2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Philosophie américaine contemporaine
Arnaud Villani
Pour ce numéro spécial de Philosophie américaine contemporaine, j’ai ignoré
délibérément la distinction factice que voudrait introduire le terme « continental ». Je ne crois pas en effet qu’il s’agisse seulement de taxinomie ou d’approximation proposée pour fixer les idées. Il y a là plutôt, à mon sens, une machine
de guerre lancée contre la philosophie, qu’on est alors forcé de scinder en
traditionnelle et révolutionnaire. On sait les ravages qu’un tel esprit dichotomique a pu produire dans les débuts de la critique jazzistique et les absurdités
auxquelles tenants de la tradition (Panassié refusant le droit à Parker, Coltrane
ou Monk, d’entrer dans son Dictionnaire du jazz !) et tenants de la modernité
(la cocasse prétention de faire d’Armstrong un jazzman « dépassé » !) ont été
respectivement conduits. Ne renouvelons pas une « bataille de la philosophie »,
comme il y a eu une « bataille du jazz » ! Il n’y a pas de « philosophie continentale ». Il y a de la philosophie et de la non-philosophie. Je ne crois pas que
Wittgenstein fasse une telle rupture en philosophie, qu’après lui il faille décider
que tout ce qui a été pensé depuis les présocratiques n’était en somme que
l’expression d’une réflexion régionale, même si cette région est large comme
un continent.
Les problèmes de la philosophie analytique sont des problèmes philosophiques, d’ailleurs nés pour la plupart du nominalisme et de l’empirisme, qui
caractérisent typiquement une philosophie née sur le sol européen. Cette distinction n’a donc pour justification que l’ignorance ou l’habitude, deux qualités peu philosophiques. Il paraît clair qu’à celui qui prétend, n’ayant pas lu
une ligne de Heidegger, de démontrer sur un court extrait que sa philosophie
serait une suite de propositions mal formées, quelles que soient par ailleurs les
réserves que l’on aurait soi-même à formuler, non pas seulement sur la position politique, mais encore sur l’emphase et l’hyperinterprétation du philosophe allemand, l’on doit dénier tout sérieux, toute capacité de faire avancer les
problèmes de la pensée. La « Nouvelle Alliance » en philosophie, comme
vraie nouveauté, me semble résider dans cet effort que tentent certains esprits,
en Europe autant qu’aux États-Unis, pour trouver les points de rencontre (par
exemple tout récemment Hegel) entre ces deux grands courants du philosopher. Ainsi se prouve « en marchant » l’esprit vivant et solidaire du corps
philosophique.
Que la philosophie soit vivante et multiforme aux États-Unis, c’est ce que
prouve le nombre impressionnant des chercheurs qui n’ont pas axé seulement
leur recherche sur le problème de la logique. Qu’on en ait ici retenu cinq
n’autorise pas à passer sous silence les travaux de Judith Butler, John D. Caputo,
Bernard Flynn, Thomas R. Flynn, Patrick A. Healan, Douglas Kellner, Joseph
J. Kockelmans, David Krell, Alphonso Lingis, William Mac Bride, Bernd
Magnus, J. N. Mohanty, David M. Rasmussen, William J. Richardson, John
Sallis et Herman Rapaport (dont des chapitres d’ouvrages déjà parus aux États-Unis, traduits par des membres de l’équipe C.R.H.I. de Nice, Robert Sasso et
Daniel Charles, n’ont pu, pour des raisons de droits, être retenus ici), Dennis
Schmitt, Calvin O. Schrag, Charles Scott, Joan Stambaugh, Stephen H. Watson,
Wilhelm S. Wurzer, Edith Wyschogrod. La liste, loin d’être exhaustive, entend
seulement donner, avec l’échantillonnage des cinq auteurs qu’on va lire, une
idée de la richesse de la pensée américaine contemporaine.
Cette richesse, cependant, admet des axes majeurs. Il me semble que la part
de hasard qui est intervenue forcément dans le choix des textes qui suivent fait
apparaître encore plus significative la récurrence du souci de l’historicisme et
le constitue comme axe porteur. Qu’on y songe en effet. Aucun thème n’a été
proposé et les auteurs ne se sont pas donné le mot. Pourtant, il n’eût pas été
tout à fait injuste de saisir l’ensemble de ces textes sous un titre comme :
« L’historicisme dans la philosophie américaine contemporaine ».
Si les contributions de Rockmore et Margolis sont en effet directement, et
même sans ambages, dédiées à ce thème, l’un sur le mode plutôt positif et
prospectif de la tâche de repenser toujours à nouveau l’importance intemporelle (cela dit évidemment cum grano salis) de l’historicisme, l’autre sur un
mode plus déploratif et rétrospectif, où se mesure la conséquence proprement
désertifiante d’un manque à penser l’historicisme, on s’apercevra vite que la
contribution de Silverman sur les fins de l’in-différence concerne aussi une
prise de conscience de la situation de l’art et de ses délimitations propres.
C’est encore une analyse du lieu propre qui ressort de la recherche acribique
de Casey. Car là où l’espace n’est plus neutre, ressortent des limites. Enfin
comment ne pas voir dans le travail très fin et riche d’avenir de Makreel sur
Kant et Dilthey une tentative stimulante pour entrer dans une analyse transcendantale où les conditions de possibilité ne soient plus a priori mais incarnées dans un monde vivant où deviennent nécessaires les pré-jugements qui
nous offrent, dans ses limites, un monde non seulement pensable mais encore
vivable.
Je tiens à remercier Marc de Launay pour ses encouragements, Tom Rockmore et Hugh Silverman pour leur dévouement, et les membres de l’équipe du
Centre de Recherche d’Histoire des Idées de Nice qui ont amicalement accepté
d’assumer la tâche de traductions longues et délicates : Daniel Charles, Dominique Janicaud, Robert Sasso. Michel Fuchs a mis avec une grande générosité
sa culture et sa compétence linguistiques au service de ce numéro spécial,
traduisant deux des textes et relisant avec beaucoup de soin tous les autres. Je
tiens à le remercier tout spécialement.
Après avoir obtenu son Ph. D de l’université de Columbia en 1966 et enseigné
à l’université de San Diego en Californie, Rudolf A. Makreel est depuis 1991 titulaire de la chaire de philosophie Charles Howard Candler à l’université d’Emory.
Il a publié Dilthey. Philosopher of the Human Studies (Princeton University Press,
1975; trad. allemande, 1991; trad. japonaise, 1993) et Imagination and Interpretation in Kant : the Hermeneutical Import of the “Critique of Judgment” (University of Chicago Press, 1990; trad. allemande, 1997). Il a coédité les Selected
Works de Dilthey (vol. 1 : Introduction to the Human Sciences, 1989; vol. 4 : Hermeneutics and the Study of History, 1996; vol. 5 : Poetry and Experience, 1985,
Princeton University Press) et Dilthey and Phenomenology (The Center for
Advanced Research in Phenomenology & University Press of America, 1987).
Éditeur du Journal of the History of Philosophy de 1983 à 1998, et éditeur associé
du Dilthey-Jahrbuch für Philosophie und Geschichte des Geisteswissenschaften
depuis 1982, il publie de nombreux articles sur l’herméneutique, l’esthétique,
Kant et Dilthey. Il travaille en ce moment à deux ouvrages, l’un sur la philosophie
et l’herméneutique, l’autre sur l’interprétation et le jugement historique.
Joseph Margolis a obtenu son Ph. D à l’université de Columbia. Après avoir
enseigné dans diverses universités, il est actuellement professeur titulaire de la
chaire de philosophie Laura Cornell à Temple University. Il est connu pour
l’étendue très vaste de ses intérêts philosophiques. Joseph Margolis a publié :
Historied Thought, Constructed World (University of Carolina Press, 1995),
Interpretation radical but not unruly (University of Carolina Press, 1995), What,
after all, is a Work of Art ? (Pennsylvania State University Press, 1999). En
collaboration avec Jacques Catudal, The Quarrel between Invariance and Flux
(Pennsylvania State University Press, 2001). Il a coédité Philosophy of Interpretation (Blackwell Publishers, 2000). Il annonce un livre à paraître : Selves
and Other Texts (Pennsylvania State University Press).
Edward S. Casey est professeur de philosophie titulaire de chaire à Suny,
Stony Brook, où il enseigne depuis une vingtaine d’années. Ses activités de
recherche portent sur l’esthétique, la philosophie de la perception, la philosophie
de l’esprit, de l’espace et du temps et la théorie psychanalytique. Il a publié
deux études sur la phénoménologie de l’esprit : Imagining et Remembering, et,
plus récemment, Getting back into Place et The Fate of Place. Un ouvrage,
Representing Place in Landscape Paintings and Maps doit paraître prochainement (University of Minnesota Press). C’est un admirateur inconditionnel des
œuvres de Yi-Fu-Tuan.
Hugh J. Silverman est professeur de philosophie et de littérature comparée à
l’université d’État de New York à Stony Brook. Professeur invité de plusieurs
universités (Warwick et Leeds en Angleterre, Nice en France, Turin et Milan
en Italie, Helsinki en Finlande, Sydney en Australie, Vienne en Autriche), il a
été directeur de la Société de phénoménologie et de philosophie existentielle
de 1980 à 1986. Il est actuellement directeur exécutif de l’International Association for Philosophy and Literature et codirecteur de l’International Philosophical Seminar. On citera, parmi ses nombreux ouvrages : Between Hermeneutics and Deconstruction (Routledge, 1994; trad. allemande Turia et Kant, 1998),
Inscriptions. After Phenomenology and Structuralism (seconde édition, Northwestern, 1997), et plusieurs volumes collectifs : Hermeneutics and Deconstruction (Suny, 1985), Postmodernism and Continental Philosophy (Suny, 1988),
The Textual Sublime. Deconstruction and its Differences (Suny, 1990), Non-Philosophy since Merleau-Ponty (Northwestern, 1997), Questioning Foundations. Truth, Subjectivity, Culture (Routledge,1994), Cultural Semiosis (Routledge, 1998), Philosophy and Desire (Routledge, 2000).
Tom Rockmore a fait ses études au Carleton College, à la Vanderbilt University et a passé son habilitation à l’université de Poitiers en 1994. Il est
actuellement professeur à Duquesne University et professeur adjoint à Temple
University. Titulaire de plusieurs distinctions dont la Presidential Award for
Excellence in Scholarship, il est membre de nombreux comités scientifiques et
comités de lecture. Il est en outre actif dans une foule de sociétés américaines
et allemandes dont la Society for Phenomenology and Psychiatry, la North
American Fichte Society, le Groupe d’études sartriennes. Il pratique couramment plusieurs langues dont l’allemand et le français. Parmi ses très nombreux
ouvrages, on citera : Fichte, Marx and German Philosophy, Carbondale, Southern Illinois University Press, 1980; Hegel’s Circular Epistemology, Bloomington, Indiana University Press, 1986; Habermas on Historical Materialism,
Bloomington et Londres, Indiana University Press, 1989; Irrationalism. Lukács
and the Marxist View of Reason, Philadelphia, Temple University Press, 1992;
Hegel. Avant et après, Paris, Criterion, 1992; Hegel et la tradition philosophique
allemande, Bruxelles, Ousia, 1994; Heidegger and French Philosophy. Humanism, Anti-Humanism and Being, Londres, Routledge, 1995; On Heidegger’s
Nazism and Philosophy, Berkekey, University of California Press and Harvester
Wheatsheaf, 1992, etc.