Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517689
160 pages

p. 133 à 144
doi: 10.3917/rmm.012.0133

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n° 30 2001/2

2001 Revue de Métaphysique et de Morale

Notes critiques

 
Éloge de la métaphysique. Axel Hägerström. Une étude de la philosophie suédoise contemporaine, par Ernst CASSIRER, présentation par Joël Gaubert, traduit de l’allemand par Jean Carro avec la collaboration de Joël Gaubert, Œuvres de Cassirer, vol. XLVII, Paris, Éditions du Cerf, 1996,172 p.
 
 
Janvier 1939 : dans son exil suédois, Ernst Cassirer achève une étude sur Axel Hägerström, laquelle vise à la fois une analyse critique d’une philosophie qui emprunte ses thèses principales au néopositivisme contemporain et « une sorte d’autocritique » des fondements de la philosophie des formes symboliques (p. 37). Paru en allemand à Göteborg, ce livre de Cassirer n’a jamais été réédité ni en Suède ni en Allemagne, bien qu’il représente un document remarquable de la dernière phase de la pensée cassirerienne. Le titre choisi pour l’édition française qui vient de paraître dans les Œuvres de Cassirer aux Éditions du Cerf, Éloge de la métaphysique, est une malheureuse adjonction des éditeurs; en allemand, il est simplement : Axel Hägerström. Une étude sur la philosophie suédoise du temps présent. A-t-on voulu suggérer un tournant métaphysique de Cassirer ? Ou encore chercher à représenter Cassirer comme le défenseur de la métaphysique traditionnelle contre la destruction de la métaphysique soutenue par le néopositivisme ? Quoi qu’il en soit, il est fort discutable que Cassirer ait vraiment conçu un « éloge de la métaphysique ». Bien sûr, le reproche adressé à Hägerström et au néopositivisme en général est justement de méconnaître ce que la tradition de la métaphysique représente pour la philosophie : un ensemble de problèmes qu’une philosophie critique ne peut négliger, dans la mesure où il constitue une « exploration et interprétation idéelles de domaines déterminés du savoir du sens ». Les concepts métaphysiques ne sont donc pas des concepts « vides » : ils montrent au contraire un contenu précis et ils peuvent par conséquent « être critiqués, mais pas tout simplement éliminés », dans la mesure même où ils ont leur racine, comme le disait Kant lui-même, dans une « disposition naturelle » de la raison humaine (p. 50-51). Toutefois, Cassirer n’a aucune intention de bâtir une nouvelle métaphysique : il demeure un philosophe kantien, mieux encore, un philosophe néokantien, au sens du néokantisme et de l’« idéalisme critique » de l’école de Marbourg (page 74). « L’autocritique » qu’il conduit dans ces pages n’a guère la signification d’une négation du transcendantal : il s’agit plutôt d’une extension de la conception fondamentale de la « philosophie des formes symboliques », que Cassirer a d’ailleurs plusieurs fois présentée seulement comme la base pour une construction à venir (cf. Sur la logique du concept de symbole, dans Ernst Cassirer, Trois essais sur le symbolique, Paris, Éditions du Cerf, 1997, p. 140). C’est ainsi que l’on trouve dans l’étude sur Hägerström des chapitres sur la philosophie morale et le droit, qui dans les trois tomes de la Philosophie des formes symboliques n’avait pas reçu une attention spécifique ; mais il faut souligner que même dans ces développements, Cassirer est encore l’héritier du néokantisme marbourgeois et notamment de Hermann Cohen. C’est en ce sens que l’on doit comprendre l’affirmation de Cassirer selon laquelle on a toujours affaire à des « faits » (comme le « factum culturel » du droit) dont la philosophie critique doit analyser les « conditions de possibilité » : « de même que la philosophie théorique doit examiner des conditions de possibilité de l’expérience en tant qu’expérience scientifique, de même la philosophie pratique doit se préoccuper des conditions de possibilité de l’expérience juridique et sociale » (p. 140). Par ailleurs, en ce qui concerne en particulier l’éthique, il est manifeste que Cassirer l’a conçue d’une façon cohénienne, comme « doctrine de l’homme » (p. 111 : il s’agit en effet de la définition qui ouvre l’Ethik des reinen Willens). Or c’est « l’unité de la volonté » en tant que « point éloigné à l’infini » (p. 112-113) qui constitue pour Cassirer une de ces « conditions de possibilité » de la culture; mais, pourra-t-on se demander, est-ce que l’éthique n’avait pas déjà chez Cohen la fonction de fonder les sciences de l’esprit et d’assurer en même temps, dans sa liaison méthodique avec la logique, l’unité du système en tant que système de la culture ? La culture, nous dit à son tour Cassirer en 1939, lorsque la barbarie hitlérienne a déjà détruit la culture allemande et peu de temps avant le début de la Seconde Guerre mondiale, a absolument besoin d’une orientation et d’un fondement éthiques (p. 144).
Élargie par de nouveaux domaines comme le droit et l’éthique (bien que leur statut de formes symboliques soit discutable), la véritable « métaphysique » de Cassirer s’identifie donc avec la philosophie de la culture elle-même : « Dans la philosophie de la culture, la métaphysique doit [...] être de plus en plus remplacée par la critique » (p. 116). Et c’est justement pour soutenir cette thèse que Cassirer s’est engagé dans l’analyse de la philosophie d’Hägerström, sur la base d’une « pratique de la philosophie » qui – comme le dit fort bien M. Gaubert dans sa présentation – maintient encore une valeur exemplaire : la philosophie en tant que « dialogue ouvert entre la pensée étudiée et la pensée étudiante » (p. 8).
Massimo FERRARI
 
Wissenschaftslehre, par Bernard BOLZANO, § 482-578. Herausgegeben von Jan Berg. Bernard Bolzano-Gesamtausgabe, Reihe I Schriften, Band 14 /2 (Stuttgart-Bad Cannstatt : Friedrich Frommann Verlag – Günter Holzboog, 1999), 264 p., introd. par Jan Berg, biblio., index.
 
 
Avec l’avant-dernier tome, l’édition critique de la Wissenschaftslehre approche de son terme. Conformément aux vÅ“ux de la maison d’édition Frommann-Holzboog, chacun des quatre volumes de l’édition originale de la Wissenschaftslehre a été divisé en trois tomes; l’ouvrage comprendra donc douze tomes.
Le volume 14 (= volume 4 de l’original) contient la théorie de la science proprement dite qui traite des règles permettant de déterminer le domaine d’une science, et de la présentation des sciences dans un livre scientifique, en particulier dans un manuel. Cette dernière partie de la Wissenschaftslehre constitue en réalité un grand traité de la stylistique des textes scientifiques. En dehors de la détermination du domaine de la science, Bolzano y étudie également la question du choix de la classe des lecteurs pour un manuel donné et énumère les propositions qui doivent y figurer (propositions essentielles, propositions auxiliaires et propositions occasionnelles).
Le tome 14/2 (les § 482-578 qui forment la quatrième section du chapitre 4 de la théorie de la science proprement dite) revient en détail sur les propositions et les groupes de propositions dont se compose un traité scientifique. Ce sont les principes ou axiomes (Grundsätze, Axiome), les comparaisons et les distinctions, les déterminations, les descriptions, les exemples, les objections et réfutations, les explications et les définitions, les divisions et enfin les indications de la connexion objective des vérités.
Au moins depuis Wolff (sans parler de commentateurs d’Euclide), les logiciens s’efforçaient, dans les sections consacrées à la méthodologie, d’établir une typologie des propositions utilisées dans les différentes sciences. Comme très souvent, Bolzano se rattache dans cette section à l’enseignement traditionnel tout en le bouleversant ou le renouvelant complètement. Dans ces paragraphes, il présente en réalité de manière systématique sa doctrine de l’axiomatique dont les ingrédients essentiels sont les concepts de principe ou axiome, de démonstration, de définition et de connexion objective des vérités. S’y ajoute un autre concept bolzanien caractéristique : celui de détermination (Bestimmung), si important pour la théorie du temps et de l’espace.
À quelles questions répond Bolzano dans ces pages ? Il rappelle qu’il n’y a pas de principe universel de toutes les sciences ; qu’une science n’est pas forcément déductible à partir d’un seul principe ou axiome (mais il sait aussi qu’on peut réunir les axiomes par conjonction et que, par cet artifice, l’apparence de l’unicité du principe peut être sauvegardée) ; qu’un principe n’est pas nécessairement immédiatement certain ; qu’on peut conclure de l’ensemble des conséquences à leur raison (principe), par exemple à la loi de la gravitation universelle; qu’on peut admettre des principes singuliers (exemples : « notre monde est le meilleur », « Thucydide est un témoin digne de foi ») ; que les déterminations et les définitions négatives ont leur place dans la science (exemple : définition de l’angle oblique).
Bolzano insiste sur le rôle des démonstrations pour combattre nos penchants naturels ou nos intérêts qui veulent nous faire croire le contraire de la vérité. Parmi les passages les plus importants, il faut mentionner la théorie bolzanienne de la définition et tout particulièrement un long développement sur les démonstrations indirectes. Une démonstration indirecte (une réduction à l’absurde) est pour Bolzano celle qui démontre une proposition M en déduisant une proposition manifestement fausse (une contradiction par exemple) de sa négation non-M. Toutes les autres démonstrations sont pour lui directes ; en particulier, le procédé de contraposition est direct. Bolzano indique aussi un procédé pour convertir les preuves indirectes en démonstrations directes (dans son introduction, Jan Berg en donne une formalisation).
Ce tome recèle également quelques surprises. Que ne trouve-t-on au § 483 qui traite du concept de principe, de ses différentes sortes et de son usage ? Une petite dissertation sur le panthéisme, « une des erreurs les plus grossières en philosophie ». Pour Bolzano, cette erreur résulte d’une fausse appréciation des raisons et des limites de l’effort vers l’unité du savoir. Et quelles sont ces raisons, de quelle source découle cet élan qui nous entraîne vers l’unification de nos connaissances ? Rien de moins qu’un plaisir ou satisfaction, ein Vergnügen, de découvrir les liens déductifs entre les vérités. L’effort vers l’unité du savoir a donc sa source dans l’organisation subjective de notre nature; il n’est donc pas objectivement fondé et il convient de bien déterminer ses limites.
Selon les philosophes de l’identité qui prêchent une doctrine de la totalité, die All-Einheitslehre, toute pluralité, toute opposition doit se résoudre dans une unité plus élevée. Il serait trivial d’interpréter cette unité comme l’unité d’un concept qui simplement subsume toutes les choses, par exemple celui de quelque chose en général, Etwas überhaupt. Nos philosophes prétendent en effet autre chose : ils veulent établir que Dieu et le monde ne sont qu’un seul être. Or, ces philosophes oublient qu’en dehors des choses réelles (wirklich), effectivement existantes, il y a des choses seulement possibles et même celles qui ne peuvent jamais devenir réelles (les propositions en soi). « S’il y a des choses de deux sortes, les choses effectivement existantes et celles qui ne le sont pas (seyende und nicht seyende), par exemple les substances et les vérités en soi, j’aimerais bien savoir de quelle unité supérieure peuvent bien découler les deux ? » (p. 32). Le concept d’Absolu est contradictoire (et l’auteur de ce compte rendu ajoute que, de manière très cohérente, les philosophes de la totalité sont ainsi amenés à abolir de fait le principe de non-contradiction). Les apparentes contradictions de la doctrine des substances finies, conditionnées, à laquelle souscrit Bolzano, s’évanouissent dès qu’on admet avec lui que les substances finies sont éternelles et qu’il y en a une infinité.
Or, même en admettant que la doctrine bolzanienne des substances est contradictoire, que gagnerait-on avec le panthéisme ? Si les choses finies ne sont que des parties de l’Absolu, elles appartiennent à l’intérieur de l’Absolu et on est forcé d’admettre l’existence d’un changement dans l’Absolu lui-même dès qu’une de ses parties finies subit un changement, ce qui est absurde. Les choses finies, seraient-elles alors des pensées de Dieu ? Comment les distinguer des pensées authentiques, des vérités, puisque Dieu peut penser même les vérités dont l’objet n’a pas d’existence réelle, effective ?
Cet échantillon donne aussi quelques indications sur la méthode bolzanienne. Pour cette raison et indépendamment de l’intérêt philosophique intrinsèque du texte de Bolzano, on peut recommander cette partie de la Wissenschaftslehre aussi à tout auteur des ouvrages scientifiques. Encore aujourd’hui, un apprenti philosophe ou une jeune savante y trouveront des conseils judicieux, sensés et pleins de finesse.
Ce volume est édité avec un soin exemplaire par Jan Berg dont l’introduction analyse les principales doctrines de Bolzano qui y sont traitées. Attendons maintenant le tout dernier tome qui contient, entre autres choses, la sémiotique de Bolzano.
Jan SEBESTIK
 
Le droit, l’État et la constitution démocratique par Ernst-Wolfgang BÖCKENFÖRDE. Essais de théorie juridique, politique et constitutionnelle, réunis, traduits et présentés par Olivier Jouanjan, Paris, LGDJ, 2000,318 p.
 
 
Ce livre réunit une douzaine d’articles d’un éminent juriste et philosophe du droit : Ernst-Wolfgang Böckenförde qui occupa en République fédérale allemande, de 1983 à sa retraite récente, en 1996, le poste important de juge à la Cour constitutionnelle. Böckenförde, qui ne sépara jamais son activité de juge d’une réflexion approfondie sur l’État et la société, fut aussi, depuis toujours, un philosophe. Avant d’être nommé à la Cour constitutionnelle, il avait d’ailleurs enseigné non pas seulement le droit public et l’histoire constitutionnelle, mais aussi la philosophie du droit, dans plusieurs universités renommées (Heidelberg, Bielefeld, Fribourg-en-Brisgau). Le champ d’étude théorique qu’il s’est façonné se situe au carrefour du droit constitutionnel et de la philosophie politique, envisagée dans sa dimension historique et sociale. Les livres qu’il rédigea dans ce domaine, parmi lesquels on mentionnera Recht, Staat, Freiheit (« Droit, État et liberté ») et Staat, Verfassung, Demokratie (« État, Constitution, démocratie »), tous les deux publiés, en 1991, chez Suhrkamp, Francfort-sur-le-Main, dans la collection « STW » [Suhrkamp Taschenbuch Wissenschaft], ont dès leur publication profondément marqué les débats philosophiques en Allemagne, comme en témoigne leur vaste diffusion. Olivier Jouanjan (IUF), l’éditeur scientifique du recueil examiné ici, a fait une sélection fort judicieuse d’articles empruntés à ces livres. Laissant aux juristes de métier celles d’entre les contributions qui touchent surtout à leur discipline, nous nous concentrerons sur les aspects philosophiques de l’Å“uvre, c’est-à-dire sur les articles regroupés par Jouanjan dans la deuxième partie, sous le titre « L’aventure de l’État ».
L’article sur « La signification de la distinction entre État et société pour l’État social et démocratique contemporain » (publié en 1972, p. 176-202), l’un des bijoux de la collection, met en évidence l’actualité de la distinction hégélienne entre État et société civile – on notera que l’auteur ne se réfère guère à Hegel, si ce n’est brièvement, p. 188; et dans un autre article, lorsqu’il s’interroge sur « la naissance de l’État, processus de sécularisation », p. 101-118, ici p. 117) – mais la référence est évidente dans le contexte allemand, et la problématique est bien sûr imprégnée par la pensée du philosophe. Böckenförde critique ceux qui avaient cru pouvoir disqualifier la distinction, en en faisant un reliquat dépassé du XIXe siècle (p. 176 sq.), puis il analyse les réalités historiques et politiques qui lui ont donné naissance, et en dégage la signification en tant que principe d’organisation constitutionnelle. Il pose la question de savoir dans quelle mesure la distinction peut subsister dans un État démocratique et social moderne. Enfin, il examine les effets qu’a, pour le rapport entre État et société, l’identification de plus en plus poussée et de plus en plus fréquente de l’État à l’économie. On notera ici, parce qu’elle est tout particulièrement intéressante du point de vue philosophique, la thèse selon laquelle la distinction entre État et société ne devrait pas être comprise comme une rupture brutale ou une séparation radicale, mais plutôt comme un rapport dialectique. « L’État, comme unité organisée d’action et de décision [organisierte Wirk- und Entscheidungseinheit], donne et maintient au profit de la société l’ordre (juridique) de celle-ci, agit en son sein et lui assure certaines prestations. [...] Réciproquement, l’État ou plus précisément : l’unité d’organisation étatique dépend, en ce qui concerne son action et plus encore l’efficacité des décisions prises en son sein, des capacités et motivations de la société » (p. 186). Une telle compréhension du rapport entre État et société permet d’analyser la configuration concrète de ce rapport selon les circonstances. Comme il faut déterminer et limiter l’impact de la société sur l’État, la configuration spécifique de ce rapport peut suivre plusieurs options. L’option démocratique-libérale (la possibilité assurée de la participation politique et de l’accès à toutes les positions et fonctions), loin d’occuper tout le terrain, se trouve confrontée à (et contestée par) deux autres modèles de base, le modèle autoritaire et le modèle totalitaire. La version autoritaire, visant l’autonomie de la sphère politique, cherche à immuniser l’État contre l’influence et les interventions de la société. Dans le modèle totalitaire, enfin, l’État est d’un côté réduit au rôle d’instrument d’un parti, dérobé ainsi de sa destination universelle, mais, en même temps, la compétence étatique est gonflée jusqu’à l’emprise sur la société. On notera d’ailleurs que Böckenförde intercale entre ces trois modèles de base « une forme intermédiaire », associée à Hegel : le modèle institutionnel, dans lequel l’unité étatique s’incarnerait dans des institutions de médiation comme les corporations professionnelles (p. 188). Il s’agit manifestement pour Böckenförde de défendre Hegel des accusations de totalitarisme, propagées à l’époque par Karl Popper et d’autres.
Mais, demandera-t-on, si dans l’État démocratique tout pouvoir de décision politique appartient au peuple, et si ce peuple constitue aussi la société, quel sens peut encore avoir la distinction entre État et société ? La réponse, très originale, de Böckenförde tient en quelques mots, fort bien rendus par l’expression populaire, en allemand, de « doppelt genäht [hält besser] » – littéralement : ce qui est « doublement cousu » tient mieux, ou comme on le dit en français : « deux précautions valent mieux qu’une ». La distinction État – société permet de donner à la liberté un fondement double, une double garantie : « À la liberté politique du concours et de la participation de tous aux décisions du pouvoir d’État s’ajoute la liberté civile bourgeoise des individus et de la société contre certaines interventions de ce pouvoir d’État » (p. 189).
Mais si l’on constate que l’État démocratique s’est transformé en un État social moderne, et que l’État réussit effectivement à tempérer les tensions sociales, ne peut-on conclure que la distinction entre État et société est devenue obsolète ? – Non, répond Böckenförde : « L’intervention de l’État au cÅ“ur des mécanismes sociaux ne forme pas en tant que telle un principe qui s’opposerait à celui de la distinction de l’État et de la société. Au contraire, elle lui est coordonnée d’un point de vue objectif et au plan systématique » (p. 195).
La mise en évidence de l’actualité de la distinction hégélienne entre État et société n’est qu’un exemple de ce que l’Å“uvre de Böckenförde apporte aux débats philosophiques. D’autres exemples pourraient facilement être ajoutés : évoquons ainsi la façon magistrale dont, dans l’article sur la « naissance et [le] développement de la notion d’État de droit » (p. 127-147, ici p. 130 sq.), Böckenförde remonte des débats juridiques qui se déroulèrent au XIXe siècle autour de la notion d’État de droit jusqu’à sa préfiguration, dans la doctrine du droit de Kant. On sait, certes, que la notion est d’inspiration kantienne. Mais on le sait de façon générale, et on le présuppose sans vraiment connaître les textes, et leur signification. Il est rare de trouver une description aussi claire et aussi convaincante que celle de Böckenförde.
Un dernier point encore, sur les origines intellectuelles de la notion d’État de droit social. Lorsque Böckenförde se tourne vers la définition des fonctions et tâches de l’État aujourd’hui, il accorde un rôle primordial à l’Å“uvre de Lorenz von Stein (1815-1890) : un auteur qu’il cite souvent dans son Å“uvre, tout particulièrement dans ce contexte. En témoigne par exemple le passage suivant : « L’État doit agir contre l’inégalité sociale qui, eu égard à la dialectique de la liberté et de l’égalité, se reproduit constamment sur le terrain de la société ; il doit la relativiser par des mesures correctives et par des prestations sociales afin de maintenir réellement la liberté individuelle et sociale et l’égalité juridique. “La liberté n’est une liberté effective que chez celui qui possède les conditions de celle-ci, qui possède les biens matériels et spirituels qui sont les présupposés de l’autonomie (L. von Stein)” » (p. 195). Cette référence à Stein se trouve au centre de l’article intitulé « Lorenz von Stein, théoricien du mouvement de l’État et de la société vers l’État social » (éd. allemande, 1963; ici p. 148-175). Stein n’ayant pas eu, en France, la réception qu’il aurait méritée dans ce domaine, l’ouvrage de Böckenförde pourrait remplir cette lacune – s’il fait son chemin en France, comme il le mérite.
Signalons enfin la présentation substantielle et très soignée d’Olivier Jouanjan : ceux-là mêmes des lecteurs qui fréquentaient déjà Böckenförde auparavant trouveront, dans la reconstitution donnée ici du parcours intellectuel de Böckenförde, des perspectives nouvelles et enrichissantes. Mais le lecteur philosophe sera tout particulièrement intéressé par l’analyse des enjeux de la référence à von Savigny (p. 10 sq.), par exemple, ou encore par l’examen de ce que Jouanjan dénomme le « hégélianisme juridique » de Böckenförde (p. 24-31). Jouanjan réussit ainsi à identifier et à élucider la contribution de l’ouvrage à des débats philosophiques qui, chez Böckenförde, restent souvent seulement implicites.
Norbert WASZEK
 
Essais critiques, par Wystan H. AUDEN, Paris, Belin, coll. « Littérature et politique », trad. fr. de Claude Habib, Claude Mouchard et Pierre Pachet, 2000,180 p.
 
 
Ce recueil rassemble des textes tirés d’un ouvrage d’essais, The Dyer’s Hand (1962), et choisis parce qu’ils traitent tous des rapports entre littérature et vie sociale ; il n’est pas fréquent qu’un poète porte un jugement politique (lato sensu) sur sa propre activité et les résonances qu’elle provoque dans des cultures comme les nôtres. L’une des études centrales porte le titre « Le poète et la cité » et rappelle, non sans une ironie constante de style, la problématique, elle-même ironique, de la République. Il va de soi qu’Auden traite également de la critique et de ce qu’elle est devenue de nos jours dans la presse, mais aussi dans l’enseignement; on trouvera, par exemple, un savoureux « programme » de ce que serait une formation poétique si pareille discipline devait jamais être enseignée dans un idéal « Collège pour poètes » : outre l’étude obligatoire d’au moins une langue ancienne et de deux langues modernes, y figurent des cours de prosodie, de philologie comparée, l’apprentissage de milliers de vers dans plusieurs langues, l’obligation de choisir parmi des cours de « mathématique, histoire naturelle, géologie, météorologie, archéologie, mythologie, liturgie, cuisine »; les étudiants disposeraient d’une bibliothèque qui ne contiendrait « aucun livre de critique littéraire », tandis que le seul exercice requis consisterait à écrire des parodies... Auden consacre un de ses essais aux « Méditations sur le péché, la souffrance, l’espoir et la vraie voie » de Kafka, un autre au roman policier, une magnifique étude sur le sens des relations duelles de dépendance à travers la littérature poétique et dramatique (« Balaam et son ânesse »).
Sans cesse reviennent les questions essentielles, posées de la manière la plus simple et la plus directe : quel est le statut de la poésie ? Quelle en est la « fonction » ? Quel rapport à la tradition avons-nous spontanément – c’est-à-dire illusoirement – aujourd’hui, et en quoi la poésie offre-t-elle une réponse ? On pourra reconnaître une proximité dans ces questions avec l’interrogation heideggérienne, mais la manière dont Auden joue, dans sa façon d’exposer, avec le style didactique pour constamment le détourner, est loin de la dramatique de l’auteur de l’Approche de Hölderlin (on peut s’en rendre compte dans la savoureuse mise en regard des « principes démocratiques et aristocratiques » appliqués à la poésie, p. 27). Le recueil s’achève, en guise de postface, sur un texte de Hannah Arendt, écrit à la mémoire de son ami, deux ans après sa mort.
Marc de LAUNAY
 
L’évidence de l’égalité des sexes. Une philosophie oubliée du XVIIe siècle, par Elsa DORLIN, Paris, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme », 2000,160 p.
 
 
Cet essai polémique, philosophique et historique entend à la fois prendre part au débat actuel sur la parité et l’éclairer d’une discussion qui eut lieu au milieu du XVIIe sur le statut qu’il fallait reconnaître aux femmes. On a retenu, pour l’essentiel, les figures des Précieuses, ainsi que les railleries dont elles furent la cible ; on se souvient tout autant des « femmes exceptionnelles » qui illustrent de manière toujours équivoque les qualités qu’on est tout prêt à leur accorder pourvu qu’aucun argument n’en soit tiré quant à la situation des femmes ordinaires. Les auteurs convoqués, Marie de Gournay, François Poullain de la Barre, Gabrielle Suchon, Anna Maria van Schurmann, ont à des titres divers argumenté non plus sur le terrain des jugements de valeur où se distribuent qualités et mérites, défauts et limites, mais sur celui, tout simplement logique, de l’égalité philosophiquement irréfutable sauf à imaginer une sexualisation distributive de la raison (« L’égalité des sexes est vraie avant d’être juste », p. 149). Tandis que la première forme de débat, dont l’auteur montre bien qu’elle perdure encore, se fourvoie en permanence dans une perspective différentialiste qui cherche à établir des rôles ou des fonctions, et fournit ainsi aux adversaires de l’« émancipation » autant de prétextes à retourner les arguments au départ avancés en faveur des femmes, la forme plus philosophique d’argumentation débouche sur une opposition au pouvoir – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces auteurs ont été discrédités de mille manières, et c’est aussi pourquoi leurs livres ont largement sombré dans l’oubli. Cette étude est utile, en outre et notamment dans le débat contemporain sur la parité, pour montrer les limites et les faiblesses de l’argumentation quand elle ne prend pas de front l’état de fait d’une domination. C’est d’ailleurs dans cette voie qu’on souhaiterait voir l’auteur poursuivre, car c’est de la nature exactement comprise de cette domination que viendrait un éclairage sur les hésitations permanentes qui apparaissent dans les débats sur la différenciation.
Marc de LAUNAY
 
La généalogie de la logique. Husserl, l’antéprédicatif et le catégorial, par Bruce BÉGOUT, Paris, Vrin, 2000.
 
 
Si la sphère de la passivité retient depuis longtemps l’intérêt des phénoménologues, le sens exact que prennent chez Husserl les analyses génétiques, et en particulier leurs implications logiques, est souvent mal connu. La traduction par B. Bégout et J. Kessler des leçons des années 20 (De la synthèse passive, Millon, 1998) et la publication de l’étude que leur consacre B. Bégout permettent au lecteur français de combler cette importante lacune.
L’exploration des niveaux passifs de la constitution dans les années 20 n’est pas, comme on pourrait le croire, un tournant de la philosophie husserlienne remettant en cause les résultats de la phénoménologie transcendantale statique des Ideen. Mais elle est requise par la nécessité de compléter l’analyse statique, particulièrement dans une perspective logique. La recherche statique du fondement renvoie à l’évidence donatrice dans ce qu’elle a de définitif, d’ultimement validateur. Mais en deçà d’elle, l’analyse génétique recherche un autre « fondement » pour la connaissance, au sens d’une clarification de ses présuppositions et de ses motivations sous-jacentes, provenant de stades constitutifs antérieurs. Cette nouvelle perspective (qui s’annonce en fait bien avant les Leçons de 1921) entraîne il est vrai des problèmes inédits exigeant des méthodes renouvelées. À la réduction « cartésienne » dirigée vers un domaine de certitude apodictique succède une réduction prenant en compte ce qui, dans la sphère subjective, n’est pas donné de façon absolue, mais dans les horizons, les marges, les arrière-plans de la conscience et du moi.
Les leçons sur les synthèses passives sont avant tout des leçons de logique transcendantale. Ce qui signifie, tout d’abord, que l’analyse généalogique est à la fois (et indissociablement) archéologique et téléologique, qu’elle va et vient constamment de l’archè au telos puisque c’est toujours régressivement, à partir du constitué et du validé, que l’on retourne aux strates inférieures de la vie subjective. Cela signifie aussi que la genèse du transcendantal doit elle-même être transcendantale : que les objets (ou pré-objets) constitués passivement ne doivent pas résulter de liaisons contingentes, mais reposer sur une législation eidétique inéliminable. Quelles lois peuvent alors régir la formation d’unités de sens avant toute intervention de l’ego actif ? Ce sont les lois de l’association, mises en avant mais mal interprétées par la tradition empiriste. L’association ne vient pas simplement relier des unités après coup et d’une manière contingente, elle les conditionne, elle en est le fondement transcendantal puisque, sans elle, rien ne viendrait se détacher, saillir de l’arrière-plan de la conscience pour stimuler l’intérêt et l’activité du moi.
Mais il faut aussi que ces unités de sens se constituant en quelque sorte d’elles-mêmes, sans moi, m’affectent et accèdent à ma conscience. Comment comprendre exactement le rapport entre constitution passive et affection du moi ? D’un côté, le détachement, la saillance structurellement conditionnée de l’objet conditionne l’excitation pouvant entraîner une conversion de l’intérêt du moi. Mais, d’un autre côté, Husserl rejette l’idée qu’une affection naisse d’un pur néant affectif, que ce qui ne serait pas du tout là « pour moi » puisse de quelque façon commencer à m’affecter tout à coup. L’affection n’est-elle pas présente à tous les stades de la constitution ? Il n’y aurait pas de saut du préaffectif à l’affectif, mais gradation continue. Cette hypothèse résout-elle la difficulté ? Le problème se posera forcément encore dans l’analyse de l’inconscient. Le sens constitué s’enfonce rétentionnellement dans le passé jusqu’à atteindre la nullité affective, autrement dit l’inconscience. Mais en tant que sens, il demeure identique à lui-même, d’où la possibilité de sa réactivation ultérieure. Là encore, comment concevoir le réveil de ce qui se serait totalement perdu dans un néant affectif ? Un transfert d’affection peut avoir lieu selon des lois associatives, du ressemblant au ressemblant ; mais cela peut-il conduire du conscient à l’inconscient ?
L’étude de la contribution des analyses génétiques au projet logique fondateur husserlien soulève encore d’autres questions (2e partie). B. Bégout fait clairement apparaître la dualité du fondement recherché pour la connaissance (fondement-soubassement génétique et fondement-validation statique), mais il montre surtout la nécessité logique d’articuler constamment l’un à l’autre. L’évidence logique supérieure ne dispense pas d’une mise au jour des stades constitutifs antérieurs qui sont, pour elle, à la fois des présuppositions et une source de motivation. Mais, inversement, les niveaux inférieurs réclament leur validation du point de vue logique. Les objets primitifs ne sont pas apodictiquement donnés, ils réclament eux aussi leur fondation. Au niveau passif, les lois transcendantales de l’association comme celles de la modalisation de la prise de position conditionnent certes la vérité, mais aussi bien l’erreur, sans qu’il paraisse possible à ce niveau de distinguer réellement l’une de l’autre. Voilà pourquoi l’Urkonstitution n’est pas encore véritablement une constitution, elle ne donne encore que des possibilités d’objets disponibles pour l’ego qui a à charge de les valider ou non. Constitution active et constitution passive sont les deux versants d’un même processus logico-génétique.
Laurent JOUMIER
 
Dialogische Wissenschaft. Perspektiven der Philosophie Schleiermachers, D. BUR-DORF / R. SCHMÜCKER (eds), Paderborn, Shöningh, 1998,298 p. Schleiermacher. La Filosofía frente al enigma del hombre, par Lourdes FLAMARIQUE, Pamplone, Eunsa, 1999,304 p.
 
 
Voici deux ouvrages consacrés à la philosophie de Schleiermacher. L’ouvrage collectif dédié à la Science dialogique brosse un tableau assez complet de la pensée de l’idéaliste allemand en suivant une perspective spécifique des plus autorisées : celle du caractère dialogique et dialectique de tout savoir, puisque Schleiermacher est l’un des philosophes allemands à avoir poussé le plus loin la réflexion sur la fondation épistémologique du dialogue. La communication devient le moteur de toute connaissance scientifique et est constitutive du savoir lui-même. Cette idée est poursuivie dans ce recueil à travers la diversité des champs abordés par Schleiermacher. Les auteurs ont ainsi su donner une unité que ne possèdent que trop rarement les ouvrages collectifs. Ce travail est complété par un très utile tableau synoptique présentant de façon chronologique les écrits et les cours de Schleiermacher. Après avoir situé Schleiermacher par rapport aux romantiques, après s’être attaché aux premiers écrits (les Discours sur la religion et les Monologues), l’A. reconstitue le système philosophique en trois temps : l’éthique comme théorie de la culture, la dialectique comme fondation de l’unité du savoir et enfin l’herméneutique comme théorie générale de la compréhension et de l’interprétation. Il s’agit là d’une présentation particulièrement claire d’une pensée dont on ne pénètre l’intelligence qu’à travers sa systématicité.
Christian BERNER
 
Verstehen und Rationalität. Untersuchungen zu den Grundlagen von Hermeneutik und Sprachphilosophie, par Oliver R. SCHOLZ, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, « Philosophische Abhandlungen », vol. 76,1999,358 p.
 
 
Le projet de l’A. nourrit à la fois des prétentions systématiques et des prétentions historiques : il veut établir une « théorie générale de la compréhension et de l’interprétation ». Partant du fait de la compréhension, l’A. s’attache à analyser les fondements conceptuels et méthodologiques d’une telle théorie qu’il nomme une « herméneutique générale ». Une première partie étudie les formes historiques de la réflexion herméneutique, des Anciens à la philosophie analytique et à l’herméneutique de Gadamer, pour dégager le projet d’une telle « herméneutique générale ». Une première partie étudie les formes historiques de la réflexion herméneutique, des Anciens à la philosophie analytique et à l’herméneutique de Gadamer, pour dégager le projet d’une telle « herméneutique générale ». Malgré la diversité de ces réflexions, il met en évidence le statut central de la rationalité dans le cadre d’une discipline philosophique théorique et pratique qui implique la théorie de la connaissance, la philosophie du langage et des signes, la philosophie de l’esprit et la méthodologie. L’A. rattache la généralité de l’herméneutique à deux aspects : d’une part à l’étendue de son domaine d’objets (il s’agit de tous les phénomènes dont on s’accorde à penser qu’on peut les comprendre bien ou mal), d’autre part à la possibilité de formuler des principes généraux d’interprétation. Parmi ces principes, le principe de charité est des plus éminents. D’une manière ou d’une autre, il consiste toujours en une présomption de rationalité. La seconde partie de l’ouvrage, proprement constructive, indique l’ampleur du chantier ainsi ouvert et sa prétention à orienter la philosophie du langage. L’A. cherche à répondre à la question du statut de principes universels de l’interprétation. Il édifie dans ce cadre une théorie de la « présomption » en montrant que les règles générales de l’interprétation sont des règles de présomption. Or les présomptions en question – la première d’entre elles étant la présomption de rationalité – sont réfutables tout en étant des conditions constitutives de la pratique de l’entente, de la communication et de l’action. L’A. montre qu’elles sont indispensables à la compréhension du discours, que son élément soit le langage ou non, de même qu’elles sont nécessaires à l’intelligence des principaux concepts mis en Å“uvre dans une telle théorie (comme ceux d’« opinion », de « personne », d’« action »). Cette analyse est appliquée dans une troisième partie à la compréhension linguistique, qui n’est que l’une des formes de la compréhension. L’A. avait exposé ailleurs ce qu’une telle analyse pouvait donner dans l’application aux images. On saura donc gré à O. Scholz d’assumer un projet ambitieux, même si l’on s’explique mal quelques absents dans le débat (K.-O. Apel, par exemple, dont l’analyse des conditions de possibilités de la communication et l’étude des implications éthiques de l’acte de comprendre appelaient une plus grande considération dans un travail qui accorde la première importance à la rationalité présupposée dans l’acte de comprendre, Apel s’interrogeant explicitement sur les normes toujours déjà admises lorsqu’il est question de comprendre). Mais on saura néanmoins gré à l’auteur d’avoir mené avec une rigueur et une vigueur remarquables un projet authentiquement philosophique : édifier dans le contexte de la philosophie contemporaine une théorie générale de la compréhension et de l’interprétation.
Christian BERNER
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