2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Heidegger et la romanité philosophique
Franco Volpi
Face à la conviction heideggérienne que la philosophie serait une affaire
originairement et foncièrement grecque, une question inévitable se pose : qu’en est-il de
la « romanité philosophique » ? L’auteur analyse dans une perspective critique l’unilatérale recontruction heideggérienne du rapport entre la romanitas et le monde grec,
notamment l’idée que la romanité exprimerait une forme d’existence dérivée et décadente, qui ne serait plus à la hauteur de l’expérience grecque de l’être, occultée par la
traduction latine des termes grecs fondamentaux. Il se propose donc de montrer que les
Romains ont introduit d’autres concepts, inconnus des Grecs et devenus fondamentaux
pour la culture européenne, tels que religio ou pietas, dont il présente un premier petit
catalogue.
Di fronte alla convinzione heideggeriana secondo cui la filosofia
sarebbe una faccenda originariamente e fondamentalmente greca, si pone questione
inevitabile : che ne è della « romanità filosofica » ? L’articolo esamina in prospettiva
critica l’unilaterale ricostruzione heideggeriana del rapporto tra la romanitas e il mondo
greco, specialmente l’idea che la romanità esprimerebbe una forma di esistenza derivata
e decadente non più all’altezza dell’esperienza greca dell’essere, che essa occulterebbe
attraverso la traduzione latina delle parole greche fondamentali. Si propone pertanto di
mostrare che i Romani hanno introdotto altri concetti, sconosciuti ai Greci e diventati
fondamentali per la cultura europea, come religio o pietas, di cui presenta un primo
piccolo catalogo
Heidegger considérait les Grecs comme l’alpha et l’oméga de la philosophie,
qui était donc pour lui une découverte foncièrement grecque, impossible à
décliner dans d’autres langues, sauf sans doute en allemand. Poussant à la limite
cette conviction, il se proposait justement de penser – selon son expression
paradoxale – « de façon plus grecque que les Grecs ».
Face à cette unilatéralité radicale, une question inévitable se pose quant au
sujet de notre propos : qu’en est-il de ce qu’on appelle dans notre titre « romanité
philosophique » ?
Par ce terme on n’indique pas uniquement une question de facto, à laquelle
on pourrait répondre en renvoyant à la réalité et à l’importance historique de la
tradition philosophique romaine et latine. Il s’agit plutôt d’une question de jure
ou bien de possibilitate, c’est-à-dire de savoir quelle légitimité et quelles possibilités il y a, dans l’horizon spécifique de la langue latine et des langues
romanes, pour une pensée qui se réclame philosophique et qui, en tant que telle,
s’approprie une invention originellement grecque, la déclinant selon une autre
langue et l’intégrant dans une autre civilisation.
Pour essayer de répondre, il faudrait aborder au préalable des questions fondamentales qu’on doit ici négliger, telles que : la philosophie est-elle une affaire
uniquement grecque et parle-t-elle obligatoirement en grec ? Quel rapport noue
la pensée et le langage ? Quelle relation y a-t-il entre la particularité des langues
et l’universalité de la raison ? Est-il possible qu’il y ait une pensée philosophique
sans qualifications linguistiques et donc sans déclinaisons nationales ?
Laissant ici de côté ces questions générales, je prendrai en considération,
comme cas paradigmatique, la première transformation linguistique à laquelle
la philosophie grecque fut soumise : la traduction du patrimoine terminologique
grec dans le vocabulaire latin. Or, quels furent les effets de cette traduction sur
les contenus philosophiques transmis ? Quel rôle philosophique joua le latin ?
A-t-il été quelque chose de secondaire et de dérivé ou bien a-t-il également
dégagé des ouvertures philosophiques nouvelles et originales ? En somme, la
philosophie peut-elle parler en latin ? Et, si c’est le cas, y a-t-il une spécificité
de la philosophie latine ?
Heidegger accepte pleinement la conviction courante, répandue même dans
les manuels et les abrégés d’histoire de la philosophie, selon laquelle le grec
représente en philosophie l’originalité, le latin la secondarité. Suivant en particulier la tradition allemande qui avait encouragé la dépréciation de la pensée
latine, il revendique la possibilité d’un accès direct aux Grecs, qui veut faire
l’économie de la médiation latino-romaine.
Cette dépréciation, qui s’affirme surtout en Allemagne, ne peut que surprendre
si on pense que le latin avait été durant des siècles la langue scientifique
universelle pour tous les gens cultivés
[1]. Et que l’allemand, au moins jusqu’à
Christian Thomasius, n’était pas considéré par contre comme langue scientifique. Certes, déjà Leibniz avait songé à la possibilité de l’employer comme
langue philosophique nationale écrivant ses
Unvorgreifliche Gedancken betreffend die Ausübung und Verbesserung der Teutschen Sprache (
Considérations
inattendues sur l’usage et l’amélioration de la langue allemande, 1697) et aussi
bien sa
Ermahnung an die Teutschen, ihren Verstand und Sprache besser zu
üben, samt beygefügten Vorschlag einer Teutsch gesinten Gesellschaft (
Exhortation aux Allemands d’avoir à perfectionner leur entendement et leur langue,
accompagnée de la proposition d’une société en faveur de l’identité allemande,
1679)
[2]. Pourtant, il préférait écrire en latin et en français. Le premier à introduire
l’allemand comme langue officielle dans l’enseignement universitaire fut Christian Thomasius, notamment dans le cours qu’il donna en 1687 à Leipzig. Mais
ce fut Christian Wolff qui effectua le travail de traduction nécessaire pour doter
le nouvel idiome d’une terminologie philosophique adéquate : Wolff aussi préférait s’exprimer sur le plan scientifique en latin, mais pour donner une diffusion
plus large à ses traités philosophiques principaux il en rédigea des abrégés en
allemand
[3].
Ce fut dans le passage de Kant à Hegel, à travers le romantisme et l’idéalisme,
en particulier grâce à la revanche de l’esprit prussien contre Napoléon, qu’on
a appelé la « révolte de l’esprit » contre la politique
[4], que mûrit la conviction
que la philosophie parlerait foncièrement allemand, de même qu’autrefois, dans
l’Antiquité, elle avait parlé grec. Ce furent également les idéalistes, notamment
Fichte, Schelling, Schleiermacher et Hegel, avec la naissance de la tradition
linguistique nationale et la conscience de la mission du peuple allemand, qui
revendiquèrent l’exigence de trouver un accès direct et originel à la pensée
grecque, passant outre la médiation de la latinité. Sur le fondement d’une
véritable « grécomanie » (Goethe), naquit et se développa l’idée romantique
d’un rapport direct du peuple allemand à la Grèce, imaginée nostalgiquement
comme modèle à promouvoir, accompagnée d’une dépréciation de la romanité
et de la latinité philosophique qui allait de pair avec ce modèle.
Heidegger a repris et radicalisé cette idée, en faisant d’elle un leitmotiv de
sa pensée. Dans son Å“uvre il déploie tout un scénario spéculatif – comparable
par analogie à celui décrit par Hegel ou par Nietzsche – qui vise à saisir
l’ouverture épocale produite par la pensée grecque des origines à travers ses
mots fondamentaux tels que aletheia, physis, mythos, logos, epos, polis, dike,
praxis, theoria, theïon, etc. Il essaie également de montrer quelles transformations et quelles pertes se produisirent lorsque le vocabulaire grec originel fut
« romanisé » dans la terminologie latine, et lorsque aux mots fondamentaux de
la pensée grecque se substituèrent les concepts romains de veritas, natura, ratio,
imperium, justitia, etc. Heidegger tire des mots de la philosophie des indications
épocales, il soumet chacun de ces concepts, notamment celui de a-letheia et sa
traduction latine par veritas, à une interrogation historico-conceptuelle qui nous
transmet, avec la conscience du caractère conditionné de notre vocabulaire
philosophique, le sens de la perte que la romanité philosophique, et donc le
développement ultérieur de la pensée occidentale, impose par rapport au premier
commencement grec.
Personne n’a réclamé de manière plus obstinée qu’on reconnaisse ce fait et
qu’on trouve un accès authentique au monde grec et à son sens de l’être, le
délivrant de toute sédimentation postérieure. Or, nous connaissons la fécondité
de cette recherche de Heidegger, mais ce qui nous intéresse ici, c’est le fait
qu’à partir des années trente elle donne également lieu à une critique sévère de
la romanité qui serait coupable d’entraver les intuitions philosophiques grecques
originaires.
Il s’agit d’une thèse, comme on l’a indiqué, que Heidegger emprunte à la
tradition allemande. Hegel, pour ne mentionner que le précédent le plus célèbre,
dit dans ses
Leçons sur l’histoire de la philosophie qu’avec les Romains « la
prose de la vie prend la place de la poésie harmonique et de la liberté équilibrée
des Grecs », et il passe par-dessus le chapitre sur Rome. Heidegger reprend ce
thème dans le cadre de sa critique de la métaphysique, déployée du point de
vue de l’histoire de l’être. Il analyse les déformations des concepts philosophiques grecs fondamentaux lors de leur traduction en latin, insistant sur la secondarité et les caractères, sinon négatifs, du moins décadents de la culture romaine,
tel ce qu’il appelle l’« impérialité » et la « curialité ». L’essai
Platons Lehre
von der Wahrheit (1942) et le
Brief über den « Humanismus » (1947) sont les
deux textes publics où il présente cette attitude critique. Mais pour se rendre
compte du contexte historique et idéologique dans lequel s’enracine sa critique
de la romanité, il faut remonter aux cours dans lesquels il l’élabore et la déploie,
notamment à celui sur
Parmenides donné en pleine guerre durant le semestre
d’hiver 1942-1943
[5]. Le penseur éléate n’est ici que le prétexte qui permet à
Heidegger d’aborder aussitôt des questions philosophiques plus générales,
obéissant à l’exigence d’établir un rapport direct entre la pensée allemande et
la philosophie grecque, en elle-même légitime et souhaitable, mais, à l’époque,
dangereusement parallèle au leitmotiv du pangermanisme ambiant, revendiquant
le primat du peuple allemand, qui faisait un emploi idéologique de l’Antiquité
[6].
Il serait pourtant fatal de confrondre l’argumentation philosophique heideggérienne avec la propagande pangermanique. En dépit de toute proximité,
l’insistance heideggérienne sur le caractère « spirituel », donc philosophique,
de sa position veut signifier une prise de distance par rapport à l’exaltation
pangermanique (donc l’emploi du mot « esprit » ne signifie pas uniquement une
chute de la vigilance critique heideggérienne, mais doit être interprété dans le
sens opposé). Que les raisons de Heidegger relèvent de l’ordre proprement
philosophique est indirectement attesté, entre autres indications, par le fait que,
dans ce cours même, Nietzsche est critiqué parce qu’il interpréterait « l’essence
de la grécité et de la
polis dans une optique romaine »
[7]. Voilà qui ne manque
pas d’étonner car
La Naissance de la tragédie ne veut-elle pas justement réexhumer le sens grec originaire de l’existence dont la tragédie classique est
l’expression, contre l’exsangue image postérieure qui nous fut transmise par
l’hellénisme, par les Romains et par les Pères de l’Église ?
À l’appui de cette surprenante interprétation, Heidegger nous rappelle que
Nietzsche possédait les notes des cours sur la Grèce donnés par Jacob Burckhardt et qu’il les « conservait comme son trésor le plus précieux »
[8]. Du grand
historien, son ami, Nietzsche aurait emprunté des concepts fondamentaux
comme « esprit » et « civilisation ». À ceux-ci – déclare Heidegger – « Burckhardt donna une empreinte particulière qui subit l’influence de la “Renaissance
italienne” que lui-même avait découverte, et, de cette façon, dans sa pensée
historique, se glissent des concepts essentiellement romains, romans et modernes. Il pense l’histoire entière sur la base de trois puissances : l’État, la religion,
la civilisation »
[9].
Quoi qu’il en soit, Heidegger critique la romanité philosophique, car il voit
en elle un affaiblissement de l’expérience grecque originaire de l’être et il
considère, par conséquent, les valeurs de l’humanisme classique dérivant de la
romanité comme une réponse insuffisante à la crise du monde moderne. En
Allemagne, l’illusion de pouvoir s’opposer à cette crise par le renouveau de la
tradition humaniste était cultivée à l’époque par le « néo-humanisme », la vision
de l’Antiquité classique étudiée comme modèle d’humanité qui avait son organe
influent dans la revue
Die Antike, la
Zeitschrift für Kunst und Kultur des klassischen Altertums dirigée par Werner Jaeger. Dès les années 1920, Heidegger
doutait de la possibilité de réactiver les « valeurs de l’homme » par les
studia
humanitatis. Comme Löwith s’en souvient, « il avait en horreur toutes les philosophies de la culture et, plus encore, les congrès de philosophie ; la quantité
des revues parues après la guerre suscitaient en lui une rage furibonde, et même
la revue
Die Antike de Jaeger lui paraissait n’avoir aucun sens ni aucun but.
[...] D’autres savants auraient bientôt publié, outre la revue
Logos, une autre
revue,
Ethos, et une autre encore,
Kairos. Que sera le feuilleton de la prochaine
semaine ? “Je crois que l’intérieur d’un asile – c’est la critique de Heidegger –
aurait un aspect plus ordonné et plus rationnel que notre époque”. Et il ajoutait :
“Il faut se réjouir d’être extérieur aux modes passagères, car quand les choses
vieillissent avec autant de rapidité, c’est le signe qu’elles n’ont aucun fondement
solide” »
[10].
Après la prise de pouvoir par le national-socialisme, la question de l’humanisme romain avait cessé d’être une question uniquement philosophique, neutre :
elle avait acquis une importance politique. Le programme idéologique pangermanique relança et radicalisa la question du primat du peuple allemand, face
auquel la romanité et la latinité apparaissaient comme « dérivées » et « secondaires ». Pourtant, Heidegger interprétait la mission du peuple allemand dans
un sens éminemment philosophique, comme le montre son interprétation de
Hölderlin et des présocratiques déployée à cette époque, et il prenait donc ses
distances par rapport à l’idéologie nationale-socialiste, au néo-humanisme classique, et à l’humanisme chrétien de Theodor Haecker (dont il avait critiqué dans
l’Introduction à la métaphysique et dans les cours sur Nietzsche, le livre Was
ist der Mensch ?).
À ce propos, il vaut la peine de rappeler le témoignage d’Ernesto Grassi
[11].
En 1938, il fut chargé de fonder à Berlin, sous le patronage de la
Reale Accademia d’Italia, l’institut
Studia humanitatis afin d’encourager l’étude de l’humanisme et de la Renaissance italienne dans leur relation avec l’Antiquité classique.
Un projet qui naissait d’un souci fondamental, celui de défendre et de mettre
en valeur la composante romano-latine et italienne de la culture classique contre
les prétentions d’hégémonie des Allemands. C’était une question importante,
dont il serait intéressant d’analyser la genèse et l’histoire, car, dès les années
1920, l’interprétation du rapport à la romanité dans la culture fasciste italienne
n’était pas univoque : notamment le « mouvement traditionaliste romain » représenté par des penseurs influents comme Arturo Reghini (
Imperialismo pagano,
rialismo pagano, 1928) et Guido De Giorgio (
La tradizione romana, 1940-1945)
– en contact avec René Guénon, mais également avec Eduard Dodsworth et
Franz Altheim – se réclamait de la tradition romaine, de ses symboles, de ses
mythes et de sa force spirituelle soit contre l’idéologie néopaïenne nationalesocialiste, naturaliste et négatrice de la transcendance de l’esprit (A. Rosenberg),
soit contre le catholicisme, entrant ainsi en conflit avec la ligne officielle imposée par Mussolini qui aboutit au compromis passé avec l’Église et sanctionné
par les accords de Latran en 1929
[12].
En 1939, Grassi se rendit à Berlin pour y prendre la direction de l’Institut
italien pour les études humanistes, et pour enseigner, à l’université, la philosophie de l’humanisme et de la Renaissance. Après de longs préparatifs, le
6 décembre 1942, l’Institut fut inauguré. Grassi trouva aussi un éditeur disposé
à publier les recherches de l’Institut. C’était H. Küpper, un intellectuel proche
du Cercle de Stefan George, qui avait acheté la maison d’édition du Cercle
(Georg Bondi, à Berlin). Chez Küpper, Grassi dirigea avec Walter F. Otto et
Karl Reinhardt l’annuaire Geistige Überlieferung; dans son deuxième numéro,
déjouant les nombreuses difficultés créées par l’autorité nationale-socialiste
chargée de la censure, Grassi publia l’essai de Heidegger Platons Lehre von der
Wahrheit, qui, cependant, contre les attendus et les intentions de l’Institut,
déployait une radicale critique de l’humanisme romain et latin. Quand, après le
déménagement en Suisse, Grassi fonda avec Wilhelm Szilási – le philosophe
hongrois qui, pendant la période où Heidegger fut interdit d’enseignement, prit
sa place à l’université de Fribourg – la collection « Überlieferung und Auftrag »
chez Francke, à Berne, il y republia, en 1947, l’essai de Heidegger sur Platon
avec la Lettre sur l’« humanisme », où la critique heidggerienne de la romanité
comme attitude non originaire est renforcée et radicalisée.
Laissant ici de côté les nombreuses questions liées à la critique heideggérienne
de la romanité, par exemple celle de savoir si, et pourquoi, l’originaire est
préférable au secondaire, je me borne à mettre en question l’idée que le vocabulaire philosophique romain et latin serait un appauvrissement du grec, et en
général l’idée que le latin serait – selon l’expression du poète Robert Browning
– uniquement une « langue pour le marbre » (marble’s language).
Pour ce faire, il faut mettre en question la recontruction heideggérienne
partiale du rapport entre la romanitas et le monde grec, notamment l’idée que
la romanité serait la cause d’une décadence pour autant qu’elle exprimerait une
forme d’existence historique qui ne serait plus à la hauteur de l’expérience
grecque de l’étant dans son être, qu’elle occulterait et déformerait, à travers la
traduction latine, des termes philosophiques fondamentaux. Selon Heidegger,
donc, la traduction latine des philosophèmes grecs n’est pas une simple transposition littérale, neutre et préservant les significations originaires, mais plutôt
un transfert qui, ne s’appuyant plus sur l’expérience même des Grecs, transforme
profondément les significations qu’il importe d’une langue à l’autre, provoquant
ainsi un déracinement.
« [Die abendländische Auslegung des Seins des Seienden] beginnt – écrit
Heidegger – mit der Übernahme der griechischen Wörter in das römischlateinische Denken.
Hypokeïmenon wird zu
subjectum;
hypostasis wird zu
substantia,
symbebekos wird zu
accidens. Diese Übersetzung der griechischen Namen
in die lateinische Sprache ist keineswegs der folgenlose Vorgang, für den er
noch heutigentags gehalten wird. Vielmehr verbirgt sich hinter der anscheinend
wörtlichen und somit bewahrenden Übersetzung ein
Übersetzen griechischer
Erfahrung in eine andere Denkungsart.
Das römische Denken übernimmt die
griechischen Wörter ohne die entsprechende gleichursprüngliche Erfahrung
dessen, was sie sagen, ohne das griechische Wort. Die Bodenlosigkeit des
abendländischen Denkens beginnt mit diesem Übersetzen »
[13].
Quelles sont, concrètement, ces transpositions fatales effectuées par les
Romains ? Voici les principales :
aletheia se transforme en
veritas,
physis en
natura,
hypokeimenon en
subjectum,
ousia et
hypostasis en
substantia,
symbebekos en
accidens,
energeia en
actus,
dynamis en
potentia,
aïtia en
causa,
theoria en
contemplatio. Pour chacune d’elles, Heidegger essaie de montrer
comment, en dépit de la traduction parfois littérale, « elle fait disparaître d’un
coup l’essentiel de ce que les mots grecs disent »
[14].
Face à ce jugement péremptoire, il faut d’abord mettre en évidence que
Heidegger lui-même, en contradiction apparente avec sa dépréciation philosophique des Romains, exploite parfois l’appui que lui offrent certains concepts
latins. Par exemple, quand dans un passage clef de Sein und Zeit (§ 42), où il
s’agit d’éclaircir la constitution ontologique unitaire du Dasein en termes de
« souci » (Sorge), il emprunte à Hyginus le concept romain de cura – au lieu
de se servir de termes grecs comme phrontis ou epimeleïa – relatant sa fable :
« Un jour que le Souci traversait un fleuve, il aperçut un limon argileux :
songeur, il en prit un morceau et se mit à le façonner. Tandis qu’il réfléchissait
à ce qu’il avait créé, Jupiter survint. Le Souci lui demanda de prêter un esprit
au morceau d’argile façonné; il y consentit volontiers. Mais, lorsque le Souci
voulut imposer à la créature son propre nom, Jupiter le lui interdit, exigeant
que ce fût son nom à lui qui lui soit donné. Tandis qu’ils disputaient de ce nom,
la Terre (Tellus) surgit à son tour, désirant que l’image reçût son propre nom,
puisqu’elle lui avait prêté une parcelle de son corps. Les querelleurs prirent
Saturne pour arbitre, qui leur signifia cette décision apparemment équitable :
“Toi, Jupiter, qui lui as donné l’esprit, tu devras, à sa mort, recevoir son esprit;
toi, Terre, qui lui as offert le corps, tu auras son corps. Mais, comme c’est le
Souci qui a le premier formé cet être, alors, tant qu’il vit, que le Souci le
possède. Or, puisqu’il y a litige sur son nom, qu’il se nomme homo, car il est
fait d’humus (de terre)” ».
Dans le même paragraphe, Heidegger exploite également, en des termes
positifs, un autre témoignage latin, à savoir la dernière lettre de Sénèque, où il
parle du souci comme caractère propre à l’homme : « Parmi les quatre natures
existantes (arbre, animal, homme, Dieu), les deux dernières, qui seules sont
douées de raison, se distinguent par ceci que le dieu est immortel, l’homme
mortel. Or chez eux, ce qui achève le bien de l’un, à savoir du dieu, c’est sa
nature, ce qui achève le bien de l’autre, à savoir de l’homme, c’est le souci
(unius bonum natura perficit, dei scilicet, alterius cura, hominis) ».
Certes, à cette époque Heidegger n’avait pas encore conçu sa critique de la
romanitas, et donc le recours positif à la
cura latine n’est pas contradictoire.
Mais même par la suite, quand Heidegger prétend vraiment penser en termes
plus grecs que les Grecs eux-mêmes, et refuse la romanité philosophique, on
trouve d’autres recours significatifs à la valeur positive de termes latins. Par
exemple, dans
Der Spruch des Anaximander, quand il renvoie au sens positif
du verbe latin déponent
frui, distingué de
uti, pour clarifier le sens de
brauchen
et de
Brauch, dont il se sert pour traduire la locution
kata to chreon du célèbre
fragment d’Anaximandre, et pour définir l’essentielle co-appartenance de l’être
et de l’homme
[15].
Dans le séminaire sur la conférence
Zeit und Sein, on trouve l’éloge d’une
langue romane comme le français, car l’expression française
il y a aide à éviter
la difficulté d’exprimer la donation de l’être lui-même sans tomber dans la
petitio principii consistant à dire que l’être lui-même « est ».
Il y a exprimerait
mieux que l’allemand
Es gibt la donation de ce qui se rend disponible sans se
soumettre à nous.
Il y a l’être est mieux que :
Es gibt Sein, qui a une signification
plus restreinte. Heidegger cite là, à titre d’exemple, l’usage de l’
il y a dans les
vers célèbres de Rimbaud : «
Au bois il y a un oiseau... »
[16].
En dépit de toutes ces concessions, Heidegger maintient son refus de la
romanité philosophique, dont l’expression la plus nette est la
Lettre sur
l’« humanisme », où la critique de la romanité est en même temps une critique
de l’humanisme, conçu comme la pensée qui détermine l’homme dans son
humanitas à partir de son opposition à l’
animalitas. Celui des Romains est, en
effet, le premier humanisme, qui a surgi comme transposition de la
philanthropia
hellénistique et dont tous les humanismes successifs et les néo-humanismes
dépendent. Heidegger résume la genèse et l’essence de l’humanisme en ces
termes : « Ausdrücklich unter ihrem Namen wird die
humanitas zum erstenmal
bedacht und erstrebt in der Zeit der römischen Republik. Der
homo humanus
setzt sich dem
homo barbarus entgegen. Der
homo humanus ist hier der Römer,
der die römische
virtus erhöht und sie veredelt durch die “Einverleibung” der
von der Griechen übernommenen
païdeïa. Die Griechen sind die Griechen des
Spätgriechentums, deren Bildung in den Philosophenschulen gelehrt wurde. Sie
betrifft die
eruditio et
institutio in bonas artes. Die so verstandene
païdeïa wird
durch
humanitas übersetzt. Die eigentliche
romanitas des
homo romanus besteht
in solcher
humanitas. In Rom begegnen wir dem esten Humanismus. Er bleibt
daher im Wesen eine spezifisch römische Erscheinung, die aus der Begegnung
des Römertums mit der Bildung des späten Griechentums entspringt. Die sogenannte Renaissance des 14. und 15. Jahrhunderts in Italien ist eine
renascentia
romanitatis. [...] Auch der
homo romanus der Renaissance steht in einem Gegensatz zum
homo barbarus. Aber das In-humane ist jetzt die vermeintliche Barbarei der gotischen Scholastik des Mittelalters. Zum historisch verstandenen
Humanismus gehört deshalb stets ein
studium humanitatis, das in einer bestimmten Weise auf das Altertums zurückgreift, und so jeweils auch zu einer
Wiederbelebung des Griechentums wird. Das zeigt sich um Neuhumanismus
des 18. Jahrhunderts bei uns, der durch Winckelmann, Goethe und Schiller
getragen ist. Hölderlin dagegen gehört nicht in den “Humanismus”, und zwar
deshalb, weil er das Geschick des Wesens des Menschen anfänglicher denkt,
als dieser “Humanismus” es vermag »
[17].
Ce passage offre un aperçu simple et pénétrant sur le phénomène de la
romanitas dans sa relation à la humanitas, mais il cèle en même temps par ses
simplifications certains traits de la romanité qui ont été déterminants dans la
formation de la conscience européenne. J’en indiquerai quelques-uns à titre
d’exemple pour les soustraire à la forclusion philosophique heideggérienne. Je
les tire surtout du domaine politique et juridique, où les Romains ont été
d’authentiques fondateurs. Voici donc un petit catalogue, tout à fait provisoire
mais assez éloquent, de concepts typiquement romains qui sont devenus des
piliers portants de la culture européenne :
-
res publica, la « chose publique », terme qui est devenu par la suite la
définition de la forme de communauté politique et de gouvernement démocratique par excellence;
-
auctoritas, distinguée de potentia, terme qui exprime la qualité du pouvoir
dérivant du prestige et de l’influence, sur quoi se base l’ordre politique stable;
on retraduira en grec ce terme par axioma (qui correspond aussi à dignitas);
-
majestas, autre détermination de la qualité du pouvoir politique (Maïa était
la plus belle des Pléiades, mère, grâce à l’union avec Jupiter, de Mercure) ;
-
dux et princeps (correspondant au grec archon, hegemonikon), pour exprimer la fonction de direction et de guide politique;
-
patria, terme qui est devenu fondamental dans la compréhension moderne
du politique, notamment dans le romantisme politique qui réhabilite l’idée de
nation;
-
gloria, qui remplace le terme grec ambigu doxa;
-
fides, non seulement au sens général de « foi » (en grec : pistis), mais
également dans le sens juridique de « lien », « engagement solennel », et donc
de « crédibilité »;
-
persona, concept tiré du contexte théâtral, où il signifie simplement le rôle
à jouer, le masque à endosser (prosopon), mais qui, dans sa signification juridique,
se substituera au grec atomon, « individu », et qui deviendra la détermination
chrétienne fondamentale de l’individu humain, conçu comme image de Dieu;
-
urbanitas, dérivée de urbum, « charrue », ou bien de urbs, « cité », le
territoire délimité par le sillon tracé à la charrue;
-
labor, « travail », concept qui n’a aucun véritable équivalent en grec, et
qui est devenu fondamental dans le monde moderne. Le Grec, qui envisage
comme idéal de vie la scholé, parle de ponos, de « fatigue », tandis que le
Romain considère labor et industria, la disponibilité à l’activité, comme une
vertu fondamentale
[18].
Chacune de ces catégories mériterait un approfondissement spécifique. Toutefois, la fonction fondatrice des Romains n’est pas limitée au domaine juridique
et politique. D’autres concepts fondamentaux de la culture européenne sont tirés
du vocabulaire romain. Je me borne à un seul exemple, le plus éloquent : celui
de religio.
Nous avons là un concept fondamental désignant un phénomène présent dans
toute civilisation. Curieusement, selon les analyses de Benveniste
[19], les Grecs
ne connaissaient que
threskeia (attestée chez Hérodote) et
theologia. Mais tout
autre est le terme de
religio, un concept indiscutablement et typiquement romain.
Du point de vue philosophique, il est intéressant de souligner que ce mot latin
dérive de la racine indo-européenne
leg-, la même qui forme le grec
logos. Du
moins si on accepte l’étymologie de
religio attestée chez Cicéron (
De natura
deorum, II, 28,72), et confirmée par Aulu-Gelle (
Noctes Atticae, 4,9), qui
dérive
religio de
religere, en ce sens que la religion, en tant qu’ensemble de
croyances et de pratiques, réunit et recueille (
religit) tout ce qui concerne le
culte des dieux
[20].
Religio est l’ensemble du culte qui tient et maintient unie la
communauté. Le
re-legere de la religion n’est pas simplement un
legere, un
recueillir ou réunir, un élire et ordonner, mais la
vis legendi que Cicéron attribue
aux
religiosi est une capacité tout à fait spéciale, exprimée par le prefix
re-, et
n’indique en ce cas ni une simple répétition ni une intensification de l’action
exprimée par
legere : le
re-legere implique ici une attention et une réflexion
plus profondes sur ce qui a déjà été objet de souci, une sensibilité particulière
pour la nature de l’objet du culte.
Quoi qu’il en soit, le mot romain religio articule et infléchit la racine indoeuropéenne leg- dans une signification tout à fait particulière, qui dévoile et
exprime une expérience devenue fondamentale pour la culture occidentale.
Curieusement Heidegger – qui néanmoins a consacré de nombreuses et audacieuses considérations à l’étymologie de legein et de logos, délivrant ce terme
de sa traditionnelle signification propositionnelle, et jetant le jour sur son originaire sens de « réunir », « recueillir », « élire », qu’il prétend reconnaître
même dans le célèbre fragment d’Héraclite qui invite à écouter le logos – a
négligé l’importance et les potentialités positives du concept romain de religio.
Ce n’est pas le seul cas : en général, dans le domaine du sacré, le latin des
Romains dévoile une richesse de concepts, de significations et de nuances, qui
ne dérivent pas du grec mais sont propres, et ont été déterminants pour la
formation de la culture européenne
[21]. Le latin distingue par exemple entre
sacer
et
sanctum ou encore entre
secretum et
mysterium, différence qui est passée
dans les langues romanes, tandis que l’allemand n’en connaît qu’un seul, à
savoir
heilig, pour
sacer et
sanctum, et
Geheimnis pour
secretum et
mysterium.
Un autre concept romain fondamental est celui de pietas. Nous ne disposons
pas en ce cas d’une étymologie assurée, ni ne pouvons l’interpréter à l’aide du
concept grec correspondant d’eusebeia. Car pietas est une vertu typiquement
romaine, sur laquelle se fonde – comme Polybe l’atteste – la force du pouvoir
politique des Romains. Nous pourrions définir la pietas – la distinguant de ce
que nous appelons « pitié », qui correspond plutôt au latin misericordia – comme
l’amour que l’on doit aux dieux (pietas erga deos), aux parents (pietas erga
parentem) et à la chose publique (pietas erga rem publicam). Elle indique donc
une attitude fondamentale, une disposition typique – une Grundstimmung, dirait
Heidegger – qui qualifie le comportement de l’homme envers les dieux, du fils
envers ses parents, du citoyen envers la chose publique, du sujet envers l’empereur, mais aussi bien vice versa le rapport de Dieu vers l’homme, du père vers
son fils, du gouvernant vers le gouverné. La pietas est donc active dans les deux
termes du rapport, elle indique la qualité d’un comportement qui correspond à
un lien réciproque, et précisément un lien interpositis rebus sacris, c’est-à-dire
où l’enjeu ce sont des choses sacrées, comme le sont les dieux, la famille, la
chose publique.
On se demande pourquoi Heidegger – qui dans les Beiträge zur Philosophie
s’efforce d’appliquer sa phénoménologie des Stimmungen au plan de l’histoire
de l’être, cernant des Grundstimmungen typiques pour les différentes époques
de l’histoire, comme le thaumazein pour les Grecs, le Schrecken pour l’âge de
la technique ou la Scheu face au nouveau commencement – a été aveugle à
cette extraordinaire Grundstimmung romaine.
En considération des exemples ici évoqués, et même si on accepte la thèse
selon laquelle la traduction de la terminologie philosophique grecque accomplie
par les Romains a été responsable d’une déformation et d’une transformation
des concepts philosophiques grecs originaires, il y a bien des raisons qui justifient qu’on mette en question la conclusion dépréciative de Heidegger, donc qui
permettent de contester que cela impliquerait un afflaiblissement et un appauvrissement. Au contraire, la romanité philosophique demeure – en dépit des
géniales simplifications heideggériennes – un continent à découvrir dont il serait
fatal d’ignorer les richesses.
[1]
C’était une langue absolue, comme soutient Ernst Robert CURTIUS (
Europäische Literatur und
lateinisches Mittelalter, Berne, Francke, 1948), mais cette thèse, fondée sur Isidore de Séville,
Etymologiae, II, 16.2, est mise en question par R. BRAGUE,
Europe, la voie romaine, Paris, Critérion,
1982, p. 37,43.
[2]
Les deux essais sont recueillis dans ses
Collectanea etymologica, Hanovre, 1717 (reprint
Hildesheim, 1970), contenant également J. CLAUBERG,
Ars etymologica Teutonum e philosophiae
fontibus derivata, Duisburg, 1663. Une édition française de ces textes a été publiée par Marc
CRÉPON, G.W. LEIBNIZ,
L’harmonie des langues, Paris, Le Seuil, 2000.
[3]
Sur le développement de l’allemand comme langue philosophique, cf. E.A. BLACKALL,
The
Emergence of Germany as a Literary Language, 1700-1775, Cambridge, 1959, trad. allemande de
H.G. Schürmann avec une mise à jour (1955-1964) par D. Kimpel,
Die Entwicklung des Deutschen
zur Literatursprache, 1700-1775, Stuttgart, Metzler, 1966. Sur la terminologie philosophique de
WOLFF, cf. J. BAUMANN,
Wolffsche Begriffsbestimmungen. Ein Hilfsbüchlein beim Studium Kants,
Leipzig, Dürrsche Buchhandlung, 1910. Plus généralement, cf. R. EUCKEN,
Die Geschichte der
philosophischen Terminologie im Umriß dargestellt, Leipzig, 1879 (reprint Hildesheim, 1964), et
J.-F. MARQUET,
L’allemand, dans J.-F. MATTÉI (éd.),
Le discours philosophique, Paris, PUF, 1998,
p. 147-166.
[4]
Cf. l’aperçu historique francophobe et germanophile qu’en 1936 HEIDEGGER donne au début
de son cours sur
Schelling. Vom Wesen der menschlichen Freiheit (vol. 42 de la
Gesamtausgabe,
Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 1988).
[5]
Cf. E. ESCOUBAS,
La question romaine, la question impériale. Autour du tournant, dans
Heidegger. Questions ouvertes, Paris, Osiris, 1988, p. 173-188.
[6]
Cf. L. CANFORA,
Ideologia del classicismo, Turin, Einaudi, 1980.
[7]
M. HEIDEGGER,
Parmenides, Freiburger Vorlesung Wintersemester 1942-1943, Manfred
S. Frings (éd.),
Gesamtausgabe, vol. 54, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 1982, p. 134.
[9]
Ibid., p. 134-135.
[10]
K. LÖWITH,
Mein Leben in Deutschland vor und nach 1933, Stuttgart, Metzler, 1986, p. 28-29.
[11]
Cf. ses souvenirs autobiographiques dans l’introduction à son
Einführung in die humanistische Philosophie, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1986.
[12]
Voir R. Del PONTE,
Il movimento tradizionalista romano nel Novecento. Studio storico
preliminare, Sear, Reggio Emilia, 1987, et P. Di VONA,
Evola, Guénon, De Giorgio, Sear, Reggio
Emilia, 1993, p. 219-272, qui donnent une première esquisse de l’histoire du mouvement.
[13]
M. HEIDEGGER,
Der Ursprung des Kunstwerkes [1935-1936], dans
Holzwege,
Gesamtausgabe, vol. III, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 1977, p. 7-8.
[14]
« Diese Übersetzung, die aus dem Geist der römischen Sprache und d.h. des römischen
Denkens kommt, bringt das Wesenhafte dessen, was die griechischen Worte sagen, mit einem
Schlage zum Verschwinden. » (M. HEIDEGGER,
Vorträge und Aufsätze, Pfullingen, Neske, 1954,
p. 50, voir aussi p. 46 et p. 168). Cf. également
Erläuterungen zu Hölderlins Dichtung,
Gesamtausgabe, vol. 4, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 1991, p. 56;
Was heißt Denken ?, Tübingen,
Niemeyer, 1954, p. 66,127,134;
Der Satz vom Grund, Pfullingen, Neske, 1957, p. 166
sq., 171,
176
sq.;
Nietzsche, Pfullingen, Neske, 1961, vol. II, p. 410
sq. et
passim;
Wegmarken,
Gesamtausgabe, vol. 9, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 1976, p. 286.
[15]
Cf.
Der Spruch des Anaximander, dans
Holzwege, p. 366
sq. Dans le même texte, Heidegger
utilise également dans un sens positif le terme
dictare pour éclaircir le sens de
Dichten dans
l’affirmation que « la pensée de l’être est le mode originel du
Dichten », et donc que « la pensée
est le
dictare originel » (p. 328).
[16]
M. HEIDEGGER,
Zur Sache des Denkens, Tübingen, Niemeyer, 1972, p. 41-42.
[17]
M. HEIDEGGER,
Brief über den« Humanismus », in
Wegmarken, p. 320.
[18]
Pour un premier approfondissement et élargissement de ce catalogue, cf. H. OPPERMANN
(éd.),
Römische Wertbegriffe, 3
e éd., Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1983;
H. DREXLER,
Politische Grundbegriffe der Römer, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft,
1988. Demeurent fondamentales, en général, les études de R.B. ONIANS,
The Origins of European
Thought about the Body, the Mind, the Soul, the World, Time, and Fate, Cambridge, Cambridge
University Press, 1988 [1
re éd. 1951,2
e éd. 1954]. Voir aussi les recherches de G. SEMERANO,
Le
origini della cultura europea, 4 vol., Florence, Olschki, 1984-1994 (les deux derniers volumes
contiennent un dictionnaire étymologique du grec, du latin et des langues modernes).
[19]
Cf. les recherches de É. BENVENISTE,
Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris,
Éditions de Minuit, 1969; voir également G. DUMÉZIL,
La Religion romaine archaïque, Paris, Payot,
1974 (2
e éd.).
[20]
« Qui autem omnia quae ad cultum deorum pertinerent diligenter retractarent et tanquam
relegerent, sunt dicti religiosi ex relegendo, ut elegantes ex eligendo, ex diligendo diligentes, ex
intelligendo intelligentes. His enim in verbis omnibus inest vis legendi eadem quae in religioso ».
– Il y a une autre étymologie attestée chez LACTANCE (
Institutiones, 4,28,2) et chez SERVIUS (
Aen.
8,349) qui dérive
religio de
religare, « se lier avec des bandes devant les dieux ». Cf. également
LUCRÈCE,
De natura rerum, I, 931 (
religionum nodis animum exsolvere). De toute façon, à l’origine
le mot n’est pas restreint aux phénomènes du sacré et du divin ; on parle, par exemple, de la
religio
judicis pour indiquer le « scrupule du juge », donc le souci tout à fait particulier de celui qui doit
se prononcer sur des questions importantes, et qui, à cause de cela apparemment, hésite avant
d’exprimer son jugement.
[21]
Cf. H. FUGIER,
Recherches sur l’expression du sacré dans la langue latine, Paris, Les Belles
Lettres, 1963.