2001
Revue de Métaphysique et de Morale
La négation comme sortie de l’ontologie
Monique David-ménard
L’objet de cet exposé est double : il s’agit d’abord de définir l’enjeu du texte
de Freud sur La négation (Die Verneinung, 1925) au regard des élaborations
philosophiques de la question qui datent de la même période. Il s’agit ensuite
de caractériser la réflexion sur la négation comme partie intégrante d’une critique de l’ontologie et d’une réflexion sur les croyances, et cela en philosophie
même. À ce titre, on remarquera une convergence entre Freud et Kant, ou, plus
exactement, une manière intéressante de relire Kant grâce à Freud.
Frege s’intéressait aux « pensées sans porteur ». Freud, lui, s’intéresse à la
négation parce que cet opérateur grammatical et logique lui paraît caractériser
sur un mode particulier la manière dont un sujet « porte ses pensées ». Nier un
contenu de pensée dans un jugement, c’est se mettre à distance d’un mouvement
pulsionnel qui nous habite, grâce au fait que celui qui s’exprime se constitue
en sujet de la connaissance qu’il prend de ce mouvement. Se mettre à distance,
c’est refuser, dira-t-on. Mais les choses sont plus complexes. Car ce refus de
quelque chose en soi-même qui prend la forme de la connaissance qu’on en
prend n’est pas un refus absolu. Il y a pire, dans la vie de l’âme, que la négation.
Il y a plus destructeur, pour soi et pour l’autre : il s’agit alors d’exclure radicalement ce qui nous fait mal dans ce qui, du coup, devient le dehors, hostile
par constitution, qu’on n’admettra plus du tout en soi. Dont il ne saurait être
question qu’il nous concerne. Ce que Freud appelle, à la fin de son texte, « le
négativisme de tant de psychotiques » est cette conduite d’apparence linguistique incapable d’inventer le compromis avec le « mauvais » qu’invente au
contraire la négation. Exclure, dire non à tout, c’est s’enfermer dans un refus
absolu du monde, qui peut prendre la forme du mutisme ou d’un délire paranoïaque, dans lesquels les ressources de ces deux petits mots « ne... pas » ne
sont pas trouvées. Au contraire, nier ou dénier – selon les premières traductions
françaises de la Verneinung –, c’est aller faire une reconnaissance dans ce qu’on
avait aboli en le rejetant sans parole dans les ténèbres extérieures. « Vous allez
penser que je veux vous dire quelque chose d’offensant, avec cette idée qui me
vient, mais non ce n’est pas le cas ». Telle est la structure de l’exemple dont
part Freud, qui insiste sur l’aspect créateur du recours au langage, qui forme
vraiment le sujet lorsqu’il sait employer les mots « ne... pas » de telle manière
qu’ils enveloppent et fassent surgir de façon déterminée ce qui était rejeté. Les
psychotiques au contraire, ceux qui disent « non » à tout bout de champ, ne
parviennent pas à ce jeu avec ce qu’ils récusent que permet la négation.
C’est à dessein qu’en présentant comme il vient d’être fait la négation, en
faisant se rejoindre dans un court-circuit le début et la fin du texte freudien, j’ai
fait pour le moment l’économie de la rencontre avec la problématique logique
du jugement. Freud, en effet, rencontre cette dernière puisqu’il est élève de
Brentano. Mais en même temps, ce qu’il a à dire sur la négation vient d’ailleurs :
d’une réflexion sur la proximité et la différence entre le réel extérieur entendu
comme ce qui a été exclu de soi, et le pouvoir qu’a le langage, grâce à la
négation, de revenir par le savoir sur l’exclu. Ce n’est pas une acceptation de
ce qui a été exclu, mais c’est une possibilité de ne pas en rester à un « ne rien
vouloir en savoir » si radical qu’il ne peut même se dire.
Pour que ce dispositif de la négation puisse s’effectuer, il faut que le sujet
puisse méconnaître un contenu en l’attribuant à un autre : « Vous allez penser
que [...], mais non, ce n’est pas le cas ! »; et, d’autre part, c’est le mauvais que
détient l’autre. La réflexion freudienne ouvre donc sur une problématique de
l’altérité et non pas sur une ontologie. La négation n’a pas rapport à la question
du non-être, mais à celle de la violence exercée contre soi et contre l’autre. Si
elle rencontre la logique du jugement, sur laquelle Husserl et Frege débattent,
c’est que la liaison et la déliaison qu’effectue la copule dans les jugements
respectivement affirmatifs et négatifs sont l’un des actes par lesquels les pulsions
se structurent. C’est aussi que l’idée freudienne selon laquelle le réel est ce
qu’on exclut de soi comme tellement mauvais qu’on n’en peut rien savoir fait
paraître sous un nouveau jour la question du pli entre être et discours, que la
logique élabore en distinguant le jugement d’attribution du jugement d’existence : ce n’est jamais qu’à son corps défendant qu’on saisit un élément de
réel. Et ce corps qui se défend en pensant, c’est celui qu’organise la Verneinung.
La négation n’a pas rapport au non-être, elle a rapport à la différence entre être
exclu et exister. On se demandera s’il existe encore un dénominateur commun
entre l’abord philosophique de la question de l’être, l’abord logique de celle de
l’existence, et l’abord psychanalytique du réel. Pourtant, ces divergences se
définissent dans l’examen de ce qu’est un jugement.
Mais venons-en d’abord au texte de Freud, qui a fait l’objet, en France, de
nombreuses traductions et de non moins nombreuses lectures : la première
traduction date de 1934; elle est due à H. Hoesli et parut dans la Revue française
de psychanalyse (7,2). Mais c’est Jacques Lacan qui, en 1954, donna une
impulsion aux réflexions sur ce texte qui pose la question des rapports de la
psychanalyse à la philosophie, lorsqu’il invita Jean Hyppolite à le lire en même
temps que lui-même. Les Écrits de Jacques Lacan, parus en 1966, rendent
compte de cet échange, et l’apport d’Hyppolite a paru séparément dans les
Figures de la pensée philosophique, tome I (PUF, 1971). La revue Le Coq Héron
publia plusieurs commentaires et traductions en 1975 et 1976, Jean Laplanche
fixa le texte ensuite dans l’édition des PUF en 1985. Par la suite, François
Roustang, Monique Schneider sont revenus sur les enjeux du texte.
Freud part de trois énoncés qui accentuent plusieurs caractères de la négation :
le premier met en valeur la violence, agie et récusée, d’une idée qui vient à un
patient : « Vous allez maintenant penser que je vais dire quelque chose d’offensant, mais je n’ai pas effectivement cette intention ». Le second exemple précise
que cette forme de méconnaissance suppose l’attribution à un autre, l’analyste,
du contenu récusé qui surgit. « Vous demandez qui peut être cette personne
dans le rêve. Ma mère, ce n’est pas elle ». Cette dimension d’altérité était déjà
présente dans le premier exemple, mais là, l’attention explicite de l’analyste
portait sur la violence du mouvement pulsionnel qui accédait au langage.
Le troisième exemple explicite le fait que la négation est comme l’emblème,
la marque de fabrique de la connaissance comme mise à distance de soi, que
les petits mots « ne... pas » soient ou non présents dans l’énoncé : « Que pou-vez-vous bien tenir pour le plus invraisemblable de tout dans cette situation ?
Qu’est-ce qui, à votre avis, était le plus loin de vous ? Si le patient donne dans
le piège et nomme ce à quoi il peut le moins croire, il a ainsi presque toujours
avoué ce qui tombe juste ».
À partir de là, Freud fait la théorie des rapports entre connaissance consciente
et refoulement par négation. Il s’exprime d’une manière paradoxale en disant
que la négation montre comment « l’intellectuel se sépare de l’affectif ». Cette
formulation a l’air d’une genèse abstraite et générale de l’intelligence, mais elle
correspond plutôt à l’attention clinique au conflit interne d’un patient en analyse,
et non pas à la contemplation d’une naissance de l’intellect... Connaître un
contenu intellectuellement, c’est laisser persister l’essentiel du refoulement,
c’est-à-dire le mouvement violent par lequel on récuse quelque chose qui vous
traverse. L’important est ici de comprendre que la négation est une formation
à double face, radicalement ambiguë : connaître, c’est refouler. Mais ce refoulement qui fige le sujet dans la méconnaissance est en même temps une
conquête, et cela de deux points de vue : d’une part si on le compare, comme
le dit la fin du texte, au négativisme, qui, s’appliquant à tout, ne permet pas de
constituer un contenu déterminé autour duquel se forme le sujet; et, d’autre
part, parce qu’il y a quelque chose de créateur dans ce refus. C’est ce point-là
que Jean Hyppolite retiendra particulièrement en insistant sur le fait que la
négation n’est pas un simple équivalent (Ersatz) de l’exclusion, mais qu’elle en
est une suite (Nachfolge), qu’elle crée « la marge de la pensée ». Cette remarque
d’Hyppolite aurait dû permettre de poser une question nouvelle : toute pensée
conceptuelle est-elle soutenue par la négation ? Telle est l’une des voies d’accès
à une interrogation psychanalytique sur le statut de la philosophie, c’est celle
que j’ai mise en Å“uvre dans mon premier ouvrage sur Kant : La folie dans la
raison pure (Vrin, 1990).
C’est pour préciser le statut ambigu mais créateur de la négation comme
emblème du travail de la pensée qui transforme les enjeux pulsionnels de la vie
de l’âme que Freud en vient ensuite à une théorie du jugement sous ses deux
formes : jugement attributif et jugement d’existence. Du point de vue de la
manière dont le sujet porte ses pensées, qui est celui de la psychanalyse, la
liaison et la déliaison qu’effectuent les jugements attributifs respectivement
positif et négatif concernent justement le destin de ce qui est exclu : dire « S
n’est pas P », c’est séparer un sujet logique d’un prédicat, ce qui veut dire, par
le truchement d’un énoncé qui porte sur le monde, séparer de soi quelque chose,
alors que dire « S est P », c’est admettre en soi quelque chose, acte par lequel
le soi comme espace interne est constitué. Freud joue ici explicitement sur
l’étymologie du terme Urteilen, juger, qui veut dire séparation originaire. S’il
peut être question d’un jugement affirmatif, c’est sur la base de cette activité
judicatoire qui est d’abord une séparation. Du point de vue de la vie pulsionnelle
qui s’élabore dans la pensée logique, il n’y a de réunion d’un sujet à un prédicat
que comme une variation sur un pouvoir originaire de distinguer, c’est-à-dire
de séparer celui-ci de celui-là. Or la négation est un destin de cette déliaison
originaire, une possibilité d’en limiter les effets.
La construction logique du texte de Freud est complexe : on passe de la
question de la négation à celle du jugement par deux raisons conjuguées : la
première est que la négation est la « marque de fabrique » du refoulement qui
s’instaure par l’entrée en action de l’intelligence. Freud s’autorise donc à passer
de la question de la Verneinung à sa théorie du jugement en général, avec
négation ou sans.
Le second fil logique qui relie les paragraphes sur la négation aux paragraphes
sur le jugement est ce rapport entre déliaison et négation (qui en est un destin
ultérieur). Le troisième fil concerne l’enjeu de la négation dans le jugement
d’existence, et non plus dans le jugement d’attribution : du point de vue du jeu
des pulsions, prononcer des jugements d’existence, c’est, non pas parler tout
simplement du monde ou se prononcer sur la référence d’un énoncé, c’est tenter
de retrouver dans la réalité extérieure l’objet de satisfaction dont la trace s’est
inscrite en nous et a véritablement constitué nos désirs – par le réinvestissement
de cette trace – dans leur spécificité. La négation est requise pour mettre en
forme d’une part l’espoir de retrouvailles avec l’objet et d’autre part la désillusion par laquelle nous sortons de l’espoir halluciné de retrouver l’objet que
nous décrétions nôtre avant toute mise en jeu de questions sur sa disponibilité.
Le problème que Freud explicite mal concernant la négation dans son rapport
au jugement est celui-ci : est-ce la même négation, celle qui nous fait faire la
différence entre l’objet désiré que nous portons en nous et celui qui se trouve
là – cet objet qui m’attire n’est pas exactement celui que j’aspirais à retrouver –,
et celle qui nous permet de revenir, par l’invention d’une « marge de la pensée »,
sur ce que nous avions exclu, retranché de nous-mêmes, en le rejetant dans ce
qui était devenu, par là même, l’extérieur ? Freud ne dit pas que la négation
intervient dans cette épreuve par laquelle l’appareil de l’âme sort du régime
hallucinatoire des pensées en élaborant une déception : pour que s’instaure le
principe de réalité, il faut que cet appareil prenne acte du fait qu’« ont été perdus
des objets qui avaient autrefois procuré une réelle satisfaction ». On peut néanmoins se poser la question.
Quoi qu’il en soit de cette question, ce qui caractérise cet abord freudien de
la négation et son étude du jugement, c’est que Freud ne fait jamais porter la
négation directement sur un non-être. C’est à l’intérieur des illusions propres
aux fantasmes, c’est-à-dire aux traces en nous des premières satisfactions qui
ignorent la différence entre le désir et la réalité, que la négation a à s’instaurer.
C’est donc, comme il le soulignait à propos de l’un des exemples cités, dans
le cadre d’une problématique des hallucinations, des illusions et des croyances
qui s’élaborent dans la pensée, et même dans la logique de la pensée, que Freud
considère la fonction des mots « ne... pas ». C’est en ce point précis que son
étude des croyances rejoint, sans le chercher, l’étude, par Kant, des illusions ou
délires de la pensée en métaphysique, et particulièrement dans les raisonnements
concernant le monde. C’est en ce point aussi, celui des croyances de la pensée
que Kant, en 1781, s’avance assez loin dans l’idée que toute thèse métaphysique
sur la réalité des objets extérieurs à nous est une croyance que règle la négation.
Commençons par le premier point : ce qui rapproche Freud de Kant, c’est
que l’un et l’autre saisissent la fonction de la négation dans des jugements bien
qu’ils s’intéressent à autre chose qu’à la simple forme judicatoire de la pensée
prise en elle-même. Freud, on l’a vu, s’intéresse à la manière dont un sujet porte
ses pensées, et, plus précisément, dont le sujet de la connaissance se forme en
inventant un compromis sur ce qu’il récuse de lui-même, ce qui suppose le
champ expérimental du transfert qui fait paraître la négation comme un certain
aménagement de l’altérité, en l’autre et en soi-même. Kant, en soumettant à un
nouvel examen la logique formelle, se demande dans quel cas la négation permet
de former l’objet réel (conflit réel), et dans quel cas la négation rate la formation
d’un réel (conflit dialectique). Dans aucun des deux cas la négation n’a de
fonction ontologique : le conflit réel, introduit dès 1763, représente la manière
dont s’énonce dans le discours une opération algébrique qui invente, dans le
conflit des forces, une nouvelle forme de négation : cette dernière ne déchire
pas l’être, comme dirait Frege, mais détermine un réel comme le corrélat objectif
d’une opération qui écrit, dans la pensée : = 0. Le mouvement d’un navire d’est
en ouest est de 20 miles ; puis d’ouest en est sur la même trajectoire de 20 miles.
Le résultat est nul, mais la détermination de cette nullité constitue le déplacement comme réel. C’est à cela que s’oppose, dans la « Dialectique transcendantale », ce que Kant nomme le conflit dialectique (Critique de la raison
pure, dialectique transcendantale, septième section. Œuvres philosophiques,
p. 1145 sq., PUF, Werkausgabe IV, p. 468 sq., Surkamp). Contrairement à ce
qui se passait dans le cas des grandeurs négatives, le jeu de la négation ne
constitue plus aucun réel, elle ne fait qu’en aménager le mirage, l’hallucination
(Blendwerk).
Il s’agit pour Kant de montrer que lorsque deux jugements sont opposés l’un
à l’autre et qu’ils ont l’air contradictoires du point de vue de la logique formelle,
ils peuvent néanmoins être faux tous deux parce que leur opposition ne constitue
rien de réel, ne parvient pas, contrairement à ce qui se passe dans le « conflit
réel », nommé réel à cause de cette ressource même, à prendre un quelque chose
dans le filet d’une opération intellectuelle.
Kant commence par un exemple dans lequel la « condition irrecevable » qui
rend vaine l’opposition de deux jugements est banale, et pas encore transcendantale : « Si quelqu’un dit : tout corps ou sent bon ou sent mauvais, il se trouve
alors un troisième cas, c’est qu’il ne sente rien du tout (qu’il n’exhale aucune
odeur), et alors les deux propositions en conflit peuvent être fausses ». Il ne
s’agit donc pas d’une véritable contradiction. Mais lorsqu’il s’agit d’une véritable contradiction, cette dernière n’a aucun pouvoir ontologique ou, au sens
transcendantal, déterminant : « Mais si je dis : tout corps est parfumé ou n’est
pas parfumé (vel suaveolens vel non suaveolens), alors les deux jugements sont
opposés contradictoirement, et le premier seul est faux tandis que son opposé
contradictoire, à savoir que quelques corps ne sont pas parfumés, comprend
aussi les corps qui ne sentent rien du tout ». L’exemple suivant, qui concerne
les raisonnements sur l’Idée de monde, explicite l’enjeu transcendantal : quand
est-ce qu’un jugement négatif – ou la négation d’un terme d’une proposition
car, pour ce qui intéresse Kant, ce n’est pas là le point décisif – détermine-t-il
quelque chose et comment rate-t-il le « quelque chose » ? « Quand donc je dis :
ou le monde est infini quant à l’espace ou il n’est pas infini (non est infinitus),
alors, si la première proposition est fausse, son opposé contradictoire, à savoir
que le monde n’est pas infini doit être vrai ». Seulement, Kant ajoute que cette
dichotomie formellement bien formée n’a aucun pouvoir référentiel ou ontologique : « Je ne ferais par là que supprimer un monde infini sans en poser un
autre, à savoir le monde fini ».
Dans le second exemple, l’opposition n’est pas une contradiction, mais l’enjeu
de constitution d’un réel est décisif, et paradoxalement, c’est dans le cas où
l’enjeu du réel est raté (comporte un effet d’illusion ou d’hallucination) que le
philosophe fait apparaître cet enjeu : « Mais si je dis : le monde est ou infini
ou fini (non infini), alors ces deux propositions pourraient être fausses. En effet,
j’envisage alors le monde comme déterminé en soi quant à sa grandeur, puisque
dans la proposition opposée je ne supprime pas seulement l’infinité, et peut-être
avec elle toute son existence séparée, mais que j’ajoute une détermination au
monde comme à une chose effectivement réelle en soi. Ce qui peut être tout
aussi faux si, en effet, le monde ne devait pas être donné comme une chose en
soi, ni par conséquent non plus comme infini ou comme fini quant à sa grandeur ». C’est donc lorsque dans une opposition de deux jugements, l’un ne se
borne pas à contredire l’autre, mais qu’il dit quelque chose de plus qu’il n’est
requis pour la contradiction, c’est-à-dire lorsqu’il se risque, fût-ce à contretemps,
à décider de l’existence, que la négation est intéressante. Dans la critique que
fait Kant du formalisme de la logique, sa théorie de la négation est un instrument
essentiel. C’est autour d’elle, de l’étude de son pouvoir et des illusions dont
elle est capable que se définit cet éloignement de l’ontologie qui a nom philosophie transcendantale. D’une autre manière que chez Freud, la négation et le
jugement d’existence ont partie liée, chez Kant, mais dans les deux cas la
question de l’existence suppose une traversée critique du régime hallucinatoire
de la pensée.
D’une autre manière encore, la pensée de Freud et celle de Kant se croisent
sur la négation, ou plutôt sur les négations. Ce pluriel est là à présent, pour
rappeler que la Verneinung n’est pas la seule manière, en psychanalyse, d’inventer un compromis avec ce qui attaque ou menace l’âme, la Seele. Freud différenciait, comme on sait, la psychose, la névrose et la perversion comme trois
manières de nier la différence des sexes : autrement dit, l’acceptation, par notre
pensée et notre perception, de la différence des sexes nous oblige à sortir de la
toute-puissance hallucinatoire de nos désirs. La psychose est un rejet absolu,
une Verwerfung de ce qui est inassimilable – Jacques Lacan a traduit ce terme
par le vocable de forclusion –, la perversion est un déni ou un désaveu de
l’inassimilable, ce qui se dit en allemand Verleugnung, et la névrose nie ce qui
dérange, au sens longuement développé précédemment de la Verneinung. Dans
toutes ces formes d’expériences, la manière de nier produit des formes de
certitude, de croyance, et, par là, de rapport à la réalité différentes.
Or il convient de s’étonner de trouver chez Kant, lorsqu’il réfléchit sur les
illusions ou les délires (Wahn) qui habitent la pensée humaine lorsqu’elle raisonne sur le rapport de la pensée au réel extérieur, le même type de distinction
que celle que Freud travaille pour caractériser les diverses formes de négation
de ce qu’on appelle la castration. Lisons le texte de la première édition de la
Critique de la raison pure, intitulée « Paralogisme de l’idéalité ». Dans ce texte,
Kant établit la réalité des objets dans l’espace. Mais il ne procède pas par
démonstration, il critique de l’intérieur les diverses positions métaphysiques qui
nient la réalité des objets dans l’espace. Pour distinguer l’idéalisme dogmatique
– Berkeley, par exemple – de l’idéalisme problématique – Descartes –, il emploie
deux termes distincts : « L’idéaliste dogmatique serait celui qui nie (leugnet)
l’existence de la matière, le sceptique celui qui en doute (bezweifelt), parce qu’il
la tient pour non démontrée » ( Suhrkamp Taschenbuch, tome IV, p. 381; PUF,
Œuvres complètes, tome I, p. 1449). Les deux thèses métaphysiques sont explicitement présentées comme des croyances (Glauben), dont il s’agit de sortir
autrement que par une démonstration ; le tort de ces thèses, en effet, est de
penser que le rapport de la pensée au réel pourrait faire l’objet d’une démonstration. Il s’agit donc de sortir de ces croyances par une « mise hors de doute »
de la réalité des objets dans l’espace, dès lors que la réalité de ces objets est
extérieure pour notre représentation et non pas en soi. Ces textes sont d’une
grande portée puisqu’ils accomplissent deux actes décisifs à la fois : ils caractérisent des thèses métaphysiques comme des croyances forgées par des négations, et, parce que le philosophe accepte de cheminer à l’intérieur des illusions
pour trouver le chemin qui permet d’en sortir, ils définissent la position métaphysique de Kant lui-même comme un certain type de croyance, d’évidence
recevable parce qu’elle a su trouver le ressort des illusions précédentes. C’est
la critique des illusions qui fait la vérité de l’idéalisme transcendantal joint au
réalisme empirique.
L’idéalisme dogmatique et l’idéalisme problématique ou sceptique ont le tort
d’opposer la certitude de l’intuition du sujet pensant par lui-même à l’incertitude
des assertions sur la réalité des choses extérieures. Si le sujet n’est présent
intuitivement à lui-même qu’à travers le temps, cette soi-disant disparité de la
perception de soi et de la perception des choses extérieures tombe. Le sophisme
commun à Descartes et à Berkeley, c’est de supposer qu’il y aurait un privilège
du rapport à soi comme noumène sur le rapport aux choses extérieures. Mais
puisque le temps est la forme du sens interne et l’espace celle du sens interne,
la certitude de la réalité de soi-même et celle des objets dans l’espace sont du
même ordre; elles sont toutes deux immédiatement certaines dès lors que
l’espace et le temps sont en nous et pas dans les choses. Le texte multiplie les
termes qui décrivent ce que la pensée peut admettre en elle comme réel (annehmen), laisser valoir (gelten lassen), accorder (gestehen), et il s’agit de laisser
valoir le témoignage (Zeugnis) de la perception en comprenant dans quelles
conditions transcendantales il se produit, au lieu d’extravaguer sur une supposée
nécessité de démontrer l’existence des choses extérieures. Ce cheminement à
travers les mauvaises et les bonnes formes de négation de l’existence de la
réalité extérieure, cette idée qu’on ne va pas directement par des preuves à
l’établissement de ce qu’est la réalité mais qu’il faut cheminer à travers les
tentations d’illusions qui sont autant de négations mal placées pour trouver le
juste jeu du négatif qui, en revenant sur les premières exclusions, met hors de
doute la réalité des objets dans l’espace laisse à penser sur ce que pourrait être,
dans le croisement entre la pensée de Kant et celle de Freud, une nouvelle
pensée du rapport indirect des hommes à la réalité qu’aménagent les négations
dont ils disposent.