruit, qu’un
avion survole les nuages, cet acte de tenir pour vrai n’est possible que parce
qu’on recourt à beaucoup d’autres choses que l’on tient (consciemment ou
inconsciemment) pour vraies, par exemple
que les avions peuvent s’élever dans
les airs,
qu’ils occasionnent certains bruits,
que le bruit perçu est celui d’un
avion,
que...,
que... Par ailleurs, l’identification de ce qu’on tient pour vrai
procède de manière holiste. Nous n’identifions pas des éléments séparés, mais
des domaines entiers, et cela non pas à l’aide de signes isolés, mais au moyen
de l’activité de schèmes entiers. Identifier ce qui est tenu pour vrai signifie
indiquer sa place au sein d’un réseau de choses tenues pour vraies. Et c’est de
ce réseau qu’il faut dire qu’il détermine ce qu’on tient pour vrai, à savoir l’objet
de l’acte de tenir pour vrai.
Isolée et
pour elle seule, une chose tenue pour vraie
ne pourrait pas avoir de contenu identifiable. Avant, dit la variante de Davidson,
«
some object in, or aspect of, the world can become part of the subject matter
of a belief [true or false] there must be endless true
beliefs about the subject
matter »
[15].
Le défi rattaché à cette conception tient à ce que l’identification de ce qu’on
tient pour vrai ne réussit que si la plupart des choses tenues pour vraies qui y
participent sont
vraies. À cela il faut ajouter la thèse complémentaire, à savoir
que des choses qu’on tient pour vraies
à tort ruineraient une telle identification.
Ce qui à son tour interdirait qu’on puisse classer comme « fausses » des choses
que nous tenons pour vraies. Car la fausseté, comme écart du vrai, présuppose
la vérité des choses que nous devons identifier comme étant tenues pour vraies.
Suivant cette optique, il faut acquiescer à la formule suivante : «
objective error
can occure only in a setting of largely true beliefs »
[16]. Voilà les arguments de
Davidson pour la thèse fondamentale (anti-sceptique, non relativiste et également non interprétationniste) suivant laquelle la plupart de ce que nous tenons
pour vrai doit aussi être vrai. Comment l’interprétationniste, qui conçoit l’acte
de tenir pour vrai comme une espèce d’interprétation, réagit-il à un tel défi ?
Il y a accord avec Davidson pour affirmer qu’il faut présupposer un réseau
de choses tenues pour vraies si l’on veut identifier de nouvelles choses ou des
modifications d’anciennes choses tenues pour vraies. Qu’une chose tenue pour
vraie puisse jouer un rôle défini présuppose qu’elle soit incorporée dans le tissu
d’interprétations existantes. Sans une telle incorporation, un acte de tenir pour
vrai ne peut engager la vérité. Il serait proprement insignifiant.
Dans un système d’interprétation et d’actes de tenir pour vrai qui fonctionne
il faut, remarque l’interprétationniste, avant tout souligner les caractéristiques
sémantiques des signes linguistiques et non-linguistiques qui y ont cours, c’est-à-dire le fait que les signes interprétés et plus précisément les propositions tenant
quelque chose pour vrai ont un contenu propositionnel, des références et des
conditions de réalisation ou de vérité. Ce qui, dans notre contexte, a deux
conséquences.
Tout d’abord l’acte d’interpréter et l’acte de tenir pour vrai (saisis ici comme
des états mentaux articulés dans les propositions correspondantes qui interprètent et tiennent pour vrai) ne sont pas accessibles à une réduction naturaliste
(par exemple à des états ou à des événements neuronaux en dernier ressort
physiques). Cela coupe aussi l’herbe sous les pieds à toute réduction qui s’autoriserait de la théorie de l’évolution. Les partisans d’une théorie évolutionniste
de l’interprétation et de l’acte de tenir pour vrai diraient que la plupart de ce
que nous tenons pour vrai doit être vrai parce que l’évolution s’est chargée de
ne laisser subsister dans ce qu’on tient pour vrai que ce qui avait une valeur
pour la survie, c’est-à-dire ce qui était adapté aux conditions du monde ambiant
et favorable à la propre affirmation systématique. De façon radicale, cela signifie
que la signification, la référence et la vérité de nos interprétations qui tiennent
quelque chose pour vrai devraient être pensées comme dépendantes de la valeur
de survie dans le contexte de l’évolution et donc comme déterminées par elle.
Pour ce qui est de la question de la « vérité » d’une interprétation et de ce qu’on
tient pour vrai, la théorie évolutionniste doit présupposer un concept métaphysique de correspondance (réaliste). Or ce dernier ne peut pas être expliqué
[17].
Mais avant tout, une telle conception méconnaît le fait que le prédicat « est
vrai » est un prédicat mental (et non pas physique ou neurobiologique) et qu’il
s’attache toujours à une propriété
sémantique de l’acte d’interpréter et de tenir
pour vrai. Et cette propriété sémantique des propositions qui tiennent pour vrai
n’est
ipso facto pas assimilable à des états ou à des événements de l’évolution,
elle n’est pas identique en extension et en signification à des propositions
évolutionnistes et elle ne peut pas être dérivée d’elles suivant des lois. Il n’y a
pas de définition de l’acte de tenir pour vrai qui ne soit pas circulaire, qui ne
soit pas dérivée de propositions qui tiennent quelque chose pour vrai.
L’interprétationniste se plaît à souligner une deuxième conséquence des propriétés sémantiques ou logiques des interprétations qui tiennent quelque chose
pour vrai, à savoir qu’elles conduisent à la question authentiquement philosophique : comment penser que nos expressions et propositions interprétatives qui
tiennent quelque chose pour vrai peuvent traiter de quelque chose, se rapporter
à quelque chose de réel qui leur correspond, c’est-à-dire comment il se fait
qu’elles puissent être vraies ou fausses. Ce n’est pas là une question relative à
des causes que pourraient nommer les sciences particulières (comme par exemple la neurobiologie ou la physique). Même la meilleure théorie scientifique
possible, qui décrirait au mieux l’état du développement du cerveau qui lui
correspond et qui indiquerait toutes les causes à l’origine d’un acte de tenir
pour vrai, serait dans l’impossibilité de répondre à cette question. Ce qui n’enlève
rien aux performances scientifiques et explicatives des sciences spéciales, mais
conteste simplement qu’elles répondent par là à des questions authentiquement
philosophiques.
Dans notre contexte, cela conduit au point suivant, qui est essentiel : notre
activité d’interpréter et de tenir pour vrai ne peut pas être considérée, dans une
perspective critique prenant en compte ses propriétés sémantiques et logiques,
comme se rapportant par avance à la réalité, garantissant automatiquement la
vérité à partir de cette activité. Concernant la vérité des interprétations et de ce
que nous tenons pour vrai, il ne s’agit par conséquent que d’une réflexion et
d’une fondation des prétentions à la vérité élevées dans l’acte d’interpréter et
de tenir pour vrai, et non pas d’une anticipation et d’une présupposition de la
vérité. C’est pourquoi l’interprétationniste défend, à la différence de Davidson,
la thèse suivant laquelle le principe d’indulgence, dans sa fonction de garant de
la communication, se limite à l’acte de tenir pour vrai et ne devrait pas être
directement rapporté à la vérité.
Ce constat est aussi utilisé dans l’interprétationnisme par rapport à l’identification et à l’individuation de ce que nous tenons pour vrai. Pour pouvoir les
établir avec succès, nous avons besoin d’un système d’interprétation et plus
précisément de l’acte de tenir pour vrai qui fonctionne. L’hypothèse de vérité
n’y est pas décisive. Une identification et individuation de ce qui est tenu pour
vrai sont réussies lorsque, dans l’utilisation de signes interprétés finis, le contenu
fini et donc juste, formé de ce qui est tenu pour vrai, est en même temps un
modèle de ces signes interprétés, c’est-à-dire fait partie de ces cas et les inscrit
dans le temps. Ce qui individualise un acte de tenir pour vrai n’est pas son
caractère privé, mais son contenu propositionnel. Identifier et individualiser
« correctement » ce qui est tenu pour vrai signifie alors : connaître le contenu.
Et cela ne présuppose pas d’abord la vérité, mais l’interprétation.
Sur cette toile de fond, c’est non pas comme chez Davidson la vérité, mais
l’interprétativité qui ne peut pas être analysée davantage et ne peut donc pas
être rendue commune. Dans la pratique et parmi les fonctions de l’interprétation,
la vérité ne garantit plus sa réussite. Dans une perspective interprétationniste,
l’interprétativité ne se réduit pas à la vérité, bien que cette dernière puisse en
être un élément (sans devoir l’être pour autant). Il faut bien entendu tenir compte
ici des différents niveaux d’interprétation. Car cela ne signifie
pas que la vérité
puisse être conçue par rapport à un schème interprétatif pris comme un schème
exégétique, ni qu’elle puisse être définie de cette façon. Et la question de la
vérité ne disparaît pas ni ne devient obsolète : elle peut désormais être développée comme un rapport d’interprétation, et plus précisément comme un rapport entre les prétentions à la vérité au niveau des interprétations-
exégèses et
les processus d’interprétation élémentaires constitutifs des objets
[18].
Dans ce contexte, l’interprétationniste peut lui aussi s’entendre sur la formule
suivant laquelle la plupart des choses que nous tenons pour vraies sont vraies, non
pas parce que l’évolution aurait veillé à leur vérité, ni parce que ce que nous tenons
pour vrai doit être par nature, en soi et initialement, pensé comme garantissant la
vérité; elles sont vraies en vertu du simple fait qu’elles sont les choses que, de
manière cohérente, nous tenons pour vraies dans notre pratique de l’interprétation
parce qu’elles articulent le mieux ce que nous tenons pour vrai dans nos fonctions
sémiotiques et ce que nous tenons pour vrai par ailleurs. L’approche non internaliste et non relative de Davidson ne dispose pas de cette compréhension. À
l’inverse, ses perspectives rappelées plus haut peuvent être formulées du point de
vue de la philosophie de l’interprétation au niveau de l’interprétation-exégèse :
l’identification par une interprétation qui s’approprie par exégèse ne réussit que
si les interprétations qui y participent sont supposées « vraies »; des interprétations supposées « fausses » ruineraient une telle identification. Au niveau de
l’interprétation-exégèse, parler d’« erreur objective » a un sens qui a pour présupposition logique un cadre d’interprétations-exégèses principalement tenues pour
vraies. Mais cela ne vaut qu’au niveau des interprétations-exégèses et si l’on
présuppose que parler d’« objectivité », d’« erreur », d’« exégèse vraie » doit être
appliqué à la forme de l’extension temporelle de la formation des interprétations,
et qu’il ne s’agit pas d’une objectivité ou d’une vérité concernant la chose.
4. Interprètes omniscients
La thèse affirmant que la plupart de ce que nous tenons pour vrai doit être
vrai contient à l’inverse l’affirmation que le locuteur et l’auditeur ne pourraient
pas s’entendre sur la base de choses qu’ils tiennent ensemble, mais à tort, pour
vraies. Cela peut, à suivre Davidson, être parfois le cas. Mais «
it cannot be the
rule ». Pour le démontrer, il introduit la figure de l’« interprète omniscient »
[19].
Supposons qu’il existe un interprète omniscient ou un herméneute omnipotent, qui sait tout sur les propositions de son propre répertoire, sur le monde,
sur les causes et les motifs qui amènent un locuteur à tenir ses propositions
pour vraies. Lorsque cet interprète interprète les expressions d’un locuteur étranger et faillible, il utilise, tel est l’argument, la même méthode que tout interprète
qui n’est pas omniscient : il plaque ses propres normes sur les expressions du
locuteur étranger. Mais puisqu’il s’agit d’un interprète omniscient, ses normes
sont «
objectively correct » et «
the faillible speaker is seen to be largely correct
and consistent by objective standards »
[20]. Pas même un interprète omniscient,
par conséquent pas même un dieu ne pourraient correctement interpréter autrui
de sorte que la plupart de ce qu’il tient pour vrai soit faux. Par conséquent,
l’idée d’une erreur massive est incompréhensible. Mais même ces prolongements de l’argument d’indulgence peuvent être remis en cause.
Par rapport aux vérités de notre propre ensemble de ce que nous tenons pour
vrai, nous ne pouvons bien évidemment pas dire ni savoir lesquelles sont vraies.
Pour les esprits finis, cela a d’un côté pour conséquence que toute opération de
compréhension à partir du corpus de ce qui est tenu pour vrai et des interprétations peut être erronée et échouer. D’un autre côté, chaque vérité spécifiée au
sein du corpus des interprétations doit être le produit d’une interprétation. Pour
des esprits finis, la vérité n’est pas une condition de l’interprétation, mais
l’inverse. Suivant sa définition, un entendement infini et omniscient interpréterait et comprendrait sur la base de vérités connues. Il disposerait des sources
de la connaissance et du savoir ainsi que d’une complète transparence et d’une
vue d’ensemble de sa grammaire, ce qui est interdit aux esprits finis. Or cela
implique qu’un tel entendement doit aussi pouvoir reconnaître les énoncés faux
dans la compréhension d’un locuteur faillible. Comme interprète omniscient il
connaît avec précision les raisons dont on a besoin pour trouver compréhensibles
les énoncés de son interlocuteur faillible. Il est donc en mesure de distinguer
cette exigence au niveau de l’interprétation des meilleures conditions possibles
de réalisation de ses propres normes d’interprétation qui sont optimales parce
qu’il les connaît absolument. Et cette différence peut marquer la compréhension
initiale. Des degrés inférieurs de cette possibilité apparaissent chez les esprits
finis sous la forme de suppositions comme-si.
L’argument de l’omniscience aurait une autre conséquence : des énoncés et
des interprétations en conflit peuvent être également vrais et corrects. Car l’interprète omniscient comprend chacun des énoncés en conflit suivant ses propres
normes objectives. Or c’est là une conséquence fâcheuse pour la position initiale
non relative et non pluraliste. Si l’interprète omniscient peut en revanche choisir
entre deux propositions A et B en conflit, mais initialement également comprises
et crédibles, et privilégier par exemple la proposition B et la déclarer vraie, cela
implique qu’il peut tout aussi bien comprendre A comme fausse. Par conséquent
un tel point de vue omniscient ou divin a des conséquences sur l’interprétation,
mais pas des conséquences non relatives. Ce qui conduit finalement soit à une
pluralité de mondes d’interprétations différents et même contradictoires, soit à
une préférence pratique, c’est-à-dire à la décision de préférer une interprétation
à une autre en raison de la forme de la pratique de vie ou d’interprétation.
Si l’on voulait éviter de telles conséquences en réduisant le répertoire de l’interprète omniscient aux choses et aux propositions qu’il
doit tenir pour vraies,
alors le résultat serait tout aussi inefficient
[21]. Car en vertu de cette réduction,
des doutes quant à la vérité effective de A sont possibles lorsque l’esprit omniscient tient A pour vrai.
Lorsque l’on passe des normes objectives de l’interprétation d’un entendement omniscient au constat que la plus grande part de ce que des esprits faillibles
tiennent pour vrai ne peut pas être faux, cela présuppose qu’il existe un tel
entendement omniscient, un dieu. C’est pourquoi deux conséquences involontaires de cet argument ont été signalées. Si une telle hypothèse est nécessaire,
Davidson a besoin, à la manière de Descartes, de l’aide de Dieu pour pouvoir
répondre au sceptique
[22]. Et dans tout monde possible où, comme dans le nôtre,
il n’y a pas de tel entendement omniscient, il se pourrait que tout ce que nous
tenons pour vrai soit erreur
[23].
Rapporté à la question de la compréhension, cela signifie que l’on doit soit
faire dépendre la compréhension de la bonté de Dieu, soit qu’on ne peut pas
exclure entièrement un échec global. L’argument de l’omniscience s’effondre
dès que la présupposition d’un interprète omniscient est perçue comme impossibilité et non-sens dans les conditions finies et donc perspectivistes de chaque
véritable interprétation. Et même s’il était possible d’introduire le concept d’un
interprète omniscient comme concept limite problématique, il faudrait maintenir
qu’il ne répondrait à aucune des questions liées au passage, obligé en matière
de compréhension et d’interprétation, de la perspective externe qui s’accomplit
par attribution et observation à la perspective interne, c’est-à-dire au passage
de la troisième à la première personne. Car le recours au point de vue de l’esprit
omniscient ne permet pas à la première personne, qui interprète comme elle
interprète, de justifier qu’elle a raison de tenir pour vrai ce qu’elle tient pour
vrai et que c’est vrai.
Il faut enfin signaler une dernière conséquence fâcheuse. Si l’entendement
omniscient doit, obligé par le principe d’indulgence, tenir les énoncés des esprits
finis et faillibles pour vrais, alors il se soumet aux conditions de l’interprétation
des autres esprits qui ne sont pas omniscients. De ce fait, il s’immerge dans la
problématique de l’apparence. On peut ici appliquer une figure de la pensée
hégélienne. L’interprète omniscient est dépendant des interprètes et des interprétations qui ne sont pas omniscients, et qui sont donc soumis à d’autres
conditions. S’il réfléchit à cette dépendance et à ce conditionnement, alors il
réfléchit à ce qui est pour lui la vérité comme apparence, c’est-à-dire qu’il se
réfléchit lui-même comme un interprète qui n’est pas vrai.
En matière de principe d’indulgence, il faut pour finir indiquer un dernier
aspect propre tant à la version analytique qu’à la version herméneutique du
principe. Dans sa version analytique, le principe d’indulgence n’est thématisé
qu’au sens de l’application des normes personnelles. On ignore là que, dans la
compréhension, ce que l’interprète ne peut pas ranger sous ses propres normes
ni subsumer au moyen de la logique peut être important et significatif. On
néglige ainsi entre autres les différences individuelles dans les caractéristiques
sémantiques et pragmatiques de l’utilisation du langage et des signes, différences
qui peuvent précisément être importantes en tant que différences. Les différences
s’effacent derrière l’application des normes personnelles.
Dans l’herméneutique philosophique contemporaine aussi la différence est
sous-estimée. D’un côté on part de l’accord sur l’usage linguistique, de l’autre
on prend pour point de départ l’objet herméneutique, le texte comme « référence
fixe »
[24] par rapport aux diverses interprétations et possibilités de comprendre.
Mais nous ne disposons pas d’un tel concept de texte fixe dès lors que l’interprétation n’est plus saisie comme une « procédure supplémentaire » de la
connaissance, mais comme la « structure originelle de l’
être-au-monde ». À la
question de savoir si l’interprétation signifie «
introduire un sens » ou «
trouver
un sens »
[25], l’herméneutique pencherait en faveur de la découverte du sens.
Pour la philosophie de l’interprétation en revanche cette possibilité ne semble
plus explicable
[26]. La référence de l’herméneute à ce qui « se trouve vraiment
dans le texte »
[27] suggère la possibilité de séparer avec précision le sens originel
du texte et l’interprétation. Mais cela ne peut pas être expliqué de façon définitive
et universellement contraignante. Les difficultés commencent dès le niveau
de l’identité d’un texte, d’un signe ou d’une série de signes. Cette identité se
fonde, comme le souligne à juste titre Saussure, toujours déjà sur une interprétation active
[28]. L’identification, l’utilisation et la compréhension de signes
symboliques linguistiques et non-linguistiques se font toujours dans des processus irréductibles de réinterprétation, de transformation et de renouvellement
des interprétations. Comprendre peut donc être considéré comme une manière
d’interpréter. Ce n’est pas là un nouveau pas vers l’« essence » de la compréhension, c’est-à-dire qu’on ne dit pas par là une nouvelle fois
ce qu’est la
compréhension « en vérité ». C’est une avancée dans les situations d’interprétation.
[*]
Ce texte est la version, fortement remaniée par l’auteur pour la
Revue de métaphysique et de
morale, du chapitre 19, «
Nachsichtigkeit im Sprach- und Zeichenverstehen », de
Interpretationswelten. Gegenwartsphilosophie jenseits von Essentialismus und Relativismus, FrancfortsurleMain, Suhrkamp, 1993 (2
e éd., STW, 1995). Que l’éditeur et l’auteur soient ici vivement remerciés
d’avoir autorisé sa reproduction. Ma reconnaissance va aussi à M. Lukas K. Sosoe pour sa relecture
attentive de la traduction et ses discrètes suggestions. (
N.d. T.)
[1]
Si «
Nachsichtigkeitsprinzip » est la traduction allemande de «
principle of charity », il nous
a néanmoins semblé plus conforme à l’allemand de rendre «
Nachsichtigkeit » par « indulgence ».
(
N.d. T.)
[2]
Ludwig WITTGENSTEIN,
Recherches philosophiques I, n
o 89.
[3]
Nous essayons de rendre le plus souvent
Fürwahrhalten par « acte de tenir pour vrai » et
Fürwahrhaltung par « ce que l’on tient pour vrai » et non pas, comme on le fait parfois, par
« assentiment ». (
N.d. T.)
[4]
Cf. N.L. WILSON, « Substances without Substrata », in
Review of Metaphysics 12 (1959),
p. 531-539 ; W.V.O. QUINE,
Word and Object, Cambridge Mass. 1960
1, 1983
13, p. 59
sq.; et
W.V.O. QUINE, « Comment on Donald Davidson », in
Synthese 27 (1974), p. 328; D. LEWIS,
« Radical Interpretation », in
Synthese 23 (1974), p. 336
sq., et R.E. GRANDY, « Reference, Meaning,
and Belief », in
The Journal of Philosophy 70 (1973), p. 439-452 ; D. DAVIDSON, « A Coherence
Theory of Truth and Knowledge »,
in D. HENRICH (éd.),
Kant oder Hegel ? Über Formen der
Begründung in der Philosophie, Stuttgart, 1983, p. 434; et D. DAVIDSON,
Inquiries into Truth and
Interpretation, Oxford, 1984, surtout p. XVII, 101,136
sq., 152
sq. et 196
sq.
[5]
Georg Friedrich MEIER,
Versuch einer allgemeinen Auslegungskunst, Halle, 1757 (réimpression
Düsseldorf, 1965) dit par exemple que l’on doit, concernant les signes d’un auteur, suivre le principe
de l’« équité herméneutique (
aequitas hermeneutica) » (§ 39). Ce principe consiste en ce que
l’« interprète » des signes « doit tenir pour herméneutiquement vraie la signification la meilleure
possible, la plus riche en contenu, la plus vraie, claire, certaine et pratique, jusqu’à ce que le
contraire s’impose » (§ 94). (La référence à Meier est empruntée à Eike v. SAVIGNY,
Wittgensteins
« Philosophische Untersuchungen », Francfort-sur-le-Main, 1988, p. 26.)
[6]
H.-G. GADAMER, « Und dennoch : Macht des Guten Willens »,
in Ph. FORGET (éd.),
Text und
Interpretation, Munich, 1984, p. 59 [trad. fr. de Ph. Forget, « Et pourtant : Puissance de la bonne
volonté (Une réplique à Derrida) »,
in H.-G. GADAMER,
L’Art de comprendre. Écrits II, Paris, Aubier,
1991, p. 235].
[7]
D. DAVIDSON, « A Coherence Theory of Truth and Knowledge »,
op. cit., p. 434.
[8]
The Observer, Londres, supplément du 25 novembre 1973; cité ici d’après I. HACKING,
Die
Bedeutung der Sprache für die Philosophie, Königstein/ts., 1984, p. 137.
[9]
L. WITTGENSTEIN,
Recherches philosophiques, I, n
o 23; cf. 206
sq.; 241.
[10]
Voir sur ce point l’ouvrage récent de l’auteur,
Sprache, Zeichen, Interpretation, FrancfortsurleMain, Suhrkamp, 1999.
[11]
Cf. L. WITTGENSTEIN,
Recherches philosophiques I, n
o 241
sq.; J. SIMON,
Philosophie des
Zeichens, Berlin-New York, 1989, p. 177
sq.
[12]
L. WITTGENSTEIN,
Recherches philosophiques, I, n
o 81.
[13]
Sur ce point, cf. A.L. BRUECKNER, « Charity and Scepticism », in
Pacific Philosophical
Quarterly 67 (1986), p. 264-268. La détermination causale est également soulignée par P.D. KLEIN,
« Radical Interpretation and Global Scepticism »,
in E. LE PORE (éd.),
Truth and Interpretation.
Perspectives on the Philosophy of Donald Davidson, Oxford, 1986, p. 369
sq.
[14]
Cette perspective est développée en détail par l’auteur dans
Interpretationswelten. Gegenwartsphilosophie jenseits von Essentialismus und Relativismus, Francfort-sur-le-Main, 1993 (Livre
de poche, 1995) et
Sprache, Zeichen, Interpretation, Francfort-sur-le-Main, 1999.
[15]
D. DAVIDSON,
Inquiries into Truth and Interpretation,
op. cit., p. 168; souligné par l’auteur.
[17]
G. ABEL,
Interpretationswelten, chap. 3.2.
[18]
G. ABEL,
Interpretationswelten, chap. 23.5 et
Sprache, Zeichen, Interpretation, chap. 12.
[19]
D. DAVIDSON, « A Coherence Theory of Truth and Knowledge »,
op. cit., p. 435; et D. DAVID-SON,
Inquiries into Truth and Interpretation,
op. cit., p. 201.
[20]
D. DAVIDSON, « A Coherence Theory of Truth and Knowledge »,
op. cit., p. 435.
[21]
R. FOLEY, R. FUMERTON, « Davidson’s Theism ? », in
Philosophical Studies 48 (1985),
p. 87
sq.
[23]
A.L. BRUECKNER, « Charity and Scepticism »,
op. cit., note 3.
[24]
H.-G. GADAMER, « Texte et interprétation », loc. cit., p. 206.
[26]
Il faudrait discuter ici la théorie néo-structuraliste du texte. Mais c’est un autre sujet.
[27]
H.-G. GADAMER, « Texte et interprétation », loc. cit., p. 206.
[28]
F. de SAUSSURE, « Cours de linguistique générale (1908/1909). Introduction », R. Godel (éd.),
in
Cahiers Ferdinand de Saussure 15 (1957), p. 89.