2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Marc Crépon
CNRS, Archives Husserl
Si la philosophie revendique en droit une vocation cosmopolite et universelle,
si elle a, par essence, la prétention de tenir un discours vrai pour tous, sans
enfermer celui qui la formule, la commente, la diffuse ou la reçoit dans des
appartenances particulières, ce principe (qui est d’abord un principe d’hospitalité) fut souvent mis à mal. Loin de s’abstenir de toute identification (à un
« peuple », à une langue, à un « destin national »), la philosophie s’est souvent
aventurée dans l’invocation de ce qui l’approprie à tel ou tel de ces pôles
d’identification. C’est ainsi qu’elle a pu faire de la particularité de la langue
dans laquelle elle s’écrit (son antiquité, sa « pureté », sa filiation ou encore sa
proximité au grec) la raison d’un rapport particulier à la vérité. C’est aussi en
vue d’une telle appropriation qu’elle s’est risquée, parfois, à faire de l’inscription
de tel ou tel peuple dans l’histoire (la réalisation de son moment historique) un
de ses objectifs privilégiés.
À cette contradiction, construite par la philosophie elle-même
[1], plusieurs
raisons peuvent être trouvées. La première, essentielle, est le caractère problématique de la troisième question kantienne (« Que m’est-il permis d’espérer ? »). Si la philosophie ne renonce pas à dire l’avenir (à l’annoncer, à le
promettre, à le pronostiquer), à qui s’adresseront cette annonce, cette promesse,
ce pronostic ? Qui en sera le sujet, quel en sera l’objet et qui le destinataire ?
La tentation d’y répondre en invoquant une identité collective (un « nous »
particulier) est d’autant plus forte que cet avenir (sur le fond d’un diagnostic
catastrophique de malheur ou de détresse) se laisse décliner en termes de renaissance, de rédemption, de salut, voire de révolution. C’est alors tel ou tel peuple
qui se voit investi d’une mission universelle et trouve dans la philosophie (écrite
dans
sa langue maternelle) le sens de cette promesse. Une seconde raison est
la difficulté de la philosophie à franchir les frontières (frontières politiques,
frontières de langue, ancrage dans des systèmes institutionnels et scolaires). Le
repli de la philosophie sur une identité particulière (une tradition, une langue,
etc.) est alors moins une conséquence que l’alibi d’un défaut de traduction (et
d’hospitalité). Pour le dire autrement, les frontières ne se passent pas sans un
parti pris d’ouverture, d’échanges, de traduction – sans le choix d’une confrontation qui fait apparaître d’elle-même le caractère aléatoire des appartenances
et l’impossibilité des appropriations. La troisième raison est que la philosophie
n’échappe pas aux conflits. L’histoire des « philosophies nationales » est même
largement liée à celle des guerres (les guerres napoléoniennes, la guerre de
1870, les deux guerres mondiales) qui rattrapent la philosophie et engagent les
philosophes dans des procès en justification (dans une logique complexe de
soutien et de solidarité, voire de participation à « l’effort de guerre ») qui suspendent sa vocation cosmopolite. C’est alors que l’hospitalité et la traduction
cessent, que les traditions philosophiques se voient reconstruites, qu’elles sont
indexées à la civilisation ou à la barbarie.
Dans cette histoire, riche de malentendus, de mécompréhensions, mais aussi
d’avancées théoriques, d’analyses critiques des présupposés, on a retenu, dans
le présent volume, un cas particulier – celui des relations philosophiques entre
la France et l’Allemagne. Il nous a semblé d’autant plus nécessaire d’y consacrer
ce recueil que les guerres y ont joué un rôle prépondérant, mais aussi
qu’aujourd’hui encore, il arrive que telle ou telle appropriation (comme, par
exemple, celle de la langue française) soit invoquée, tel caractère national exhibé
pour marquer (reconstruire) une différence, pour justifier ou nourrir une mésentente.
[1]
C’est grâce au travail entrepris par J. Derrida, depuis une quinzaine d’années, que nous avons
appris à ne plus tenir ces constructions pour de simples égarements ou des questions accessoires
et anecdotiques. Voir notamment, pour la déconstruction du nationalisme linguistique,
Le monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.