2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Bergson et Boutroux, la critique du modèle physicaliste et des lois de conservation en psychologie
Laurent Fedi
La lecture de l’Essai sur les données immédiates de la conscience proposée ici révèle la dette de Bergson envers Boutroux quant à la question de la spécificité
de l’approche psychologique et de son irréductibilité aux schémas d’explication utilisés
dans les sciences de la nature. Cette filiation est replacée dans le contexte d’autonomisation des sciences de l’esprit des années 1870 et 1880. Bergson s’appuie sur la relativisation de la loi de conservation de l’énergie pour contester l’équivalence des causes
et des effets psychiques. Il démolit ainsi les conceptions classiques de la liberté, mais il
amorce en contrepartie une nouvelle vision de l’individu qui est, comme chez Dilthey,
ouverte au sens.
The article offers an interpretation of the Essai sur les données immédiates de la conscience that puts into light Boutroux’s intellectual debt toward Bergson
regarding the specificity of psychological investigation and its related irreductibility to
the sort of explanatory schema familiar in the natural sciences. The relationship between
Bergson and Boutroux is set against the background of the general effort of the years
1870 to 1880 for granting autonomy to sciences of the mind. It is argued that Bergson
makes use of the relativization of the law of the conservation of energy in order to
challenge the equivalence of psychical causes and effects. And also that he thereby offers
a devastating critique of the classical theories of liberty, but also initiates a new approach
to the individual open to meaningfulness, similarly to Dilthey.
LES NOUVELLES APPROCHES DE LA LIBERTÉ
À L’ÉPOQUE DE LA FONDATION DES SCIENCES HUMAINES
L’image stéréotypée d’une pensée mélodique et rêveuse accolée à Bergson
occulte le fait que la solution bergsonienne des problèmes philosophiques passe
par un partage des domaines d’objectivité et des méthodologies correspondant
aux différents secteurs de la connaissance. Qui plus est, Bergson opère ce partage
à l’aide d’une méthode philosophique qui se veut à la fois précise et nuancée
parce qu’elle se montre attentive aux continuités et aux chevauchements, et
qu’elle ne cherche à distinguer les domaines de la connaissance que pour mieux
les concilier, les articuler et finalement les unir.
La philosophie bergsonienne, souvent associée à une ontologie spiritualiste
un peu désuète, peut aussi bien être rapportée au débat fin de siècle portant sur
la fondation épistémologique d’une connaissance rigoureuse de l’esprit
[1]. De ce
point de vue, qui sera le nôtre ici, elle prend des accents qui rappellent l’effort
de Dilthey pour garantir l’autonomie relative de la psychologie contre toute
réduction aux schémas explicatifs et mécanistes à l’
œuvre dans les sciences de
la nature. Certes, les horizons sont différents : tandis que Dilthey vise à fonder
scientifiquement, en partant de la psychologie, l’analyse de la réalité historicosociale, Bergson reprend à pied d’
Å“uvre des problèmes métaphysiques qu’il
juge mal posés. Mais pour atteindre leurs buts respectifs, Dilthey et Bergson
dénoncent la transposition en psychologie des opérations logiques de la physique, valorisent une approche empathique ou sympathique de la vie psychique,
et dévoilent entre l’art et la connaissance de l’esprit des connivences dont on
est encore loin d’avoir épuisé le sens
[2]. Ces proximités méthodologiques ne sont
pas fortuites : elles s’inscrivent dans une dynamique de problématisation caractéristique d’une séquence historique marquée par la menace grandissante du
scientisme et du matérialisme, et témoignent des mêmes préoccupations en
faveur de la spontanéité de l’esprit et de sa puissance de création.
Mais avant de mentionner Bergson, c’est son maître Boutroux qu’il faudrait
citer
[3]. En 1874, dans sa thèse,
De la contingence des lois de la nature, Boutroux
dénonce l’usage abusif des schémas de la mécanique classique et adosse sa
critique épistémologique à l’affirmation ontologique de la réalité première du
changement qualitatif : « Tout ce qui est possède des qualités et participe, à ce
titre même, de l’indétermination et de la variabilité radicales qui sont de
l’essence de la qualité »
[4]. Il appelle « contingence » le relâchement du lien
nécessitaire, qui, selon sa démonstration, croît à proportion de la complexification des phénomènes et de l’individuation des êtres. Cette gradation ontologique
conduit Boutroux à dissoudre l’acte libre dans un processus général d’apparition
de la nouveauté. Aussi ne permet-elle de saisir la spécificité des phénomènes
humains que différentiellement, n’autorisant en parallèle qu’une épistémologie
critique et normative.
Bergson emprunte à Boutroux des éléments théoriques essentiels notamment
lorsque, dans sa propre thèse, l’
Essai sur les données immédiates de la
conscience, il fonde sa redéfinition de la liberté sur l’idée non classique d’un
déploiement de virtualités (une création plutôt qu’un espace abstrait de possilités) admettant des degrés (on est plus ou moins libre au sens où l’on disait
que l’être est plus ou moins contingent). Mais là où Boutroux met en place un
dispositif démonstratif chevillé sur une stratification des savoirs, Bergson effectue, par-delà l’obstacle des médiations sociales et langagières, un retour quasi
phénoménologique aux données immédiates de la conscience. Aussi la filiation
trouve-t-elle ses limites dans l’approfondissement qui l’accompagne. Tandis que
pour Boutroux, la contingence est un attribut de l’être, Bergson rapporte la
liberté à un fait d’expérience : la durée. L’ontologie de Boutroux se trouve alors
dépassée par cela même qui était de nature à lui procurer une assise et une
légitimité psychologiques
[5]. Car la durée est hétérogène et imprévisible, mais
aussi cumulative : ce à quoi se rapportent la variabilité et l’indétermination,
c’est donc également un processus d’enrichissement par lequel la liberté, au
lieu de prolonger un relâchement du lien nécessitaire (la contingence de la
nature), adhère à une « expérience passée », à une « histoire », qui appelle une
théorie de la « mémoire »
[6].
Bergson pense comme Boutroux que « si la relation causale existe encore
dans le monde des faits internes, elle ne peut ressembler en aucune manière à
ce que nous appelons causalité dans la nature »
[7]. Nous montrerons que cette
distinction forte passe par la reprise (inavouée, mais évidente) d’un motif boutrouxien : la relativisation du modèle physicaliste dans la version classique du
principe de causalité et des grands principes de conservation qui lui sont attenants. Mais en évoquant les soubassements bergsoniens de cette critique, son
anticipation par Boutroux, et son utilisation contre la théorie des motivations
psychologiques, nous essaierons également de mettre au jour l’apport original
qui finalement s’en dégage : l’amorce d’un nouveau modèle d’approche qui soit
adéquat à la singularité du psychologique.
LES SOUBASSEMENTS BERGSONIENS DE LA CRITIQUE
DU MODÈLE PHYSICALISTE EN PSYCHOLOGIE
Bergson pose dans l’
Essai un dualisme méthodologique qu’il va tempérer à
partir de
Matière et mémoire. Entre l’intérieur et l’extérieur, le temps et l’espace,
la conscience et les objets physiques, il y a disjonction : « Ainsi dans notre moi,
il y a succession sans extériorité réciproque ; en dehors du moi, extériorité
réciproque sans succession »
[8]. Cette différence de nature entre les faits internes
et le monde extérieur prépare l’élucidation du problème de la liberté. Bergson
réfute toute forme de déterminisme en montrant que notre vie intérieure est en
perpétuel changement et qu’elle ne se réduit par suite à aucune nécessité. L’argument porte entre autres contre le déterminisme non réductionniste qui situe les
causes de l’action à un niveau purement psychologique, sous la forme de motivations, de préférences ou de déterminations liées au caractère. Partons de
l’hypothèse – déterministe – selon laquelle tout acte est déterminé nécessairement par des causes antécédentes assignables telles que leur connaissance préalable garantirait la prédictibilité de tous nos actes. Si un acte est prévisible, c’est
que l’on peut déduire
a priori l’effet à partir de la cause, mais pour cela il faut
bien qu’il y ait une commune mesure entre la cause et l’effet, l’antécédent et
le conséquent. Bergson invalide toute déduction de ce genre en montrant qu’il
y règne au contraire, entre les états de conscience successifs, une différence de
qualité, une hétérogénéité réfractaire à la possibilité d’une commune mesure.
Cette démonstration, Bergson l’effectue en deux temps. Dans le premier
chapitre de l’
Essai, par une démarche d’observation psychologique, il amène
le lecteur qui aura fait lui-même l’expérience psychologique demandée, à admettre le caractère qualitatif et singulier des états de conscience. Bergson établit
ainsi a) que ce que nous prenons couramment pour un état de conscience
qualitativement identique qui augmente sans changer de nature est en réalité un
changement qualitatif sans accroissement
[9], et b) que chaque état de conscience
est unique en son genre, non reproductible, toute itération impliquant une nouveauté. Dans le deuxième chapitre, restituant les états de conscience dans la
durée qui les anime, Bergson fait apparaître la vie psychique comme un changement continu, une succession d’états hétérogènes qui se compénètrent au
point qu’on ne puisse plus vraiment les décrire comme des états proprement
dits. Le moi apparaît alors comme une unité vivante-mouvante, c’est-à-dire non
pas comme une unité équivalente à la forme rationnelle que l’esprit impose
abstraitement à ses objets pour les distinguer les uns des autres, mais comme
une unité qui ne se laisse pas diviser sans changer de nature, ce qui est le propre
de la durée.
La première démarche, à laquelle se limitent les besoins de notre enquête,
déploie une double stratégie, critique et explicative
[10].
a) D’un point de vue explicatif, Bergson cherche à rendre compte de l’illusion
du sens commun par laquelle nous substituons l’ordre de la quantité à celui de
la qualité. Il observe que « nous mettons l’idée dans la sensation, la quantité
de la cause dans la qualité de l’effet »
[11]. Par exemple je me pique la main
gauche à l’aide d’une épingle que je tiens dans ma main droite, et je dis que la
douleur est de plus en plus grande, ou que la piqûre est de plus en plus intense :
je projette dans la sensation de la main gauche l’effort croissant de la main
droite qui agit : en fait, je ne ressens pas dans la main gauche une unique
sensation qui augmente, mais une série de sensations qualitativement distinctes ;
quant à ce que fait ma main droite, j’y pense, j’y réfléchis, l’idée que j’en ai
est celle d’une quantité qui augmente et qui se rapporte à un instrument localisé,
situé dans l’espace. Du coup, j’introduis par la « réflexion » la cause dans l’effet,
j’interprète une série de sensations qualitativement distinctes comme une quantité homogène qui croît.
Bergson va même plus loin : il tente d’expliquer la formation de cette illusion
comme une forme de schématisme où un terme intermédiaire assumerait la
transposition de la quantité dans l’ordre de la qualité. Il découvre l’instance de
schématisation dans la structure centripète commune à l’émotion, à l’effort
musculaire et à l’attention, telle que Darwin
[12], James
[13] et Ribot
[14] la décrivent :
les mouvements de tension qui accompagnent la vie sensorielle appartiennent
à celle-ci de plein droit et y introduisent donc une multiplicité, une « complexité » qui renvoie à un processus vital. De là cette explication : « Nous
évaluons l’intensité d’une douleur à l’intérêt qu’une partie plus ou moins grande
de l’organisme veut bien y prendre ». L’illusion des sensations qui s’accroissent
sans changer de nature n’est effectivement possible que par « la conscience que
nous prenons des mouvements involontaires qui commencent ». Par exemple,
l’intensité de la sensation de lourdeur est la conscience que je prends des muscles
tendus lorsque je m’apprête à soulever un panier très chargé. Cette illusion
suppose bien sûr une « interprétation » de la sensation qui est en réalité qualitative. Mais cette interprétation est rendue possible par le fait des « mouvements
plus ou moins prononcés de réaction » dont nous avons conscience, c’est-à-dire
par le « caractère affectif des sensations »
[15].
b) D’un point de vue critique, il s’agit de dénoncer dans la notion de « grandeur intensive » un mixte chimérique résultant d’une confusion entre l’espace
et la durée. Bergson s’en prend implicitement à Kant. Dans les « Axiomes de
l’intuition »
[16] et les « Anticipations de la perception »
[17], Kant a posé les principes de la mathématisation du donné empirique en assimilant le contenu de
l’intuition à une grandeur, extensive ou intensive. Cette propriété est d’abord
conférée au donné par le rapport de l’intuition sensible à l’espace, rapport
enveloppant les éléments mathématiques qui permettent la détermination d’une
grandeur, et même plus précisément la détermination d’une grandeur extensive
[18]. Pour ce qui concerne le temps, la progression successive d’un moment
à un autre permet le même genre de détermination mathématique. Mais l’intuition empirique est aussi une perception qui s’oppose à la vacuité de l’intuition
pure par la présence d’un contenu. Les objets de la perception ne sont pas des
intuitions purement formelles. Ils contiennent, outre l’intuition, la matière : ce
que Kant appelle « le réel de la sensation ». Si la conscience empirique se vide,
il ne reste qu’une conscience formelle, et cela est certain
a priori. Cette différence peut s’envisager comme une grandeur qui ne serait pas spatiale, mais
intensive, puisque l’espace dans lequel la grandeur diminue reste le même (par
exemple dans le cas d’une chambre qui se vide de sa chaleur). Une telle grandeur
varie continuement entre les limites 1 et 0 correspondant respectivement à la
réalité dans le phénomène et à sa négation.
Pour Bergson au contraire, il n’y a pas de milieu entre le qualitatif et le
quantitatif extensif.
« Si la grandeur, en dehors de vous, n’est jamais intensive, l’intensité, au-dedans de
vous, n’est jamais grandeur. C’est pour ne pas l’avoir compris que les philosophes
ont dû distinguer deux espèces de quantité, l’une extensive, l’autre intensive, sans
jamais réussir à expliquer ce qu’elles avaient de commun entre elles, ni comment
on pouvait employer, pour des choses aussi dissemblables, les mêmes mots “croître”
et “diminuer”. Par là même, ils sont responsables des exagérations de la psycho-physique » [19].
La critique méthodique de la psychophysique vise à prouver que la mesure des
sensations repose sur une homogénéisation forcée et conventionnelle du sensible
[20]. Tandis que la loi de Weber consistait à observer des faits de conscience
et à mesurer les excitations correspondantes (selon cette loi, la différence minimale entre deux excitations requise pour produire une différence de sensation
perceptible croît proportionnellement à ces excitations), Fechner, lui, soutient
que les accroissements de sensation sont mesurables et que l’excitation doit
croître de quantités toujours proportionnelles à cette excitation même pour que
la sensation augmente de quantités toujours égales. Pour mettre en cause la
mensurabilité de la réalité psychique, Bergson dégage les présupposés de la
démonstration fechnérienne et plus précisément en démasque trois artifices : le
premier consiste à considérer, par pure « convention », comme un « accroissement de la sensation S la conscience que nous avons d’un accoissement d’excitation »; le deuxième revient à poser que toutes les sensations DS qui correspondent au plus petit accroissement perceptible d’une excitation « sont égales
entre elles »; le troisième réside dans le passage des « différences très petites
DS et DE » aux « différences infiniment petites ds et dE », passage illicite qui,
en ouvrant la voie à l’opération d’intégration, débouche sur la « loi logarithmique de Fechner » selon laquelle « la sensation est proportionnelle au logarithme
de l’excitation »
[21].
On a parfois voulu réduire toute la première démarche – que nous venons de
résumer dans ses grandes lignes – à une critique quelque peu circonstancielle
de la psychophysique, intéressante en elle-même, mais marginale dans la reformulation du problème de la liberté
[22]. C’est oublier que Bergson s’est exprimé
lui-même sur l’importance de ce moment argumentatif dans le problème qui
nous occupe. En effet, récapitulant les obstacles à l’élucidation du problème de
la liberté, Bergson dénonce deux « illusions fondamentales » de « la conscience
réfléchie ». La première revient « à voir dans l’intensité une propriété mathématique des états psychologiques, et non pas, comme nous le disions au début
de cet article, la qualité spéciale, la nuance propre de ces divers états », et la
seconde consiste à substituer la trajectoire au mouvement, ou encore à remplacer
le « progrès dynamique » par son « symbole matériel » spatial
[23].
La première illusion renvoie explicitement aux arguments du premier chapitre
de l’
Essai. Elle consiste à affecter les états de conscience – qui remplissent la
vie psychique et gouvernent nos décisions – d’un coefficient de détermination.
Selon ce schéma, les causes sont plus ou moins fortes, les antécédents, plus ou
moins déterminants, et la « valeur »
[24] des antécédents, le poids des motifs par
exemple, doit se retrouver dans l’acte. Un tel rapport d’équivalence (ou de
proportionnalité) annule d’emblée toute possibilité de penser l’acte libre, car
s’il existe un acte libre, celui-ci implique le dépassement des causes. Bergson
le dit clairement dans un cours professé en 1892-1893 au lycée Henri-IV :
« Cette liberté est l’état d’une âme qui, tout en se déterminant dans certaines conditions
et en subissant la pression de ces conditions, est capable néanmoins de réagir d’une
manière inattendue et imprévisible, dépassant ainsi la cause » [25].
La possibilité même de penser l’acte libre suppose la remise en question de
l’équivalence entre la cause et l’effet psychiques. Or justement, la critique de
l’intensité des états de conscience prépare le terrain de cette remise en question
en récusant la mensurabilité et la comparabilité des états de conscience. L’analyse de la durée joue, de son côté, un rôle similaire en libérant le moi du schéma
physique dans lequel le déterminisme le confine : l’agent, dit en résumé Bergson,
n’est pas dans le temps comme le jeu invariant des forces d’un système conservatif, il emmagasine la durée, si bien que chacun de ses actes est original.
« Tandis que le temps écoulé ne constitue ni un gain ni une perte pour un système
supposé conservatif, c’est un gain, sans doute pour l’être vivant, et incontestablement
pour l’être conscient » [26].
En somme, pour se donner les moyens de penser l’acte libre, Bergson prend
congé de deux modèles de causalité, le modèle faible de Hume et le modèle
fort, conservatif. Selon Hume, on doit considérer A comme étant la cause de B
si B apparaît chaque fois que A est présent. L’unicité des états de conscience
entendue chez Bergson comme leur non-réitérabilité suffit à rendre cette causalité inapplicable à la vie psychique. Mais la critique de l’intensité des états
de conscience, en détruisant toute possibilité transcendantale de mathématiser
les phénomènes psychiques pour les mesurer ou simplement les comparer (les
ordonner sur une échelle), ruine également l’application à la psychologie du
modèle fort, selon lequel il n’y a rien de plus dans l’effet B que dans la cause
A. Pour penser la liberté, Bergson devait relativiser l’usage de ce modèle et
établir qu’il est illégitime d’ériger le principe de conservation de l’énergie « en
loi universelle »
[27]. Bergson bénéficiait, pour ce faire, de l’argumentation de
Boutroux.
RETOUR À BOUTROUX ET À SES ARGUMENTS PRÉCURSEURS :
LA RELATIVISATION DES LOIS PHYSIQUES DE CONSERVATION
Dans la Contingence des lois de la nature, Boutroux définit le principe de
causalité suivant son modèle fort, en insistant sur la liaison de ce principe avec
les lois de conservation :
« Tout changement survenant dans les choses est lié invariablement à un autre changement, comme à une condition, et non pas à un changement quelconque, mais à un
changement déterminé, tel qu’il n’y ait jamais plus dans le conditionné que dans la
condition » [28].
Pour Boutroux, le principe de causalité s’identifie à l’idée de nécessité et trahit
une conception ontologique de la conservation de l’être
[29]. Pourtant, le rapport
cause-effet n’est selon lui qu’une « forme abstraite » dominée par l’exigence
de permanence. Ce rapport sous-tend à l’origine toutes les démarches de la
science :
« La science est née le jour où l’homme a conçu l’existence de causes et d’effets
naturels, c’est-à-dire de rapports invariables entre les choses données » [30].
Mais la « forme purement abstraite et extérieure » par laquelle la science représente ses objets « ne préjuge pas la nature intime de l’être »
[31]. Loin de refléter
un ordre ontologiquement déterminé, elle trahit plutôt l’intervention de l’entendement qui, prêtant aux choses « une forme adaptée à ses propres tendances »
[32],
ne retient du réel que le stable et le permanent. Or l’univers étudié par les
sciences donne à voir une hiérarchie d’ordres entre lesquels s’intercalent à
chaque étage une nouveauté et un relâchement du lien nécessitaire
[33]. Boutroux
emprunte à Comte l’idée antimatérialiste selon laquelle le domaine de chaque
science est irréductible au précédent. Tandis que les strates inférieures, où la
loi domine sur l’être, sont réglées par des principes de conservation, les strates
supérieures, où l’être domine sur la loi, sont subordonnées à des principes de
création, jusqu’au point où la finalité extra-empirique doit s’ajouter dans l’explication à la causalité mécanique. On aura sans doute reconnu ici l’influence de
Lachelier. Quelques précisions à cet endroit nous paraissent utiles.
Lachelier et Boutroux partagent l’idée d’inspiration kantienne selon laquelle
les lois scientifiques expriment abstraitement un ordre phénoménal qu’elles ramènent à l’unité. Mais si Lachelier considère que la loi de causalité est une loi
a
priori qui s’applique aux phénomènes en tant que ceux-ci sont réglés par le cours
de nos représentations, Boutroux y voit plutôt une forme qui dérive de l’interprétation de l’expérience ordinaire et qui simplifie artificiellement l’ordre réel de
l’univers. Sur ce point, Boutroux s’éloigne de Kant et prend place dans une tradition de pensée de la science typiquement française, ou du moins reconnue
comme telle par ses protagonistes
[34]. L’esprit, dit-il, s’approprie le réel en le pliant
à un langage symbolique qui laisse échapper la contingence et qui ne fait qu’exprimer un compromis entre la réalité qui s’offre à notre expérience et le besoin
d’unité de notre entendement. La logique et les mathématiques, ainsi, « représentent l’
Å“uvre de l’esprit qui, sollicité par les choses, crée un ensemble de symboles
pour soumettre ces choses à la nécessité, et ainsi se les rendre assimilables »
[35].
En opposition à Kant, Boutroux affirme que les « synthèses
a priori » ne doivent
pas être conçues comme « nécessaires en soi »
[36]. Comme Cournot, il propose de
travailler « à dégager ce qui nous est donné de tout ce qui vient de nous »
[37].
Comme Poincaré et William James, il rapporte la valeur des théories scientifiques
à l’efficacité des « instruments » et des « cadres » que l’esprit humain élabore et
utilise « dans son commerce avec la réalité »
[38]. Rejetant l’empirisme et le rationalisme absolus, il privilégie, dans l’échange de l’esprit avec la réalité, « l’activité
originale de l’esprit »
[39]. Brunschvicg, qui s’est réclamé de Cournot et de Boutroux, soutiendra, dans la même veine théorique, que la liberté spirituelle, avec
son pouvoir indéfini de liaison et d’unification, et la nature, avec ses résistances
et ses incitations, loin de subsister face à face, étrangères l’une à l’autre, ne cessent
de se provoquer et de se dépasser dans une activité réciproque sans relâche où
l’on peut voir la source d’un progrès illimité
[40].
L’influence de Lachelier sur Boutroux est sensible en particulier dans la thèse
(qui initialement doit beaucoup à Ravaisson) selon laquelle la nature présente
des signes d’organisation finalisée et harmonieuse, des tendances dont la loi de
causalité mécanique ne saurait à elle seule rendre compte
[41]. À l’unité extrinsèque des systèmes mécaniques, il faut ajouter, selon Lachelier, l’unité téléologique qui caractérise l’existence véritable :
« Les vraies raisons des choses, ce sont les fins, qui constituent, sous le nom de
formes, les choses elles-mêmes : la matière et les causes ne sont qu’une hypothèse
nécessaire, ou plutôt un symbole indispensable, par lequel nous projetons dans le
temps et dans l’espace ce qui est, en soi, supérieur à l’un et à l’autre » [42].
Pour Boutroux, de même, l’harmonie qui se manifeste à mesure qu’augmente
la complexité des phénomènes étudiés suppose « une intervention supérieure »,
car « les causes, laissées à elles-mêmes, ne s’emploient qu’à s’entre-combattre,
et donnent des résultats identiques à ceux du hasard »
[43]. L’écart entre l’ordre
ontologique, ouvert à la création et à l’harmonie, et sa traduction dans le langage
symbolique et abstrait de la science, provient du besoin de l’esprit d’inscrire
l’invariabilité et l’unité au c
Å“ur de ses représentations et d’assigner aux agents
leur place dans un « ensemble » qui les absorbe et les plie à la nécessité
[44].
La loi de causalité et les lois de conservation qui expriment ce besoin de
l’entendement laissent ainsi échapper, dit Boutroux, « l’entrelacement universel,
la pénétration réciproque du changement et de la permanence »
[45]. Tout principe
d’équivalence des causes et des effets lui paraît réducteur, parce qu’on y néglige
le qualitatif :
« Nul ne pense que cette proportionnalité soit constante, si l’on considère les choses
du point de vue de l’utilité, de la valeur esthétique et morale, en un mot de la qualité.
À ce point de vue, au contraire, on admet communément que de grands effets peuvent
résulter de petites causes, et réciproquement. La loi d’équivalence ne peut donc être
considérée comme absolue que s’il s’agit de quantités pures ou de relations entre des
quantités d’une seule et même qualité » [46].
Même dans l’ordre des phénomènes physiques, ces conditions d’équivalence ne
sont pas réunies.
Boutroux tente ainsi de faire apparaître comme une approximation la loi de
conservation de la force qu’on appelle aujourd’hui « loi de conservation de
l’énergie » et qui affirme que l’énergie totale d’un système énergétiquement
isolé demeure constante, comme quantité, au cours du temps, le bilan des gains
et des pertes étant toujours exactement équilibré.
Pour ce faire, il s’appuie, au moins implicitement, sur la provenance métaphysique des lois de conservation. Il avait croisé dans ses études de philosophie
classique et dans sa traduction de Zeller trois doctrines qui témoignent de cet
arrière-plan historique : celles d’Anaxagore, de Descartes et de Leibniz.
- On trouve déjà chez Anaxagore une formulation du principe de conservation, qui fait allusion à une transformation universelle sans création ni destruction :
« En effet, nul être n’est ni engendré, ni détruit, mais tout se trouve composé et
discriminé à partir des choses qui existent. Ainsi conviendrait-il de désigner plus
correctement la génération par <le terme de> composition et la mort par celui de
discrimination »
[47].
- Sans doute a-t-on affaire à cette forme de pensée substantialiste que Boutroux
critique en invoquant l’incapacité de concevoir « un rapport possible entre l’élément immuable dont on fait la substance des choses et le changement qualitatif
qui en devient le phénomène »
[48].
- La conservation de la quantité de mouvement (mv), chez Descartes, sert
à exorciser l’hypothèse déroutante et scandaleuse de « l’inconstance » de Dieu.
Dieu est parfait en tant qu’il est « immuable en sa nature » mais aussi en tant
qu’il agit « d’une façon qu’il ne change jamais ». La conservation d’une « égale
quantité de mouvement » découle ainsi de la double considération des différents
mouvements qui affectent les parties de la matière et de l’identité des lois,
intactes depuis la création
[49]. Selon Boutroux, Descartes inaugure une nouvelle
étape dans l’explication de la nature en fondant la possibilité de la science sur
une quantification de « la substance des choses »
[50].
- Leibniz formule le principe d’équipollence (ou d’équivalence) de la cause
pleine et de l’effet entier comme un « axiome métaphysique » qui, dans sa
formulation initiale (de 1676), repose entièrement sur l’analyse des notions de
cause, d’effet et de puissance : dire que A est cause de son effet B, c’est en
dernière instance affirmer que la puissance de A est la même que celle de B
[51].
Ce principe d’équivalence, selon lequel « l’action est toujours égale à la réaction
et l’effet entier est toujours égal à sa cause pleine »
[52], signifie que l’effet ne
peut pas dépasser sa cause, car dans le cas contraire une partie de l’effet serait
sans cause. Ce principe impose des modes de construction heuristiquement
féconds qui satisfont à la présomption optimale de raison suffisante. De ce
principe fondamental dérive la proposition affirmant la conservation de la force
vive (mv2). Leibniz l’établit en montrant que l’équation cartésienne de la conservation de la quantité de mouvement ne s’accorde pas avec la loi galiléenne de
la vitesse de la chute des corps : si l’on suppose en effet qu’il faut la même
force pour élever un corps X de 4 livres à 1 pied et pour élever un corps Y
d’une livre à 4 pieds, alors, étant donné que, selon les résultats obtenus par
Galilée, la vitesse de Y au pied de sa chute est le double de celle de X quoique
la hauteur soit quadruple (on écrit aujourd’hui v2 = 2 ge), on conclut que, de
X à Y, la quantité mv est différente tandis que quantité mv2 est la même
[53]. La
clé du raisonnement de Leibniz est fournie par le principe d’équivalence de la
cause et de l’effet en tant que la force emmagasinée à la montée du corps est
intégralement restituée dans la chute. La durée n’entre pas en ligne de compte
parce que la cause pleine et l’effet entier s’équilibrent à chaque instant. Ce
principe est fondamental au sens où il se trouve prérequis par toute théorie
physique qui ne peut se passer de l’estime des puissances
[54].
Or c’est précisément la fécondité scientifique des lois de conservation que
Boutroux cherche à relativiser. Il allègue en ce sens a) l’impossibilité de mesurer
une égalité absolue et b) l’existence de la nouveauté et des changements qualitatifs dans le devenir, ne serait-ce que le changement de direction de la force.
Les transformations du réel impliquent toujours « un anéantissement et une
création »
[55]. Boutroux limite ainsi le domaine de validité des lois de conservation à des « ensembles » macroscopiques accessibles et propices à une étude
mécanique (le système solaire), convaincu du fait que si l’on s’élève à une strate
supérieure, ces lois deviennent partiellement inadéquates aux phénomènes
étudiés.
Il se trouve conforté dans sa conviction par le deuxième principe de la
thermodynamique qui énonce que le processus de conversion qui produit de la
chaleur à partir d’une quantité équivalente d’énergie n’est pas absolument réversible. Dans son cours de 1892, De l’idée de loi naturelle dans la science et la
philosophie contemporaines, il y voit la preuve qu’au niveau même de la physique on doit déjà prendre en considération la qualité des phénomènes :
« Le travail est d’une qualité supérieure à la chaleur ; la chaleur à 100º est d’une
qualité supérieure à la chaleur à 99º [...] La qualité de l’énergie va toujours en
diminuant, comme il résulte du principe de Clausius » [56].
Par contraste, la loi de conservation apparaît à Boutroux non pas comme une
« loi unique et déterminée »
[57], mais bien plutôt comme « un moule » ou même
une « idée directrice »
[58].
L’épistémologie normative de Boutroux guide l’argumentation du chapitre VII
de la Contingence des lois de la nature, intitulé « De l’homme ». Dans ce
chapitre, Boutroux s’emploie à combattre successivement deux types de réductions de la vie psychique : a) le réductionnisme matérialiste qui ramène les faits
de conscience aux phénomènes physiologiques qui les supportent, et b) la transposition de la loi de conservation au domaine de la psychologie, sous la forme
d’une conservation de l’énergie psychique individuelle, ou encore de la proportionnalité des sensations, des idées ou des décisions, avec leurs antécédents
présumés.
« Cette loi de conservation semble présupposée par toute recherche tendant à expliquer les états de conscience, considérés en eux-mêmes, de la manière dont on explique
les phénomènes physiques ; elle est impliquée dans tout essai de psychologie positive » [59].
Boutroux dénonce l’illusion substantialiste que dissimule l’énergétisme psychique ou toute loi de permanence appliquée à l’homme. L’homme n’est pas une
« nature », il est fondamentalement « action », et l’action implique le progrès :
Boutroux pense, comme Comte, que toute psychologie trop statique trouve ses
limites dans l’histoire. Mais surtout il souligne les disproportions qui affectent
les faits de conscience :
« Un conséquent psychologique ne trouve jamais dans l’antécédent sa cause complète
et sa raison suffisante » [60].
Ce déséquilibre se manifeste en particulier dans les décisions et les actions
volontaires : « Dans la résolution qui suit la considération des motifs, il y a
quelque chose de plus que dans les motifs : le consentement de la volonté à tel
motif de préférence à tel autre ». On pourrait certes objecter que le motif élu
est celui qui exerçait sur nous la plus grande influence, mais il peut s’agir d’une
illusion rétrospective. Anticipant sur Bergson
[61], Boutroux explique que l’idée
du « motif le plus fort » est purement nominale :
« Certes, c’est toujours le motif le plus fort qui triomphe, mais en tant qu’on donne
après coup cette épithète précisément au motif élu par la volonté » [62].
Il en conclut que, d’une manière générale, les faits psychologiques apparaissent
toujours « comme renfermant des qualités nouvelles »
[63].
LA CRITIQUE BERGSONIENNE DU SCHÉMA D’ÉQUIVALENCE
DANS LE PROBLÈME DE LA MOTIVATION PSYCHOLOGIQUE
Bergson utilise la thèse de Boutroux pour critiquer toute psychologie qui
réduit le moi à un système conservatif dans lequel les actions seraient équivalentes ou proportionnelles à des causes telles que le caractère ou les motivations.
D’après lui, cette erreur obscurcit d’autant plus le problème de la liberté qu’elle
sert d’argument non seulement aux déterministes, mais aussi à certains défenseurs du libre arbitre.
a) Dans le camp des déterministes, c’est l’associationnisme qui est visé.
L’exemple de Mill est particulièrement éclairant. Mill restitue la réponse de
Hamilton à Reid dans la question de savoir si la détermination des actes provient
de l’homme ou des motifs. Pour Hamilton, l’homme est lui-même déterminé
par des motifs, entendus en un sens large qui comprend une somme d’influences
quantifiable :
« Si nous supposons la somme des influences (motifs, dispositions et tendances) pour
la volition A égale à 12, et la somme d’influences pour la volition B égale à 8,
pouvons-nous concevoir que la détermination de la volition A ne soit pas nécessaire ? » [64]
Cette position du problème revient à déplacer la quantification de données
extérieures au sujet vers les conditions du fait psychologique, l’idée de Hamilton
étant que la valeur d’une influence déterminante varie selon des caractéristiques
psychologiques individuelles, telles que mon intrépidité, ma timidité, ma fatigue,
etc. Mill s’inspire de cette idée pour affirmer que les antécédents moraux sont
en réalité « les désirs, les aversions, les habitudes et les dispositions combinés
avec les circonstances extérieures propres à mettre en jeu ces stimulants internes »
[65]. La conviction d’être libre provient du sentiment que j’aurais pu choisir
l’autre voie, mais ce choix, ajoute Mill, dépend entièrement du jeu de mes
préférences et de mes aversions : je n’ai jamais le sentiment que j’aurais pu
choisir la seconde option tout en préférant la première. Le problème de la liberté
chez Mill reconduit un schéma conservatif, qui met l’acte en relation avec le
poids respectif des antécédents négatifs et positifs. Si je m’abstiens de tuer,
c’est parce que mon aversion pour le crime et ma crainte des poursuites encourues sont « plus fortes » que la tentation de tuer
[66].
Bergson cite cet exemple de Mill pour contester la dissolution du moi en
éléments séparés et réifiés. Il reproche à Mill d’en rester à une conception des
antécédents de l’acte comme extérieurs au sujet. Ce jeu de forces calqué sur le
modèle physicaliste implique une dépersonnalisation de la vie psychique car il
s’exerce sur la personne sans jamais coïncider avec elle :
« C’est donc une psychologie grossière, dupe du langage, que celle qui nous montre
l’âme déterminée par une sympathie, une aversion ou une haine, comme par autant
de forces qui pèsent sur elle » [67].
L’invariance du système conservatif « moi » ne vaut que pour le moi superficiel
sur lequel la durée n’a pas de prise. Ce qu’il faut saisir, c’est l’agent lui-même,
dans sa concrétude et sa plénitude, autrement dit, l’« histoire de la personne »
[68].
b) Bergson décèle le même schéma d’équivalence chez Alfred Fouillée, défenseur du libre arbitre
[69]. Pour ce dernier, la liberté est « une puissance capable,
en fait, de contre-balancer les autres »
[70]. Selon « l’idée vulgaire de la liberté »,
les actes seraient le résultat d’une option arbitraire : « Par exemple, étant donné
des motifs égaux l’un à 7, l’autre à 8, on pourrait trouver dans le total 16 au
lieu de 15 ». L’idée déterministe est celle « d’une puissance qui ne peut violer
les lois mathématiques »
[71]. Contre ces deux options également fausses, Fouillée
propose de considérer « une valeur qui pourrait s’additionner ou se multiplier
elle-même par la réflexion, d’un chiffre qui se connaîtrait et qui connaîtrait la
puissance déterminante des chiffres »
[72]. La liberté serait ainsi capable d’avantager le motif le moins fort en rétablissant l’égalité par automultiplication. L’acte
libre entre ici dans une logique d’équivalence intermédiaire entre l’égalité brute
et préétablie du déterminisme et la mystérieuse inégalité de la liberté d’indifférence. Plus précisément, l’idée de liberté est une « force »
[73]. Il s’agit bien de
l’« idée » de liberté et non de la liberté abstraite, car pour Fouillée toute idée,
en tant que pensée réflexive, est motrice.
« J’arrive donc à concevoir une série de forces de plus en plus grandes. Sans doute
aucune de ces forces ne doit être considérée comme adéquate à la liberté ; mais, par
cette raison même, je puis toujours dépasser la force présente par ma pensée [...] je
n’aurai donc qu’à continuer ce mouvement pour obtenir le degré de force nécessaire
à chaque action » [74].
La liberté n’est pas conçue comme écart creusé entre l’acte et les causes coefficientées, pondérées : elle intervient elle-même, en tant qu’idée, comme un
coefficient de motivation indéfiniment modulable. Elle est à ce titre efficace,
mais seulement comme multiplicateur dans un jeu de forces tendu vers l’équivalence ou la proportionnalité des causes et des effets psychiques
[75].
En alternative à ces schémas d’équivalence, Bergson propose une nouvelle
approche de la liberté, fondée sur la notion d’expression.
« Bref, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière,
quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on
trouve parfois entre l’Å“uvre et l’artiste » [76].
Bien que Bergson s’en défende, il produit ici une sorte de définition, métaphorique, mais lisible, de l’acte libre. La liberté doit être pensée non pas comme
espace de possibilités indécidables mais comme un déploiement de virtualités
qui soit à la fois a) singulier, b) expressif, c) imprévisible : a) l’acte libre ne se
répète pas, puisqu’il émane d’une histoire qui, parce qu’elle se prolonge, n’est
jamais identique à ce qu’elle était auparavant. b) Il se reconnaît à ce qu’il est
notre création, non celle d’un autre : il porte la marque de notre histoire et du
sens que nous donnons à celle-ci. c) Enfin, l’acte libre est imprévisible, parce
que la durée est production de nouveauté et création.
REMARQUES CONCLUSIVES :
DE LA CRITIQUE DU MODÈLE PHYSICALISTE
À L’ÉBAUCHE D’UNE PERSPECTIVE HERMÉNEUTIQUE
L’analyse bergsonienne de l’acte libre permet de dégager deux types de
causalité qui correspondent à deux niveaux de la vie psychique :
- Le principe de causalité et les principes de conservation qui s’y joignent
ne s’appliquent qu’à la surface du moi, dans un espace prédisposé à la répétition,
par exemple dans l’espace de la vie quotidienne, structuré par l’exigence sociale
de communication. En nous laissant absorber par les besoins de la vie active,
qui impose un espace homogène de réitération – celui du langage et des habitudes –, nous agissons effectivement à proportion des « motifs » qui nous conditionnent. Bergson illustre cela de plusieurs manières : une colère plus ou moins
violente déclenche une attitude plus ou moins agressive, l’« éducation mal comprise » est comparable à une forme atténuée de « suggestion hypnotique »
[77],
etc.
- Le « rapport de causalité interne », rapport « dynamique »
[78], surpasse la
distinction entre cause et effet, dans la mesure où la durée est indécomposable,
inanalysable. En conservant le langage de la causalité, on doit dire plutôt que
l’acte libre est l’effet total de la personnalité, comprise elle-même comme
changement cumulatif, comme « histoire ». Ce faisant, Bergson développe un
autre mode d’équivalence, strictement qualitatif : on peut coïncider plus ou
moins avec soi-même et, par conséquent, la liberté admet des degrés. Seulement
la catégorie de totalité appliquée à la personne doit être comprise non pas comme
totalisation de parties (les états de conscience), mais au sens de niveaux du moi,
la personnalité totale étant le moi en durée, le moi pris dans son « histoire ».
Bergson ne se contente pas de récuser la transposition des principes d’équivalence en psychologie : il modifie le sens de ces principes en les élevant à la
dignité d’une approche qualitative du moi. Il ouvre la voie à une nouvelle
méthode, sensible à l’implication des actes et des états de conscience par rapport
à la personne, envisagée dans son « histoire ».
En apparence, Bergson s’écarte du projet de fondation des sciences humaines,
car, en introduisant une approche qualitative en psychologie, on accède finalement à la métaphysique. Mais l’accès à la métaphysique n’implique aucun
revirement anti-scientifique : il indique la possibilité d’atteindre un absolu. Cette
possibilité, celle de coïncider avec soi-même, serait donnée à une méthode qui
pourrait encore se réclamer de la scientificité, même si Bergson préfère généralement la qualifier de philosophique.
Ce qui doit surtout retenir l’attention, c’est que Bergson introduit dans
l’analyse de la vie psychique une dimension herméneutique qui, d’une manière
très suggestive, fait songer là encore à Dilthey
[79]. L’action accomplie, dit Bergson,
« répond à l’ensemble de nos sentiments, de nos pensées et de nos aspirations les
plus intimes, à cette conception particulière de la vie qui est l’équivalent de toute
notre expérience passée, bref, à notre idée personnelle du bonheur et de l’honneur » [80].
Bergson ne s’en tient pas au démontage du schéma d’équivalence, il propose
une perspective méthodologique constructive, accueillante au sens et à la compréhension
[81] : chercher ce qui dans le cours de nos actes relève de la liberté,
c’est établir le sens de ces actes relativement à la compréhension individuelle
de notre vie et des valeurs morales qui l’animent.
[1]
Pour une vue d’ensemble du rapport de Bergson aux sciences humaines, cf. F. KECK, « Face
aux sciences humaines »,
Magazine littéraire 286, avril 2000,58-61, p. 58 : « De fait, Bergson n’a
jamais thématisé le rapport entre philosophie et sciences humaines, comme ont pu le faire, dans
des horizons très différents, Merleau-Ponty ou Althusser. Mais il faut constater que l’
œuvre de
Bergson est à la fois le lieu d’un dialogue avec des savoirs que l’on considère aujourd’hui comme
relevant des sciences humaines et un point de départ pour beaucoup de ceux qui ont marqué ces
disciplines. Bien plus, chacun des livres de Bergson se confronte à une science particulière qui dit
quelque chose de l’homme, successivement la psychologie, la biologie et la sociologie ».
[2]
W. DILTHEY,
Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques,
suite du
traité de 1875 (vers 1876), in
Œuvres 1, trad. fr. de Sylvie Mesure, Paris, Cerf, 1992,89-144, p. 97.
[3]
Émile Boutroux (1845-1921) a suivi les cours de Lachelier à l’École normale supérieure. Il
publie sa thèse,
De la contingence des lois de la nature, en 1874, trois ans après la parution de
celle de Lachelier,
Du fondement de l’induction. Après avoir enseigné à Montpellier et à Nancy, il
devient maître de conférences à l’ENS en 1877. Bergson, normalien en 1878, assiste à ses cours ;
contrairement à une idée reçue, il n’a pas connu l’enseignement de Lachelier, celui-ci ayant été
promu Inspecteur en 1875, avant de devenir Inspecteur général. La filiation transparaît dans sa
thèse, en particulier au troisième chapitre consacré aux actes libres; ce n’est pas un hasard si
Boutroux, membre du jury, s’y attarde (cf. SOULEZ-WORMS,
Bergson, Paris, Flammarion, 1997).
Quant à la dédicace à Lachelier, nous sommes portés à la considérer comme un hommage indirect
à Boutroux.
[4]
É. BOUTROUX,
De la contingence des lois de la nature (1874), Paris, PUF, 1991, p. 59-60.
[5]
Le problème de la liberté se situe pour Bergson au point de rencontre de la psychologie et
de la métaphysique. Il est psychologique dans la mesure où l’acte libre émane de la « vie intérieure
profonde »; cf. H. BERGSON,
Cours, t. II, Paris PUF, coll. « Épiméthée », 1992, p. 254.
[6]
En retour, la théorie de la mémoire rend compte de la contingence naturelle et même des
effets de perspective qui à nos yeux la neutralisent. Voir H. BERGSON,
Matière et mémoire (1896),
in
Œuvres, Édition du Centenaire, établie par André Robinet, Paris, PUF, 1959, p. 279 : la contingence du cours de la nature – « si profondément étudiée par une philosophie récente » – équivaut
en pratique à la nécessité parce qu’il y a une différence entre le rythme de notre durée et celui de
l’écoulement des choses. L’ontologie de la durée (cf. G. DELEUZE,
Le bergsonisme, Paris, PUF,
1966, p. 44) est manifestement plus radicale que l’ontologie différentielle de Boutroux. Bergson
ne se contente pas de dire que la qualité est une propriété de l’être; grâce à la découverte de la
durée, il explique comment la qualité parvient à l’être.
[7]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), in
Œuvres, Édition
du Centenaire, établie par André Robinet, PUF, 1959, et PUF, coll. « Quadrige », p. 132 / p. 151.
[8]
Ibid., p. 72-73 / p. 81.
[9]
Cf. déjà É. BOUTROUX,
De la contingence...,
op. cit., p. 25 : « Quant au changement de quantité
intensive, c’est-à-dire à l’augmentation et à la diminution d’une même qualité, il se ramène également, en définitive, à un changement qualitatif ».
[10]
Les développements qui suivent ont été inspirés par les cours de Frédéric Worms professés
à l’ENS de la rue d’Ulm en 1992. Nous l’en remercions.
[11]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 31 / p. 31.
[12]
Cf. C. DARWIN,
L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, trad. fr. de S. Pozzi
et R. Benoit, Reinwald et Cie, 1874. Le signe des émotions (les battements du c
Å“ur, la pâleur du
visage, la dilatation des narines, etc.), loin de les trahir extérieurement dans un rapport accidentel,
fait partie de celles-ci. Cf. H. BERGSON,
Cours, t. II,
op. cit., p. 381 : « Dans la frayeur, il y a
d’abord représentation d’un danger, mais cette idée ne serait qu’une représentation si autour d’elle
ne venaient pas s’organiser des mouvements, lesquels représentent précisément l’action de fuir ou
de se mettre en garde ».
[13]
Cf. W. JAMES, « Le sentiment de l’effort »,
La critique philosophique, II, 1880. Le sentiment
de l’effort, afférent, provient des contractions périphériques qui l’accompagnent (tension des muscles, froncement des sourcils, etc.).
[14]
Cf. T. RIBOT,
La psychologie de l’attention, Paris, Alcan, 1889. D’accord avec James, Ribot
considère l’intensité de la conscience attentive comme l’expression subjective d’un processus complexe d’ébranlement des muscles qui se joint aux représentations et qui, ce faisant, les intensifie.
[15]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 26 à 29 / p. 26 à 29.
[16]
KANT,
Critique de la raison pure (1787), trad. fr. de Tremesaygues et Pacaud, Paris, PUF,
coll. « Quadrige », 1990, p. 164 : « Toutes les intuitions sont des grandeurs extensives ».
[17]
Ibid., p. 167 : « Dans tous les phénomènes, le réel, qui est un objet de la sensation, a une
grandeur intensive, c’est-à-dire un degré ».
[18]
Kant appelle grandeur extensive « celle dans laquelle la représentation des parties rend
possible la représentation du tout (et par conséquent la précède nécessairement) ». Cf.
ibid., p. 165.
[19]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 147 / p. 169.
[20]
Ribot avait, quant à lui, justifié la méthode utilisée par les psychophysiciens pour mesurer
les sensations, en décelant une analogie avec le procédé de traduction employé dans la mesure du
temps. Tandis que dans les sciences physiques on mesure la variation des causes par celle des effets,
on ne peut, en revanche, mesurer des variations d’intensité qu’en rapportant l’effet à la cause. « Et,
de même cette mesure précise du temps doit être empruntée non au temps lui-même, mais bien au
dehors, aux mouvements qui se produisent dans l’espace ; de même la mesure précise de la sensation
doit être cherchée non dans la sensation elle-même, mais dans des faits extérieurs, qui se passent
dans l’espace » (T. RIBOT,
La psychologie allemande contemporaine, Paris, G. Baillière, p. 164-165).
Il est clair que pour Bergson, cette analogie est révélatrice d’une double erreur.
[21]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 42-51 / p. 45-55, H. BERGSON,
Cours; t. I, Préface de H. Gouhier, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 1990, p. 58-65 ;
Cours, t. II,
op. cit., p. 224-227. Cette critique de la mesure des sensations est loin d’être secondaire, si l’on
admet qu’elle contient en germe le concept bergsonien de « réalité ». En effet, en récusant toute
comparabilité des différences dans le domaine des faits de conscience – la différence étant comprise
ici comme pure relation d’altérité –, elle anticipe sur la caractérisation de la négativité comme
jugement au second degré, portant sur une affirmation et laissant le réel à son irréductible positivité.
Cf. H. BERGSON,
L’évolution créatrice (1907), in
Œuvres, Édition du Centenaire, établie par André
Robinet, Paris, PUF, 1959 et / PUF, coll. « Quadrige », p. 738 / p. 287 : « La négation n’est qu’une
attitude prise par l’esprit vis-à-vis d’une affirmation éventuelle ».
[22]
Pour une réponse à cette lecture simpliste, cf. A. PHILONENKO,
Bergson ou de la philosophie
comme science rigoureuse, Paris, Cerf, 1994, p. 22 : « Il est assez difficile de comprendre le début
de l’
Essai. Il est tout entier consacré au problème de la sensation et a pu paraître à ce point étranger
à une thèse portant sur la question de la liberté – certains ont pensé qu’il n’était là que pour étoffer
le travail – qu’on pouvait fort bien l’en retrancher. Une telle interprétation est funeste et ruineuse.
Comme on l’a dit, tout dans l’écriture bergsonienne est nécessaire et l’examen de la psychophysique
occupe une place centrale dans la recherche ».
[23]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 124-125 / p. 142-143.
[24]
Ibid., p. 125 / p. 143.
[25]
H. BERGSON,
Cours, t. II,
op. cit., p. 263. Sur l’utilisation des cours de Bergson, voici notre
position : les cours de Clermont correspondent aux programmes officiels de l’époque, et, s’ils ont
le mérite de renseigner le chercheur sur les lectures de Bergson, ils n’apportent aucune information
essentielle à la compréhension de sa doctrine. En revanche, les cours postérieurs à l’
Essai comportent
des éléments incontestablement originaux, ce qui peut s’expliquer par l’assurance désormais acquise
d’une reconnaissance au plan philosophique; ils nous éclairent bien souvent sur la logique argumentative des textes publiés ainsi que sur la genèse des ouvrages qui étaient à l’époque en gestation.
[26]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 102 / p. 116.
[27]
Ibid., p. 102 / p. 116.
[28]
É. BOUTROUX,
De la contingence...,
op. cit., p. 21.
[33]
La conclusion du cours de psychologie consacré à la liberté et professé au lycée Henri-IV
résume fidèlement cette thèse, bien que Boutroux n’y soit pas cité. Cf. H. BERGSON,
Cours, t. II,
op. cit., p. 264.
[34]
L’assimilation de Boutroux au kantisme nous apparaît comme une simplification abusive.
Cf. la mise au point de F. CAPEILLÈRES, « Généalogie d’un néokantisme français : à propos d’Émile
Boutroux », in
Revue de métaphysique et de morale 3, juillet-septembre 1998,405-442, p. 437 :
« [...] lorsqu’il admet des principes
a priori, Boutroux leur dénie la capacité à former la structure
de la connaissance de la nature »; et p. 438 : « Le kantisme ou le néokantisme de Boutroux est
ainsi chose étrange en ce qu’il rejette très précisément ce qui fait l’essentiel de la philosophie de
Kant, à savoir le transcendantal comme connaissance de la relation de condition de possibilité [...] ».
[35]
É. BOUTROUX,
De l’idée de loi naturelle dans la science et la philosophie contemporaines
(1892-1893), Paris, Vrin, 1949, p. 30.
[36]
É. BOUTROUX,
La philosophie de Kant (1896-1897), Paris, Vrin, 1926, p. 129.
[38]
É. BOUTROUX,
William James, Paris, A. Colin, 1911, p. 34.
[39]
É. BOUTROUX,
La nature et l’esprit, Paris, Vrin, 1926, p. 29.
[40]
Selon Brunschvicg, la nature consiste dans les points de repère par rapport auxquels l’intelligence s’exerce, s’oriente et se corrige ; et l’esprit, toujours insatisfait, se forge et se perfectionne
en s’efforçant de répondre aux exigences et aux énigmes du réel. Brunschvicg se recommande de
Cournot et décrit l’entreprise de ce dernier dans des termes qui évoquent en fait la sienne : « La
philosophie des sciences est essentiellement la critique de l’esprit humain, qui prend conscience
plus exacte de lui-même à mesure qu’il réfléchit sur les résistances que lui oppose la nature des
choses, sur les détours qu’il est conduit à prendre pour en triompher peu à peu » (L. BRUNSCHVICG,
L’esprit européen, Neuchâtel, La Baconnière, 1947, p. 164). Il cite fréquemment aussi cette phrase
de Boutroux : « la Raison est un être qui vit » (
ibid., p. 181).
[41]
Cf. F. RAVAISSON,
La philosophie en France au XIXe siècle (1867), Paris, Fayard, Corpus des
Å“uvres de philosophie en langue française, 1984, p. 307-308 : « [...] la nature offre partout un
progrès constant du simple au compliqué, de l’imperfection à la perfection, d’une vie faible et
obscure à une vie de plus en plus énergique, de plus en plus intelligible et intelligente tout ensemble.
Chaque degré y est, de plus, une fin pour celui qui le précède [...]. Loin que tout se fasse par un
mécanisme brut ou un pur hasard, tout se fait par une tendance à la perfection, au bien, à la beauté
[...] ».
[42]
J. LACHELIER,
Du fondement de l’induction (1871) Paris, Fayard, Corpus des
œuvres de
philosophie en langue française, 1992, p. 75.
[43]
É. BOUTROUX,
De la contingence...,
op. cit., p. 42.
[45]
Ibid., p. 27-28.
[47]
Les Présocratiques, édition établie par J.-P. DUMONT, avec la collaboration de D. DELATTRE
et J.-L. POIRIER, Paris, Gallimard, Pléiade, 1988, p. 678. La doctrine de la transformation universelle
d’Anaxagore figurait depuis longtemps dans les histoires de la philosophie antique. Cf.
Encyclopédie
nouvelle (1836-1847) dirigée par P. LEROUX et J. REYNAUD, Slatkine Reprints, 1991, vol. I, p. 515,
et C. RENOUVIER,
Manuel de philosophie ancienne, Paris, Paulin, 1844, vol. I, p. 220.
[48]
É. BOUTROUX,
De la contingence...,
op. cit., p. 58.
[49]
R. DESCARTES,
Les principes de philosophie (1647), in
Œuvres, t. IX, II, Adam et Tannery,
Paris, Vrin, 1964, p. 84.
[50]
É. BOUTROUX,
La philosophie allemande au XVIIe siècle (1887-1888), Paris, Vrin, 1948, p. 28
et 92.
[51]
M. FICHANT,
Leibniz, La réforme de la dynamique, Paris, Vrin, 1994, Commentaire, p. 278
sq.
[52]
LEIBNIZ,
Principes de la nature et de la grâce fondés en raison (1714), A. ROBINET (éd.),
Paris, PUF, 1954, § 11, p. 51. Cf. aussi LEIBNIZ,
Dynamica de potentia et Legibus Naturae corporeae
(1689-1690),
Leibniz Mathematische Schriften, éd. Gerhardt, rééd. Olms, 1962, vol. VI, 281-488,
p. 437.
[53]
LEIBNIZ,
Discours de métaphysique (1686), Georges LE ROY (éd.), Paris, Vrin, 1988, p. 53-54,
§ 17; LEIBNIZ,
Brevis demonstratio erroris memorabilis cartesii et aliorum circa legem naturalem,
secundum quam volunt a deo eandem semper quantitatem motus conservari, qua et in re mechanica
abutunctur (1686), in
Leibniz Mathematische Schriften, éd. Gerhardt, rééd. Olms, 1962, vol. VI,
p. 117-119; et
Leibniz an Bayle, 1687, in
Leibniz Philosophische Schriften, éd. Gerhardt, rééd.
Olms, 1965, vol. III, 42-49, p. 45-46.
[54]
F. DUCHESNEAU,
La dynamique de Leibniz, Paris, Vrin, Mathèsis, p. 259 : « On a sans doute
artificiellement opposé les voies
a priori et
a posteriori dans l’établissement de la dynamique. En
tout état de cause, Leibniz conçoit la théorie comme une construction reposant sur des définitions
et des principes heuristiques, et fournissant des raisons déterminantes susceptibles d’assurer la mise
en forme des connexions phénoménales ».
[55]
É. BOUTROUX,
De la contingence...,
op. cit., p. 58.
[56]
É. BOUTROUX,
De l’idée de loi naturelle...,
op. cit., p. 54.
[58]
Ibid., p. 57. Bergson soulignera de même l’intervention du qualitatif dans la loi de Clausius :
« Elle exprime essentiellement, en effet, que tous les changements physiques ont une tendance à
se dégrader en chaleur, et que la chaleur elle-même tend à se répartir d’une manière uniforme entre
les corps. Sous cette forme [...] elle devient indépendante de toute convention; elle est la plus
dynamique des lois de la physique, en ce qu’elle nous montre du doigt, sans symboles interposés,
sans artifices de mesure, la direction où marche le monde » (H. BERGSON,
L’évolution créatrice,
op. cit., p. 701 / p. 244).
[59]
É. BOUTROUX,
De la contingence...,
op. cit., p. 120.
[61]
Voir la partie suivante.
[62]
É. BOUTROUX,
De la contingence...,
op. cit., p. 123.
[64]
Cité par J. S. MILL,
La philosophie de Hamilton, trad. fr. de E. Cazelles, Paris, Germer-Baillière, 1869, p. 546.
[66]
Le modèle physicaliste est constamment présent dans la psychologie de MILL, cf.
Système
de logique, trad. fr. de Louis Peisse, Paris, Ladrange, 1866, vol. II, p. 435 : il est « incontestable »
qu’il y a « entre les états de l’esprit des uniformités de succession, et que ces uniformités peuvent
être constatées par l’observation et par l’expérimentation ». Ce n’est pas un hasard si Mill est, avec
Comte, une cible privilégiée de la critique de Dilthey. Cf. W. DILTHEY,
Sur l’étude de l’histoire des
sciences humaines, sociales et politiques (1875), in
Œuvres 1, trad. fr. de Sylvie Mesure, Paris,
Cerf, 1992,43-88, p. 70 : « John Stuart Mill reconnaît pleinement l’autonomie des principes explicatifs des sciences de l’esprit, mais il subordonne trop fortement leurs méthodes au schéma qu’il
a dégagé dans l’étude des sciences de la nature. On peut même dire que rien, dans sa Logique, n’a
eu une aussi grande influence que la tentative déployée dans ses célèbres chapitres conclusifs pour
transférer dans le domaine des sciences de l’esprit un certain nombre de méthodes extraites des
sciences de la nature ».
[67]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 109 / p. 124.
[68]
Ibid., p. 110 / p. 125.
[69]
Ibid., p. 106 / p. 120.
[70]
A. FOUILLÉE,
La liberté et le déterminisme, Paris, Ladrange, 1872, p. 268.
[75]
Il est vrai toutefois que Fouillée ajoute à cela une considération de qualité. L’idée de liberté
modifie non seulement « l’intensité quantitative des motifs » mais encore la « qualité spécifique »
et surtout la « qualité morale », par exemple un tort qui aurait été commis sciemment et librement
est un mal d’un genre nouveau, une « injustice volontaire ». Cf.
ibid., p. 271. Bergson passe cette
distinction sous silence, peut-être parce qu’elle n’est pas articulée à l’idée première que Fouillée
se fait de la liberté.
[76]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 113 / p. 129. Comparer avec
W. DILTHEY,
Introduction aux sciences de l’esprit (1883), in
Œuvres 1, trad. fr. de Sylvie Mesure,
Paris, Cerf, 1992,145-371, p. 220-221 : « Quand l’élément présent dans la motivation est lui-même
pris pour objet de la recherche, l’analyse est très difficile. Car seule la connexion qui intervient
entre le motif et l’action nous est donnée selon une claire conscience; mais les motifs apparaissent
d’une manière qui nous est énigmatique. Par conséquent, le caractère de l’homme est pour lui-même
un mystère que seule la manière d’agir lui rend partiellement accessible. Rendre transparente la
connexion entre le caractère, le motif et l’action, c’est ce qui revient au personnage du poète ».
[77]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 110 / p. 125.
[78]
Ibid., p. 143 / p. 164.
[79]
Cf. W. DILTHEY,
La naissance de l’herméneutique (1900), in
Œuvres 7, trad. fr. de D. Cohn
et E. Lafon, S. MESURE (éd.), Paris, Cerf, 1995,291-307.
[80]
H. BERGSON,
Essai sur les données immédiates...,
op. cit., p. 112 / p. 128.
[81]
Dilthey conçoit la compréhension, essentielle à la philologie et à l’histoire, comme un
processus de reconnaissance d’un fait psychique à partir de signes qui le manifestent. On « comprend » le balbutiement de l’enfant au sens où l’on « comprend », à un niveau plus élevé, la
Critique
de la raison pure. Cf. W. Dilthey,
La naissance de l’herméneutique,
op. cit., p. 293.