Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517689
160 pages

p. 3 à 6
doi: en cours

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n° 30 2001/2

2001 Revue de Métaphysique et de Morale

Présentation : Négation /Verneinung

Antonia Soulez
Les textes présentés dans ce numéro ont été prononcés lors d’une table ronde organisée au Collège international sur la Négation / Verneinung. La table ronde s’est tenue le 13 novembre 1999.
En choisissant ce thème, nous avons voulu constituer un dossier homogène à cause de la période durant laquelle ont écrit les auteurs qui sont au centre de cette réflexion collective, et de l’ancrage qui explique que leurs élaborations se croisent et se recroisent tout en tissant parfois des fils très différents. À un regard un peu attentif, l’homogénéité de cette sorte de corpus ou dossier que nous avons voulu constituer éclate en effet assez vite. À retravailler, sur cette question pourtant bien circonscrite, des auteurs comme Brentano, Husserl, Frege, Russell, Wittgenstein et Freud, l’on voit le spectre de la négation se diversifier au point de donner lieu à des approches aussi différentes que la logique, la phénoménologie, la psychologie empirique, la psychanalyse, la thérapie analytique du langage. Cette redistribution en divergence à partir de la focalisation sur une question est ce qui a motivé la réunion en ce volume des contributions à cette table ronde de Monique David-Ménard, Ali Benmakhlouf, Jocelyn Benoist et moi-même. Ali Benmakhlouf montre comment, sans atteindre à l’idée frégéenne de l’indestructibilité de la pensée niée, Russell apporte à la négation symétrique de l’affirmation la « force » que Frege lui a retirée, parce qu’il déplace la distinction dans l’ordre psychologique, faisant ainsi un pas vers Freud. Ce n’est en somme qu’en lui restaurant son statut d’acte supprimé par Frege que la négation fait sens, mais cette voie husserlienne « entre acte et sens » que retrace Jocelyn Benoist implique de traiter le statut d’essence symbolique de la négation en termes phénoménologiques de présupposition de sens, à l’écart de la psychologie empirique de Brentano. Un pari qui fait manquer la dimension « originaire » de la négation pensée par Freud. Devant la question de l’engagement ontologique des faits négatifs qui hante tous ces débats, Antonia Soulez se tourne vers une pensée à mi-chemin entre logique et psychanalyse : celle de Wittgenstein qui, contestant radicalement l’existence de faits négatifs, questionne notre inclination à nous interroger sur l’essence de la négation comme si derrière le signe de la négation se cachait un « désigné ». C’est alors, à propos de la négation plus particulièrement, le diagnostic wittgensteinien d’un « symptôme ». Monique David-Ménard entreprend une relecture, à partir du texte de Freud de 1925 sur la Verneinung, de l’interprétation kantienne de la thèse métaphysique sur la réalité comme « croyance que règle la négation ».
La « négation » elle-même cache en ses replis une multiplicité d’actes, de gestes, de marques qu’il nous fallait mettre en relief dans la mesure du possible. Qu’est-ce que l’on nie quand on nie, comment nie-t-on, nier supprime-t-il ce que l’on nie, nier sert-il à supprimer quoi que ce soit d’existant, quelle attitude sub-jective est recouverte par le comportement de la négation, la négation a-t-elle un sens, de quoi est-elle le signe si elle n’est le signe de rien qui soit, que montre en son caractère symptomal la négation en tant qu’acte en régime d’attente déçue ou de refus d’acceptation d’un contenu différent de ce qui ferait, à ciel ouvert en quelque sorte, l’objet d’un non à une « réalité » extérieure, mais aussi quelle dé-négation invisible se cache sous l’affirmation d’existants extérieurs au sujet ? Autant de questions, autant de voies d’analyse, autant de démarches et bientôt de disciplines d’investigations redéployées ; toutes, articulées de près ou de loin, d’une certaine façon très spécifique, à un questionnement central sur l’espèce d’arrachement dont l’assomption d’un réel séparé de soi provient à la source, qui rendrait possibles ces diversités de jeux de modalités niantes fortes et faibles. Cela veut encore dire questionner les langages qui font intervenir l’expression de la négation, ces petits mots « ne... pas » si cruciaux qu’aucune langue naturelle ne les ignore et dont certaines logiques formelles ont essayé de se passer.
Certes la question de la négation remonte bien plus haut qu’au XIXe siècle. On la trouve à l’orée de la philosophie dans la dialectique des opposés où les premiers philosophes ont cherché leur bien. Car si la négation sépare, retranche, elle crée aussi des différences positives qui sont des déterminations sans lesquelles aucune pensée ne serait articulable. Ces positivités qui résultent du « travail de la négation », dont a si bien parlé Gilbert Ryle à propos du discours de l’Étranger dans le Sophiste de Platon, activent et réactivent en effet la plus vivante et indéracinable occupation de l’être à la fois parlant et d’angoisse que nous sommes, à savoir penser. Il n’est donc pas surprenant que face à l’ensemble multiple de ses traits, le philosophe ait cherché à en capter un sens profond, comme le logicien à en arrêter un symbole d’opération.
C’est finalement sur le lieu véritable où s’ancre cette opération que doivent re-converger les questionnements nés de toutes ces approches, non pour se l’approprier dans l’idée que ce lieu a les caractères de la discipline qui le comprend à l’exclusion des autres approches mais, au contraire, pour que les disciplines y mesurent leurs limitations de l’intérieur quoiqu’elles touchent toutes en ce lieu à quelque chose d’essentiel qui justifie en retour que l’on s’en occupe de manière prédilective.
Confrontée dès lors aux langages de la négation, plans auxquels il demeure possible, moyennant diverses attitudes interprétatives, de cerner ses fonctionnements étagés, la séparation des disciplines devient dès lors fragile. La négation en régime parlé qui intéresse le philologue ou le linguiste, la négation en mode formel affectionné par le logicien professionnel, la négation du déplaisir profond qui fera symptôme dans le langage du patient, ou celle d’un « non au sujet » d’un contenu d’attente, autant que les modes de négation sur lesquels se construit un système ontologique ou de croyances, tout cela se livre à la description en surface ou en profondeur des moyens par lesquels nous donnons à la négation une forme qui la manifeste. Aussi, catégorie de langue ou de pensée, peu nous importe si ces petits mots « ne... pas » infiltrent ces strates visibles ou non visibles, tant il est vrai que, ultimement, un lien d’articulation intime entre le vécu et son signe se dérobe au regard analytique là même où il se révèle un producteur d’effets mettant à nu les dessous de ses articulations les plus claires.
À ce point, il serait légitime de nous objecter l’omission d’un grand penseur du « Néant » : Heidegger. Justement, Heidegger a voulu ramener toutes les négations à une essentielle, une originaire, celle que recélerait la langue au plus profond d’elle-même, et dont les modalités qui nous intéressent seraient autant de résonances de surface. Le grammairien É. Pichon y a détecté une forme d’universalisme linguistique (in L’évolution psychiatrique, 1947) inacceptable que l’observation de la grammaire des langues est loin d’accréditer. Ce mouvement partant de la langue telle qu’elle nous est donnée nous conduisant vers un sens profond non articulé, celui du « Néant » que la « logique interdit de dire », et qui serait le sens absolu d’origine retrouvé dans la « négation brute » du haut allemand, s’est trouvé par chacun de nous évité, non de propos délibéré, mais profondément parce que chacun de nous a percé ce qu’une sortie intempestive hors d’un langage, quel que soit son niveau, devait précisément à la dénégation de ce qui, avant toute menée théorique, se présente ou se dépose là, que nous le voulions ou non. Ce point aveugle a sans doute un rapport avec les « constructions de l’universel », pour reprendre une expression de Monique David-Ménard. Comme le lecteur le constatera, le symbolisme de la négation est donc resté au premier plan de ces différents travaux. C’est que les textes ici réunis, chacun à leur manière, ont mis au jour les voies d’un questionnement portant sur les ressorts de la fonction de la négation comme symbole.
Non qu’un rêve d’atteindre un état vierge de dénégation nous ait conduits à former un tel corpus de démarches et de méthodes de questionnements de la négation. Nous n’en finirions pas d’accumuler en cascade les dénégations par lesquelles ce rêve trop éveillé nous ferait passer. Nous savons ce que Freud pensait des « fantasmes d’un réaliste » dont Josef Popper-Lynkeus [1] lui avait livré la matière si précieuse qu’il en tira a contrario l’inspiration maîtresse de son interprétation (des déformations) du rêve présentée dans sa Traumdeutung. L’effort unitaire qui nous a rassemblés est plutôt cette préoccupation, que chacun des textes révèle par son style propre, concernant la formation d’un tel concept que la négation qui, profondément, n’en est pas un.
 
NOTES
 
[1]Problèmes, idées, résultats, II (1921-1938), Paris, PUF. J. Popper-Lynkeus (ingénieur social et économiste autrichien), auteur des Fantasmes d’un réaliste, que Freud a rencontré deux fois, lui a révélé, dit-il, que le rêve « avait toujours du sens » quoique le plus souvent le même homme à l’état de veille « ne veuille rien en savoir ».
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Problèmes, idées, résultats, II (1921-1938), Paris, PUF. J....
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