2001
Revue de Métaphysique et de Morale
La compréhension mutuelle des peuples (Musil, Heidegger et l’idée de « philosophie nationale »)
Marc Crépon
CNRS
À quelques années d’intervalle, Heidegger et Musil s’interrogent tous
deux sur ce qui fait obstacle à la compréhension mutuelle des peuples. Tandis que le
premier en découvre la raison dans l’insuffisante méditation de la mission historique
propre à chacun (obscurcie par les concepts de race et d’organisation), Musil dénonce
dans l’idéalisation de la nation et de l’État une véritable maladie de la pensée – celle-là
même qui empêche la mise au jour d’un « amorphisme humain » originel et universel.
Heidegger and Musil, several years apart, both ask themselves about
what puts obstacles on the way of the peoples mutual understanding. Whereas the former
thinks it is grounded on an inadequate meditation on the peculiar to each people historical mission (obscured by the both race and organization concepts), Musil denounce
in the nation and the state idealization a true thinking desease – the very one that
prevents an original and universal « human amorphism » from being brought to light.
I . UNE MALADIE DE LA PENSÉE
Si l’idée de philosophie nationale prend entre les deux guerres une résonance
particulière, c’est que rarement l’exaltation de la différence entre les peuples
sera devenue à ce point « la maladie de la pensée »
[1] la plus ordinaire. Robert
Musil, à qui l’on doit ce diagnostic, n’aura de cesse de le rappeler et de le
dénoncer dans les nombreux essais qui abordent cette question, à mesure que
se précise, d’années en années, le risque de voir ce fanatisme de la singularité
déboucher sur un déchaînement de violence sans précédent. Deux éléments
nourrissent une telle exaltation. Le premier est l’idéalisation de la nation,
d’autant plus forte qu’elle trouve dans le concept de race son support le plus
immédiat. En faisant de tout individu le produit de sa race, ce discours qui se
répand dans toute l’Europe impose à chaque individu de s’identifier à cette
différence. Ce qu’il est se réduit par essence à ce qu’il a en commun avec « ceux
de sa race », qui le différencie de tous les autres. Du même coup, aucun autre
mode de différenciation n’est requis. L’individu n’a pas à se faire, à se créer, à
se donner ses propres valeurs, puisque tout cela lui est accordé d’office par son
appartenance à une « communauté de race ».
« Rejeter toute la responsabilité du bien ou du mal non plus sur l’individu, mais sur
la race revient à se retrancher perpétuellement derrière autrui ; il s’ensuit non seulement un émoussement de la véracité et de la finesse intellectuelle, mais une dégénérescence des cellules germinales de la morale. Là où la vertu est nationalisée par
prédestination, les vignes du seigneur sont expropriées, et plus personne n’éprouve
le besoin d’y travailler. On fait croire à l’individu qu’il a en lui tout ce qu’il faut,
pour peu qu’il soit fidèle aux vertus de sa race » [2].
D’où la nécessité d’une déconstruction du concept de race, à laquelle Musil se
consacre, dès 1923, dans un ensemble d’ébauches réalisées en vue d’un essai,
L’Allemand comme symptôme, qui ne sera jamais achevé. Fait rare pour l’époque,
il pousse sa critique encore plus avant et montre que le concept de race n’a pas
plus de pertinence pour penser la différence entre les peuples occidentaux que
celle qui sépare tel peuple européen de tel peuple africain. Ainsi se trouve récusées
la biologie et l’hérédité pour penser la différence entre les groupes humains. Mais
la culture – ce que Musil appelle une différence sociale au sens large (pour la
découpler de tout support naturel) – ne s’en trouve pas pour autant validée. Car
si l’on se place sur ce terrain, il faut aussitôt mentionner l’existence d’autres
formes de solidarité et de communauté, transnationales, qui viennent contrer le
repli de l’identité sur cette forme de différence
[3], comme le sont la profession ou
les conditions sociales d’existence (la misère, la pauvreté, la richesse, telles
qu’elles se traduisent dans les esprits et dans les corps).
Le second élément qui nourrit l’exaltation de la différence est l’idéalisation
de l’État. Elle produit le même effet que celui de la nation ou de la race. À
l’individu, elle ne reconnaît aucune autre responsabilité que celle de son sacrifice
au profit de l’État. Elle ne conçoit donc pas les institutions comme une donnée
perfectible, qui exigerait de chacun un travail de critique et de démystification,
mais comme un tout qui exige soumission et discipline :
« De même que l’on n’a pas conçu l’hypothèse de la race sous forme progressive,
comme un but à atteindre, mais sous forme régressive, comme un fétiche mystique,
on a sublimé l’État en le soustrayant au désir irrespectueux de le considérer comme
aménageable, à l’instar d’un quelconque appartement, et le concept de nation n’a pas
été reconnu, institutivement, comme une matière à informer, mais proclamé constitutivement comme un donné dont l’expression seule serait imparfaite » [4].
« Un fétiche mystique », tel est finalement le maître mot de l’analyse récurrente
de Robert Musil. Ce que cette fétichisation de l’identité instaure, ce n’est, en
effet, rien d’autre qu’une forme très particulière de foi – la foi en quelque chose
de substantiel et de statique qui n’est susceptible d’aucune forme d’évolution
et de modification, sinon l’augmentation du nombre de fidèles qui lui sont
dévoués. Autrement dit, ce n’est jamais la forme de l’idéal que cette fétichisation
aménage, mais la réalité qu’elle entend modifier afin qu’elle lui corresponde
dans le double sens d’une plus grande pureté de la race et d’un plus grand
contrôle de l’État sur la vie des individus. Pour Musil, une telle analyse dessine
les grandes lignes de la tâche à accomplir. Il s’agit d’abord de dénoncer les
fétiches comme fétiches, de montrer qu’ils sont l’objet d’une foi de substitution,
vide de tout contenu spirituel – que l’idée de race donc ne résiste à aucune
analyse scientifique et que la nation, quand bien même elle s’identifierait à
l’État, est toujours une fiction
[5]. Il s’agit aussi de mettre en évidence toutes les
formes de communauté transnationales, tous les partages, les échanges et les
transferts qui désubstantialisent l’objet de la foi, qui le découplent de tout
support naturel (au sens de la race) ou culturel.
« Un mauvais usage de l’idéal » est ce qui s’oppose le plus à la compréhension
mutuelle des peuples. L’idéalisation de la nation, de la race ou de l’État, qui
fait de ces formes substantialisées de la communauté des réponses, a toujours
pour effet de figer les peuples dans des différences fictives et de les dresser les
uns contre les autres.
« Dès lors que les notions de race et de culture, de peuple et de nation (et même cette
inutile notion auxiliaire d’époque empruntée à l’histoire des civilisations), si elles
renvoient évidemment à une réalité, n’en désignent pas moins visiblement rien de
tangible ni même de simple, on ne peut en faire un usage raisonnable qu’en les traitant
comme des questions et non comme des réponses, non comme des substrats de
phénomènes mais comme des phénomènes complexes, non comme des facteurs socio-logiques, mais comme des résultats ; en d’autres termes comme des produits et non
comme des producteurs » [6].
Le drame que vit l’Europe (et au-delà), dans l’entre-deux-guerres, est que rien
n’est plus transnational, rien en réalité n’est plus commun à l’ensemble des
« peuples » que la volonté déterminée d’ériger ces substances, ces « substrats
de phénomènes en réponse »
[7].
I I . HEIDEGGER ET LA COMPRÉHENSION DES PEUPLES
C’est aussi une telle réduction qu’appréhende Heidegger, lorsque, dans les
années trente, après son année de rectorat – et comme pour mieux en conjurer
l’échec – il critique, à de nombreuses reprises
[8], le repli du « peuple » sur une
identité de race et souligne le risque de voir l’État s’identifier à lui. Mais la
voie qu’il indique alors, comme unique chance de salut, est d’un tout autre
ordre. Une compréhension mutuelle des peuples n’est possible que dans la
mesure où chacun reconnaît la tâche qui lui est assignée par l’histoire – c’est-à-dire la mission qui lui est impartie – en même temps que celle dont les autres
sont investis. Si le peuple ne peut être identifié à la race et à l’État, c’est donc
essentiellement parce que leur idéalisation factice ne permet pas de reconnaître
cette mission comme telle. Mais c’est aussi ce qui discrédite à ses yeux toute
entente contractuelle, tout traité qui prétendrait faire abstraction de cette dimension. Cette mission, Heidegger l’expose déjà explicitement dans l’
Introduction
à la métaphysique (1935). Mais c’est dans un bref essai de 1937, intitulé
Chemins d’explication, qu’elle est clairement rattachée à la question de la différence des peuples, c’est-à-dire d’abord à celle de la différence des philosophies
propres à chacun de ces peuples, et donc à leurs chances de pouvoir un jour se
comprendre, à supposer que, pour l’heure, aucune compréhension ne soit possible. Il ne s’agit de rien de moins que du salut de l’Occident – un salut dont
l’urgence impose à chacun un effort différent.
« À l’heure actuelle, la mission de ces peuples occidentaux faiseurs d’histoire consiste
pour l’essentiel à sauver l’Occident. Sauver ne veut pas dire ici simplement conserver
ce qui existe encore, mais signifie originairement une justification novatrice de sa
propre histoire passée et à venir. C’est pourquoi la compréhension mutuelle des
peuples voisins dans ce qu’ils ont de plus propre implique de savoir se donner la
nécessité de cette salvation comme tâche propre à chacun [9]. Le savoir de cette nécessité
vient surtout de l’expérience de la détresse née de la menace qui atteint l’Occident
au plus profond de lui-même, ainsi que de la force capable d’un projet qui transfigure
les possibilités les plus hautes de l’être-là occidental » [10].
Trois remarques s’imposent, avant d’aller plus loin.
1. La première est que cette approche de « la compréhension mutuelle des
peuples » n’est possible que sur le fond de la désignation d’un péril commun.
Elle est donc tributaire à la fois d’un diagnostic de la situation historique de
l’Occident (sur lequel s’ouvre déjà l’Introduction à la métaphysique) et d’une
pensée de l’histoire qui reste à élucider.
2. La deuxième est que l’entente concerne d’abord la pensée. Elle est même
inséparable d’un double statut reconnu à la philosophie et aux philosophes. Le
philosophe est d’abord celui qui sait, ou du moins celui dont la méditation ouvre
l’accès à la différence. Il lui revient de dire ce qui est propre à chaque peuple.
Or ceci n’est possible que si la philosophie se voit reconnue une double indépendance. Elle est d’abord indépendante par rapport à l’État, ce qui suppose
que toute utilité pratique, toute instrumentalisation politique est contraire à son
essence. La philosophie ne peut être mise au service d’une entente ou d’une
mésentente entre les peuples, dont il lui serait imposé de soutenir le programme
ou à laquelle il lui faudrait apporter sa caution intellectuelle. Sa responsabilité
ne consiste pas à se mettre au service d’une cause ni même à l’éclairer de
l’extérieur
[11]. Mais elle est aussi indépendante, au sens où, pas plus que la poésie,
elle ne peut être rapportée à des conditions extérieures. Elle n’est identifiable
ni à un phénomène culturel parmi d’autres ni au produit de la race, du milieu
ou du moment, entendu comme un faisceau de circonstances. Sa position de
savoir ne vient pas de ce qu’elle exprimerait (ou refléterait) ce qui sépare les
peuples (leurs m
Å“urs, leurs traditions et, plus que tout, leurs caractères) et qu’ils
auraient à comprendre mutuellement pour mieux s’entendre. Au contraire, c’est
la focalisation sur de telles considérations qui rend impossible toute compréhension à venir, toute entente entre les peuples.
Car l’appel à la philosophie circonscrit non seulement l’ensemble des acteurs,
mais aussi celui des phénomènes concernés par « l’entente entre les peuples ».
Ce dont la philosophie parle (ou doit parler) quand elle s’intéresse à la différence
entre les peuples et à leur compréhension mutuelle, c’est encore de philosophie.
C’est même de l’histoire de la pensée. Les philosophes ne sont donc pas seulement ceux qui disent le sens de la différence, mais aussi ceux qui la font.
Significatif est à cet égard l’essai de 1937 (
Chemins d’explication). Pour savoir
à quelles conditions les deux peuples voisins (français et allemand) pourraient
parvenir à s’entendre, trois choses sont requises. Il faut d’abord ne pas se
méprendre sur le sens de l’entente. La réponse tient alors dans le concept de
mission. S’entendre, c’est connaître (reconnaître) la mission propre à chacun.
Il faut ensuite accepter que cette mission soit l’affaire des philosophes (et non
des politiques). L’entente repose donc sur un dialogue de créateurs. Enfin, dans
le cas présent, ce dialogue revient à savoir, pour les Français, ce qu’ils doivent
à la philosophie de la nature (et de sa domination technique) introduite par
Descartes, pour les Allemands à la pensée spéculative de l’histoire inaugurée
par l’idéalisme allemand. En dernier ressort, c’est à la différence entre le cartésianisme et l’idéalisme allemand, présentés comme des philosophies ouvertes
à deux domaines de l’étant opposés et étroitement imbriqués l’un dans l’autre,
la nature et l’histoire, que se résume l’opposition entre Français et Allemands
[12].
Or un tel repli a au moins deux conséquences. La première est qu’il récuse
toute caractérisation simpliste de ces pensées nationales. Au crédit de Heidegger,
il faut mettre son refus de reproduire le schéma classique qui oppose la clarté
française et la profondeur allemande.
« On méconnaîtrait totalement le type de méditation qui échoit aux peuples dans une
compréhension philosophique authentique si l’on voulait se contenter de constatations
ou de définitions superficielles des qualités de pensée française par rapport à l’allemande ou même d’entreprendre un rapprochement par ce biais » [13].
La seconde est que chacune de ces philosophies se trouve, malgré tout, indexée
à un peuple, sans qu’on sache, du moins dans ce texte, ce qui autorise une telle
indexation. Sont-ce des circonstances historiques, une différence de caractères
ou d’esprits ? La langue ? Sans doute Heidegger échappe-t-il à cette caractérologie qui, aux dires de Musil, constitue la forme la plus profonde de la maladie
nationaliste de la pensée, celle-là même qui rapporte tout à un même substrat,
en même temps qu’elle en fait l’éloge
[14]. Mais on doit se demander de quelle
façon il reconduit, en la déplaçant, l’idée de philosophie « nationale ».
3. La troisième remarque est que cette tâche ne peut être accomplie sans que
soit repensée, à nouveaux frais, la notion même de peuple. À mesure que
s’approfondit la conscience de la mission historique impartie au peuple, aucune
des compréhensions classiques de la notion ne reste adéquate. Les approches
anthropologiques, sociologiques, historiques se trouvent récusées au profit d’une
pensée du peuple qui, sans que cela n’enlève rien à son caractère problématique,
ne relève d’aucune détermination extérieure. Pour Heidegger, cette pensée
s’affine dans une confrontation décisive avec la poésie de Hölderlin.
Tout se passe, en effet, comme si, dans la seconde moitié des années trente,
la détermination de l’essence de la poésie était la voie choisie par Heidegger
pour repenser l’essence de la communauté. S’il est vrai que la poésie, en tant
qu’elle instaure l’être, est ce qui permet à chaque individu de « se ressourcer
au plus profond de son Dasein » et qu’à ce titre, elle le reconduit à l’origine de
ce qui le lie à d’autres – à l’origine de ce qui lui est donné en commun –, la
communauté à laquelle renvoie ce partage originaire ne se laisse pas penser en
termes d’organisation étatique. Avec la méditation sur l’essence de la poésie,
le rejet de l’identification du « nous » à l’institution étatique trouve une nouvelle
raison d’être.
« La poésie, [...] c’est l’éveil et la concentration de l’essence la plus propre de l’individu,
grâce à quoi il se ressource au plus profond de son Dasein. Si chaque individu en est
issu, le rassemblement authentique de ces individus en une communauté originelle est
acquis d’avance. Le grossier enrégimentement de la masse en surnombre dans ce qu’on
nomme organisation [15] n’est qu’une mesure de fortune, l’essence lui échappe » [16].
Sans doute faut-il reconnaître que, pour autant, Heidegger ne renonce pas à reconnaître une fonction déterminée à l’État, mais celle-ci reste secondaire. L’État ne
fait rien d’autre qu’actualiser l’existence du peuple en temps que peuple. Il encadre et organise une existence commune qui trouve son fondement dans la poésie
et la philosophie, en tant qu’instauration de l’être et savoir authentique de ce qui
est à partager. Le risque d’une telle construction est évidemment qu’on ne sache
plus quelle est, en aval, la fonction du philosophe (et de la philosophie) par rapport
à l’organisation étatique. Est-ce de veiller à la conformité des institutions à leur
source poétique ? Quelles seraient alors les règles de cette conformité ? Ou
s’agit-il de rappeler à l’État la source de sa légitimité ? À moins que le philosophe
n’ait rien d’autre à faire que de laisser de côté, au nom de cette reconduction au
fondement, tout ce qui concerne l’organisation de l’État (à commencer par le
problème de la violence légitime), comme si la question était accessoire et qu’elle
n’était pas vraiment l’affaire de la philosophie
[17]. D’un autre côté, la méditation
sur l’essence de la poésie est aussi ce qui guide le refus de toute détermination de
la communauté en termes de « race ». Pas plus que la poésie ne sert à soumettre
les masses à l’autorité de l’État, elle n’exprime le vécu collectif d’une « race »
[18].
Mais surtout, nous dit Heidegger, s’il est vrai que tout ceci dessine le requisit
d’une nouvelle approche de la question « qui sommes-nous ? », c’est-à-dire de
l’identité, celle-ci doit être rigoureusement distinguée de la question voisine
« que sommes-nous ? ». Tandis que la réponse à la première désigne l’essence
de la communauté (celle-ci fût-elle une communauté à venir, une communauté
promise), la réponse à la seconde décrit divers modes d’appartenance culturelle.
Dire ce que nous sommes, c’est dire ce que nous faisons, avec qui nous vivons
et travaillons ou partageons des intérêts communs, c’est renvoyer ipso facto à
la structure hétérogène de toute « culture nationale », à tout ce qui la divise ou
la partage et rend infiniment complexe la détermination de son identité comme
identité singulière. Musil ne s’y était pas trompé qui voyait dans ce mode
d’approche la façon la plus efficace de lutter contre l’idéalisation de la nation
ou de l’État :
« “Nous autres Allemands” : fiction d’une communauté entre manÅ“uvres et professeurs, mercantis et idéalistes, écrivains et cinéastes, qui n’existe pas. Le véritable
“nous” s’exprime par la formule : nous ne nous sommes mutuellement de rien. Nous
sommes des capitalistes, des prolétaires, des intellectuels, des catholiques [...] beaucoup plus liés, en fait, à nos intérêts particuliers, au-delà de toute frontière – que les
uns aux autres. Pour ce qui lui tient vraiment à cÅ“ur, le paysan allemand est plus
proche du paysan français que du citadin allemand. Nous – chaque nation en elle-même – nous comprenons mal les uns les autres; nous nous combattons ou nous
flouons chaque fois que faire se peut. Sans doute parvient-on à nous ranger sous un
même bonnet quand il s’agit de l’enfoncer sur la tête d’une autre nation : alors, oui,
nous connaissons la félicité de l’expérience mystique communautaire, mais il est
permis de supposer que, si cette expérience est mystique, c’est parce qu’elle devient
si rarement pour nous réalité » [19].
Cette voie, Heidegger se l’interdit. Comme s’il était impossible de renoncer à
l’idée que « nous » sommes tous enracinés dans une identité communautaire.
Comme si le travail de la pensée consistait à trouver ce qui donne sens à cet
enracinement
[20]. Resterait alors à savoir quelle en est la temporalité propre.
N’est-ce pas finalement parce que, dans la réalité quotidienne, ce « nous » est
toujours perçu comme une fiction, aussi insuffisante que la race ou l’État, qu’il
le décline toujours au futur, comme une réalité à venir, comme une réalité
promise ? Ce serait à ce titre alors qu’il reviendrait à la poésie d’indiquer la
voie pour comprendre autrement l’essence de la communauté.
I I I . LE « NOUS À VENIR », UNE PROMESSE DE LA LANGUE
Ainsi les peuples ne peuvent-ils se comprendre mutuellement qu’à la condition de savoir répondre, de chaque côté des frontières, à la question « qui
sommes-nous ? » dans un dialogue de créateurs – car c’est alors seulement
qu’ils mesurent la mission historique dont ils sont investis. Or ce dialogue, c’est
aussi celui de la philosophie et de la poésie. Ce n’est pas un hasard si la
confrontation de Heidegger avec Hölderlin se fait dans les années trente.
L’auteur de l’Introduction à la métaphysique ne lit pas seulement La Germanie
ou Le Rhin pour méditer sur l’essence de la poésie. Cette lecture est, pour celui
qui vient de renoncer au rectorat, le moyen de reconduire la question principielle
de la politique, celle de l’être ensemble ou de la communauté, à son fondement.
Sur quel partage originaire celle-ci est-elle (ou doit-elle) être fondée ? Et quel
est le temps de cette fondation ?
« Non, les bienheureux,
Images divines apparues dans le pays antique,
Je ne dois certes plus les invoquer, mais si,
Ondes de la patrie, c’est avec vous
Que retentit l’amour du cÅ“ur qui se plaint,
Que veut-il d’autre dans son deuil sacré ? Car en attente
Repose le pays, et lorsque par les chaudes journées,
Êtres de nostalgie ! le ciel abaissé nous entoure
Aujourd’hui d’une ombre prophétique.
Il est lourd de promesses, mais me semble aussi
Menaçant, pourtant je veux rester en sa présence,
Et mon âme ne doit pas s’enfuir en arrière
Vers vous, ô dieux passés ! qui me restez trop chers.
Car voir vos beaux visages
Comme si tout était comme autrefois, est mortel, je le crains
Et il est à peine permis de réveiller les morts » [21].
Commentant cette première strophe de l’hymne de Hölderlin,
La Germanie,
Heidegger renvoie la question « qui sommes-nous ? » au temps originel des
peuples – au temps historique de leur création, un temps qui nous est caché,
mais auquel nous devons néanmoins nous reporter, si nous voulons échapper à
ces déterminations biologiques (la race), sociologiques (la société divisée) ou
étroitement politiques (l’État), voire psychologiques (le caractère) de la communauté qui manquent l’essence du « nous ». Un tel geste a d’abord une conséquence politique. Il est une déclaration d’indépendance à l’encontre des requisits
douteux du pouvoir politique. Renvoyer à ce temps originel, c’est décider que
la réponse ne se trouve pas dans le présent, c’est se soustraire même à la
demande d’une réponse « actuelle » qui reproduirait tout ce qui, dans les années
trente, se dit et s’écrit en Allemagne sur l’identité du peuple
[22]. Mais il implique
surtout une décision fondamentale quant à la question de l’identité. Ce peuple
originaire est sans identité assignable. Ou plutôt, il n’en a pas d’autre que celle
que lui donne l’unité de son rassemblement. Cela signifie que, pour autant que
nous remontons au temps originaire des peuples, nous ne tenons pas encore la
réponse à la question « qui sommes-nous ? ». Le peuple originel n’est pas une
communauté constituée, il est la promesse d’un « nous » à venir. Ce à quoi nous
reconduit la poésie est donc moins l’origine d’une institution ou une instauration
que le commencement d’une attente.
On comprend mieux alors ce que, aux yeux de Heidegger, le repli de la
communauté sur une identité de race ou une identité politique (le peuple encadré,
organisé par l’État) a d’insatisfaisant. Elles sont toujours des réponses trop
hâtives, trop ancrées dans un présent immédiat. Surtout, elles dérobent à la
question sa dimension eschatologique – la certitude que le temps pour une
réponse n’est pas encore venu, mais qu’il viendra un jour. Au contraire, ce
rappel d’un temps originaire (que Heidegger entend dans l’hymne de Hölderlin)
a pour effet principal de différer la réponse. Il la rend solidaire d’une révélation.
Mieux, il fait de cette
différance l’origine du rassemblement. Et c’est sans doute
la seule chose que savent les créateurs évoqués par Heidegger – ceux, dit-il,
qui « fondent et justifient l’existence historique d’un peuple »
[23]. Ils savent que
le temps de la réponse n’est pas encore venu, mais qu’il est possible de rassembler un peuple autour de la promesse d’une réponse à venir. Ils savent que
la réponse à la question « qui sommes-nous ? » suppose la révélation de l’être.
Pour le dire autrement, la poésie fait signe vers un « nous à venir » (ce qui ne
veut pas dire nécessairement une nouvelle forme de société ou d’organisation
politique), parce que nous ne pouvons pas dire « nous » (nous montrer, nous
désigner comme un ensemble « homogène ») tant que nous ne savons pas réellement qui « nous » sommes.
« Le temps des cimes est long, parce que règne sur les cimes une attente endurante
et sans relâche de l’advenue, mais ni l’ennui ni le passe-temps. On n’y cherche pas
à faire passer ni même à tuer le temps; sa durée et sa plénitude y sont conquises de
haute lutte et conservées dans l’attente. Le temps des cimes est long par essence, car
la préparation du vrai qui doit advenir un jour ne se fait pas en une nuit ni sur
commande, mais exige bien des vies humaines et même des générations [...] Mais ce
temps long fait un jour advenir le vrai – la révélation de l’Être » [24].
Mais aujourd’hui, qui sommes-nous ? Le propre de la démarche heideggérienne
est qu’elle rend impossible toute autre réponse que le renvoi à cette communauté
à venir (le « nous » qui se connaît comme tel), dont la promesse s’inscrit dans
un passé originaire. Tout se passe comme si, entre l’origine des peuples et le
« nous à venir », il n’y avait rien à dire, rien d’autre à exposer que l’attente
(aussi riche que puisse en être la compréhension des modalités
[25] ). Or dès lors
que la question du « nous » se trouve prise entre deux identités non assignables,
non identifiables, toute remise en cause de l’idée même d’identité se trouve
confisquée – toute prise en compte de l’hétérogénéité constitutive du « nous »
n’a pas lieu d’être. En même temps qu’elle sort « le peuple » de son identification raciale ou étatique, la démarche heideggérienne préserve le dogme de
son unité, de son homogénéité, de son identité. C’est même ce qui est le plus
surprenant dans cette construction : elle n’inclut aucune interrogation, aucun
questionnement de l’idée de « peuple » pour elle-même, c’est-à-dire comme un
« tout ».
Mais sans doute faut-il aller encore plus loin. S’il n’y a rien à en dire, c’est
que tout ce qu’on pourrait en dire avérerait l’existence d’une communauté
hétérogène, telle que Musil pouvait l’évoquer, une communauté traversée par
de profondes divisions, des luttes internes, des intérêts divergents, une communauté éclatée, dispersée qui se laisse difficilement saisir comme un tout identique
à soi. Dans le présent, ce n’est pas seulement l’identification du « nous » qui
est problématique, mais, pour Heidegger, son existence même. C’est pourquoi
il en appelle, de façon récurrente, à la nécessité d’un enracinement ou d’un
réenracinement
[26]. Ce à quoi l’un et l’autre renverraient ne serait alors rien
d’autre que l’homogénéité et l’unité de la communauté, comprises comme les
conditions politiques nécessaires d’une écoute ou d’une entente de la promesse.
Il reste que c’est surtout lorsqu’on s’interroge sur les raisons pour lesquelles
Heidegger trouve dans une méditation sur l’essence de la poésie et surtout dans
une lecture attentive des
Å“uvres de Hölderlin le pivot de sa pensée du « nous »
que ce souci de l’unité (et donc aussi de l’homogénéité et de l’identité) est le
plus explicite. L’écoute de la poésie est requise, parce qu’en elle seulement se
concrétise une expérience de la langue (comme langue d’un peuple) qui donne
à la promesse son fondement et son unité. Nous ne pouvons savoir qu’une
communauté nous est promise (que nous saurons répondre un jour à la question
« qui sommes-nous ? ») que dans et à travers une expérience poétique de la
langue. Or le propre de la langue est aussi d’être, ici et maintenant, prise dans
un entre-deux. D’un côté, toute langue renvoie à son essence la plus pure qui
est d’être la langue primitive d’un peuple. Il existe donc une correspondance
fondatrice entre le peuple originaire que la pensée (à l’écoute de la poésie)
convoque et un passé originaire de la langue qui reste inconnu. D’un autre côté,
la poésie fait signe vers un avenir de la langue qui reste en attente, tout comme
la communauté à venir. La promesse d’un « nous » à venir est aussi la promesse
d’une expérience de la langue conforme à son essence. Ce qui l’avère, une fois
encore, c’est l’entre-deux, un présent diffus que caractérisent aussi bien le
« déracinement » que les menaces sur la langue – signes, tous deux, de la
détresse de l’Occident. De ces menaces, on connaît la description récurrente
dans toute l’
Å“uvre de Heidegger. Elles se conjuguent en termes de déclin et
ont pour principal symptôme la platitude, le bavardage, etc.
[27] La poésie alors
est cet événement exceptionnel dans les pratiques de langue qui indique le
chemin pour sortir de cet état. Elle porte en elle la promesse d’une nouvelle
expérience de l’essence de la langue – celle-là même qui est en même temps
la promesse d’un « nous » à venir.
« On en viendrait presque à désespérer de faire triompher dans le Dasein historique
d’un peuple une modification essentielle de l’expérience de l’essence de la langue.
Et pourtant, il faut y parvenir si l’on veut réussir à transformer le Dasein en le resituant
dans le royaume originel de l’Être » [28].
Or, ce qui est présupposé à chaque pôle de cette double relation, vers un passé
originel et vers un avenir « prophétique », c’est encore une fois une expérience
de l’identité et de l’homogénéité de la langue. De l’un à l’autre se dessine une
trajectoire qui n’est pas sans épreuves, sans péril et sans menaces. Sauf que
précisément tout ce qui pourrait, dans cet entre-deux, se présenter comme une
mise en question de l’unité de la langue, tout ce qui conduit la langue à différer
d’avec elle-même est mis au compte de la contre-essence de la langue, c’est-à-dire de son instrumentalité (la diversité des usages, les sociolectes). Ainsi se
trouve instaurée, comme objet de la promesse, la fiction d’une « langue sainte »,
c’est-à-dire restaurée dans sa pureté, à l’abri de toute expérience de l’altérité,
en dépit des menaces qui pèsent sur elle. Il n’y aurait finalement d’expérience
de l’essence de la langue que dans la quête toujours renouvelée d’un retour à
l’origine, à l’identique et à l’homogène, un rappel de ce qui fonde l’êtreensemble.
Langue et communauté ont donc un destin commun. L’une et l’autre sont
habitées par une promesse d’unité qui suppose la confiscation présente de toute
expérience de la diversité, de l’hétérogénéité, de la dissémination. Et s’il est
vrai que c’est dans sa langue et par sa langue, en tant qu’elle instaure l’Être et
qu’elle l’expose à l’étant, que l’homme est historique, on aboutit au paradoxe
d’une historicité à ce point tendue par la promesse d’une Révélation que l’histoire – celle de la (des) communauté(s) et celle de la (des) langue(s) – disparaît.
Tout ce qui, à chaque génération, fait bouger la langue, tout ce qui défait et
dilue l’identité des « peuples » et qui est, sans conteste, sinon le fruit de leur
entente, du moins celui des passages, des traductions, des échanges qui brouillent les frontières et donnent à chacun la dimension d’une figure singulière de
l’hospitalité, tout cela est tenu pour accessoire, secondaire et superficiel.
Et c’est finalement ce qui ressort le plus de l’approche heideggérienne de
« la compréhension mutuelle des peuples ». Elle ne saurait être autre chose que
la reconnaissance de ce qui donne à chacun son identité et son unité propres.
S’entendre, explique Heidegger, suppose qu’on ait accès à soi-même. Et cet
accès exige « l’épreuve de l’étranger »
[29]. La compréhension n’est donc pas
exempte d’une mise en question réciproque. Elle ne se produit pas sans que,
de la confrontation mutuelle, chacun sorte transformé. Mais cette transformation
n’est jamais autre chose qu’un approfondissement de l’originalité. L’épreuve
ici n’est rien d’autre que la reconnaissance d’une altérité radicale qui conforte
le sentiment de la différence. Elle ne consiste, en aucun cas, à découvrir en
soi-même le travail de cette altérité, à reconnaître à même sa propre langue le
travail des autres, comme une marque de son hétérogénéité constitutive ni dans
« le peuple » une communauté en perpétuel mouvement, traversée de différences
et d’oppositions. L’un et l’autre, l’un en face de l’autre sont nécessairement des
entités identiques à elles-mêmes, homogènes, dressées comme des incarnations
opposées de l’historicité du
Dasein.
« L’entente, dans son sens authentique, c’est, à partir d’une nécessité réciproque, le
courage souverain de reconnaître ce que l’autre a de propre. Une entente historialement
créatrice n’est jamais un sentiment de gêne issu de la faiblesse, mais présuppose bien
au contraire la fierté véritable des peuples. La fierté, qui est fondamentalement différente de la vanité, est la résolution mûrie de se maintenir à son propre rang essentiel,
qui procède de la tâche que l’on s’est fixée » [30].
Et pourtant, on est en droit de se demander s’il n’existe pas, dans ce qui rapporte
chaque communauté à sa langue, quelque chose qui transcende ce face à face
des identités. N’y a-t-il pas, dans ce que « nous » sommes susceptibles de
partager, grâce à la poésie, dans nos langues respectives, quelque chose qui
rassemble les « peuples » dans une histoire commune ? La question à laquelle
nous touchons ici est celle, extrêmement complexe, du « ton fondamental ».
Elle se laisse formuler de la façon suivante : le « ton fondamental » est-il ce
que tous les peuples ont en partage et qui leur donne une historicité commune,
ou sert-il à définir (en lieu et place des qualités, caractères et autres modes de
la caractérisation, tous récusés par Heidegger) ce que chacun a en propre ? La
réponse n’est pas facile à donner. Dans
Chemins d’explication, les « tonalités
d’âme fondamentales » sont mises au compte de ce que chaque peuple doit
comprendre des autres, en se mettant à l’écoute de sa littérature, des arts plastiques et de sa philosophie propre
[31]. Dans le commentaire de
La Germanie,
l’approche est plus complexe. Si chaque peuple se définit par un ton fondamental
qui lui appartient, tous ont en commun que cette tonalité propre renvoie à une
expérience partagée par tous les peuples historiques. Elle est la façon qu’ils ont
de surmonter l’épreuve de l’Occident.
« La fuite des dieux doit d’abord faire l’objet d’une expérience, cette expérience doit
d’abord heurter le Dasein dans ce ton fondamental selon lequel un peuple historique
en son entier ressent et endure la détresse de son absence de dieux et de son déchirement. C’est ce ton fondamental (Grundstimmung) que le poète instaure dans le
Dasein historique de notre peuple » [32].
Si la notion de « ton fondamental » désigne la façon qu’a chaque peuple d’éprouver le deuil des anciens dieux comme un deuil sacré, elle doit être entendue selon
une double direction. Elle est d’abord incompréhensible sans référence à une
patrie. Elle est même ce sur quoi doit se focaliser en priorité le sentiment d’appartenance à la patrie. Le « ton fondamental », c’est ce qui rassemble les membres
de la communauté, dans l’attente d’un accomplissement de la promesse – ce qui
donne consistance au « nous » compris entre le peuple originaire et le « nous » à
venir. C’est pourquoi, elle est indissociable de la thématique de l’enracinement :
« À partir d’ici, un nouveau caractère essentiel du ton fondamental (Grundstimmung)
devient plus clair. Ce deuil n’est pas l’errance sans espoir et sans but d’un ton déraciné
(einer bodenlosen Stimmung), mais cette tonalité s’enracine dans le pays (faßt Boden
im Land) et la met en attente sous un ciel menaçant » [33].
Mais en même temps, les tons fondamentaux, propres à chaque peuple, sont ce
qui, par-delà la diversité des patries, des pays et des ciels, fait l’unité de l’Occident.
Ils sont le signe que, en dépit de tout ce qui les divise ou les déchire, les peuples
traversent une épreuve commune. Et c’est sans doute la raison pour laquelle, en
dernier ressort, la compréhension mutuelle des peuples est tributaire de l’écoute
des poètes. Écouter la voix des poètes, c’est, dans cette perspective, tenir le double
fil de l’« enracinement » et de la promesse de salut qui le dépasse.
Pour que les peuples puissent s’entendre un jour, il convient de ne pas se
focaliser sur les différences culturelles, de les suspendre pour remonter à une
détermination plus essentielle : la forme de mission historique dont chaque
peuple est investi. Tel est le principal requisit du discours heideggérien. Il faut
mettre entre parenthèses le concept de culture
[34] pour accéder à ce qui fait
l’essence des communautés humaines – une essence qui constitue malgré tout
un pôle d’identité et d’unité. D’autant plus que ces différences, placées sous le
signe du quotidien et du bavardage, d’une chute dans la banalité, n’avèrent rien
d’autre que le déracinement commun aux hommes d’aujourd’hui. Pour Musil
aussi, ces différences sont sujettes à caution. Mais son argumentation repose
sur une méthode et des objectifs radicalement différents. Il s’agit d’abord de
prendre acte de ce que l’observation des diverses manifestations de l’humain
révèle. Quatre ordres de faits doivent être constatés.
- Il faut d’abord reconnaître, explique l’auteur de L’Homme sans qualités,
dans l’essai de 1923 intitulé L’Allemand comme symptôme, que la personnalité
morale de l’homme est trop labile pour qu’une quelconque qualité morale puisse
être indexée à un peuple donné. Nous passons si bien de la tendresse à la
cruauté
[35] que ni l’une ni l’autre ne peuvent être mises au compte d’un caractère
national.
- À supposer qu’on identifie des caractères constitutifs d’une communauté,
ils ne lui appartiennent jamais en propre et sont tout aussi spécifiques de tel ou
tel autre groupe humain.
- Toute tentative de comparaison révèle davantage de similitudes que de
différences, à commencer par celles des formes esthétiques, y compris la poésie.
- En l’espace de quelques années, des communautés entières peuvent manifester des comportements radicalement opposés (les humanistes d’hier peuvent
être les barbares de demain). D’un tel constat, relativement fréquent à l’époque
de Musil, on pourrait attendre qu’il nourrisse la nostalgie du passé. L’impossibilité d’identifier la communauté serait attribuée à la dissolution de tous les
liens qui la constituaient. Elle serait un signe de déclin ou de décadence. Or
c’est précisément contre de telles conclusions que Musil s’inscrit en faux :
« On fuit le présent pour se réfugier dans n’importe quel passé, afin d’y retrouver la
sécurité d’une fleur bleue perdue. Or on voit là, le plus souvent, la désagrégation d’un
état antérieur supposé plus solide, la perte de tout dogme et de toute ligne directrice,
la dissolution de tous liens, en un mot une décadence; et ce que je souhaite précisément montrer, c’est que cette hypothèse sans courage ne s’impose pas. L’état actuel
de l’esprit européen n’est pas, à mon sens, la décadence mais une transition encore
en cours, non pas un excès mais une insuffisance de maturité » [36].
Et si tel est le cas, c’est que la diversité et la réversibilité des manifestations de
l’humain ne renvoie pas à une unité perdue ou oubliée. Elles ne font pas signe
non plus vers une identité à reconquérir ou même à créer. Elles attestent bien
davantage une structure fondamentale de l’être humain qui est d’être, pour
l’essentiel, constitué par l’extériorité. Ce qui ne veut pas dire que le milieu le
déterminerait unilatéralement, mais que l’existence est toujours la résultante
d’un faisceau de circonstances imprévisibles. À supposer qu’on fasse abstraction
de toutes ces circonstances (qu’on pourrait aussi bien définir comme des appartenances croisées), le restant n’est pas un substrat, un pôle d’identité, un fond
commun et homogène, où se concentrerait la source de l’authenticité, mais
quelque chose d’amorphe
[37].
« Si nous essayons d’abstraire de nous-mêmes ce qui n’est que convention inhérente
à l’époque, il reste quelque chose de tout à fait amorphe, car même ce que nous avons
de plus personnel se rattache, sous forme de déviation, au système du monde environnant » [38].
De cette théorie de l’amorphisme humain, trois conséquences doivent être tirées.
1. La première est qu’elle induit une théorie de l’histoire qui dissocie l’historicité
de l’existence de toute appartenance à une communauté. Il s’agit, en réalité, de
substituer la question du lieu à celle de l’identité. S’interroger sur l’historicité de
l’existence, ce n’est pas répondre à la question de savoir qui nous sommes, ce
n’est pas non plus projeter ce qu’il nous sera permis de devenir, c’est demander
où nous nous trouvons, où nous en sommes de ces faisceaux de faits qui brouillent
la carte de l’identité. C’est découvrir la complexité de notre situation, l’enchevêtrement des héritages et des appartenances qui prévalent un temps, peuvent
disparaître ensuite, et font que, dans une hypothétique géographie de la diversité
humaine, nous n’occupons jamais la même place
[39]. Avoir une histoire (et même
être dans l’histoire), ce n’est donc pas donner sens à telle ou telle forme de
l’être-ensemble. C’est, nous dit Musil, dans une métaphore météorologique
[40]
particulièrement éclairante, être comme pris dans un ensemble de nuages,
« lequel, tout en obéissant aux lois de la physique, se trouve soumis aussi à l’influence
de quelque chose que l’on peut bien appeler une coïncidence de faits : car le vent
souffle bien partout d’ouest en est, dès qu’il y a un maximum de pression à l’ouest
et un minimum à l’est; mais qu’il y ait ou non une agglomération, un massif montagneux à proximité pour en modifier la direction, ou quelqu’autre influence concurrente, toutes ces circonstances qui font la météorologie restent dans leur coïncidence,
même calculables, des faits et non des lois » [41].
2. La deuxième conséquence de cette théorie est que l’approche de la diversité
qu’elle propose court-circuite tout rappel de l’origine. Tant de circonstances
extérieures sont intervenues pour déterminer cette situation que l’identification
d’une origine, à condition qu’elle soit possible, ne nous apprendrait rien. Le
groupe que nous formons avec d’autres est toujours trop hétérogène pour que
nous puissions nous y rapporter. 3. Enfin la reconnaissance de l’amorphisme
humain conduit à faire son deuil de l’idée même de promesse. Il n’y a pas de
salut à attendre de l’accomplissement prophétique d’une révélation. L’histoire
ne nous a pas donné de mission à remplir, dès lors que notre situation au
carrefour de multiples appartenances, à l’intersection de nombreux faits, est
imprévisible. La seule chose que nous puissions faire est d’essayer de modifier
cette situation, de repérer, par exemple, tout ce qui relève en elle du fourvoiement, à commencer par les illusions de la foi dans l’avenir de la « race », du
« peuple », de l’« État ».
Musil, Heidegger. Leur confrontation déplace le problème posé par l’idée de
« philosophie nationale ». Il ne relève plus de la caractérisation de cultures
opposées ni d’une identification des « caractères du peuple », mais de la possibilité pour la philosophie de prononcer une promesse, du sujet et de l’objet,
du destinateur et du destinataire de cette promesse. Avons-« nous » quelque
chose à attendre de l’avenir ? Est-ce à « nous » de veiller à son accomplissement ? En sommes-« nous » responsables ? Qui « nous » le dira ? C’est parce
qu’il est impossible de répondre à ces questions, sans s’interroger sur l’identité
de ce « nous », que l’idée de « philosophie nationale » est si prompte à resurgir
dans cette langue de la promesse. Et elle l’est d’autant plus que cette promesse
est celle de la langue (ou des langues) – que le « nous » se trouve (ou se retrouve)
dans sa langue et que c’est une certaine façon d’être en elle (de l’entendre) qui
le charge de son accomplissement (qui fonde sa mission). Musil, comme Heidegger, reçoivent ces questions comme celles-là mêmes, dans lesquelles se
concentre une méditation sur l’historicité de l’existence humaine. Mais de la
réponse qu’on leur donne dépendent aussi les voies par lesquelles sera reconnue
aux « peuples » la possibilité de se comprendre mutuellement.
[1]
Robert MUSIL,
La nation comme idéal et comme réalité, trad. fr. de Philippe Jacottet in
Essais,
Paris, Éd. du Seuil, 1978, p. 123.
[2]
Robert MUSIL,
ibid., p. 123.
[3]
Nous reviendrons ultérieurement sur ce point. Citons simplement, en attendant, ce passage
significatif de
L’Allemand comme symptôme (
op. cit., p. 344-345 : « Si elle [la différence] ne se
laisse pas définir par la race ou le peuple, elle pourra l’être éventuellement par la culture et la
nation, influences comprises. On sait que cette idée est très controversée elle aussi. C’est ainsi que
les professions, les états, les classes ont suscité des ressemblances et des différences, aussi bien
spirituelles que physiques, qui fondent, par-delà les unités nationales, des liens internationaux
infiniment plus forts et plus naturels aujourd’hui que celles-ci ».
[4]
Robert MUSIL,
La nation, comme idéal et comme réalité,
op. cit., p. 130.
[5]
Cf. Robert MUSIL,
op. cit., p. 133 : « Rien ne peut gêner davantage une articulation naturelle
de la société humaine, que d’élever au-dessus de l’homme ces deux idéaux : l’État et la nation. La
seule issue est de travailler à favoriser l’évolution qui se poursuit en dehors d’eux, d’éveiller et de
maintenir vivante la conviction de leur désuétude ».
[6]
Robert MUSIL,
L’Allemand comme symptôme,
op. cit., p. 345.
[7]
Cf.
ibid., p. 345 : « Pourquoi donc la référence à l’élément national, qu’il s’agisse de la race
ou de la culture, mais toujours conçu comme une mystérieuse unité, est-elle devenue de nos jours
un phénomène si paradoxalement international ? On dirait qu’à un moment donné, l’horreur du
vide produit, comme pour le combler, cette réaction ; mais de quelle nature est-il, et quelle est son
origine ? »
[8]
Voir notamment
infra, les passages que nous étudions des commentaires des hymnes de
Hölderlin, ainsi que de nombreux extraits des
Beiträge zur Philosophie. Quelles que soient les
critiques que l’on doit formuler, sans réserve, à l’encontre des engagements et des mesures prises
par Heidegger pendant son année de rectorat et le soupçon que fait peser le poids de son silence,
on ne peut faire comme si ces textes n’existaient pas, on ne peut occulter l’aversion dont il a
témoigné à plusieurs reprises à l’encontre du concept de race, ni les critiques qu’il n’a pas manqué
de formuler contre l’
œuvre de Spengler.
[9]
Nous soulignons.
[10]
HEIDEGGER,
Chemins d’explication, trad. fr. de Jean-Marie Vaysse et Luc Wagner, in
Cahiers
de l’Herne Heidegger, 1983, p. 72 (nous citons d’après l’édition de poche de ce volume), [
Wege
zur Aussprache, in
Aus der Erfahrung des Denkens,
Gesamtausgabe, vol. 13, Francfort, Klostermann, 1983 (désormais
GA, 13), p. 15-16].
[11]
Nul doute que ce fut là l’une des raisons majeures de « l’échec » du rectorat. Il est probable
que Heidegger se fit quelques illusions sur la capacité du régime nazi à reconnaître à la pensée le
rôle qu’il lui assignait. Mais rien ne garantit non plus, malheureusement, qu’au-delà de cet échec,
ces illusions se dissipèrent, et qu’en dépit de sa violence insupportable, Heidegger ne persista pas
à voir dans le régime nazi l’organisation qui permettrait à l’Allemagne de remplir sa mission
historique, celle-ci dût-elle être définie sur un plan ontologique. Pour une chronologie précise des
prises de position (des allusions) heideggériennes, cf. Dominique JANICAUD,
L’ombre de cette
pensée, Heidegger et la question politique, Millon, 1990, p. 40
sq.
[12]
Cf. HEIDEGGER,
Chemins d’explication,
op. cit., p. 75 [
GA, 13, p. 19] : « C’est au penseur
français Descartes que l’on doit d’avoir jeté les bases décisives du fondement et du modèle d’un
savoir mathématique au sens principiel du terme. Et l’un des plus allemands des penseurs allemands,
Leibniz, est continuellement guidé dans sa méditation par une explication avec Descartes [...] Mais
d’un autre côté, c’est, pour la première fois dans l’histoire de l’Occident, grâce aux écrivains et
aux penseurs de l’époque de l’idéalisme allemand qu’un savoir métaphysique de l’essence de
l’histoire a été inauguré ». Notons qu’on ne saura pas ici ce qui fait de Leibniz l’un des plus
allemands des penseurs allemands – en dehors de son explication avec Descartes (qui caractérise
tout autant la philosophie de Spinoza).
[13]
HEIDEGGER,
Chemins d’explication,
op. cit., p. 76 [
GA, 13, p. 20].
[14]
Nous aurons l’occasion de voir un peu plus loin que, pour autant, la question du substrat
reste posée, même si c’est dans de tout autres termes.
[15]
Nous soulignons. Rappelons que le terme « organisation » est souvent utilisé par Heidegger
pour désigner l’État, notamment dans les
Beiträge zur Philosophie.
[16]
HEIDEGGER,
Les Hymnes de Hölderlin :
La Germanie, trad. fr. de François Fédier, Paris,
Gallimard, 1988, p. 19 [
Hölderlins Hymnen « Germanien » und « Der Rhein »,
Gesamtausgabe,
vol. 39, Francfort, Klostermann, 1980 (désormais
GA, 39), p. 8].
[17]
Cf HEIDEGGER,
op. cit., p. 58 [
GA, 39, p. 51] : « Le
Dasein historique des peuples, leur
ascension, leur apogée et leur déclin jaillissent de la poésie, et en jaillit aussi le savoir authentique,
au sens de la philosophie ; et des deux à la fois jaillit l’actualisation par l’État du
Dasein d’un
peuple en tant que peuple – la politique. Ce temps originel, historique des peuples est par conséquent
le temps des poètes, des penseurs et des fondateurs d’État, c’est-à-dire de ceux qui, en fait, fondent
et justifient l’existence historique d’un peuple ».
[18]
Cf. HEIDEGGER,
Les Hymnes de Hölderlin,
op. cit., p. 38 [
GA, 39, p. 26-27] : « Ce vécu peut
être conçu comme celui d’un seul individu – d’un point de vue “individualiste” – ou comme
expression d’une âme de la masse – d’un point de vue “collectif” – ou avec Spengler, comme
l’expression de l’âme d’une race ou d’un peuple. [...] Quand Spengler définit la poésie comme
l’expression de l’âme propre à chaque culture, cela vaut aussi pour la fabrication de bicyclettes et
d’automobiles. Cela vaut pour tout, c’est-à-dire ne vaut rien du tout. Cette définition, dès ses
prémisses, place le concept de poésie sur un terrain qui exclut sans espoir la plus infime possibilité
d’une saisie de l’essence ». On notera au passage la critique récurrente de Spengler, en rappelant
que Musil lui a consacré aussi d’importantes pages (sauf que sa critique se fait à partir de tout
autres principes, à commencer par la question de la rigueur scientifique). Voir « Esprit et expérience.
Remarques pour des lecteurs réchappés du déclin de l’Occident », in
Essais,
op. cit., p. 98-117.
[19]
Robert MUSIL,
La nation comme idéal et comme réalité,
op. cit., p. 129.
[20]
La thématique de l’enracinement est de celles qui reviennent souvent dans les textes des
années trente, notamment dans les
Beiträge zur Philosophie. Voir
infra.
[21]
De l’hymne de Hölderlin, nous reprenons la traduction française de François Fédier, incluse
dans l’édition française du commentaire de HEIDEGGER,
op. cit., p. 23-26.
[22]
Cf. HEIDEGGER,
op. cit., p. 57 [
GA, 39, p. 50] : « Le chiffre du temps des peuples nous est
caché. Et si pourtant quelqu’un s’élance avec audace par-delà son propre temps, dont l’aujourd’hui
est calculable, si, comme le poète, il est forcé de s’élancer et de gagner le champ libre, il doit en
contrepartie devenir forcément étranger au groupe auquel il appartient dans le temps de sa vie. Il
ne connaît jamais les siens, et est lui-même pour eux un objet de scandale. Questionnant pour son
propre temps le temps vrai, il se met à chaque fois hors du temps de son aujourd’hui ». Si ces
quelques lignes s’appliquent parfaitement à cet esseulement de Hölderlin que Nietzsche évoquait
déjà dans la
Troisième considération inactuelle, il n’est pas sûr que, sous la plume de Heidegger,
elle ne décrive pas aussi ce qu’il imaginait être l’attitude du penseur devant le régime nazi. Un
retrait sans doute, mais aussi une remontée aux origines, dont on ne sait pas finalement si elle avait
pour but de le critiquer ou de lui donner une légitimité dont il n’avait pas besoin.
[23]
HEIDEGGER,
op. cit., p. 58 [
GA, 39, p. 51].
[24]
HEIDEGGER,
op. cit., p. 62 [
GA, 39, p. 56].
[25]
Nous reviendrons sur ce point un peu plus loin, avec la question de la tonalité fondamentale.
[26]
Voir à ce sujet les extraits décisifs des
Beiträge zur Philosophie, dont nous avons donné un
rapide commentaire dans
Le malin génie des langues (p. 155-169). Et notamment celui-ci : « Le
combat contre la destruction (
Zerstörung) et le déracinement (
Entwurzelung) est seulement le
premier pas dans la préparation, le pas qui conduit dans la proximité de l’espace authentique de la
décision ». (
Beiträge zur Philosophie,
GA, 65, Francfort, Klostermann, 1989, p. 101).
[27]
Cf. HEIDEGGER,
op. cit., p. 68 [
GA, 39, p. 63] : « La langue qui fonde originellement l’Être
est placée sous la fatalité d’un inévitable déclin, de la platitude qui s’instaure dans l’usure du
bavardage auquel elle ne peut échapper, car il suscite justement l’illusion que dans sa façon de dire,
si du moins c’est un dire, l’étant est atteint et saisi ».
[28]
HEIDEGGER,
op. cit., p. 69 [
GA, 39, p. 64].
[29]
Nous reprenons ici l’expression désormais classique qu’Antoine Berman retint pour titre de
son livre sur la traduction.
[30]
HEIDEGGER,
Chemins d’explication,
op. cit., p. 72 [
GA, 13, p. 16].
[31]
Cf. HEIDEGGER,
op. cit., p. 73, trad. modifiée [
GA, 13, p. 17] : « Une telle compréhension
[...] englobe la connaissance et l’appréciation de l’existence quotidienne simple des peuples, tout
autant que l’appréhension et la compréhension de leurs attitudes et tons fondamentaux (
Grundstimmungen), insondables et le plus souvent complètement impossibles à formuler directement.
Ceux-ci acquièrent leur forme de référence et leur force fascinante dans la grande littérature, dans
les arts plastiques et dans la pensée essentielle d’un peuple, c’est-à-dire dans la philosophie ».
[32]
HEIDEGGER,
Les Hymnes de Hölderlin,
op. cit., p. 84 [
GA, 39, p. 80].
[33]
HEIDEGGER,
op. cit., p. 94 [
GA, 39, p. 93], trad. modifiée.
[34]
Le concept de culture (comme celui de civilisation) est de ceux auxquels Heidegger refuse,
de façon récurrente, toute profondeur philosophique. Il est vrai que, dans les années trente, il est
largement connoté par les théories de Spengler, auxquelles Heidegger, tout comme Musil, ne manque
jamais une occasion de s’opposer.
[35]
On remarquera, au passage, la lucidité de Musil qui fait de la cruauté l’un des objets
privilégiés d’une réflexion sur les caractères nationaux.
[36]
Robert MUSIL,
L’Allemand comme symptôme,
op. cit., p. 346.
[37]
Et cela vaut aussi pour les poètes. On ne peut résister au plaisir de citer la boutade de Musil
(
ibid., p. 351) : « Je prétends qu’un cannibale transplanté comme nourrisson dans un milieu européen
donnerait probablement un bon Européen et que le frêle Rainer Maria Rilke aurait donné un bon
cannibale, si un sort malencontreux l’avait jeté enfant, sur quelque île du Pacifique ».
[39]
Cf.
ibid., p. 354 : « Il apparaît que la question que se pose l’homme européen : que suis-je ?,
devrait être en réalité : où suis-je ? Il s’agit, non pas d’une phase d’un processus régi par une loi,
non pas d’un destin, mais, simplement, d’une situation ».
[40]
On rappellera (ce n’est sans doute pas un hasard) que
L’Homme sans qualités s’ouvre, à la
première page, sur des considérations météorologiques.