Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517696
144 pages

p. 285 à 286
doi: 10.3917/rmm.013.0285

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n° 31 2001/3

2001 Revue de Métaphysique et de Morale

Présentation

Marc Crépon CNRS, Archives Husserl
Si la philosophie revendique en droit une vocation cosmopolite et universelle, si elle a, par essence, la prétention de tenir un discours vrai pour tous, sans enfermer celui qui la formule, la commente, la diffuse ou la reçoit dans des appartenances particulières, ce principe (qui est d’abord un principe d’hospitalité) fut souvent mis à mal. Loin de s’abstenir de toute identification (à un « peuple », à une langue, à un « destin national »), la philosophie s’est souvent aventurée dans l’invocation de ce qui l’approprie à tel ou tel de ces pôles d’identification. C’est ainsi qu’elle a pu faire de la particularité de la langue dans laquelle elle s’écrit (son antiquité, sa « pureté », sa filiation ou encore sa proximité au grec) la raison d’un rapport particulier à la vérité. C’est aussi en vue d’une telle appropriation qu’elle s’est risquée, parfois, à faire de l’inscription de tel ou tel peuple dans l’histoire (la réalisation de son moment historique) un de ses objectifs privilégiés.
À cette contradiction, construite par la philosophie elle-même [1], plusieurs raisons peuvent être trouvées. La première, essentielle, est le caractère problématique de la troisième question kantienne (« Que m’est-il permis d’espérer ? »). Si la philosophie ne renonce pas à dire l’avenir (à l’annoncer, à le promettre, à le pronostiquer), à qui s’adresseront cette annonce, cette promesse, ce pronostic ? Qui en sera le sujet, quel en sera l’objet et qui le destinataire ? La tentation d’y répondre en invoquant une identité collective (un « nous » particulier) est d’autant plus forte que cet avenir (sur le fond d’un diagnostic catastrophique de malheur ou de détresse) se laisse décliner en termes de renaissance, de rédemption, de salut, voire de révolution. C’est alors tel ou tel peuple qui se voit investi d’une mission universelle et trouve dans la philosophie (écrite dans sa langue maternelle) le sens de cette promesse. Une seconde raison est la difficulté de la philosophie à franchir les frontières (frontières politiques, frontières de langue, ancrage dans des systèmes institutionnels et scolaires). Le repli de la philosophie sur une identité particulière (une tradition, une langue, etc.) est alors moins une conséquence que l’alibi d’un défaut de traduction (et d’hospitalité). Pour le dire autrement, les frontières ne se passent pas sans un parti pris d’ouverture, d’échanges, de traduction – sans le choix d’une confrontation qui fait apparaître d’elle-même le caractère aléatoire des appartenances et l’impossibilité des appropriations. La troisième raison est que la philosophie n’échappe pas aux conflits. L’histoire des « philosophies nationales » est même largement liée à celle des guerres (les guerres napoléoniennes, la guerre de 1870, les deux guerres mondiales) qui rattrapent la philosophie et engagent les philosophes dans des procès en justification (dans une logique complexe de soutien et de solidarité, voire de participation à « l’effort de guerre ») qui suspendent sa vocation cosmopolite. C’est alors que l’hospitalité et la traduction cessent, que les traditions philosophiques se voient reconstruites, qu’elles sont indexées à la civilisation ou à la barbarie.
Dans cette histoire, riche de malentendus, de mécompréhensions, mais aussi d’avancées théoriques, d’analyses critiques des présupposés, on a retenu, dans le présent volume, un cas particulier – celui des relations philosophiques entre la France et l’Allemagne. Il nous a semblé d’autant plus nécessaire d’y consacrer ce recueil que les guerres y ont joué un rôle prépondérant, mais aussi qu’aujourd’hui encore, il arrive que telle ou telle appropriation (comme, par exemple, celle de la langue française) soit invoquée, tel caractère national exhibé pour marquer (reconstruire) une différence, pour justifier ou nourrir une mésentente.
 
NOTES
 
[1]C’est grâce au travail entrepris par J. Derrida, depuis une quinzaine d’années, que nous avons appris à ne plus tenir ces constructions pour de simples égarements ou des questions accessoires et anecdotiques. Voir notamment, pour la déconstruction du nationalisme linguistique, Le monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.
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