Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517696
144 pages

p. 345 à 363
doi: en cours

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n° 31 2001/3

2001 Revue de Métaphysique et de Morale

Au-delà de l’histoire et du caractère : l’idée de philosophie française, la Première Guerre mondiale et le moment 1900  [1]

Frédéric Worms Université de Lille-III
Le but de cet article est de comprendre, sur le cas privilégié de la philosophie « française » au tournant du siècle, comment l’on passe de l’histoire de la philosophie à sa caractérisation nationale, ce qui conduit aussi à deux perspectives complémentaires : comprendre comment cette caractérisation nationale de la philosophie peut se lier à la caractérisation philosophique de la nation, notamment dans la période dont la Première Guerre mondiale fut le terme, comprendre aussi quelle autre conception des lieux, problèmes et moments de la philosophie est possible, qui articule ses dimensions individuelles, communes et historiques. On est ainsi conduit à la lecture de textes précis sur la philosophie française, notamment de Bergson, à un double retour sur le « moment 1900 » en philosophie, et à quelques perspectives plus générales sur l’histoire de la philosophie elle-même. The purpose of the present paper is to study the privileged case of « french » philosophy at the beginning of the century, in order to understand how one goes from the history of philosophy to its national characterization. This in turn leads to two other orders of considerations, in order to understand how the national characterization of philosophy implies the reverse philosophical characterization of nations ; particularly in the period which finds its end with WWI; in order also to understand what other conception of the moments, problems and places of philosophy can be devised to articulate its individual, common, and historical dimensions. One is thus lead to study a series of precise writings from french philosophy, particularly by Bergson, to a general and double appreciation of the « 1900 moment », and finally to more general perspectives on history of philosophy as such.
« Le rôle de la France dans l’évolution de la philosophie moderne est bien net : la France a été la grande initiatrice et elle est restée perpétuellement inventive, semeuse d’idées nouvelles » [2].
Ainsi s’ouvre le texte intitulé La philosophie française que Bergson écrit en 1915, en pleine guerre mondiale, pour présenter en tant que philosophe la philosophie de son pays à l’Exposition universelle et internationale de San Francisco. Ce qui frappe ici, au-delà même du privilège (certes exorbitant) accordé à la France, ce sont trois choses étroitement liées :
  • C’est d’abord le ton même du passage, qui contraste avec sa fonction, somme toute classique. En effet, le « genre » de la « présentation de la philosophie française » à un public étranger, et notamment anglo-saxon, a quelque chose d’une tradition. Depuis au moins Ribot, qui le fait directement en anglais dans Mind en 1877, jusqu’à au moins Vincent Descombes en 1978 [3], en passant notamment par ce texte de Bergson, il s’agit d’un exercice codifié, sur lequel nous aurons à revenir. Mais Bergson tranche d’emblée, avant tout en personnifiant la France et en lui attribuant un « rôle » direct dans l’histoire de la philosophie, au lieu de caractériser seulement la « philosophie française ».
  • Ce ton indique un changement plus profond de registre qui semble le faire passer du texte philosophique au discours politique voire au discours « de guerre ». Faut-il mettre ce changement de registre sur le compte des circonstances seules ou sur celui d’une véritable philosophie, la caractérisation nationale de la philosophie s’accompagnant d’emblée d’une caractérisation philosophique de la nation ? La question se pose.
  • Elle se pose avec d’autant plus d’acuité qu’elle semble plus contraster, justement, avec la pensée de l’auteur qui la suscite. On ne doit pas cesser de s’étonner en effet, non seulement qu’il existe un « Bergson politique » [4], mais qu’il existe ce Bergson politique. N’est-ce pas ce même Bergson qui en 1911, quatre ans seulement auparavant, avait défendu au congrès de Bologne la singularité absolue de « l’intuition philosophique », irréductible à toute détermination extérieure quelle qu’elle soit ? Bergson n’est-il pas l’un des rares, sinon le plus rigoureux des philosophes capables d’opposer à l’idée de « philosophie nationale » non seulement (comme on le fait souvent) l’idée de l’universel, mais encore (comme on y manque souvent) le fait même de l’individuel, de l’individualité radicale d’une Å“uvre ou d’une pensée philosophique comme telle ? Comment rendre l’individualité de l’intuition, précisément dans sa « nouveauté » (encore revendiquée, même ici, par lui), compatible avec l’idée même de philosophie « française » ou nationale ? Faut-il donc renoncer à l’un de ces termes (le singulier, l’universel, le « national ») ? Nous voilà en tout cas devant le cÅ“ur du problème.
Ces trois surprises ordonneront en effet les remarques qui vont suivre, au-delà du cas du seul Bergson, autour des trois questions suivantes :
  • Comment passe-t-on, tout d’abord, de la simple histoire de la philosophie « en France » aux caractères de la philosophie « française » ? Quelles sont, autrement dit, les conditions mêmes d’un discours sur une philosophie « nationale », et quelle forme particulière revêtent-elles dans les pensées du tournant du siècle en France ? C’est ce qu’il faudra examiner, en s’appuyant librement sur un ensemble significatif de textes de cette période [5].
  • Mais le cas de Bergson et les circonstances de la guerre nous obligent à aller plus loin : comment passe-t-on, inversement, des « caractères » de la philosophie française à l’histoire même de la France et son éventuelle signification philosophique ? Quel est le lien entre une histoire de la philosophie et une philosophie de l’histoire, et du coup entre la pensée et l’action des philosophes eux-mêmes ?
  • Il faudra bien enfin se demander si l’on peut sortir de cette spirale entre l’histoire et le caractère, pour conserver un sens aux lieux et aux moments de la philosophie, par exemple « française » en « 1900 », qui reste cependant compatible avec les principes ou plutôt les problèmes « universels » d’un côté, et les positions ou plutôt les « intuitions » singulières, de l’autre.
  • Mais il faut revenir d’abord au point de départ et à la constitution même d’une idée de philosophie nationale, à la fois en général, et au tournant du siècle en France.
 
I . DE L’HISTOIRE AU CARACTÈRE
 
 
Pour parler de philosophie « française », il semble qu’il faille réunir plusieurs conditions, tout aussi décisives et complexes les unes que les autres qui font passer de l’histoire au caractère et qu’il importe de rappeler clairement.
Il faut d’abord, minimalement, postuler une évolution, voire une unité de la philosophie en France, autrement dit un lien historique minimal entre des Å“uvres ou des doctrines singulières partageant des coordonnées objectives (par exemple une même langue ou la nationalité de leur auteur), si possible en situant ce lien historique dans l’histoire générale de la pensée philosophique. C’est là un premier pas décisif, trop souvent inaperçu ou présupposé. L’idée même d’histoire de la philosophie (qui ne va pourtant pas de soi) est une condition préalable de l’ensemble du problème.
De ce lien minimal de succession ou d’influence, il convient ensuite de passer à une unité philosophique, par exemple en rassemblant ces diverses Å“uvres sous diverses caractéristiques philosophiques communes, quelles qu’elles soient par ailleurs.
Le pas ultime pour caractériser une philosophie nationale n’est cependant accompli qu’avec une troisième opération : à savoir, lorsqu’on rabat ces caractères philosophiques communs sur un supposé caractère national obtenu par d’autres biais ou puisé à d’autres sources, dans l’histoire ou l’anthropologie des nations par exemple. C’est bien sûr par cette dernière opération que l’histoire de la philosophie et la philosophie de l’histoire se touchent inévitablement.
Revenons donc successivement sur ces différentes opérations, telles notamment qu’on les trouve pratiquées dans les nombreux textes sur « la philosophie française » qui marquent le tournant du XXe siècle.
Pour parler de « philosophie française », comme le font par exemple Bergson (dans le texte de 1915 déjà cité) ou Victor Delbos (dans le livre posthume qui porte ce même titre), il faut donc d’abord établir un lien temporel entre des Å“uvres, ce que Bergson appelle une « évolution », Delbos un « développement » [6]. Ce lien peut être plus ou moins fort selon plusieurs critères :
  • l’influence ou la filiation explicitement revendiquée par des auteurs les uns par rapport aux autres ou établis par des commentateurs et qui permettent de décrire des « courants » ou des « traditions »;
  • la possibilité décisive de pouvoir faire remonter cette « filiation » à une origine ou à un commencement, si possible unique et fondateur. L’histoire de la philosophie française, chez Delbos, Bergson ou bien d’autres, se fixe alors souvent sur l’Å“uvre de Descartes dont la fonction tutélaire ou totémique décisive a été analysée notamment par François Azouvi et Pierre Macherey [7];
  • enfin, la possibilité de situer cette filiation spécifique dans l’histoire générale de la philosophie. Ainsi, pour Bergson (mais aussi, encore une fois, pour Delbos) Descartes ne commence-t-il pas seulement la philosophie « française » mais bien la philosophie « moderne », la philosophie des Anciens pouvant d’ailleurs être rapportée à son origine « grecque », en une étrange opposition elle-même « nationale ».
On retrouverait ces critères, apparemment neutres, dans la plupart des textes dont il est question ici. Mais c’est aussi qu’il s’agit encore de critères extérieurs ou formels. On passe au contenu quand on ne se contente pas d’indiquer des filiations et des origines, des courants et des sources, mais quand on rassemble ces courants, et même parfois des courants apparemment opposés, dans des caractéristiques philosophiques communes.
En effet, ces caractères peuvent être de deux sortes qu’il importe de distinguer, et dont les plus ouverts ne sont pas ceux qu’on croit. On peut unifier une histoire philosophique dans des traits de doctrine, le plus souvent opposés à d’autres ou bien dans des traits de méthode, où l’on peut prétendre, souvent pour forcer l’unité, dépasser les oppositions.
Ainsi, alors que Ravaisson conclut son célèbre Rapport de 1867 sur le « triomphe » du « spiritualisme » en France, Ribot, dix ans plus tard, caractérisera-t-il la philosophie française par son esprit « scientifique », renouant d’ailleurs avec le diagnostic prononcé par Taine auquel Ravaisson répondait déjà [8] ! Du moins la caractérisation de la philosophie « française » ou « nationale » s’appuie-t-elle en ce cas, plus ou moins explicitement, sur un choix philosophique de l’historien-philosophe lui-même.
Ce n’est pas le cas quand on s’appuie, pour unifier la philosophie « nationale », sur un critère méthodologique, qui permet en apparence de surmonter les oppositions doctrinales. On retrouverait exactement à cet égard la même démarche et les mêmes critères chez Delbos et Bergson auxquels on ajoutera ici le tableau dressé par Boutroux un peu auparavant, en 1908, dans un article dont le titre (« La philosophie en France depuis 1867 ») prend explicitement le relais du Rapport de Ravaisson. Pour Delbos et Bergson, les caractères de la philosophie française seraient en effet les suivants :
  • la clarté (opposée notamment au langage technique des auteurs allemands) ;
  • la relation aux sciences positives (opposée elle aussi aux « spéculations dogmatiques » (Boutroux) de la philosophie allemande) ;
  • le goût pour l’introspection psychologique et morale (opposée plutôt cette fois aux analyses des auteurs anglo-saxons).
Boutroux, de son côté, soulignait les traits suivants :
  • une pensée à vocation « universelle » dépassant les querelles d’écoles ;
  • la relation aux sciences ;
  • la référence au « cÅ“ur » humain.
Ce n’est pas le lieu d’analyser pour eux-mêmes de tels caractères. On notera seulement leur généralité ou leur neutralité et leur constance.
Ce sont pourtant aussi bien les critères doctrinaux que les critères méthodologiques qui peuvent enfin, ultime opération permettant de parler d’une philosophie nationale, être rabattus sur des caractères nationaux, postulés ou obtenus par ailleurs.
Il peut être amusant de voir alors des conclusions opposées prétendre s’adosser l’une et l’autre au véritable caractère de la France. Ainsi, pour Ravaisson, le spiritualisme manifesté par la philosophie française s’accorde-t-il au « génie de la France » illustré par le reste de son histoire :
« Le christianisme ne fut nulle part mieux accueilli et plus promptement que chez nos pères [...]. Si le génie de la France n’a pas changé, rien de plus naturel que d’y voir triompher aisément [...] la haute doctrine “spiritualiste”... » [9].
Pour Ribot, au contraire et par opposition, l’adéquation revendiquée par Ravaisson est artificielle, et pour tout dire administrative et idéologique, et c’est un tout autre caractère philosophique qui peut prétendre rejoindre le vrai caractère national :
« M. Ravaisson contrôle absolument les examens d’État en philosophie et tous les candidats tombent sous son influence. Mais cette métaphysique obscure et mystique semble peu adaptée au caractère précis et plutôt sceptique des Français, et bien que beaucoup de jeunes soient fascinés par elle, son triomphe est incertain et sa durée douteuse » [10].
On retrouverait donc, derrière le conflit des doctrines et la revendication commune d’un « triomphe » dû au caractère national, une véritable opposition politique, peut-être même l’opposition profonde décrite par Maurice Agulhon [11] entre ce qu’il appelle « les deux patriotismes » français, s’appuyant respectivement sur la France « fille aînée de l’Église » et sur la France « patrie de la Révolution ».
Mais, par son opposition même, cette adéquation garde quelque chose d’ouvert. Elle devient une identification contraignante quand on cherche à rabattre l’un sur l’autre un critère philosophique, le plus souvent méthodologique (clarté, rigueur) et un critère national, revendiquant pour celui-ci une légitimité non seulement historique ou idéologique (l’Église, la Révolution) mais naturelle ou scientifique (la psychologie ou l’ethnologie du « peuple français » lui-même pour reprendre l’expression de Fouillée [12] ). Sans préciser d’où se tire leur appréciation du caractère national, Bergson et Boutroux vont même plus loin dans une autre direction, en identifiant les caractères méthodologiques et « l’esprit philosophique » en général, puis cet esprit philosophique et « l’esprit français » [13]. Par un étrange renversement, ce n’est pas seulement l’esprit philosophique qui devient ainsi particulièrement français, mais aussi, selon Bergson, l’inverse, le caractère français étant intrinsèquement et universellement philosophique, non seulement chez les philosophes, mais chez les savants, les artistes, « et même les artisans » !
Quoi qu’il en soit, on touche avec ce rabattement de caractères philosophiques sur des caractères nationaux, au problème de fond, qui consiste bien entendu dans la nature du lien établi entre ces deux séries de traits distinctifs. Pour le dire sommairement, trois types de liens s’entremêlent à des degrés divers dans les textes de cette période :
  1. un lien causal, les caractères philosophiques étant alors conçus comme des effets du caractère national, incarné dans des mÅ“urs, dans la langue, dans la terre ou plus « profondément » encore (suscitant l’image ironique d’une France « patrie de Descartes et des cent fromages »). C’est ici qu’on rejoindrait les écrits nationalistes d’un Maurras ou d’un Barrès, eux-mêmes inspirés par la psychologie de Taine dont la pression est forte sur les textes écrits à ce sujet par les philosophes eux-mêmes, même lorsqu’ils veulent insister sur la vocation universelle ou les relations internationales propres à la philosophie [14]. Victor Delbos en revanche refuse explicitement tout lien causal de ce type [15]. On peut même se demander si certains auteurs, et en un sens Bergson lui-même, ne vont pas jusqu’à inverser ce lien causal, la nation étant fille de ses penseurs, eux-mêmes décrits alors comme ses formateurs ou ses « éducateurs » (pour employer l’expression de Nietzsche). Dans les deux cas, ce n’est plus seulement Descartes qui est « typiquement » français ou la France qui est « naturellement » cartésienne, il y a un lien réel de cause à effet entre les deux;
  2. on peut se contenter, justement, d’un lien seulement descriptif, ou encore typologique et symbolique, permettant d’opposer une nation aux autres, ainsi de la clarté, scientificité et moralité française par opposition aux profondeurs de « l’âme allemande » ou à l’empirisme pragmatique des Anglo-Saxons. Ce lien descriptif et symbolique peut se resserrer à l’occasion de son engagement dans l’histoire concrète, la lutte des nations devenant, comme on va le voir, un conflit entre des valeurs ou des doctrines, entre des principes ;
  3. un lien enfin interne et normatif, permettant une évaluation des diverses Å“uvres philosophiques en fonction de leur adéquation avec le caractère national, telle ou telle doctrine étant par exemple plus ou moins conforme au « génie français », et donc plus ou moins « française » elle-même (le cas de Bergson posera ainsi un singulier problème en 1914 – surtout lorsque l’Action française condamne son élection à l’Académie ; même Péguy ne doit-il pas le mettre sous la protection ambiguë de Descartes « cavalier français » ? – mais aussi en 1940, lorsqu’on voudra revendiquer sa pensée comme authentiquement française, tout en mettant en doute le caractère « français » de son auteur).
En entrant sur ce terrain, les philosophes entrent donc du même coup sur un terrain intrinsèquement et inévitablement politique. Ce n’est donc pas un hasard si le passage de l’histoire à la caractérisation philosophique, puis à la caractérisation nationale s’accompagne d’un passage inverse, de la caractérisation philosophique de la nation à l’engagement historique voire à la mobilisation nationale du philosophe et à une véritable philosophie de l’histoire elle-même fondée sur une théorie de la nation. Ce passage inverse, pour être précipité par la Première Guerre mondiale, dont il n’est pas un des aspects les plus secondaires ni les moins dramatiques, n’en repose pas moins lui aussi sur des fondements théoriques et des oppositions philosophiques qu’il convient maintenant d’analyser brièvement.
 
II . DU CARACTÈRE À L’HISTOIRE
 
 
Il ne s’agit pas ici d’étudier l’ensemble des philosophies politiques ni même des engagements politiques des philosophes autour de la Première Guerre mondiale. Il s’agit seulement d’examiner un point précis : à savoir, cette caractérisation philosophique des nations qui prolonge la caractérisation nationale des philosophies dont on vient de parler, qui l’entraîne dans la théorie et la pratique politiques et qui appelle en retour, pour y échapper, une autre façon de concevoir les lieux et les moments de la philosophie elle-même.
Ici encore, cette caractérisation comporte des étapes qui l’engagent peu à peu dans l’histoire politique effective, et qu’on peut distinguer par exemple dans des textes de Bergson qu’on prendra comme centre de référence, autour duquel peuvent cependant se disposer de nombreux autres écrits de la période. La première de ces étapes est une personnification psychologique de la « nation ». Cette personnification permet de lui attribuer non seulement des caractères objectifs mais des représentations et des idéaux moraux, ayant eux-mêmes une portée philosophique : c’est ici que se nouent à nouveau ensemble caractérisations philosophique et politique. De ces caractères, les nations, et les individus qui les composent (et particulièrement peut-être les philosophes, puisqu’ils peuvent dégager ces caractères eux-mêmes philosophiques), ont cependant en outre une responsabilité historique et pratique, une responsabilité dans l’action, face notamment aux autres nations, un conflit international pouvant dès lors être interprété comme une lutte entre des principes abstraits et idéaux. Ces traits n’ont d’ailleurs pas manqué d’être critiqués par d’autres philosophes, non seulement au titre de la critique des « passions nationales » (ainsi chez Alain, Benda ou Romain Rolland), mais aussi au titre même de l’assimilation psychologique et morale entre les acteurs de l’histoire et les valeurs de la pensée ou de l’action.
Certes, c’est dans des discours de guerre qui ne font pas partie intégrante de son Å“uvre philosophique [16], et sur lesquels il reviendra, implicitement, dans son dernier grand livre (Les deux sources de la morale et de la religion, publié en 1932), que Bergson élabore une telle théorie psychologique et morale de la nation qui lui permet une certaine interprétation de la guerre. Pourtant, dans des conférences prononcées à Madrid en 1916 sur « la personnalité » [17], c’est bien sa propre conception de l’individualité psychologique qu’il prolonge en opposant deux théories de la nation. Selon la première, la sienne, une nation est une « personne » dotée d’une « âme », à laquelle les traditions et les lois fournissent une « mémoire ». Selon l’autre, imputée à « certains théoriciens allemands, développant quelques idées du grand philosophe Hegel », la seule mesure d’une nation serait « la force », Bergson ajoutant même : « cette thèse a été mise en pratique, depuis Hegel, dans des conditions que ce philosophe n’avait peut-être pas prévues complètement » [18]. On n’insistera pas ici sur cette image, fréquente à l’époque, d’une Allemagne de la force que Bismarck hériterait de Hegel, opposée à une Allemagne du sentiment et du romantisme [19]. Ce qu’il faut souligner, c’est plutôt l’idée d’une nation dotée d’un « état d’âme » que l’on devrait étudier d’un point de vue purement « psychologique ». On comprend pourquoi l’analyse apparemment si « spiritualiste » de Bergson peut se rencontrer avec une théorie comme celle de Durkheim. Dans ses trois textes de guerre, notamment le premier (L’Allemagne par-dessus tout, la mentalité allemande et la guerre), celui-ci fait en effet servir la notion sociologique de « mentalité » à une personnification psychologique des nations en présence dans le conflit mondial. On assiste donc bien, de manière doublement inattendue, chez le philosophe de la durée individuelle et chez le sociologue qui traite les faits sociaux comme des « choses », à une étonnante personnification psychologique des entités nationales.
Certes, ajoutera-t-on aussitôt, cette personnification est justement psychologique et morale, autrement dit, elle se manifeste à travers des idéaux, pour parler comme Bergson, ou des faits collectifs, pour suivre Durkheim ; les nations ne sont ni pour l’un ni pour l’autre des entités « réelles » ayant par exemple un support biologique ou génétique qui se traduirait en outre et par ailleurs dans des idéaux ou des obligations, elles s’épuisent au contraire dans ces derniers. Ceux-ci ne se réduisent cependant pas pour autant à des fictions ou à des constructions et semblent avoir une consistance propre. Surtout, c’est cette caractérisation psychologique de la nation qui permet de lui attribuer un caractère ou une responsabilité morale.
Ainsi, selon Bergson, il ne s’agit pas seulement d’opposer deux théories de la nation, fondées respectivement sur « l’âme » ou sur « la force », il s’agit surtout d’opposer deux types de nations ou d’âmes nationales, fondées sur deux valeurs morales, « le droit » contre « la force » ou encore, pour reprendre le discours de guerre le plus célèbre de l’auteur de L’évolution créatrice, encore réédité en 1940, entre « la force qui s’use et celle qui ne s’use pas » [20]. Sur ce point Bergson ne variera pas et insistera encore en 1934, deux ans après la publication des Deux sources de la morale en religion :
« Nous considérons toute nationalité vraie, digne de ce nom, comme devant être respectée et même, si possible, aimée, pour des qualités qui lui sont propres et qui sont d’ailleurs sa raison d’être : une nation est une mission » [21].
Certes, on notera que Bergson, dans ce passage, conditionne en partie au moins « l’amour » de la patrie pour ainsi dire, à la valeur intrinsèque des « qualités » morales qui définissent une nation : on ne peut aimer que ce qui est aimable. Mais il reste que les nations se définissent par les qualités morales dont elles sont porteuses et dont, plus encore, elles sont responsables, qu’elles doivent défendre et les individus avec elles, par leur action historique. Si Bergson se rallie après la guerre à l’idée wilsonienne de la « société des nations », c’est d’abord, justement, parce que c’est l’idée d’un homme, Wilson, et qu’elle est conforme à l’idéal démocratique américain, convergent lui-même avec celui de la France. On revient donc bien, dans une telle conception, de l’histoire politique à la caractérisation philosophique.
On peut encore ajouter une remarque rétrospective sur ce point. Dans Les deux sources de la morale et de la religion, en effet, Bergson reviendra à deux reprises sur le « patriotisme » et sa valeur philosophique. D’un côté, celle-ci est désormais commandée par l’opposition du clos et de l’ouvert, qui vaut pour la société comme pour la morale : deux forces s’opposent, l’une qui tire vers les identités closes, la guerre et l’extermination de l’autre, l’autre, ouverte par les grands mystiques, qui aspire vers l’humanité tout entière sans aucune exclusive, conduisant donc à la paix. Mais à côté du nationalisme clos, Bergson continue pourtant à situer, sur le chemin de la mystique complète, le sentiment patriotique, comme une émotion morale fondamentale [22]. Plus encore, quand il écrira finalement le récit de ses engagements politiques au service de la France (ses voyages diplomatiques aux États-Unis pendant la guerre), le titre à la fois administratif et mystique qu’il donnera à son récit ne doit rien au hasard : « Mes missions » [23]...
Une étude complète de ce point appellerait de nombreux prolongements, confrontant notamment la conception bergsonienne de la « mystique » à l’opposition non moins ambiguë et non moins forte établie par exemple par Péguy entre « mystique et politique », à laquelle Bergson se référera encore dans une ultime intervention publique, en 1939. Mais ce n’est pas ici le lieu. Il faut en revanche insister sur l’importance de cette double caractérisation psychologique et morale des nations. On la retrouve dans les textes de guerre d’Émile Boutroux, où son éloge de la philosophie « française » s’accompagne à présent d’une critique de cette philosophie « allemande » dont il fut pourtant l’un des introducteurs décisifs dans l’Université française. Sans même revenir sur sa critique de l’Allemagne, on notera par exemple que sa défense de la Société des Nations, dans un article important de 1919 (« Quelques réflexions au sujet de l’avenir »), est marquée par les mêmes ambiguïtés que celle de Bergson :
« La SDN ne peut être une harmonie politique que si elle est une société d’âmes vouée au culte des choses idéales ».
René Hubert, l’un des rares philosophes qui traite du problème de la guerre dans les pages de la Revue de métaphysique et de morale [24] et qui publie à la fin de la guerre un ouvrage général de réflexion intitulé Les interprétations de la guerre, ira plus loin encore que Bergson, en reprenant et en déformant la célèbre conception de Renan :
« Un peuple est une tradition active, un principe spirituel, a dit Renan. Ce sont donc en vérité deux doctrines, deux philosophies de l’homme dans ses rapports avec la nature et la société politique qui se sont heurtées sur les champs de bataille » [25].
La réponse de Renan à la question « Qu’est-ce qu’une nation ? », qui opposait à l’idée d’une nature biologique celle d’une intention historique partagée, se trouverait donc elle aussi mobilisée dans une caractérisation rigide et normative, bien moins ouverte que close.
C’est bien cette caractérisation morale, en tout cas, qui permet une imputation juridique et historique aux nations. Ainsi en va-t-il par exemple pour Durkheim, dans son troisième écrit de guerre au titre lui aussi significatif :
« Quelle que puisse être l’importance de ces causes impersonnelles [de la guerre], elles ne sont pas efficaces par elles-mêmes. Pour qu’elles produisent leurs effets, encore faut-il que des volontés humaines se prêtent à leur action. Pour qu’une guerre éclate, il faut qu’un État la veuille, et c’est lui qui en porte la responsabilité » [26]. Même si son analyse reste proche au fond de celle de Durkheim, dont il a prolongé la sociologie par une étude objective de la notion de « mentalité », Lévy-Bruhl (auteur par ailleurs, lui aussi, d’une présentation de la « philosophie française »), donne un poids différent aux causes respectivement « personnelles » et « impersonnelles » dans un opuscule (plus proche peut-être des thèses de Jaurès, avec qui il avait collaboré [27] ) dont le titre même (Les causes économiques et politiques de la conflagration mondiale [28] ) en dit assez le propos objectif et général, même si pour Lévy-Bruhl comme pour Durkheim ces causes « se manifestent dans les sentiments, les idées, les passions et les besoins des individus et des peuples » [29], même si l’on peut et l’on doit imputer des responsabilités politiques et juridiques.
De même, la caractérisation morale n’est pas exempte de critiques. Dans un livre important, dont le titre semble délibérément ambigu, c’est sans doute Gustave Belot qui va le plus loin dans cette direction. Ce condisciple méconnu de Durkheim et Bergson, que ce dernier a constamment rencontré sur sa route, ne parle en effet de la « conscience française » que d’un point de vue moral, pour l’opposer à une « âme » qui serait une réalité psychologique et, s’il oppose le droit à la force, ce n’est pas en tant que deux principes psychologiques incarnés dans des peuples individuels, mais comme des principes généraux valant pour l’analyse des actions en général. Un étonnant chapitre intitulé Réflexions sur le diable suit ainsi celui portant sur « la force du droit », pour dénoncer la diabolisation à l’Å“uvre dans la caractérisation morale dont on vient de parler :
« On peut ainsi construire dans son ensemble organique un caractère, un Esprit du Mal, auquel nos amis américains découvrent une frappante ressemblance avec ce que la guerre leur a révélé du Boche » [30].
Il faudrait certes retracer ici l’ensemble des débats philosophiques portant sur la Première Guerre mondiale (et notamment les textes d’Alain, de Benda, de Romain Rolland) [31]. Malgré son importance, ce n’est pourtant pas dans cette direction que nous devons nous orienter ici. Il ne s’agissait en effet d’aborder ces différentes questions historiques et politiques que dans le prolongement de l’étude menée plus haut sur la question de la « philosophie française » et sur l’histoire de la philosophie d’une manière générale. Il convient donc maintenant de revenir sur cette question, pour voir s’il n’est pas d’autres manières de tenir compte de la géographie et de l’histoire de la philosophie, sans revenir pour autant à une pure série de fulgurances individuelles, ou à la figure immuable d’une philosophia perennis.
 
III . MOMENTS ET PROBLÈMES, ENTRE LE SINGULIER ET L’UNIVERSEL
 
 
Il importe donc de reprendre ici les données initiales de notre problème. En effet, si l’idée de philosophie nationale repose sur un certain nombre d’opérations discutables, permettant d’unifier une variété d’Å“uvres, dans une histoire d’abord, puis dans des caractères philosophiques et nationaux, il ne s’agit pourtant pas de nier que les Å“uvres et les doctrines partagent des circonstances historiques et politiques, et prennent place qu’on le veuille ou non dans une histoire et une « géographie » plus générales. Si leur diversité n’est donc pas un éparpillement pur et simple, le risque consiste pourtant dans une volonté d’unification excessive et arbitraire qui efface la diversité des Å“uvres et des doctrines d’un « même » temps et d’un « même » lieu, ou partageant une « même » langue, une « même » nationalité. Ce qu’il convient donc d’établir, ce sont les coordonnées permettant de rendre compte à la fois de cette diversité et de cette unité : il ne s’agit pas d’opposer de façon simpliste les catégories du « national », et celles de l’individuel ou de l’universel, mais plutôt de montrer comment elles s’articulent d’elles-mêmes autour de la multiplicité et de la diversité des philosophies.
À l’idée d’histoire au sens entendu plus haut (impliquant filiations, origine, situation dans une chronologie plus large) nous opposerons d’abord celle de moment philosophique, ou d’une diversité de moments pris dans une succession en partie discontinue. Ce qui fait en effet la singularité d’une période de l’histoire de la philosophie, ce n’est pas l’irruption d’une Å“uvre unique qui « influerait » ensuite sur des successeurs, d’une manière linéaire : c’est plutôt une diversité d’Å“uvres singulières entretenant un débat interne qui définit leur contemporanéité. On ne peut certes pas, et c’est essentiel, définir de tels « moments » de la philosophie, de telles époques du savoir, indépendamment des Å“uvres singulières (et en tenant compte uniquement d’une sorte de contemporanéité générale, avec les sciences ou l’histoire d’une « époque », par exemple). Mais inversement, on ne trouverait pas un seul moment de l’histoire de la philosophie qui se définisse par une seule Å“uvre, issue d’une rupture avec ce qui précède et engendrant tout ce qui suit : ce qu’on a, c’est plutôt à chaque fois une constellation épaisse d’Å“uvres dont la singularité tient justement aussi à leurs relations les unes aux autres. Ainsi Bergson lui-même, dès 1915 et dans des textes ultérieurs [32], est-il amené à constater que chaque moment de l’histoire de la philosophie française se définit moins par l’Å“uvre d’un seul auteur que par l’opposition entre deux Å“uvres, deux styles, toujours « deux à deux », « Descartes et Pascal », « Rousseau et Voltaire », « Comte et Biran » et, aurait-on envie d’ajouter, pour 1900, lui-même, « Bergson et... » (sans doute à nos yeux «... Brunschvicg »). Le « et » qui relie ici Descartes et Pascal revient moins à pluraliser l’origine qu’à isoler ce que nous appelons ici un « moment ». Brunschvicg lui-même, malgré les objections qu’on pourrait lui adresser comme à Bergson sur d’autres plans (comme le fait P. Macherey [33] ), est conduit à dessiner le triangle d’un tel moment philosophique comme il le fait dans Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne, son dernier livre [34], répondant à l’un de ses premiers, au titre lui aussi révélateur sur ce plan, Spinoza et ses contemporains. Il en irait encore ainsi si l’on étudiait le moment « socratique » de la philosophie grecque ou le moment « kantien » de la philosophie allemande. Au carrefour de différentes « histoires », scientifique, sociale, politique, les Å“uvres philosophiques, sans s’en abstraire mais aussi sans s’y réduire, constitueraient ainsi leur propre champ par le croisement et l’opposition de leurs singularités.
Mais il faut justement aller plus loin. En effet, si l’on voulait décrire ou unifier ces moments et ces Å“uvres de manière philosophique, on devrait cette fois opposer à l’idée de caractères homogènes celle de problèmes communs. Ce que des Å“uvres d’un même moment semblent partager, ce sont moins en effet des caractères méthodologiques ou doctrinaux, que des problèmes autour desquels s’opposent des positions singulières irréductibles les unes aux autres, mais reliées néanmoins par la formulation de certaines questions, ne serait-ce que pour les dépasser et les contester. Il n’y a pas à choisir entre les deux positions extrêmes que l’on rencontre aujourd’hui sur cette question : celle selon laquelle aucune Å“uvre ne reçoit ses problèmes de l’extérieur mais crée au contraire ses propres problèmes ; celle selon laquelle il y aurait un ensemble de concepts et de savoirs qui définirait le sol à la fois historique et transcendantal auquel chaque pensée appartient et sur le fond duquel elle se découpe. Ce qui relie et oppose les Å“uvres, c’est un ensemble ouvert mais certes pas indéfini de problèmes autorisant et même appelant des options philosophiques irréductibles. C’est peut-être à travers ces problèmes communs que les positions les plus singulières et même les intuitions les plus individuelles retrouvent d’ailleurs une place dans la carte des choix philosophiques les plus généraux et peut-être même les plus universels. S’il n’y a pas de philosophie « éternelle », peut-être ne peut-on éviter en effet, comme l’ont fait par exemple le Platon du Parménide ou le Kant de la Dialectique transcendantale, de dresser la carte des positions possibles autour des grands problèmes métaphysiques. Mais entre les intuitions singulières et les options ultimes, se place à chaque moment de la philosophie une série de problèmes communs qui suscite et oppose les Å“uvres qui les rencontrent.
Quoi qu’il en soit, ce serait bien par de tels problèmes, opposant des doctrines et des méthodes, plutôt que par des caractères unifiant méthodes ou doctrines, qu’on pourrait rendre compte de chaque moment de la pensée philosophique. Ainsi le moment 1900 est-il caractérisé en philosophie par des problèmes communs tels que celui du nombre et de la fondation des mathématiques, du temps et de l’expérience psychologique, de la vie et de la critique de la connaissance. Autour de ces questions, ce sont des philosophies inconciliables qui surgissent et s’opposent, au point de perdre, après la rupture de 1914 surtout, le sens même de ce qui les reliait, non pas dans une origine mythique, mais sur des points critiques du savoir et de l’expérience. Chacun fait l’expérience aussi, dans sa propre formation philosophique, d’un moment que définissent des problèmes et des Å“uvres, des structures et des styles. Le moment le plus récent, le nôtre, ne fut pas celui de vagues rubriques ou courants généraux, le « structuralisme », par exemple, ni celui de purs météorites philosophiques, filant de manière foudroyante hors de toute galaxie repérable, « Deleuze », « Foucault », par exemple. Le besoin est vif du tableau qui retracerait tout à la fois les problèmes communs et les positions singulières d’un tel moment, dans la diversité et les pointes d’unité qui le rendent encore si sensible.
On voit bien dès lors qu’une troisième précision est enfin nécessaire. Décrire de tels moments autour de tels problèmes ne peut permettre en effet d’éviter entièrement la question de leur épaisseur géographique et historique plus générale, celle qui, comme on l’a vu plus haut, reliait les caractères philosophiques aux caractères nationaux au point de permettre l’identification inverse et la caractérisation philosophique des nations dans leur action politique. Mais à ces « caractères » nationaux, nous opposerons ici, en un dernier contraste, les doubles effets de résistance et d’ouverture, mais aussi d’attachement et de rupture, à quoi se manifeste en effet, historiquement et géographiquement, un « moment » philosophique, et par quoi il s’oppose à d’autres.
Résistances et ouvertures : de fait, l’ensemble d’Å“uvres qui partagent un ensemble de problèmes qui en outre, c’est le moment de l’ajouter, peuvent partager aussi une langue, des références littéraires, historiques, scientifiques, toutes les coordonnées d’une histoire commune, cet ensemble, donc, se manifeste aussi, de l’extérieur, par son opposition à d’autres problèmes, les obstacles qu’il met à leur transmission, les ouvertures par lesquelles il les accueille. Les problèmes partagés en France, en 1900, par Bergson, Brunschvicg et d’autres expliquent ainsi à la fois la fermeture relative à ceux que rencontrent « ailleurs » Husserl ou Freud, mais aussi les points communs que cette fermeture ne peut entièrement masquer et recouvrir, et il en est de même dans l’autre sens. Ces résistances et ces ouvertures peuvent bien en effet définir un moment et un lieu de la philosophie, la « France », l’« Autriche », « Oxford », etc. Il conviendrait d’en dresser la carte de manière systématique, plutôt que de retomber dans les caractères nationaux de la philosophie ou de se contenter de leur simple critique.
Ajoutons à ces ouvertures et résistances théoriques, collectives en un sens, les attachements et les ruptures que manifestent cette fois les Å“uvres individuelles. Il s’agit moins en effet ici d’appartenir à une « nation » ou même à une « tradition » que de reconnaître l’épaisseur historique et géographique des moments et des lieux auxquels même les pensées les plus singulières – et toute pensée réelle est individuelle à un certain degré – ne peuvent pas ne pas se rattacher. Les formations et, comme le souligne P. Macherey, les pratiques et les institutions de la philosophie, forment un cadre où les Å“uvres individuelles prennent inévitablement leur place et une partie de leur style auquel elles se rapportent par des traits de reprise ou de rupture, fût-ce pour se déclarer par exemple elles-mêmes, avec plus ou moins d’ambiguïté, « françaises » ou « so very unfrench » ! Pour les individus aussi, ces traits philosophiques recoupent les autres lignes de l’appartenance « nationale », politiques, linguistiques, culturelles, dans des résistances et des ouvertures, des attachements et des ruptures multiples, qui interdisent tout rabattement simple d’une série de « caractères » sur l’autre, mais qui dessinent un réseau complexe de liens et de limites.
Ainsi, bien entendu, la remise en question de tout caractère national simple de la philosophie conduit-elle pour finir à remettre en cause le caractère national lui-même. On a esquissé plus haut le lien ambigu qui pouvait unir ces deux registres de la pensée et de l’action, au moment peut-être – culminant en 1914 – où l’idée de philosophie « nationale » atteint son intensité la plus vive sur les deux plans, dans les Å“uvres autant que dans les actions des philosophes, dans les pratiques politiques autant que dans les discours théoriques. Il importe sur ce plan aussi de respecter deux exigences peut-être contradictoires, à savoir, de résister à toute unification simple ou simpliste, mais aussi de maintenir une unité de sens dans la diversité même que l’on commence par reconnaître. On risquera ici les éléments d’un parallèle qui appellerait de nombreuses justifications. Ainsi, on n’unifiera pas les diverses « causes » d’une action politique dans un « sujet » idéal et moral défini qui plus est, si l’on ose le jeu de mots, par une « cause » à défendre. De même « l’identité » nationale se définit peut-être elle aussi, à chaque « moment », par une pluralité d’identités, ou encore si l’on veut de mémoires et de communautés qui se relient et s’opposent. Mais on ne peut renoncer non plus à l’unité de l’action et du sens. De même que les positions philosophiques se relient par le biais de problèmes communs, de même les « identités » ne deviennent politiques que par le lien à l’identité politique même, à la citoyenneté d’un État qui préserve le lien entre les appartenances par le vide même qu’il intercale entre elles et en chacun de ses membres. Plus encore, cette appartenance politique se double elle aussi d’une histoire commune qui se manifeste par des résistances et des ouvertures, des attachements et des ruptures qui ont bien quelque chose de « philosophique » : et l’on ne renoncera donc pas non plus, au risque de se briser soi-même, à toute forme de relation entre philosophie et politique. Ainsi, malgré ou plutôt à cause de l’épaisseur historique, culturelle, qui nous y attache, tel acte politique suscitera-t-il l’adhésion ou l’objection philosophique, de principe qui appellera la critique ou l’action, le soutien ou le déchirement, dans la position toujours déchirée de celui que Michael Walzer appelle le « critique social » et dont il a décrit les figures majeures du siècle qui vient de s’écouler [35].
Pas plus ici qu’ailleurs, on ne niera donc le lien critique, intensif, difficile, qui relie la philosophie et la politique, les Å“uvres et les principes avec les moments et les lieux, les problèmes et les options théoriques avec les coordonnées d’une vie individuelle et d’une action collective. S’il fallait revenir à ce moment 1900 qui vit à la fois la floraison d’Å“uvres singulières et de problèmes communs qui sont encore les nôtres mais aussi leur repli politique, l’éclatement auquel certaines philosophies elles-mêmes ont prêté la main et qui risque constamment de reproduire, c’était donc bien pour en recueillir de façon critique le double héritage. C’est seulement en approfondissant le lien entre « l’histoire » de la philosophie et la philosophie « de l’histoire », que l’on a seulement tenté d’esquisser ici, que l’on pourrait retrouver le sens de ce moment, mais aussi du nôtre, aujourd’hui, et de la coupure qui les sépare dont tout le visage du XXe siècle est resté balafré.
 
NOTES
 
[1]Cet article reprend une communication présentée le 29/10/99 au Colloque sur « l’idée de philosophie nationale », organisé par les Archives Husserl et Marc Crépon; il fait aussi écho à de nombreuses conversations avec lui sur un problème qui nous est commun. Je tiens à remercier aussi Frédéric Keck, pour ses remarques philosophiques et ses indications bibliographiques.
[2]BERGSON, Mélanges, A. ROBINET (éd.), avec une intro. de Henri Gouhier, Paris, PUF, 1972, p. 1157. Bergson précise : « Ailleurs, sans doute, ont surgi également des philosophes de génie ; mais nulle part il n’y a eu, comme en France, continuité ininterrompue de création philosophique originale ». Outre la résonance proprement bergsonienne de cette dernière formule, on notera l’argument de continuité historique, sur lequel on reviendra plus bas.
[3]Vincent DESCOMBES, Le même et l’autre, quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Paris, Éd. de Minuit, 1981 (éd. originale Cambridge U. Press, 1979).
[4]Voir Philippe SOULEZ, Bergson politique, Paris, PUF, 1989.
[5]Donnons d’emblée les références principales, en précisant qu’il s’agit d’un choix non exhaustif et en souhaitant que soit un jour réunie en volume une anthologie des textes sur la « philosophie française » de cette période et au-delà : 1857 : TAINE, Les philosophes français du XIXe siècle (2e éd. 1888 : Les philosophes classiques du XIXe siècle en France), rééd. partielle, Pauvert, 1967;1867 : RAVAISSON, La philosophie en France au XIXe siècle, in RAVAISSON, De l’Habitude, Paris, Fayard, « Corpus », 1984; 1877 : RIBOT, « Philosophy in France », Mind, 1877, p. 370-386 ; 1899 : LÉVY-BRUHL, History of Modern Philosophy in France, Chicago-Londres, Open court-Kegan Paul (2e éd. 1924) ; 1908 : BOUTROUX, « La philosophie en France depuis 1867 », Revue de métaphysique et de morale, 1908, p. 683-707 (communication au Congrès international de Heidelberg); 1915 : BERGSON, La philosophie française, brochure éditée pour l’Exposition internationale de San Francisco, rééd. Larousse 1933, puis Mélanges, op. cit.; 1919 : DELBOS, La philosophie française, éd. Plon-Nourrit, préface de Maurice Blondel (éd. posthumes, cours de 1915-1916).
[6]« Ce que nous désirons surtout, c’est en interpréter et en expliquer le développement », p. 15.
[7]Voir respectivement F. AZOUVI, « Descartes », in P. Nora (éd.), Lieux de mémoire III, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », p. 4475-4519 ; P. MACHEREY, « Y a-t-il une philosophie française ? », in Histoires de dinosaure, Paris, PUF, 1999, p. 313-324. Le présent texte a aussi bénéficié de communications orales de P. Macherey, ainsi au Colloque d’octobre 1999 lui-même, à propos de Descartes, et le mois suivant, lors d’une table ronde sur l’idée de philosophie française tenue à Lille.
[8]On remarquera d’ailleurs que Taine lui-même cherche à répondre à Ravaisson (et peut-être à Ribot), en dépassant les oppositions trop simples et même le cadre national, dans la Préface de 1888 à la deuxième édition de son ouvrage : « deux philosophies principales subsistent aujourd’hui en France et se retrouvent avec des petites nuances en Allemagne et en Angleterre : l’une à l’usage des lettrés; l’autre à l’usage des savants ; l’une qui s’appelle chez nous le spiritualisme ; l’autre qui s’appelle chez nous le positivisme » (Pauvert, p. 20). L’opposition n’a plus de « français » que sa dénomination, se retrouvant ailleurs pour le reste. Une étude d’ensemble du problème chez Taine, dont la psychologie naturaliste et historique a eu une influence considérable, mériterait d’être faite.
[9]Op. cit., p. 320.
[10]Mind, 1877, p. 386; je traduis.
[11]Voir l’article « Que faire de la patrie ? » in Histoire vagabonde III, Paris, Gallimard, 1996, p. 229-253, notamment l’importante p. 237-238 (sur la lutte entre les deux patriotismes et le rôle de Jeanne d’Arc dans la constitution d’un patriotisme monarchique et catholique).
[12]Alfred FOUILLÉE, Psychologie du peuple français, Paris, Alcan.
[13]BERGSON, op. cit., p. 1188-1189.
[14]Ainsi Boutroux (parlant à Heidelberg) : « Cette philosophie, en même temps qu’elle se rend de plus en plus solidaire des recherches philosophiques accomplies dans les autres pays, conserve, d’une manière générale, certains caractères considérés comme particulièrement saillants dans le génie français », op. cit., p. 712.
[15]« Elle [la philosophie française] n’a usé de notre esprit national que pour accomplir son Å“uvre dans un sens universel et sans préjugé national », op. cit., p. 14.
[16]Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre article : « Les deux écritures d’Henri Bergson », in Cahiers de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet, no 2,1998, revenant sur le fondement philosophique de la distinction établie par Bergson entre ce qu’il publie au titre de son Å“uvre et tout le reste de ses écrits. Nous ajouterons ici seulement que parmi ce reste, on devrait distinguer entre ce qui fut publié et public (ce fut le cas de certains des « discours de guerre ») et ce qui ne le fut pas. Ces discours publics, sans pouvoir être intégrés à son Å“uvre philosophique de manière directe, peuvent néanmoins dessiner une action publique et politique explicite (voir aussi P. SOULEZ, F. WORMS, Bergson, biographie, Paris, Flammarion, 1997).
[17]Conférence de Madrid sur l’âme humaine du 2 mai 1916 (Mélanges, p. 1200 sq.) et sur la personnalité du 6 mai 1916 (ibid., p. 1215 sq.). Il s’agit bien d’une conférence de philosophie, développant qui plus est des thèmes importants de sa propre philosophie que Bergson prolonge directement en interprétation de la guerre.
[18]Ibid., p. 1232-1233.
[19]Voir à ce sujet le livre classique de Claude DIGEON, La crise allemande de la pensée française, Paris, PUF, 1959.
[20]Mélanges, op. cit., p. 1105-1106 (discours du 4 novembre 1914 réédité ensuite sous le titre La signification de la guerre). Bergson y écrit ainsi : « L’énergie des peuples, comme celle des individus, ne se soutient que par quelque idéal supérieur à eux, plus fort qu’eux, auquel ils se cramponnent solidement quand ils sentent vaciller leur courage. Où est l’idéal de l’Allemagne contemporaine ? Le temps n’est plus où ses philosophes [je souligne] proclamaient l’inviolabilité du droit, l’éminente dignité de la personne, l’obligation pour les peuples de se respecter les uns les autres. [... L’Allemagne] a accepté docilement [l’âme] que Bismarck lui a donnée » (p. 1106). On remarquera à la fois l’hommage aux philosophes allemands et la responsabilité de la philosophie dans la caractérisation des nations.
[21]« Quelques mots sur la philosophie française et l’esprit français », 1934, Mélanges, op. cit., p. 1517.
[22]Voir dans le volume des Œuvres, A. ROBINET (éd.), Paris, PUF, 1959, p. 1210 : « Il y a loin de cet attachement à la cité, groupement encore placé sous l’invocation du dieu qui l’assistera dans les combats, au patriotisme qui est une vertu de paix autant que de guerre, qui peut se teinter de mysticité mais qui ne mêle à sa religion aucun calcul, qui couvre un grand pays et soulève une nation, qui aspire à lui ce qu’il y a de meilleur dans les âmes [...]. Il fallait un sentiment aussi élevé, imitateur de l’état mystique, pour avoir raison d’un sentiment aussi profond que l’égoïsme de la tribu ». Pour être précis, on dira donc que le patriotisme « ouvert » a la fonction intermédiaire, entre l’instinct de la tribu close et la mystique qui embrasse toute l’humanité, de compenser le premier et d’entrevoir la seconde, tel « l’instinct virtuel » de la religion statique.
[23]« Mes missions (1917-1918) », Mélanges, p. 1554-1570.
[24]Articles de 1919 « Réflexions sur le droit de la guerre », « Réflexions sur le droit de la paix et la Société des Nations », mais n’est-il pas aussi l’auteur anonyme des articles de 1917 et 1918 : « Réflexions sur la discipline militaire », « Réflexions sur la guerre expiatrice », enfin « Réflexions sur la force du droit » ? On est frappé de voir le peu d’articles philosophiques explicites sur la guerre, tout au long du conflit.
[25]Op. cit., Paris, Flammarion, 1919, p. 17-18.
[26]Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d’après des documents diplomatiques par Émile DURKHEIM et Maurice DENIS, Paris, Larousse, 1914, rééd. Kimé, 1996, p. 3. Les deux autres écrits de guerre sont L’Allemagne au-dessus de tout, Paris, Armand Colin, 1915, et Lettres à tous les Français (avec E. LAVISSE ), rééd. Maffesoli, Paris, A. Colin, 1992.
[27]LÉVY-BRUHL publie en 1916 ses Quelques pages sur Jean Jaurès qui deviendront son Jean Jaurès, esquisses biographiques, repris chez Rieder en 1924. Il y évoque notamment la conciliation entre l’internationalisme et le patriotisme chez Jaurès.
[28]Publié sous forme de brochure chez divers éditeurs européens (à Bologne, Paris, Londres et même Leipzig, ce qui est notable), dont Alcan pour la France en 1915.
[29]Op. cit., p. 42-43.
[30]Op. cit., p. 88.
[31]Outre les textes de ces auteurs, et faute de pouvoir approfondir, on renverra ici aux deux livres suivants : P. SOULEZ (éd.), Les philosophes et la guerre de 14, Presses Universitaires de Vincennes, 1988; C. PROCHASSON et A. RASMUSSEN, Au nom de la patrie, les intellectuels et la Première Guerre mondiale (1910-1919), Paris, La Découverte, 1996.
[32]Voir surtout « Quelques mots sur la philosophie française et sur l’esprit français », op. cit., p. 1516 : « la pensée française dans ses diverses périodes, s’est généralement incarnée dans des auteurs qui vont deux par deux... » et Bergson ajoute : « dans chacun de ces couples, l’un des deux auteurs semble s’être tenu à une plus pure intellectualité, tandis que l’autre est plus chargé d’émotion et d’intuition ». Bergson ajoute une étrange remarque concernant l’effet de cette distinction sur le style, donc sur la traduction, donc sur la réception internationale : « [...] la musique créatrice de pensée qui fut dans l’âme et dans la phrase de Rousseau est intraduisible, tandis qu’on peut traduire Voltaire. C’est pourquoi, aux yeux du monde, la France c’est Voltaire, et non pas Rousseau ».
[33]Voir Histoires de dinosaure, op. cit.
[34]Neufchâtel, Éd. de la Baconnière, 1945 (1re éd. 1942), rééd. par T. LETERRE, Paris, Presses-Pocket, coll. « Agora ».
[35]Michael WALZER, La critique sociale au vingtième siècle, solitude et solidarité, trad. fr., Paris, Métailié, 1996.
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