Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517696
144 pages

p. 407 à 426
doi: en cours

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n° 31 2001/3

2001 Revue de Métaphysique et de Morale

Notes critiques

 
Index augustino-cartésien. Textes et commentaire, par Zbigniew JANOWSKI, Paris, Vrin, 2000,177 p.
 
 
Dès la parution du Discours de la méthode et des Méditations, Mersenne et Arnauld signalèrent à Descartes la convergence de sa pensée et de celle de saint Augustin sur certains thèmes (dont le cogito). Plus récemment, la question des rapports entre augustinisme et cartésianisme a mobilisé avec une belle constance l’attention des commentateurs (Gilson, Espinas, Gouhier, Rodis-Lewis...). L’Index augustino-cartésien de Z. Janowski s’inscrit dans cette lignée, tout en renouvelant l’approche de la question, en ce qu’il entend mettre en évidence les emprunts littéraux des textes cartésiens aux Å“uvres d’Augustin, et s’attaquer ainsi à la question traditionnelle, à laquelle Gilson lui-même se prétendait incapable de répondre, de savoir si Descartes avait, ou non, lu saint Augustin. L’auteur signale ainsi d’emblée son souci de laisser de côté les « ressemblances conceptuelles » pour s’en tenir « exclusivement au repérage des fragments que Descartes connaissait » (p. 18). Il s’agit pour lui de mesurer l’« influence réelle et directe [que] la lecture des Å“uvres de saint Augustin a exercée sur Descartes » (p. 16), ou tout au moins, de poser les premiers jalons d’une telle évaluation, l’index proposé n’ayant aucune prétention à l’exhaustivité (l’auteur a relevé jusqu’ici onze citations implicites ou explicites de saint Augustin dans l’Å“uvre de Descartes).
L’index proprement dit est organisé suivant trois rubriques. Partant du principe que le plus grand nombre des emprunts à saint Augustin « se retrouve presque exclusivement dans les Méditations » (p. 18), une première partie se règle sur la progression de ce texte pour dresser une liste de correspondances entre les deux auteurs. Estimant ensuite, comme il le développe dans le commentaire qui accompagne l’index, que la doctrine cartésienne des vérités éternelles s’enracine dans la pensée augustinienne, Z. Janowski consacre une seconde division aux correspondances concernant ce thème, ce qui implique les fameuses lettres de 1630, mais aussi quelques textes de la correspondance des années 1640. Enfin, sous la rubrique Varia sont délivrées quelques autres correspondances, qui n’entrent dans aucune des deux rubriques précédentes. Un appendice (p. 174-177) ébauche (et sans doute annonce ?) un index thomistico-cartésien, suivant le même principe de correspondances littérales.
Le commentaire poursuit principalement deux buts :
a) il cherche à établir, en s’appuyant sur les correspondances signalées par l’index, que les textes d’Augustin ont fourni à Descartes une de ses principales sources d’inspiration dans l’élaboration de sa métaphysique. Ce serait tout particulièrement le cas pour la thèse cartésienne de la création des vérités éternelles. Selon Z. Janowski, Descartes « n’a pu formuler cette doctrine que sur la base d’un passage de La Trinité » (p. 153), elle dériverait de l’affirmation de la simplicité divine qu’on rencontre dans ce texte et plus précisément de la thèse suivant laquelle en Dieu connaître et vouloir sont la même chose (XV, XIII, 22). L’interprétation de Z. Janowski est problématique dans la mesure où elle tend à gommer la distinction de ces deux thèses, alors même qu’Augustin n’invoque jamais cette identité en Dieu qu’à propos des créatures effectivement existantes, et non des simples essences, et qu’historiquement, l’affirmation de la simplicité divine ne va nullement de pair avec la thèse de la création des vérités éternelles. Qu’il suffise de rappeler l’insistance de G. d’Ockham sur la simplicité radicale de Dieu (qui ne laisse place à aucune distinction, pas même de simple raison (In I Sent. d. 2, q. 3)) et sur l’identité entre volonté et entendement (In I Sent, d. 45, q. 1), lors même que la puissance divine reste soumise, pour cet auteur, au principe de contradiction.
L’autre but du commentaire est b) d’établir la datation des lectures augustiniennes de Descartes attestées par l’index. Le lien que perçoit Z. Janowski entre la pensée d’Augustin et la thèse de la création des vérités éternelles lui semble permettre d’affirmer que Descartes connaissait les Confessions, La Trinité, La cité de Dieu, La genèse au sens littéral, et le Libre arbitre avant 1630, lors même qu’aucune référence explicite de Descartes à Augustin ne se rencontre dans son Å“uvre avant 1637. Par les connexions qu’il établit entre la thèse de la création des vérités éternelles et les autres thèmes de la métaphysique cartésienne, l’auteur prétend montrer que Descartes connaissait aussi, dès 1630, le De ordine, le De quantitate animae, le De immortalitate animae, notamment. Le raisonnement est le suivant : puisque la doctrine des vérités éternelles date de 1630, les thèmes qui y sont liés (la méthode dans ses différentes dimensions que sont la méditation, l’assimilation de la science à l’indubitable, le doute et l’argument du Dieu trompeur, le cogito, ainsi que la nature spirituelle de l’âme) sont présents à la pensée de Descartes dès 1630, même s’il ne les exprime que plus tard. Et, dans la mesure où ces thèmes se trouvent chez Augustin, ils se développent dans la pensée de Descartes à la faveur de la lecture des Å“uvres de l’évêque d’Hippone, lecture qu’on peut en conséquence faire remonter à 1630. Cette « méthode » de datation des lectures de Descartes culmine p. 161, dans un échafaudage d’hypothèses qui laisse pantois : « puisque la démonstration des vérités éternelles dépend de la méthode, c’est-à-dire d’un détachement de l’esprit du corps, Descartes a pris connaissance de La genèse au sens littéral, ou de l’Ordre, ou des deux, avant 1630 [...] puisque l’existence de Dieu procède de la démonstration du cogito, ceci implique que Descartes l’ait emprunté à La Trinité, ou à La cité de Dieu, ou au Libre arbitre. De plus, puisque la démonstration du cogito suit l’hypothèse du malin génie, et que celle-ci se trouve uniquement dans La genèse au sens littéral, Descartes en a pris connaissance avant 1630... ». Plus sagement, un tableau regroupe les hypothèses de datation des lectures cartésiennes en indiquant leur degré de probabilité (p. 165).
L’insistance de Z. Janowski à établir une filiation entendue comme une radicale dépendance de Descartes à l’égard d’Augustin nuit au commentaire, mais surtout, elle contredit ce qui semble l’enseignement majeur de l’index ici ébauché : si une influence précise de certains textes d’Augustin est lisible dans l’Å“uvre de Descartes, les rapprochements sont déroutants, en ce qu’ils contribuent le plus souvent à souligner la distance entre les perspectives des deux auteurs. Il serait sans doute plus fécond de s’interroger sur cette distance, que de vouloir à toute force assimiler Descartes à Augustin. Il faudrait alors combler un certain nombre de lacunes du commentaire, comme l’absence de toute référence aux autres sources possibles des thèmes cartésiens concernés par l’index, sources dont l’étude pourrait nous renseigner sur les déplacements opérés par Descartes relativement à Augustin. À ce titre, il est particulièrement regrettable qu’il ne soit fait aucune mention des études de T. Gregory sur les thèmes de la tromperie divine et du malin génie dans la tradition nominaliste (récemment reprises dans Genèse de la raison classique de Charron à Descartes, Paris, 2000).
Laurence RENAULT
 
Cartesian Theodicy, Descartes’Quest for Certitude, par Zbigniew JANOWSKI, Dordrecht-Boston-Londres, Kluwer, 2000,181 p.
 
 
Z. Janowski propose de lire les Méditations métaphysiques comme une entreprise de théodicée, perspective qui serait selon lui la meilleure pour rendre raison de l’intention générale de Descartes, aussi bien que des arguments qu’il met en Å“uvre (p. 13). Cette visée interprétative repose sur le traitement identique appliqué par Descartes, dans un cours passage de la Méditation IV, à l’erreur et au péché (l’une comme l’autre relevant de l’indifférence de la volonté, AT VII, 58,20-25). Les problèmes posés par l’erreur seraient ainsi de même nature que les problèmes traditionnellement posés par l’existence du mal, et l’ambition cartésienne de fonder la connaissance se confondrait avec celle d’expliquer la compatibilité entre le fait de l’erreur et la toute-puissance et la bonté divines. La quête cartésienne de la certitude s’inscrirait ainsi dans la lignée de la tradition apologétique chrétienne, et ne trouverait son sens que rapportée à cette tradition : « les considérations épistémologiques de Descartes ne sont intelligibles qu’au sein d’une structure religieuse » (p. 27). Plus précisément, la pensée cartésienne serait une forme d’« augustinisme épistémologique » (p. 20), la théorie de la liberté sur laquelle repose l’explication de l’erreur chez Descartes étant d’inspiration augustinienne, et transposant, sur le plan de la connaissance, les analyses du péché défendues par l’augustinisme du XVIIe siècle. L’ouvrage est ainsi étroitement solidaire de l’Index et des thèses développées dans son commentaire.
L’étude se divise en six chapitres. L’auteur rappelle tout d’abord les controverses théologiques du début du XVIIe siècle opposant molinistes et augustiniens sur la question de la liberté humaine et de la grâce, ainsi que l’accord entre les thèses cartésiennes et la théorie de la liberté développée par l’oratorien Guillaume Gibieuf, sous l’autorité de saint Augustin, dans son traité anti-moliniste De libertate Dei et creaturae (1630), accord qui se fait principalement autour de la critique de la liberté d’indifférence en l’homme.
Un second chapitre, consacré à l’argument du Dieu trompeur, soutient que l’existence de Dieu est pour Descartes le seul fondement de la vérité (p. 78), l’hypothèse de la tromperie divine ayant pointé l’insuffisance radicale de l’évidence à constituer le critère de la vérité. Sans méconnaître la difficulté de cette question, on regrette cependant que l’auteur ne mentionne pas le problème de la « règle générale de vérité » et tienne très peu compte de la distinction opérée par Descartes, dans l’analyse du doute soulevé par l’argument du Dieu trompeur, entre l’évidence actuelle et le souvenir d’une conclusion dont la démonstration n’est plus actuelle, distinction qui permet à Descartes d’échapper à l’objection du cercle en affirmant la portée limitée de la garantie divine. Sans doute l’auteur minimise-t-il cette distinction parce qu’elle apparaît, dans le corps même des Méditations, dans la troisième et la cinquième, qui sont les seules à ne pas être, selon lui, d’inspiration augustinienne (p. 146-147), elles n’en sont pas pour autant moins cartésiennes.
Dans un troisième temps, Z. Janowski aborde la question de la liberté divine et la thèse de la création des vérités éternelles. Comme dans le commentaire de l’Index, et avec les mêmes arguments (sur lesquels nous ne reviendrons pas), l’auteur affirme la dépendance de Descartes à l’égard d’Augustin dans la formulation de cette thèse. L’enjeu de la thèse de la création des vérités éternelles pour le propos du présent ouvrage est qu’elle rendrait la philosophie si proche de la religion, qu’elles deviendraient « virtuellement indistinguables » (p. 105), puisque, faisant de l’existence de Dieu la condition de la vérité, elle ferait, selon Z. Janowski, de la théologie, la condition de la philosophie. Davantage, Descartes aurait conçu sa philosophie comme ancilla theologiae (p. 108).
Le quatrième chapitre, consacré à la liberté humaine, s’interroge sur le rapport entre l’erreur et le libre arbitre. Selon l’auteur, Descartes expliquerait toujours (et pas simplement dans la quatrième Méditation) l’erreur par un défaut de liberté. Dans la première Méditation, l’hypothèse du malin génie se fonderait sur la faiblesse d’une nature humaine produite par le hasard, c’est-à-dire privée de liberté, parce que non-créée par Dieu (p. 115; p. 117), de sorte qu’elle serait vouée à l’erreur (p. 114-115). Affirmation surprenante dans la mesure où, face à cette fiction du malin génie, Descartes précise explicitement qu’il « est en ma puissance de suspendre mon jugement » (AT VII, 23, 6-7). Quant aux lettres à Mesland de 1645 qui paraissent remettre en cause l’idée que l’indifférence serait un défaut de liberté, il ne faudrait pas y voir un remaniement de la conception cartésienne de la liberté, mais simplement la mise à jour de la condition de la liberté, n’engageant pas sa nature (p. 136). Un des motifs de cette interprétation est l’affirmation suivant laquelle, pour Descartes, la volonté, livrée à elle-même dans l’indifférence, ne pourrait choisir que le mal (p. 124). On atteint ici à l’un des présupposés principaux de l’analyse de la liberté d’indifférence que propose Z. Janowski. Désirant à toute force montrer l’augustinisme de la théorie cartésienne de la liberté humaine, il y voit une transposition épistémologique de la théologie augustinienne selon laquelle la volonté humaine, à l’état infra-lapsaire, ne peut, sans la grâce divine, vouloir que le mal. Ainsi, pour Descartes la volonté de l’homme l’orienterait au mal plutôt qu’au bien, lorsqu’elle est livrée à elle-même dans l’indifférence. Jamais pourtant Descartes ne paraît estimer que l’homme soit voué à l’erreur dans l’indifférence, il évoque explicitement dans la quatrième Méditation le cas où, dans l’indifférence, je rencontre le vrai : « encore que je juge selon la vérité, cela n’arrive que par hasard » (AT VII, 60,2-3). L’auteur souhaite d’ailleurs finalement atténuer ses propres affirmations à la fin du chapitre, en rappelant les tensions du discours cartésien sur la liberté, et en reconnaissant que l’on ne peut faire de la clarté et de la distinction l’équivalent de la grâce (p. 140).
Le cinquième chapitre développe la thèse d’un lien génétique entre la pensée augustinienne et l’Å“uvre de Descartes, en des analyses qui sont issues du commentaire de l’Index.
L’ouvrage se conclut sur le constat des limites du rationalisme de Descartes : puisque notre raison n’est pas la mesure des choses et de la vérité « la foi est un composant nécessaire du cartésianisme » (p. 161). La confusion sur laquelle repose la thèse de l’ouvrage est ici manifeste. Que la pensée cartésienne ne soit pas rationaliste au sens où elle refuse de considérer que la raison humaine coïncide avec l’instance suprême de la vérité, ne signifie pourtant pas, selon Descartes, que l’homme ait à s’en remettre à une autre source que la raison pour atteindre à la vérité et fonder les sciences. Il y a là une confusion entre les deux sens du terme « rationalisme » : que la raison humaine ne soit pas l’instance de la vérité n’implique pas le recours à la foi, assigner des limites à la raison humaine n’est pas entrer en religion. L’existence de Dieu, sa véracité, ainsi que la thèse de la création des vérités éternelles sont établies par des arguments rationnels. Elles ne relèvent ni de la révélation ni de la foi, elles ne peuvent donc servir à justifier une interprétation de la philosophie cartésienne comme servante de la théologie, ni à dégager une dimension religieuse de l’Å“uvre de Descartes.
Laurence RENAULT
 
Sur le caractère national des langues et autres récits sur le langage, par Wilhelm von HUMBOLDT, présentés, traduits et commentés par Denis Thouard, Paris, Seuil, « Points », 2000,204 p. Lettres édifiantes et curieuses sur la langue chinoise : un débat philosophicogrammatical entre Wilhelm von Humboldt et Jean-Pierre Abel-Rémusat (1822-1832), avec une correspondance inédite de Humboldt (1824-1831), par Wilhelm von HUM-BOLDT, Jean-Pierre ABEL-RÉMUSAT, éd. et introduit par Jean Rousseau et Denis Thouard, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, « Problématiques philosophiques », 1999, 338 p.
 
 
Wilhelm von Humboldt est connu comme philosophe qui, s’attachant à l’activité de l’esprit de l’homme, le comprend comme individu parlant. C’est là ce qui constitue le nÅ“ud de sa pensée : saisir l’homme qui comprend le sens au moyen du langage. Cela permet de multiples approches, caractérisées tant comme philosophiques, plus généralement anthropologiques ou plus précisément linguistiques. La référence aux textes naguère traduits par P. Caussat (Introduction à l’Å“uvre sur le kavi et autres essais, Paris, Seuil, 1974) est devenue usuelle, et le lien entre langue et vision du monde un topos souvent bien peu maîtrisé. Les deux ouvrages parus coup sur coup sont deux ouvertures qui permettent d’affiner cette approche. Le petit ouvrage, Sur le caractère national des langues, présenté, utilement introduit et assorti d’un glossaire par D. Thouard, permet de prendre la mesure de la nouveauté intellectuelle de Humboldt s’interrogeant sur ce que c’est que comprendre. Les textes consacrés à l’expérience de la traduction, à l’étude comparée et enfin à l’analyse du « caractère », c’est-à-dire de l’individuation des langues, permettent de préciser la manière dont les langues, en rapport avec ceux qui les parlent, sont des individualités historiques. La richesse de la pensée de Humboldt est en grande partie tributaire de sa riche expérience. « Pas de langue sans langage » et vice versa, rappelle D. Thouard. C’est en cela que la réflexion sur le chinois est des plus passionnantes. Le dialogue avec le sinologue Jean-Pierre Abel-Rémusat est ici exemplaire. En introduction aux Lettres édifiantes et curieuses sur la langue chinoise, D. Thouard et J. Rousseau rappellent utilement les enjeux d’une confrontation à l’étranger, à un sens autre qui suppose qu’on ne se rattache pas à sa propre culture d’origine. En cela, écrit D. Thouard, Humboldt peut montrer « le caractère herméneutique de l’usage des langues ». J. Rousseau montre dans une analyse remarquable que l’énigme du chinois est capitale dans l’élaboration des principales thèses de la théorie de Humboldt entre 1821 et 1827, spécialement touchant à la grammaire. Voici donc un ensemble qui constitue une remarquable introduction à la pensée du langage de Humboldt.
Christian BERNER
 
La philosophie au XXe siècle, par Remo BODEI, trad. de Corinne Paul-Maïer et P. Michon, Paris, Flammarion, « Champs », 1999,264 p. Storia della filosofia, XI. La Filosofia contemporanea/Seconda metà dell Novecento 1-2, par Mario Dal PRA (dir.), Edizione interamente riscritta e ampliata a cura di G. Paganini, Vallardi, Piccin Nuova Libraria, 1998,1762 p.
 
 
Ces deux ouvrages ont des formats et des objectifs très différents. Les contraintes de l’un sont en quelque sorte inversées dans l’autre. Ils se rejoignent cependant dans une commune pertinence. Le petit Bodei (dont la première édition est de 1997) sait trouver des perspectives inhabituelles pour présenter en dix chapitres des tendances et des expériences philosophiques qui ont pu compter pour le XXe siècle. L’attrait, et la réussite du volume, est que tout plan scolaire, chronologique ou géographique, et même par « écoles » ou mouvements philosophiques, est abandonné. Lui est préférée une approche par nÅ“uds problématiques ou micro-ensembles thématiques qui joue sur des effets de contraste et parfois des rapprochements inattendus entre auteurs, mais qui font sens. Tout n’y est pas, heureusement, mais beaucoup y est contenu, sous la forme de brefs exposés reliés toujours à une question. Inutile donc de relever les absences qui ne sont pas des oublis, mais résultent des contraintes de composition que s’est imposées l’auteur et qui font l’intérêt du livre. Soit le premier chapitre sur « les philosophies de l’élan », il ne recouvre pas un exposé de la « Lebensphilosophie », Dilthey en étant absent, mais présente Proust, Bergson, Simmel, Lukács, Sorel et Marinetti. Le chapitre sur « le monde et le regard » n’est pas exclusivement phénoménologique, mais fait aussi une place à Wittgenstein, Laing et Bateson, Foucault, Parfitt. Les enjeux politiques ou épistémologiques se retrouvent dispersés entre différents chapitres, produisant par là même une présentation moins convenue. Autre exemple encore : le chapitre VIII « Les liens de la tradition » commence par évoquer la métaphorologie de Hans Blumenberg, traite ensuite de Gadamer et de son herméneutique philosophique avant de conclure sur Derrida. Placer ce dernier dans un chapitre sur la tradition est non seulement justifié mais aussi relativement éclairant. Grâce à l’art du raccourci de l’auteur, la lecture est toujours stimulante et agréable, invitant le lecteur à des découvertes. Le XXe siècle apparaît comme philosophiquement riche, varié, ouvert aux sciences et à l’anthropologie, lieu de conflits et de problèmes, mais aussi de ressources et d’inventions. Le morcellement des angles et le recours à une présentation fragmentée éliminent toute impression d’hégémonie.
La nouvelle édition du Dal Pra « entièrement récrite et augmentée », sous la gouverne de Gianni Paganini, a des objectifs diamétralement opposés : il s’agit là d’un ouvrage de référence et de sa mise à jour très complète. Il y a tout, peut-être trop. L’espace chronologique est pourtant moindre, puisqu’au lieu d’englober tout le siècle, le livre commence avec l’après-guerre. Le premier volume couvre la philosophie italienne (par le spécialiste du néokantisme Massimo Ferrari), la philosopie française (par l’éditeur, avec un chapitre épistémologique par Fabio Minazzi) et « la philosophie dans la culture allemande », titre qui prend en compte la partition de l’Allemagne (chapitre édifiant que le néomarxisme en RDA culminant avec Manfred Buhr), par R. Pozzo et P. Spinicci. Le second volume se répartit entre la philosophie anglo-américaine (F. Restaiano et M. Di Francesco) et le reste du monde : espagnole, belge (surtout Perelman et Prigogine), suisse (Piaget, Gonseth), polonaise (par F. Coniglione, sur près de cent pages), russe et soviétique (présentation également détaillée de S. Tagliagambe), en Amérique latine, en Australie, et trop brièvement en Afrique. Rien sur l’Inde ou la Chine, ou encore le Japon (en fait traités dans des volumes antérieurs). On va du plus proche et du mieux connu au plus lointain. À cet égard, la part de l’Allemagne semble relativisée pour la période considérée, celle de la France plus considérable. La bibliographie raisonnée est abondante et mise à jour. Les dernières inflexions théoriques sont intégrées, ainsi la « pensée faible » italienne ou l’épistémologie de l’histoire française, jusqu’à RicÅ“ur et de Certeau. La philosophie de l’esprit comme les débats entre communautaristes et libéraux ont leurs chapitres, et le « néostructuralisme » ou « postmodernisme » est présenté à partir de la « nouvelle querelle entre Anciens et Modernes » et de la « Renaissance nietzschéenne » qui est en partie une spécificité française. Il en va de même de l’historiographie de la philosophie, à laquelle est consacré tout un chapitre qui en souligne le poids en France, avec et après Gueroult. D’inévitables coquilles et inexactitudes, compte tenu de l’ampleur de l’entreprise et du nombre des collaborateurs (ainsi, pour ne donner qu’un exemple, on indique p. 601 que Gadamer est né à Marbourg, alors que c’est Breslau, etc.). Des équilibres entre l’importance respective des courants qu’il serait prématuré de juger, mais qui paraissent très raisonnables. Comme de juste pour le Dal Pra, la part de la philosophie de la science et de l’épistémologie est ample, détaillée, et constitue sans nul doute une des forces de l’ensemble. En somme, ce livre qui se présente – comment faire autrement ? – comme une « histoire des “anomalies” » renvoie plus à l’approche critique et polyhistorique de Bayle qu’aux tentatives kantiennes ou idéalistes d’en ordonner le chaos.
Denis THOUARD
 
Du réel à l’ordinaire. Quelle philosophie du langage aujourd’hui ? par Sandra Laugier, Paris, Vrin.
 
 
Voici une élève de Quine et de Cavell qui, devenue elle-même, se lève pour dire haut et clair ce que l’on soupçonnait confusément : il n’y a pas de sens à vouloir (ré)importer en Europe, et donc en France, un modèle analytique américain comme s’il était uniforme ou anhistorique. Il ne s’agit plus de lutter contre les préjugés de la philosophie continentale, mais contre les préjugés des tenants de la philosophie analytique elle-même, à commencer par l’identification trompeuse de la philosophie américaine et de la philosophie analytique. Cette identification, finalement très hexagonale, fait l’impasse sur l’actuel éclatement de la philosophie analytique outre-Atlantique, ainsi que sur la manière dont la philosophie américaine (à partir seulement de 1940) est devenue analytique et sur les racines mêmes de la philosophie américaine (Emerson, Thoreau). Il y a donc un côté « psychanalyste » chez Sandra Laugier, car trouver ses racines, comme elle le dit dans Recommencer la philosophie, « [...] n’est pas forcément s’installer quelque part mais c’est découvrir ce qui en vous est immigré, étranger ». Elle rouvre ainsi la question des origines immigrées de la philosophie américaine, ce chapitre maudit de son histoire que l’on voudrait bien oublier, « naturaliser », si l’on me permet le jeu de mots. Bref, au lieu du roman familial quelque peu bêtifiant suivant lequel il n’aurait été question dans l’histoire récente de la pensée nord-américaine que d’un progrès continu allant de l’installation du positivisme logique au triomphe des sciences cognitives, Sandra Laugier revient au point de départ, à l’origine. Elle nous démontre que pour tout philosophe la difficulté est de savoir de quoi il faut hériter en philosophie. Or, sur quel refus d’héritage est fondée l’histoire récente de la philosophie analytique américaine ?
La réponse claque de la première à la dernière page : ce dont la philosophie américaine ne veut et n’a rien voulu savoir, c’est de l’ordinaire. À travers le débat sur le réalisme qui a occupé, dans la dernière moitié du XXe siècle, l’essentiel de la discussion et conduit à l’alternative stérile entre relativisme et naturalisme, la redécouverte de l’ordinaire correspond à l’abandon des actuels débats scolastiques pour retrouver the realistic spirit, comme dit Cora Diamond, c’est-à-dire l’esprit antimétaphysique et antipsychologique qui fut celui de Frege, Wittgenstein et Austin, celui de la philosophie analytique à ses débuts. Cette revendication d’inactualité ou mieux d’intempestivité de Sandra Laugier la conduit à réexaminer les questions qui ont été discutées dans les années cinquante - soixante-dix, qui reflétaient les difficultés d’intégration des concepts venus du positivisme logique au contexte pragmatiste américain. La figure de Quine est bien entendu ici incontournable. Quine est en effet le philosophe qui porta à la perfection l’héritage empiriste et qui en même temps en fit exploser les limites (cf. Two Dogmas). C’est à partir de son Å“uvre que les divers programmes de naturalisation se déploieront. La façon dont est reçue la pensée de Quine est donc une question cruciale. Alors que sa théorie de l’indétermination (du sens, de l’objet, de la référence) a rendu possibles toutes les affirmations postanalytiques quant à l’inutilité de poser un réel dès lors que l’on a un langage (quand ce n’est pas avec Rorty à l’inutilité de poser le langage lui-même), Sandra Laugier montre que Quine est aussi celui qui a ouvert la voie d’un réalisme « robuste » qui ne se réduit pas à l’idée que la science se fait de la réalité, réalisme qui se situe sur un versant anthropologique, celui de l’apprentissage du langage commun. Une autre voie pour découvrir l’ordinaire à partir de Quine passe par le problème de la vérité, mais cette fois-ci au prix d’un dépassement du cadre quinien. Il y a en effet deux usages de l’idée d’immanence de la vérité chez Quine. La théorie de la vérité immanente renvoie d’une part à l’idée naturaliste d’une intégration de la philosophie à la science (« immanent » ici veut dire dans la science et se situe au niveau de la généralité) et, d’autre part, à la vérité de chaque énoncé individuel, en reprenant l’équivalence formelle de Tarski : « S est vrai » revient à affirmer S. Or, la question de notre usage commun et appris du prédicat « vrai », qui porte en elle notre prétention à parler du réel, n’est résolue ni par la première ni par la seconde. Qu’on y songe, du point de vue de l’usage, dire que « S est vrai » n’est pas du tout la même chose qu’affirmer S. Comme le remarque Austin dans Truth, « entre affirmer que j’ai la nausée et avoir la nausée, il y a un gouffre ». En contexte, on ne peut donc pas toujours remplacer une affirmation aléthique par une assertion. Nous nous apercevons que vouloir éliminer l’idée d’un rapport entre les mots et le monde pour le remplacer par un contact sans médiation ne fait finalement qu’obscurcir notre rapport au réel.
Il s’agit par conséquent de penser une trivialisation de la vérité qui ne soit pas une élimination de ce qui est justement trivial. C’est ici que l’examen de l’usage ordinaire de « vrai » et de « réel » apparaît avec Austin comme une alternative rivale et crédible au paradigme analytique dominant depuis Quine. Ce que conserve Austin de l’idée de la vérité correspondance, c’est la corrélation entre les faits et le langage, par le truchement de mots conventionnellement désignés pour des situations types auxquelles appartient celle à laquelle on se réfère. Austin ne revendique pas pour autant une ontologie des faits, mais, en se tenant en deçà de la quantification existentielle, il nous indique la bonne direction pour retrouver le réel. Car nous prétendons parler des faits, et cela n’est ni réaliste ni anti-réaliste au sens philosophique de ces termes. La situation est la même s’agissant des analyses philosophiques de la perception (cf. Sense et sensibilia). Les philosophes commencent par introduire des entités (les sense data, la perception trompeuse) dans l’opinion de l’homme ordinaire, pour mieux rejeter celle-ci. Mais voir un village dans le lointain « n’est pas du tout du même tonneau que de voir un fantôme ou [...] des rats roses ». Il n’y a qu’un seul sens de « voir », même si nous voyons de différentes manières. On peut ainsi se demander si les discussions actuelles sur la perception ne partent pas d’un faux questionnement qui simplement détourne les usages ordinaires de « voir », de « percevoir » ou de « réel ». En ce sens, il n’y a pas non plus à se poser la question du réalisme sur la base d’une théorie de la perception. C’est toujours la même violence faite au langage ordinaire. La « logique » qui conduisit dans les années soixante au refoulement d’Austin est par là même exhibée dans son irrationalité (cf. Fodor, 1962).
Le plus surprenant est la façon dont Sandra Laugier résout le problème du « rapport » du langage au réel. C’est Stanley Cavell qui lui donne la clé : il y une intériorité réciproque entre le langage et le monde. À partir de cette thèse, tout s’éclaire. Si les mots disent quelque chose du monde, c’est parce qu’ils en font partie. Les jeux de langage font partie de notre histoire naturelle. Le langage, comme les objets ordinaires qui sont à notre taille, nous est donné, il est cet héritage qui nous est offert et qui consiste en une variété d’accords sur what we should say when. Deux conséquences philosophiques majeures en découlent :
  1. Nous pouvons fort bien refuser l’héritage et/ou rejeter l’ordinaire. Le risque de notre inadéquation à l’usage est ainsi structurellement possible, de sorte que le scepticisme est inéluctable comme problème de la non-validité de mon emploi du langage et donc de mon rapport au monde.
  2. La conception austinienne de la vérité comme appropriation des mots à la situation rejoint et radicalise celles de Quine et du premier Wittgenstein. Plus exactement, elle les retourne comme un gant : le langage peut dire le vrai et le réel parce qu’il est immanent à ce réel et non pas parce que le réel et la vérité sont immanents au langage.
Or, pour élégant que soit ce retournement, quel est son droit ? Comment l’examen du langage ordinaire acquiert-il sa légitimité ? C’est précisément la question à laquelle répond l’Å“uvre de Cavell. En fait, pour ce dernier, il n’y a pas de fondement justificateur. Notre héritage se fonde lui-même, ce qui, à nouveau, donne matière à scepticisme. Or, l’acceptation sereine de l’absence de fondement ne va pas de soi. Il s’agit là en effet d’une vérité sur nous-mêmes dont nous avons particulièrement horreur. Accepter l’absence de garantie, c’est accepter notre finitude. L’ordinaire n’a donc rien d’évident ou d’immédiat. Il est au contraire toujours à découvrir, comme en témoigne le travail acharné d’Austin pour savoir ce que nous entendons par « intentionnel » ou « c’est un fait », ou encore celui de Wittgenstein pour savoir si nous pouvons avoir accès à l’esprit d’autrui. La mesure exacte de la difficulté apparaît dans le rejet dont l’ordinaire fait l’objet. Les accords qui se produisent dans le langage sont en effet autant le produit de notre entente que nous en sommes les produits. Cette réalité d’une naturalité de l’usage quotidien qui nous « posséderait », souvent voilée par l’idée écran de « convention », nous est difficilement supportable. Nous abhorrons cette naturalité de nos accords linguistiques, qui est aussi la source d’un scepticisme qui demeure philosophiquement problématique car proprement insoluble sur le terrain de la seule philosophie.
Sandra Laugier retrouve ici une veine kantienne : notre prétention à parler pour « nous » et à dire le réel avec des mots est analogue à la prétention de la raison qui se pose des questions hors de son pouvoir. Les « Voix de la raison » de Cavell sont précisément consacrées à cette prétention des mots à dire le monde (question épistémologique de la vérité) et à parler pour les autres (question politique de la représentation). La solution préconisée est de faire son deuil de la demande de fondement, mais avec ce corollaire compensatoire que constitue la reconnaissance d’une rationalité du type de la Troisième Critique : se fonder sur soi (je) pour dire ce que nous disons (la communauté) serait alors la solution, du même ordre que le jugement réfléchissant chez Kant. D’où la référence cavellienne à la Allgemeine Stimme (voix universelle) qui est pour chaque sujet la seule façon d’être expressif, de posséder une voix.
Or, le cÅ“ur du problème de la légitimité de la philosophie du langage ordinaire est par là même atteint. La validité serait dans la rationalité de la réflexion qui vérifie le scepticisme. Sandra Laugier et Stanley Cavell sont alors très proches de la pragmatique transcendantale de K.O. Apel. À sa limite. Qu’ils ne franchissent pas. Et s’ils ne la franchissent pas, c’est que, à la différence de Apel, la vérification du scepticisme ne constitue pas pour eux son dépassement. La philosophie devrait en somme abandonner son opposition dogmatique au scepticisme et tel serait, in fine, le tranchant de la philosophie analytique. Sandra Laugier nous dit par conséquent également quelque chose d’important sur la philosophie en général. Ce qui est ici en jeu, c’est le rapport des philosophes à ce qu’ils disent ou veulent dire. Car l’apport décisif de Cavell sur ce point est de déplacer la question de l’inexprimable vers celle du vouloir-dire. Le problème n’est pas en effet de ne pas pouvoir exprimer ce que j’ai à dire, il est, à l’inverse, de ne pas vouloir dire ce que je dis, car le langage me dépasse. Nous avons tendance à refuser ce dépassement, soit l’expression elle-même. Le philosophe hait sa parole et par là même refuse le réel. Par suite, la vérité ultime du scepticisme serait d’énoncer sous un mode théorique (l’impossible vérité) le mal radical dont souffre peut-être toute la philosophie traditionnelle, son refus de l’ordinaire, son refus de penser qu’elle dit, et par là même de reconnaître l’échec et le malheur inhérent à tout acte de parole. Or, refuser ainsi la condition humaine, n’est-ce pas là l’origine de toute métaphysique ?
Inversement, le rôle critique du philosophe du langage ordinaire sera d’assumer l’absence de succès ultime pour la parole humaine, au-delà du « préjugé de la pureté de cristal de la logique » afin de recouvrer le réel dans nos « excuses » (cf. le « Plaidoyer » de Austin), dans nos mots de tous les jours, dans le prolongement et non en opposition avec l’esprit réaliste du Tractatus, là où sont d’autres puretés. Le livre de Sandra Laugier est à lire comme un manifeste pour une réorientation de la philosophie du langage dans le sens de son recommencement.
Guy-Félix DUPORTAIL
 
La philosophie fichtéenne de la vie. Le transcendantal et le pathologique, par Jean-Christophe GODDARD, Paris, Vrin, « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », 1999, 240 p.
 
 
L’ouvrage de Jean-Christophe Goddard présente une interprétation de l’ensemble de la philosophie de Fichte : cette ambition signale déjà suffisamment l’ouvrage à l’attention des lecteurs puisqu’il y a bien longtemps qu’on ne s’était plus risqué en France à pareille entreprise. À ce premier objectif d’une interprétation d’ensemble de la philosophie fichtéenne viennent s’ajouter deux autres qui en sont indissociables : montrer la continuité et l’unité du projet fichtéen, et en rendre l’actualité manifeste. Le « Fichte » de Jean-Christophe Goddard ne se laisse plus diviser en un « premier Fichte » et un « second Fichte », et pas davantage en un « jeune Fichte » et un « Fichte de la maturité » : Fichte, selon l’auteur, est à prendre tout d’un bloc et s’il y a eu évolution de sa doctrine, c’est d’une évolution continue qu’il s’agit, sans rupture ni revirement. J.-C. Goddard veut en finir avec les éternelles discussions autour de la question de savoir quand exactement (en 1801, comme le pensait Gueroult, ou dès 1796, comme le pense Alexis Philonenko) Fichte serait passé de la « philosophie du moi » à la « philosophie de l’Absolu », de l’idéalisme transcendantal à une philosophie religieuse. Dans la continuité de ses travaux antérieurs (traduction de l’Essai d’une critique de toute révélation, Paris, Vrin, 1988; traduction des textes relatifs à la Querelle de l’athéisme, Paris, Vrin, 1993, traduction de La destination de l’homme, Paris, GF-Flammarion, 1995), J.-C. Goddard part des textes de philosophie de la religion (et notamment de l’Initiation à la vie bienheureuse), donc de textes a priori représentatifs de la « philosophie religieuse » du prétendu « dernier Fichte » : mais J.-C. Goddard ne procède pas ainsi dans le but de livrer une interprétation elle-même religieuse de Fichte. Son projet est d’abord et avant tout de montrer que les textes plus tardifs représentatifs de la philosophie fichtéenne de la religion et de la doctrine de l’Absolu n’entrent pas en contradiction avec la doctrine du Moi des premiers exposés de la Doctrine de la science, et notamment pas avec l’exposé de l’Assise fondamentale de l’ensemble de la Doctrine de la science (1794) : « Le passage de la philosophie du Moi à la doctrine de l’Absolu répond, selon J.-C. Goddard, à une exigence interne déjà présente et partiellement, quoique confusément, réalisée au sein des premiers exposés de la Doctrine de la science » (p. 35). Cela suppose bien entendu une relecture des principes exposés au § 1 de l’Assise. Le Moi fichtéen n’est pas le sujet souverain qu’absolutiserait une métaphysique de la subjectivité parvenue à l’heure de son accomplissement. Rien n’est plus éloigné de Fichte que « la folle ambition d’un sujet absolu, solitaire » (p. 53) : bien au contraire, « le Moi fichtéen, poursuit J.-C. Goddard, est un Moi fissuré, instable, introuvable, constamment uni et désuni à soi-même » (p. 79). Et loin que l’intuition intellectuelle soit l’acte d’une affirmation triomphante de la subjectivité, elle est bien plutôt l’acte qui reconduit à soi un Moi « dépossédé de lui-même au cÅ“ur de lui-même, ne pouvant appréhender l’acte qui l’engendre absolument qu’à travers l’opposition en lui de l’activité et de la passivité, c’est-à-dire à travers l’effort » (ibid.). Dans l’intuition intellectuelle, le Moi se saisit participant d’une vitalité et d’une activité, mais seulement comme participant d’elles, c’est-à-dire comme ne les étant pas lui-même pleinement ni complètement en raison même de l’inertie à laquelle il est contraint de s’arracher pour se saisir comme activité. Le moi se saisit comme l’exister en acte de la vitalité absolue au moment même où il saisit son écart par rapport à elle : entre le divin et l’humain, il y a une distance qui s’atteste dans le lien même qu’ils ont l’un avec l’autre. Mais que la distance à soi du divin, sa partition en lui-même, soit le mode même de l’exister du divin dans l’humain, voilà qui est, selon J.-C. Goddard, la thèse proprement fichtéenne. Qu’il faille penser, dans le rapport du divin et de l’humain, l’unité vivante du lien et de la distance, c’est ce qui préserve le fichtéanisme de tomber aussi bien dans le vertige d’un lien au divin qui serait une unité dévorante de l’humain, que dans le malheur d’une distance qui deviendrait dissidence de l’humain. Fichte exclut autant la nostalgie d’une union totale à l’absolu que la mélancolie d’une existence séparée de l’absolu : c’est parce qu’il nous convie à exister activement – « vigoureusement », dit J.-C. Goddard (p. 100) – l’absolu dans une vie qui soit en même temps personnelle et autonome, une vie qui n’est absolue qu’à force d’être d’abord elle-même de la manière la plus décidée et résolue. Le site métaphysique proprement fichtéen se laisse approcher à égale distance d’une « métaphysique de l’Être » (posant la transcendance et la séparation de l’Être par rapport à l’existence) et d’une « métaphysique de l’Un » (posant l’unité de l’Un et du Tout) : parce qu’il reste bien un idéaliste transcendantal, Fichte ne recherche aucune synthèse entre ces deux positions et il fait effort en vue de maintenir le flottement qui constamment renvoie d’une position à l’autre. Ne posant ni que l’Un transcende le Tout, ni que l’Un absorbe le Tout, Fichte entreprend de penser le passage de l’Un dans le Tout et du Tout dans l’Un, de l’Être dans l’existence et de l’existence dans l’Être. Le génie philosophique fichtéen est justement de se situer dans cet entre-deux que nous assigne justement l’intuition du Moi par lui-même : le Moi n’est rien qu’un passage de l’indétermination à la détermination, un passage de l’inertie ou du repos à l’activité, il ne se saisit comme Moi que dans le passage même du repos à l’activité, dans l’entre-deux du flottement entre le repos et l’activité (cf. p. 121). L’intuition du Moi, comme entre-deux du repos et de l’activité, est l’intuition même du passage du Tout indéterminé à l’unité, à l’unicité d’une existence déterminée. En ce sens, J.-C. Goddard peut bien dire que Fichte a retenu « la leçon de Jean » (p. 116), à savoir que « c’est dans la Selbstständigkeit de la singularité qu’existe l’absolu » (ibid.).
Sur cette question du passage (« l’originalité spéculative de Fichte, écrit J.-C. Goddard p. 110, est de penser un passage par un flottement, le flottement entre l’indétermination et la détermination propre à l’intuition de soi par soi de l’être libre »), l’enquête mériterait certainement d’être poursuivie au-delà de Fichte, jusqu’à Hegel et Schelling : le propre du postkantisme, après la critique kantienne de la métaphysique de l’être, n’est pas d’avoir substitué à celle-ci une métaphysique de l’acte, mais d’avoir tenté de se maintenir dans l’entre-deux de l’être et de l’acte afin de parvenir à penser le passage de l’être à l’acte et de l’acte à l’être. C’est l’enjeu par exemple de la Naturphilosophie schellingienne, que de penser le passage d’une activité et d’une productivité infinies aux êtres finis que sont les produits naturels; quant au passage de ce qui peut être l’étant à cela qui est effectivement et en acte l’étant, il sera au cÅ“ur de la dernière philosophie de Schelling. Et, du côté de Hegel, la pensée du passage de l’être à l’acte n’est-elle pas le sens même de la Science de la logique en tant qu’elle tente de saisir et exprimer le passage de l’être indéterminé (en cela égal au néant) à l’acte déterminé de l’Idée se décidant pour l’être comme à cela qu’elle pose elle-même ? Ainsi, faire de Fichte celui qui a donné pour tâche à la pensée d’exprimer le passage de l’être à l’acte, ou, pour reprendre les termes qui sont davantage ceux de J.-C. Goddard, du Tout à l’Un, a le mérite d’ouvrir les perspectives d’une relecture de l’ensemble de l’Idéalisme allemand.
Mais rien n’est plus difficile que de se maintenir dans l’oscillation de l’être et de l’acte, même si cette oscillation est le site qui est proprement le nôtre : le risque est constant de céder à l’illusion d’une activité infinie à laquelle plus aucun être ne s’opposerait, et le risque inverse n’est pas moins grand de céder à la fascination d’un être où viendrait s’éteindre l’inquiétude de l’activité. Cela nous conduit au dernier enjeu du livre de Jean-Christophe Goddard.
Nous avions en effet mentionné en commençant un troisième objectif poursuivi par l’ouvrage de J.-C. Goddard : celui de témoigner d’une actualité de la pensée fichtéenne. Cette actualité est située par l’auteur dans un domaine et à un niveau qui ne peuvent que surprendre un lecteur qui, en même temps, verra là certainement les pages les plus originales et les plus novatrices de l’ouvrage. Le lien que Fichte nous permettrait de penser est celui qui rapporte la métaphysique à la pathologie mentale. Le Moi, en tant qu’il se saisit intuitivement comme tel dans son activité de s’arracher à l’être et de passer à l’acte, est constamment menacé d’une double « défaillance », d’un double « effondrement » : impuissant à supporter l’intervalle de l’être et de l’acte dans lequel il se révèle pourtant à lui-même en tant que Moi, ce dernier est sous la menace, d’une part, d’un « élan infini étendant sa poussée vers le dehors si loin qu’il traverse toute présence », et, d’autre part, d’une « tendance à la fixation de l’énergie vitale sous l’aspect d’une altérité opaque maintenant la tendance originaire à l’illimité dans un état de frustration définitive » (p. 139). En tant que pur passage de l’être à l’acte, le Moi peut toujours céder à l’un ou à l’autre : s’il cède à l’être, « il fixe la vie dans un ordre stable et réglé »; s’il cède à l’acte, « il tend à détruire toute forme figée, tout monde, pour les replonger dans l’ivresse bachique d’une éclosion perpétuelle » (p. 138). L’alternative du réalisme et de l’idéalisme réapparaît alors, mais il ne s’agit plus des positions sur lesquelles se fixe la pensée dogmatique : le cercle du réalisme et de l’idéalisme devient un cercle pathologique. Nous avons maintenant affaire aux termes d’un double effondrement toujours possible du Moi : soit la névrose réaliste (l’extinction de l’acte dans l’être), soit la psychose idéaliste (la dissolution de l’être dans l’acte).
Il faut saluer comme elle le mérite cette lecture de Fichte proposée par Jean-Christophe Goddard : fruit d’une fréquentation intime de la pensée fichtéenne (dont témoignent les traductions dont J.-C. Goddard est l’auteur) et d’un séjour endurant en elle, cette interprétation permet une redécouverte du fichtéanisme en sa fécondité et vitalité toujours actuelles. L’auteur restitue la pensée fichtéenne en son unité et fait table rase des préjugés (notamment celui de subjectivisme) qui en obstruent encore trop souvent l’accès.
Franck FISCHBACH
 
Maître Eckhart : une mystique du détachement, par Benoît BEYER de RYKE, Bruxelles, Ousia / Paris, Vrin, « Figures illustres », 2000,186 p.
 
 
Le pouvoir n’aime guère que les universitaires se mêlent de quitter leurs chères études pour aller répandre leurs idées dans le monde : leurs pensées dissonantes ébranlent l’autorité. Il faut donc intervenir et empêcher que le trublion ne se fasse entendre. Cette loi sociologique bien connue a frappé, au XIVe siècle, le principal penseur de la mystique rhénane, Maître Eckhart (1260-1328). Ce dernier, d’abord Maître en théologie à l’université de Paris, fut ensuite directeur spirituel auprès de religieuses et de béguines auxquelles il exposa ses pensées dans des sermons. Cela lui valut les foudres de l’Inquisition et du pape Jean XXII qui fulmina contre lui la bulle In agro dominico en 1329. Une condamnation post mortem qui eut pour effet de renforcer encore le succès de la pensée du Maître rhénan, mais qui montre aussi combien la hiérarchie ecclésiastique fut ébranlée : on n’écrit pas une bulle contre n’importe qui.
Benoît Beyer de Ryke, jeune chercheur à la double formation d’historien et de philosophe, nous donne ici une approche claire et sobre de la mystique de Maître Eckhart, approche inscrite dans l’histoire et tenant compte de l’enracinement théologique de ladite mystique. Un livre qui vous propose une lecture à deux niveaux : si vous êtes un amateur de philosophie et que la pensée du Maître rhénan vous intéresse, bien que vous n’ayez jamais eu le temps de vous y frotter, prenez et lisez. Ces cent vingt pages de texte (l’équivalent d’un « Que sais-je ? ») se laisseront lire en une matinée, et vous aurez de la pensée du Thuringien une idée claire et précise. Et si d’aventure c’est en chercheur que vous abordez Maître Eckhart, les quarante-trois pages de notes serrées, qui n’épargnent rien de ce qui a pu se faire sur le sujet, constitueront le guide le plus précieux. Car si l’ouvrage n’a pas la prétention de renouveler la recherche en ce domaine, l’auteur domine parfaitement les interprétations parfois contradictoires que l’on a pu donner de l’Å“uvre du Thuringien.
La difficulté de l’Å“uvre de Maître Eckhart vient d’abord de ce qu’elle est bilingue : latine et allemande. La première est celle du « maître de lecture » (Lesenmeister), le maître de l’université de Paris, qui s’exprime en latin scolastique pour un public instruit de clercs. La seconde est celle du « maître de vie » (Lebemeister) qui prêche en langue vulgaire devant un auditoire essentiellement composé de femmes, religieuses ou laïques. C’est cette seconde partie de l’Å“uvre qui causera la condamnation du Maître : ce que l’on dit en latin importe peu car pour les gens du peuple le latin, c’est (si l’on peut dire) de l’hébreu, et que de toute façon ils ne savent pas lire. Par contre, dire dans une langue vulgaire (au sens médiéval du terme) et par oral des choses que l’on a pensées en latin, c’est intolérable... Le mysticisme ne devrait pas sortir du cloître. Au-delà de Maître Eckhart, c’est donc une nouvelle forme de religiosité qui est condamnée.
Mais Eckhart disait-il la même chose en latin et en allemand ? On a longtemps, en effet, envisagé cette Å“uvre de façon schizophrénique. Le premier pionnier des études eckhartiennes, Franz Pfeifer, s’appuyant sur les Sermons allemands, en faisait en 1857 un panthéiste. Le second, H.S. Denifle, s’appuyant sur les exégèses latines, reconnaissait en lui, en 1886, un thomiste orthodoxe, ce qui n’est guère compatible. Mais, si cette dichotomie peut trouver quelques fondements textuels, elle reste plus supputée que réelle. Benoît Beyer de Ryke, fort des avancées de la recherche sur le sujet, redonne à la pensée du Thuringien la cohérence qu’on était en droit d’y chercher : on trouve dans l’Å“uvre latine comme dans les sermons l’affirmation de la possible déification de l’homme, affirmation qui causera la condamnation de 1329. Les différences tiennent plus au fait que l’auditoire a changé, ou que les Sermons en allemand ont été le plus souvent restitués à partir des notes des auditeurs, qu’à un changement de doctrine.
La pensée de Maître Eckhart, centrée sur le devenir Dieu de l’homme, s’inscrit dans un double héritage : celui d’abord de la tradition néoplatonicienne, christianisée aux Ve - VIe siècles par le Pseudo-Denys, et redécouverte par l’école dominicaine aux XIIIe - XIVe siècles – notamment par Albert le Grand –; celui ensuite du mouvement béguinal, né dans les environs de Liège autour de 1180, mouvement essentiellement féminin dont les figures les plus marquantes seront, pour le domaine allemand, Mechtilde de Magdebourg, pour le domaine flamand, Hadewijch d’Anvers et, pour le domaine français, Marguerite Porète (plusieurs thèmes de la prédication de Maître Eckhart font ainsi écho aux idées développées par Marguerite Porète dans le Miroir, comme par exemple le Sermon 52 sur la pauvreté spirituelle, Beati pauperes spiritu).
Mais quel est le poids de ce double héritage ? On a souvent affirmé que la mystique des béguines était une Minnemystik, une mystique de l’amour ou mystique nuptiale, alors que, par opposition, celle des théologiens dominicains (dont Maître Eckhart) serait une Wesenmystik, une mystique de l’être. D’un côté donc des femmes, « mystiques » parce que affectives, et de l’autre des hommes, « spirituels » (« métaphysiciens ») parce que raisonnables ? Cette opposition a été, à juste titre, critiquée par Alain de Libera : la mystique « nuptiale » se développe dès le XIIe siècle en Occident chez des auteurs aussi peu féminins que, par exemple, Bernard de Clairvaux qui applique l’érotisme lyrique du Cantique des cantiques à l’âme se tournant vers Dieu. Il y a, par contre, chez les béguines, fusion entre la mystique de l’amour et la mystique de l’être. Elles développent ainsi, en même temps que la mystique nuptiale, une mystique spéculative, une Wesenmystik, qui les inscrit dans la lignée d’Augustin et des Pères grecs, surtout du Pseudo-Denys qu’elles connaissent à travers Guillaume de Saint-Thierry.
Mais cette Wesenmystik que Maître Eckhart reprendra à son compte est en rupture avec les conceptions habituelles du catholicisme romain. L’augustinisme n’affirmait en effet qu’une simple ressemblance entre l’âme et Dieu, soit une participation limitée à la divinité. C’était une manière d’éviter le panthéisme. Le Thuringien, suivant en cela le Pseudo-Denys, affirme par contre la possibilité d’une théôsis, d’une déification de l’homme. L’âme est, en effet, originellement Dieu, ou, plus exactement, partie intégrante de Dieu, et elle doit par un retour à son origine, redevenir « ce que Dieu est ». Il nous faut devenir « Dieu en Dieu » c’est-à-dire non point tant « être Dieu » (ce qui ferait d’Eckhart un panthéiste) que d’« être ce que Dieu est ».
On retrouve donc ici toute la dynamique du néoplatonisme : Unité originaire (nous étions en Dieu), division (nous ne sommes plus ce que Dieu est), retour à l’Unité (nous redevenons ce que Dieu est). Mais ce dieu absolu et transcendant avec lequel on tend à s’unir, on ne peut rien en dire, pas même qu’il « est » car il précède toute détermination ontologique... On ne peut le concevoir que par voie de négation (apophasis), en écartant toute multiplicité. Cet apophatisme, cette impossibilité de parler positivement de Dieu est la conséquence d’une transmutation de la valeur affective de l’infini qui s’est effectuée au début de notre ère. Dieu étant infini, il est de ce fait incompréhensible, insaisissable, inconnaissable. Sa transcendance interdit que l’on puisse le concevoir tel qu’il est et le nommer de manière adéquate. Seule l’approche négative convient à un tel Dieu. Car ce Dieu est un Dieu néant, un Dieu inconditionnel et transcendant, un néant du manifesté, autrement dit la Déité au-dessus de Dieu : au-dessus des images (Überbildung), un être sans image (Entbildung). Mais que l’on ne s’y trompe pas, qualifiant Dieu ou la Déité de néant (niht), Eckhart ne veut pas dire que Dieu n’est pas, mais qu’il n’est ni être ni néant, ou plus exactement au-delà de l’être et du néant, antérieur à toute représentation de ce qui est et de ce qui n’est pas, précédant toute détermination ontologique. Si l’être est quelque chose, alors Dieu est néant, au sens où il est au-delà de ce qui peut se représenter en termes de manifestation. En tant que Gottheit, Dieu est le tout autre. C’est ainsi que Eckhart, dans son Commentaire de l’Exode, interprète le célèbre passage où Dieu se révèle à Moïse – Ego sum qui sum (Exode, 3,14) – comme un refus de Dieu de répondre à la question sur son nom; c’est une negatio negationis (négation de la négation), une manière négative de dire l’Un (Unum negative dictum). En se fondant sur Maïmonide, Eckhart montre que c’est la pureté de l’essence divine qui est ici désignée. On comprend dès lors que la Déité ne puisse faire l’objet que d’une connaissance analogique.
Mais il y a pourtant, au-delà de l’inconnaissance, une possibilité de « connaître » Dieu par l’union (hénôsis), une connaissance par contact avec la lumière suressentielle. Dans cette illumination, l’homme retrouve, après la dispersion dans le multiple, la perfection de l’Unité. L’union à Dieu dans la sortie de soi, autrement dit l’extase, entraîne la déification ou divination de l’homme (théôsis). Cette union est possible dès que l’homme se rend libre pour Dieu : rendre libre son esprit, c’est le rendre vide, vacant pour recevoir Dieu. Ainsi s’explique le fameux Sermon 52 où Eckhart prie Dieu de le délivrer de Dieu, c’est-à-dire du Dieu des créatures...
La postérité d’Eckhart est nombreuse : Johannes Tuler, Heinrich von Berg, dit Suso, Jan Van Ruusbroec, Geert Groote, Nicolas de Cues et Martin Luther ont exploité sa lecture. Mais il est d’autres affinités qui donnent à sa pensée un accent résolument actuel : en affirmant, dans les Questions parisiennes, la primauté en Dieu du connaître sur l’être, de l’intelligere sur l’esse, Eckhart n’est-il pas en train d’ouvrir la voie à l’idéalisme spéculatif allemand, lequel accordait une supériorité au Geist sur l’être ? Qu’en est-il de la conjonction troublante que l’on retrouve dans le thème hégélien du développement de l’esprit et dans l’idée d’un travail du néant ? Qu’en est-il enfin de cette affirmation de Schopenhauer : « Bouddha, Eckhart et moi-même, nous enseignons la même chose » ?
F. BEETS
 
Écrits anthropologiques. Philosophie de l’esprit et cognition, par Francis JACQUES, Paris, L’Harmattan, 2000,320 p.
 
 
La démarche philosophique de Francis Jacques offre une conjonction singulière, paradoxale, voire oxymorique, de systématicité et d’interrogativité. Or l’interrogation chez lui ne se voit pas cantonnée à une stylistique du fragment, ni même de la remarque. C’est justement sa radicalité qui lui fait rejoindre, dans une sorte de systématicité ouverte, la catégorisation, ou plutôt, le précieux moment de l’innovation catégoriale. Invitation à « courir le risque d’interroger l’originarité ». C’est ce à quoi nous convient ces Écrits anthropologiques qui regroupent des études – douze textes, dont plusieurs inédits – d’allure prospective et heuristique, recherches « frontalières » au caractère d’interface. Sans doute tenons-nous là une version jacquéenne extrêmement documentée des fondements interrogatifs, ou, comme le dit l’auteur, « érotétiques » de toute anthropologie. L’anthropologie philosophique est ainsi reconduite d’une herméneutique à une érotétique transcendantale.
Anthropologie se dit au pluriel : scientifique, philosophique, théologique; autant d’interprétations de la structure fondamentale des activités humaines, qui ont des histoires et des espaces de questionnement différents. C’est l’originalité de la différence de leur modalité interrogative qui fait le sérieux du pluriel des anthropologies. Alors dans quelle mesure, quand il s’agit de l’être humain, ou de l’espèce humaine, notre rapport à la vérité peut-il être unifié ? Sûrement pas en unifiant « des formes de pensée diverses dans un discours qui les intègre en les exprimant : ce discours est sans doute introuvable ». La tâche dévolue au philosophe ? Délimiter les traits érotétiques, catégoriaux et textuels qui les caractérisent, en donnant à une philosophie de l’interrogation un rôle médiateur pour penser les anthropologies.
L’auteur s’est efforcé de « tenir la balance égale entre les trois directions anthropologiques afin d’y opérer des reprises fructueuses ». D’où les transformations de la question critique du sujet. On demandera par exemple : quelle intersubjectivité transcendantale afin de surmonter les apories de la phénoménologie ? Il sera question de Levinas (le visage et les difficultés de la via negativa). On thématisera la personne avec sa réciprocité constitutive et son existence dans le temps. On rencontrera Ryle, le mind-body problem et les prédicats mentaux. Une réflexion sur la relativité linguistico-culturelle et la structure catégoriale, l’hypothèse de Sapir-Whorf et la linguistic fallacy. Sur la philosophie de l’esprit et les sciences de la cognition, une « réponse » à Daniel Andler. Sur le retour d’une philosophie de la nature, une « réponse » à Bertrand Saint-Sernin : le réalisme à repenser. En bref, voici le tableau d’une « science en interrogation qui chemine avec une théologie en interrogation et une philosophie de l’interrogation ».
Françoise ARMENGAUD
 
Le premier système. La Philosophie de l’Esprit (1803-1804), par HEGEL, présentation, traduction et notes par Myriam Bienenstock, suivi d’une étude : La première philosophie de l’Esprit. Essai d’interprétation génétique, Paris, PUF, coll. « Epiméthée », 1999,188 p.
 
 
C’est en 1969 qu’était parue aux PUF, dans la même collection, la traduction commentée de La première philosophie de l’Esprit de Hegel, due au regretté Guy Planty-Bonjour, qui lui adjoignait une très instructive introduction et des notes utiles; ce travail contribua en son temps, à côté de ceux de B. Bourgeois, de P. Garniron et de G. Jarczyk et P.-J. Labarrière au renouveau et à la mise en place, si l’on peut dire, de nouveaux standards de la traduction hégélienne. Pourquoi alors une nouvelle traduction ? Essentiellement parce que de nouveaux textes relevant du même corpus (la partie des cours donnés en 1803-1804 sur le « Système de la philosophie spéculative » qui concerne la philosophie de l’esprit) ont été retrouvés et édités [1], et qu’il importait de les joindre au dossier. Par ailleurs, tous ces manuscrits ont fait désormais l’objet d’une édition scientifique quasi définitive dans les Gesammelte Werke en cours de publication chez F. Meiner. Le corpus traduit par M. Bienenstock, fort clairement décrit par la Présentation, correspond donc, pour ce qui est des textes nouvellement découverts, aux pages 27-42 du volume 5 des Gesammelte Werke (Schriften und Entwürfe 1799-1808) et, en ce qui concerne les fragments déjà traduits par Planty-Bonjour, aux pages 265-326 du volume 6 (Ienaer Systementwürfe I) [2]. S’agissant de ces derniers textes, Mme Bienenstock a conservé, comme les responsables du volume 6 des GW, leur aspect fragmentaire, alors que Planty-Bonjour, se conformant aux éditions anciennes du manuscrit hégélien, y introduisait, avec ce que ceci comporte d’arbitraire, un plan raisonné en chapitres et paragraphes qui projette sur ces textes fragmentaires une interprétation du dessein systématique dans lequel ils devaient s’inscrire. On peut regretter, en passant, qu’un tableau de concordance avec l’ancienne traduction ne figure pas dans la nouvelle : il eût été utile aux familiers de la première.
S’agissant de la traduction des fragments, elle est précise et exacte et se conforme, sans rechercher l’originalité à tout prix, aux usages en vigueur dans la communauté des hégélianisants français. La traductrice a dû bien sûr, compte tenu du caractère souvent sténographique du manuscrit hégélien, faire Å“uvre d’interprète en complétant par des ajouts entre crochets le texte elliptique de Hegel. Cela donne un texte peut-être plus rugueux que celui de la traduction de Planty-Bonjour, mais aussi plus exact. Cela dit, les ressemblances l’emportent sur les différences, et il est manifeste que la traductrice s’est attachée à suivre autant que faire se pouvait son prédécesseur, ce qui est aussi lui rendre un bel hommage. On prendra pour exemple le passage sur le combat pour la reconnaissance, esquisse d’une des analyses les plus fameuses de la Phénoménologie (trad. Planty-Bonjour, p. 107-117; trad. Bienenstock, p. 88-96). S’agissant des choix de traduction, on notera deux singularités : la traduction de Differenz par [non-in]différence, qui peut sembler compliquer inutilement les choses : pourquoi ne pas avoir opté tout simplement pour Différence, ce qui levait les difficultés évoquées p. 16 (risque de confusion avec Unterschied et avec Gleichgültigkeit) ? De même, le choix de traduire Erscheinung par « apparence [phénoménale] » comporte le risque de tirer l’apparition ou le phénomène vers la simple « apparence », ce qui n’est certes pas le vÅ“u de Hegel. Enfin, la traduction de entäussern par « extraire » et de Entäusserung par « extraction » est originale, mais ne me convainc pas, car elle rompt la séquence äussern/veräussern/entäussern, tous termes évoquant, au sens le plus immédiat, « l’aliénation », la sortie de soi en direction d’une altérité. Mais il s’agit là de détails ; comme toujours, l’essentiel est que la traductrice présente et assume ses choix, et c’est ce qu’elle fait. J’ajoute que les notes qui accompagnent la traduction (p. 111-125) apportent de très utiles précisions sur le contexte et clarifient un certain nombre d’allusions peu transparentes pour le lecteur d’aujourd’hui.
L’Essai d’interprétation génétique qui accompagne la traduction (p. 127-173) constitue la partie la plus novatrice du travail de Mme Bienenstock [3]. Rompant avec une longue tradition qui, de Lukács et Kojève à Habermas, lit ces textes (notamment tout ce qui concerne le travail et la reconnaissance, mais aussi les analyses relatives au langage) dans une perspective marquée par l’héritage marxien (par ailleurs incontestable), Myriam Bienenstock, dans le prolongement de ses travaux sur le jeune Hegel, mais aussi sur Herder (voir sa traduction du Dieu), souligne ce que ces travaux doivent au contexte « théologicopolitique » (pour recourir à un vocable à la mode) du Pantheismusstreit et de ses suites. Est-ce à dire que l’on en revient à la « légende réactionnaire », pour parler comme Lukács, d’un jeune Hegel parlant du monde, y compris du monde éthico-politique et de ce qu’il nommera plus tard la « société civile », dans la langue qu’il a apprise d’abord, celle de la théologie ? Non, sans doute. L’influence, ici mise en évidence de manière convaincante, de Herder, celle aussi (soulignée de longue date par Dieter Henrich) du « cercle d’amis » réunis autour de Hölderlin et de Sinclair, celle, évidente, de Schelling se démarquant des « kantiens », et en particulier de Reinhold lorsqu’il jette les bases, en commun avec Hegel, de la « philosophie de l’identité » (cf. p. 138-139), la nécessité enfin de se situer par rapport à la Wissenschaftslehre fichtéenne qui ne cesse de changer de visage pour mieux être fidèle à son projet : tout ceci contribue de manière essentielle, à côté des études économiques et politiques engagées dès Francfort, et sur lesquelles on a parfois insisté de manière excessivement unilatérale, à la naissance de la « philosophie de l’esprit » hégélienne, laquelle « constitue la manifestation la plus claire et la plus décisive de son autonomie, et de sa divergence, par rapport à Schelling » (p. 129). La « philosophie de l’esprit », dont Mme Bienenstock souligne à bon droit que Hegel l’a véritablement constituée comme discipline, apparaît comme la géniale synthèse permettant de penser de façon unifiée les acquis de ces divers champs d’investigation que parcourt, avec d’autres et souvent après d’autres, le jeune Hegel ; sa puissance spéculative est d’avoir su les coordonner sans porter atteinte à l’originalité de chacun.
Avec cette traduction commentée de la « première philosophie de l’esprit » hégélienne, on dispose désormais d’un instrument scientifique irréprochable. Ne faudrait-il pas envisager, le temps venu, de prolonger ce beau travail par une retraduction de la « seconde » philosophie de l’esprit, celle de 1805 ? En effet, là aussi, les données textuelles ont été modifiées (plus légèrement, il est vrai) par la publication déjà ancienne du tome 8 des Gesammelte Werke, dont Planty-Bonjour n’avait eu connaissance qu’après l’achèvement de sa traduction.
Jean-François KERVÉGAN
 
NOTES
 
[1]Voir E. ZIESCHE, « Unbekannte Manuskripte aus der Ienaer und Nürnberger Zeit im Berliner Nachlass », Zeitschrift für philosophische Forschung 29,1975, p. 430-444.
[2]Une édition de poche, moins onéreuse, existe désormais de ce volume des GW, comme de bon nombre d’autres : c’est le volume 331 de la Philosophische Bibliothek, Hambourg, Meiner, 1986.
[3]Signalons au passage une coquille : p. 131,5 lignes avant la fin, il faut lire « Hegel » en lieu et place de « Fichte ».
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