2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Un peuple métaphysique
Jean-François Courtine
Université de Paris-Sorbonne
Dans son auto-compréhension, la philosophie allemande prend conscience
d’elle-même, dans l’après-Kant, comme d’une philosophie « germanique et provinciale », revendiquant ainsi, contre l’universalité prétendue de la langue française et des
« philosophes », sa particularité qui devient bientôt « nationale ». Ce sont les effets
paradoxaux de ce renversement, lié à la réception française de Kant, puis de l’idéalisme
allemand, qu’envisage la présente contribution, au fil conducteur des réflexions de
Schelling et de sa correspondance avec Victor Cousin.
German philosophy, in its selfunderstanding, becomes aware of itself
after Kant as being a « germanic and provincial » philosophy, claiming thereby its
peculiarity which becomes soon « national » againt the so-called universality of french
language and of « philosophers ». The present paper examines the paradoxical effects
of this reversal, bound to the french reception of Kant, then of the german idealism,
following the leading thread of Schelling’s reflexions and of his Correspondance with
Victor Cousin.
« Un peuple métaphysique » – « le peuple métaphysique » : cet intitulé est
évidemment une citation, ou mieux une pseudo-citation d’une formule en elle-même monstrueuse ; pseudo-citation, car l’intitulé renvoie de manière assez
lâche et inexacte à Mme de Staël qui, dans De l’Allemagne, IIIe partie, chapitre 7,
ne risquait la formule que pour s’en étonner :
« L’esprit philosophique par sa nature ne saurait être généralement répandu dans
aucun pays. [Comprenons bien qu’il l’est de droit en tous]. Cependant il y a en
Allemagne une telle tendance à la réflexion, que la nation allemande peut être considérée comme la nation métaphysique par excellence ».
Formule que l’on retrouve, comme on sait, prise dans un tout autre contexte
également saturé, sous la plume de Heidegger en 1935. Dans une Introduction
à la métaphysique qui en programme le dépassement, Heidegger s’interroge sur
la situation présente de la philosophie et pose la question : « Qu’en est-il de
l’être aujourd’hui ? N’est-ce qu’un mot (Wortklang) » ou s’agit-il, avec ce petit
mot presque inapparent, du « destin de l’Occident » (Schicksal des Abendlandes) ? Aujourd’hui et ici, c’est-à-dire en Europe, dans cette Europe qui « est
prise en étau entre la Russie et l’Amérique », lesquelles, « considérées métaphysiquement » « sont le même, sous le règne grandissant de la technique et de
l’organisation de l’homme normalisé », et il ajoute :
« Notre peuple, en tant qu’il se trouve au milieu (in der Mitte stehend), subit la
pression la plus violente de l’étau, lui qui est le peuple le plus riche en voisins et par
là le peuple le plus menacé [le plus en danger] et avec cela “das metaphysische
Volk” » [1].
Une nation métaphysique – « le » peuple métaphysique : on aura, semble-t-il,
franchi encore un pas dans l’appropriation nationale, « nationale-populaire » du
philosopher et de ce qui en constitue la figure tenue pour la plus haute : la
métaphysique. Certes, comme on sait, tout se complique dans le cours de 1935,
en raison même des déterminations critiques qui sont données ensuite de la
métaphysique, de sa grammaire et de sa langue, et surtout en raison du renversement interne qui affecte l’idée même d’appropriation et d’être-chez-soi, qui
affecte l’idée du « heimlich »/« heimisch » : le familier, le natal, propre au pays.
Le Commentaire du premier
Stasimon de l’
Antigone de Sophocle souligne en
effet que l’homme comme
δεινοʹτατον est le plus étranger et le plus inquiétant :
« überall hinausfahrend unterwegs » – « partout en chemin faisant l’expérience
du dehors »
[2]. On est loin ici en tout cas de la mythologie du terroir !
On pourrait ainsi montrer, me semble-t-il, qu’à chaque fois que l’on croise
cette formulation monstrueuse : « un peuple métaphysique », l’interprétation
n’en est jamais aisée, d’abord parce que le geste de qualification et d’identification (à la nation, au peuple) n’est jamais simple, dédoublé qu’il est aussitôt
par une exigence d’universalité ou d’universalisation. On pourrait le montrer
même pour le Fichte des
Discours à la nation allemande ou des
Dialogues
patriotiques, on pourrait le montrer encore plus facilement s’agissant par exemple du Hegel qui, dans la première Préface de la
Science de la logique de 1812,
s’interroge sur le « spectable étonnant » d’un peuple cultivé (
gebildetes Volk),
comme l’est le peuple allemand, qui semble après Kant avoir perdu sa métaphysique et auquel il importe de lui en redonner une, dans sa langue, au titre
de la « véritable métaphysique » (
eigentliche Metaphysik), à savoir la science
de la logique comme spéculation
[3].
Mais plutôt que de m’engager dans une étude comparative, et compte tenu à
chaque fois de la complexité des dossiers, je m’en tiendrai à l’analyse d’un seul
exemple, celui de Schelling, qui m’a paru s’imposer, puisque aussi bien Schelling aborde expressément et longuement la question de la nationalité en philosophie, et cela dans un débat privilégié avec la France. La position de la question
de la nationalité en philosophie n’est certainement pas une spécificité allemande,
et pas davantage un phénomène particulier à l’après-Kant. On peut trouver de
nombreux éléments qui contribuent à l’élaboration de cette question au XVIIIe siècle et jusque dans les Lumières allemandes, car une telle question est évidemment liée à celle de l’identité et de la propriété, c’est-à-dire à celle de l’être
propre, par opposition à l’être d’emprunt ou d’imitation, et liée aussi à la
question de la langue comme langue nationale. Cette problématisation, et c’est
ici ce qui nous intéressera le plus, a aussi pour enjeu l’émergence et la détermination de ce que l’on serait tenté de nommer « une autre idée de l’Universalité », par opposition à celle, européenne, de la langue et de la culture françaises, laquelle dissimule de moins en moins bien au fil des années, et en passant
des Lumières de la cour de Frédéric II aux armées révolutionnaires, puis aux
troupes d’occupation napoléoniennes, son visage simplement hégémonique.
En 1784, quand l’Académie des sciences de Berlin proposait comme sujet
de son concours la question de l’universalité de la langue française
[4], c’était
moins dans l’intention d’en voir réaffirmer rhétoriquement et comme au premier
degré la supériorité – ou comme on disait : la prérogative –, ainsi que le fera
Rivarol qui pourtant remportera le prix, ou mieux la moitié du prix, mais plutôt
pour témoigner, jusque dans cette enceinte de la culture française au c
œur de
la Prusse, non seulement de ce que la prééminence du français était de plus en
plus contestée, mais encore que cette universalité rationnelle, qu’entendait incarner la langue française, pourrait bien n’être qu’un particularisme culturel. Je
rappelle aussi que lorsque, en 1797, Jean-Bernard Mérian est amené à présenter
en français, devant l’Académie des sciences de Berlin, un « parallèle historique
de nos deux philosophies nationales »
[5], les deux philosophies nationales sont,
d’un côté, celles de Leibniz et Wolff et, de l’autre, celle de Kant. La même
année 1797, un autre membre de l’Académie de Berlin, Pierre Prévost, ajoutait,
en Postface à sa traduction française des
Essais philosophiques d’Adam Smith,
une étude dans laquelle il distinguait trois « écoles » « qui peuvent porter le
nom des pays où elles ont le plus de disciples (la française, l’écossaise, l’allemande) »
[6], chaque École comportant son héros fondateur : Condillac pour
l’École française, avec en plus Descartes comme ancêtre et inspirateur, l’École
écossaise se rattachant à Bacon, et l’École allemande à Leibniz et Wolff. Mais
là encore, dans un mouvement analogue à celui de Mérian dans son « parallèle »,
l’auteur introduisait finalement Kant, en soulignant qu’il était tout à fait inconnu
en France :
« Plus d’un homme de lettres s’occupe en ce moment à faire connaître en notre langue
les principes de cette philosophie. Mais l’entreprise est fort difficile : son langage est
obscur; et avant tout, le lecteur français demande une clarté parfaite. Telle est la
différence des goûts et des habitudes intellectuelles des deux nations, que les ouvrages
de Kant, qui ont eu en Allemagne un succès si prodigieux, écrits en français du même
style, n’auraient, je crois, pas trouvé de lecteurs. La langue allemande, faite de sa
richesse et de ses tours hardis et variés, s’est accoutumée à supporter des violences
qui effrayent une langue plus sévère et plus défiante. Celle-ci repousserait les néologismes étrangers qui tantôt se rapprochent du jargon de l’École, tantôt se rapportent
à des conceptions particulières, même bizarres. Elle fait un langage fatigant par son
obscurité... » [7].
J’ai tenu à citer un peu longuement ce texte d’un auteur mineur, car il marque
bien, comme le faisait déjà Mérian dans son « parallèle », la rupture que semble
introduire Kant (et a fortiori l’après-Kant) dans ce qui se présentait jusque-là
comme la juxtaposition d’Écoles concurrentes, mais dont l’assise géographique
et surtout linguistique était finalement secondaire, chacun pouvant dans tel ou
tel pays se ranger sous la bannière d’un héros éponyme. Avec Kant apparaît
une vraie rupture : celle d’une Å“uvre hétérogène à ce qui jusque-là constituait
le pluriel des Écoles – y compris l’allemande (Leibniz et Wolff) –, d’une Å“uvre
qu’il faudra s’efforcer, en un sens radicalement nouveau, de « traduire », ou
mieux d’« interpréter » pour la présenter ou l’exposer en « notre langue » (la
française, naturellement) ; car cette Å“uvre fait ressortir « la différence des habitudes intellectuelles » des deux nations et des deux langues : écrite en français,
mais dans son « style » (allemand), elle ne trouverait pas de lecteurs. Jusque
dans et par sa langue, cette Å“uvre a tout pour effrayer le lecteur français.
L’allemand de Kant semble en effet cumuler tous les handicaps : il associe aux
« tours hardis et variés », propres à la langue ordinaire, le jargon de l’École, en
y ajoutant encore des « néologismes étrangers » – ce qui est assez curieux quand
on songe au refus formulé par Kant de forger des mots nouveaux.
Par là, la postface de Pierre Prévost
[8] pose le cadre dans lequel vont se
construire, en s’opposant, les affirmations d’identité philosophique, nationale
d’un côté, universelle de l’autre (clarté de la langue française oblige). Pierre
Prévost, depuis Berlin, fixe le cadre et donne les premiers points de repère : il
le fait évidemment « à la française », mais comme nous le verrons, un certain
nombre de protagonistes allemands, même s’ils vont jusqu’à affirmer, avec
Schelling, « l’essence d’une science allemande », devront aussi intérioriser ce
cadrage avant de tenter de s’en déprendre.
À lire ce passage de Prévost qui valorise la langue française, sa rigueur et sa
« sévérité », sa juste défiance à l’égard des « obscurités » et des tournures étranges qui ne peuvent renvoyer qu’à des « conceptions particulières, même bizarres », en dépréciant symétriquement la langue allemande, on conçoit parfaitement qu’un renversement de valeurs ait pu être envisagé. C’était déjà le cas, et
je reste dans le contexte de l’Académie de Berlin, avec l’essai du grand orientaliste Michaëlis, rédigé en allemand, pour le concours de 1759, puis traduit en
français en 1762 :
De l’influence des opinions sur le langage et du langage sur
les opinions
[9].
Dans cet ouvrage très nuancé, Michaëlis envisage le « génie des langues »,
rapporté pour l’essentiel aux « étymologies » :
« Il y a des étymologies heureuses [...] : elles préviennent bien des erreurs, et bien
des disputes de mots, elles découvrent du premier coup à celui qui a le bonheur de
les trouver dans sa langue [...] des vérités où les Philosophes moins favorisés par leur
langue ne parviennent point sans beaucoup de travaux [10]. [...] La langue grecque a une
grande prérogative à cet égard (Vorteil)... »
et elle est suivie en cela, c’est une des thèses centrales de l’essai, par la langue
allemande. Et l’auteur d’ajouter pour expliquer cette « prérogative » :
« On ne saurait croire combien de bonnes choses sont contenues dans l’Étymologie.
Elle est un trésor de bon sens : elle renferme des vérités qui échappent à la plupart
des philosophes et qui illustreront un jour le philosophe qui en fera la découverte sans
que lui-même soupçonne que, depuis un temps immémorial, elles sont dans la bouche
de tout le monde. Ce n’est point du tout surprenant. Les langues sont l’amas de la
sagesse et du génie des nations, où chacun a mis du sien » [11].
[Ainsi les vérités qui ont trouvé leur expression propre] se sont éternisées dans la
langue. [...] Le langage est un trésor national [...], une sorte d’Archives où les
découvertes humaines sont à l’abri des plus fâcheux accidents ; Archives que les
flammes ne sauraient détruire et qui ne sauraient périr que dans la ruine totale de la
nation... » [12].
On voit comment, à partir de ces témoignages d’ailleurs contrastés, et, pour ce
qui concerne Michaëlis, antérieurs à la problématique qui va se nouer autour
de la présentation à la France et aux Français, en français, de la philosophie
kantienne, puis bientôt tout simplement allemande, on voit comment par-delà
la question de la langue comme simple médium, par-delà donc les exigences
d’une bonne traduction, ce qui ressort, c’est le génie de la langue et de la nation,
son trésor enfoui, sa dimension essentiellement diachronique et « archivistique », sa sagesse latente, ses « vérités » enfouies qu’il appartient au philosophe
de « découvrir dans sa langue ». On en conviendra, ce sont les termes mêmes
du débat entre les « écoles nationales » qui du même coup se trouvent radicalement modifiés.
Wilhelm von Humboldt constitue un témoin assurément privilégié de la difficulté de cette exposition de la philosophie kantienne (ou allemande), dès lors
qu’elle est ainsi réinscrite dans sa langue avec son épaisseur historicoétymologique, et de l’ébranlement qui en résulte quant à la possibilité de s’en tenir à
une conception simple et immédiate de l’universalité de la raison.
Il séjourne depuis le mois de novembre 1797 à Paris, où l’intérêt pour Kant
a trouvé un premier point culminant en 1796, grâce notamment à la traduction
de l’opuscule sur la
Paix perpétuelle
[13].
En mai 1798, à l’initiative de Destutt de Tracy, Humboldt est invité à présenter
un « rapport » sur la philosophie de Kant (c’est-à-dire désormais la philosophie
théorique des trois Critiques), devant Destutt de Tracy, Cabanis, Laromiguière,
Perret, Sieyès...
À l’issue de cette présentation, il note dans son Journal :
« Nous présentâmes la philosophie allemande de deux côtés [...] [je passe sur cette
présentation, pour ne retenir que la conclusion de Humboldt]; [...] la fin de cette
conférence fut qu’ils n’apprirent rien de plus de la philosophie kantienne et n’en
eurent pas d’opinion meilleure. Tout au plus sont-ils devenus plus perplexes et doutent
un peu plus. [...] [avant de conclure] : Au fondement de toute philosophie réside
l’intuition du Moi, extérieur à toute expérience; que ce soit expressément, de sorte
qu’on en parte directement, comme le fait Fichte, ou de manière seulement implicite,
en montrant, comme le fait Kant, que l’explication des phénomènes nous y reconduit.
Mais les Français ne connaissent absolument rien de tout cela, ils n’en ont aucun sens
ni aucun concept, et nous fûmes ainsi toujours dans deux mondes différents... » [14].
La lettre que Humboldt adresse à Schiller en juin 1798 est encore plus déses-pérée, mais surtout elle explicite plus à fond les raisons de l’incompréhension
rencontrée auprès des Français :
« On n’est jamais parvenu à s’entendre, sans même parler d’une possibilité de se
convertir. Cependant, il m’est encore arrivé de leur exposer les idées de Kant de
manière plus précise que cela avait été le cas jusqu’ici. En réalité, ce fut assez facile
pour moi, car je m’étais familiarisé assez bien avec leur manière de philosopher, et
je pouvais me rattacher à leurs idées. Ils allèrent même jusqu’à me reprocher, tout à
fait naïvement, d’avoir francisé Kant ! [...] S’entendre réellement est impossible, et
cela pour une raison très simple. Non seulement ils n’ont aucune idée, mais encore
pas le moindre sens de quelque chose qui est hors des phénomènes ; la volonté pure,
le bien véritable, le moi, la pure conscience de soi, tout ceci est pour eux totalement
et définitivement incompréhensible. Lorsqu’ils se servent des mêmes termes, ils les
prennent toujours dans un autre sens. Leur raison n’est pas la nôtre, leur espace n’est
pas notre espace, leur imagination n’est pas la nôtre. Mais comme tous ces termes
ont une double signification : une acception simplement logique, par où ils sont une
forme abstraite d’une multiplicité de cas singuliers, et une acception métaphysique,
par où ils reçoivent pour la première fois une véritable teneur, on est éternellement
condamné à se comprendre de travers, parce qu’ils n’ont jamais en tête que l’acception
logique et s’y enfoncent toujours davantage. [...] Cette manière non métaphysique et
simplement logique de philosopher repose plus profondément sur le caractère de la
nation... » [15].
Mais le compte rendu de Humboldt ne s’arrête pas là : constater ainsi l’incompréhension ne doit conduire ni à franciser Kant ni à abandonner la France à sa
triste ignorance de l’École allemande, mais cela conduit aussi, par contrecoup,
à s’interroger sur ce que Schelling nommera un peu plus tard – et j’y reviendrai
– le « provincialisme » et le « germanisme » de la philosophie allemande kantienne et postkantienne :
« [cette manière non métaphysique de philosopher – écrivait Humboldt – repose sur
le caractère de la nation] et je le conclus surtout du fait qu’un avantage manifeste de
son esprit y est étroitement relié – je pense à la clarté, la précision exacte qu’ils
exigent partout, l’impossibilité de leur nature de se faire illusion sur ces choses et de
s’imaginer des perceptions plus profondes qu’elles ne le sont réellement » [16].
D’où la chute, assez inattendue, de cette lettre à Schiller, qui plaide pour le
maintien d’une chronologie déphasée entre la France et l’Allemagne :
« en fin de compte, je préfère voir un Français qui n’a pas la moindre idée de son
moi véritable qu’un Allemand qui – comme tant de braves disciples – croit sentir le
moi pur à toutes les extrémités de ses doigts. Si, comme nous le croyons, notre
philosophie est la plus exacte, elle doit nécessairement, et cela ne manquera pas,
triompher à la fin et elle fera alors dans leur tête moins de dégât que dans les nôtres » [17].
Comme on le sait, ces « Conférences d’Auteuil », dans lesquelles W. von Humboldt a essayé de présenter aux Français la philosophie de Kant, ne sont qu’un
jalon dans un long processus par rapport auquel les tentatives de Charles de
Villers constituent un élément très marquant : inutile de s’arrêter sur cet auteur,
très bien étudié par Fr. Azouvi et D. Bourel, dans l’ouvrage déjà plusieurs fois
cité :
De Königsberg à Paris. La réception de Kant en France, et qu’il nous
suffise de mentionner deux essais de Villers : « Philosophie de Kant. Ou principes fondamentaux de la philosophie transcendantale, par Charles de Villers,
de la Société royale de Gottingue », publié à Metz en 1801, et à Paris, en 1802,
« Philosophie de Kant. Aperçu rapide des bases et de la direction de cette pensée.
Kant jugé par l’Institut et observation sur ce jugement », puisque ce sont ces
deux ouvrages dont Schelling rend compte en 1803, dans une « Notice sur les
tentatives de Monsieur Villers pour introduire en France la pensée de Kant »
[18].
Ce qui vient directement en question dans cette « notice », c’est bien la
possibilité d’un dialogue philosophique franco-allemand eu égard à la question
de la langue, c’est-à-dire aussi bien de la conceptualité : Schelling, face aux
efforts d’acclimatation et de « traduction » de Villers, se demande si la philosophie de Kant n’est pas décidément un « provincialisme ou tout au moins un
germanisme ». Ainsi est-ce d’emblée la question de l’universalité qu’il soulève :
« Pour l’auteur de la Philosophie de Kant, note-t-il, il ne semble faire d’emblée aucun
doute que cette philosophie qu’il a voulu présenter à sa nation, soit en principe
appropriée à l’universalité et ne puisse être mise au compte d’une culture temporelle
et locale, dans le contexte de laquelle seulement elle devient intelligible ».
Faut-il voir là déjà, sous l’ironie, l’opposition tranchée de deux conceptions de
l’universalité : la française, abstraite et déshistoricisée, et l’allemande qui insisterait bien plutôt sur la nécessité pour l’universel de trouver d’abord historiquement et linguistiquement son point d’ancrage, son « incarnation ». L’universel
pour être vraiment universel, c’est-à-dire aussi bien « vivant », et en prise sur
la réalité, devrait toujours se particulariser, assumer la singularité d’un peuple
et d’une langue. La philosophie allemande après Kant (le point est clair aussi
bien chez Fichte que chez le jeune Schelling ou chez Hegel)
[19] se pense d’emblée
comme une philosophie
dans l’histoire, c’est-à-dire aussi bien à la mesure d’une
philosophie de l’histoire, implicite ou explicite, pour laquelle l’
œuvre de Kant
marque l’ouverture d’un moment critique décisif, le point culminant d’une crise
non encore achevée et dont la première grande manifestation renverrait à
Luther
[20].
Contre l’hypothèse d’une possible universalisation immédiate de la pensée
kantienne, qui passerait nécessairement par son « exposition » (Darstellung) à
la France et en français, Schelling s’interroge sérieusement : cette philosophie
ne serait-elle pas bien plutôt « Provincialismus oder wenigstens Germanismus » ? Le « germanisme » ici n’affectant pas seulement le tour de langue,
l’expression, mais bien la langue comme telle et la pensée qui s’y déploie. Il
aurait fallu, poursuit Schelling, se demander d’abord :
« Quels sont les éléments de la philosophie de Kant qui, venus de la culture particulière
et nationale des Allemands, sont susceptibles d’être reçus dans une culture universelle
(allgemeine) ? Est-ce que la nation française dont la culture a su jusqu’à présent
déterminer de manière plus ou moins impérieuse celle de toutes les autres, en se
donnant au dernier degré le caractère de l’universalité, si cette culture pourrait ici
fournir le critère le plus approprié ? »
Ainsi c’est l’entreprise même d’exposition pour autant qu’elle présuppose adaptation et francisation, que Schelling met d’emblée en cause, en soutenant à
l’inverse :
« [...] que la philosophie kantienne, telle qu’elle est (wie sie ist) n’est capable d’aucune
universalité (keiner Universalität fähig sey) » [21].
Mais quelles sont les raisons avancées par Schelling pour soutenir ce refus, qui
paraît d’abord scandaleux, d’exposition et tout simplement de communication
ou d’échange ? C’est d’abord la langue, ou mieux, ici dans la langue, l’indissociabilité de la lettre et de l’esprit :
« Déjà la langue dans laquelle cette philosophie a été exposée par son auteur est un
élément qui n’est pas sans importance dans ce jugement, puisqu’il est en effet déjà
apparu très clairement que la langue est ici inséparable de l’affaire en question (Sache)
et que pour philosopher après Kant (nach Kant zu philosophieren), l’on doit aussi
parler comme Kant ; il est ainsi manifeste que toute tentative pour en abandonner la
lettre conduit aussitôt et immédiatement à franchir les limites étroites de ce que l’on
peut nommer sa philosophie » [22].
Si donc, on se propose, comme le fait Villers, d’« inoculer » (inoculieren) la
philosophie kantienne dans sa toute « pureté » (die rein Kantische Philosophie),
il faudra toujours s’en tenir strictement à la lettre (V, 186) et ne pas tenter de
dissocier la « forme », encombrée le cas échéant de fatras scolastique, et
l’essence.
Mais déjà cette identité de l’esprit et de la lettre préjuge défavorablement de
la possible universalité de l’« esprit et du sens profond » de cette doctrine,
puisqu’il est impossible d’en garder l’essentiel indépendamment de la « forme
individuelle » que lui a donnée son auteur. Il n’est pas toujours facile à la lecture
de cette recension, de faire la part de l’ironie grincante et de l’amertume par
rapport à la hauteur un peu méprisante avec laquelle on tranche depuis l’Institut
de France sur la philosophie de Kant. Ici en tout cas, l’idée du « privilège » de
la langue allemande ou de ses « prérogatives » n’est reprise qu’au renversement
près.
Aux premières raisons qui tiennent à la langue (schon die Sprache), Schelling
en ajoute d’autres, historiques cette fois.
Lors de son apparition en Allemagne, la Critique kantienne a d’abord suscité
la plus totale confusion (
totale Verwirrung) chez les philosophes de l’époque,
parce qu’« ils avaient presque complètement oublié les fondements (
Gründe) et
l’origine (
Ursprung) de leur propre philosophie ». Comprenons bien : la nouveauté de la philosophie kantienne, dans le contexte allemand, tenait justement
à son originarité, à son retour (thématisé ou non, peu importe) aux sources de
notre propre philosophie. Quelle plus grave confusion encore ne serait pas alors
à craindre en France, si l’on s’efforçait « fût-ce seulement de rappeler à la
mémoire un état depuis longtemps passé de la philosophie, et qui n’y a jamais
pris racine » ?
[23]
La rupture semble bien ici consommée, non plus entre des « écoles », mais
entre des traditions
nationales : la philosophie kantienne est un édifice
(
Gebäude) qui repose sur un sol empirique (
auf der empirischen Erde), ce n’est
point un « Weltsystem » qui se tient tout seul. Ainsi pour Villers, n’y avait-il
pas d’autre alternative : ou bien exposer la philosophie kantienne en tant que
kantienne (
die kantische Philosophie als kantische darstellen), c’est-à-dire selon
l’apparence qu’elle s’est donnée, et donc hors universalité, ou bien exposer dans
la philosophie kantienne, non pas ce qui est kantien (
das Kantische), mais
seulement « la philosophie »
[24]. C’est ce qu’a voulu faire Villers, sans songer
qu’en laissant ainsi de côté l’historique, l’individuel, la signature kantienne, en
un mot, il perdait l’essentiel et surtout ne permettait plus de comprendre ce
qu’ont été ses «
temporäre Wirkungen », ses effets en un temps donné, en un
contexte donné.
C’est ici qu’on retrouve ce que nous avons nommé plus haut la perspective
historique du débat ou mieux l’horizon de philosophie de l’histoire dans lequel
il s’inscrit d’emblée :
« Quelle est, demande Schelling, la forme dans laquelle la philosophie kantienne peut
continuer à agir, à avoir des effets (fortwirken), la forme dans laquelle elle peut être
considérée comme un des plus remarquables points de passage ou d’inflexion (Über-gangs- oder Wendepunkte) dans l’histoire de la philosophie ? » [25]
Voilà sans doute le point décisif, qui tient à l’historicisation : l’Å“uvre de Kant
n’a de sens, de portée véritable que si on sait voir dans sa pensée le moment
d’une transition, d’un passage ou mieux d’un « tournant ». Si l’on perd le rapport
à l’histoire, on ne retient de la philosophie kantienne que le philosophique,
l’universalité abstraite et vide, autrement dit... rien !
Aujourd’hui (en 1803), il appartient encore aux Allemands, dans l’après-Kant,
de dégager le positif et le négatif dans l’entreprise kantienne
[26]. Ce à quoi ne
saurait évidemment contribuer l’exposé de Villers, exposé qui ne peut donc rien
apporter à une nation qui, comme la française, s’est « complètement éloignée
de la philosophie » et qui, « par rapport à la science, ne semble pouvoir parvenir
à quelque régénération qu’au terme de la destruction et de la décomposition de
toutes les formes jusque-là reçues du savoir »
[27].
Laissez donc, conseille-t-il à tous les introducteurs de la philosophie allemande en France, s’y développer l’empirisme qui pour les philosophes français
est devenu le «
Denksystem der Nation »
[28] et acceptons d’être taxés de « provincialisme ».
On retrouve sans étonnement les mêmes motifs sous la plume de Schelling
en 1804, dans un bref texte en hommage à Kant qui vient de mourir
[29]. Schelling
y rappelle qu’il a d’abord fallu « détacher l’or pur de sa philosophie des ingrédients de l’époque », tenir compte de ce qui dans cette
œuvre se trouvait en
opposition et en concordance avec son temps, jusqu’à ce que « l’époque elle-même eût amené ce moment où Kant parut, en parfaite harmonie avec son
siècle, et pour l’Allemagne en porte-parole et prophète éminent de son esprit ».
On songe ici naturellement à cette notation de Hölderlin, dans une lettre à son
frère du 1
er janvier 1799 : « Kant est le Moïse de notre nation; il l’a fait sortir
de son engourdissement égyptien pour la conduire vers le libre désert solitaire
de la spéculation, et rapporter de la montagne sacrée la Loi énergique »
[30]. Où
est l’Égypte ici et qui sont les Égyptiens ? Je laisse la question ouverte, pour
souligner, dans l’article de 1804, la présence d’une autre analogie d’époque,
très puissante : Kant et la Révolution française, analogie qui rend d’autant plus
dramatique la distance et la proximité franco-allemande :
« [...] c’est un seul et même esprit, en formation depuis longtemps, qui, au gré de la
diversité des nations et des circonstances, se faisait jour là dans une révolution réelle,
et ici dans une révolution idéale » [31].
Et pourtant :
« Quant à la diffusion de sa philosophie parmi d’autres nations, elle n’a guère eu de
succès notable jusqu’à présent, à l’exception des nations nordiques qui se sont toujours
rattachées plus étroitement à la culture allemande, et aucun succès notable ne peut
non plus lui être promis à l’avenir sur cette voie. [...] Dans la mémoire de sa nation,
à laquelle seule il peut véritablement appartenir, par son esprit comme par ses dispositions de cÅ“ur, Kant vivra éternellement comme l’un de ces individus, en petit
nombre, qui sont à la fois intellectuellement et moralement grands, en lesquels l’esprit
allemand s’est contemplé de façon vivante en sa totalité » [32].
Dans l’Appendice qui termine, du moins dans l’édition des
Werke, son cours
sur l’histoire de la philosophie moderne
[33], Schelling aborde encore une fois,
thématiquement, « l’opposition des nations en matière de philosophie » :
« Ceux qui ont suivi jusqu’ici le développement de cette histoire ont pu facilement
constater qu’en avançant, il se concentrait de plus en plus sur la philosophie allemande.
Peut-être ces conférences leur auront-elles appris encore de quel type est la philosophie
allemande et à quoi elle a affaire; s’ils veulent bien alors jeter un regard sur l’état de la
philosophie dans le reste de l’Europe, une conclusion s’imposera à eux : la philosophie,
entendue en ce sens, existe bien en Allemagne, mais elle n’existe pas ailleurs dans le
monde. Or cette constatation est plus grave qu’on ne le croirait de prime abord. Car ce
sens, justement, n’est pas arbitraire, il est, pour nous, fondé en essence : et dès lors, ne
sommes-nous pas obligés d’enchérir en disant : il n’y a de manière générale de philosophie qu’en Allemagne, et pas dans le reste du monde ? Au terme de notre développement, nous avons donc là une question qu’il vaut la peine de soulever : cette différence,
qui sépare les Allemands des autres nations européennes, existe-t-elle vraiment et dans
quelle mesure ? Et si elle existe, comment la comprendre et l’expliquer ? » [34]
La question qui commande ce paragraphe est pour Schelling une vraie question,
nullement rhétorique – une question fondamentale qui engage la compréhension
de la philosophie comme telle, de son histoire moderne et de la tâche singulière
de la philosophie de Schelling lui-même dans ce contexte problématique où la
coloration nationale, pour ne pas dire nationaliste, est singulièrement discrète
voire totalement inexistante.
Pour Schelling, au terme de son exposé historique, le fait de la différence n’est
pas discutable : c’est là un fait justement, dont la figure triviale est celle du pluriel
des langues vernaculaires. Mais ce fait : la différence qui sépare, semble-t-il, les
Allemands de tous les autres, ne donne pas lieu à quelque revendication de la
différence précisément ou du droit à la différence, lequel en l’occurence serait un
reniement pur et simple de l’idée même de philosophie, idée sur laquelle Schelling
ne transige pas et pour laquelle, nous le verrons, il mène le combat. D’ailleurs, la
différence des Allemands apparaît d’abord négative :
« les autres peuples d’Europe répugnent manifestement à la spéculation et ont depuis
longtemps abandonné l’exercice de la philosophie scientifique ».
Quelles sont donc les causes de cette différence ? La réponse est difficile, si
l’on entend fournir une explication satisfaisante pour l’ensemble des protagonistes (l’Allemand aussi bien que le Français ou l’Anglais), car il n’est pas
question – souligne Schelling – de mettre en avant des « dispositions spirituelles
et morales » de la nation, comme si l’on pouvait naturaliser la différence.
Faut-il, s’interroge Schelling, mettre en avant « les avantages de la langue »
allemande, à laquelle, comme le disait Leibniz, la spéculation est innée
[35] ? La
réponse n’est pas non plus entièrement satisfaisante, car les Anglais pourraient
à bon droit faire remarquer que les « racines sont pour la plupart analogues dans
les deux langues » :
« Et d’ailleurs qu’une langue ait plus ou moins de disposition ou d’aptitude à la
philosophie, cela expliquerait tout au plus une inégalité dans le résultat –, mais la
vraie question, c’est pourquoi Français et Anglais ne veulent rien savoir de la philosophie au sens allemand » [36].
Telle est la question qui inquiète Schelling, question issue d’un sentiment
d’injustice et d’incompréhension qui conduit à adopter une attitude défensive,
ou à se résigner à la non-compréhension plutôt que de s’exposer aux déformations et à la trivialisation, comme nous l’avons vu dans la recension de Villers.
Deux choses me semblent ici devoir être soulignées : il ne s’agit en aucun
cas pour expliquer la différence de faire appel à des données : données naturelles
ou linguistiques, mais bien à une décision ou à une volonté (bonne ou mauvaise),
celle de ne rien vouloir savoir de..., dans un domaine où il n’est évidemment
pas non plus question de simples conflits de volonté ou d’ambition, lesquels
peuvent toujours après tout se régler... par la force.
S’il faut renoncer à l’explication linguistique (et l’on s’éloigne ici assez
sensiblement de Herder, Hamann ou Hegel), on peut songer à une explication
historico-religieuse : le développement de la philosophie (et de l’intérêt pour la
philosophie) pourrait être une conséquence des conflits confessionnels, ou en
tout cas de l’absence d’unité religieuse ; comme si chacun devait philosopher
pour défendre auprès des autres confessions la sienne propre, comme si l’interconfessionnalité ou les conflits confessionnels devaient nécessairement recourir
à des arguments philosophiques ou à un socle philosophique commun. Situation
un peu analogue donc à celle de la Réforme au début du XVII
e en Allemagne
par rapport à l’offensive de la Contre-Réforme et des Jésuites
[37].
Par ailleurs, et c’est une hypothèse annexe, est-ce que le « sérieux religieux »
que les Allemands mettent à l’exercice de la philosophie ne serait pas comme
l’élément commun, la compensation réciproque pour l’unité religieuse perdue ?
Quelque chose comme un correctif de l’acte d’émancipation auquel tous ont
pris part ? Cet acte d’émancipation qui a fait perdre l’unité : l’unité religieuse
et celle aussi (déjà une fiction) du Saint-Empire romain germanique. L’« unité
extérieure perdue » a dû ainsi être reconquise sur le plan philosophique. Cette
interprétation historico-religieuse séduit manifestement Schelling : elle était déjà
évoquée dans le fragment sur
l’essence de la science allemande; on la retrouve
dans la leçon inaugurale de Berlin le 15 novembre 1841
[38]. Dans cette leçon
inaugurale, Schelling identifiait en effet sa propre tâche philosophique (ici
l’exposition de la « philosophie positive ») à la tâche philosophique et historique
de l’Allemagne :
« L’histoire de la philosophie allemande est depuis le début intimement mêlée à
l’histoire du peuple allemand ».
En même temps, comme le remarque aussitôt Schelling, dans l’Appendice aux
Leçons sur l’histoire de la philosophie, une telle explication demeure encore
plate et non satisfaisante : elle fait comme s’il était uniquement question, dans
l’intérêt porté à la philosophie en Allemagne et chez les autres grands peuples
européens, de plus ou de moins. Comme si donc la différence en question n’était
donc finalement que « quantitative ».
« Mais il n’est pas seulement question d’un plus ou d’un moins, il s’agit d’un conflit
qui va au cÅ“ur des choses » [39].
Conflit d’autant plus dramatique que le rejet par les autres peuples n’est pas
tant celui de la philosophie, mais bien – et c’est là le vif, le tranchant cruel de
la différence – le rejet de la « philosophie au sens allemand ». On retrouve le
point de départ dramatisé de la question : la différence allemande, c’est aussi
ou d’abord la différence de la philosophie
au sens allemand. En présence d’un
tel rejet, toute crispation sur le « sens allemand » de la philosophie serait fondamentalement non pertinente et surtout inacceptable : on ne saurait en effet
répondre aux autres peuples qui sont éloignés de l’Allemagne et rejettent sa
philosophie (différente) : « votre prétendue philosophie n’en est pas une, nous
seuls savons ce qu’est la philosophie ». Une telle réponse serait en effet désastreuse car elle aboutirait à ruiner l’idée même du philosopher. Une réponse de
ce genre, qui vaut récusation de principe, est par ailleurs, souligne Schelling,
déjà trop fréquemment utilisée en Allemagne même entre les philosophes allemands par rapport à leurs propres différences ! Mais plus profondément encore,
ce qui déconsidère d’emblée pareil argument polémique, c’est cette simple
observation qu’il serait « contraire à toute raison d’attribuer à des nations entières, par ailleurs remarquablement douées, une telle impuissance à philosopher »
[40]. Cette réponse en forme de refus hautain aboutirait en effet à « dénier
toute disposition philosophique, tant intellectuelle que morale, au peuple qui a
produit un Descartes, un Malebranche, un Pascal ». On ne comptera évidemment
pas sur Schelling (et pas davantage sur Hegel) pour se livrer à cette entreprise
stupide et massive de dénigrement.
Toutes ces mauvaises réponses accusent encore une fois le caractère sérieux
et vraiment dramatique de la question de la différence, au point que Schelling
s’interroge :
« [...] en fin de compte, il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai et de juste à la
base de cette aversion que tous les peuples ont manifestée, jusqu’ici, pour la philosophie au sens allemand » [41].
Et là encore, le véritable point est le suivant : que signifie « Philosophie im
deutschen Sinn » ?
Envisager ce versant de la question, c’est donc chercher à comprendre pourquoi et dans quelle mesure « les autres ont pu, en un certain sens, avoir raison
de repousser la philosophie sous sa forme allemande ».
Sans aucun doute, c’est ici la stratégie, assez retorse, de Schelling qui pointe
le bout de son nez : ce qui est tenu pour la « philosophie sous sa forme allemande » aux yeux des « autres », les Anglais (même s’il faut faire une exception
tout à fait notable pour Coleridge), mais aussi les Français, jusqu’à Victor
Cousin, n’est pas nécessairement la « véritable » philosophie allemande ! C’est
naturellement Hegel qui est ici visé en tout premier lieu et Schelling ne cessera
de reprocher à son correspondant français de ne s’être informé sur la philosophie
allemande qu’auprès de Hegel ou des hégéliens.
Nous pouvons à présent reposer, avec Schelling, la question initiale et fondamentale :
« En quoi consiste la différence qui nous sépare ? »
Cette différence qui ne saurait être naturelle, ni simplement linguistique ou
langagière : une différence qui concerne « la manière de philosopher », le type
de philosophie (die Art der Philosophie, die Art von Philosophie) :
« Quel est le genre de philosophie qui plaît seul aux autres peuples, quel rapport a-t-il
à ce que, nous, nous appelons de préférence ainsi ? »
La réponse obvie, mais qui n’est que de premier plan, s’énonce ainsi : d’un côté
l’expérience, l’empirisme, de l’autre la spéculation, l’entendement ou la pensée
pure, l’
a priori. Là encore la stratégie schellingienne est un peu trop voyante
et elle fait perdre à l’interrogation jusqu’ici rigoureusement menée une bonne
partie de son acuité : le sous-entendu est en effet que seule la philosophie
positive est en mesure d’allier spéculation et positivité, et de réconcilier par là
l’empirisme et la pensée pure, sous la forme d’un empirisme supérieur (l’empirisme philosophique)
[42]. Elle seule pourra devenir internationale, elle seule peut
prétendre à l’universalité européenne, elle seule peut être acclimatée en France :
il lui suffira d’être « traduite », sans avoir à être « interprétée », et Schelling se
souciera beaucoup, dans sa correspondance avec Cousin, de trouver des traducteurs sûrs pour ce qu’il se propose de publier en Allemagne.
Mais revenons à la différence des deux philosophies « nationales » : l’opposition est donc ici celle d’une philosophie conçue comme « Erfahrungswissenschaft », « science empirique », « science expérimentale » et, du côté allemand,
« science purement rationnelle » (
eine reine Vernunftwissenschaft), cette science
rationnelle pure dans laquelle Schelling n’est pas du tout disposé à reconnaître
quelque chose comme « la manière allemande » de philosopher. Voilà sans doute
ce qui, ultimement, l’aura conduit à remettre en question cette opposition convenue : non seulement une telle opposition est par trop massive, mais surtout elle
ignore la visée véritable et ultime de la pensée schellingienne. Mais ce qui rend
à nouveau cette opposition fragile, c’est encore le point de savoir ce qu’il faut
entendre par « science expérimentale » : s’agit-il des sciences naturelles empiriques ou de l’expérience interne, ce qui conduit à réduire la philosophie à la
psychologie (comme cela semble être le cas chez Cousin, mais aussi bien chez
de nombreux philosophes en Allemagne) ? Or cette idée de la philosophie,
vivante en Allemagne, correspond aussi « à peu de choses près, à la représentation que les Français se font de la philosophie ». On dira peut-être : c’est là
une représentation étroite, tout juste bonne pour Victor Cousin et son École
[43].
Il faut pourtant, souligne Schelling, ne pas oublier que :
« Beaucoup parmi nous n’ont aucune idée plus relevée de la philosophie, et sont
même tout à fait d’accord pour admettre que la philosophie est incapable de s’élever
au-dessus des faits de conscience et par conséquent de dépasser la sphère d’une
psychologie ou d’une anthropologie subjective » [44].
Mais c’est alors, sinon toute, du moins une bonne partie de la philosophie
allemande qui ignore la « manière allemande » de philosopher et constitue
comme une greffe monstrueuse ou un surgeon de la philosophie française en
Allemagne.
« Dès lors, on ne voit vraiment pas quelle grande différence il y aurait entre la
“philosophie” française et une bonne partie (au moins) de ce qui porte le même nom
en Allemagne ».
On est revenu au point de départ ou même en deçà du point de départ. Ce mouvement régressif se prolonge ou se répercute dans la suite immédiate du texte où
Schelling va même jusqu’à s’interroger sur la réalité et la radicalité de la « rupture » kantienne, puisque Kant est à présent renvoyé à Locke ou Condillac :
« Locke a écrit une Enquête sur l’entendement humain, et Kant une Critique de la
raison pure : ce dernier ouvrage est sans doute plus méthodique que l’autre, mais
pour une bonne part il est aussi plus indigeste, et même plus inintelligible sur le fond
du problème » [45].
Et Schelling peut même se payer le luxe de faire l’éloge des « grands naturalistes », y compris les Anglais, qui ont tout à fait raison (contre le Hegel de
l’Encyclopédie des sciences philosophiques, éd. de 1827, § 7) de nommer
« physique » la philosophie, et d’ajouter que :
« [...] la science allemande pourrait aussi trouver un accès privilégié en France et en
Angleterre par le biais de l’histoire et de l’archéologie. Il serait donc absurde, vraiment
absurde, de vouloir détourner ces nations étrangères des enseignements de l’empirisme, qu’elles suivent avec un si grand profit; pour elles, cela constituerait vraiment
une régression » [46].
Ce que Schelling ne cessera de répéter à Victor Cousin à qui il arrive de
« germaniser » à tort et à travers. Il lui écrit, en français, le 16 avril 1826 :
« [...] vouloir ramener ces peuples [il s’agit de la France et de l’Angleterre] de cet
empirisme, ce serait vouloir leur commander un mouvement rétrograde. Ce n’est pas
à eux de reculer; mais c’est à nous autres Allemands, qui, depuis l’existence de la
philosophie naturelle [entendez la Naturphilosophie et la contribution schellingienne
à celle-ci], sommes sortis de cette triste alernative d’idées creuses d’une métaphysique
sans base, dont on a toute raison de se moquer, et d’observations minces et arides
d’une pyschologie infructueuse, c’est à nous, dis-je, et à ceux qui nous comprennent,
à pousser le système universel – partant lui-même d’un premier principe, qui à cause
de son objectivité ou positivité absolue ne se laisse connaître qu’a posteriori – jusqu’au
point où il doit se confondre avec cet empirisme reconnu à juste titre et ne former
avec lui qu’une seule masse, dès lors irrésistible et inébranlable » [47].
Ainsi l’opposition des nations en philosophie se révèle finalement assez vaine
et factice, puiqu’elle est surtout le signe de « l’inexistence pour l’instant de
cette philosophie où l’humanité telle quelle pourrait se reconnaître, de la philosophie vraiment universelle »
[48]. Le différend (le
Zwiespalt) entre les nationalités ne correspond pas à l’aspiration de l’humanité en tant que telle (
die Menschheit selbst). On est apparemment très loin des critiques adressées aux tentatives
de Villers pour introduire en France la philosophie de Kant :
« La philosophie vraiment universelle ne saurait être l’apanage d’une nation particulière; et tant qu’une philosophie ne sort pas des limites d’un peuple isolé, on peut
admettre avec certitude qu’elle n’est pas encore la vraie, quand bien même elle serait
sur la voie qui y conduit » [49].
Cependant, et au-delà de la stratégie schellingienne complexe, jusque dans ses
rapports avec Victor Cousin, il est encore permis de dégager une ligne continue
qui dessine un contre-concept de l’universalité à la française. Car la tâche de cette
véritable synthèse trans-nationale – qu’on ne confondra pas avec l’universalité
européenne prétendue de la langue française – est encore confiée à l’Allemagne :
« [...] c’est à nous autres Allemands, à nous qui avons dépassé, grâce à la philosophie
de la nature, la triste alternative d’une métaphysique planant dans les nuées, dépourvue
de base (les autres nations ont raison de s’en moquer) et d’une psychologie aride et
stérile [celle des idéologues] –, c’est à nous, dis-je, de donner forme au système que
nous pouvons espérer atteindre et saisir, ce système positif dont le principe, à cause
justement de son absolue positivité, ne peut plus être lui-même connaissable a priori,
mais seulement a posteriori; ce système, nous devons le former jusqu’au point où il
s’unira à l’empirisme, lui-même élargi et purifié dans une égale mesure » [50].
On retrouve presque mot pour mot les formules de la lettre à Cousin de 1826,
citée à l’instant
[51]. On comprend dès lors que Schelling puisse freiner Cousin
dans son effort, encore ou toujours prématuré, pour faire connaître en France
la philosophie allemande. Schelling recommande à Cousin, dans une lettre de
novembre 1828, de « ne pas passer du tout la ligne de l’Empirisme ». Et l’on
reconnaît ici les motifs profonds des critiques formulées contre Villers : « Cette
proposition – poursuit Schelling – peut Vous paraître étrange, cependant avec
cette conviction, que Vous me connaissez, j’ose le dire : sur tout ce qui est
au-delà, aujourd’hui Vous ne pourrez donner à Vos compatriotes que des idées
à moitié seulement vraies, qu’une fois fixées Vous ou Vos successeurs auront
bien de la peine à leur arracher de la tête ». Avant de conclure par ces questions :
« Pourquoi ne pas épargner aux Français les années d’apprentissage que nous autres
Allemands, nous avons dû parcourir ? Pourquoi leur donner les idées peu expliquées
par lesquelles nous avons commencé, lorsque avec un peu de patience on pourrait
d’abord les mettre sur le chemin de la science claire, assurée et parvenue à son
but ? » [52]
C’est encore cette exigence d’achèvement, en suivant le rythme des idées et de
leur maturation, qui permet à Schelling d’expliquer à Cousin pourquoi il n’a
quasiment rien publié depuis les Recherches de 1809. Et par là on mesure aussi
l’importance de la Préface qu’il rédige en 1834 pour accompagner la traduction
en allemand d’un texte de Victor Cousin, Über französische und deutsche Philosophie, texte qui répond à la longue préface qu’avait ajoutée Cousin à la
2e édition, en 1833, de ses Fragments philosophiques, et dans laquelle, rappelant
sa méthode, défendant sa philosophie et reconstituant son itinéraire, il justifiait
son intérêt pour la philosophie allemande, contre les attaques réitérées de « germanisme ».
Schelling reviendra encore en 1838 (dans une lettre du 23 avril, toujours en
français) sur la question de l’introduction de la philosophie allemande en
France :
« [...] Eussiez-Vous trouvé bon de me demander mon avis sur un concours à proposer
sur la philosophie allemande, je Vous aurais très-humblement conseillé de le différer
encore de quelques années ; Vous l’auriez peut-être fait de Vous même, si Vous aviez
ajoûté un peu de foi à ce que je Vous ai dit plus d’une fois, c’est que la philosophie
allemande est en point et même dans la nécessité de subir encore une dernière crise
et qu’on ne peut juger ni du commencement, ni du milieu, ni même du commencement
de la fin avant qu’un mouvement scientifique tel que celui de la philosophie allemande
soit entièrement terminé et arrivé à sa véritable fin » [53].
Ainsi, en écho à la recension de Villers, on retrouve ici, trente-cinq ans après,
l’idée d’une crise ouverte dans la philosophie allemande, comme allemande,
par Kant et la Critique, répétition sans doute et transposition de la crise luthérienne, à laquelle il importe de laisser son temps propre et sa déterminité
nationale : ce sont, dira encore Schelling, « nos années d’apprentissage » et elles
peuvent « être épargnées aux Français ». Mais ce sont elles aussi – tout comme
les surdéterminations régionales (provinciales) qui les auront marquées – qui
doivent permettre enfin ou à la fin l’élaboration d’un « ouvrage de pure spéculation », mais « écrit de manière à être traduisible en français ».
Du refus de la francisation en 1803 aux annonces en 1828 d’un ouvrage
« traduisible » en français, ou mieux qui n’aurait besoin que d’être traduit et
non « interprété »
[54], le chemin parcouru est long, et le dialogue philosophique
franco-allemand semble renoué : cela ressort en particulier, sans ambiguïté apparente, de tel passage de la
Préface à Cousin dans lequel Schelling se montre à
nouveau soucieux de la « Darstellungsweise » et dénonce une nouvelle fois le
provincialisme allemand :
« On accordera sans aucun doute, de manière générale, qu’il y a quelque chose à
apprendre de notre voisin occidental, en ce qui concerne l’exposition (Darstellung)
claire, simple et souveraine des matières scientifiques. Mais le mode d’exposition
(Darstellungsweise), dès qu’on lui accorde de la valeur, rétroagit toujours du même
coup sur l’affaire en question et le contenu. Les Allemands n’ont pendant trop longtemps philosophé qu’entre eux, si bien que progressivement, dans leurs idées et leur
terminologie, ils se sont éloignés toujours plus de ce qui est compréhensible universellement (et pas seulement, à la rigueur, en Allemagne), et que le degré de cet
éloignement a fini pour ainsi dire par devenir le critère de la maîtrise philosophique.
Inutile d’en donner ici des exemples. Comme ces familles qui, en s’isolant du commerce général, ne vivent plus qu’entre elles et finissent par adopter à la fin, en plus
d’idiotismes (Eigenheiten) qui heurtent les autres, des expressions qui ne sont intelligibles que pour elles seules; c’est ce qui est arrivé aux Allemands en philosophie,
et à mesure qu’ils renonçaient – après quelques tentatives malheureuses pour répandre
hors d’Allemagne la philosophie kantienne – à se rendre compréhensibles aux autres
peuples, ils considéraient la philosophie comme quelque chose qui n’était pour ainsi
dire là (etwas Daseyendes) que pour eux, sans songer (bedenken) à ceci que la visée
originelle de toute philosophie, même si elle a souvent échoué, cette visée qu’il ne
faut jamais abandonner, tend précisément à une compréhension (Verständigung) universelle. On n’en tirera certes pas la conclusion que les Å“uvres de pensée doivent
être jugées comme des Exercitia Styli, mais il en résulte pourtant qu’une philosophie
dont le contenu ne peut être rendu concevable (begreiflich) à toute nation cultivée et
accessible en toutes les langues, déjà et pour cette seule raison, ne saurait être la
philosophie universelle et véritable. L’intérêt que l’étranger manifeste pour la philosophie allemande ne peut donc pas manquer de rétroagir favorablement sur celle-ci » [55].
Pourtant pourrait bien demeurer entière l’opposition – tout à fait difficile à
penser – entre deux conceptions de l’universalité, héritage sans doute, et héritage
dévoyé, du long règne de la langue française dans son « universalité européenne » et sa « prérogative » au sein de l’Académie des sciences de Berlin.
Resterait encore, pour nous aujourd’hui – à la lumière de ces Annales francoallemandes notamment, dont nous n’avons retenu qu’une brève séquence – à
affronter, face à une tout autre « prérogative », celle de l’anglo-américain dominant, la double contrainte, non plus sans doute de la nationalité, mais de
l’idiome
[56], et de l’universalité : aucune philosophie ne peut se définir comme
« nationale » sans renoncer du même coup à l’universalité et à l’unité du philosopher, sans renier la philosophie dans ce qui fait l’essence de sa visée originelle; mais elle doit pouvoir aussi revendiquer le privilège
singulier de l’universel tel qu’il s’inscrit à chaque fois historiquement et comme charnellement
dans telle langue, époque, « nation » toujours déterminées, dans le rythme de
la pensée et de « ses années d’apprentissage », sauf à reconduire l’illusion
dangereuse, cultivée en son temps par l’Académie de Berlin, d’une « universalité
européenne » en laquelle devrait se traduire et se réfléchir, en vertu de sa parfaite
clarté, toute autre détermination philosophique.
[1]
Einführung in die Metaphysik,
GA, Klostermann, t. 40, p. 29.
[2]
Op. cit., p. 116.
[3]
Wissenschaft der Logik, Das Sein (1812), H.-J. GAWOLL (éd.), Hambourg, Meiner, 1986, p. 3-4.
[4]
La Classe des Belles Lettres de l’Académie royale avait proposé la question ainsi formulée :
« Comment la langue française est-elle devenue la langue universelle de l’Europe; par où mérite-t-elle cette préférence; et est-il à présumer qu’elle conservera cette prééminence ? ».
[5]
Opuscule réédité, d’après le texte des
Mémoires de l’Académie de Berlin (1800), in
Revue
germanique internationale, n
o 3/1995,
La crise des Lumières, Paris, PUF, p. 181-210.
[6]
Cf. Fr. AZOUVI - D. BOUREL,
De Königsberg à Paris. La réception de Kant en France, Paris,
Vrin, 1991, p. 92.
[7]
Cité
in AZOUVI-BOUREL,
op. cit., p. 92-93.
[8]
« Réflexions sur les
Å“uvres posthumes d’Adam Smith »,
in A. SMITH,
Essais philosophiques,
2 vol., Paris, 1797, vol. II, p. 261-265.
[9]
L’ensemble des textes et du dossier sur lequel je m’appuie a été très opportunément établi
par Pierre PÉNISSON, dans un volume du « Corpus des philosophes de langue française » :
De
l’universalité européenne de la langue française, Paris, Fayard, 1995, et complété dans un numéro
annexe de la revue
Corpus (nº 30,1996) : « L’universalité du français en question ».
[10]
P. 22. Nous citons la pagination de l’édition de Brême, 1762, reprographiée dans la revue
Corpus.
[11]
Éd. cit., p. 27.
[12]
Éd. cit., p. 28-29.
[13]
Cf. Fr. AZOUVI - D. BOUREL,
op. cit., p. 68
sq.
[14]
W. von HUMBOLDT,
Ges. Schriften, vol. XIV,
Tägebucher, A. Leitzmann (éd.), Berlin, 1922,
p. 484,486 : « Wir stellten die Deutsche Metaphysik von zwei Seiten vor. [...] Das Ende dieser
Conferenz war also, daß sie von der Kantischen Philosophie nicht mehr, als vorher erfuhren, und
nicht günstiger von ihr dachten. Höchstens sind sie mehr stutzig geworden, mehr zum Zweifeln
gekommen. [...] Aller Philosophie liegt die reine Anschauung des Ichs, außer aller Erfahrung, zum
Grunde; entweder ausdrücklich, so daß man von ihr direct ausgeht, wie Fichte thut, oder nur
stillschweigend, daß man zeigt, die Erklärung der Phänomene führt auf so etwas, wie in Kant. Die
Franzosen kennen dies schlechterdings nicht, haben weder Sinn dafür, noch Begriff davon, und so
waren wir immer in zwei verschiednen Welten ».
[15]
Lettre n
o 290,
in SCHILLER,
Nationalausgabe,
Briefe an Schiller, 1797-1798, t. 37/1, p. 307-311 (ici, p. 308) : « Man verstand sich nicht einmal, geschweige denn, daß man sich bekehrt hätte.
Indeß gelang es mir noch, ihnen die Kantischen Idee näher zu bringen, als es je geschehen war. Es
wurde mir sogar leicht, da ich mit ihrer Art zu philosophieren mich vorher genau bekannt gemacht
hatte, und mich nun an ihre Ideen anschloß. Sie beschuldigten mich sogar sehr naiv, den Kant
französirt zu haben. [...] Sie eigentlich zu verständigen, ist unmöglich, und das aus einem sehr
einfachen Grunde. Sie haben nicht allein keine Ahndung sondern auch nicht den mindesten Sinn
nur für etwas, das außerhalb der Erscheinungen liegt; der reine Wille; das eigentliche Gute; das
Ich; das reine Bewußtsein, alles dieß ist für sie ganz und gar unverständlich. Wenn sie sich derselben
Worte bedienen, so nehmen sie sie immer iin einem andern Sinn. Ihre Vernunft ist nicht unsere;
ihr Raum nicht unser Raum; ihre Einbildungskraft nicht die unserige. Da aber alle diese Wörter
ein zwiefache Bedeutung haben, eine bloß logische, wo sie eine von vielem Einzelnene abgezogene
Form sind, und eine metaphysische, wo sie eigentlich erst einen Gehat [...] bekommen, so versteht
man sich ewig unrecht, weil sie immer nur die logische Bedeutung im Kopf haben, und wie immer
mehr hinein legen ». – La lettre est également citée
in Wilhelm von HUMBOLDT,
Sur le caractère
national des langues et autres écrits sur le langage, présentés, traduits et annotés par Denis Thouard,
Paris, Le Seuil Essais, 2000, p. 27-28.
[16]
Ibid., p. 309 : « Diese ganz unmetaphysische und bloß logische Art zu philosophiren liegt
tiefer im Charakter der Nation, und dies schließe ich vorzüglich daraus, daß ein offenbarer Vorzug
ihres Verstandes eng damit zusammenhängt – ich meine nemlich die Klarheit, die genau Präcision,
die sie überall fordern, die Unmöglichkeit ihrer Natur, sich über diese Dinge Illusion zu machen,
und sich tiefere Wahrnehmungen einzubilden, als sie wirklich haben ».
[17]
Ibid., « Es ist mir am Ende immer noch lieber, einen Franzosen zu sehen, der von seinem
eigentlichen Ich auch nicht einmal eine Ahndung hat, als einen Deutschen, der wie so mancher
gutmüthige Lehrling, das reine Ich in allen Fingerspitzen zu fühlen glaubt. Wenn, wie wir doch
glauben, unsre Philosophie die richtigere ist, so muß sie, und dann wird sie in ihren Köpfen weniger
Schaden anrichten, als in den unsrigen » (le texte est cité intégralement,
in Fr. AZOUVI - D. BOUREL,
op. cit., p. 109-112).
[18]
F.W.J. SCHELLING,
Werke, Cotta (éd.), reprint Beck, Munich, 1927, t. V, p. 184-202. Les
textes visés :
Philosophie de Kant. Ou principes fondamentaux de la philosophie transcendantale,
par Charles de Villers de la Société Royale de Gottingue, Metz, 1801.
Philosophie de Kant. Aperçu
rapide des bases et de la direction de cette pensée.
Kant jugé par l’Institut et observations sur ce
jugement, par un disciple de Kant, Paris, 1802.
[19]
Cf. FICHTE,
Über den Begriff der Wissenschaftlehre,
GA, I, 2, p. 118, note : « [...] la philosophie qui, au niveau de son contenu, vaut pour toute nation, devient donc, du point de vue de son
système de désignation, tout à fait nationale ; elle devient issue du plus intime de la nation qui
parle cette langue, et en retour elle perfectionne la langue de celle-ci jusqu’à la suprême déterminité »
(trad. fr. d’A. Renaut - Luc Ferry,
in FICHTE,
Essais philosophiques choisis (1794-1795), Paris,
Vrin, 1984, p. 36).
[20]
Cf. SCHELLING,
Vom Ich, HKA., I, 2, p. 79-80.
[22]
Ibid. Cf. aussi, V, 186 : « Schon diese Identität des Geistes und des Buchstabens, diese
Unmöglichkeit, die individuelle Form des Urhebers, die er sich aus dem Nachlaß der Scholastik
und einiger spätern Schulen gebildet, zu verlassen und das Wesen zu behalten – läßt über die
Universalität des Geistes und innern Sinns der Lehre selbst, so wie sie ist, kein günstiges Vorurteil
fassen ».
[23]
Ibid., « Wenn schon in Deutschland die Kantische Kritik unter den damals geltenden Philosophen die totale Verwirrung anrichtete, weil die Gründe und den Ursprung ihrer eignen Philosophie
großenteils vergessen hatten, auf die sich jene (die Kritik) bezog, wie soll man es in Frankreich
anfangen, einen längst vergangenen Zustand der Philosophie, der dort nicht einmal je Wurzel gefaßt
hat, nur erst wieder ins Gedächtniß zurückzurufen, um einen Ausgang- und Anfangspunkt auch nur
des historischen Verstehens der Kantischen Particularitäten zu erhalten ? ».
[24]
SW., V, 188 : « Es sind nur zwei Fälle : entweder will man die Kantische Philosophie als
Kantische darstellen [...], oder [...], so muß man in der Kantischen Philosophie nicht das
Kantische,
sondern die
Philosophie darstellen ».
[25]
SW., V, 188-189.
[26]
Signalons en passant que cette opposition, que le dernier Schelling saura profondément
renouveler, structure déjà la recension critique.
[27]
SW. V, 191 : « [...] eine Nation, die bei dieser langen und gänzlichen Entfernung von der
Philosophie, auch in Ansehung der Wissenschaft nur durch Zerstörung und Zertrümmerung der
bisher gewohnten Formen des Wissens [...] zur Regeneration übergehen zu können scheint ».
[29]
SW., VI, 3-30, trad. de Pascal David, in
Philosophie, 22 (1989).
[30]
HÖLDERLIN,
Grosse Stuttgarter Ausgabe, III, 304.
[33]
Ce cours a été prononcé plusieurs fois de 1827 à 1841. La version des
Werke correspond,
semble-t-il, aux leçons de l’année 1835-1836.
[34]
SW., X, 193; trad. fr. de Jean-François Marquet,
Contribution à l’histoire de la philosophie
moderne, Paris, PUF, 1983.
[35]
Cf. LEIBNIZ,
L’harmonie des langues, éd. et trad. de Marc Crépon, Paris, Le Seuil, 2000.
Cf. aussi Fr. NEF,
Leibniz et le langage, Paris, PUF, « Philosophies », 2000; en particulier chap. 2 :
« L’usage de la langue. Langue nationale et langue philosophique ».
[37]
Cf. W. SPARN,
Wiederkehr der Metaphysik, Die ontologische Frage in der lutherischen
Theologie des frühen 17. Jahrhunderts, Stuttgart, 1976.
[38]
Respectivement,
SW., IV, 377-394; XIV, 357-367.
[39]
SW., X, 195 : « [...] es ist von einem Gegensatz in der Sache selbst die Rede ».
[40]
SW., X, 195 : « [...] scheint es doch aller Vernunft entgegen, ganzen sonst vorzüglich begabten
Nationen eine Unfähigkeit für Philosophie zuzuschreiben... ».
[42]
SW., V, 341-430 :
Darstellung des philosophischen Empirismus (1830) ; trad. fr. de Jean-Luc
Garcia, in
Philosophie, Minuit, n
o 40 et 41,1993-1994.
[43]
Cf. la
Préface de 1834 à Cousin (
SW., X, 206).
[44]
Op. cit., X, 196; trad. de J.-F. Marquet, p. 215-216.
[46]
SW., X, 200; trad. cit., p. 219.
[47]
Aus Schellings Leben. In Briefen, éd. Plitt, III, Leipzig, 1870, p. 17-18.
[48]
SW., X, 199; trad. cit., p. 218.
[50]
SW., X, 200; trad. cit., p. 219-220.
[51]
Schelling notait encore : « C’est à la vérité une pitoyable pusillanimité ou un singulier excès
de modestie, qu’en France comme en Angleterre, de ce vaste empire de l’empirisme la philosophie
n’ait crû pour elle – et se soit laissée borner à ce pauvre domaine des observations minutieuses et
stériles dites psychologiques ». Cf. aussi les termes de la
Préface à Cousin, déjà citée,
SW. X,
p. 216-217.
[52]
PLITT, III, p. 42.
[53]
PLITT, III, p. 136.
[54]
PLITT, III, 42-43 : « Les idées en Allemagne même ne sont pas encore mûries au point d’être
présentées aux Français. C’est dans l’unique but, de porter la philosophie à cette haute généralité
d’idées et d’expressions, où par elle-même elle est capable d’être comprise de tout peuple pensant,
que j’ai mis un temps si considérable à mes ouvrages qui vont se publier dans le cours de l’hiver.
J’espère qu’ils finiront d’un coup les discussions subalternes, dans lesquelles je Vous vois encore
impliqué. Quand ils sont publiés, il me suffira de trouver un bon traducteur et j’espère pouvoir me
passer d’un interprète ».
[56]
Nous empruntons, au risque nécessaire du détournement, ce motif insistant à J. DERRIDA,
Schibboleth, pour Paul Celan ; Le monolinguisme de l’autre, et « La langue n’appartient pas.
Entretien avec Évelyne Grossman »,
in « Paul Celan »,
Europe, n
o 861-862,2000, p. 81-91.