2001
Revue de Métaphysique et de Morale
G. Frege sur la négation comme opposition sans force
Ali Benmakhlouf
Université de Paris- X
Cet article se propose de présenter le point de vue logique de Frege
(1848-1925) sur la négation. Celle-ci est considérée comme un opérateur de pensée qui
s’inscrit dans un schéma d’opposition des pensées exprimées sans que cette opposition
ait une valeur d’opposition des forces. La négation n’est pas le symétrique d’une assertion, elle n’est pas non plus un aimant pour le prédicat dans une proposition. C’est hors
de la logique que ces deux dernières positions sur la négation peuvent être défendues.
This paper presents Frege’s (1848-1925) logical point of view on
negation. Negation is considered as a propriety of a thought one can express in an
opposition scheme of propositions. Negation has no force and is not symetrical with
assertion, neither is it a predicat’s magnet. However, in other fields than logic, negation
can play this double part.
Frege (1848-1925) a consacré une recherche logique à la notion de négation
[1].
Nous nous proposons dans ce texte de reprendre quelques réflexions du logicien
d’Iéna sur cet opérateur de pensée qu’est la négation en mettant l’accent sur les
oppositions logiques de l’affirmation et de la négation, oppositions antérieures
à toute contradiction ou contrariété : nier, c’est s’opposer sans force, ni rejet,
ce n’est pas attribuer une valeur de vérité. À partir de là, de nombreuses distinctions consacrées par la tradition philosophique à propos de la négation se
trouvent revisitées. Le prix payé par une restitution à la négation de sa force et
de sa valeur de rejet passe par la réhabilitation de distinctions psychiques (Freud)
absentes chez Frege.
Ainsi la distinction kantienne entre jugement affirmatif et négatif, tout comme
le recours aux jugements hypothétiques et aux jugements disjonctifs, est super-flue, inutile, voire nuisible en logique :
« On parle de jugements affirmatifs et de jugements négatifs. Même Kant le fait.
Traduit dans ma façon de dire, on distinguera entre pensées affirmatives et pensées
négatives. Une telle distinction n’est pour le moins pas requise en logique (unnötig) ;
la raison en est à chercher hors de la logique. Je ne connais aucune loi logique pour
l’expression de laquelle il serait requis ou même avantageux d’employer ces désignations. En toute science où il s’agit avant tout de la conformité aux lois, on doit toujours
se demander : quelles expressions techniques sont requises (nötig) ou utiles, pour
exprimer avec exactitude les lois de cette science ? Ce qui ne réussit pas une telle
épreuve relève du mal (Übel) » [2].
Sont superflues, pour Frege, les divisions kantiennes entre les jugements négatifs
et les jugements affirmatifs car à travers elles aucune loi logique ne se trouve
exprimée. Sont requises en revanche les expressions techniques susceptibles de
traduire la négation comme fonction primitive. Voyons successivement ces deux
points. Au sujet de la superfluité des jugements négatifs, deux arguments sont
donnés :
- La distinction entre pensée affirmative et pensée négative n’est d’aucun
intérêt en logique où il ne s’agit que de la saisie des pensées et de leur inscription
dans une chaîne d’inférence ; or aussi bien en saisissant la pensée qu’en effectuant des inférences, nous n’avons un besoin quelconque de dire que la pensée
est affirmative ou négative. Concernant la saisie des pensées, Frege rappelle que
dans son article « La pensée », il ne fait aucun usage de l’expression « pensées
négatives ». « La distinction entre pensées négatives et affirmatives n’aurait fait
qu’embrouiller les choses »
[3]. En revanche, on peut parler de pensées opposées.
L’intérêt de la notion d’opposition est qu’il s’agit d’une relation symétrique, si
bien qu’on n’induit aucunement par là qu’il y a du positif dans un cas et du
négatif dans l’autre : si une pensée A est opposée à une pensée B, la pensée B
est tout aussi bien opposée (entgegengesetze) à la pensée A. Par ailleurs, le
procédé inférentiel du modus ponens garde « la même forme », que les prémisses
soient exprimées négativement ou affirmativement.
- L’usage ordinaire de la langue ne nous donne aucun critère pour distinguer
une proposition négative d’une proposition affirmative ; parmi les propositions
suivantes : « Le Christ est immortel »; « le Christ vit pour toujours »; « le
Christ n’est pas immortel »; « Le Christ est mortel »; « le Christ ne vit pas
pour toujours »; « où avons-nous ici une pensée affirmative, où une négative ? »
[4]. En l’absence d’un critère pour répondre, la question ne trouve d’intérêt
qu’en dehors de la logique.
En revanche, la négation qui caractérise un contenu jugeable « requiert une
expression technique ». Cette expression est présente dans la
BS, § 7 : « Si un
petit tiret vertical est attaché à la partie inférieure de la barre de contenu, cela
exprimera la circonstance que le contenu n’a pas lieu »
[5]. Le recours à cette
expression technique devrait pouvoir mettre fin à toutes les notations superflues
en cours en algèbre de la logique :
« La négation d’un contenu jugeable est exprimée par Boole au moyen de 1-A, et par
d’autres, d’autres façons. À cela s’ajoute le cas mentionné plus haut, A=0, où la
négation est exprimée comme jugement. Certains ont encore un signe pour l’inégalité
dans lequel est aussi incluse la négation. Ce qui est à remarquer ici, c’est la profusion
des signes (der Überfluss von Zeichen). Ceci donne lieu encore à une profusion
(Überfluss) des règles primitives de calcul pour les inférences nécessaires (notwendigen Folge). [...] J’ai emprunté une autre voie en donnant à chaque signe primitif
une signification la plus simple possible » [6].
L’introduction du tiret de négation est explicitement justifiée ici par la volonté
de ne pas associer à la négation une double portée : à la fois comme propriété
du contenu jugeable et comme propriété du jugement, c’est-à-dire, dans ce
dernier cas, un élément symétrique de l’assertion. Deux signes pour la négation,
l’un qui traduirait une modification du contenu et l’autre une force de jugement,
seraient superflus au sens où une même notion, la négation, deviendrait équivoque et ne permettrait plus la conduite des preuves. Frege renonce clairement
à la seconde propriété : « la force judicative doit être également dissociée de la
négation »
[7]; autrement dit la négation affecte le contenu jugeable, non le jugement, c’est pourquoi parler des « jugements négatifs » est totalement superflu,
au sens d’inutile et de nuisible à la fois. Juger, c’est choisir entre deux pensées
opposées, « le rejet de l’une et la reconnaissance de l’autre est
un même acte.
Il n’y a donc pas besoin d’un nom particulier ou d’un signe particulier pour le
rejet (
Verwerfung) d’une pensée »
[8]. Cette économie réalisée par Frege permet
de garder à la négation un sens univoque et de garder une même forme au mode
d’inférence comme le
modus ponens, que les propositions y soient exprimées
avec ou sans le signe de la négation.
L’assertion, c’est-à-dire l’expression du jugement, reste donc la même, que
le contenu jugeable ou la pensée soient présentés avec ou sans le signe de la
négation. La barre verticale de l’assertion vaut dans les deux cas et n’est en
aucun sens modifiée par la présence de la négation.
« L’assertion réside d’ordinaire dans la forme indicative et n’est pas reliée de façon
nécessaire (notwendig) à la locution “ne... pas”. On peut conserver la négation alors
même que l’on renonce à l’assertion. On peut tout aussi bien dire : “la pensée que
Pierre n’est pas venu à Rome” que “la pensée que Pierre est venu à Rome”. Nous
voyons ainsi que l’asserter et le juger ne sont pas différents quand j’asserte que Pierre
n’est pas venu à Rome et quand j’asserte que Pierre est venu à Rome; la seule
différence est que nous avons la pensée opposée » [9].
En dissociant pleinement l’expression de l’opposition des pensées de celle de
l’assertion, en rendant ainsi superflue la notion de « jugement négatif », Frege
met en évidence la distinction entre « l’invitation au jugement » et « le contenu
particulier du jugement »
[10]. Ce contenu est le même dans les pensées opposées
et dans la pensée interrogative qui distribue leur opposition. En opérant cette
indentification, Frege veut montrer que les pensées opposées sont des pensées
problématiques, des pensées soumises à l’examen mais qui n’ont pas encore
fait l’objet d’une reconnaissance ou d’un rejet. S’il y a un sens à dire que dans
le travail scientifique, nous avons besoin de poser des questions, c’est parce que
la saisie d’une pensée n’engage pas encore la vérité de celle-ci : « Le chercheur
doit parfois se contenter de poser une question jusqu’à ce qu’il puisse y répondre.
En posant la question, il saisit la pensée »
[11].
En maintenant la symétrie entre les pensées opposées, en choisissant le terme
d’opposition à celui de « positif »
vs « négatif », Frege ôte à la négation tout
pouvoir « séparateur »
[12], ou négateur au sens de la dissolution (
Auflösung).
Reconnaître un tel pouvoir, c’est d’emblée rompre la symétrie requise par la
notion d’opposition. Il suffit d’invoquer, comme le fait Frege, la loi de la double
négation, pour montrer que la négation n’engage aucun pouvoir destructeur ou
créateur au sein d’une pensée : « La négation ne fait pas d’une non-pensée une
pensée, pas plus qu’elle ne fait d’une pensée une non-pensée »
[13]. La saisie
d’une pensée est toujours la saisie d’une opposition de pensée sans privilège de
l’une sur l’autre :
« Nous saisissons le contenu de la vérité, avant de le reconnaître comme vrai; mais
nous ne saisissons pas seulement ce contenu, nous saisissons aussi son opposé ; car
dans une question nous hésitons entre deux opposés. Bien que dans la langue [14],
habituellement, un seul aspect est exprimé, l’autre, de lui-même, pourtant, est toujours
là; car le sens de la question demeure le même si nous ajoutons : “n’est-ce pas ?”,
et c’est même cela qui rend possible une telle économie dans la langue » [15].
De même que je peux proposer à l’examen une pensée sans qu’elle soit vraie,
de même je peux nier, nous dit Frege, une pensée sans la rejeter comme fausse.
La négation n’est pas, comme nous venons de le voir, l’opposée symétrique de
l’assertion. Reconnaître cette symétrie présuppose que les pensées n’ont pas par
elles-mêmes de construction autonome : le jugement serait créateur d’« ordre
et de lien »
[16] et la négation serait « destruction » de ce lien; jugement et négation seraient alors comme une « oxydation »/« réduction » en chimie.
Nous allons développer deux arguments-tests pour contrer cette thèse de la
polarité jugement/négation. Le premier concerne la valeur de la locution négative; le second permettra de confronter les prédicats positifs comme « rouge »
avec les prédicats négatifs comme « ne pas être rouge » pour voir en quel sens
la négation modifie le sens du prédicat.
La négation : opposition sans force. À première vue, la présence de l’expression « ne... pas » semble indiquer que la négation est véritablement un rejet,
l’opposé symétrique du jugement. Il semble qu’on veuille véritablement indiquer que la négation s’oppose au jugement ou à son expression, l’assertion.
Comment cela ? Supposons qu’on ait un langage sans négation, où le désaccord
et la contradiction n’apparaissent que par des propositions incompatibles mais
toutes affirmatives, il est tout à fait pensable de manquer une inférence qui nous
permet de conclure d’une proposition telle que « Ali est à Casablanca », la
proposition « Ali n’est pas à Paris »; dans notre langage, cette proposition
négative n’apparaît que sous la forme d’une proposition positive ou affirmative
du type « Paris est libre d’Ali ». Il semble donc que dans le langage ordinaire,
le signe de la négation permet de prendre conscience, de juger en somme, de
l’incompatibilité de deux propositions sans quoi on peut manquer celle-ci. La
négation apparaît donc bien comme ayant une force qui modifie le contenu de
la proposition et en tant que force s’opposer à la force assertive. Ainsi l’analyse
de Frege ne serait pas satisfaisante. Nous avons cependant vu dans la partie
précédente les dangers, du point de vue de la logique, lorsque nous maintenons
deux sens de la négation : signe fonctionnel et force de jugement. L’exemple
que nous venons de donner accorde à la négation une valeur assertive simplement parce qu’il s’agit de propositions atomiques où la négation apparaît comme
l’opérateur principal, opérateur auquel on veut, en raison de son caractère central, donner une force quelconque. Or c’est cela que dénonce Frege. Voyons
cela de plus près.
Un argument de taille pour l’univocité de la négation est celui-ci : si la négation
avait une force opposée à l’assertion, elle devrait comme l’assertion porter sur
tout le contenu; or il suffit de prendre en considération les pensées composées,
comme nous l’avons déjà souligné, pour voir que ce n’est pas le cas. Les exemples
de Frege dans l’article « Négation » concerne presque exclusivement des pensées
composées. Par exemple, dans une proposition moléculaire du type : « si l’accusé
était à Rome au moment du meurtre; il n’a pas commis le meurtre » où figure le
signe de l’implication, la négation n’est pas le signe central, mais bien plutôt
l’implication. La négation ne porte donc pas sur tout le contenu. De plus si l’on
devait reconnaître plusieurs sens à la négation, si la négation devait tantôt intervenir comme un opérateur propositionnel, tantôt comme un rejet, il serait impossible de déduire, impossible même de comprendre la règle de déduction qu’est le
modus ponens. Les deux exemples suivants donnés par Frege indiquent nettement
qu’il n’y a pas « la moindre raison véritable (geringste sachliche Grund) pour
distinguer les prémisses négatives des positives, dans l’expression de la loi d’inférence présente ici, les deux inférences procédant de la même forme » :
« Si l’accusé n’était pas à Berlin au moment du meurtre, il n’a pas commis ce meurtre;
or l’accusé n’était pas à Berlin au moment du meurtre, il n’a donc pas commis le
meurtre ».
« Si l’accusé était à Rome au moment du meurtre, il n’a pas commis le meurtre; or
l’accusé était à Rome au moment du meurtre, il n’a donc pas commis le meurtre » [17].
Dans la première inférence, la négation est une partie du sens de chacune des
pensées exprimées, condition et conséquent ; dans la seconde inférence, la négation n’intervient que dans le conséquent ; dans le premier cas, la condition une
fois reconnue comme prémisse présente la négation comme un opérateur principal ; dans le second cas, la condition est affirmative. Si le signe de négation
avait une force assertive, alors le modus ponens serait dans le premier cas de
nature différente du second, nous n’aurions pas un même type d’inférence ; si
on continue à dire qu’il s’agit de la même loi, c’est parce que la construction
des pensées soumises à cette règle de détachement est indépendante de cette
même règle; la négation, si négation il y a, concerne le mode de construction
de la pensée et ne se propage pas à la loi d’inférence elle-même.
Il convient donc de considérer que dans tous les cas, la négation est un signe
qui modifie le sens de la pensée, un signe qui n’a pas, comme l’assertion, une
valeur de force par rapport à la pensée exprimée, mais simplement celle d’un
connecteur.
L’argument essentiel de Frege contre la symétrie entre l’assertion et la négation,
autrement dit contre l’idée selon laquelle la négation aurait une force de rejet
comparable à la force assertive, réside, comme on vient de le voir, dans la composition des pensées où intervient dans l’une d’entre elles l’opérateur de la négation. Si la négation avait une force de rejet, c’est l’ensemble de la pensée exprimée
qui serait affecté; comme le rappelle Dummett, « un signe porteur de force doit
toujours avoir trait à l’énoncé complet dans son entier dans lequel il a une occurrence. Il ne peut pas former la partie d’une clause subordonnée. Donc le signe de
la négation qui a une occurrence comme partie de clauses subordonnées doit être
interprété différemment, précisément comme une expression fonctionnelle (opérateur propositionnel) qui contribue au sens de la clause où il a une occurrence »
[18].
C’est pourquoi Frege ne cesse de donner comme exemple de pensées où il y a un
signe de négation, non pas une pensée, mais toujours une composition de pensée,
car une pensée peut toujours produire l’illusion que la négation y possède une
force. Ainsi pour établir l’utilité du raisonnement par l’absurde, c’est-à-dire le
fait qu’une pensée fausse puisse être partie d’un raisonnement vrai; ou bien pour
montrer l’utilité égale, dans un
modus ponens, de pensée où apparaît la négation
et de pensée sans négation, Frege donne des exemples où le signe de négation ne
régit qu’une partie de la pensée totale exprimée, ce qui montre qu’il est fonctionnel
sans être doué d’une force de rejet ; si cette force était liée au signe de la négation,
alors, comme le note Dummett, elle se propagerait à la pensée entière. Le choix
des exemples juridiques rend cruciale cette thèse : nier dans un tribunal ne consiste
pas à détruire la pensée avancée mais à la soumettre à l’examen de tous, sous la
forme négative sans préjuger de sa vérité. De plus, c’est bien dans ce cadre-là que
la consécution des pensées, et par conséquent leur composition, est de nature
problématique.
On comprend alors pourquoi, dans la
BS, quand la négation est introduite,
aussitôt Frege analyse les cas où les « symboles de conditionnalité et de négation
sont combinés »
[19]. C’est ainsi qu’il parvient à montrer qu’il y a une interdéfinissabilité possible entre les constantes logiques « et »
[20], « ou » et la combinaison conditionnalité/négation. L’enjeu de l’introduction de la négation n’est pas
de présenter négativement un contenu jugeable, puisque cela va sans dire dès
lors qu’est engagée la saisie de ce contenu qui est toujours saisie sous la double
polarité de l’affirmation et de la négation; l’enjeu est bien de combiner un
contenu où intervient la négation, avec un contenu où elle n’intervient pas pour
pouvoir obtenir de nouveaux contenus par inférence.
Le prédicat : un aimant pour la négation. Frege notait que la présence des
mots « ne... pas » dans le langage créait l’apparence d’une négation qui serait
l’opposé de l’assertion. On sait qu’il a créé un signe pour l’assertion car ce
signe manque dans les langages ordinaires : « Le langage n’a aucun mot particulier, aucune syllabe pour l’assertion. Celle-ci réside dans la forme d’une
proposition assertive dont se trouve particulièrement imprégné le prédicat. Par
ailleurs, puisque les mots “ne... pas” sont en liaison très étroite avec le prédicat,
on peut les considérer comme une partie intégrante (
Bestandteil) du prédicat.
Ainsi, entre les mots “ne... pas” et la force assertive qui correspond dans la
langue au jugement, un lien semble se former »
[21]. Les mots « ne... pas » sont
donc une partie de prédicat. On en déduit que dans une proposition négative du
type « l’Atlantique n’est pas bleu », on ne peut séparer le prédicat « bleu » des
termes de négation « ne... pas ». Si donc le tout fait un prédicat global, ce
prédicat n’a pas la même valeur qu’un prédicat positif. En disant que « la craie
est non blanche », on ne veut pas dire que la craie est rouge ou bleue; autrement
dit, « non blanc » fonctionne comme un prédicat non spécifique par distinction
d’avec les prédicats positifs. Par voie de conséquence, s’il y a des faits négatifs,
ces faits ne sont pas symétriques aux faits positifs, car ce sont des faits abstraits
[22]
et les faits positifs des faits concrets. On peut donc dire que la négation ne
fonctionne pas dans les langues naturelles – et dans ce qui, dans ces langues
correspond à l’assertion, à savoir le jugement –, comme une constante logique,
mais plutôt comme une partie de prédicat; l’ensemble qu’elle forme avec le
prédicat étant apparenté à un terme général ou non spécifique. Ce fonctionnement la rend susceptible de jouer, dans l’usage linguistique ordinaire, le rôle de
l’opposé d’une assertion.
LA NÉGATION HORS DE LA LOGIQUE
Frege exprimait un doute sur la possibilité de réaliser une distinction entre
pensées négatives et pensées affirmatives. Si cette possibilité existait, elle ne
pourrait relever selon lui du domaine de la logique. Nous allons examiner deux
tentatives pour établir une telle distinction et noter en quoi elles sont à proprement parler hors du domaine de la logique. Le premier exemple se rapporte à
l’engagement ontologique de Russell à l’égard des « faits négatifs » que symbolisent des propositions négatives. Le second est une exploration de pensées
exprimées négativement dans le langage ordinaire et à la base desquelles Freud
a conforté son hypothèse de l’inconscient.
La négation a-t-elle une connotation ontologique ? Si Frege a raison, si la
distinction entre pensées négatives et pensées affirmatives est à chercher hors
de la logique, peut-être faut-il en effet, à la manière de B. Russell, chercher à
la justifier d’un point de vue épistémique, par un engagement ontologique sur
la nature des faits : il y aurait des faits négatifs que symbolisent des propositions.
Le problème est de taille : comment, sur la base d’un signe de négation auquel
« rien ne correspond dans la réalité »
[23], on peut défendre la thèse selon laquelle
il y a des faits négatifs ?
Russell
[24] a démontré à Raphaël Demos
[25], à qui il répond dans les Conférences
sur
l’atomisme logique
[26], qu’il y a des faits négatifs. Ayer
[27], bien plus tard
(1954), et tout en ne reconnaissant pas de faits négatifs, souligne l’attitude
paradoxale qui consiste à ne pas en admettre :
« Si je dis que la mer Méditerranée est bleue, je me réfère à un objet individualisé et
lui attribue une qualité ; mon jugement, s’il est vrai, établit un fait positif. Mais si je
dis que l’Atlantique n’est pas bleu, bien que je me réfère encore là à un individu, je
ne lui attribue aucune qualité ; et si mon jugement est vrai, il doit y avoir quelque
fait positif qui le rende tel, mais ce fait ne peut pas être le fait que l’Atlantique n’est
pas bleu, car ceci n’est pas positif et à strictement parler n’est pas un fait du tout. Il
pourrait sembler donc soit que le jugement apparemment négatif fait en quelque sorte
le travail d’un jugement affirmatif, soit, s’il est vrai, qu’il est rendu tel par quelque
fait qu’il n’établit pas. Chaque partie de l’alternative est paradoxale » [28].
Autrement dit, soit la proposition négative est une description d’une proposition
positive, soit elle est vraie en vertu de quelque chose qui n’a pas lieu.
R. Demos, lui, avait soutenu dans un article de 1917 paru dans
Mind, qu’il
n’y a pas de fait négatif sur une base argumentative très semblable à celle de
Ayer
[29]. Il n’ y a pas de fait négatif à cause de la considération empirique selon
laquelle nous ne rencontrons pas par expérience de fait empirique négatif. La
référence des propositions négatives ne peut être que les faits positifs.
Selon une méthode russellienne
[30], Demos se propose de transposer dans
l’ordre des faits négatifs les résultats obtenus par Russell dans l’ordre des
descriptions : « J’ai essayé d’appliquer aux propositions négatives le traitement
que M. Russell a appliqué aux simples expressions descriptives et aux symboles
incomplets »
[31].
Les propositions négatives sont ainsi considérées par Demos comme des
descriptions ambiguës de propositions positives ; par exemple « une opposée de
(John est à la maison) » est une description de la proposition positive « John
est à la maison ». Les propositions négatives réfèrent à des propositions positives
et les propositions positives assertent des faits positifs ; en ce sens, la proposition négative peut être définie comme le référent d’un référent, ou la description d’une description ; mais elle n’asserte elle-même aucun fait du monde.
R. Demos fait une analogie entre les centaures qui n’existent pas et les faits
négatifs qui n’existent pas non plus. On voit donc comment fonctionne l’équivalent symétrique pour la négation du ens verum convertuntur, de la réciprocité
de l’être et de la vérité.
R. Demos pense donc qu’il n’y a que des faits positifs. Dès lors il se met
dans l’embarras s’il veut traiter des propositions affirmatives fausses du type
« Socrate est vivant ». Si ces propositions sont fausses, c’est à cause d’un fait
du monde selon Russell; tandis que Demos interprète la proposition « non
(Socrate est vivant) »
[32] comme une proposition à laquelle ne correspond pas de
fait directement. C’est une proposition qui suppose une proposition qui est vraie
et qui est incompatible avec la proposition positive : « Socrate est vivant ». Ce
détour par les incompatibles a deux inconvénients selon Russell :
- il met entre parenthèses les faits et menace de nous enfermer dans le
langage. En effet seules les propositions sont incompatibles ; on ne peut parler
de faits incompatibles ;
- il déplace le centre d’intérêt des propositions négatives vers les propositions
positives et manque par ce biais la spécificité propre à la négation. Il peut arriver
que l’on soit moins intéressé par la proposition vraie : « cette craie est blanche »
que par la proposition négative « cette craie n’est pas rouge ». De plus le recours
à l’incompatibilité ne peut être plausible que dans le cas où la qualité positive
de substitution ne peut pas exister en même temps que la qualité négative,
comme par exemple « carré » et « rond », mais là encore nous avons besoin
d’un fait négatif du type : ce qui est carré n’est pas rond; un fait qui n’est pas
moins négatif que le fait que la table n’est pas carrée.
En 1919, Russell revient sur l’article de Demos et analyse la réticence à
admettre les faits négatifs, cette réticence gît, selon lui, dans l’aspect sensible
du langage qui en tant que sensible est positif ; « Les mots et les expressions
déployées dans la communication doivent toujours être sensibles ; et les faits
sensibles sont toujours positifs »
[33]. Ainsi quand bien même les propositions
contiennent une négation, elles ont un caractère positif car le mot logique
« non » est sensible. C’est parce que d’une part dans le monde rien ne correspond
sous forme de constituant à ce mot logique, comme a pu le noter Wittgenstein
dans le
Tractatus
[34], et que d’autre part les propositions même négatives ont un
caractère positif, que nous sommes portés à croire, à tort, qu’il n’y a pas de
faits négatifs. La difficulté, selon Russell, de concevoir des propositions positives (au sens où elles sont sensibles) assertant des faits négatifs est la raison
principale de notre réticence à admettre les faits négatifs.
Cet exemple russellien montre qu’à partir de présupposés ontologiques, on
peut essayer de construire une distinction entre le positif et le négatif. Mais,
même si la logique sert de base à une telle distinction, au sens où Russell
assume pleinement la caractérisation de la négation comme constante logique,
il va de soi que nous avons tout au plus pu, du côté des faits, promouvoir la
possibilité d’une distinction entre positif et négatif, sans avoir obtenu une distinction au niveau des pensées elles-mêmes. Du côté des pensées, Russell ne
se risque pas à poser la question, son engagement ontologique à l’égard des
faits négatifs ne suffit pas pour construire une telle distinction. D’un point de
vue épistémologique reposant cette fois-ci sur une théorie du psychique, on peut
prétendre établir une distinction entre pensée positive et pensée négative, c’est
le pari freudien, mais alors il faut accepter que ces pensées soient entendues en
un sens non logique, mais au sens psychologique de pulsions.
Interpréter les pensées négatives. Il y a dans un texte de Freud (1925)
intitulé
La négation
[35] (
Die Verneinung), daté de la même période que celui de
Frege (1923), une analyse de la négation qui illustre, à défaut de définir, la
distinction entre pensée positive et pensée négative. Freud, tout comme Frege,
semble vouloir reconnaître que la négation est une propriété de la pensée
exprimée, une propriété qu’on peut analyser pour elle-même. Seulement, la
négation est présentée sans cesse comme dotée d’une force, autrement dit
comme déterminant une forme spécifique d’assertion. Comme cette force est
fluctuante, elle est tantôt présentée comme une projection, quand par exemple
le patient dit à son analyste : « Vous allez penser que je vais dire quelque chose
d’offensant, mais je
n’ai
pas effectivement cette intention ». Elle est tantôt une
distanciation : « Vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma
mère, ce
n’est
pas elle ». Elle peut être aussi une conjuration : « C’est merveilleux, je
n’ai
pas eu ma migraine depuis si longtemps ». Tous ces exemples
indiquent que la négation acquiert une force qui la rend symétrique de l’assertion. Et c’est cette symétrie négation/assertion que Frege refusait d’un point de
vue logique.
Freud a pu ainsi doter la négation d’une force car il maintient la distinction
entre jugement négatif et jugement affirmatif. Cependant, on trouve chez lui
une thèse proche de celle de Frege : il s’agit de l’indestructibilité des pensées
niées. Chez Frege, comme nous l’avons vu, la négation n’a aucun pouvoir de
dissoudre la pensée, elle n’est qu’un des deux pôles de la saisie de celle-ci,
Freud semble avancer la même idée : la négation ne détruit pas le pur contenu
de l’idée, c’est-à-dire sa part pulsionnelle. G. Meyerson, dans une étude reposant
sur une confrontation entre les textes de Frege et de Freud sur la négation, note
que : « Le jury de Frege est une comparaison intéressante avec les patients de
Freud : aucun d’entre eux ne peut censurer une idée avec la négation »
[36]. Freud
comme Frege mettent en évidence l’indestructibilité de la pensée niée. Mais la
comparaison ne peut pas être poussée bien loin car Freud prétend isoler un pur
contenu de l’idée, de part en part positif ; la négation intervient sur ce contenu
comme une force qui le modifie sans le détruire, elle a une valeur de jugement.
Or chez Frege, rien de tel. La négation n’a pas une valeur de jugement, de plus
elle est le pôle d’une opposition qui, en tant que relation binaire, nous donne
sans privilège de l’une ou de l’autre les deux pensées opposées, et sans se
prononcer sur leur valeur pulsionnelle. Il n’y a pas dans la théorie freudienne
de la négation un schéma logique oppositionnel à la manière de celui de Frege.
Quand l’opposition apparaît, elle est contemporaine du jugement, car la négation
intervient comme une force fluctuante, impossible à fixer dans une forme logique, impossible à fixer dans un sens univoque.
Les deux exemples développés ici, celui de Russell et celui de Freud, indiquent tous deux que la distinction entre le positif et le négatif ne se fait pas
dans le royaume des pensées, comme l’avait bien indiqué Frege. Cette distinction
peut être défendue au niveau des faits à la manière de Russell, au niveau des
représentations psychiques à la manière de Freud. Pour une théorie de la
connaissance ou pour une psychologie, il peut s’avérer intéressant de mobiliser
une distinction entre le positif et le négatif, du point de vue même théologique,
on peut présenter une thèse en faveur du caractère positif ou négatif d’une
proposition comme « le Christ vit éternellement », mais du point de vue logique
ces distinctions, impossibles à faire, sont en même temps superflues.
[1]
La négation (Die Verneinung), in
Kleine Shriften (
KS), Georg Olms, 1990, p. 362-378, trad.
fr. in
Écrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil, 1971, p. 195-213.
[2]
Ibid., p. 203-204.
[4]
Recherches logiques, La négation, in
KS,
op. cit., p. 369, trad. fr., p. 204.
[5]
Begriffsschrift (
BS), Georg Olms, 1993, p. 10, trad. fr. in
Logique et fondements des mathématiques, Paris, Payot, 1992, p. 113.
[6]
Nachgelassene Shriften (
NS), Felix Meiner Verlag, 2
e éd., 1983, p. 55, trad. fr.,
op. cit., p. 62.
[7]
NS,
op. cit., p. 201, trad. fr., p. 221.
[8]
Einleitung in die Logik, in
NS,
op. cit., p. 201, trad. fr. p. 221, cf. aussi
Logik, in
NS,
op. cit.,
p. 8, trad. fr., p. 16.
[9]
NS,
op. cit., p. 161, trad. fr., p. 175.
[10]
KS,
op. cit., p. 363, trad. fr., p. 196.
[11]
KS,
op. cit., p. 364, trad. fr., p. 197.
[12]
KS,
op. cit., p. 368, trad. fr., p. 202.
[13]
KS,
op. cit., p. 368, trad. fr., p. 202.
[14]
Il ne s’agit naturellement ici que de propositions interrogatives et non de mots interrogatifs.
[15]
NS, Logik, p. 8.
[16]
KS,
op. cit., p. 371, trad. fr., p. 206.
[17]
KS,
op. cit., p. 369, trad. fr., p. 203. Les italiques sont de nous. Ils mettent en évidence la
présence des négations dans les deux
modus ponens.
[18]
DUMMETT,
Frege Philosophy of Language, Duchworth, 1973, p. 316.
[19]
BS,
op. cit., § 7.
[20]
Frege préfère réduire la conjonction à la conditionnalité plutôt que l’inverse car dans la
conditionnalité se donne à voir une inférence, ce qui n’est pas le cas de la conjonction : « d’un
point de vue logique, les deux sont également primitifs. Mais le lien de pensée hypothétique est
plus étroitement lié à l’inférence, il est bien plus préférable de le considérer comme primitif et d’y
réduire la conjonction », in
NS,
op. cit., p. 216.
[21]
La négation,
op. cit., trad. fr., p. 207.
[22]
Jay David ATLAS,
Philosophy without Ambiguity, Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 121 :
« La négation, qui est une constante logique dans le langage formel de la logique élémentaire, est
dans le langage naturel bien plus semblable à un prédicat, un terme général, qu’à une constante
logique ».
[23]
L. WITTGENSTEIN,
Tractatus logico-philosophicus, 4.0621 : « Mais le fait que les signes “p”
et “¬p”
puissent dire la même chose est important, car il montre qu’au signe ¬ rien ne correspond
dans la réalité. Que la négation intervienne dans une proposition n’est pas une caractéristique de
son sens (p=¬ ¬p). Les propositions p et ¬p ont un sens opposé mais c’est une et même réalité
qui leur correspond ».
[24]
Logic and Knowledge, Ed. Marsh, 1956, troisième conférence, p. 211-212.
[25]
R. DEMOS, « A Discussion of a Certain Type of Negative Proposition »,
Mind, avril 1917,
vol. XXVI, p. 188-196.
[26]
B. RUSSELL,
The Philosophy of Logical Atomism, III,
in MARSH,
Logic and Knowledge, 1956,
p. 211-214 : « Je suis poussé à croire qu’il y a des faits négatifs et qu’il n’y a pas de faits disjonctifs »,
p. 215.
[27]
Philosophical Essays, Londres, Mac Millan, 1954.
[28]
Ibid., p. 46-47.
[29]
Plus anciennement, BERGSON, en 1908, avait produit des arguments semblables, dans
L’évolution créatrice, p. 287 : « Ainsi, tandis que l’affirmation porte directement sur la chose, la négation
ne vise la chose qu’indirectement, à travers une affirmation interposée. Une proposition affirmative
traduit un jugement porté sur un objet; une proposition négative traduit un jugement porté sur un
jugement. La négation diffère donc de l’affirmation proprement dite en ce qu’elle est une affirmation
de second degré : elle affirme quelque chose d’une affirmation qui affirme quelque chose d’un
objet ».
[30]
R. Demos avait suivi les conférences données par B. Russell à Harvard en 1914, et, séduit
par la théorie des descriptions, avait tenté de l’adapter au problème des propositions négatives pour
dire que de telles propositions décrivent des propositions affirmatives.
[31]
R. DEMOS,
op. cit., p. 188.
[32]
Résumons le point de vue de R. Demos : selon lui, on ne peut considérer l’interprétation de
« non » comme une qualification du prédicat, car il y a des propositions sans prédicat comme :
« ceci n’est pas à la droite de cela »; parce que aussi la négation peut porter sur le sujet comme
sur le prédicat : « Dieu ne pourvoit pas »; cela peut être parce qu’il n’y a pas de Dieu. « Non » est
une qualification de toute la proposition non d’une de ses parties. L’énoncé : « X n’est pas mort »
est en fait « non (X est mort) ». Toute proposition négative est de la forme « non p », toute
proposition négative peut être considérée comme une fonction négative de quelque proposition
particulière positive.
[33]
B. RUSSELL,
On propositions,
in MARSCH,
op. cit., p. 317.
[34]
WITTGENSTEIN,
op. cit., 4.0621.
[35]
FREUD,
La négation, in
Résultats, idées, problèmes, II, 1921-1938, Paris, PUF, 1985, p. 135.
[36]
G. MEYERSON,
Hypothetical Dialogue and Intellectual History : Frege, Freud and the Disarming of Negation, History of the Human Science 4, vol. 8,1995, p. 5.