2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Pratique et fondement de la méthode en histoire de la philosophie chez Martial Gueroult
Christophe Giolito
Martial Gueroult est exemplaire parmi les historiens français de la
philosophie : ses travaux permettent d’étudier la divergence des dimensions de l’activité
d’interprétation (commentaire, méthodologie, fondation). Cet article procède à une lecture de ses monographies emblématiques, essaie de comprendre la limitation du champ
de leurs objets, se risque à une critique de l’idéalisme radical pour finalement expliquer que le manuscrit de la Dianoématique n’ait jamais été publié, sans pourtant que
son auteur en désavoue l’intention : son principal défaut relevait d’une contradiction
théorique.
Martial Gueroult is an exemplary case among the historians of philosophy : his works enable to study the discrepancy between the various interpretative
activities (commentary, methodology, foundation). The aim of this article is to read his
symbolic monographies, to understand the limitation of their perspective, to criticize
radical idealism and lastly to explain that the manuscript of the Dianoematic has never
been issued, without its author ever denying his intention to do so. Its main defect was
a theoretical contradiction.
Nous nous proposons de confronter les deux orientations essentielles des
travaux du célèbre historien de la philosophie Martial Gueroult (1896-1976) :
d’un côté son activité de commentateur, qu’il a illustrée par de remarquables
monographies, de l’autre sa théorisation philosophique, tentative d’une fondation radicale de sa méthode d’investigation des doctrines. Les positions respectives de la pratique d’historien et de la recherche de ses principes fondateurs
sont-elles compatibles ? Laquelle de ces deux dimensions de l’activité d’historien de la philosophie préexiste à l’autre ? Dans quelle mesure la seconde
dépend-elle de la première ? Le fondement se donne d’abord sans relation
immédiate
[1] avec les moyens de la lecture des
Å“uvres, paraissant postérieur à
la patiente critique des doctrines
[2]. Reste-t-il pourtant indépendant de toute
pratique, vrai
a priori ? Ou bien doit-on reconnaître qu’il n’est validé que par
les applications qu’il permet ? Dans ce cas, son caractère fondateur ne s’en
trouve-t-il pas remis en cause ? Parmi les grands historiens français de la philosophie
[3], Martial Gueroult est celui qui a fait de l’exigence de méthode une
véritable bannière. Il considérait l’investigation structurale comme seule caution
de ses interprétations à prétention exclusive. C’est sur le statut de la notion de
méthode en général que nous essaierons de nous prononcer à terme.
L’histoire de la philosophie apparaît d’abord comme un acte de lecture,
c’est-à-dire d’accueil d’une donnée textuelle. Cette réception est premièrement
partielle
[4], secondement régulée par l’adoption de principes de lecture. Ces
derniers ont une fonction d’information : ils définissent une perspective sur
l’objet; ils le constituent en partie. Leur application régulière conduit à définir
des « unités » ou « degrés » d’investigation, qui correspondent à la forme
constante des prélèvements opérés sur le discours étudié. On légitimera ensuite
une pratique en définissant ses critères opératoires identiques. L’élève qui souligne un terme important, le professeur qui choisit un texte essentiel, l’interprète
qui privilégie un ouvrage sur les autres ; tous effectuent une sélection qu’ils
voudraient rendre indépendante de leur option personnelle. Aussi, le premier
impératif, pour justifier cette sélection, c’est de lui donner des critères objectifs,
relevant de la nature empirique de ce qui est en question. Cela conduit à
considérer le texte sous sa forme matérielle : objet-livre, pages, noir sur blanc,
graphie. L’intérêt contemporain de cette définition des éléments de notre réception est de permettre des recensements exhaustifs et infaillibles à l’aide des
moyens informatiques. Ici, la sélection est toujours justifiée puisque, selon son
degré d’information (recherche d’occurrences, constitution d’index ou de tables
de fréquences), elle reproduit à l’identique les données textuelles ; aussi peut-elle être dite ne consister qu’en un autre ordre de présentation de la doctrine.
Dans la mémoire toute quantitative de la machine, le stockage est permanent et
intégral; dès que l’interprète l’utilise, cette mémoire devient active, c’est-à-dire
sélective. Nous comprenons que le souci de ne pas faire dépendre sa lecture
d’engagements subjectifs apparaît d’autant plus illusoire qu’il a acquis une
effectivité par le développement de nos moyens techniques d’investigation.
Grâce à l’ordinateur, le lecteur est appelé (
a contrario) à prendre conscience de
son intervention : il ne peut borner son rôle à celui d’un accueil indifférent.
L’appréhension matérielle en laquelle consiste l’enregistrement informatique ne
constitue pas, en effet, une pratique de l’histoire de la philosophie, mais plutôt
une étape liminaire ou auxiliaire, qui donne au fantasme d’une histoire immédiate ou originale son sens.
Un second impératif consiste à vouloir réduire la part de détermination dans
l’intervention que toute lecture suppose. Une réception consciente se voudrait
attentive, constituant ses principes de façon réfléchissante, au fur et à mesure
de son investigation. Il s’agit d’être « méthodique », d’
œuvrer en bon historien
du local vers le global, de donner ses unités d’investigation comme identifiées
a posteriori
[5]. Martial Gueroult ne s’est pas contenté d’une telle lecture réfléchissante. Comment a-t-il rendu raison d’une telle doctrine de l’interprétation
pour laquelle, à l’inverse, on progresse du global au local, les principes sont
constitutifs, la démarche est déductive, les unités deviennent déterminantes ?
Nous distinguons plusieurs niveaux de l’investigation historique en philosophie,
autant de statuts reconnus à la pratique de l’histoire. Ces préceptes régulateurs
sont-ils inférés au cours de l’étude suivie de l’objet, ou bien sont-ils adoptés et
légitimés
a priori ? Sans insister sur son absence de scrupules à l’égard de la
littéralité, on pourra se demander pourquoi la méthode s’impose à Martial
Gueroult comme une évidence, pourquoi il n’y a pas d’en deçà de la recherche
animée d’intentions déterminantes. Dans quelle mesure une démarche de constitution philosophique, propre à accéder à un autre plan de recherche, conduit-elle
à transformer la pratique de l’historien ? Pourquoi la philosophie de l’histoire
de la philosophie ne peut-elle se confondre, ni même se relier explicitement
[6],
avec la méthode de l’histoire ? Peut-on espérer une conciliation entre méthode
réfléchissante, proprement historique, et principes constitutifs, spécifiquement
philosophiques ? Nous commençons par examiner le travail de l’historien, pour
identifier ses procédés. Nous étudions ensuite sa théorisation fondatrice afin de
statuer finalement sur leur rapport. En choisissant d’évoquer d’abord les études
de doctrines, ne cherchons-nous pas à supplanter la philosophie par l’histoire ?
Non, puisque nous nous conformons seulement à l’ordre dans lequel notre auteur
a porté ses travaux à notre connaissance.
On a pu soupçonner la méthode qualifiée de « structurale » de dépendre
étroitement de l’objet auquel elle était d’abord appliquée, l’idéalisme allemand.
Ainsi n’aurait-elle pu investir que des doctrines dont la systématicité était
l’ambition prédominante. Mais ne s’agit-il pas, pour manifester le caractère
essentiel de la forme systématique en philosophie, d’appliquer l’investigation
« architecturale » au plus grand nombre possible de théories ? L’étude de quelques cas nous permettra d’apprécier dans quelle mesure chacun présente des
résistances au procédé connu pour être celui de Martial Gueroult.
1.1. Des objets privilégiés
1.1.1. L’étude inaugurale de Fichte
Sa thèse
[7] paraît paradoxale au regard rétrospectif : si le propos du commentateur devait être de négliger toute détermination historique pour expliquer la
constitution philosophique d’une
Å“uvre, il se serait donné un premier champ
d’application bien peu favorable. Car la
Wissentschaftslehre est justement un
texte qui présente de multiples couches rédactionnelles, de 1794 à 1804. Pourtant, d’emblée est posé que toute évolution doit trouver une explication nécessaire et suffisante dans la rationalité
[8]. L’historique ne peut être affirmé comme
essentiel que s’il est rationnel. Au psychologique, au circonstanciel, n’est
reconnu qu’un pouvoir de différer (retards), voire d’ébranler (hésitations) la
réflexion. Les relations entre auteur et
Å“uvre produite s’en trouvent inversées :
« On pourrait alors concevoir la transformation du personnage de Fichte [...]
comme dérivant de la transformation de la doctrine »
[9]. La thèse de Martial
Gueroult ne fait, malgré ses considérables développements historiques, que
ressembler à une explication de l’interne par l’externe. La chronologie n’apparaît
que comme développement structurel : les différentes étapes de la rédaction de
la
Wissenschaftslehre sont les moments successifs de l’autogenèse du système.
Le chronologique se résout intégralement en logique; ainsi le premier moment
est-il conçu recéler en germe tous les développements ultérieurs
[10]. Le dernier
terme rassemble, explique, justifie et légitime l’ensemble de l’évolution
[11] : ainsi,
il n’y a pas de transformation essentielle, puisque les stades successifs sont
présentés comme les résultats d’une autoproduction de la nécessité rationnelle.
Tout l’objet du commentaire de la
Wissentschaftslehre est de nous pénétrer de
celle-ci en tant que pure rationalité, comme son objet à elle était de nous résorber
dans l’absolu. L’interprétation reçoit donc les mêmes justifications que les mises
en forme successives de l’
Å“uvre : l’absolu ne se dit humainement que comme
résolution des différents moments de notre méditation les uns dans les autres.
Il faut donc reconnaître que la méthode structurale consiste moins en une
homogénéisation des différents éléments doctrinaux (chacun devant être rapporté à une rationalité linéaire), qu’en une hiérarchisation des différents plans
par le biais desquels se déploie une théorie : si le logique peut fonder son
hégémonie, ce n’est pas en niant les autres dimensions de la réflexion, mais en
montrant qu’il peut les intégrer à terme. Aux yeux de Martial Gueroult, l’investigation rationnelle ne doit pas plus exclure les antécédents doctrinaux que les
circonstances historiques. Ainsi les débats postkantiens qui précèdent la publication de l’ouvrage principal de Fichte sont-ils investis
[12] sans être considérés
comme étrangers à l’ouvrage étudié : il s’agit d’explorer le terrain qui constitue
le fondement de la doctrine et qui se confond avec ses racines. Dans la période
qui suit la publication de la
Critique de la raison pure et qui précède celle de
la
Wissentschaftslehre, on a moins affaire à une analyse des sources qu’à un
souci de comprendre les fondements de l’
Å“uvre dans toute leur extension. Dès
lors, l’intérieur ne doit rien à l’extérieur, chaque étape est à penser en continuité
logique avec la précédente ; les origines ne sont pas des déterminations autres,
mais des racines propres. L’ouvrage sur Fichte traduit donc l’intention d’appréhender une évolution comme intégralement structurelle, toute déterminée par
une nécessité intrinsèque. À la limite, la chronologie n’est conçue que comme
une chaîne de raisons déployée dans un matériau temporel qui n’a d’autre
prérogative que de lui pouvoir résister. La science (celle du commentateur
dupliquant celle du philosophe) se donne donc pour vocation de dissoudre la
contingence en l’expliquant. Dans son grand moment inaugural, le commentaire
gueroultien ne cherche pas à expliquer l’interne par l’externe, mais à résorber
toute altérité dans l’immanence à soi de la rationalité. Cette intention peut-elle
s’appliquer également à d’autres doctrines, notamment celles qui attribuent à la
temporalité un rôle essentiel dans leur constitution ?
1.1.2. Le cas de Descartes
Appréhendons la méthode architectonique hors du champ où elle trouve son
application première. Dans quelles mesures peut-elle se donner les moyens de
surmonter l’hétérogénéité des doctrines philosophiques ? L’ouvrage sur Descartes
[13] se donne d’abord comme tentative de correction d’une erreur d’interprétation : il s’agit de réfuter l’idée d’une évolution du philosophe, qui désolidariserait les parties de la doctrine. Les plus modestes études fournissent au
commentateur l’occasion de ses premières affirmations de méthode
[14], comme
si le principe de recherche d’unité rationnelle trouvait enfin le cadre d’une
application idéale. Outre le postulat de cohérence du système s’affirment l’unification de l’ensemble de la philosophie autour d’un problème (celui du fondement de nos connaissances)
[15], l’unicité du principe de sa solution (la véracité
divine)
[16] et surtout la rationalité idéalement absolue d’une textualité qui tend à
une forme épurée; d’où résulte la canonicité d’un texte unique, les
Méditations,
qui sont tenues pour le lieu des « éléments essentiels » de la doctrine exposée
dans ses « principaux points »
[17].
La définition de cette rationalité pose la question de l’ordre : c’est sous ce
titre qu’on se propose de dévoiler l’essence de la métaphysique cartésienne
[18].
En le confondant d’emblée avec la voie analytique, Gueroult méconnaît probablement la pluralité et l’indépendance des manières de démontrer. Cet ordre
tend à être présenté comme une suite unilinéaire : « On a affaire à une ligne
qui ne s’infléchit jamais, allant toujours du plus simple au plus complexe,
a
facilioribus ad difficiliora, et où Dieu n’est qu’un anneau comme un autre dans
une chaîne de connaissance »
[19]. La récurrence de cette image de la « chaîne »
[20],
de l’« enchaînement »
[21] contribue à renforcer cette présomption d’unidimensionnalité. Pourtant, dès la prise en compte de la dualité des principes dans la
troisième
Méditation, se produit un dédoublement de l’ordre
[22], une fracture que
des « ligatures croisées » devront résorber
[23]. Ces « entrecroisements » se multiplieront à tel point dans les
nexus ordinis
[24] qu’il est tentant de parler d’un
ordre « ouvert » par sa polyvalence
[25]. Ses ramifications figureraient plus, à
terme, une innervation qu’une géométrisation. Une fois avéré cet « éclatement »
de l’ordre, on mesure que l’emploi du syntagme « ordre des raisons » prend
souvent la forme d’une allégation non explicitée
[26].
L’utilisation d’un vocabulaire non cartésien (comme les oppositions subjectif / objectif; en soi / pour soi, héritées de la philosophie allemande), ainsi que
l’insistance sur l’identité de l’âme rationnelle en tous
[27], tendent à désincarner
la pensée cartésienne, dont les méditations n’ont jamais prétendu se départir de
la démarche singulière d’un esprit. Enfin, il est manifeste que l’économie de
l’ouvrage ne répond pas à l’architecture selon laquelle il décrit les
Méditations
(partagées par l’équateur de la véracité divine)
[28], mais plutôt à celle qui est
prêtée à la philosophie cartésienne dans son ensemble (scindée en domaine de
la science et domaine de la vie)
[29] : l’axe qui sépare les deux volumes du
Descartes selon l’ordre des raisons passe entre la cinquième et la sixième des
Méditations. De cette dernière, qui eût pu paraître produire une certitude d’un
degré inférieur à celle des autres
[30], le commentateur restitue une texture très
serrée. C’est là même où les liens rationnels sont les plus complexes, où donc
la présomption d’un ordre unique ou unilatéral se trouve le plus sûrement
démentie, que l’interprète manifeste sa plus fructueuse ingénuité. Au moment
même où la méthodologie choisit de s’affirmer, elle se trouve prise en défaut,
démentant par sa pratique ses propres principes d’interprétation.
1.2. Des doctrines frappées d’exclusion
1.2.1. Un cas d’excommunication provisoire : Pascal
Abordons maintenant des doctrines qui sont écartées du champ d’application
de la méthode gueroultienne. Mais comment apprécier l’incapacité de cette
forme de commentaire à les appréhender, puisqu’elles n’ont pas, effectivement,
été prises pour objet ? L’attitude de Martial Gueroult à leur égard nous reste
néanmoins accessible à travers son
Histoire de l’histoire de la philosophie
[31] :
cet ouvrage rend compte de l’attitude de chacune des plus célèbres doctrines
de la philosophie à l’égard de l’ensemble de celles qui l’ont précédé. Mais cette
interprétation de l’histoire doctrinale par une philosophie ne peut être appréhendée aux yeux de l’auteur de la dianoématique que si elle est méthodique,
c’est-à-dire unifiée. Cette unification est le corrélat d’une rationalité. Ainsi, la
possibilité d’appréhender une théorie comme doctrine de l’histoire correspond
à la capacité de saisir cette même doctrine comme théorie rationnelle de la
réalité. Dès lors que l’on admet que l’attitude d’un philosophe à l’égard de
l’histoire de la philosophie est déterminée par sa propre doctrine, on conviendra
que la rationalisation de l’historiographie indique une lecture rationnelle possible de l’
Å“uvre elle-même.
L’ensemble des propos pascaliens nous est parvenu sous forme fragmentée,
constituant une tentative de dépassement de la rationalité par la charité (symboliquement, une insulte à la souveraineté de l’esprit déductif) qui ne se fût pas
prêtée aisément à une investigation monographique. À l’occasion de l’analyse
du regard porté par Pascal sur les doctrines philosophiques, Martial Gueroult
oppose deux conceptions de l’histoire, celle du savant et celle du chrétien
[32],
respectivement appelées « historique » et « existentielle ». Cette dernière est-elle
susceptible de se présenter sous forme unifiée, fût-ce celle d’un antirationalisme ? Philosophique en ce qu’elle procède de principes, anti-philosophique en
ce que ses principes suprêmes ne peuvent être que sentis, la doctrine pascalienne
ne pourra jamais se réduire à un ensemble de propositions cohérentes et rationnelles
[33]. Que la succession des doctrines tire son intelligibilité d’autre chose
que d’une doctrine (car la vraie religion ne suppose exposition ni rationnelle,
ni cohérente, ni peut-être même exposition), cela en fait autre chose qu’une
histoire, dont l’objectivité ne peut pour notre interprète être due qu’à une rationalité immanente. Pour autant, Pascal est jugé ne pouvoir se départir d’une
volonté d’unification, car c’est de la même façon que l’on considère la faiblesse
humaine dans le siècle, en soi-même et dans l’histoire : de même que la religiosité pascalienne tend à une expression rationnelle, de même l’histoire pascalienne de la philosophie pourrait s’exprimer sous une forme globalement
unifiée
[34]. Nous aurions donc affaire à une cohérence potentielle (si ce n’est une
systématisation constituée), dans la mesure même où les ruptures sont expliquées et réglées. La raison peut se destituer, à condition de maîtriser le principe
et le résultat de cette destitution
[35]. La rationalité requise dans toutes les philosophies est donc moins un impératif de continuité qu’une exigence d’aspiration
à la complétude.
1.2.2. Cas d’excommunications rédhibitoires
Certaines doctrines n’ont et n’auraient pu faire l’objet d’une étude selon la
méthode architecturale. Ne disposant pas de textes qui nous en parlent, il faut
ici nous contenter des positions théoriques par lesquelles Martial Gueroult explicite ses choix, et montrer en quoi elles excluent certaines doctrines de l’ensemble
des philosophies et par suite du champ des commentaires possibles. Ainsi en
est-il de l’organisation démonstrative, qui constitue un des critères de définition
de toute philosophie
[36]. Sans nécessairement devoir se réduire à une argumentation logique sous forme d’un enchaînement de propositions, une théorie doit
se donner une organisation probatoire qui présente une cohérence discursive.
Ainsi Gueroult n’eût pas considéré le cynisme antique comme une philosophie
car il ne se présente pas sous une forme exclusivement discursive, mais s’expose
par des gestes, des actes exemplaires
[37]. S’affirme pour le commentateur d’esprit
structuraliste l’impossibilité de prendre en compte l’activité philosophique ailleurs que dans des textes. Le cynique nie au langage la faculté de traduire la
réalité fondamentale, ou la capacité de convaincre autrui. La conséquence de
cette dénégation, le fait que son
Å“uvre ne se réduise pas à une expression
textuelle, lui vaut un anathème définitif.
Il ne suffit pas non plus qu’une doctrine se donne seulement dans des textes.
Encore faut-il que ceux-ci constituent un dogme minimal. En définissant le
scepticisme radical comme l’attitude philosophique qui se refuserait à la moindre affirmation, on se mettrait en présence d’une verbalisation qui exclurait tout
commentaire, puisqu’elle récuse toute théorisation. Il s’agit de la même excommunication irréductible qu’à l’égard du cynique. Pourtant, une analyse logique
peut nous conduire à réintégrer la détermination du sceptique dans le champ de
la philosophie. Car il est philosophe précisément dans la mesure où il se montre
déterminé : une fois avoir déclaré nulle ou du moins très faible la possibilité de
rendre compte de la réalité, pour être cohérent, le sceptique doit présenter son
discours comme la seule actualisation de cette possibilité. Dès lors, on se trouverait en présence d’un dogme sceptique, qu’on pourrait exprimer ainsi : « Je
n’explique pas le réel, parce qu’il est nécessairement inexplicable ». Cette position comprend l’affirmation de l’inintelligibilité du monde, qui constitue en
elle-même une rationalisation minimale, car elle suppose une capacité de ma
pensée à identifier cette irréductibilité du monde à mon explication. Ainsi le
doute suppose lui-même la position d’une relation avec l’extériorité, même si
cette relation n’est destinée qu’à être suspendue
[38]. Une philosophie consiste
donc exclusivement en thèses. Ou bien celui qui se refuse à toute thèse est banni
du champ de la philosophie, ou bien ce refus est lui-même considéré comme
une affirmation, et définit le degré minimal à partir duquel une proposition peut
être considérée comme doctrinale : lorsqu’elle fournit une interprétation globale
de la réalité extérieure.
Pour conclure notre présentation de la méthode de Gueroult à travers ses
travaux, on peut essayer de traduire ces positions gueroultiennes en termes
d’« unités opératoires ». Les éléments qui apparaissent aux yeux du commentateur comme les plus prégnants ne sont précisément pas élémentaires, puisque
le plus important reste de saisir la doctrine sous son aspect unifié. Cette unification est certes le produit de la raison; on pourrait donc faire de l’argument
rationnel l’élément d’investigation privilégié de l’historien. Pourtant, d’une part
aucune preuve ne saurait être appréhendée isolément, séparée de l’ensemble qui
constitue l’organisation probatoire d’une doctrine. D’autre part, c’est moins le
rationnel qui est valorisé que la rationalisation : comprenons, comme nous
l’avons vu, que le non-rationnel peut ne pas être exclu de champ de la philosophie, dès que, même s’il n’est pas rationalisé, il est « rationalisable ». C’est
que le commentateur se prononce moins sur les effets de la rationalité que sur
le statut de la raison. Lui confère-t-on son autonomie propre, le discours qui
lui reconnaît cette place sera jugé digne d’une investigation architectonique.
L’hétérogénéité des éléments d’une théorie traduit-elle une déficience de « rationalisabilité » ? La doctrine ne manquera pas d’être condamnée et exclue du
champ de l’histoire de la philosophie. Ainsi l’interprète structuraliste se donne
pour expliciter ses procédés des unités qui n’en sont pas. En effet, si toute
sélection devait être reconduite à la totalité, elle ne consisterait plus en une
sélection. Chaque prélèvement sur la doctrine devrait participer d’une décision
d’ensemble. En quoi Gueroult ne manque pas d’incarner la figure de l’historienphilosophe : sa méthode d’investigation engage toujours une décision portant sur l’essence de la doctrine. Si méthode il y a, elle relève ici plus d’une
fondation théorique que d’un exercice pragmatique. C’est pourquoi, avant de
nous prononcer sur la méthode pour elle-même, il convient d’examiner le fondement qu’elle prétend se donner.
2. LE FONDEMENT DE LA MÉTHODE : LA DIANOÉMATIQUE
Une méthode consiste en l’application de préceptes. Dans la mesure où ces
derniers peuvent être considérés comme des propositions générales, indépendamment de leur portée pratique, autrement dit en tant qu’ils constituent des
principes qui déterminent les théories philosophiques, ils requièrent un fondement. Le procédé méthodique n’accède à une autonomie que pour autant que
ses principes ont une valeur intrinsèque, qui ne varie pas en fonction des objets
auxquels ils s’appliquent.
2.1. Une hiérarchisation des degrés de la réalité
2.1.1. Deux aspects du réel commun
Gueroult comprend la philosophie, à titre d’ensemble de positions minimales, comme prétention d’adéquation à la réalité. Dans la
Philosophie de l’histoire de la philosophie
[39], il traduit cette définition en précisant que toute
constitution doctrinale procède invariablement de deux postulats. L’un, réaliste,
consiste à affirmer que la réalité préexiste à la théorie qui en rend compte.
L’autre, idéaliste, consiste à affirmer que la réalité s’identifie exclusivement
avec l’interprétation qu’en produit la doctrine. C’est dire que la réalité est
présentée par tout philosophe comme épuisée par les caractères essentiels que
lui confère sa théorisation. L’interprète, pour justifier l’investigation de plusieurs doctrines contradictoires, procède alors à deux opérations. I. La dénégation de tous les postulats réalistes des philosophies. Si la valeur des doctrines
émanait d’un réel qui leur préexiste, elles devraient être toutes identiques, et
attribuer à cette réalité les mêmes déterminations
[40]. Puisque ce n’est pas le cas,
la valeur des doctrines doit être trouvée en elles-mêmes. II. La réduction du
postulat idéaliste à ses propriétés formelles : ainsi la prétention à rendre compte
de la totalité du réel antérieur à la théorie se traduit par la « synthèse maxima
de toutes les déterminations », que Gueroult décrit comme « la conscience
d’une impossibilité absolue [...] de faire entrer à l’intérieur du système plus
qu’il ne contient »
[41]. Formulé de la sorte, appréhendé comme sentiment d’une
nécessité, le critère d’adéquation à la réalité extérieure permet de considérer
comme compatibles des doctrines qui s’excluaient mutuellement. La définition
traditionnelle de la vérité se traduit pour la pensée rationnelle par le sentiment
d’une complétude de la systématicité.
Par là même, la réalité change de statut; elle se trouve définie de façon
exclusivement formelle. Le terme de « réel commun » ne désigne plus le monde
sensible, mais la rationalité interne qui donne à une doctrine sa nécessité. Le
réel est désormais défini par sa détermination, qui est le propre de la pensée :
ce qui constitue la réalité philosophique d’une doctrine, c’est le fait de considérer
la réalité comme produite par sa propre activité. Mais si l’on veut s’intéresser
à de multiples philosophies, il faut réduire leurs prétentions descriptives en leur
octroyant une réalité différente de la valeur qu’elles s’accordaient elles-mêmes
par leur postulat réaliste. Cela revient donc à identifier la nature de la philosophie
à l’encontre de la prétention des doctrines. Il s’agit d’informer a priori l’investigation des théories, de lui donner des principes qui permettent d’appréhender
les doctrines dans leur intégrité (leur originalité et leur fécondité), et de rendre
possible l’intérêt de l’historien pour des doctrines contradictoires. Mais le résultat de la conciliation de ces exigences conduit à conférer une réalité nouvelle
aux Å“uvres : leur valeur réside dans leur structure. Le « réel commun » devient
« réel philosophique » et peut être sommairement décrit par l’expression « synthèse maxima de déterminations ». Celle-ci procède d’une identification de la
réalité extérieure avec la doctrine qui se fonde sur une rationalité interne autosuffisante, celle de la pensée autonome.
2.1.2. Le réel éternel de l’entendement divin
Cette loi nécessaire de la pensée philosophique constitue donc une structure
immanente à une doctrine mais paraît ne rien devoir aux efforts de l’auteur qui
l’exprime. Pour Gueroult, cette nécessité de la rationalité se pose non seulement
indépendamment du philosophe qui l’exprime (comme une réalité qu’il appréhenderait hors de lui), non seulement aussi indépendamment de lui en lui, mais
encore indépendamment de lui en lui malgré lui. La nécessité a des degrés :
l’en soi (
in sich), le par soi (
an sich ou
von sich), auxquels il faut ajouter le
pour soi (
für sich), chacun supposant le suivant
[42]. Il y a donc des niveaux
d’autosuffisance; fonder l’inférieur dans le supérieur conduit à considérer que
la nécessité manifestée par la loi interne des systèmes ne s’explique que par le
recours à une réalité par soi, indépendante de toute temporalité, réalité par
excellence
[43]. Les théories philosophiques sont donc conçues sur le modèle des
Idées platoniciennes : « Les seules vérités éternelles sont les systèmes, car seul
est véritablement éternel ce qui est par soi, seul est par soi ce qui s’explique
par soi, et seuls s’expliquent par soi les systèmes, que pour cette raison nous
avons appelés Idées »
[44].
Tous les réels philosophiques, dans leur complétude et leur nécessité, se
trouvent ainsi intégrés dans un fondement éternel et infini de possibilité :
l’entendement divin
[45]. Ainsi la pérennité des doctrines se comprend par l’éternité du système qu’elles révèlent. L’insuffisance à soi de l’esprit subjectif permet
de prendre conscience de l’intemporalité à laquelle il s’élève par la spiritualité
philosophique. En constituant une doctrine, il exprime en fonction de contingences temporelles une loi nécessaire qui est celle d’un système. La réalité
immuable des philosophies renvoie donc à un fondement subsistant par soi et
même pour soi, éternel et illimité : c’est le réel absolu des Idées de l’entendement divin. Aux yeux de Gueroult, la nature impérissable des philosophies est
même la seule preuve de l’existence de Dieu
[46]. Sa puissance peut être exclusivement réservée à la production d’idéalités, puisque le monde sensible s’est
vu dénier toute réalité. L’histoire de la philosophie est une théophanie
[47] et, si
l’auteur d’une doctrine est le premier inspiré, il peut revenir au commentateur
la tâche de perfectionner la révélation. Les conditions historiques d’émergence
des philosophies sont résorbées dans la réalité de leurs Idées. Dès lors, le
jugement de réalité d’un philosophe, quand il est légitime, c’est-à-dire quand il
est validé par la cohérence d’une structure rationnelle, s’identifie avec l’acte
objectif par lequel une Idée se manifeste à elle-même comme système. Il apparaît donc qu’au terme de l’investigation gueroultienne, la pensée subjective a
trouvé les conditions de sa résorption dans l’activité autosuffisante de la pensée
objective, qui n’est autre que la vie divine.
La fondation de la pratique de l’historien de la philosophie aboutit à la
constitution d’une doctrine originale, ambitieuse, loin du strict cadre méthodologique : tentons brièvement d’en apprécier la portée.
2.2. Critique de la dianoématique
2.2.1. Application à la théorie de ses propres critères
On a affaire à une ontologie inédite, qui destitue le sensible de toute valeur,
pour résorber la totalité de la réalité dans l’entendement divin. En effet, la seule
réalité consistante est celle, formelle, des théories
[48], qui ne peut être fondée
que sur la réalité éternelle et nécessaire de l’entendement divin. Puisqu’elle
consiste elle-même en une théorie philosophique (à laquelle son auteur donne
le nom d’idéalisme radical), on peut appliquer à cette doctrine les critères par
lesquels elle prétend définir toute philosophie. La synthèse maxima de toutes
les déterminations se traduit à l’intérieur d’une doctrine comme position d’identité de l’intérieur de l’extérieur
[49]. Mais celle-ci apparaît pour la dianoématique
comme un problème. Car son objet, c’est-à-dire son extérieur, c’est la réalité
des doctrines. Dès lors que l’idéalisme radical traduit de façon adéquate cet
objet, les systèmes se trouvent réfutés, au moins sous l’aspect de leur explication
de l’histoire de la philosophie. Réciproquement, si chaque système est crédité
dans ses prétentions, la dianoématique est conduite à échouer dans son ambition
de fournir une image adéquate de la réalité des philosophies
[50]. À cette aporie,
Gueroult formule une solution à deux niveaux. Premièrement, l’idéalisme radical, pas plus qu’aucune autre théorie, ne doit être considéré comme une image
de son objet : sa réalité est celle d’une Idée, dont il manifeste la consistance
par sa propre cohérence. Mais, en seconde approche, on doit reconnaître que la
validité de l’idéalisme radical s’étend aussi hors de sa sphère
[51], puisque celle-ci
contient toutes les autres sphères
[52]. Ainsi, la synthèse de l’extérieur et de l’intérieur qu’opère la dianoématique présente cette propriété originale de comprendre
toutes les autres, car l’extérieur de la dianoématique est l’intérieur des philosophies. Avec la doctrine de Gueroult, la philosophie prétend épuiser son extériorité. Ainsi est-il tout à la fois légitime de considérer que l’idéalisme radical
explique une réalité lui préexistant que d’affirmer qu’il produit une réalité
originale par un jugement thétique. L’idéalisme radical objective bien dans les
Idées une réalité qui lui préexiste, mais entend ne pas lui être aliéné, puisque
cette réalité ne lui est pas extérieure. Car les systèmes de l’entendement divin
sont également des éléments de la pensée philosophique.
Peut-on identifier les postulats réaliste et idéaliste de cette théorie ? Pour
Gueroult, l’acte spécifique qui caractérise sa dianoématique est l’identification
du réel formel des philosophies. Ce serait donc là son postulat idéaliste. En
outre, « l’idéalisme radical attribue aux Idées-systèmes la réalité que le sens
commun attribue à la seule chose sensible »
[53]. Autrement dit, le postulat réaliste
de la dianoématique s’applique non à la réalité propre aux philosophies (les
doctrines, sous l’aspect de leurs déterminations formelles, le réel philosophique)
léguée par l’histoire, mais à l’entendement divin. L’idéalisme radical, par son
postulat réaliste, en affirmant le primat des Idées en Dieu, ne peut que difficilement se défendre de donner à l’histoire une forme de clôture
[54]. À vouloir
poser la préexistence de toute réalité philosophique (même future) dans l’entendement de Dieu, il n’est pas possible d’échapper à l’accusation d’exclusivité.
Nous soutenons donc qu’il y a contradiction entre la prétention à comprendre
la plupart des doctrines et le v
Å“u pieux de ne pas s’excepter de leur champ
[55].
Suivant un versant de l’inspiration de Gueroult, nous tenons pour inconséquente
la prétention de faire valoir une philosophie pour toutes les autres, dans une
fantasmatique position de surplomb. C’est pourquoi nous jugeons souhaitable
de réformer le propos gueroultien.
2.2.2. Voies de réformes
À nos yeux, la théorisation proposée par la Philosophie de l’histoire de la
philosophie présente certes un grand intérêt, mais elle n’est pas exempte de
contradiction. On doit donc lui apporter des corrections. D’abord, nous effectuons un choix sans équivoque entre les deux aspirations fondamentales et
contradictoires de l’idéalisme radical : d’un côté, défendre la valeur du plus
grand nombre de philosophies ; de l’autre, ne pas s’excepter de leur champ. Si
l’on maintient cette dernière exigence, on doit admettre l’impossibilité de prétendre à quelque pertinence dans l’appréhension de toutes les doctrines, poser
que celles-ci ne sont pas transparentes à notre activité de lecture et finalement
se résigner à concevoir que notre option, comme toute résolution, puisse être
réformée. Gueroult, pour admettre les plus grandes doctrines comme objets
possibles de l’historien, posait leur « réalité » comme immédiatement accessible. La structure des Å“uvres majeures, leur « ordre des raisons » lui paraissait
transparent à une lecture attentive. Le souci d’étendre ce postulat à toutes les
philosophies possibles conduit l’idéalisme radical à poser la préexistence de
toutes les Idées dans l’entendement divin et à se reconnaître un statut d’exception
parmi les doctrines philosophiques. À l’inverse, nous considérons qu’une dianoématique n’est possible que si elle est relative, c’est-à-dire à la condition
qu’elle s’institue dans un champ pluraliste. Nous soutenons corrélativement
qu’elle détermine, dans l’Å“uvre qu’elle appréhende, les aspects de la textualité
qui lui paraissent relever d’une réalité philosophique commune. Ces positions
traduisent le statut relatif des commentaires : les choix philosophiques qui déterminent leurs lectures les conduisent à interpréter de façon privilégiée certaines
Å“uvres, accordant même la primauté à certains de leurs aspects.
Ainsi nous proposons de corriger l’identification gueroultienne des postulats
de l’idéalisme radical. Son postulat réaliste ne consiste pas en la position de
toute rationalité absolue en Dieu, mais en l’affirmation de l’accessibilité de la
structure rationnelle de tout grand texte. Son postulat idéaliste n’est pas la
position de la rationalité formelle des philosophies, mais bien celle de la réalité
éternelle des Idées-systèmes. Dès lors, ces deux postulats nous apparaissent non
plus comme ceux de la dianoématique (que son auteur donnait, malgré qu’il en
ait, comme exclusive de toute autre), mais comme ceux d’une dianoématique
parmi d’autres, l’idéalisme radical de Martial Gueroult. Ces propositions visent
donc tant à réhabiliter le travail de fondation qu’a accompli le grand historien
qu’à lui donner un statut relatif : sous cet aspect, il pourrait toujours être développé et complété. Ces développements permettraient notamment d’éviter la
réduction de l’activité philosophique à la production de systématicité. Les textes
ont une réalité empirique dont la lecture détermine la valeur, faisant apparaître
des éléments formels de différents niveaux. En destituant le fondement gueroultien de sa prétention excessivement déterminante, on ménage théoriquement
la possibilité de constituer d’autres philosophies de l’histoire de la philosophie.
Mais on doit aussi mesurer, pour terminer notre analyse du travail fondationnel de Gueroult, que d’autres dianoématiques s’imposeraient pour corriger un
défaut majeur de son entreprise : de son idéalisme radical, on ne peut tirer
aucune application pratique. D’un côté, l’ensemble de sa démarche (telle qu’elle
est présentée dans les préfaces de ses Å“uvres, ou dans des interventions ponctuelles) manifeste le souci de constituer des règles pour l’étude des grandes
Å“uvres philosophiques. De l’autre, son ouvrage consacré à la constitution d’une
philosophie fondant l’activité d’historien se montre indépendant de toute application. Certes, on peut bien inférer des principes d’études de la dianoématique :
par exemple « appréhender une Å“uvre dans sa totalité »; « faire prévaloir
l’architecture rationnelle d’une philosophie sur tous ses autres aspects ». Mais
ces préceptes apparaissent si généraux, si peu déterminants pour le travail de
lecture, que l’on peut parler d’un hiatus entre la pratique et le fondement de la
méthode gueroultienne en histoire de la philosophie.
3. RELATIONS ENTRE FONDATION ET PRATIQUE
La méthode de Martial Gueroult peut être considérée comme un procédé
appliqué, dont nous avons envisagé des exemples. Antérieurement, l’historien
avait tenu à justifier a priori, par une recherche philosophique, ses options de
lecture. Pourtant, il n’a jamais lui-même publié son manuscrit théorique. Comment expliquer cette réserve ? Comment comprendre l’ajournement de son
projet ?
3.1. Facteurs extrinsèques
3.1.1. Le rôle des circonstances
Le fondement est, par définition, premier. Il devrait donc manifester son
absoluité par son autonomie. Seulement sa primauté théorique peut ne pas se
traduire par une priorité chronologique. Tous les débuts sont difficiles, et ce
serait s’exposer aux plus grands risques que de commencer par le plus ardu, la
théorie fondatrice. Celle-ci pourrait certes accompagner la pratique des interprétations et se voir formulée progressivement. On comprend alors que sa publication soit différée. Un manuscrit comme celui de la
Philosophie de l’histoire
de la philosophie requiert sans doute une grande expérience et des années de
maturation. En outre, les aléas d’une carrière
[56], les facteurs contingents de
détermination des intérêts
[57] peuvent infléchir le parcours d’un penseur. Il se
sentira détourné de travaux d’importance, qui seraient ajournés avec d’autant
plus de facilité qu’ils lui paraissent fondamentaux, c’est-à-dire intemporels. La
Dianoématique, à l’instar de la morale cartésienne, à force de se constituer par
provision, ne sera jamais instituée pour elle-même, sans pour cela être abandonnée : elle est livrée parcimonieusement, dans des contributions ponctuelles
[58].
Pourtant, cette hypothèse d’un ajournement réitéré ne suffit pas. D’abord, on
sait que la partie théorique de la dianoématique a été rédigée très tôt, dans les
années trente, vraisemblablement dans la foulée de la thèse sur Fichte. En outre,
d’après Ginette Dreyfus, son éditeur, le manuscrit n’est pas surchargé de reformulations, mais ne comporte qu’une série d’annotations marginales probablement apposées dans les années cinquante
[59]. La rédaction de la théorie fondatrice
n’accompagne donc pas celle des commentaires, et même les précède. D’autre
part, le travail d’interprétation ne semble pas avoir besoin de la dianoématique :
en effet, les études ponctuelles et les grandes monographies sont publiées pour
leur valeur autonome. Lorsque vient le temps de faire valoir une méthode
originale
[60], il ne sollicite pas directement son livre fondateur, mais s’essaie à
la formulation de principes généraux, indépendants de la théorisation transcendantale à laquelle il tient par ailleurs. Si, dans la
Leçon inaugurale, la formulation des problèmes de l’histoire de la philosophie
[61] est présentée dans un
esprit proche de l’
Introduction de la
Philosophie de l’histoire de la philosophie,
la position du conférencier n’est exprimée qu’après la critique de celles de
Bergson et de Gilson
[62], au moyen de quelques caractérisations très générales
[63].
Les seules circonstances n’ont donc pas écarté Gueroult de son travail de philosophe puisque, lorsque l’occasion lui est fournie de se prononcer en théoricien,
il se contente d’une posture problématique et comparatiste. Pour expliquer cette
retenue théorique, les faits ne suffisent pas : il convient de compléter notre
hypothèse d’un ajournement de la publication du fondement.
3.1.2. Une hypothèse fichtéenne
L’inspiration fichtéenne de Gueroult est restée continue. L’auteur de la
Wissentschaftslehre lui paraît accomplir l’essence de l’idéalisme allemand, qui
réside à ses yeux dans la synthèse de la liberté avec la nécessité absolue
[64]. Si
cette notion de nécessité hypothétique » a toujours retenu l’attention de l’historien, c’est peut-être parce qu’elle peut s’appliquer aux grandes doctrines philosophiques avant tout
[65]. En effet, les philosophies de la tradition ont une
universalité singulière
[66] : l’originalité d’un système atteste qu’il est un produit
de la liberté, mais sa valeur intemporelle lui confère une nécessité suprême.
Dans les
Å“uvres que la tradition nous a conservées à titre de monuments, le
fait coïncide avec le droit; la nécessité régit aussi la liberté. Autrement dit, la
pensée la plus pure ne se révèle qu’à elle-même, tandis que l’acte contingent
d’une liberté qui s’efforce de comprendre la réalité finit (dans ses productions
les plus réussies) par se confondre avec la pensée absolue de l’entendement
divin
[67]. On peut trouver dans la
Wissentschaftslehre elle-même le fondement
de ce que nous avons appelé l’identification du chronologique avec le logique :
dans les expressions les plus hautes de la rationalité, toute contingence se résorbe
en nécessité.
Si l’idéalisme radical de Gueroult est une doctrine philosophique, au moins
une doctrine « parmi les autres », on devrait pouvoir lui appliquer cette nécessité
hypothétique, qui conduit à identifier la pensée libre avec l’absolu d’une rationalité divine. Il faudrait alors admettre que, si le manuscrit de la Philosophie
de l’histoire de la philosophie n’a pas été publié, c’est que la dianoématique
n’a pas contenu en elle-même les principes de sa propre révélation. En première
approche, on pourrait y voir une force : étant éternelle, elle n’a pas eu à se
commettre avec la contingence des faits. Mais cette lecture n’est qu’anecdotique.
Elle s’oppose manifestement à l’identité pour soi de la pensée la plus libre avec
la loi la plus déterminée. Aussi faut-il voir dans la réserve de Gueroult à l’endroit
de sa propre doctrine une faiblesse : c’est un défaut de structure qui a empêché
sa révélation en tant que théorie autonome, valant par soi. On ne peut expliquer
le refus de publier la dianoématique que par un défaut constitutif de celle-ci.
3.2. Explication intrinsèque
3.2.1. La dénégation d’un échec théorique ?
Devant son incapacité à constituer une dianoématique relative, l’auteur aurait
pris acte, sinon de l’échec, du moins de l’inaccomplissement de son manuscrit.
Le statut indécidable de la dianoématique comme philosophie des philosophies
l’aurait empêché de livrer au public son texte. Telle est l’interprétation forte,
théorique, de loin la plus alléchante
[68]. Elle est pourtant un peu présomptueuse,
car elle pose aussi la question de la reprise de son manuscrit : imaginant qu’il
ait pris conscience qu’il recèle un défaut majeur, comment expliquer qu’il
parvienne à sa légataire sans corrections importantes ? Vraisemblablement, Gueroult n’est pas revenu à de nombreuses reprises sur les feuillets de son vieux
travail
[69]. De plus, s’il avait perçu la moindre erreur, pourquoi ne l’aurait-il pas
signalée, au moins à ceux qui eurent le privilège de lire le texte ? Il faudrait
admettre que cette « perception » se serait réduite à un pressentiment incapable
d’expliciter ses raisons, faute de quoi un esprit aussi spéculatif n’eût pas manqué
d’y trouver occasion de rebondissements théoriques.
Il convient sans doute de s’en tenir à une hypothèse plus simple, mais aussi plus
radicale, celle du désaveu : dans la
Philosophie de l’histoire de la philosophie,
Gueroult fait ce qu’il va s’appliquer à dénoncer occasionnellement par la suite :
commencer par déterminer formellement les philosophies. Ainsi serait-il tout
bonnement revenu sur son projet, en le récusant au titre de logique des philosophies, impossible à constituer de façon unifiée
[70]. Si la lecture de ses confrères
[71]
a pu raviver son intention spéculative, elle reconduisait la dianoématique à un
défi : dépasser l’opposition entre le souci de rendre compte de la réalité et celui
de rendre compte des théories qui rendent compte de la réalité. Toute doctrine qui
veut expliquer les autres est sans doute contrainte de s’excepter elle-même du
champ de ce qu’elle comprend. Aussi ne parvient-elle pas à se donner comme
« une parmi les autres », mais se présente, même malgré son v
œu initial, comme
définitive. Ainsi l’hypothèse d’un abandon de la
Philosophie de l’histoire de la
philosophie est-elle confortée par un désaveu implicite. Mais ce désaveu est également resté provisoire : il ne s’est jamais traduit par une condamnation officielle
[72]
et n’a pas interdit jusque dans ses dernières interventions l’annonce de sa reprise
[73].
Du moins est-ce une confirmation du hiatus que nous signalions entre la fondation d’une méthode et des investigations autonomes, pouvant se passer de
méthodologie. Les deux volets du travail de l’interprète apparaissent parfaitement
indépendants
[74]. Cela signifie d’abord que les commentaires doivent constituer en
eux-mêmes leur validité, indépendamment de tout fondement philosophique. Mais
cela entraîne aussi que la recherche dianoématique ne peut attendre ni confirmation
ni expérimentation de la part des pratiques interprétatives. Quand bien même la
philosophie des philosophies pourrait alléguer la proximité d’un succès dans le
commentaire, elle ne pourrait le revendiquer qu’à la condition logique de faire la
preuve de l’impossibilité de toute autre fondation pour le même résultat. Enfin,
en confrontant les procédés interprétatifs et les principes philosophiques des autres
théoriciens, Gueroult n’avait jamais manqué de conclure à une contradiction.
Peut-être n’a-t-il jamais osé prêter ses propres productions à cette confrontation
risquée. Pressentant ce hiatus entre fondement et pratique de l’histoire de la philosophie, l’historien aura préféré ne pas hypothéquer les succès de ses commentaires par des critiques fondées
a priori sur la seule lecture de son manuscrit
théorique
[75], tenant en réserve cette pièce dont il n’a jamais été assez sûr pour en
reprendre directement les éléments, ni assez déçu pour la juger comme un échec.
3.2.2. Valeur respective des hypothèses
Il faut donc reconnaître que l’attitude de l’auteur à l’égard de son travail est
ambivalente. Aucune des explications de l’ajournement indéfini de sa publication ne peut s’avérer satisfaisante à l’exclusion des autres. Chaque hypothèse
doit donc être relativisée non seulement parce qu’elle n’est pas unique, mais
encore parce que Gueroult ne s’est pas contenté de récuser son manuscrit ; il
en a supposé la correction possible. Certes, on peut considérer qu’il a pu être
retardé dans ses intentions de réflexion fondamentale. On serait par exemple
tenté d’affirmer que la polémique cartésienne qu’il a indirectement menée avec
Alquié l’aura détourné de la constitution d’une théorie des philosophies. Mais
leurs perspectives ne s’opposent pas seulement en ce qui concerne l’interprétation de Descartes. Dans la défense de leur lecture, l’un requiert la prise de
conscience de la dépendance du commentaire à l’égard des principes de l’historien
[76], tandis que l’autre ne cesse de revendiquer la validité exclusive de
l’analyse architecturale. Dans la foulée de son interprétation de Descartes, Ferdinand Alquié publie des articles qui pourront constituer une dianoématique
[77].
Dans la mesure où il défend la coexistence des différentes lectures, on peut dire
qu’il opte pour une théorie relativiste des philosophies. À l’inverse, la défense
par Gueroult de l’unicité d’une interprétation fidèle est le corrélat de la prétention de sa dianoématique à saisir l’absolu. Alors même que la situation s’y
prêtait (il y était invité par des collègues)
[78], il n’a pas publié ce travail fondationnel; en outre, alors que Ferdinand Alquié lui en donnait l’occasion, il n’a
pas engagé le débat sur le terrain dianoématique
[79].
Ne peut-on enfin préciser son attitude à l’égard de la théorie des philosophies
à partir de ses propres déclarations ? Sous cet aspect, différentes étapes sont à
distinguer : dans les années cinquante, ses études méthodologiques se montrent
affirmatives, même si elles restent réservées, en raison de l’indétermination que
leur confère leur trop prudente généralité
[80]. Dans les années soixante, la dianoématique est essentiellement présentée à titre de problème
[81]. Au début des
années soixante-dix, dans un troisième temps, les commentaires sont présentés
comme ayant une valeur autonome
[82]. Entre-temps, le paysage philosophique
fut occupé par d’autres courants, d’autres débats. On peut ainsi comprendre
qu’en fonction de son âge et de la conjoncture, il n’ait pas eu l’entrain de
reprendre son travail. Pourtant, il n’a jamais manqué une occasion d’annoncer
cette reprise
[83]. Non seulement Gueroult n’a sans doute pas mesuré les défauts
de sa dianoématique, mais encore il a continué durant toute sa carrière à croire
en une viabilité de son projet.
Finalement, pour expliquer que le manuscrit destiné à justifier, sinon fonder
l’ensemble des pratiques interprétatives de l’historien ne soit pas porté à la
connaissance du public, on doit hiérarchiser les hypothèses selon une perspective
qui eût pu être celle de notre auteur. Ainsi la prise en compte des contingences
existentielles doit renvoyer à des déterminations propres à l’Å“uvre, de même
que l’analyse de facteurs historiques ne peut que renvoyer à un défaut interne,
constitutif, du système qu’a tenté d’expliciter la Philosophie de l’histoire de la
philosophie. N’étant pas revenu longuement sur le détail de son travail, il n’a
jamais mis en Å“uvre la correction conceptuelle qu’il pressentait nécessaire et
qu’il n’a jamais cessé de croire réalisable à peu de frais.
Les amendements par lesquels nous proposons de réformer la théorie gueroultienne conduisent à réviser de nombreux aspects de son entreprise. L’inversion des
postulats de l’idéalisme radical permet de mesurer leur relativité : ce sont des principes parmi d’autres, ils ouvrent donc la possibilité de constituer plusieurs dianoématiques. Il faut ainsi reconnaître l’impossibilité d’accéder à l’absolu, à moins de
parler d’un « absolu relatif » pour désigner le fondement d’une philosophie des
philosophies, laquelle ne peut s’instituer que dans un esprit pluraliste. Nous prétendons de la sorte restituer sa cohérence au projet dianoématique et permettre de
le relier à des pratiques de lecture, à travers la formulation de préceptes.
Car une des leçons de l’analyse de Gueroult est qu’à développer d’une part une
tentative de fondation des commentaires, d’autre part une explicitation de ses principes directeurs, l’historien risque de présenter plusieurs ordres de recherche entre
lesquels s’instaurent des ruptures. Ainsi, à partir des exemples d’application déjà
évoqués, peuvent être inférées quelques caractérisations de la méthode « architectonique » : elle envisage les doctrines dans leur stricte intériorité, sous la forme de
leur homogénéité rationnelle, en tant qu’ensembles de thèses positives, c’est-à-dire
discursivement formulées. Sous cette forme, elle reste consensuelle, générale,
applicable mais peu fondatrice pour la pratique de lecture. Mais Gueroult n’a pas
voulu départir ses interprétations de leur prétention à l’exclusivité. Ce faisant, il fut
conduit à reconnaître que les commentaires pouvaient se passer de méthode parce
qu’ils sont validés par leurs résultats plus que par leurs principes. Certes, il n’y a
pas opposition entre les procédés d’interprétation et la théorie des philosophies.
Pourtant, il n’y a pas non plus filiation directe de principes à des règles pratiques :
les deux niveaux ne sont pas reliés l’un à l’autre, mais restent indépendants.
Il nous paraît possible d’expliquer ce hiatus entre fondement et mise en pratique
d’une méthode par le dogmatisme de la théorie à vocation fondatrice. Mais, à
l’inverse, si toute justification d’une lecture par une méthode suppose la justification de cette méthode par une théorie, il apparaît inutile de procéder à une fondation
qui conclut à la relativité de toute méthode comme de toute philosophie. Finalement, la formulation de préceptes méthodiques est-elle compatible avec une position relativiste ? Rien ne se fait sans méthode. Le conseil est bon, mais fait beau
jeu des présupposés de la notion. On n’imagine sans doute pas un « discours des
méthodes » : l’effort méthodologique s’accommode mal d’un pluralisme ; il
s’associe souvent à un monisme ontologique, comme chez Gueroult. C’est que
toute méthode a une fonction essentiellement pédagogique : elle est destinée à permettre un travail continu. Il est donc nécessaire qu’elle se définisse par sa stabilité,
puisqu’elle a pour fonction l’apprentissage de données hétérogènes. Elle est en
outre ordonnée à la production de résultats eux-mêmes homogènes, ressortissant
à un même ordre de rationalité. Dans cette mesure, des variations lui ôteraient toute
crédibilité. L’unicité de la raison a conduit à supposer son application à la pédagogie et à l’interprétation comme devant aboutir à un ensemble unifié. Pourtant la
raison, étant une faculté
a priori, accessible à travers ses seules productions, peut
rester posée comme une, même si son application à différents matériaux se traduit
par une diversité de résultats. Si nous défendons le souci méthodique dans un esprit
pluraliste, c’est que la remise en cause de l’unicité des pratiques méthodiques est
trop souvent associée à une critique de la rationalité en général
[84].
La définition de méthodes dans une perspective pluraliste conduit à conférer
un statut particulier aux préceptes qui en résultent. D’abord, ils ne doivent pas
prétendre épuiser leur objet. Bien qu’ils essaient, dans le cadre d’un débat
interprétatif, de défendre leur valeur par opposition à d’autres, ils doivent admettre la légitimité des principes de lecture auxquels ils se confrontent. La condition
d’institution des préceptes méthodiques est de leur donner la nature de schèmes,
qui permet d’affirmer la relativité des règles à leur application. On ne réduira
jamais l’inédit de la pratique en préceptes. Toute méthodologie qui concerne
des affaires humaines doit prendre acte de son irréductibilité à des déterminations scientifiques : le schématisme est irrémédiablement un art. C’est dire
qu’une méthode doit tenter d’intégrer à ses propres formulations une latitude
de régulation. Doivent ainsi s’inscrire dans un programme méthodique des
possibilités de révision qui corrigent périodiquement sa tentation de généralisation. Chaque méthode est appelée à définir ses possibilités d’autorégulation.
Toute méthode doit prendre acte de son statut intermédiaire, qui rend éphémère
sa régulation et peut finalement permettre de ne voir en elle qu’un art d’accompagnement des pratiques bien comprises. Donc, des préceptes méthodiques en
histoire de la philosophie doivent se distinguer de présupposés de la recherche
formulables
a priori. Ces derniers peuvent sans doute prendre la forme de
maximes peu contestables (presque universalisables, dans la mesure où elles
font pratiquement l’objet d’un consentement unanime, ne donnant pas lieu à un
engagement différentiel). Pour se distinguer de telles formulations si générales
qu’elles sont peu fructueuses, les anticipations régulatrices doivent participer
d’options philosophiques qui disposent à investir les doctrines sous un aspect
prédominant. En outre, des règles de méthode ne devraient pas rester pure
théorisation et définir une relation à leurs applications. En d’autres termes, leur
institution procède de concepts particuliers. Des schèmes d’interprétation doivent ainsi traduire l’étroite association de concepts de grande extension à leurs
applications singulières. Ces concepts dépendent d’engagements philosophiques : mais nous avons précisé qu’une méthodologie ne devrait pas s’attacher
à une philosophie particulière, faute de voir trop restreinte sa latitude d’application. On doit donc en conclure que, lorsqu’elle est mise en
œuvre, la recherche
dianoématique doit se constituer en philosophie prenant spécifiquement pour
objet les théories philosophiques, afin d’en gérer une pluralité qui ne saurait
atteindre l’intégralité
[85].
[1]
Notons d’emblée que les textes proprement méthodologiques, comme la
Leçon inaugurale ou
l’article de l’
Encyclopédie française, ne constituent pas une véritable théorisation philosophique.
[2]
L’investigation fondatrice fut publiée à titre posthume, en 1979, dans la
Philosophie de
l’histoire de la philosophie, bien qu’elle fût rédigée dans les années trente, faisant suite à la thèse
que Martial Gueroult a soutenue sur Fichte.
[3]
Dont nous présentons et comparons les perspectives dans
L’école française d’histoire de la
philosophie, in
L’enseignement philosophique, n
o 5,1998, p. 25-42.
[4]
La lecture est une activité interprétative, parce qu’elle est toujours appropriation intellectuelle.
Recueillir sans transformer, ce serait reproduire à l’identique.
[5]
On pourrait décrire le déchiffrage d’un système philosophique, à l’instar du décryptage des
fragments d’un idiome chez les linguistes, au moyen de permutations, différenciations, sériations,
hiérarchisations.
[6]
Nous verrons que la formulation de préceptes d’interprétation des philosophies passées n’est
pas appuyée par Gueroult sur sa propre doctrine philosophique.
[7]
L’une de ses premières publications,
L’évolution et la structure de la doctrine de la science
chez F ichte (
ESDSF) paraît en 1930 aux Belles Lettres, à Paris.
[8]
« L’historien de la philosophie, pour apprécier l’évolution de la
W.L., ne saurait retenir que
les éléments logiques effectivement combinés, et que les facteurs psychologiques qui ont conditionné
leur mise en
Å“uvre à travers maintes hésitations et maints retards »,
ESDSF, t. II, p. 242.
[9]
ESDSF,
Introduction, t. I, p. 153.
[10]
« Dès sa formation, la
W.L. enveloppe une antinomie où est inscrite la nécessité de ses
changements futurs » (
ESDSF, t. I, p. 151).
[11]
« Si on considère dans son ensemble l’évolution de la
W.L., elle apparaît comme une réalisation progressive de ce point de vue suprême. Elle n’apparaît de la sorte que si l’on se place à ce
point de vue lui-même » (
ESDSF, II, 160). « Si l’on considère l’évolution
une fois faite, on éprouve
le sentiment qu’elle était nécessaire, qu’elle se présente comme un déroulement logique, une sorte
de phénoménologie interne n’ayant rien de comparable avec une succession de changements accidentels. Le résultat de l’évolution est donc de fournir la loi et la justification de cette évolution »
(
ESDSF, II, 163). Gueroult écrivait déjà en 1925 : « J’ai toujours éprouvé moi-même que la clé de
toute la
W.L. était dans la
W.L. 1804 » (Lettre à Xavier Léon datée « jeudi après-midi », ms 361,
n
o 660, Fonds Victor Cousin, bibliothèque de la Sorbonne).
[12]
Le commentaire fichtéen est précédé d’une introduction de volume non négligeable (153 p.),
consacrée aux « antécédents doctrinaux » de la
Wissenschaftslehre. Nous n’y trouvons pourtant pas
à proprement parler des précédents, des sources : les débats extrêmement vivants qui ont eu lieu en
Allemagne entre la date de publication de la
Kritik der Urteilskraft (1790) et les premières formulations de la
Wissenschaftslehre (1794) ne sont ni des préfigurations, ni des anticipations des propos
fichtéens, mais plutôt des ferments, des germes.
[13]
Descartes selon l’ordre des raisons,
I L’âme et Dieu,
II L’âme et le corps, Paris, Aubier,
1953,2
e éd. 1968,390 p. et 340 p., 3
e éd. 1991 [
DOR].
[14]
Dès 1933 (
Résumé d’une leçon sur la philosophie de Descartes.
L’économie et les fins
essentielles de la doctrine, in
Bulletin de la faculté des lettres de Strasbourg [BFLS], 1932-1933),
les termes clés d’« architecture » (BFLS 1932-1933, p. 65), d’« ordre rationnel (
ibid., p. 66) sont
prononcés. Cf. aussi : « l’historien peut tout aussi bien envisager l’
Å“uvre telle qu’elle est [...] la
considérer comme un monde
sui generis » (
Descartes au congrès Descartes, in
Revue de Métaphysique et de Morale [RMM], 1938, p. 106 et 107).
[15]
Cf.
DOR I, p. 25,30-31, et 321
in fine; « le problème primordial est celui du fondement de
la validité objective de nos connaissances » (
DOR I, p. 75).
[16]
« [...] l’entreprise ne peut réussir qu’à la condition de révéler un fondement dernier... »
(
DOR I, p. 30).
[17]
Cf.
DOR I, p. 23-24.
[18]
« Le bloc de certitude se constituant par l’enchaînement des vérités selon l’ordre, il s’ensuit
de là qu’aucune des vérités de la doctrine ne peut être justement interprétée sans référence à la
place qu’elle occupe dans l’ordre » (
DOR I, p. 20).
[20]
DOR I, p. 52,53,75,103,104,124,157,338; II, p. 7,116,144,199,211,217.
[21]
DOR I, p. 30,83,226,301,323; II, p. 112.
[22]
« [...] à l’intérieur du système comme un schisme entre deux ordres de raisons, ayant chacun
son principe et son point d’application » (
DOR I, p. 223) ; « [...] semble se produire comme une
rupture dans l’enchaînement unilatéral des raisons » (
DOR I, p. 237).
[23]
« [...] l’analyse philosophique n’est pas une déduction purement abstraite et vide, mais
application méthodique d’une raison d’essence mathématicienne à l’ensemble des réalités offertes
à notre intelligence par le champ de notre conscience. [...] Il est donc naturel que, en restant une
et semblable à soi, elle exclue l’élémentaire simplicité d’un enchaînement purement linéaire et se
résolve en un
nexus rationum » (
DOR I, p. 237).
[24]
Semble-t-il apparu
DOR I, p. 247, le vocable d’« entrecroisement » se retrouve
DOR I, p. 295
et 297; il servira à décrire ultimement la prolifération des liens : « Les deux recherches [...] doivent
donc, ici, s’entrecroiser. Comme elles supposent chacune un entrecroisement, il y a un entrecroisement d’entrecroisement [
sic], et le
nexus est quadruple. [...] Ce nouvel entrecroisement donne
naissance à un
nexus sextuple » (
DOR II, p. 283-284). Gueroult est alors amené à parler d’« enchevêtrement » (
DOR II, p. 274) ou d’« intrication » (
DOR II, p. 270).
[25]
Cf.
DOR I, p. 206;
DOR II, p. 278,284,286,287.
[26]
Sur les nombreuses occurrences de l’expression (plus d’une cinquantaine), combien ne se
réduisent pas à une simple allégation formelle ? Voir par exemple
DOR I, p. 64,194,322,373;
DOR II, p. 56,239,278.
[27]
Cf.
DOR I, p. 111-112 et
DOR II, p. 324-326.
[28]
DOR II, p. 272-274.
[29]
DOR II, p. 274-276.
[30]
« Toutes ces considérations sur la médecine et la morale n’offrent pas dans leur ensemble
cette tension philosophique, cette rigueur et cette certitude qui caractérisent partout ailleurs la pensée
de Descartes » (
DOR II, p. 270).
[31]
C’est le titre du premier livre de la
Dianoématique, paru en trois volumes en 1984 et 1988,
chez Aubier, grâce aux soins de Ginette Dreyfus à en établir et réviser le manuscrit.
[32]
« [...] cette notion d’un progrès continu depuis l’Antiquité jusqu’aux temps modernes [...]
s’impose au centre de la vision pascalienne, et est conçue comme s’appliquant au cours entier de
l’histoire de la connaissance scientifique » (
Histoire de l’histoire de la philosophie [
HHP], p. 197) ;
« Tout autre est la vision du Pascal philosophe religieux. [
HHP : chrétien] [...] il rejette toutes les
philosophies par le refus même de la philosophie » (
Atti del congresso internazionale di filosofia,
II, Milan, Castellani, 1948, p. 234,
HHP, p. 198) ; « L’histoire de la philosophie est ainsi atteinte
d’un double scepticisme : le scepticisme qui frappe toute histoire objective et le scepticisme qui
frappe toute philosophie » (
ibid., p. 232).
[33]
« Ainsi la philosophie, telle qu’elle se manifeste dans l’histoire, n’est plus que le reflet de
la dualité de l’humaine nature. L’histoire de la philosophie est comme l’Évangile un texte chiffré
plein de contradictions, et de même que la charité est la clef de l’Évangile, l’Évangile, clef de
l’humaine nature est, à son tour, clef de l’histoire de la philosophie » (
ibid., p. 235,
HHP, 200,
avec ajout de virgules).
[34]
« Il s’agit d’une synthèse qui, ne retenant rien des doctrines expresses, considérées comme
fausses dans leurs enseignements, porte sur les éléments de la réalité humaine essentielle dont ces
doctrines sont l’involontaire et inconscient symptôme. L’histoire de la philosophie dans son ensemble apparaît donc comme le reflet agrandi de la réalité psychologique et morale de l’individuhomme » (
HHP, 202-203). Cette nécessité de considérer les dispositions pascaliennes comme
unifiées s’était même exprimée par le terme sans doute excessif de « système » dans la version
imprimée de la conférence du congrès de Rome de 1946 (
ibid., p. 236).
[35]
« Ce qui implique qu’une faculté extra-rationnelle doit être reconnue capable de saisir les
principes qui échappent à la raison... » (
ibid., p. 236;
HHP, 202). Cette expression « devoir être
reconnue » désigne l’appréhension cruciale qui sera la condition potentielle de la mise en forme
cohérente.
[36]
Cf.
Philosophie de l’histoire de la philosophie (
Dianoématique, t. 2), publié par Ginette
Dreyfus, Paris, Aubier, coll. « Analyse et raisons », 1979 [
PHP], p. 83-85.
[37]
« Le contenu ne peut valoir dans un système philosophique comme tel que s’il est
démontré »
[et non s’il est seulement
montré, pourrait-on ajouter] (
PHP, p. 84). Outre les anecdotes bien
connues de la vie de Diogène, on peut rappeler l’acte « philosophique » de Cratès : jeter sa fortune
à la mer.
[38]
Cf.
PHP, p. 149.
[39]
Cf.
PHP, p. 73-97.
[42]
« La vraie façon de juger de la réalité n’est donc pas de conclure de l’
en soi par rapport à
la pensée subjective au
par soi véritable, mais de conclure du
par soi à l’
en soi par rapport à la
pensée subjective » (
PHP, p. 179).
[43]
« En effet, ce qui est contingent, temporel et existe par un autre, n’est pas véritablement
réel » (
PHP, 183). « Bref, c’est dans l’éternité qu’il faut chercher le fondement du temps et non
l’inverse » (
PHP, 193-194).
[44]
PHP, 185. Cf. également 236-237, où l’on retrouve les mêmes formules.
[45]
« Ces systèmes ou Idées intelligibles n’ont en eux-mêmes rien qui répugne à la nature
intelligible de l’entendement divin qui les pense. [...] Il n’y a donc aucune difficulté à les concevoir
comme le contenu de l’Esprit infini dont ils constitueraient la réalité interne concrète » (
PHP, 186).
[46]
« Les systèmes sont donc l’unique fondement possible pour une preuve de l’existence de
Dieu, et, en fait, les systèmes philosophiques, en tant que doctrines, sont les seuls, parmi les pensers
humains, à apporter, chacun, des preuves de l’existence de Dieu, ou des décisions relatives à leur
possibilité ou à leur validité » (
PHP, 185).
[47]
En quoi peut se justifier notre utilisation d’un vocabulaire de registre théologique.
[48]
Chacune d’entre elles suppose certes un réel qui lui est antérieur, mais puisqu’elles le
supposent toutes répondant à la spécificité de leurs déterminations, on est conduit à dénier globalement à chacune la validité de ce postulat.
[49]
Nous précisons : « à l’intérieur d’une doctrine ». Cette position était identique au « postulat
réaliste » des philosophies. Une fois le « réel commun » réduit à des propriétés formelles, cette
position est rationnelle, interne.
[50]
« De là on doit conclure que, si l’idéalisme radical est vrai, il est faux, et qu’il ne pourrait
être vrai que s’il était faux » (
PHP, p. 221).
[51]
C’est par ce terme que Gueroult désigne (par exemple dans la citation de la note suivante)
le domaine de réalité qu’une théorie détermine librement, à l’intérieur duquel il voudrait restreindre
leur validité.
[52]
« [...] l’idéalisme radical ne vaut universellement dans la seule sphère de sa construction,
qu’à la condition que la loi vaille universellement, c’est-à-dire que les autres systèmes n’aient de
validité, eux aussi, qu’à l’intérieur de leur propre sphère » (
PHP, p. 223. Voir également p. 245).
[54]
Ce risque même de fermeture contre lequel Gueroult n’a cessé de mettre en garde, à travers
des notations comme : « donner une philosophie de l’histoire de la philosophie, n’est-ce pas, en
déterminant une fois pour toutes l’essence de la philosophie, clore l’histoire de celle-ci par une
doctrine définitive, que nulle autre ne saurait dépasser ? » (
HHP, 596).
[55]
Cette contradiction a été soulignée par Bernard SÈVE (
La Dianoématique de Martial Gueroult
et le problème de l’histoire de la philosophie, in
La philosophie et son histoire (
L’âge de la science :
lectures philosophiques), sous la direction de Jules Vuillemin, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 167-169)
dans les termes d’une « étonnante
double lecture » (p. 167) : « l’autosubsomption est
le propre de
l’idéalisme radical. D’où son ambiguïté, en tant que philosophie des philosophies » (p. 168) ainsi
que par Daniel PARROCHIA (
La raison systématique, Paris, Vrin, 1993, p. 29-32) sous le nom de
«
paradoxe de Gueroult » (p. 29) : « le caractère inacceptable de cette doctrine tient essentiellement
dans le fait qu’elle se pose à la fois comme un “système de tous les systèmes” et comme un système
“comme les autres”... » (
ibid., p. 29).
[56]
Martial Gueroult fut grièvement blessé durant la Première Guerre mondiale ; il fut long à se
remettre des séquelles de sa blessure et la lecture des philosophes allemands y contribua.
[57]
L’historien a toujours tenu à participer aux plus grands colloques de sa discipline, ce qui a
pu orienter ses travaux. Par exemple, en 1950, il étudie Descartes à l’occasion du troisième centenaire
de sa mort; en 1953, il publie des études sur Berkeley, dans des numéros de revues lui rendant
hommage deux cents ans après sa mort.
[58]
Essentiellement dans les trois études suivantes :
Leçon inaugurale, faite le 4 décembre 1951,
Collège de France,
Chaire d’histoire et technologie des systèmes philosophiques [LI], NogentleRotrou, Daupeley-Gouverneur, 1952,34 p.;
Le problème de la légitimité de l’histoire de la philosophie, in
La filosofia della storia della filosofia, Rome, 1954, p. 39-63, et
Philosophie de l’histoire
de la philosophie, Rome, Institudo di studi filosofici / Paris, Vrin, 1956, p. 45-68;
Logique,
architectonique et structures constitutives des systèmes philosophiques, in
Encyclopédie française
[
EF], vol. XIX, 1
re partie, section C, Paris, 1957, n
os 24-15 à 26-4.
[59]
Ginette Dreyfus ne relève que l’addition de quelques « observations marginales » (ainsi
PHP,
26,43,85,116,210) et l’insertion ultérieure d’un feuillet (
PHP, 142).
[60]
C’est sans doute la nomination au Collège de France qui le conduit à développer et présenter
pour elles-mêmes ses investigations méthodologiques.
[63]
C’est sans doute dans ce contexte d’une encyclopédie [
EF] que Gueroult manifeste le moins
de retenue théorique ; ses conceptions s’y inscrivent dans une tradition, aux côtés de celles d’Étienne
Souriau, qu’elles récusent par ailleurs.
[64]
L’idée de nécessité hypothétique se rencontre à plusieurs reprises (
Dynamique et métaphysique leibniziennes, Paris, Les Belles Lettres, 1934,240 p., 2
e éd. Paris, Aubier-Montaigne, 1967,
p. 48-49;
DOR II, 39;
Malebranche, II : Les cinq abîmes de la providence, I L’ordre et l’occasionalisme, Paris, Aubier-Montaigne, 1959, p. 77;
Malebranche, III : Les cinq abîmes de la providence, II La nature et la grâce, Paris, Aubier-Montaigne, 1959, p. 223); Gueroult l’explicite de
cette façon : « Nécessité et liberté, nécessité de la liberté, et liberté de la nécessité, raison du
sentiment et sentiment de ce qu’impose la raison, etc., on est ici au point central de disjonction et
d’union, à l’origine du conflit primordial, principe d’une double dialectique, l’une intérieure aux
diverses
Å“uvres, l’autre les enveloppant toutes, et qui, jusqu’à l’ultime étape d’une pensée sans
cesse en évolution, est le moteur de sa transformation, mais d’une transformation, je dois le dire,
réglée » (
Bulletin de la société française de philosophie [
BSFP], 1964, p. 60;
Études sur Fichte,
Paris, Aubier-Montaigne, Hildesheim / New York, Olms, 1974, p. 3).
[65]
C’est dans les mêmes termes qui servent à exposer le fichtéanisme que sont présentées
généralement toutes les théories philosophiques : « pour lui [c’est-à-dire l’idéalisme radical],
chaque
doctrine réalise pour son compte l’union de la liberté et de la nécessité, de la croyance et de la
démonstration, du c
Å“ur et de l’intellect, chaque doctrine est autonomie spéculative et pratique... »
(
PHP, p. 266-267).
[66]
Pour décrire la loi interne à un système philosophique, l’auteur parle de « [...] ce qui n’a
d’universalité qu’à l’intérieur de la sphère déterminée d’une doctrine » (
PHP, p. 145-146) ; « [...]
telle réalité
singulière, dont l’universalité interne n’exclut rien hors de sa sphère... » (p. 161).
L’originalité de la légalité d’une doctrine atteste qu’elle est un produit de la liberté, son universalité
la rend indissociable de sa nécessité.
[67]
« [...] l’acte de la pensée philosophante subjective apparaît simplement comme une condition
de possibilité pour la révélation de l’Idée dans la pensée philosophante. Or l’Idée appartenant au
contenu objectif de cette pensée, cette révélation est pour celle-ci une révélation à soi-même, ou
une révélation de l’Idée à soi-même. L’acte en question est donc condition de possibilité de la
révélation de la pensée philosophante à elle-même. [...] Cette révélation est ainsi également de toute
éternité nécessaire. Donc, la condition qui rend cette révélation possible doit être, elle aussi,
éternellement nécessaire. Or cette condition est un acte libre et contingent par lequel l’Idée est
établie comme telle par et pour la pensée philosophante. Cet acte libre et contingent, en tant que
libre et contingent, est par conséquent éternellement nécessaire. [...] Ainsi est inscrite de toute
éternité dans cette Idée la nécessité pour elle de se révéler à elle-même par un acte libre, contingent,
temporel » (
PHP, p. 193).
[68]
Qui s’accorderait avec les appréciations de Bernard Sève et de Daniel Parrochia (cf. n. 55);
eux non plus ne jugent pas la partie théorique de la dianoématique gueroultienne couronnée de
succès.
[69]
Voir note 59. Il a probablement existé une variante communiquée à Chaïm Perelman. Mais
rien ne permet de parler de plusieurs états du manuscrit, si bien que l’éditeur peut écrire : « On
reproduit l’unique version (1933-1938), compte tenu de quelques corrections et notes ultérieures,
peu importantes, que l’auteur inscrivait indifféremment sur le manuscrit ou sur une copie dactylographiée en 1941 » (
PHP, Avertissement, p. 9).
[70]
« Il n’y a pas la philosophie, mais des philosophies qui, enfermées en elles-mêmes, se
présentent chacune comme étant toute la science. Il y a donc autant de sciences spéciales qu’il y
a de philosophies différentes, et, par conséquent, non pas une logique de toute philosophie, mais
autant de logiques qu’il y a de philosophies » (
EF, 1957,19.26.1.b). Voir aussi note 54.
[71]
Au plus haut point celle d’Étienne Souriau, occasion de la formulation d’une antinomie :
« un conflit insoluble entre les instaurations philosophiques et la philosophie de ces instaurations »
(
HHP, 1022-1023).
[72]
Certes Gueroult n’avait pas à désavouer cet ouvrage qu’il n’avait pas publié.
[73]
Ainsi, en 1969, lors de l’entretien pour la Radio-Télévision scolaire, décrit-il encore : « [...]
une doctrine des conditions transcendantales de possibilité de toute philosophie singulière, qui doit
satisfaire, à ce propos, à la question analogue que Kant posait relativement à la validité de la
science :
quid juris. Cette doctrine que j’appelle dianoématique et à laquelle un livre doit être
consacré, est trop complexe pour être si peu que ce soit résumée ici... » (Entretien avec M.-C. Pernot :
Analyse des structures comme méthode de lecture des Å“uvres philosophiques, in
Cahiers philosophiques, 1970, p. 20) ajoutant page suivante : « [...] il faut [...] parfaire la Dianoématique ».
[74]
Ainsi que le note Fernand Brunner : « mais si la théorie du philosophe et la méthode de
l’historien concordent, n’imaginons pas que la première fonde la seconde : au contraire, la méthode
des structures est première et autonome » (
BSFP, 1982, p. 58). La production des commentaires
n’a pas prétendu attendre la fondation d’une perspective critique, puisqu’elle en est restée indépendante.
[75]
Telles qu’elles ont pu être rencontrées depuis la publication de la
Philosophie de l’histoire
de la philosophie.
[76]
« [...] je n’ai pas, une fois encore, l’intention d’établir ici la fidélité de mon interprétation,
mais de découvrir la part d’hypothèse que contient celle de M. Gueroult » (
Notes sur l’interprétation
de Descartes par l’ordre des raisons, in
Revue de métaphysique et de morale, 1956, p. 411,
Études
cartésiennes [
EC], Paris, Vrin, coll. « Reprise », 1982, p. 23) ; « [...] sans doute ne comprendra-t-on
jamais un ouvrage de l’esprit [...] qu’en valorisant certains de ses aspects. Mais il faut alors cesser
de prétendre à la totale exactitude, et ne pas déclarer que “la vérité du sujet qui interprète nous est
parfaitement égale” (I, 11 [c’est-à-dire
DOR]) » (
Revue de métaphysique et de morale, 1956, p. 416;
EC, p. 28).
[77]
« Structures logiques et structures mentales en histoire de la philosophie » (
BSFP, 1953,
p. 89-130) ;
Qu’est-ce que comprendre un philosophe ? (Paris, Centre de documentation universitaire, 1956,32 p.) ; « Psychanalyse et histoire de la philosophie » (
Les études philosophiques, 1946,
p. 594-604) ; ce dernier article est repris, les deux premiers largement développés et nuancés dans
Signification de la philosophie, Paris, Hachette, 1971, qui présentera une philosophie des philosophies avec laquelle Gueroult manifestera son accord.
[78]
Le manuscrit de la
Philosophie de l’histoire de la philosophie fut communiqué en 1939 à
Émile Bréhier et Léon Robin. Chaïm Perelman se déclare en possession d’un inédit intitulé
L’essence
de l’histoire de la philosophie dont les passages qu’il cite (cf.
Le réel commun et le réel philosophique, in
Hommage à Martial Gueroult : l’histoire de la philosophie, ses problèmes, ses méthodes,
Paris, Fischbacher, 1964, p. 130-131) recoupent étroitement
PHP, p. 106,230,234-235. Alquié
appelle aussi Gueroult à publier sa « philosophie de l’histoire de la philosophie » (
Revue de métaphysique et de morale, 1956, p. 418,
EC, p. 30).
[79]
Nous avons analysé ce chassé-croisé théorique dans
Le débat cartésien entre Alquié et
Gueroult : controverse ou polémique ?, in
La polémique en philosophie, sous la direction de Magid
Ali Bouacha et Frédéric Cossutta, Éditions Universitaires de Dijon, 2000, p. 97-130.
[80]
Cf. les études citées note 58. C’est aussi l’époque où il développe la critique de ses collègues
(tels Souriau et Bréhier).
[81]
Cf.
La discorde de la philosophie avec son passé,
estratto dal volume Atti del’Associazione
Filosofica Ligure, Milan, Marzorati, s.d., [1965], p. 7-22;
Les postulats de la philosophie de
l’histoire, in
Akten des XIV. Internationalen Kongresses für Philosophie, Vienne, Herder, 1968,
S.3-12, repris
in Revue de métaphysique et de morale, 1986, p. 435-444;
The History of Philosophy
as a Philosophical Problem, in
The Monist, 1969, p. 563-587.
[82]
Cf.
La méthode en histoire de la philosophie [
MHP] (in
Philosophiques, Montréal, 1974,
p. 7-19) : « Cette application est ce qui, en réalité, est le plus important, car une méthode n’est
qu’un
instrument et c’est son usage qui décide finalement de sa valeur » (p. 7-8) ; « ainsi donc,
l’usage permet de décider, et le jugement doit demeurer suspendu tant qu’on n’a pas pleinement
satisfait à cette décisive épreuve » (
MHP, p. 19).
[83]
Dans les
Mélanges Souriau, Paris, Nizet, 1952, p. 95; à Royaumont (« Je vous confierai
que je travaille depuis longtemps à un grand livre – je ne sais même pas si je ne mourrai pas avant
de l’avoir fait – sur la philosophie, la vérité, l’histoire » (Les cahiers de Royaumont, Paris, Minuit,
1957, p. 458)) ; jusqu’en 1969 encore (voir le texte cité plus haut, note 73).
[84]
Comme c’est le cas dans les ouvrages de Paul K. FEYERABEND
Contre la méthode (
Against
method, 1975), Paris, Seuil, 1979, et
Adieu la raison (
Farewell to Reason, 1987), Paris, Seuil, 1998.
[85]
Nous devons ici renvoyer à la quatrième partie de notre ouvrage
Histoires de la philosophie
chez Martial Gueroult, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 223-282, dont nous n’avons fait ici que reprendre sommairement les grandes lignes.