2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Au-delà de l’histoire et du caractère : l’idée de philosophie française, la Première Guerre mondiale et le moment 1900
[1]
Frédéric Worms
Université de Lille-III
Le but de cet article est de comprendre, sur le cas privilégié de la philosophie
« française » au tournant du siècle, comment l’on passe de l’histoire de la philosophie à sa
caractérisation nationale, ce qui conduit aussi à deux perspectives complémentaires : comprendre comment cette caractérisation nationale de la philosophie peut se lier à la caractérisation philosophique de la nation, notamment dans la période dont la Première Guerre
mondiale fut le terme, comprendre aussi quelle autre conception des lieux, problèmes et
moments de la philosophie est possible, qui articule ses dimensions individuelles, communes
et historiques. On est ainsi conduit à la lecture de textes précis sur la philosophie française,
notamment de Bergson, à un double retour sur le « moment 1900 » en philosophie, et à
quelques perspectives plus générales sur l’histoire de la philosophie elle-même.
The purpose of the present paper is to study the privileged case of
« french » philosophy at the beginning of the century, in order to understand how one
goes from the history of philosophy to its national characterization. This in turn leads
to two other orders of considerations, in order to understand how the national characterization of philosophy implies the reverse philosophical characterization of nations ;
particularly in the period which finds its end with WWI; in order also to understand
what other conception of the moments, problems and places of philosophy can be devised
to articulate its individual, common, and historical dimensions. One is thus lead to study
a series of precise writings from french philosophy, particularly by Bergson, to a general
and double appreciation of the « 1900 moment », and finally to more general perspectives
on history of philosophy as such.
« Le rôle de la France dans l’évolution de la philosophie moderne est bien
net : la France a été la grande initiatrice et elle est restée perpétuellement
inventive, semeuse d’idées nouvelles » [2].
Ainsi s’ouvre le texte intitulé La philosophie française que Bergson écrit en
1915, en pleine guerre mondiale, pour présenter en tant que philosophe la
philosophie de son pays à l’Exposition universelle et internationale de San
Francisco. Ce qui frappe ici, au-delà même du privilège (certes exorbitant)
accordé à la France, ce sont trois choses étroitement liées :
- C’est d’abord le ton même du passage, qui contraste avec sa fonction,
somme toute classique. En effet, le « genre » de la « présentation de la philosophie française » à un public étranger, et notamment anglo-saxon, a quelque
chose d’une tradition. Depuis au moins Ribot, qui le fait directement en anglais
dans Mind en 1877, jusqu’à au moins Vincent Descombes en 1978
[3], en passant
notamment par ce texte de Bergson, il s’agit d’un exercice codifié, sur lequel
nous aurons à revenir. Mais Bergson tranche d’emblée, avant tout en personnifiant la France et en lui attribuant un « rôle » direct dans l’histoire de la philosophie, au lieu de caractériser seulement la « philosophie française ».
- Ce ton indique un changement plus profond de registre qui semble le faire
passer du texte philosophique au discours politique voire au discours « de
guerre ». Faut-il mettre ce changement de registre sur le compte des circonstances seules ou sur celui d’une véritable philosophie, la caractérisation nationale de la philosophie s’accompagnant d’emblée d’une caractérisation philosophique de la nation ? La question se pose.
- Elle se pose avec d’autant plus d’acuité qu’elle semble plus contraster,
justement, avec la pensée de l’auteur qui la suscite. On ne doit pas cesser de
s’étonner en effet, non seulement qu’il existe un « Bergson politique »
[4], mais
qu’il existe ce Bergson politique. N’est-ce pas ce même Bergson qui en 1911,
quatre ans seulement auparavant, avait défendu au congrès de Bologne la singularité absolue de « l’intuition philosophique », irréductible à toute détermination extérieure quelle qu’elle soit ? Bergson n’est-il pas l’un des rares, sinon
le plus rigoureux des philosophes capables d’opposer à l’idée de « philosophie
nationale » non seulement (comme on le fait souvent) l’idée de l’universel, mais
encore (comme on y manque souvent) le fait même de l’individuel, de l’individualité radicale d’une Å“uvre ou d’une pensée philosophique comme telle ?
Comment rendre l’individualité de l’intuition, précisément dans sa « nouveauté » (encore revendiquée, même ici, par lui), compatible avec l’idée même
de philosophie « française » ou nationale ? Faut-il donc renoncer à l’un de ces
termes (le singulier, l’universel, le « national ») ? Nous voilà en tout cas devant
le cÅ“ur du problème.
Ces trois surprises ordonneront en effet les remarques qui vont suivre, au-delà
du cas du seul Bergson, autour des trois questions suivantes :
- Comment passe-t-on, tout d’abord, de la simple histoire de la philosophie
« en France » aux caractères de la philosophie « française » ? Quelles sont,
autrement dit, les conditions mêmes d’un discours sur une philosophie « nationale », et quelle forme particulière revêtent-elles dans les pensées du tournant
du siècle en France ? C’est ce qu’il faudra examiner, en s’appuyant librement
sur un ensemble significatif de textes de cette période
[5].
- Mais le cas de Bergson et les circonstances de la guerre nous obligent à
aller plus loin : comment passe-t-on, inversement, des « caractères » de la philosophie française à l’histoire même de la France et son éventuelle signification
philosophique ? Quel est le lien entre une histoire de la philosophie et une
philosophie de l’histoire, et du coup entre la pensée et l’action des philosophes
eux-mêmes ?
- Il faudra bien enfin se demander si l’on peut sortir de cette spirale entre
l’histoire et le caractère, pour conserver un sens aux lieux et aux moments de
la philosophie, par exemple « française » en « 1900 », qui reste cependant compatible avec les principes ou plutôt les problèmes « universels » d’un côté, et
les positions ou plutôt les « intuitions » singulières, de l’autre.
- Mais il faut revenir d’abord au point de départ et à la constitution même
d’une idée de philosophie nationale, à la fois en général, et au tournant du siècle
en France.
I . DE L’HISTOIRE AU CARACTÈRE
Pour parler de philosophie « française », il semble qu’il faille réunir plusieurs
conditions, tout aussi décisives et complexes les unes que les autres qui font
passer de l’histoire au caractère et qu’il importe de rappeler clairement.
Il faut d’abord, minimalement, postuler une évolution, voire une unité de la
philosophie en France, autrement dit un lien historique minimal entre des œuvres
ou des doctrines singulières partageant des coordonnées objectives (par exemple
une même langue ou la nationalité de leur auteur), si possible en situant ce lien
historique dans l’histoire générale de la pensée philosophique. C’est là un
premier pas décisif, trop souvent inaperçu ou présupposé. L’idée même d’histoire de la philosophie (qui ne va pourtant pas de soi) est une condition préalable
de l’ensemble du problème.
De ce lien minimal de succession ou d’influence, il convient ensuite de passer
à une unité philosophique, par exemple en rassemblant ces diverses Å“uvres sous
diverses caractéristiques philosophiques communes, quelles qu’elles soient par
ailleurs.
Le pas ultime pour caractériser une philosophie nationale n’est cependant
accompli qu’avec une troisième opération : à savoir, lorsqu’on rabat ces caractères philosophiques communs sur un supposé caractère national obtenu par
d’autres biais ou puisé à d’autres sources, dans l’histoire ou l’anthropologie des
nations par exemple. C’est bien sûr par cette dernière opération que l’histoire
de la philosophie et la philosophie de l’histoire se touchent inévitablement.
Revenons donc successivement sur ces différentes opérations, telles notamment qu’on les trouve pratiquées dans les nombreux textes sur « la philosophie
française » qui marquent le tournant du XXe siècle.
Pour parler de « philosophie française », comme le font par exemple Bergson
(dans le texte de 1915 déjà cité) ou Victor Delbos (dans le livre posthume qui
porte ce même titre), il faut donc d’abord établir un lien temporel entre des
Å“uvres, ce que Bergson appelle une « évolution », Delbos un « développement »
[6]. Ce lien peut être plus ou moins fort selon plusieurs critères :
- l’influence ou la filiation explicitement revendiquée par des auteurs les uns
par rapport aux autres ou établis par des commentateurs et qui permettent de
décrire des « courants » ou des « traditions »;
- la possibilité décisive de pouvoir faire remonter cette « filiation » à une
origine ou à un commencement, si possible unique et fondateur. L’histoire de
la philosophie française, chez Delbos, Bergson ou bien d’autres, se fixe alors
souvent sur l’Å“uvre de Descartes dont la fonction tutélaire ou totémique décisive
a été analysée notamment par François Azouvi et Pierre Macherey
[7];
- enfin, la possibilité de situer cette filiation spécifique dans l’histoire générale de la philosophie. Ainsi, pour Bergson (mais aussi, encore une fois, pour
Delbos) Descartes ne commence-t-il pas seulement la philosophie « française »
mais bien la philosophie « moderne », la philosophie des Anciens pouvant d’ailleurs être rapportée à son origine « grecque », en une étrange opposition elle-même « nationale ».
On retrouverait ces critères, apparemment neutres, dans la plupart des textes
dont il est question ici. Mais c’est aussi qu’il s’agit encore de critères extérieurs
ou formels. On passe au contenu quand on ne se contente pas d’indiquer des
filiations et des origines, des courants et des sources, mais quand on rassemble
ces courants, et même parfois des courants apparemment opposés, dans des
caractéristiques philosophiques communes.
En effet, ces caractères peuvent être de deux sortes qu’il importe de distinguer,
et dont les plus ouverts ne sont pas ceux qu’on croit. On peut unifier une histoire
philosophique dans des traits de doctrine, le plus souvent opposés à d’autres ou
bien dans des traits de méthode, où l’on peut prétendre, souvent pour forcer
l’unité, dépasser les oppositions.
Ainsi, alors que Ravaisson conclut son célèbre Rapport de 1867 sur le « triomphe » du « spiritualisme » en France, Ribot, dix ans plus tard, caractérisera-t-il
la philosophie française par son esprit « scientifique », renouant d’ailleurs
avec le diagnostic prononcé par Taine auquel Ravaisson répondait déjà
[8] ! Du
moins la caractérisation de la philosophie « française » ou « nationale » s’appuie-t-elle en ce cas, plus ou moins explicitement, sur un choix philosophique de
l’historien-philosophe lui-même.
Ce n’est pas le cas quand on s’appuie, pour unifier la philosophie « nationale », sur un critère méthodologique, qui permet en apparence de surmonter
les oppositions doctrinales. On retrouverait exactement à cet égard la même
démarche et les mêmes critères chez Delbos et Bergson auxquels on ajoutera
ici le tableau dressé par Boutroux un peu auparavant, en 1908, dans un article
dont le titre (« La philosophie en France depuis 1867 ») prend explicitement le
relais du Rapport de Ravaisson. Pour Delbos et Bergson, les caractères de la
philosophie française seraient en effet les suivants :
- la clarté (opposée notamment au langage technique des auteurs allemands) ;
- la relation aux sciences positives (opposée elle aussi aux « spéculations
dogmatiques » (Boutroux) de la philosophie allemande) ;
- le goût pour l’introspection psychologique et morale (opposée plutôt cette
fois aux analyses des auteurs anglo-saxons).
Boutroux, de son côté, soulignait les traits suivants :
- une pensée à vocation « universelle » dépassant les querelles d’écoles ;
- la relation aux sciences ;
- la référence au « cÅ“ur » humain.
Ce n’est pas le lieu d’analyser pour eux-mêmes de tels caractères. On notera
seulement leur généralité ou leur neutralité et leur constance.
Ce sont pourtant aussi bien les critères doctrinaux que les critères méthodologiques qui peuvent enfin, ultime opération permettant de parler d’une philosophie nationale, être rabattus sur des caractères nationaux, postulés ou obtenus
par ailleurs.
Il peut être amusant de voir alors des conclusions opposées prétendre s’adosser l’une et l’autre au véritable caractère de la France. Ainsi, pour Ravaisson,
le spiritualisme manifesté par la philosophie française s’accorde-t-il au « génie
de la France » illustré par le reste de son histoire :
« Le christianisme ne fut nulle part mieux accueilli et plus promptement que
chez nos pères [...]. Si le génie de la France n’a pas changé, rien de plus naturel
que d’y voir triompher aisément [...] la haute doctrine “spiritualiste”... » [9].
Pour Ribot, au contraire et par opposition, l’adéquation revendiquée par
Ravaisson est artificielle, et pour tout dire administrative et idéologique, et c’est
un tout autre caractère philosophique qui peut prétendre rejoindre le vrai caractère national :
« M. Ravaisson contrôle absolument les examens d’État en philosophie et
tous les candidats tombent sous son influence. Mais cette métaphysique obscure
et mystique semble peu adaptée au caractère précis et plutôt sceptique des
Français, et bien que beaucoup de jeunes soient fascinés par elle, son triomphe
est incertain et sa durée douteuse » [10].
On retrouverait donc, derrière le conflit des doctrines et la revendication
commune d’un « triomphe » dû au caractère national, une véritable opposition
politique, peut-être même l’opposition profonde décrite par Maurice Agulhon
[11]
entre ce qu’il appelle « les deux patriotismes » français, s’appuyant respectivement sur la France « fille aînée de l’Église » et sur la France « patrie de la
Révolution ».
Mais, par son opposition même, cette adéquation garde quelque chose
d’ouvert. Elle devient une identification contraignante quand on cherche à rabattre l’un sur l’autre un critère philosophique, le plus souvent méthodologique
(clarté, rigueur) et un critère national, revendiquant pour celui-ci une légitimité
non seulement historique ou idéologique (l’Église, la Révolution) mais naturelle
ou scientifique (la psychologie ou l’ethnologie du « peuple français » lui-même
pour reprendre l’expression de Fouillée
[12] ). Sans préciser d’où se tire leur appréciation du caractère national, Bergson et Boutroux vont même plus loin dans
une autre direction, en identifiant les caractères méthodologiques et « l’esprit
philosophique » en général, puis cet esprit philosophique et « l’esprit français »
[13]. Par un étrange renversement, ce n’est pas seulement l’esprit philosophique qui devient ainsi particulièrement français, mais aussi, selon Bergson,
l’inverse, le caractère français étant intrinsèquement et universellement philosophique, non seulement chez les philosophes, mais chez les savants, les artistes,
« et même les artisans » !
Quoi qu’il en soit, on touche avec ce rabattement de caractères philosophiques
sur des caractères nationaux, au problème de fond, qui consiste bien entendu
dans la nature du lien établi entre ces deux séries de traits distinctifs. Pour le
dire sommairement, trois types de liens s’entremêlent à des degrés divers dans
les textes de cette période :
- un lien causal, les caractères philosophiques étant alors conçus comme des
effets du caractère national, incarné dans des mÅ“urs, dans la langue, dans la
terre ou plus « profondément » encore (suscitant l’image ironique d’une France
« patrie de Descartes et des cent fromages »). C’est ici qu’on rejoindrait les
écrits nationalistes d’un Maurras ou d’un Barrès, eux-mêmes inspirés par la
psychologie de Taine dont la pression est forte sur les textes écrits à ce sujet
par les philosophes eux-mêmes, même lorsqu’ils veulent insister sur la vocation
universelle ou les relations internationales propres à la philosophie
[14]. Victor
Delbos en revanche refuse explicitement tout lien causal de ce type
[15]. On peut
même se demander si certains auteurs, et en un sens Bergson lui-même, ne vont
pas jusqu’à inverser ce lien causal, la nation étant fille de ses penseurs, eux-mêmes décrits alors comme ses formateurs ou ses « éducateurs » (pour employer
l’expression de Nietzsche). Dans les deux cas, ce n’est plus seulement Descartes
qui est « typiquement » français ou la France qui est « naturellement » cartésienne, il y a un lien réel de cause à effet entre les deux;
- on peut se contenter, justement, d’un lien seulement descriptif, ou encore
typologique et symbolique, permettant d’opposer une nation aux autres, ainsi
de la clarté, scientificité et moralité française par opposition aux profondeurs
de « l’âme allemande » ou à l’empirisme pragmatique des Anglo-Saxons. Ce
lien descriptif et symbolique peut se resserrer à l’occasion de son engagement
dans l’histoire concrète, la lutte des nations devenant, comme on va le voir, un
conflit entre des valeurs ou des doctrines, entre des principes ;
- un lien enfin interne et normatif, permettant une évaluation des diverses
Å“uvres philosophiques en fonction de leur adéquation avec le caractère national,
telle ou telle doctrine étant par exemple plus ou moins conforme au « génie
français », et donc plus ou moins « française » elle-même (le cas de Bergson
posera ainsi un singulier problème en 1914 – surtout lorsque l’Action française
condamne son élection à l’Académie ; même Péguy ne doit-il pas le mettre sous
la protection ambiguë de Descartes « cavalier français » ? – mais aussi en 1940,
lorsqu’on voudra revendiquer sa pensée comme authentiquement française, tout
en mettant en doute le caractère « français » de son auteur).
En entrant sur ce terrain, les philosophes entrent donc du même coup sur un
terrain intrinsèquement et inévitablement politique. Ce n’est donc pas un hasard
si le passage de l’histoire à la caractérisation philosophique, puis à la caractérisation nationale s’accompagne d’un passage inverse, de la caractérisation philosophique de la nation à l’engagement historique voire à la mobilisation nationale du philosophe et à une véritable philosophie de l’histoire elle-même fondée
sur une théorie de la nation. Ce passage inverse, pour être précipité par la
Première Guerre mondiale, dont il n’est pas un des aspects les plus secondaires
ni les moins dramatiques, n’en repose pas moins lui aussi sur des fondements
théoriques et des oppositions philosophiques qu’il convient maintenant d’analyser brièvement.
II . DU CARACTÈRE À L’HISTOIRE
Il ne s’agit pas ici d’étudier l’ensemble des philosophies politiques ni même
des engagements politiques des philosophes autour de la Première Guerre mondiale. Il s’agit seulement d’examiner un point précis : à savoir, cette caractérisation philosophique des nations qui prolonge la caractérisation nationale des
philosophies dont on vient de parler, qui l’entraîne dans la théorie et la pratique
politiques et qui appelle en retour, pour y échapper, une autre façon de concevoir
les lieux et les moments de la philosophie elle-même.
Ici encore, cette caractérisation comporte des étapes qui l’engagent peu à peu
dans l’histoire politique effective, et qu’on peut distinguer par exemple dans
des textes de Bergson qu’on prendra comme centre de référence, autour duquel
peuvent cependant se disposer de nombreux autres écrits de la période. La
première de ces étapes est une personnification psychologique de la « nation ».
Cette personnification permet de lui attribuer non seulement des caractères
objectifs mais des représentations et des idéaux moraux, ayant eux-mêmes une
portée philosophique : c’est ici que se nouent à nouveau ensemble caractérisations philosophique et politique. De ces caractères, les nations, et les individus
qui les composent (et particulièrement peut-être les philosophes, puisqu’ils
peuvent dégager ces caractères eux-mêmes philosophiques), ont cependant en
outre une responsabilité historique et pratique, une responsabilité dans l’action,
face notamment aux autres nations, un conflit international pouvant dès lors
être interprété comme une lutte entre des principes abstraits et idéaux. Ces traits
n’ont d’ailleurs pas manqué d’être critiqués par d’autres philosophes, non seulement au titre de la critique des « passions nationales » (ainsi chez Alain, Benda
ou Romain Rolland), mais aussi au titre même de l’assimilation psychologique
et morale entre les acteurs de l’histoire et les valeurs de la pensée ou de l’action.
Certes, c’est dans des discours de guerre qui ne font pas partie intégrante de
son
œuvre philosophique
[16], et sur lesquels il reviendra, implicitement, dans son
dernier grand livre (
Les deux sources de la morale et de la religion, publié en
1932), que Bergson élabore une telle théorie psychologique et morale de la
nation qui lui permet une certaine interprétation de la guerre. Pourtant, dans des
conférences prononcées à Madrid en 1916 sur « la personnalité »
[17], c’est bien
sa propre conception de l’individualité psychologique qu’il prolonge en opposant deux théories de la nation. Selon la première, la sienne, une nation est une
« personne » dotée d’une « âme », à laquelle les traditions et les lois fournissent
une « mémoire ». Selon l’autre, imputée à « certains théoriciens allemands,
développant quelques idées du grand philosophe Hegel », la seule mesure d’une
nation serait « la force », Bergson ajoutant même : « cette thèse a été mise en
pratique, depuis Hegel, dans des conditions que ce philosophe n’avait peut-être
pas prévues complètement »
[18]. On n’insistera pas ici sur cette image, fréquente
à l’époque, d’une Allemagne de la force que Bismarck hériterait de Hegel,
opposée à une Allemagne du sentiment et du romantisme
[19]. Ce qu’il faut souligner, c’est plutôt l’idée d’une nation dotée d’un « état d’âme » que l’on devrait
étudier d’un point de vue purement « psychologique ». On comprend pourquoi
l’analyse apparemment si « spiritualiste » de Bergson peut se rencontrer avec
une théorie comme celle de Durkheim. Dans ses trois textes de guerre, notamment le premier (
L’Allemagne par-dessus tout, la mentalité allemande et la
guerre), celui-ci fait en effet servir la notion sociologique de « mentalité » à
une personnification psychologique des nations en présence dans le conflit
mondial. On assiste donc bien, de manière doublement inattendue, chez le
philosophe de la durée individuelle et chez le sociologue qui traite les faits
sociaux comme des « choses », à une étonnante personnification psychologique
des entités nationales.
Certes, ajoutera-t-on aussitôt, cette personnification est justement psychologique et morale, autrement dit, elle se manifeste à travers des idéaux, pour parler
comme Bergson, ou des faits collectifs, pour suivre Durkheim ; les nations ne
sont ni pour l’un ni pour l’autre des entités « réelles » ayant par exemple un
support biologique ou génétique qui se traduirait en outre et par ailleurs dans
des idéaux ou des obligations, elles s’épuisent au contraire dans ces derniers.
Ceux-ci ne se réduisent cependant pas pour autant à des fictions ou à des
constructions et semblent avoir une consistance propre. Surtout, c’est cette
caractérisation psychologique de la nation qui permet de lui attribuer un caractère ou une responsabilité morale.
Ainsi, selon Bergson, il ne s’agit pas seulement d’opposer deux théories de
la nation, fondées respectivement sur « l’âme » ou sur « la force », il s’agit
surtout d’opposer deux types de nations ou d’âmes nationales, fondées sur deux
valeurs morales, « le droit » contre « la force » ou encore, pour reprendre le
discours de guerre le plus célèbre de l’auteur de
L’évolution créatrice, encore
réédité en 1940, entre « la force qui s’use et celle qui ne s’use pas »
[20]. Sur ce
point Bergson ne variera pas et insistera encore en 1934, deux ans après la
publication des
Deux sources de la morale en religion :
« Nous considérons toute nationalité vraie, digne de ce nom, comme devant
être respectée et même, si possible, aimée, pour des qualités qui lui sont propres
et qui sont d’ailleurs sa raison d’être : une nation est une mission » [21].
Certes, on notera que Bergson, dans ce passage, conditionne en partie au
moins « l’amour » de la patrie pour ainsi dire, à la valeur intrinsèque des
« qualités » morales qui définissent une nation : on ne peut aimer que ce qui
est aimable. Mais il reste que les nations se définissent par les qualités morales
dont elles sont porteuses et dont, plus encore, elles sont responsables, qu’elles
doivent défendre et les individus avec elles, par leur action historique. Si Bergson
se rallie après la guerre à l’idée wilsonienne de la « société des nations », c’est
d’abord, justement, parce que c’est l’idée d’un homme, Wilson, et qu’elle est
conforme à l’idéal démocratique américain, convergent lui-même avec celui de
la France. On revient donc bien, dans une telle conception, de l’histoire politique
à la caractérisation philosophique.
On peut encore ajouter une remarque rétrospective sur ce point. Dans
Les
deux sources de la morale et de la religion, en effet, Bergson reviendra à deux
reprises sur le « patriotisme » et sa valeur philosophique. D’un côté, celle-ci est
désormais commandée par l’opposition du clos et de l’ouvert, qui vaut pour la
société comme pour la morale : deux forces s’opposent, l’une qui tire vers les
identités closes, la guerre et l’extermination de l’autre, l’autre, ouverte par les
grands mystiques, qui aspire vers l’humanité tout entière sans aucune exclusive,
conduisant donc à la paix. Mais à côté du nationalisme clos, Bergson continue
pourtant à situer, sur le chemin de la mystique complète, le sentiment patriotique,
comme une émotion morale fondamentale
[22]. Plus encore, quand il écrira finalement le récit de ses engagements politiques au service de la France (ses
voyages diplomatiques aux États-Unis pendant la guerre), le titre à la fois
administratif et mystique qu’il donnera à son récit ne doit rien au hasard : «
Mes
missions »
[23]...
Une étude complète de ce point appellerait de nombreux prolongements,
confrontant notamment la conception bergsonienne de la « mystique » à l’opposition non moins ambiguë et non moins forte établie par exemple par Péguy
entre « mystique et politique », à laquelle Bergson se référera encore dans une
ultime intervention publique, en 1939. Mais ce n’est pas ici le lieu. Il faut en
revanche insister sur l’importance de cette double caractérisation psychologique
et morale des nations. On la retrouve dans les textes de guerre d’Émile Boutroux,
où son éloge de la philosophie « française » s’accompagne à présent d’une
critique de cette philosophie « allemande » dont il fut pourtant l’un des introducteurs décisifs dans l’Université française. Sans même revenir sur sa critique
de l’Allemagne, on notera par exemple que sa défense de la Société des Nations,
dans un article important de 1919 (« Quelques réflexions au sujet de l’avenir »),
est marquée par les mêmes ambiguïtés que celle de Bergson :
« La SDN ne peut être une harmonie politique que si elle est une société
d’âmes vouée au culte des choses idéales ».
René Hubert, l’un des rares philosophes qui traite du problème de la guerre
dans les pages de la
Revue de métaphysique et de morale
[24] et qui publie à la
fin de la guerre un ouvrage général de réflexion intitulé
Les interprétations de
la guerre, ira plus loin encore que Bergson, en reprenant et en déformant la
célèbre conception de Renan :
« Un peuple est une tradition active, un principe spirituel, a dit Renan. Ce
sont donc en vérité deux doctrines, deux philosophies de l’homme dans ses
rapports avec la nature et la société politique qui se sont heurtées sur les champs
de bataille » [25].
La réponse de Renan à la question « Qu’est-ce qu’une nation ? », qui opposait
à l’idée d’une nature biologique celle d’une intention historique partagée, se
trouverait donc elle aussi mobilisée dans une caractérisation rigide et normative,
bien moins ouverte que close.
C’est bien cette caractérisation morale, en tout cas, qui permet une imputation
juridique et historique aux nations. Ainsi en va-t-il par exemple pour Durkheim,
dans son troisième écrit de guerre au titre lui aussi significatif :
« Quelle que puisse être l’importance de ces causes impersonnelles [de la
guerre], elles ne sont pas efficaces par elles-mêmes. Pour qu’elles produisent
leurs effets, encore faut-il que des volontés humaines se prêtent à leur action.
Pour qu’une guerre éclate, il faut qu’un État la veuille, et c’est lui qui en porte
la responsabilité »
[26]. Même si son analyse reste proche au fond de celle de
Durkheim, dont il a prolongé la sociologie par une étude objective de la notion
de « mentalité », Lévy-Bruhl (auteur par ailleurs, lui aussi, d’une présentation
de la « philosophie française »), donne un poids différent aux causes respectivement « personnelles » et « impersonnelles » dans un opuscule (plus proche
peut-être des thèses de Jaurès, avec qui il avait collaboré
[27] ) dont le titre même
(
Les causes économiques et politiques de la conflagration mondiale
[28] ) en dit
assez le propos objectif et général, même si pour Lévy-Bruhl comme pour
Durkheim ces causes « se manifestent dans les sentiments, les idées, les passions
et les besoins des individus et des peuples »
[29], même si l’on peut et l’on doit
imputer des responsabilités politiques et juridiques.
De même, la caractérisation morale n’est pas exempte de critiques. Dans un
livre important, dont le titre semble délibérément ambigu, c’est sans doute
Gustave Belot qui va le plus loin dans cette direction. Ce condisciple méconnu
de Durkheim et Bergson, que ce dernier a constamment rencontré sur sa route,
ne parle en effet de la « conscience française » que d’un point de vue moral,
pour l’opposer à une « âme » qui serait une réalité psychologique et, s’il oppose
le droit à la force, ce n’est pas en tant que deux principes psychologiques
incarnés dans des peuples individuels, mais comme des principes généraux
valant pour l’analyse des actions en général. Un étonnant chapitre intitulé
Réflexions sur le diable suit ainsi celui portant sur « la force du droit », pour
dénoncer la diabolisation à l’Å“uvre dans la caractérisation morale dont on vient
de parler :
« On peut ainsi construire dans son ensemble organique un caractère, un
Esprit du Mal, auquel nos amis américains découvrent une frappante ressemblance avec ce que la guerre leur a révélé du Boche » [30].
Il faudrait certes retracer ici l’ensemble des débats philosophiques portant sur
la Première Guerre mondiale (et notamment les textes d’Alain, de Benda, de
Romain Rolland)
[31]. Malgré son importance, ce n’est pourtant pas dans cette direction que nous devons nous orienter ici. Il ne s’agissait en effet d’aborder ces différentes questions historiques et politiques que dans le prolongement de l’étude
menée plus haut sur la question de la « philosophie française » et sur l’histoire de
la philosophie d’une manière générale. Il convient donc maintenant de revenir sur
cette question, pour voir s’il n’est pas d’autres manières de tenir compte de la géographie et de l’histoire de la philosophie, sans revenir pour autant à une pure série
de fulgurances individuelles, ou à la figure immuable d’une
philosophia perennis.
III . MOMENTS ET PROBLÈMES,
ENTRE LE SINGULIER ET L’UNIVERSEL
Il importe donc de reprendre ici les données initiales de notre problème. En
effet, si l’idée de philosophie nationale repose sur un certain nombre d’opérations discutables, permettant d’unifier une variété d’Å“uvres, dans une histoire
d’abord, puis dans des caractères philosophiques et nationaux, il ne s’agit pourtant pas de nier que les Å“uvres et les doctrines partagent des circonstances
historiques et politiques, et prennent place qu’on le veuille ou non dans une
histoire et une « géographie » plus générales. Si leur diversité n’est donc pas
un éparpillement pur et simple, le risque consiste pourtant dans une volonté
d’unification excessive et arbitraire qui efface la diversité des Å“uvres et des
doctrines d’un « même » temps et d’un « même » lieu, ou partageant une
« même » langue, une « même » nationalité. Ce qu’il convient donc d’établir,
ce sont les coordonnées permettant de rendre compte à la fois de cette diversité
et de cette unité : il ne s’agit pas d’opposer de façon simpliste les catégories
du « national », et celles de l’individuel ou de l’universel, mais plutôt de montrer
comment elles s’articulent d’elles-mêmes autour de la multiplicité et de la
diversité des philosophies.
À l’idée d’histoire au sens entendu plus haut (impliquant filiations, origine,
situation dans une chronologie plus large) nous opposerons d’abord celle de
moment philosophique, ou d’une diversité de moments pris dans une succession
en partie discontinue. Ce qui fait en effet la singularité d’une période de l’histoire
de la philosophie, ce n’est pas l’irruption d’une
Å“uvre unique qui « influerait »
ensuite sur des successeurs, d’une manière linéaire : c’est plutôt une diversité
d’
Å“uvres singulières entretenant un débat interne qui définit leur
contemporanéité. On ne peut certes pas, et c’est essentiel, définir de tels « moments » de
la philosophie, de telles époques du savoir, indépendamment des
Å“uvres singulières (et en tenant compte uniquement d’une sorte de contemporanéité générale,
avec les sciences ou l’histoire d’une « époque », par exemple). Mais inversement, on ne trouverait pas un seul moment de l’histoire de la philosophie qui
se définisse par une seule
Å“uvre, issue d’une rupture avec ce qui précède et
engendrant tout ce qui suit : ce qu’on a, c’est plutôt à chaque fois une constellation épaisse d’
Å“uvres dont la singularité tient justement
aussi à leurs relations
les unes aux autres. Ainsi Bergson lui-même, dès 1915 et dans des textes
ultérieurs
[32], est-il amené à constater que chaque moment de l’histoire de la
philosophie française se définit moins par l’
Å“uvre d’un seul auteur que par
l’opposition entre deux
Å“uvres, deux styles, toujours « deux à deux », « Descartes et Pascal », « Rousseau et Voltaire », « Comte et Biran » et, aurait-on
envie d’ajouter, pour 1900, lui-même, « Bergson et... » (sans doute à nos yeux
«... Brunschvicg »). Le « et » qui relie ici Descartes et Pascal revient moins à
pluraliser l’origine qu’à isoler ce que nous appelons ici un « moment ». Brunschvicg lui-même, malgré les objections qu’on pourrait lui adresser comme à
Bergson sur d’autres plans (comme le fait P. Macherey
[33] ), est conduit à dessiner
le triangle d’un tel moment philosophique comme il le fait dans
Descartes et
Pascal lecteurs de Montaigne, son dernier livre
[34], répondant à l’un de ses
premiers, au titre lui aussi révélateur sur ce plan,
Spinoza et ses contemporains.
Il en irait encore ainsi si l’on étudiait le moment « socratique » de la philosophie
grecque ou le moment « kantien » de la philosophie allemande. Au carrefour
de différentes « histoires », scientifique, sociale, politique, les
Å“uvres philosophiques, sans s’en abstraire mais aussi sans s’y réduire, constitueraient ainsi
leur propre champ par le croisement et l’opposition de leurs singularités.
Mais il faut justement aller plus loin. En effet, si l’on voulait décrire ou unifier
ces moments et ces Å“uvres de manière philosophique, on devrait cette fois
opposer à l’idée de caractères homogènes celle de problèmes communs. Ce que
des Å“uvres d’un même moment semblent partager, ce sont moins en effet des
caractères méthodologiques ou doctrinaux, que des problèmes autour desquels
s’opposent des positions singulières irréductibles les unes aux autres, mais reliées
néanmoins par la formulation de certaines questions, ne serait-ce que pour les
dépasser et les contester. Il n’y a pas à choisir entre les deux positions extrêmes
que l’on rencontre aujourd’hui sur cette question : celle selon laquelle aucune
Å“uvre ne reçoit ses problèmes de l’extérieur mais crée au contraire ses propres
problèmes ; celle selon laquelle il y aurait un ensemble de concepts et de savoirs
qui définirait le sol à la fois historique et transcendantal auquel chaque pensée
appartient et sur le fond duquel elle se découpe. Ce qui relie et oppose les Å“uvres,
c’est un ensemble ouvert mais certes pas indéfini de problèmes autorisant et
même appelant des options philosophiques irréductibles. C’est peut-être à travers
ces problèmes communs que les positions les plus singulières et même les intuitions les plus individuelles retrouvent d’ailleurs une place dans la carte des choix
philosophiques les plus généraux et peut-être même les plus universels. S’il n’y
a pas de philosophie « éternelle », peut-être ne peut-on éviter en effet, comme
l’ont fait par exemple le Platon du Parménide ou le Kant de la Dialectique
transcendantale, de dresser la carte des positions possibles autour des grands
problèmes métaphysiques. Mais entre les intuitions singulières et les options
ultimes, se place à chaque moment de la philosophie une série de problèmes
communs qui suscite et oppose les œuvres qui les rencontrent.
Quoi qu’il en soit, ce serait bien par de tels problèmes, opposant des doctrines
et des méthodes, plutôt que par des caractères unifiant méthodes ou doctrines,
qu’on pourrait rendre compte de chaque moment de la pensée philosophique.
Ainsi le moment 1900 est-il caractérisé en philosophie par des problèmes communs tels que celui du nombre et de la fondation des mathématiques, du temps
et de l’expérience psychologique, de la vie et de la critique de la connaissance.
Autour de ces questions, ce sont des philosophies inconciliables qui surgissent
et s’opposent, au point de perdre, après la rupture de 1914 surtout, le sens même
de ce qui les reliait, non pas dans une origine mythique, mais sur des points
critiques du savoir et de l’expérience. Chacun fait l’expérience aussi, dans sa
propre formation philosophique, d’un moment que définissent des problèmes et
des Å“uvres, des structures et des styles. Le moment le plus récent, le nôtre, ne
fut pas celui de vagues rubriques ou courants généraux, le « structuralisme »,
par exemple, ni celui de purs météorites philosophiques, filant de manière
foudroyante hors de toute galaxie repérable, « Deleuze », « Foucault », par
exemple. Le besoin est vif du tableau qui retracerait tout à la fois les problèmes
communs et les positions singulières d’un tel moment, dans la diversité et les
pointes d’unité qui le rendent encore si sensible.
On voit bien dès lors qu’une troisième précision est enfin nécessaire. Décrire
de tels moments autour de tels problèmes ne peut permettre en effet d’éviter
entièrement la question de leur épaisseur géographique et historique plus générale, celle qui, comme on l’a vu plus haut, reliait les caractères philosophiques
aux caractères nationaux au point de permettre l’identification inverse et la
caractérisation philosophique des nations dans leur action politique. Mais à ces
« caractères » nationaux, nous opposerons ici, en un dernier contraste, les doubles effets de résistance et d’ouverture, mais aussi d’attachement et de rupture,
à quoi se manifeste en effet, historiquement et géographiquement, un
« moment » philosophique, et par quoi il s’oppose à d’autres.
Résistances et ouvertures : de fait, l’ensemble d’Å“uvres qui partagent un
ensemble de problèmes qui en outre, c’est le moment de l’ajouter, peuvent
partager aussi une langue, des références littéraires, historiques, scientifiques,
toutes les coordonnées d’une histoire commune, cet ensemble, donc, se manifeste aussi, de l’extérieur, par son opposition à d’autres problèmes, les obstacles
qu’il met à leur transmission, les ouvertures par lesquelles il les accueille. Les
problèmes partagés en France, en 1900, par Bergson, Brunschvicg et d’autres
expliquent ainsi à la fois la fermeture relative à ceux que rencontrent « ailleurs »
Husserl ou Freud, mais aussi les points communs que cette fermeture ne peut
entièrement masquer et recouvrir, et il en est de même dans l’autre sens. Ces
résistances et ces ouvertures peuvent bien en effet définir un moment et un lieu
de la philosophie, la « France », l’« Autriche », « Oxford », etc. Il conviendrait
d’en dresser la carte de manière systématique, plutôt que de retomber dans les
caractères nationaux de la philosophie ou de se contenter de leur simple critique.
Ajoutons à ces ouvertures et résistances théoriques, collectives en un sens,
les attachements et les ruptures que manifestent cette fois les Å“uvres individuelles. Il s’agit moins en effet ici d’appartenir à une « nation » ou même à une
« tradition » que de reconnaître l’épaisseur historique et géographique des
moments et des lieux auxquels même les pensées les plus singulières – et toute
pensée réelle est individuelle à un certain degré – ne peuvent pas ne pas se
rattacher. Les formations et, comme le souligne P. Macherey, les pratiques et
les institutions de la philosophie, forment un cadre où les Å“uvres individuelles
prennent inévitablement leur place et une partie de leur style auquel elles se
rapportent par des traits de reprise ou de rupture, fût-ce pour se déclarer par
exemple elles-mêmes, avec plus ou moins d’ambiguïté, « françaises » ou « so
very unfrench » ! Pour les individus aussi, ces traits philosophiques recoupent
les autres lignes de l’appartenance « nationale », politiques, linguistiques, culturelles, dans des résistances et des ouvertures, des attachements et des ruptures
multiples, qui interdisent tout rabattement simple d’une série de « caractères »
sur l’autre, mais qui dessinent un réseau complexe de liens et de limites.
Ainsi, bien entendu, la remise en question de tout caractère national simple
de la philosophie conduit-elle pour finir à remettre en cause le caractère national
lui-même. On a esquissé plus haut le lien ambigu qui pouvait unir ces deux
registres de la pensée et de l’action, au moment peut-être – culminant en 1914 –
où l’idée de philosophie « nationale » atteint son intensité la plus vive sur les
deux plans, dans les
œuvres autant que dans les actions des philosophes, dans
les pratiques politiques autant que dans les discours théoriques. Il importe sur
ce plan aussi de respecter deux exigences peut-être contradictoires, à savoir, de
résister à toute unification simple ou simpliste, mais aussi de maintenir une
unité de sens dans la diversité même que l’on commence par reconnaître. On
risquera ici les éléments d’un parallèle qui appellerait de nombreuses justifications. Ainsi, on n’unifiera pas les diverses « causes » d’une action politique dans
un « sujet » idéal et moral défini qui plus est, si l’on ose le jeu de mots, par
une « cause » à défendre. De même « l’identité » nationale se définit peut-être
elle aussi, à chaque « moment », par une pluralité d’identités, ou encore si l’on
veut de mémoires et de communautés qui se relient et s’opposent. Mais on ne
peut renoncer non plus à l’unité de l’action et du sens. De même que les positions
philosophiques se relient par le biais de problèmes communs, de même les
« identités » ne deviennent
politiques que par le lien à l’identité politique même,
à la citoyenneté d’un État qui préserve le lien entre les appartenances par le
vide même qu’il intercale entre elles et en chacun de ses membres. Plus encore,
cette appartenance politique se double elle aussi d’une histoire commune qui
se manifeste par des résistances et des ouvertures, des attachements et des
ruptures qui ont bien quelque chose de « philosophique » : et l’on ne renoncera
donc pas non plus, au risque de se briser soi-même, à toute forme de relation
entre philosophie et politique. Ainsi, malgré ou plutôt à cause de l’épaisseur
historique, culturelle, qui nous y
attache, tel acte politique suscitera-t-il l’adhésion ou l’objection philosophique, de principe qui appellera la critique ou
l’action, le soutien ou le déchirement, dans la position toujours déchirée de
celui que Michael Walzer appelle le « critique social » et dont il a décrit les
figures majeures du siècle qui vient de s’écouler
[35].
Pas plus ici qu’ailleurs, on ne niera donc le lien critique, intensif, difficile,
qui relie la philosophie et la politique, les œuvres et les principes avec les
moments et les lieux, les problèmes et les options théoriques avec les coordonnées d’une vie individuelle et d’une action collective. S’il fallait revenir à ce
moment 1900 qui vit à la fois la floraison d’Å“uvres singulières et de problèmes
communs qui sont encore les nôtres mais aussi leur repli politique, l’éclatement
auquel certaines philosophies elles-mêmes ont prêté la main et qui risque
constamment de reproduire, c’était donc bien pour en recueillir de façon critique
le double héritage. C’est seulement en approfondissant le lien entre « l’histoire »
de la philosophie et la philosophie « de l’histoire », que l’on a seulement tenté
d’esquisser ici, que l’on pourrait retrouver le sens de ce moment, mais aussi du
nôtre, aujourd’hui, et de la coupure qui les sépare dont tout le visage du XXe siècle
est resté balafré.
[1]
Cet article reprend une communication présentée le 29/10/99 au Colloque sur « l’idée de
philosophie nationale », organisé par les Archives Husserl et Marc Crépon; il fait aussi écho à de
nombreuses conversations avec lui sur un problème qui nous est commun. Je tiens à remercier aussi
Frédéric Keck, pour ses remarques philosophiques et ses indications bibliographiques.
[2]
BERGSON,
Mélanges, A. ROBINET (éd.), avec une intro. de Henri Gouhier, Paris, PUF, 1972,
p. 1157. Bergson précise : « Ailleurs, sans doute, ont surgi également des philosophes de génie ;
mais nulle part il n’y a eu, comme en France, continuité ininterrompue de création philosophique
originale ». Outre la résonance proprement bergsonienne de cette dernière formule, on notera
l’argument de continuité historique, sur lequel on reviendra plus bas.
[3]
Vincent DESCOMBES,
Le même et l’autre, quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Paris, Éd. de Minuit, 1981 (éd. originale Cambridge U. Press, 1979).
[4]
Voir Philippe SOULEZ,
Bergson politique, Paris, PUF, 1989.
[5]
Donnons d’emblée les références principales, en précisant qu’il s’agit d’un choix non exhaustif
et en souhaitant que soit un jour réunie en volume une anthologie des textes sur la « philosophie
française » de cette période et au-delà :
1857 : TAINE,
Les philosophes français du XIXe siècle (2
e éd. 1888 :
Les philosophes classiques
du XIXe siècle en France), rééd. partielle, Pauvert, 1967;1867 : RAVAISSON,
La philosophie en France au XIXe siècle,
in RAVAISSON,
De l’Habitude, Paris,
Fayard, « Corpus », 1984;
1877 : RIBOT, « Philosophy in France »,
Mind, 1877, p. 370-386 ;
1899 : LÉVY-BRUHL,
History of Modern Philosophy in France, Chicago-Londres, Open court-Kegan Paul (2
e éd. 1924) ;
1908 : BOUTROUX, « La philosophie en France depuis 1867 »,
Revue de métaphysique et de
morale, 1908, p. 683-707 (communication au Congrès international de Heidelberg);
1915 : BERGSON,
La philosophie française, brochure éditée pour l’Exposition internationale de
San Francisco, rééd. Larousse 1933, puis
Mélanges,
op. cit.; 1919 : DELBOS,
La philosophie française, éd. Plon-Nourrit, préface de Maurice Blondel (éd.
posthumes, cours de 1915-1916).
[6]
« Ce que nous désirons surtout, c’est en interpréter et en expliquer le développement », p. 15.
[7]
Voir respectivement F. AZOUVI, « Descartes »,
in P. Nora (éd.),
Lieux de mémoire III, Paris,
Gallimard, coll. « Quarto », p. 4475-4519 ; P. MACHEREY, « Y a-t-il une philosophie française ? »,
in
Histoires de dinosaure, Paris, PUF, 1999, p. 313-324. Le présent texte a aussi bénéficié de
communications orales de P. Macherey, ainsi au Colloque d’octobre 1999 lui-même, à propos de
Descartes, et le mois suivant, lors d’une table ronde sur l’idée de philosophie française tenue à
Lille.
[8]
On remarquera d’ailleurs que Taine lui-même cherche à répondre à Ravaisson (et peut-être à
Ribot), en dépassant les oppositions trop simples et même le cadre national, dans la Préface de
1888 à la deuxième édition de son ouvrage : « deux philosophies principales subsistent aujourd’hui
en France et se retrouvent avec des petites nuances en Allemagne et en Angleterre : l’une à l’usage
des lettrés; l’autre à l’usage des savants ; l’une qui s’appelle chez nous le spiritualisme ; l’autre
qui s’appelle chez nous le positivisme » (Pauvert, p. 20). L’opposition n’a plus de « français » que
sa dénomination, se retrouvant ailleurs pour le reste. Une étude d’ensemble du problème chez Taine,
dont la psychologie naturaliste et historique a eu une influence considérable, mériterait d’être faite.
[9]
Op. cit., p. 320.
[10]
Mind, 1877, p. 386;
je traduis.
[11]
Voir l’article « Que faire de la patrie ? » in
Histoire vagabonde III, Paris, Gallimard, 1996,
p. 229-253, notamment l’importante p. 237-238 (sur la lutte entre les deux patriotismes et le rôle
de Jeanne d’Arc dans la constitution d’un patriotisme monarchique et catholique).
[12]
Alfred FOUILLÉE,
Psychologie du peuple français, Paris, Alcan.
[13]
BERGSON,
op. cit., p. 1188-1189.
[14]
Ainsi Boutroux (parlant à Heidelberg) : « Cette philosophie, en même temps qu’elle se rend
de plus en plus solidaire des recherches philosophiques accomplies dans les autres pays, conserve,
d’une manière générale, certains caractères considérés comme particulièrement saillants dans le
génie français »,
op. cit., p. 712.
[15]
« Elle [la philosophie française] n’a usé de notre esprit national que pour accomplir son
Å“uvre dans un sens universel et sans préjugé national »,
op. cit., p. 14.
[16]
Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre article : « Les deux écritures d’Henri
Bergson »,
in Cahiers de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet, n
o 2,1998, revenant sur le
fondement philosophique de la distinction établie par Bergson entre ce qu’il publie au titre de son
Å“uvre et tout le reste de ses écrits. Nous ajouterons ici seulement que parmi ce reste, on devrait
distinguer entre ce qui fut publié et public (ce fut le cas de certains des « discours de guerre ») et
ce qui ne le fut pas. Ces discours publics, sans pouvoir être intégrés à son
œuvre
philosophique de
manière directe, peuvent néanmoins dessiner une action publique et politique explicite (voir aussi
P. SOULEZ, F. WORMS,
Bergson, biographie, Paris, Flammarion, 1997).
[17]
Conférence de Madrid sur l’âme humaine du 2 mai 1916 (
Mélanges, p. 1200
sq.) et sur la
personnalité du 6 mai 1916 (
ibid., p. 1215
sq.). Il s’agit bien d’une conférence de philosophie,
développant qui plus est des thèmes importants de sa propre philosophie que Bergson prolonge
directement en interprétation de la guerre.
[18]
Ibid., p. 1232-1233.
[19]
Voir à ce sujet le livre classique de Claude DIGEON,
La crise allemande de la pensée française,
Paris, PUF, 1959.
[20]
Mélanges,
op. cit., p. 1105-1106 (discours du 4 novembre 1914 réédité ensuite sous le titre
La signification de la guerre). Bergson y écrit ainsi : « L’énergie des peuples, comme celle des
individus, ne se soutient que par quelque idéal supérieur à eux, plus fort qu’eux, auquel ils se
cramponnent solidement quand ils sentent vaciller leur courage. Où est l’idéal de l’Allemagne
contemporaine ? Le temps n’est plus où
ses philosophes [je souligne] proclamaient l’inviolabilité
du droit, l’éminente dignité de la personne, l’obligation pour les peuples de se respecter les uns les
autres. [... L’Allemagne] a accepté docilement [l’âme] que Bismarck lui a donnée » (p. 1106). On
remarquera à la fois l’hommage aux philosophes allemands et la responsabilité de la philosophie
dans la caractérisation des nations.
[21]
« Quelques mots sur la philosophie française et l’esprit français », 1934,
Mélanges,
op. cit.,
p. 1517.
[22]
Voir dans le volume des
Œuvres, A. ROBINET (éd.), Paris, PUF, 1959, p. 1210 : « Il y a loin
de cet attachement à la cité, groupement encore placé sous l’invocation du dieu qui l’assistera dans
les combats, au patriotisme qui est une vertu de paix autant que de guerre, qui peut se teinter de
mysticité mais qui ne mêle à sa religion aucun calcul, qui couvre un grand pays et soulève une
nation, qui aspire à lui ce qu’il y a de meilleur dans les âmes [...]. Il fallait un sentiment aussi
élevé, imitateur de l’état mystique, pour avoir raison d’un sentiment aussi profond que l’égoïsme
de la tribu ». Pour être précis, on dira donc que le patriotisme « ouvert » a la fonction intermédiaire,
entre l’instinct de la tribu close et la mystique qui embrasse toute l’humanité, de compenser le
premier et d’entrevoir la seconde, tel « l’instinct virtuel » de la religion statique.
[23]
« Mes missions (1917-1918) »,
Mélanges, p. 1554-1570.
[24]
Articles de 1919 « Réflexions sur le droit de la guerre », « Réflexions sur le droit de la paix
et la Société des Nations », mais n’est-il pas aussi l’auteur anonyme des articles de 1917 et 1918 :
« Réflexions sur la discipline militaire », « Réflexions sur la guerre expiatrice », enfin « Réflexions
sur la force du droit » ? On est frappé de voir le peu d’articles philosophiques explicites sur la
guerre, tout au long du conflit.
[25]
Op. cit., Paris, Flammarion, 1919, p. 17-18.
[26]
Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d’après des documents diplomatiques par
Émile DURKHEIM et Maurice DENIS, Paris, Larousse, 1914, rééd. Kimé, 1996, p. 3. Les deux autres
écrits de guerre sont
L’Allemagne au-dessus de tout, Paris, Armand Colin, 1915, et
Lettres à tous
les Français (avec E. LAVISSE ), rééd. Maffesoli, Paris, A. Colin, 1992.
[27]
LÉVY-BRUHL publie en 1916 ses
Quelques pages sur Jean Jaurès qui deviendront son
Jean
Jaurès, esquisses biographiques, repris chez Rieder en 1924. Il y évoque notamment la conciliation
entre l’internationalisme et le patriotisme chez Jaurès.
[28]
Publié sous forme de brochure chez divers éditeurs européens (à Bologne, Paris, Londres et
même Leipzig, ce qui est notable), dont Alcan pour la France en 1915.
[29]
Op. cit., p. 42-43.
[30]
Op. cit., p. 88.
[31]
Outre les textes de ces auteurs, et faute de pouvoir approfondir, on renverra ici aux deux
livres suivants : P. SOULEZ (éd.),
Les philosophes et la guerre de 14, Presses Universitaires de
Vincennes, 1988; C. PROCHASSON et A. RASMUSSEN,
Au nom de la patrie, les intellectuels et la
Première Guerre mondiale (1910-1919), Paris, La Découverte, 1996.
[32]
Voir surtout « Quelques mots sur la philosophie française et sur l’esprit français »,
op. cit.,
p. 1516 : « la pensée française dans ses diverses périodes, s’est généralement incarnée dans des
auteurs qui vont deux par deux... » et Bergson ajoute : « dans chacun de ces couples, l’un des deux
auteurs semble s’être tenu à une plus pure intellectualité, tandis que l’autre est plus chargé d’émotion
et d’intuition ». Bergson ajoute une étrange remarque concernant l’effet de cette distinction sur le
style, donc sur la traduction, donc sur la réception internationale : « [...] la musique créatrice de
pensée qui fut dans l’âme et dans la phrase de Rousseau est intraduisible, tandis qu’on peut traduire
Voltaire. C’est pourquoi, aux yeux du monde, la France c’est Voltaire, et non pas Rousseau ».
[33]
Voir
Histoires de dinosaure,
op. cit.
[34]
Neufchâtel, Éd. de la Baconnière, 1945 (1
re éd. 1942), rééd. par T. LETERRE, Paris, Presses-Pocket, coll. « Agora ».
[35]
Michael WALZER,
La critique sociale au vingtième siècle, solitude et solidarité, trad. fr.,
Paris, Métailié, 1996.