2001
Revue de Métaphysique et de Morale
« Professorenkriegsliteratur »
Marc de LAUNAY
CNRS
Il n’est pas surprenant que nombre de Professeurs d’université aient fait
preuve de patriotisme en se solidarisant avec leur pays, l’Allemagne, lorsque a éclaté
la Première Guerre mondiale. Il est, en revanche, tout à fait étonnant que cette littérature
patriotique ait très tôt basculé dans une propagande qui allait à l’encontre même de
leurs convictions philosophiques, qui les poussait, pour certains, à une surenchère telle
que la guerre apparaissait comme une épreuve quasi divine où la mort jouait un rôle
de purification salutaire et sacrificielle, confinant au gnosticisme.
It is not amazing that number of professors have prooved patriotism in
showing solidarity with their land, Germany, when the first world war breaks out. On
the other hand, it is quite astonishing that this patriotic literature has very soon gone
over to a propaganda that run very counter their philosophical convictions, which drove
some of them to bid as higher as the war seemed a near divine ordeal, death playing
role of bordered on gnosticism salutary and sacrificial cleansing and atonement.
à Philippe Soulez in memoriam
C’est dans les tranchées du front des Balkans que Rosenzweig a esquissé son
œuvre principale,
L’Étoile de la Rédemption, qui s’ouvre sur une violente diatribe contre la philosophie, laquelle, dans son désir de refuser tous les présupposés, bannit la mort dont elle voudrait faire un néant : « Que l’homme se terre
comme un ver dans les replis de la terre nue, devant les tentacules sifflants de
la mort aveugle et impitoyable, qu’il puisse ressentir là, dans sa violence inexorable, ce que d’habitude il ne ressent jamais ; que son je ne serait qu’un ça s’il
venait à mourir [...] face à toute cette misère, la philosophie sourit de son sourire
vide et, de son index tendu, elle renvoie la créature dont les membres sont
chancelants d’angoisse pour son ici-bas, vers un au-delà dont elle ne veut
absolument rien savoir »
[1]. D’avoir pris directement part au combat donne certainement à Rosenzweig ce regard quelque peu sarcastique et distant à l’égard
des efforts de l’« arrière » pour participer vaille que vaille à ce que toute la
littérature de propagande – quel qu’en soit le camp – pouvait appeler « les
glorieux sacrifices héroïques de notre vaillante jeunesse ». Et c’est à lui qu’on
doit le titre de cette étude, qualificatif qu’il emploie pour désigner, justement,
un texte de son maître, Hermann Cohen, « Germanité et judéité », écrit en 1915
[2].
Est-ce à dire que tout ce qui fut écrit entre 1914 et 1918 par les tenants de
l’École de Marbourg, Cohen, Natorp et Cassirer, par Simmel, par Sombart,
Weber, Freud, Husserl, Scheler, voire Wittgenstein, ou par des écrivains comme
Thomas Mann, Hans Carossa ou Ernst Jünger ressortirait exclusivement à la
propagande ? Y aurait-il, à l’intérieur d’une école de pensée ou d’une spécialité
scientifique, unanimité de vues ? Les lignes de partage entre les présupposés de
ces textes sont-elles constantes ? Bref, discerne-t-on une cohésion qui permît
de penser que, par exemple, de Koenigsberg à Verdun, un certain néokantisme
affirmerait sa spécificité face au conflit ?
La correspondance entre Cohen et Natorp offre un reflet douloureux des
crises dont les événements extérieurs – qu’il s’agisse du conflit proprement dit
ou de ses conséquences internes – viennent menacer une si longue amitié, une
si profonde estime mutuelle. En 1914, Cohen a soixante-douze ans, Natorp
soixante; mais la fougue du second l’entraîne, dès le mois de septembre 1914,
à publier une lettre à un collègue américain dans la
Kölnische Zeitung : « La
vision la plus profonde des plus grands moralistes est aujourd’hui l’expérience
que fait dans son existence quotidienne le simple quidam allemand, à savoir
que la vie la plus haute, la plus précieuse doit être puisée dans le fait d’être
constamment prêt à mourir »
[3]. Cohen se contente d’écrire un petit essai sur
« La spécificité de l’esprit allemand »
[4] qui n’a d’autre vocation que de s’opposer
à une propagande dénigrant l’Allemagne et de conforter les Allemands à travers
la réaffirmation de l’excellence d’une tradition spirituelle, philosophique et
esthétique effectivement unique; et il prévoit, à destination de la communauté
juive des États-Unis, de rédiger ce qui deviendra « Germanité et judéité », dans
le but de dissuader les Américains de participer au conflit – tout comme le fera
Bergson
[5] dans une perspective inverse. Mais dès le début du mois de décembre
1914, Cohen est effrayé par l’outrance et la violence de la propagande, préfère
une attitude de réserve, et insiste sur le devoir de « révéler et faire connaître
que notre nationalité est cosmopolite »; le 21 du même mois, il réagit au texte
de Natorp non sans le critiquer : « La première partie me semble trop développée, la dimension politique vraiment trop peu argumentée d’un point de vue
historique ; et la conclusion très discutable. Aujourd’hui, nous ne devons pas
intervenir dans la politique concrète à partir de notre pure théorie [...] Nous ne
devons pas exposer notre idéalisme éthique à une attaque qui viendrait de la
politique supérieure qui nous gouverne ». De plus, Cohen déconseille vivement
à son ami la publication en recueil de sa lettre à un collègue américain –
injonction dont Natorp ne tiendra aucun compte. Ce dernier avait, en effet,
balayé la question délicate de la violation de la neutralité belge en arguant du
fait que, ayant conquis le Congo, les Belges avaient eux-mêmes renoncé
de
facto à la neutralité ; Natorp avait également dédouané l’état-major allemand
de ce que nous savons être désormais la réalité des massacres de Louvain en
expliquant que les Belges avaient tiré sur des soldats allemands dans des conditions qui ne relevaient plus des règles habituelles de la guerre. Le caractère
spécieux de l’argumentation n’avait pas échappé à Cohen, lequel eût, certes, pu
admettre que son ami déclare que « tout peuple de culture sur terre doit se sentir
proche et apparenté au peuple allemand »
[6], mais en aucun cas que la nécessité
de l’heure qui, aux dires de Natorp, aurait fait taire tous les conflits internes
pour faire ressortir ce qu’il y avait de meilleur en chacun, que cette nécessité
« n’eût pas été capable à elle seule [de réaliser cette unité] si elle n’abritait pas
un centre bon. C’est à lui que va notre confiance; nous l’appelons le dieu des
Allemands, c’est à lui que nous adressons nos louanges »
[7].
Outre que ce qui oppose les deux amis en matière de religion ressurgit à
l’occasion de la publication, par Cohen, de son ouvrage de 1915,
La Religion
dans les limites de la philosophie, dont Natorp critique les prémisses
[8] – la thèse
selon laquelle la religion, sans jouir d’une autonomie plénière comparable à
celle qui fait de la pensée, de la volonté et du sentiment des orientations irréductibles de la conscience et, partant, des articulations du système philosophique, se verrait tout de même accorder une spécificité qui lui permettrait d’échapper à la seule autorité de la morale –, un autre
casus belli se fait jour, et qui va
à la fois ébranler la loyauté patriotique de Cohen et ternir, dans un premier
temps, l’amitié entre les deux philosophes : il s’agit de la « statistique juive »
publiée par le Reichstag en 1916. Cette irruption d’un antisémitisme qui se croit
légitime encourage et enhardit d’autres voix, et même à l’intérieur de la société
kantienne où Bruno Bauch, l’un des rédacteurs en chef de la revue
Kantstudien,
explique dans un organe intitulé
Der Panther (juin 1916), ainsi que dans un
article de sa revue – « Sur le concept de nation » (1917) – que les Juifs, n’appartenant pas véritablement à la nation allemande, définie comme une communauté naturelle de naissance et d’origine (
natürliche Abstammungsgemeinschaft), ne peuvent rien entendre à la pensée kantienne...
La
Judenstatistik du Reichstag reprochait aux Juifs allemands de s’être soumis
à la mobilisation dans un pourcentage moindre que le reste des Allemands : les
chiffres avancés étaient bien entendu inexacts ; la population juive allemande
de l’époque faisait état de 600 000 Juifs pour 60 millions d’Allemands, soit 1 %
de la population, et le Parlement prétendait que 10 % des Juifs étaient sous les
drapeaux tandis que 14 % des Allemands étaient mobilisés. En fait, ce ne sont
pas 62 000 Juifs, mais presque 100 000 qui se trouvaient en service, soit un
pourcentage de plus de 16 % de la population juive. La
Judenstatistik allait
jusqu’à poursuivre sa démonstration en prenant en compte les pourcentages
respectifs des tués ou disparus, ainsi que des blessés ; là encore, le Reichstag
semblait oublier que la carrière militaire supérieure était fermée aux Juifs et
que ces derniers, souvent mieux scolarisés et plus longtemps, s’étaient engagés
dans l’artillerie et, surtout, le corps médical, c’est-à-dire dans des armes ou des
services moins exposés que ne l’était l’infanterie
[9].
À Cohen qui conclut sa lettre du 27 octobre 1916 par une note désabusée –
« Mon patriotisme est de plus en plus de nature purement historique, dans la
mesure où cette orientation nouvelle n’augure rien qui soit réjouissant » –,
Natorp répond brutalement : « Notre peuple subit ce qui est à peine supportable,
tous les peuples souffrent, l’humanité lutte avec la mort – or, pour vous, depuis
des semaines, l’“essentiel” c’est ce qu’a pu de nouveau dire un professeur sur
les Juifs. N’avez-vous pas conscience qu’ainsi vous confortez la représentation
qui plus que tout est responsable de ce que ressentent, sinon tous, du moins la
plupart à l’égard des Juifs : le soupçon que le Juif ne ressent en fin de compte
les choses qu’en tant que tel, et continue d’être étranger à l’Allemand, loin de
lui, sans rien comprendre à ce qu’il est ? » Dans sa réponse du 16 novembre
1916, Cohen maintient que la
Judenstatistik est bien une souffrance spécifiquement infligée aux Juifs, mais qu’il en est choqué en tant qu’Allemand – « C’est
en tant qu’Allemand que j’ai honte du fait qu’au c
œur de ces souffrances
indicibles on n’a rien d’autre en tête à l’arrière que de s’en prendre aux Juifs » –,
et il va jusqu’à en appeler à leur « vieille fraternité d’arme » pour l’enjoindre
de ne pas tenir pour négligeable cette statistique qui blesse l’honneur et les
sentiments des Juifs allemands : « Je n’en démordrai pas : je ne renierai pas, au
sein d’un sentiment patriotique général, ce que j’éprouve, en tant que Juif, pour
mon droit et mon honneur ». De plus, Cohen déclare tout net qu’il ne restera
pas davantage membre d’une société intellectuelle dont l’un des rédacteurs en
chef déclare les Juifs être étrangers par essence à l’esprit allemand. Natorp, en
répondant longuement le 11 novembre 1916, ne s’avouera pas ébranlé par cette
Judenstatistik dont il dit qu’elle a suscité une levée de boucliers, mais qu’au
fond elle ne faisait que constater des faits, et que « les officiers avaient depuis
longtemps une certaine aversion pour les Juifs, non pas en tant que tels, mais
en tant que soldats ». Le sophisme doit lui apparaître tout de même assez
nettement, puisqu’il ajoute que la finalité dernière de cette statistique est de
constater une situation que, « désormais, puisqu’on est en guerre, on entend
transformer ». Il est impossible et il serait absurde de soupçonner le moins du
monde Natorp ne serait-ce que d’un début de complaisance à l’égard de l’antisémitisme ; on le constatera dans le fait que le 20 novembre 1916, Natorp écrit
à Vaihinger, l’autre rédacteur des
Kantstudien, pour régler très diplomatiquement l’affaire Bauch (lequel quittera la revue); mais il ne comprend pas le fond
de l’attitude de Cohen, et il interprète, comme beaucoup le feront par la suite,
y compris aujourd’hui encore, son essai « Germanité et judéité » comme une
sorte de manifeste prônant et vantant l’intégration, voire l’assimilation des Juifs
en Allemagne (il voit dans le texte de Cohen une sorte de défense de l’esprit
allemand, comparable à celle rédigée par Cassirer à la même époque,
Freiheit
und Form). Or Cohen, dans ce texte, s’adresse essentiellement à des Juifs –
américains, certes, mais d’abord allemands –, et pour insister sur le caractère
honteux de l’assimilation, c’est-à-dire le baptême (
a fortiori quand il s’accompagne d’allégements fiscaux comme ce fut un temps le cas). Et même s’il
s’oppose au sionisme, ce n’est en rien pour lui préférer une modalité d’intégration dont la contrepartie serait le renoncement aux principes essentiels du
judaïsme
[10]. Si l’Allemagne est bien le lieu culturel où le judaïsme moderne
s’est épanoui dans une proportion telle que l’unique terme historique de comparaison en est l’Espagne médiévale, c’est parce que ce judaïsme allemand est
la meilleure expression non pas d’une « symbiose », mais d’une amélioration
substantielle, d’un progrès décisif de ce qu’il y a de plus excellent dans la
tradition intellectuelle allemande laquelle resterait très imparfaite sans cet apport
décisif. Ce n’est donc pas, aux yeux de Cohen, parce que les Allemands sont
le peuple de Kant qu’ils sont le mieux à même d’accueillir en leur sein les Juifs,
c’est parce que les Juifs peuvent apporter à Kant ce qui lui fait défaut, que les
Allemands ont absolument besoin des Juifs et que les Juifs allemands se doivent
de préserver loyalement ce qui les a effectivement portés au sommet culturel
de toute leur histoire passée. C’est, en effet, durant la même année 1916 que
Cohen publie la deuxième version de « Deutschtum und Judentum », qu’il polémique avec Buber sur la question sioniste (« Religion und Zionismus », « Antwort auf das offene Schreiben des Herrn Dr. Martin Buber an Hermann
Cohen »), et qu’il écrit un texte intitulé « L’idéal social chez Platon et chez les
prophètes » dont on aura un écho direct dans son dernier livre, achevé en 1918,
Religion de la Raison, dans le chapitre consacré à la vertu de vaillance
[11] (la
fameuse
Tapferkeit, topos de la littérature de guerre) : « Le plus grand triomphe
du judaïsme, y compris sur le platonisme, est sans doute de faire découler sa
puissance morale supérieure de sa doctrine de Dieu. La supériorité sur l’éthique
platonicienne apparaît dans toutes les questions, d’ensemble ou de détail, de la
doctrine politique, ainsi que dans les grands débats de ce qu’on appelle métaphysique dès qu’elle traite de la destinée de l’âme. Platon lui-même est ici
vaincu par le mythe de l’eschatologie, alors que le monothéisme s’élève jusqu’à
la plénitude de l’idéalisme pratique propre à la doctrine du Messie »
[12]. L’intelligence de ce passage présuppose qu’on entende bien ce que signifie le platonisme pour Cohen : Platon est, à ses yeux, à l’origine de l’idéalisme critique
dont la maturité correspond au kantisme et dont l’achèvement a été réalisé...
par lui-même. Sans cesse, et surtout dans ses études sur Maïmonide où il cherche
à montrer l’influence prépondérante de Platon en s’opposant à ceux qui soulignent celle d’Aristote, Cohen n’a eu de cesse que d’affirmer la continuité
philosophique et scientifique qui rattache Platon au kantisme. Il est, en outre,
l’un des seuls philosophes juifs allemands à critiquer si ouvertement Spinoza
et son influence sur la pensée germanique qui s’est donc fourvoyée lorsqu’elle
a souscrit aux vues d’un Juif hérétique. Ce qui est ainsi réaffirmé, à travers la
supériorité du judaïsme sur le platonisme, c’est la voie considérée juste par
Cohen : le néokantisme révisant Kant et lui apportant le complément indispensable de la tradition juive maïmonidienne et antispinoziste, autrement dit son
propre système
[13].
Tandis que Natorp affirme dès le début du conflit l’existence d’un « dieu des
Allemands », Cohen, en décembre 1914, avait écrit une petite contribution à un
volume collectif – Noël allemand, témoignage d’affection des étudiants dédié
à nos frères, la jeunesse universitaire sur le front –, intitulée « De la paix
perpétuelle », où il entend rassurer ceux des combattants qui se demanderaient
dans quelle mesure leur devoir militaire n’irait pas à l’encontre de l’idéal de
paix perpétuelle. L’argumentation est un résumé de la pensée cohénienne :
l’idéal est une idée, laquelle n’est pas identique à la réalité; au contraire, elle
s’y oppose – comme on le sait depuis Platon et Kant « qui a porté la philosophie
allemande à maturité » –, ce qui implique qu’on la comprenne comme réalisation; l’idée est réalisation, c’est-à-dire qu’elle est une tâche, et la seule garantie
que cette réalisation ne cesse pas c’est, dit-il en conclusion, la foi en Dieu. Il
ne s’agit pas du dieu des Allemands, mais du Dieu de la Bible, et Cohen n’a
pas manqué, au cours de ce bref texte, de citer Isaïe et Michée.
Dans ses textes écrits durant la guerre, Cohen refuse expressément de se
placer dans la position où le rationalisme serait « ce dont la guerre nous affranchirait ou, comme on l’a exprimé dans la naïveté qui accompagne le tumulte
guerrier, dont cette guerre nous affranchira »; ce n’est pas pour ceux qui pensent
ainsi, poursuit Cohen, « que mes livres ont été écrits, et pas davantage cet appel
adressé à mon époque » – il s’agit de « Germanité et judéité ». Il n’accepte pas
non plus d’opposer culture et civilisation
[14]. En outre, le jugement qu’il porte
sur Fichte, si spontanément et généralement relu à l’époque, ne se modifie pas
sur le fond : « La philosophie du Je de Fichte est une régression par rapport à
Kant »
[15]. Enfin, on ne trouvera jamais chez lui la moindre fascination pour la
mort, aussi affecté qu’il puisse se montrer par les sacrifices massifs de la
population juvénile. Après la publication de la
Judenstatistik, et dans la dernière
lettre à Natorp qui évoque cette question (29 novembre 1916), Cohen n’hésitera
pas à écrire : « Désormais, ma sincérité naturelle est émoussée en matière de
patriotisme. Mon patriotisme historique reste intact, mais actuellement et personnellement on m’épingle de nouveau comme une macule jaune le fait d’éprouver de la gêne quant à la question nationale ».
Reste néanmoins que l’argumentation de Cohen repose sur l’interprétation
de la Réforme luthérienne qui est à ses yeux un événement unique – la première
possibilité, dans l’histoire moderne, de découpler l’État de sa tutelle catholique
et d’entreprendre ainsi la sécularisation éthico-juridique de la politique –, événement unique et justifiant la mission allemande telle qu’il l’entend, être au
centre de la future confédération cosmopolitique des États. Autrement dit, le
judaïsme n’a ce rôle éminent à jouer que parce qu’il peut le faire en Allemagne
et nulle part ailleurs. Or si l’une des composantes de cette exceptionalité allemande fait défaut, si, comme ce sera le cas en 1916, la composante juive menace
d’être exclue, c’en est fini du projet grandiose. Cohen, au début du conflit et
jusqu’en 1915, ne peut imaginer un retournement de son propre raisonnement
justifiant le caractère unique de l’Allemagne, et ne mesure pas alors toutes les
conséquences possibles et désastreuses de la concurrence à l’élection induite
de facto par la Réforme allemande et la traduction de la Bible par Luther,
considérée à tort ou à raison comme également fondatrice de la langue allemande. La vocation de l’Allemagne peut tout aussi bien, et sur cette base, être
comprise dans un sens qui exclut les Juifs de toute participation à la réalisation
de cette mission historique. Il ne faut donc pas s’étonner qu’en août 1914,
nonobstant toute les réserves dont il fera preuve à l’égard de ce pilier de
l’idéalisme, Cohen évoque spontanément Fichte : « Pour parler comme Fichte,
nous avons bien trop cédé aux esprits étrangers, parce que, malheureusement,
nous n’avons pas saisi ni voulu comprendre la spécificité allemande »
[16].
Mais il n’en demeure pas moins que c’est Natorp qui s’immergera plus
profondément et plus radicalement dans ce qui s’est appelé les « idées de
1914 »
[17]. Dans l’atmosphère intellectuelle de l’époque, qu’une guerre puisse
être tout autre chose qu’un « prolongement de la politique » est une sorte de
lieu commun : entre la France et l’Allemagne, entre la coalition anglofrancorusse et l’Allemagne, il s’agit d’un affrontement entre des principes. En juillet
1914, Péguy ne pense pas autrement la tension politique qui ne cesse de s’accroître : « Nous ne nous abusons pas quand nous croyons que tout un monde
est intéressé dans la résistance de la France aux empiètements allemands. Et
que tout un monde périrait avec nous. Et que ce serait le monde même de la
liberté. Et ainsi ce serait le monde même de la grâce [...] Il faut qu’il y ait dans
cette malheureuse liberté un grand secret. Une vertu. Une grâce. Une force
merveilleuse. Un (autre) ordre [...] Je ne dis pas que nous valons mieux que les
autres. Nous sommes une race. Et ils sont une certaine autre race [...] Il faut
qu’il y ait dans la liberté, dans la justice (et peut-être dans la vérité), un secret
de force, une vigueur propre, un jaillissement, une espérance et, pour tout dire,
une grâce et un secret de destination »
[18]. Werner Sombart ne dit pas autre chose
dès le début de son pamphlet de 1915,
Händler und Helden
[19] : « Tous les grands
conflits ont été des guerres de croyances, que ce soit par le passé, de nos jours
ou à l’avenir »
[20]. Il n’en faut pas davantage pour que, dans le contexte des deux
premières années de guerre où se succèdent les victoires et les avancées allemandes perçues comme autant de confirmations de la validité des croyances
germaniques, la mort soit immédiatement convertie en sacrifice éminent (car il
s’agit aussi de légitimer l’ampleur de l’hécatombe par une élévation croissante
dans l’échelle des valeurs, compensant par leur dignité superlative l’épouvantable disparition effective de la jeunesse, broyée classe par classe et par pans
entiers pour obéir à la stratégie généralement admise presque tout au long du
conflit par les deux camps, et formulée ainsi par Foch : « L’artillerie conquiert,
l’infanterie occupe. »).
Il n’est donc pas surprenant que le thème de la mort hante nombre des écrits
de l’époque, qu’il s’agisse de littérature, de philosophie ou de propagande ; ce
qui toutefois reste impressionnant, c’est la troublante parenté des conceptions
spontanément exprimées par des esprits par ailleurs très différents. Que Sombart
mette en épigraphe de son livre une quasi-citation de Nietzsche – « La vie n’est
pas le bien suprême » –, et que l’on retrouve, chez son ami Max Weber, la
même idée exprimée dans la très sérieuse « Considération intermédiaire » de
1915 – « La guerre procure au guerrier lui-même [...] le sentiment d’un sens et
d’une consécration de la mort qui n’appartient qu’à elle »
[21] –, voilà qui ressortirait à la virulence de leur engagement... à l’arrière
[22]; mais on trouvera chez
Freud au moins un texte où il se départit nettement de son attitude généralement
mesurée, et qu’il publie dans
Imago en 1915. Il s’agit, non sans évocation
consciente de Nietzsche, d’une « Considération actuelle sur la guerre et la mort »
qui se conclut sur l’idée qu’il serait temps de ne plus refouler l’homme primitif
qui est en nous, ce que la guerre nous permet, et « d’accorder à la mort la
place qui lui revient dans la réalité comme dans nos pensées [...] ce qui semble
être [...] une régression mais qui a l’avantage de mieux faire droit à la sincérité,
et de rendre la vie de nouveau plus supportable », car il serait opportun
aujourd’hui de transformer le vieil adage,
si vis pacem para bellum, et de le
formuler autrement : «
si vis vitam, para mortem »
[23]. Même Wittgenstein, dont
le « Journal secret » est saturé de remarques acerbes sur la bêtise et la vulgarité
des soldats dont il se plaint d’avoir à subir la promiscuité, et qui ne fait jamais
étalage des actions courageuses pour lesquelles il a été cité, Wittgenstein, qui
donc ne semble pas succomber à la phraséologie wébérienne et sombartienne
vantant la fraternité dans la mort héroïque, va néanmoins écrire, le 4 et le 9 mai
1916, que « peut-être la promiscuité de la mort m’apportera la lumière de la
vie » et que « c’est la mort qui donne un sens à la vie »
[24]. Même l’humaniste
Hans Carossa, pudique et mesuré, médecin sur le front des Balkans, confie à
son
Journal de guerre, en date du 15 décembre 1915, que « les heures angoissantes où la vie et la mort s’unissent étroitement raffermissent et rendent plus
lumineux l’être intime de chacun »
[25]. Même Husserl, dans un cours de 1917
sur l’idéal de l’humanité chez Fichte, va jusqu’à exalter un retour de ses idées :
« La nécessité et la mort sont aujourd’hui les éducatrices [...] La mort a
reconquis sa légitimité originaire sacrée. Elle est de nouveau et au c
œur du
temps la grande exhortatrice qui fait signe vers l’éternité »
[26]. Et Scheler qui
vante, dans des termes fort voisins de ceux de Freud, le génie de la guerre
[27]
« il réjouit notre regard spirituel en lui présentant la mort ; il conduit notre
obscure pulsion de vie, qui cherche sans cesse à nous la dissimuler, à se
réconcilier profondément avec cette grande et amère réalité de la mort qu’il
rend suave et plus douce ». Et Thomas Mann, dans ses
Considérations d’un
apolitique
[28], parues en 1917, qui parle en ces termes des transformations subies
par le combattant : « Point n’est besoin d’une imagination de poète pour mesurer intuitivement quelle ascension spirituelle et intellectuelle, religieuse, quel
approfondissement, quel ennoblissement ce voisinage quotidien de la mort à
longueur d’année suscite en l’homme ». Mann reconnaîtra d’ailleurs assez vite,
dans un entretien de 1926, que cet ouvrage « était romantique et engendré dans
une atmosphère de destruction. C’était don volontaire, abandon à la mort,
sympathie avec la mort »
[29].
« Même la guerre [...] a en soi quelque chose de sublime, et rend en même
temps plus sublime la manière de penser du peuple [...] d’autant plus qu’il s’est
exposé à des dangers plus nombreux et a pu faire valoir alors son courage... » [30].
L’usage illégitime qu’on peut faire de cette citation de Kant dans un contexte
de crise est prévisible ; mais ce qui s’est passé, dans le contexte de son réemploi
en 1914, souligne un peu plus la spécificité allemande. D’une part, l’identification de la guerre au sublime esthétique est explicitement ce qu’illustre
l’ouvrage de Jünger,
Orages d’acier
[31], tandis que sa véritable source d’inspiration et sa philosophie du guerrier ressortissent à une veine directement nietzschéenne; d’autre part, les professeurs de l’arrière ont transposé ce sublime à
un niveau qui n’est plus esthétique en en utilisant cependant la caution dans la
perspective d’une histoire mondiale de la culture allemande, tandis que leur
source d’inspiration est évidemment bien moins nietzschéenne que fichtéenne.
Cette louange de la mort sublime s’inscrit néanmoins dans une perspective où,
à la seule fascination nihiliste peut-être diffuse, font place des finalités conscientes : d’une part, la mort est comprise comme un sacrifice d’ordre religieux,
d’autre part, elle est un puissant instrument de cohésion qui, comme par précipité, révèle l’existence de la communauté. La deuxième caractéristique de cette
Kriegsliteratur, c’est la conviction que la spécificité allemande réside dans une
liaison unique entre la structure essentielle du peuple, qui n’est autre que la
communauté, et son sens qui relève de la vocation et de la mission de ce peuple
au niveau de l’histoire mondiale, vocation qui ne peut être réellement saisie
qu’à partir de ses caractéristiques quasi religieuses. C’est, en effet, un thème
qui parcourt les écrits de Natorp, Sombart, Simmel ou Thomas Mann, que
d’opposer à la fois culture et civilisation, communauté et société. Jamais, en
effet, la distinction faite par Tönnies, dans une perspective sociologique et à un
niveau moins thématique qu’opératoire, entre
Gemeinschaft et
Gesellschaft n’a
été reprise avec autant d’enthousiasme et sans plus de précaution méthodologique. Dans une lettre à Hugo Münsterberg, Husserl résume bien la liaison entre
la mort et ses réinterprétations
[32] : « Le sentiment que la mort de chaque homme
signifie un sacrifice volontairement offert lui donne une grande dignité et hausse
la souffrance individuelle vers une sphère qui dépasse toute individualité. Il
nous est difficile désormais de vivre comme des personnes privées. Les expériences de chacun rassemblent en elles la vie de toute la nation et cela confère
à chaque expérience son aspect extraordinaire. Toutes les tensions, les aspirations passionnées, tous les efforts, toutes les afflictions, toutes les conquêtes et
toutes les morts des soldats sur le champ de bataille – tout cela entre collectivement dans les sentiments et les souffrances de chacun de nous »
[33]. De même
que Weber vante les premiers mois de guerre parce que « tout ce qui est individuel est dépassé dans le supra-individuel : c’est l’acmé de l’existence [...]
c’est l’heure de la désindividualisation [...] un ardent amour pour la communauté
brise les limites du moi »
[34]. Chez Sombart, l’opposition entre civilisation et
culture prend une forme plus brutale et plus stéréotypée, résumée qu’elle est
dans le titre de son pamphlet : les héros sont allemands, les commerçants sont
anglo-saxons : « Ce n’est pas un tour de force que de répandre la civilisation
anglaise. Je puis faire un boutiquier de n’importe qui [...] Implanter la culture
allemande chez d’autres peuples : qui irait l’entreprendre ? On ne peut pas
installer l’héroïsme partout... »
[35]. La civilisation est ainsi le synonyme de tout
ce qui tend à une désintégration uniformisante et planétaire
[36], de tout ce qui ne
vise qu’au confort, au laisser-aller, à la sécurité
[37]. Le confort anglo-saxon est
méprisé au nom de l’« idéalisme social » qui ne doit jamais oublier sa nature
héroïque puisque « l’ultime conclusion de la sagesse, c’est d’être cerné de
dangers »
[38]. Jünger ne dit pas autre chose : « Le sens authentique de la vie est
dans le mouvement au sein d’un espace rempli de dangers multiformes »
[39]. La
civilisation, c’est aussi l’univers de la technique sans âme, asservie à des buts
strictement positifs, et, plus encore, celui de ce que Simmel appelle le « mammonisme », le culte de l’argent, menace dont les Allemands eussent tout autant
que les autres à subir les effets si cette guerre, différente de toutes les autres,
n’avait d’abord et pour la première fois réalisé l’unité du peuple dans la perspective d’un homme nouveau et d’une Allemagne nouvelle : « Le caractère
organique de notre essence est de nouveau perceptible »
[40]. En outre, la civilisation va de pair avec une étatisation de l’individu en un sens où il serait
transformé en citoyen, tandis que la culture tend... à cultiver précisément ce
qu’il y a d’humain en s’appuyant sur le terrain de l’individualité du peuple –
cette culture ne peut être qu’allemande et ses finalités coïncident avec la vocation
allemande
[41].
Kultur et
Weltberuf vont de pair. Citant Schiller
[42], « Tout peuple
a son heure dans l’histoire, mais l’heure des Allemands est la récolte du temps »,
Natorp associe « l’heure des Allemands » (
Der Tag der Deutschen) et le « Jugement dernier » (
der Jüngste Tag), dans le même esprit qui faisait dire à Simmel
qu’on était à un tournant de l’histoire comparable à celui de l’an mil
[43]. Au
monde de la civilisation, au monde commandé par le positif, résiste le monde
de la culture dont la finalité suprême est l’idéal. La profondeur de ces convictions
se révèle, six ans après la fin du conflit, dans la pensée politique de Natorp :
« Nous sommes avec Fichte tout à fait convaincus que sans la germanité l’humanité n’existerait pas, et, inversement, car germanité et humanité sont des
idéaux »
[44]. Le peuple allemand ne se satisfait pas, en effet, d’être simplement
un peuple selon la nature, voire un peuple de Dieu comme tous les autres ; il
veut être un «
Staatsvolk », c’est-à-dire un peuple où les distinctions entre État
et peuple, entre sphère politique publique et sphère privée s’abolissent enfin,
où communauté et société se réconcilient dans la disparition même de l’institution politique singulière de l’État – « notre mission mondiale est un engagement divin »
[45]. De même que l’humanité n’est rien d’autre qu’une communauté
ultime, le concept d’État s’achève en devenant «
Kulturstaat » ce qui le relie à
l’histoire de l’humanité
[46]. Par rapport à ce développement idéal, l’économie
reste un domaine secondaire, et Natorp rappelle les limites qu’Aristote lui
assigne au livre I de la
Politique.
On l’aura compris, la troisième caractéristique de cette constellation est un
retour à Fichte, à un Fichte profondément germanique qui livre, par exemple, les
clefs d’une continuité maintes fois utilisée dans les discours et écrits de guerre :
de 1813 à 1870 et à 1914, l’Allemagne s’accomplit, se réalise. Mais le fichtéisme
de 1914 ne consiste pas simplement à convoquer l’auteur des
Discours à la nation
allemande pour encadrer la résistance spirituelle à l’ennemi français
[47]. Il était
déjà présent depuis plusieurs décennies, depuis le
Kulturkampf, lorsque les diverses composantes de la culture allemande ont, chacune, entrepris de se redéfinir à
travers toute une série d’ouvrages consacrés à l’essence ou à la nature de...
Essence du christianisme, essence du judaïsme, essence de la germanité, etc. En
1894, Natorp publie, dans une perspective tout à fait opposée à ce que sera la
philosophie de la religion de son ami Cohen, un ouvrage qu’il place d’emblée
sous le patronage de Fichte en dépit des consonnances kantiennes de son titre,
Religion innerhalb der Grenzen der Humanität
[48]. L’opposition entre communauté (qui émane de la loi naturelle
[49] ) et société (forme historiquement transitoire
[50] ), y est déjà présente, de même cette très étrange élaboration d’une religion
sans Dieu créateur ni transcendance véritable, et dont la fonction n’est pas de
s’opposer au monde fini, mais bien de parachever le développement de la communauté en humanité dans le cadre d’un idéal-socialisme dont le moteur national
ne fait aucun doute : « Le déclin de la religion [...] de la moralité, de l’art et même
de la science [...] sont les conséquences parallèles d’une seule et même cause : la
dissolution de la vie communautaire »
[51].
« La vraie philosophie, dit Fichte, [...] celle qui part de l’unique, de la pure
vie divine [...] n’est en fait qu’allemande, c’est-à-dire originelle »
[52]. Et lui-même
se percevait volontiers comme une sorte de relais divin – « Je suis le vrai
fondateur d’une époque nouvelle, celle de la clarté [...] Tous les autres veulent
mécaniser, moi, je veux libérer [...] le contenu infini de cette liberté, la tâche
morale, reste insaisissable, l’image de Dieu, précisément parce qu’il est absolument insaisissable et qu’on ne peut que le vivre dans les révélations de
l’histoire »
[53]. Le contenu de la philosophie n’est donc pas le produit résultant
de la réflexion, mais bien une sorte de Révélation dont bénéficie l’esprit qui
sait de manière immédiate que sa conscience a une origine divine, et qui est
donc à même de discerner, par expérience directe, ce qui dans l’histoire constitue
véritablement sa tâche morale. Les
Discours à la nation allemande insistent sur
l’idée que l’humanité doit parvenir, par une nouvelle création, à revêtir une
forme neuve qui la régénérera puisqu’elle courait à sa perte. L’humanité doit
elle-même être ce qu’elle va devenir et qui n’est autre que ce qu’elle était à
l’origine. L’époque actuelle représente ainsi la moitié de la vie du genre humain,
lequel est à un tournant imminent et décisif de sa carrière. Et c’est aux Allemands qu’il incombe d’inaugurer cette nouvelle ère, c’est à eux qu’il échoit
d’être les modèles du reste de l’humanité : « L’ancienne religion, qui maintenait
séparées l’existence de l’esprit et la vie divine, doit être enterrée avec l’ancien
temps »
[54]. Ce refus de la religion traditionnelle couplé avec celui du monde
considéré comme terre désolée d’aliénation révèle une proximité de Fichte avec
des thèmes gnostiques antiques où apparaît bien déjà la révolte de la conscience
individuelle face au
fatum cosmique aspirant à une délivrance qui est toujours
conçue comme un affranchissement par rapport au déterminisme universel et
par rapport à la tradition. Le monde, c’est le mal véritable, le savoir qui n’est
conscient ni de sa vie ni de son soi, qui est « nul, souffrant, malheureux », au
contraire du soi « qui a l’intuition et le savoir de lui-même » et qui ainsi entre
dans la félicité, c’est-à-dire vit en Dieu
[55] : « Élève-toi jusqu’au point de vue de
la religion et tous les voiles tombent, le monde et son principe mortel s’effacent,
et la divinité même pénètre de nouveau en toi »
[56]. Fichte refuse à la fois l’idée
de création – il y voit « l’erreur de toute théorie fausse de la religion, c’est le
principe originel du paganisme et du judaïsme »
[57] – et celle d’une séparation
radicale entre Dieu et sa créature
[58]. Un Dieu extérieur à la conscience, à la
pensée pure n’est plus un Dieu, et Fichte identifie purement et simplement le
savoir et l’existence divine – « nous sommes nous-mêmes, dans notre racine la
plus profonde, l’existence divine »
[59] –, ce qui a pour conséquence directe et
considérable que le péché n’a plus de consistance ni de réalité extérieure, car
Dieu ne saurait pécher contre lui-même, pas plus qu’il ne saurait être affecté
par les mauvaises actions des hommes
[60]. En appelant la divinité l’être absolument indicible et en le désignant par la métaphore de la lumière, Fichte, sans
le savoir, suit la même voie qu’un texte gnostique, l’Apocryphe de Jean
[61], où
la divinité n’existe qu’à travers son expressivité historique, où l’homme élu
n’échappe à l’aliénation mondaine que par le don de la connaissance compris
comme un événement eschatologique dont la finalité est de faire retour, de
l’arbre de la connaissance à l’arbre de vie
[62].
En 1813, lorsque Frédéric-Guillaume III déclare la guerre à la France, quel
est la première résolution de Fichte ? À l’instar de nos professeurs de 1914, se
faire un devoir « de propager son savoir », mais dans un but radical : « Toute
mon activité viserait donc à forger un homme nouveau »
[63]. Et, de même, la
guerre est interprétée aussitôt comme une épreuve décisive et bénéfique : « Rien
de ce qui est individuel ne peut vivre en soi et pour soi, au contraire, tout vit
dans la totalité, et cette totalité meurt sans cesse elle-même, dans un amour
indicible, pour vivre à nouveau »
[64]. Le philosophe est celui sur les épaules de
qui repose une sorte d’arbitrage de l’histoire mondiale, il est le porte-parole du
gouvernement divin latent et inchoatif. Son règne commence par la prédication
de la religion nouvelle et par la formation d’hommes nouveaux, et il sait, mieux
que tout autre, lire les signes historiques annonciateurs de la crise fructueuse.
Il lui incombe d’exprimer les tâches politiques dans la perspective de l’État
rationnel absolu qui présuppose une synthèse du monde des esprits, autrement
dit, le rassemblement et l’unification des rayons épars de la divinité
[65], tous
strictement égaux et tous strictement réduits à être les instruments de cet État.
C’est pourquoi, « avec les autres peuples qui ne sont pas chrétiens ou qui sont
incultes, les Allemands sont naturellement en guerre, ou, plutôt, ces derniers
contre eux. Il est certain qu’ils ne seront pas vainqueurs [...] de sorte que tout
le genre humain sur terre sera englobé au sein d’un unique État chrétien profondément uni, que cet État triomphera de la nature selon un plan commun et
pénétrera alors dans la sphère supérieure d’une autre vie »
[66].
La peur d’une aliénation à l’étranger et au reste du monde considéré comme
fondamentalement mauvais, crainte qui justifie, bien avant 1914
[67], l’opposition
entre
Kultur et
Zivilisation, le dualisme spirituel qui oppose métaphoriquement
la lumière aux ombres mondaines, c’est-à-dire le dieu fichtéen et allemand au
reste de la tradition chrétienne et métaphysique erronée, la critique de toute
tradition religieuse antérieure et le refus de la doctrine de la création où le vrai
Dieu ne saurait être impliqué, les conséquences morales de ce refus quant à
l’existence illusoire du péché chez ceux que la lumière pénètre, l’ambivalence
morale à la fois ascétique (par le biais d’une éducation dictatoriale) et libertine
(dans son refus de toute institution qui ne soit pas d’abord communautaire, et
dans la volonté de faire disparaître l’État), la pulsion unitariste et l’irruption
permanente de l’éternité sous la forme d’une négation du présent, la sotériologie
du savoir (réservé aux initiés, les vrais moi), les formes liturgiques étranges qui
seront celles de ce que Fichte appelle la
République des Allemands au XXIIe siècle,
voilà autant de traits qui rapprochent sans conteste cette doctrine politicoreligieuse de ce que nous avons appris entre-temps de la gnose. Et ce n’est pas
un hasard si le théologien Friedrich Gogarten, responsable d’une nouvelle
conception de la sécularisation, écrit en 1914 dans l’ouvrage qu’il consacre à
Fichte,
Fichte als religiöse Denker, que « l’amour de la patrie est profond
puisque le peuple y est une révélation spéciale de la vie divine. Et cet amour
est sans réserve, car, c’est dans la mesure seulement où le peuple est une pareille
révélation et ne cesse de la perfectionner que cet amour est dans un seul camp
[...] fort d’un tel amour, on ne peut faire de la politique en un sens ordinaire »
[68].
Cette reprise, au tournant du siècle, du fichtéisme n’est assurément pas une
affaire qui relèverait de l’histoire de la philosophie au sens étroit, il est l’une
des expressions décisives de la forme quasi gnostique que revêt au cours de la
Première Guerre mondiale une conception politique révolutionnaire dont la
nation, la communauté ou le peuple sont le centre. Cette forme quasi gnostique,
cette perversion de la politique et, tout à la fois, de la religion, comme de leurs
rapports, c’est la forme moderne de l’idéologie. Que l’on songe au personnage
de Naphta, dans
La Montagne magique, personnage qui emprunte ses traits
aussi bien à Lukàcs qu’à ce néo-fichtéisme. C’est Naphta, en effet, qui, comme
Fichte, veut effacer Dieu pour pouvoir être d’autant plus « chrétien », qui aspire
à la terreur considérée comme le salut du monde et l’instrument qui permet
d’accéder au but rédempteur, « l’enfance divine sans État ni classe », Naphta,
qui appelle de ses v
Å“ux « une refonte de la société qui obéirait au modèle de
l’État divin idéal et communiste »
[69].
[1]
Franz ROSENZWEIG,
L’Étoile de la Rédemption (1919), Paris, Éd. du Seuil, 1982 (trad. fr.
d’A. Derczanski et J.-L. Schlegel), p. 11.
[2]
Cf. F. ROSENZWEIG, « Einleitung »,
in Hermann COHEN,
Jüdische Schriften, 3 vol., Berlin,
1924, p. LVIII. La traduction française de « Germanité et judéité » se trouve dans le numéro 5 de la
revue
Pardès (1987). Le terme de
Professorenkriegsliteratur n’est pas choisi sans malice : il signifie
littérature professorale de guerre, mais on peut aussi y entendre, en modifiant la pondération de
l’ordre des déterminants du terme composé, la littérature de guerre professorale...
[3]
Repris
in Paul NATORP,
Der Tag der Deutschen, Hagen, 1915.
[4]
Ce texte paraît dans la collection des essais philosophiques de la Société kantienne, à Berlin,
en décembre 1914.
[5]
Dès le 23 août 1914, dans une lettre à Natorp, Cohen fustige ce « Juif polonais [...] ce charlatan
éclectique ». La correspondance entre Cohen et Natorp a été publiée par H. Holzhey dans le
volume II de son ouvrage
Cohen und Natorp, Bâle-Stuttgart, 1986.
[6]
Dans sa lettre du 22 janvier 1915, Cohen écrit : « L’humanité ne dépérira pas, mais ce qu’il
y a de nouveau dans son histoire consiste en ceci, et j’y insiste : elle ne pourra véritablement
progresser qu’en ayant une profonde intelligence de ce qu’est l’essence de la germanité ».
[7]
P. NATORP,
Der Tag der Deutschen,
op. cit., p. 32.
[8]
Cf. notamment, sa lettre à Cohen du 31 décembre 1915, ainsi que le texte posthume sur la
philosophie de la religion de Cohen in
Cassirer, Cohen, Natorp. L’École de Marbourg, Paris, Le
Cerf, 1998, p. 77-110 (trad. fr. de M. de Launay et C. Prompsy).
[9]
Cf. F. OPPENHEIMER,
Die Judenstatistik, Munich, 1922.
[10]
Le jeune Gershom Scholem, si pointilleux en matière de sionisme précisément, ne s’y est
pas trompé : dans plusieurs lettres à son ami d’enfance, Werner Kraft, il exprime son admiration
pour Cohen. Cf. G. SCHOLEM,
Briefe an Werner Kraft, Francfort-sur-le-Main, 1986, p. 55,76,80,
82. Scholem va jusqu’à écrire, le 8 avril 1918, à l’annonce de la mort de Cohen : « À quel point
Cohen était juif, je ne l’ai compris que l’hiver dernier [...] Cohen sera mon modèle en un sens très
élevé » (
op. cit., p. 80).
[11]
Dans son
Ethik des reinen Willens (1904,1907), COHEN traitait des vertus, et la vaillance
prend place entre la sincérité et la modestie d’une part, et la fidélité, la justice et l’humanité, d’autre
part, le chapitre sur l’humanité concluant l’ouvrage. En 1918, dans
Religion de la Raison, la vaillance
et la fidélité sont précédées par la justice et suivies par le chapitre de conclusion sur la paix, dont
Cohen précise qu’elle est le synonyme de l’humanité (
Religion de la Raison, Paris, PUF, 1994,
p. 612); il ne manque par de rappeler que la fidélité présuppose la sincérité et ne va pas sans la
modestie (
ibid., p. 610
sq.). Il ne saurait donc y avoir de solution de continuité entre l’exposé des
vertus dans le cadre de l’éthique et celui qui conclut la réflexion sur la spécificité de la religion.
De plus, jamais la vaillance n’est admise comme vertu du seul héroïsme patriotique, dans la mesure
où, si elle est bien reconnue comme une vertu politique, son modèle est celui que délivrent les
Prophètes, « modèles éternels ; leur patriotisme fut le plus noble, le plus sublime; mais ils plaçaient
l’humanité plus haut que leur peuple » (
Ethik des reinen Willens, Olms, 1981, p. 559).
[12]
Religion de la Raison,
op. cit., p. 601 (trad. mod.).
[13]
La conclusion de l’essai de 1916 sur « L’idéal social chez Platon et chez les prophètes »
souligne que les deux guides spirituels de l’humanité ont été Platon et les prophètes, et que l’idéal
social actuel ne saurait être atteint sans exiger qu’on les pense réunis, ce qui est bien l’ambition
de Cohen.
[14]
« “Du sollst nicht einhergehen als ein Verläumder”. Ein Appel an die Juden Amerikas », in
Werke, vol. 16, Olms, 1997, p. 305.
[15]
« Deutschtum und Judentum », in
Werke, vol. 16,
op. cit., p. 534.
[16]
Lettre à Natorp du 23 août 1914.
[17]
Cf. notamment, D. LOSURDO,
Hegel et la catastrophe allemande (1987), Paris, Albin Michel,
1994 (trad. fr. de Ch. Alunni); H. LÜBBE,
Politische Philosophie in Deutschland, Munich, 1974;
B. WILLMS,
Die totale Freiheit. Fichtes politische Philosophie, Cologne-Opladen, 1967.
[18]
Ch. PÉGUY,
Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, in
Œuvres en
prose complètes, vol. III, Paris, Gallimard, 1992, p. 1346-1348.
[19]
Publié en 1915 (à Munich et Leipzig, tiré à près de 20 000 exemplaires) par le même éditeur
et dans la même collection, consacrés à cette littérature de guerre, que l’ouvrage de Natorp.
[20]
Händler und Helden,
op. cit., p. 3; cf. également p. 6.
[21]
Sociologie des religions, Paris, 1996 (trad. fr. de J.-P. Gossein), p. 426.
[22]
On en trouve un écho direct dans l’ouvrage que Marianne WEBER, sa femme, lui a consacré,
Max Weber. Ein Lebensbild, Heidelberg, 1950, p. 578, notamment, où elle rapporte que Max Weber,
devant l’arbre de Noël où se rassemblent les blessés de l’hôpital dont il assure la gestion, parle de
la grandeur de la mort au combat en ajoutant que celle de ceux qui restent sur le terrain ensemence
l’avenir...
[23]
S. FREUD,
Gesammelte Werke, vol. 10, Londres, 1946, p. 354
sq.
[24]
L. WITTGENSTEIN,
Geheime Tagebücher, Vienne, 1992.
[25]
Journal de guerre, Paris, Grasset, 1938 (trad. fr. de J. Lebègue), p. 189.
[26]
Aufsätze und Vorträge 1911-1921,
Husserliana vol. XXV, Dordrecht, 1987, p. 269.
[27]
Publié en revue dès 1914 et qui connaîtra deux éditions successives en 1915 et 1916; cf.
Gesammelte Werke, vol. 4, Berne, 1982, p. 83.
[28]
Considérations d’un apolitique, Paris, Grasset (trad. fr. de L. Servicen et J. Naujac), p. 385
(Th. Mann sera lui-même surpris par le succès de cet ouvrage qui atteint 18 000 exemplaires vendus
au lendemain du conflit).
[29]
Questions et réponses, Paris, Belfond, 1986 (trad. fr. de J. Legrand), p. 61.
[30]
E. KANT,
Critique de la faculter de juger, Analytique du sublime, § 28, Ak., V, 263.
[31]
JÜNGER compare à maintes reprises la guerre effective à un « spectacle naturel » (trad. fr. de
H. Plard, Paris, Bourgois, 1970), p. 104, p. 127 (cf. aussi
Feu et sang, Paris, Bourgois, 1998 (trad.
fr. de J. Hervier), p. 42
sq., p. 89, p. 91), qui confine à l’informe, au sublime esthétique. Mais la
destination du guerrier éminent est réglée par autre chose que le hasard (cf.
Orages d’acier, op. cit,
p. 153) : « Sur les champs fumants, la terre accueillera le vainqueur, le meilleur, le plus audacieux,
le plus digne. C’est elle qui aime la compétition guerrière, et c’est donc elle aussi qui nous jettera
au rebut comme un mauvais outil si nous ne triomphons pas de la grande épreuve » (
Feu et sang,
op. cit., p. 55
sq.). Car l’élection du « surhomme » dépend directement du jeu des forces démoniques,
« l’esprit du monde en personne » (
Feu et sang,
op. cit., p. 84) qui suscite chez l’élu un rire (
Orages
d’acier,
op. cit., p. 124) ou un sentiment d’innocence et de félicité (
ibid., p. 236) par-delà les valeurs
traditionnelles (
Feu et sang,
op. cit., p. 91). L’épreuve est réservée à une élite, l’aristocratie élue
au c
Å“ur du combat – et qui ne connaît pas de véritable nationalisme –, et qui est désignée par le
fait de rester en vie : exposé à tous les dangers, le guerrier élu vit en quelque sorte dans l’
œil du
cyclone. Il fait, certes, son devoir, mais il est sans cesse placé à un niveau bien différent : « La
tâche, c’est la vie, mais l’aventure, c’est la poésie. Le devoir rend la tâche supportable, mais le
goût du danger la rend facile. N’ayons donc pas honte d’être des aventuriers » (
Feu et sang,
op.
cit., p. 44).
[32]
Tout comme Natorp qui évoque une « création nouvelle », une « résurrection, une renaissance
à partir de la mort » sous la forme d’un abîme que l’époque ouvre sous nos pas dans la mesure où
a presque disparu le fondement de l’unité humaine qui subsiste encore dans la communauté...
allemande menacée de toutes parts (cf.
Student und Weltanschauung, Iéna, 1918, p. 12).
[33]
Cf.
Husserliana XXV,
op. cit., p. 293.
[34]
Cf. Marianne WEBER,
Max Weber. Ein Lebensbild,
op. cit., p. 571 et p. 567.
[35]
W. SOMBART,
Händler und Helden,
op. cit., p. 144.
[36]
Cf. P. NATORP,
Die Weltalter des Geistes, Iéna, 1918, p. 2, p. 10.
[37]
Cf. Th. MANN,
Considérations d’un apolitique,
op. cit., p. 131.
[38]
W. SOMBART,
Händler und Helden,
op. cit., p. 127. C’est ainsi que Sombart justifie qu’à
l’avenir les Allemands doivent être un peuple de guerriers (
ibid.).
[39]
E. JÜNGER,
Feu et sang,
op. cit., p. 44;
Orages d’acier,
op. cit., p. 226.
[40]
G. SIMMEL, « Deutschlands innere Wandlung », discours du 7 novembre 1914, tenu à l’université de Strasbourg, Strasbourg, 1914, p. 2. « Depuis quelques années, les courants intellectuels
en Allemagne [...] tendent vers l’idéal d’un homme nouveau », p. 11; p. 13 et p. 14, Simmel parle
d’un « nouveau type d’hommes ».
[41]
P. NATORP,
Die Weltalter des Geistes,
op. cit., p. 57
sq.
[43]
G. SIMMEL, « Deutschlands innere Wandlung », art. cit., p. 1.
[44]
P. NATORP,
Der Deutsche und sein Staat, Erlangen, 1924, p. 68.
[45]
Ibid., p. 70. Edmond VERMEIL,
Doctrinaires de la révolution allemande (1918-1938), Paris,
Sorlot, 1938, p. 26, avait fort bien vu que « conférer l’individualité à une collectivité humaine, c’est
faire acte religieux et revenir, sur un plan profane, à la notion de “Corpus christianum” et de
communauté préexistant à ses membres ». Cf., également, Ch. ANDLER,
Le Pangermanisme philosophique (1800 à 1914), Paris, L. Conard, 1917, p. IX - XXVIII.
[47]
Cf. la lettre déjà citée de HUSSERL à Münsterberg : « Dans ce conflit, ils [les jeunes Allemands] sont partis combattre dans l’esprit fichtéen, en le considérant comme une guerre sacrée, et
pour s’offrir eux-mêmes, de tout c
Å“ur, en sacrifice à la patrie » (
Husserliana XXV,
op. cit., p. 294).
[48]
Religion innerhalb der Grenzen der Humanität (1894), Tübingen,
2 1908.
[52]
FICHTE,
Discours à la nation allemande, in
Werke, VII, p. 362 (Berlin, de Gruyter, 1971,
reprod. de l’édition du fils de Fichte publiée à Berlin en 1845-1846).
[53]
Exkurse zur Staatslehre (1813), VII, p. 580
sq.
[55]
Religionslehre (1806), V, p. 406 et p. 402.
[57]
V, p. 479. C’est en toute cohérence fichtéenne que NATORP, lui aussi, refuse l’idée d’un Dieu
créateur; cf. sa lettre du 1
er avril 1917 à Scholz où il développe sa critique de la philosophie
cohénienne de la religion : « Je ne reconnais donc aucun Dieu créateur parce ni Dieu ne fait le
monde ni le monde (ou le moi) n’est quelque chose de fabriqué. Mais Dieu est, et le monde (ou
plutôt l’âme [...]) devient – cet être et ce devenir sont nécessairement liés l’un à l’autre ».
[58]
V, p. 533
sq. : « Le développement de l’être et de la vie divines est en lui [l’homme
éthico-religieux] cette vie divine ne pourra se développer qu’en lui ».
[59]
V, p. 448, p. 418
sq. : « La pensée pure est elle-même l’existence divine ».
[61]
Cf. H. JONAS, « Le système de l’Apocryphon de Jean », in
La religion gnostique (1958),
Paris, Flammarion, 1978 (trad. fr. de L. Évrard), p. 262-271.
[62]
Grundzüge des gegenwärtigen Zeitalters (1806), VII, p. 12.
[63]
I.H. FICHTE (éd.),
J. G. Fichtes Leben und literarischer Briefwechsel, vol. I, Sulzbach, 1830,
p. 550 et p. 559.
[64]
Grundzüge..., VII, p. 63.
[65]
VII, p. 188. La divinité est un « rayonnement éternel qui se distribue dans sa manifestation
terrestre en une pluralité de rayons individuels ». Cf. également, p. 152, ainsi que, à propos des
conséquences sur l’éducation dictatoriale arrachant les enfants à leurs parents, p. 432 et 584; de
même sur l’institution d’un culte spécifique, celui de la « quatrième confession », celle des nouveaux
chrétiens en général (qui ne sont plus ni catholiques ni protestants, etc.), p. 534-545 (
La République
des Allemands au XXIIe siècle, 1813).
[66]
Staatslehre (1813), IV, p. 600.
[67]
Cf. H. von TREITSCHKE,
Fichte und die nationale Idee, Leipzig, 1862.
[68]
Fichte als religiöse Denker, Iéna, 1914, p. 116. Le peuple est doté d’une « spécificité divine »,
p. 119, il est même une « réalisation du royaume de Dieu », p. 109. Marianne WEBER avait consacré
sa thèse à l’examen comparatif du socialisme chez Fichte et Marx :
Fichte’s Sozialismus und sein
Verhältnis zur Marx’eschen Doktrin (1900), Tübingen, 1925.
[69]
Th. MANN,
Der Zauberberg, Francfort, 1978, p. 712 (chap. VI, « Du royaume de Dieu et de
la Rédemption perverse »).