2001
Revue de Métaphysique et de Morale
L’indifférence croissante de la philosophie à l’égard de l’histoire et de la culture
Joseph Margolis
Traduit par Michel Fuchs
On assiste à un « surplace » de la recherche philosophique en Occident.
L’importance de l’histoire, le caractère décisif de la culture, la dimension sociale de
l’esprit, ne suscitent plus qu’un intérêt épisodique. On a oublié les apories de Kuhn.
Américains et Occidentaux sont des solipsistes qui font mine d’ignorer la formation
historique de l’esprit, renouvelant l’oubli de Kant et Husserl qui n’avaient pas su prendre
en compte le caractère contingent, changeant, collectif, fortement historicisé des compétences intellectuelles et cognitives. Séparée des pratiques consensuelles, la science
perd son sens. Il faut revenir au problème de l’individuation et reposer la question de
l’acquisition de qualités uniques et pourtant générales qui font l’individualité.
There is a general stagnation in western philosophical research. The
importance of History, of Culture, the social nature of the Spirit, is of secondary interest,
nowadays the meanest interest. What about the hard and sharp questions raised by
Kuhn ? Americans or western nations are but solipsits, who get rid of the historical
making of the spirit. To a certain extent, they keep on with Kant’s or Husserl’s tradition.
None of them was in fact able to take care of historicism in the contingent and moving
constitution of our intellectual capacities. In these conditions, no sense at all can be
found in science. So, we must come back to the question of individuation and to these
unique qualities of individuality, that is, at the same time, singularity and universality.
En cette fin de siècle, la philosophie occidentale en revient à des modèles
conceptuels qui éludent les recherches et les débats dont l’enjeu était, récemment
encore, considérable. Il ne s’agit pas ici d’avaliser l’
œuvre de tel ou tel partisan
de ces pratiques abandonnées, mais d’attirer l’attention sur les potentialités
réduites qu’offrent les choix qui demeurent. On peut, en un sens, faire remonter
ce changement d’esprit philosophique à la fin de la guerre du Golfe : c’est à
peu près le moment où, en effet, la philosophie française a confirmé son rejet
général des tendances postmodernistes et poststructuralistes qu’avaient fort bien
illustrées des penseurs comme Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, Bataille,
Baudrillard et les féministes françaises. Elle est, depuis, revenue avec éclat à
des problèmes nourris de théologie, à une sorte d’humanisme chrétien, à diverses
formes d’
explication textuelle et historique et, ce qui est tout à fait révélateur,
au souci un peu tardif de renouer les liens avec la philosophie analytique
américaine et ses éminents représentants que sont W.V. Quine et Donald Davidson qui, maintenant en fin de carrière, ont été très largement ignorés en France
lorsqu’ils en étaient à l’apogée. Quant à la philosophie allemande, elle a
aujourd’hui très généralement remisé les thèses hégéliennes et marxistes et les
a remplacées par des thèses kantiennes : c’est ce que font apparaître les études
récentes de l’école critique de Francfort, comme chez Jürgen Habermas ou son
inspirateur, Karl-Otto Apel, ou encore l’
Å“uvre de l’armée de chercheurs qui
tantôt s’attachent à réinterpréter le kantisme de manière à le rendre acceptable
aux diverses formes du pragmatisme américain qui ne sont elles-mêmes — c’est
le moins qu’on puisse dire — guère historicisées, tantôt entendent jeter des
passerelles entre les courants analytiques de la pensée allemande et américaine.
Au demeurant, tout comme la philosophie française, la philosophie allemande
a de plus en plus tendance à se contenter de poursuivre, à sa manière bien à
elle, des études historiques et textuelles et des problèmes herméneutiques plus
ou moins humanistes. Martin Heidegger présente ici un intérêt particulier, car
il apparaît bien plus aujourd’hui comme un philosophe « français » que comme
un philosophe allemand; d’ailleurs, dans l’ensemble de la philosophie occidentale, sa réputation est sur le déclin, en tout cas son
œuvre de jeunesse et ce
qu’elle a pu avoir d’authentiquement radical
[1].
La philosophie anglo-américaine, quant à elle, est à l’évidence dominée
aujourd’hui par des penseurs américains ; et là où elle avait quelque peu battu
en retraite sur les thèmes que l’Europe répudie en ce moment à grand bruit,
elle se retranche à nouveau solidement, et avec de plus en plus d’insistance,
sur les anciennes formes de recherche analytique qui font tout simplement table
rase de toutes ces thèses qui, jadis, promettaient un enrichissement et un
élargissement des potentialités explicatives de la tradition de langue anglaise.
On peut en voir la preuve, pour ce qui est de la pensée américaine, dans la
marginalisation des efforts pionniers de Thomas Kuhn pour historiciser la
science et la pensée, pour assurer la continuité formatrice entre la
praxis
générale d’un peuple et les théories moins exhaustives auxquelles elle donne
lieu, mais qui sont adaptées à l’effort explicatif des sciences physiques, pour
assumer la nature collective de la vie sociale et de la pensée, pour souligner
le statut problématique de l’objectivité et de la neutralité des formes de la
perception et des champs qui s’y rattachent. Il faut, certes, avouer que Kuhn
lui-même a rejeté, à la fin de sa vie, les thèses les plus provocatrices de son
Å“uvre antérieure
[2], mais il est symptomatique qu’on ne trouve pas — dans les
études les plus récentes et, à l’évidence, les plus influentes consacrées à
l’épistémologie et à l’ontologie du réalisme comme, par exemple, les cours
professés par Hilary Putnam en 1994
[3], le développement des cours donnés en
1991 par John McDowell
[4], la révision et l’amplification par Michael Dummett
de ses cours de 1976
[5], et l’effort fait par Crispin Wright pour rapprocher l’une
de l’autre les positions respectives de Putnam et de Dummett
[6] —, la moindre
trace des principaux casse-tête de Kuhn (ou de leurs équivalents dans l’
œuvre
d’autres penseurs). La même remarque s’applique pour l’essentiel aux essais
les plus discutés consacrés à la philosophie de l’esprit, dont on aurait pu
s’attendre à ce qu’ils abordent quelques-unes au moins des questions du rapport
entre formations socio-historiques et analyse conceptuelle de notre compétence
mentale et cognitive. Il n’en a rien été, comme on peut s’en assurer en passant
en revue les derniers travaux de John Searle
[7], Daniel Dennett
[8] et Paul Churchland
[9]. Ce dernier est le seul des trois à discuter les vues de Kuhn mais, en
éliminateur qu’il est, il se croit autorisé par sa propre argumentation à supprimer d’un trait de plume les hypothèses de Kuhn sur la formation de l’esprit
connaissant et à rejeter l’ensemble de ce qu’il appelle « psychologie folkloriquement théorique »
[10].
L’objet de ce bref survol est de fournir une esquisse sommaire du profond
surplace que pratique la philosophie occidentale à l’approche de cette fin de
siècle et de millénaire, et cela en dépit de l’apparence qu’elle donne d’un énorme
affairement et d’une activité productrice débordante. L’évolution d’ensemble
de ses recherches centrées sur un problème particulier (même lorsqu’elles sont
astucieusement menées), a de plus en plus tendance à privilégier les modèles
analytiques de la philosophie anglo-américaine ou de ses disciples européens,
et notamment ceux qui poussent à tenir pour généralement non pertinente l’analyse systématique des contingences formatrices de la culture, l’historicité de la
pensée, le rapport entre les compétences construites du moi humain et les
sociétés qui les favorisent, l’impossibilité de dissocier théorie et pratique, la
diversité des potentialités conceptuelles offertes par les diverses cultures, les
complexités de l’intentionnalité dans un contexte historique donné, l’absence
de transparence du monde perçu par la connaissance et la fonction du tiers
interprétatif, le problème que pose la réaffirmation de l’objectivité et de la
neutralité de la perception dans de telles conditions, le statut artéfactuel des
normes de la science et de la morale et le casse-tête qu’il y a à vouloir confirmer
la supériorité d’une série de normes sur n’importe quelles autres, ou, enfin, le
problème de légitimation affectant toutes les prétentions à la connaissance dans
les conditions de l’historicité.
On n’en finirait pas avec la liste des questions de ce genre que les paradigmes
les plus récents de l’analyse ignorent. L’importance philosophique de l’histoire,
le caractère formateur des cultures, la dimension sociale et collective de l’esprit,
le rapport entre praxis et potentialités conceptuelles contingentes et variables,
tous ces problèmes ne suscitent plus aujourd’hui d’intérêt autre qu’épisodique.
Or, ce sont précisément ces problèmes que les premières études de Kuhn, à
elles seules ou presque, avaient rendus incontournables avant que la philosophie
dominante de langue anglaise eût réussi à isoler de manière si efficace les
questions que Kuhn avait posées, qu’elle pût les déclarer irrecevables sans même
avoir eu besoin d’approfondir les difficultés plus sérieuses qu’esquissaient les
efforts infructueux de l’auteur.
Kuhn est presque le seul philosophe américain important qui se soit attaché
aux problèmes énumérés ci-dessus de manière sérieuse et constante, sans pour
autant les aborder à la façon des hégéliens, des marxistes, de l’école critique
de Francfort, des heideggeriens, des herméneuticiens ou des poststructuralistes.
Il a « domestiqué » tous ces problèmes de manière parfaitement naturelle en
fonction de la philosophie des sciences de langue anglaise, en fait dans les pages
de l’
International Encyclopedia of Unified Sciences [
Encyclopédie internationale de la science unifiée], qui a conféré à ses observations candides et largement
imprudentes une publicité initiale qui a empêché qu’on les ignorât. Aujourd’hui,
vers la fin de cette époque, à l’exception de certaines options marginales de la
philosophie des sciences elle-même, les philosophes occidentaux, qui continuent
à approfondir ces questions, se comptent non sans mal sur les doigts d’une
seule main. C’est cette tendance que j’appelle la tendance de l’« après-guerre
du Golfe ». L’explication de cet astucieux passage à la trappe a été fournie par
l’adresse inaugurale bien connue que Donald Davidson, président de l’
American
Philosophical Association, a faite en 1973; il se bornait à y affirmer, sans
avancer le moindre argument et en commettant une grossière erreur d’interprétation, l’incohérence inévitable de la thèse de Kuhn
[11]. Dans l’ensemble, les
philosophes américains ont accepté le verdict de Davidson, au sens tout au
moins où aucun d’entre eux n’a jugé nécessaire de redonner vie aux préoccupations qui avaient motivé Kuhn.
Toute cette tendance trahit un appauvrissement conceptuel que ces philosophes s’infligent à eux-mêmes, le rejet implicite de la tâche classique de toute
la philosophie qui, au lendemain immédiat de la Révolution française, avait
scrupuleusement réexaminé la manière originale dont Kant avait abordé le problème du scepticisme et avait tenté de réconcilier science et morale. On pourrait
dire que Kuhn était déjà, en ce sens, une sorte d’« hégélien » laconique mais
en pleine recrudescence, qui aurait été toutefois plein de perplexité devant les
« conditions de possibilité » de la science.
Ce même rejet se rencontre, mais pour des raisons et par des voies entièrement
différentes, chez Wittgenstein, celui de la Lebensform humaine et des jeux de
langage, qui, ironiquement, avait frappé à la porte du bureau de Russell à
Cambridge peu de temps après que ce dernier (avec l’aide de G.E. Moore) eût
décidé de chasser de l’université l’hégélianisme britannique. Wittgenstein admet
que les jeux de langage collectifs sont soumis au flux de l’histoire mais son
traditionalisme rigoureux ne semble pas lui avoir permis de s’intéresser à l’historicité en tant que telle. On peut en dire presque autant de John Dewey mais
encore une fois pour des raisons différentes ; car Dewey était un tenant de
l’évolutionnisme, et non de l’historicisme, bien qu’on entende toujours dire que
son opposition au dualisme sous toutes ses formes implique un esprit « hégélien ». Le plus surprenant de tous ces derniers « hégéliens », le seul qui fut
vraiment un historiciste authentique (par le biais de Nietzsche) est, bien entendu,
Michel Foucault. Mais la manière dont celui-ci a été généralement reçu, tout
comme les féministes françaises et, de manière plus contestable, le postmoderne
américain Richard Rorty, a davantage à voir avec ce qui a été perçu comme la
subversion d’une autorité canonique qu’avec un effort sérieux pour recouvrer
historicité et acculturation.
Dans le cas de Rorty, la posture subversive est d’habitude mise au service
d’une récupération des tendances plus anciennes, anhistoriques et réductrices
de la philosophie analytique, ce qui constitue le propos même de Davidson
[12].
(Ici s’opposer à ce qui est perçu comme le canon est un charme dont s’empare
le canon lui-même !) D’une manière plus générale, la remise à l’honneur de la
forte tradition kantienne, particulièrement dans les domaines de la pratique
(éthique ou politique par exemple), passe aujourd’hui par le refus total de
l’historicité, mais de manière implicite, comme dans le manifeste du libéralisme
dû à John Rawls qui a exercé une énorme influence
[13] ou comme dans « l’autocritique » par Habermas de son attachement antérieur, conceptuellement bizarre,
à diverses formes de spéculations historicisantes (marxiste, diltheyienne, herméneutique, webérienne). Dans ces évolutions et d’autres du même ordre, il me
semble qu’on ne peut manquer de reconnaître des analogies avec la leçon
qu’administre le sort plus explicite qu’ont connu les thèses de Kuhn.
Je n’entends toutefois pas ici me limiter à un souci d’archiviste, ni au seul
enregistrement des tendances universitaires les plus marquées à la fin du XX
e siècle. Il s’agit, certes, de cela, mais j’entends aussi marquer que l’époque se
caractérise par les limitations qu’elle s’est infligées à l’égard des potentialités
conceptuelles acceptables, en choisissant des options auto-appauvrissantes,
choix qui n’a de sens que si on le rapproche de ces philosophies du XVII
e et
XVIII
e siècles qui avaient en leur temps mené aux paradoxes et antinomies que
Kant avait formulés et qu’il s’était efforcé de résoudre, choix qui ne tient pas
le moindre compte, bien entendu, des leçons de ses successeurs. La philosophie
de langue anglaise de cette fin de siècle est bel et bien dans l’ensemble la
continuation de la philosophie du XVIII
e siècle, certes plus avisée techniquement,
mais détournée par l’historicisme du XIX
e siècle et par les potentialités conceptuelles fonctionnelles et formées collectivement de la vie sociale qu’elle considère comme n’ayant aucun rapport avec la philosophie. On peut discuter ce
point mais on en trouvera la preuve incontestable dans les cours de Putnam et
de McDowell (mentionnés plus haut), qui constituent le tournant le plus important dans la manière dont les Américains abordent le réalisme. Ces deux auteurs
remettent en vigueur, par des stratégies moins lourdes et moins compliquées,
ce qu’il y a de meilleur dans la solution kantienne des difficultés sceptiques
classiques. Ils le font, mais pour ainsi dire à crédit, car ils se gardent bien de
fournir un argumentaire détaillé ! Leur solution consiste à avancer tout simplement que l’esprit qui connaît est habilité (d’une certaine manière) culturellement
(conceptuellement) à « faire l’expérience » du monde indépendant de lui d’une
façon qui n’exige pas la fonction médiatrice (l’« interface », comme l’appelle
McDowell, et qu’accepte Putnam) de « représentations » subjectives (
Vorstellungen)
[14]. C’est là un excellent indice pour trouver la solution, mais non la
solution elle-même. Et on ne nous dit jamais ce que peuvent bien être les
pouvoirs cognitifs de l’esprit humain.
La difficulté est, donc, la suivante : la solution de McDowell et Putnam 1. est
une solution purement formelle, et dans une large mesure non explicitée, aux
menaces sceptiques prékantiennes, qui se garde bien de fournir ou de légitimer
la moindre compétence cognitive explicite; 2. elle fait comme si on pouvait
séparer cette solution formelle de la solution de la question cognitive proprement
dite, la rendre plus importante qu’elle et l’avancer avant que la seconde ait été
réglée, alors qu’en fait elle dépend d’elle; 3. elle fait par conséquent comme
si elle pouvait accorder à ceux qui s’en réclament un certain privilège à l’égard
des questions laissées en suspens concernant la connaissance mais sans avoir à
les aborder ou à les traiter; 4. elle ignore la nécessité d’une analyse des conditions auxquelles on peut fournir une réponse valable à ces questions, réponse
qui ne peut être qu’affectée par le choix de tel ensemble de conditions de
possibilité ou de tel autre; enfin 5. elle ne fait que nous ramener aux difficultés
que Kant a été le premier à affronter, comme s’il suffisait d’admettre, comme
elle le fait, que la philosophie analytique récente (jusqu’à sa dernière man
œuvre)
s’est bel et bien empêtrée dans les paradoxes de la représentation propres au
monde prékantien, pour ne pas s’y laisser prendre elle-même
[15].
S’il en est bien ainsi, il s’ensuit que les motivations et les engouements d’une
partie fort importante de la philosophie anglo-américaine sont parfaitement rétrogrades en dépit de leur aisance technique. En voyant aujourd’hui la philosophie
occidentale caresser l’idée de céder à l’hégémonie de la philosophie analytique
américaine (de l’« après-guerre du Golfe », comme je l’ai dit), on comprend le
sens de la résurgence du kantisme en Allemagne et du retour aux complications
fécondes du cartésianisme en France. Mais il est beaucoup trop tard en cette fin
de siècle pour qu’on puisse se satisfaire de l’une comme de l’autre.
En se plaçant dans la perspective du siècle qui vient, il est moins important
de marquer les particularités de notre fin de siècle que d’évaluer la compétence
et les potentialités de la philosophie contemporaine. De même que la question
de la légitimation de la connaissance doit encore passer par Kant, tout en prenant
soin de ne pas ranimer les confusions propres à ce philosophe — celles que
soulèvent le retrait dans le représentationalisme tout en prétendant l’avoir
dépassé, et le mystère que constitue le fait de poser des potentialités « solipsistes » en un ego transcendantal dépourvu (comme celui de Kant) de toute clé
historique permettant de comprendre la formation de notre pouvoir conceptuel
et cognitif —, il nous faut passer à nouveau par Fichte et Hegel, en nous gardant
de nous laisser prendre à leurs impossibles inventions. Au nombre des choses
que nous apprend la période qui sépare Kant de Hegel, il faut à tout le moins
retenir les suivantes : 1. théorie de la connaissance et théorie des pouvoirs
cognitifs de l’esprit sont inextricablement liés ; 2. l’esprit humain, quels que
soient ses dons biologiques, est formé, préformé ou constitué (ou doté d’une
seconde nature) par la culture à travers le langage et les pratiques sociales
inscrites dans le langage ; 3. l’esprit individuel (l’« esprit » de chaque individu)
est, à tout le moins, l’instance localisée des pouvoirs collectifs de telle ou telle
société; 4. par conséquent, la pensée humaine est, par sa nature historicisée (ou
encore elle est l’histoire), modifiée ou affectée de manière différenciée par sa
propre formation et l’usage qui en est réellement fait; 5. quoi que nous entendions par réalité, y compris aujourd’hui la réalité de la vie culturelle aussi bien
que la réalité de la nature physique, elle est épistémiquement inséparable de
l’historicité de la pensée.
Ces deux petits décomptes fournissent la preuve de l’échec de ce qu’il y a
de mieux dans le dernier état de la pensée analytique (chez Putnam et McDowell)
à saisir pleinement la leçon du prodigieux exploit de Kant (même s’il a abouti
à un échec), et la clé permettant de recouvrer tous les acquis substantiels qui
vont de lui à Hegel. C’est cet exploit que met en péril la convergence de
l’« après-guerre du Golfe » des philosophies occidentales qui, en dépit de leur
habileté, demeurent profondément solipsistes, anhistoriques et tentées par une
forme ou une autre de réalisme ou de pensée platonisante séparée des contingences formatrices de l’histoire réelle.
Par simple souci de facilité métonymique, je voudrais avancer qu’il n’y a pas
de différence fondamentale entre les politiques philosophiques de penseurs
comme Quine, Davidson, Putnam, McDowell, Dummett, Wright, Searle, Dennett et Churchland d’une part et, de l’autre, de penseurs européens comme
Frege, Husserl, Reichenbach, Heidegger (non sans équivoques), Apel et Habermas. Cette juxtaposition de noms ne surprendra que ceux qui oublient que ces
penseurs (et l’armée de philosophes pensant comme eux) sont tous, du point de
vue de la méthode, des solipsistes qui ignorent superbement la formation historicisée de l’esprit humain et qu’il ne peut être séparé d’une vision elle-même
historicisée de la réalité, quelle que soit la manière dont nous la concevions.
C’est ce que j’avais à l’esprit en présentant le rejet presque général de Kuhn
comme le symptôme clinique des stratégies auto-appauvrissantes de la récente
philosophie analytique
[16]. Les philosophes les plus à la mode du monde occidental se livrent tous à une course de vitesse pour se débarrasser, autant que
faire se peut, de la moindre souillure des thèses de Kuhn qui pourraient demeurer
et qui ne sont rien d’autre, bien entendu, que les vestiges spécialisés de la
tradition qui va de Hegel à Marx, à Nietzsche, à Dilthey, à Heidegger (tout au
moins à certaines de ses thèses de jeunesse), à Horkheimer, à Gadamer et à
Foucault pour le moins.
Je veux dire par là que retrouver, en cette fin de siècle, le meilleur de nos
potentialités philosophiques, c’est élaborer les casse-tête que notre époque tient
pour essentiels en tenant compte des acquis inéliminables qui vont de Kant et
Hegel jusqu’à notre époque. Les éléments de cette tradition sont éparpillés à
travers l’ensemble du monde anglophone, de l’Europe occidentale et, ne
l’oublions pas, de l’Europe orientale. Nous nous trouvons en ce moment dans
un désert intellectuel, qui est peut-être une extension du désert du Koweït,
équipés comme lors de la guerre de l’équivalent des armements les plus sophistiqués que le monde ait jamais vus, mais sans avoir la moindre idée convaincante
de l’objet de notre prétendue intervention. Je veux dire qu’il y a dans le monde
eurocentrique un immense calme plat que ne fait que dissimuler son immense
activité. Jamais tant de gens n’ont tant écrit sur des thèmes philosophiquement
si peu prometteurs. Bien entendu, si l’on se bornait à ce constat, on ne manquerait pas de provoquer la réaction prévisible de mépris : « Et vous, qu’avez-vous à offrir à sa place ? » et ce ne serait que justice.
Je me bornerai à avancer deux indications très générales, tirées de différents
lieux de notre carte philosophique mais qui s’associent dans toutes nos spéculations sur la connaissance et la réalité et, par conséquent, sur notre place dans
le monde. Elles me paraissent décisives. Elles reprennent de la manière la plus
simple tout ce qui s’est accompli entre Kant et Hegel, elles retrouvent la prescience de Kuhn et la façon dont elle aurait pu poursuivre l’Å“uvre du monde
postkantien (sans toutes ses excroissances), elles reprennent possession de tout
cela d’une manière tournée vers l’avenir et le reformulent en fonction de l’importance centrale de l’analyse des phénomènes culturels (que la philosophie analytique a largement négligée).
La première indication est la suivante. Il est impossible de parvenir à neutraliser les menaces du scepticisme que font peser les formes du représentationalisme des XVIIe et XVIIIe siècles — que ce soit par l’intermédiaire de Kant (qui
y a échoué pour les raisons que je vais indiquer dans un instant) ou des efforts
les plus récents de McDowell ou de Putnam (dont l’esquisse représente une
grande économie comparée aux efforts de Kant, mais néglige, tout en croyant
l’avoir fourni, l’argument qui doit l’étayer) —, si l’esprit (ou les moi doués
d’esprit) est (sont) traité(s) de manière solipsiste, car si l’on traite l’esprit
solipsistiquement (ou méthodologiquement si l’on veut) comme cognitivement
limité, on limite en fait ses pouvoirs cognitifs à des représentations « internes »,
« subjectives », « mentales », « atomiques », qui exigent l’intervention d’une
théorie légitimante pour les accorder à un monde « extérieur » autrement inaccessible. Non seulement Kant n’y est pas parvenu mais il ne pouvait pas y
parvenir car il n’a pas vécu assez longtemps pour explorer la formation sociale
des pouvoirs conceptuels et cognitifs de l’esprit de chaque individu. Il a saisi
le problème et s’est empressé d’y répondre en parlant des pouvoirs de l’entendement transcendantal. L’ennui, c’est qu’il n’a jamais expliqué de manière
satisfaisante le rapport qui est censé exister entre de simples esprits humains et
les structures supposées de l’entendement transcendantal qu’il prétendait avoir
découvertes.
Ce que Kant n’est pas parvenu à accomplir, c’est cela même que deux siècles
plus tard Husserl a évité de propos délibéré : ni l’un ni l’autre n’ont réussi à
accepter l’idée d’une compétence changeante, collective, historicisée, contingente de l’esprit humain. Dans les stratégies kantienne et phénoménologique,
le transcendantalisme est le masque évident que prend un consensus, débarrassé
de toute prétention apodictique, sur les pouvoirs conceptuels de sociétés particulières. Si vous insistez sur la nécessité invariable de l’architecture de l’esprit,
vous serez soit un subjectiviste à la manière de Locke ou de Descartes, soit un
transcendantaliste à la manière de Kant ou de Husserl, mais vous ne serez pas
plus capable que Kant ou Husserl d’éviter le piège du scepticisme. Le Geist de
Hegel est une meilleure approximation de la vérité; mais il est désespérément
métaphorique (à moins qu’il ne soit purement kantien), c’est-à-dire présenté
comme un sujet (ce qu’il ne saurait être s’il désigne une capacité collective),
manifestant une histoire « nécessaire » (qui n’a pu qu’être imposée de manière
contingente par nos propres récits), et comme poursuivant un telos (qui serait
en dernière instance la négation de l’histoire elle-même).
Ce qui permet de voir à quel point la Révolution française a bien fait de se
produire à la fin du XVIIIe siècle ! Les philosophes prékantiens n’auraient jamais
pu résoudre leurs problèmes, sans les nouvelles possibilités conceptuelles que
la Révolution avait rendues empiriquement palpables. L’intervalle postrévolutionnaire fut l’intervalle par excellence où le monde entier a pour la première
fois accepté l’importance capitale de la formation sociale de la compétence de
l’esprit et l’historicité de cette formation. Il n’existe aucune société avant cette
époque qui ait mis cette thèse à ce point en avant. Si l’on tire sérieusement la
leçon de ce fait, on ne peut manquer de voir qu’il n’y a, à strictement parler,
aucune nécessité de re ou de cogitatione. C’est la raison pour laquelle des
penseurs aussi importants que Frege, ou aussi dévoués aux prétentions de Frege
que l’est Dummett, ne peuvent pas, malgré leur talent considérable, être autre
chose que les continuateurs de la pensée du XVIIIe siècle, tout comme, mais pour
des raisons toutes différentes, le sont Husserl, Heidegger, Quine et Davidson.
Le pouvoir stratégique de cette première indication est passablement intimidant. La conséquence directe et certaine en est que,
si l’esprit est un site
socialement « construit » de compétences inscrites dans des pratiques collectives
qui se font jour historiquement, le matérialisme physique, réducteur et éliminateur, ne peut être que totalement faux. « L’esprit »
est, l’esprit fonctionne,
dans des espaces sociaux historicisés ; il ne saurait être limité au cerveau ou y
être situé. Cette perspective matérialiste ne mène à rien, dès lors qu’on admet
la nature d’artéfact (ou seconde nature) historicisée de l’esprit. Mais qu’on
pense un instant à quel point cette conviction est encore répandue à travers
l’ensemble du monde de la philosophie analytique. Autrement dit, la conception
matérialiste de l’esprit n’est guère que la preuve de la complexion prékantienne
et/ou kantienne de la philosophie (analytique) de la fin du XX
e siècle et de tout
ce qu’elle entraîne dans son sillage de penseurs français et allemands brouillés
avec leur passé immédiat. Si l’on admet cet argument et si les complexités
« intentionnelles » et « intensionnelles » de la pensée, que Brentano et Husserl
ont été les premiers (à l’époque moderne) à définir, doivent être situées dans
l’espace de l’histoire culturelle, alors il n’existe pas de moyen satisfaisant permettant d’analyser non intentionnellement des structures intentionnelles (et
intensionnelles) ; et l’intentionnalité elle-même se révèle n’être rien d’autre que
la manifestation des structures (disons) « intentionnelles » (culturelles, collectives ou historicisées) de telle ou telle société qui les autorise
[17]. Dire cela, n’est
guère que fournir l’analogue du rapport entre esprit et culture. Je parle bien
entendu du
paradigme du mental et non de telle ou telle de ses manifestations
aléatoires. À l’évidence, les capacités mentales que nous attribuons aux bébés
au stade prélinguistique ou aux animaux et aux machines au stade sous-linguis-tique, tout comme la biologie hypothétique de nos pouvoirs cognitifs, sont
susceptibles d’être (mieux : ne peuvent qu’être) « anthropomorphisés » en fonction du paradigme que nous choisissons et il n’y a pas d’autre moyen d’introduire les complexités de la vie mentale.
La deuxième indication est la suivante. Si vous admettez que les pouvoirs
cognitifs du moi humain (ou de « l’esprit ») comportent de manière paradigmatique une compétence linguistique, réflexive et enregistreuse qui n’est que
le résultat de l’intériorisation d’aptitudes particulières de notre société d’origine,
alors il ne saurait y avoir de théorie satisfaisante de l’esprit, ou du moi, qui ne
se fonde sur une analyse convenable de nos compétences linguistiques. Mais
par là-même et puisqu’il se trouve qu’il n’y a ni ne peut y avoir d’explication
par critère, algorithme ou règle, du succès référentiel ou prédicatif du discours
du langage naturel, et si (comme c’est le cas) toutes nos compétences d’individuation, de réidentification, d’explication, de légitimation et autres activités
normatives de ce genre présupposent des pouvoirs référentiels et prédicatifs,
c’est toute l’entreprise de la science et de la recherche cognitive (et quelque
conception que nous nous fassions de la réalité à partir de telle forme ou de
telle autre de réalisme viable) qui n’a aucun sens si elle est séparée des pratiques
consensuelles (qui n’ont rien à voir avec des pratiques fondées sur des critères)
de la vie sociale collective. L’une des conséquences directes en est que l’épistémologie, l’ontologie et la logique ne peuvent pas être autonomes mais doivent
nécessairement être subordonnées à l’analyse réflexive de nos compétences
culturelles qui, pour la même raison, ne peuvent être fixées en fonction de
critères (ou de fondements). Il s’ensuit également qu’il ne saurait y avoir une
disjonction de principe entre le descriptif et l’interprétatif, entre l’explicatif et
le légitimant, entre le factuel et le normatif, ou encore entre le théorique et le
pratique. Ce sont là aussi des conséquences étonnamment évidentes.
Avant de tenter d’étayer plus explicitement ces deux indications, je voudrais
dire que les deux thèses proposées constituent la quintessence de ce que Kuhn
a apporté par son travail, si j’en crois mon interprétation de La structure des
révolutions scientifiques. De manière ironique, il n’a pas pu ou n’a pas voulu
imposer sa conception radicale à la communauté amicale (mais mal avisée) des
empiristes logiques et des théoriciens de l’unité de la science qui l’avaient invité
à publier son pamphlet subversif dans leur Encyclopédie. Personnellement, je
pense que reprendre les thèses de Kuhn, c’est reprendre les thèses essentielles
qu’a élaborées la période qui sépare Kant de Hegel et que, comme je l’ai déjà
dit, la philosophie d’aujourd’hui court le danger de perdre irrévocablement. Ici,
la philosophie et l’histoire de la philosophie se révèlent inséparables l’une de
l’autre : les problèmes qui se posent à nous en cette fin de siècle ne peuvent
être détachés de l’échec et du succès rencontrés par la philosophie dans sa
carrière. Vous perdez jusqu’au caractère persuasif de la thèse de l’historicité si
vous n’insistez pas sur l’impasse dans laquelle se trouvait la philosophie prékantienne ; car alors vous en venez à penser de manière illusoire que la théorie
de l’esprit, pourvu qu’on l’adapte à tout ce qui peut servir à surmonter le
scepticisme de façon abstraite, est réellement en mesure de conjurer la menace
sceptique. Mais c’est là une erreur, erreur que j’ai indiquée en choisissant les
derniers travaux de McDowell et de Putnam.
La leçon des deux indications que j’ai présentées converge de manière toute
naturelle. Car il découle de mon argumentation (à laquelle il manque encore
une partie) que comprendre le sens des énoncés linguistiques, c’est être en
communion d’esprit avec les pratiques linguistiques d’une société donnée. Mais
s’il en est ainsi, alors, d’une part, l’« esprit » doit être formé de telle manière
qu’il soit spontanément capable d’une telle communion et, de l’autre, les membres compétents de toute société viable doivent savoir comment partager et
encourager un tel succès communicationnel.
La première condition ne peut être remplie que si les aptitudes socialement
formées du moi individuel sont fonctionnellement identifiées au préalable dans
le jeu réel du discours social : l’esprit est, à cet égard, le site du succès
communicationnel attribué à un agrégat de moi individuels ; il est le site de la
vie collective, distribuée, individuée, pour permettre de déterminer qui fait
quoi, qui est responsable de quoi, et ainsi de suite. Mais alors la deuxième
condition ne peut être remplie que si le succès communicationnel n’est pas
d’emblée jugé en fonction de critères (disjonctifs), mais s’il est simplement
consensuel (holistique), c’est-à-dire uniquement en fonction de la tolérance
consensuelle de la pratique collective courante de la société. La conséquence
c’est que le solipsisme est incompatible avec les conditions de possibilité du
discours du langage naturel.
La compétence communicationnelle est un problème qu’on ne saisit pas
correctement du point de vue du solipsisme car elle est la condition même pour
qu’il y ait un moi. Ce qui, du reste, laisse entier le problème des conditions
pour comprendre tel ou tel énoncé particulier. C’est là qu’on rencontre la
reductio de l’analyse biologique que fait Chomsky de la compétence linguistique.
Car
si (pour reprendre les termes de Chomsky) la syntaxe et la sémantique ne
peuvent pas être séparées
[18], et
si (en fonction de l’argumentation ici proposée)
la référence et la prédicativité ne peuvent être expliquées d’un point de vue
solipsiste (puisque le succès référentiel et prédicatif ne peut être au mieux que
consensuel, c’est-à-dire non fondé sur des critères), alors l’analyse que fait
Chomsky de la grammaire et celle, liée, que fait Fodor des concepts
[19], sont
totalement indéfendables. Vous voyez que tout se tient dans cette argumentation
qui se fraie un chemin à travers l’épistémologie et la métaphysique, la philosophie de l’esprit et la philosophie du langage,
sans oublier la théorie de la
culture et de l’histoire. Les rapports restent identiques, que vous préfériez la
solution prékantienne, kantienne ou postkantienne. Le facteur décisif concerne
les conditions de possibilité du succès référentiel et prédicatif. Tout se joue là,
ce qui est pour le moins surprenant.
En théorisant sur ce qu’il faut entendre par « moi » ou par « esprit », on
découvre toute une série de petits scandales conceptuels qu’on peut faire défiler
pour prouver de manière définitive l’échec de toute solution prékantienne, ou
même simplement kantienne, des questions épistémologiques. Le tour de passepasse est le suivant.
Si l’on suppose qu’un
denotatum particulier ou référent ne
peut être choisi et réidentifié avec succès, en tant que tel, que sur des bases
prédicatives, il vient vite à l’esprit (comme il est venu à celui de Leibniz) que
seul un Dieu connaissant toutes les propriétés générales de chaque chose au
monde est en mesure de garantir que chaque chose individuelle possède
quelque
qualité unique mais pourtant générale. Leibniz s’est rendu compte que cette
prétention ne pouvait pas être tenue pour nécessairement vraie en s’appuyant
sur les raisons purement formelles fournies par le principe de non-contradiction.
C’est pourquoi il attribue à Dieu un principe supplémentaire, le principe de
raison suffisante (bienveillance), en vertu duquel chaque chose individuelle
possède bel et bien quelque distinction qui lui est propre
[20]. Et pourtant, cette
raison suffisante elle-même ne suffit pas à assurer le succès communicationnel
des actes référentiels de
l’homme, car il n’est pas d’homme simplement homme
dont on puisse penser qu’il est capable de maîtriser l’immense masse de données
qui peut se révéler nécessaire ; et, bien entendu, si l’on refuse d’accepter la
théologie de Leibniz, on n’a aucune solution disponible, aucune solution explicitement épistémique fondée sur des critères.
Il se trouve que Quine invoque précisément la doctrine que Leibniz rejette
(ou celle qui s’en approche le plus)
[21], bien qu’elle soit à l’évidence incompatible
avec l’analyse que fait Quine des prédicats généraux : si n’importe quoi peut
représenter un prédicat général, admet Quine, alors un grand nombre de choses
peut le faire aussi bien et ainsi de suite à l’infini; mais alors il n’est pas vrai
qu’une chose individuée ne peut être réidentifiée avec certitude qu’en fonction
de prédicats, ni que n’importe quelle politique d’individuation exprimée en
termes prédicatifs puisse étayer une référence réidentificatrice. De sorte que
Quine est tout simplement dans l’erreur en ce qu’il propose mais qui répond,
bien entendu, aux potentialités logiques du calcul prédicatif du premier ordre
qu’il juge suffisant pour tous les besoins discursifs de la science. Il ne saurait
y avoir d’explication du succès référentiel — en aucune langue — qui ne soit
consensuelle au sens déjà indiqué. La seule autre possibilité que la philosophie
analytique ait avancée, la seule autre possibilité qui ne dépende pas d’une forme
quelconque de consensus,
lebensformlich, s’appuie sur la notion de « désignateurs rigides » (en fait, des haecceités liées au travail causal d’une sorte de
« baptême » originel); mais même cette solution (proposée par Saul Kripke
[22] )
ne peut s’empêcher de faire appel à des régularités prédicatives dès lors qu’elle
entend servir en termes épistémiques.
Tertium non datur.
Ce qui nous contraint d’admettre que tous les succès cognitifs que nous nous
attribuons en matière référentielle présuppose la réalité et la fluidité de notre
monde culturel, le fait que nous sommes préformés en tant qu’artéfacts sociaux
et le fondement consensuel pour tout succès que nous nous attribuons ainsi. Il
ne saurait y avoir d’autre solution. Mais s’en tenir là, c’est confirmer le rôle
neutre de l’histoire et de la culture.
Toutefois, derrière le casse-tête référentiel rôde le casse-tête prédicatif. Or,
si nous entendons par « platonisme » toute théorie soutenant qu’il existe des
universaux fixes
ante rem (les formes) ou
in re (les essences), ou
post rem (les
concepts), par le moyen desquels seulement nous discernons (par des critères)
les ressemblances prédicatives réelles, alors,
si le platonisme échoue, il ne peut
y avoir d’autre théorie de la connaissance prédicative que celle qui admet une
tolérance consensuelle holistique, non fondée sur des critères, à l’égard de tout
ce qui peut être
tenu pour une similarité prédicative générale; mais si cette
option apparaît préférable, alors tout ce qui a déjà été dit de la préformation
culturelle et de l’historicité est indispensable
pour la rendre viable
[23]. Mais il
n’existe absolument aucune preuve que nous puissions prétendre avoir jamais
accès à des potentialités platoniques de quelque ordre que ce soit. Cette théorie
platonique, exigée (comme vous pouvez le déduire) des prétentions de Chomsky
et de Fodor, s’écroule sous son propre poids. Et c’est le canon épistémologique
tout entier qui est en cause.
Je voudrais terminer ce tour d’horizon sur un troisième scandale, de moindre
envergure, mais qui rend parfaitement explicite le casse-tête que constitue
l’impossibilité d’analyser séparément connaissance et réalité. La thèse en cause,
malgré son histoire honorable qui remonte à plus de deux mille cinq cents ans,
aboutit à une impasse totale !
La philosophie analytique a été tentée un bref moment, dans les années
soixante, par la perspective enivrante de fournir pour tous les contextes discursifs
(ou d’être capable de le faire) les conditions strictement nécessaires et suffisantes
de connaissance. C’était là une perspective trop belle pour qu’on lui résistât.
Mais cette vision n’eut pas plus tôt été formulée
[24] qu’il se développa tout un
travail artisanal pour rassembler les inévitables contre-exemples. Les plus célèbres de ceux-ci furent offerts sous la forme d’un double paradoxe apparemment
insurmontable par un jeune philosophe du nom d’Edmund Gettier
[25].
Bien entendu, Gettier ne fit qu’aiguiser les appétits des analystes les plus
enragés. Le problème baptisé maintenant par métonymie « problème de
Gettier » est, à l’évidence, coriace et pour des raisons autres qu’anecdotiques.
Rien n’indique, je dois l’ajouter, que Gettier lui-même, et l’armée de philosophes
qui croyaient résoudre ce casse-tête, ait eu la moindre raison de supposer que
le choix d’une logique (la possibilité de choisir une logique autre que la déduction « canonique ») ait eu un rapport de pertinence et d’antériorité sur l’évaluation épistémique de ce qui doit être tenu pour connaissance par opposition
à ce qui ne le doit pas. Il n’y avait aucune raison pour que cette question se
posât jamais, supposaient-ils tacitement. Mais ils avaient tort. Un peu d’attention
aurait montré que les inférences (qui sont celles de Gettier lui-même) fondées
sur les règles classiques pour dériver p par opposition à q à partir de p, puis
pour confirmer la vérité de p par opposition à q à partir de la vérité de q, doivent
être considérées comme illicites dans tous les contextes épistémiques où q ne
peut être d’emblée affirmé de manière indépendante d’une façon épistémiquement pertinente. Pour dire les choses plus simplement, les questions épistémiques ne sauraient être formellement résolues (de manière certaine) par l’usage
d’une logique indifférente aux questions de pertinence épistémique. Mais
l’admettre revient à admettre que la pertinence de notre logique est elle-même
fonction du sens de certains éléments de discours particuliers qu’elle est supposée réguler d’une certaine manière préalable; juger la véritable nature de
cette manière préalable affecte précisément ce que nous devons considérer
comme une contrainte formelle appropriée imposée à un tel raisonnement !
D’emblée, donc, le problème de Gettier montre qu’il ne saurait y avoir de
réponse purement formelle à la question de savoir ce que nous devons entendre
par rationalité, raison ou raisonnable ! La raison (ou la connaissance) ne peut
pas ne pas être un artéfact de nature consensuelle au même titre que le succès
référentiel. Il n’existe pas de critères purs et simples de succès référentiel : nous
ne pouvons fixer de manière stricte le caractère réidentifiable de quoi que ce
soit ! Nous jugeons — ou « tolérons » — l’adéquation informelle (en contexte)
consistant à réidentifier ceci ou cela, et puis nous décrétons que notre travail
est couronné de succès dès lors qu’aucun résultat gênant n’en découle. (Rien
ne nous interdit, cela va de soi, de nous appuyer sur des méthodes empiriques
ou de modifier notre politique heuristique quand il nous paraît utile de le faire;
mais alors le succès de ces méthodes empiriques peut ne pas être de nature
également consensuelle.)
On peut en dire autant de la ressemblance prédicative et, bien entendu, de la
connaissance, de la rationalité, et ainsi de suite. La précision, on le découvre,
est l’artéfact d’indéterminations perçues consensuellement. Cela me paraît être
un corrélat important de la mise en garde originelle de Kuhn, à savoir que la
« neutralité perceptive » est philosophiquement « sans espoir »
[26]. Kuhn aurait
dû aller jusqu’à expliquer en quel sens « constructif » (ou constructiviste)
on
peut reconquérir la « neutralité » ou l’« objectivité » — de manière adéquate (à
nos yeux) pour nos besoins tels que nous les percevons — quand elle s’applique
à n’importe quel secteur d’enquête où nous entendons l’utiliser. (Kuhn ne nous
a pas rendu ce service.) Il suffit pour cela d’abandonner les prétentions à
l’universalité, à la fixité, à l’immuabilité, à la nécessité et à l’apodicité au sens
strict. Ces prétentions sont perdues à jamais, mais nous n’en aurons plus jamais
besoin.
C’est aujourd’hui que nous le savons. Nous le savons dans la fluidité même
de notre forme de vie, qui se passe de moment en moment sans profiter le
moins du monde des prétendues règles de précision philosophique que la
théorie a toujours prétendu devoir être en vigueur. C’est là le thème subversif
— et récupérateur — que je tire des premières réflexions postkantiennes sur
le sens de la Révolution française. Toute la prose flamboyante de Hegel (et de
ceux qu’il a influencés) n’est peut-être rien d’autre qu’un extravagant exercice
de tact philosophique : ils ont voulu honorer le langage de leurs meilleurs
prédécesseurs (en particulier Kant) dans une situation qui balayait ce qu’il
pouvait avoir d’inadéquat. Hegel continue de parler de « nécessités » internes
à la vie du Geist dans l’histoire; il transforme le Geist (qui ne saurait être rien
de plus que le nom donné aux compétences de l’ensemble des moi partageant
des pratiques collectives) en un sujet suprême; il attribue à l’ensemble de
l’histoire humaine un telos interne mais ouvert; et il se laisse ensorceler
lui-même sans cesse par sa propre invention. (La manière dont je lis Hegel me
persuade que tout ce que j’en dis était loin de ses intentions.) De manière
similaire, Marx parle de la « nécessité de fer » des lois de l’histoire. À les
prendre au sens littéral, ces affirmations de fixité n’ont, bien entendu, aucun
sens. Mais si (comme je voudrais le suggérer) elles font partie d’une rhétorique
éducative pour amener ceux qui adhèrent aux mondes kantien et prékantien à
adopter les idées nouvelles d’historicité et de « seconde nature » culturelle,
alors nous pouvons ignorer cette rhétorique chaque fois que cela nous convient.
(Cette tâche est encore à faire.) Ce que je veux dire, c’est qu’il nous a fallu
deux siècles pour en revenir à la réinterprétation de tous les casse-tête de la
philosophie occidentale jusqu’à l’exploit kantien à la lumière nouvelle que les
postkantiens avaient commencé à jeter dans cet extraordinaire jaillissement de
perspicacité qui marqua la Révolution française bien avant que son sang ne fût
séché.
À tout le moins, si l’on voit de quelle manière le problème de Gettier — interprété comme symptôme clinique — exclut la possibilité de décider ce que
doivent être notre logique et notre sémantique avant même de comprendre les
conditions de possibilité de connaissance dans tel ou tel domaine du savoir, on
perçoit aussitôt pourquoi il est impossible de conjurer, par un moyen purement
formel, quel qu’il soit, les menaces posées à l’origine par le scepticisme philosophique des XVIIe et XVIIIe siècles. Dès lors qu’on perçoit cette évidence, on
ne peut pas ne pas voir l’impasse que l’ensemble de la philosophie occidentale
(ou presque) est tenté de reproduire à nouveau. Philosophiquement aussi bien
que politiquement, la « guerre du Golfe » signifie une confusion de deux siècles
dans les déserts de notre esprit. Il serait temps de passer à autre chose.
[1]
Voir Tom ROCKMORE,
Heidegger and French Philosophy : Humanism, Antihumanism and
Being [
Heidegger et la philosophie française : l’humanisme, l’antihumanisme et l’être], Londres,
Routledge, 1995.
[2]
Voir Thomas KUHN,
The Structure of Scientific Revolutions, 2
e éd. aug., Chicago, Chicago
University Press, 1970; trad. fr. de Laure Meyer,
La structure des révolutions scientifiques, Paris,
Flammarion, 1983. Et « Afterwords »,
in Paul HORWICH (éd.),
World Changes : Thomas Kuhn and
the Nature of Science [
Le monde change : Thomas Kuhn et la nature de la science], Cambridge,
MIT Presse, 1993.
[3]
Voir Hilary PUTNAM, « Sense, Nonsense, and the Senses : an Inquiry into the Powers of the
Human Mind » [« Le sens, le non-sens et les sens : enquête sur les pouvoirs de l’esprit humain »],
Journal of Philosophy, XCI, 1994.
[4]
Voir John MC DOWELL,
Mind and World [
L’esprit et le monde], Cambridge, Harvard University
Press, 1994, et l’introduction ajoutée en 1996.
[5]
Voir Michael DUMMETT,
The Semantic Foundation of Metaphysics [
Le Fondement sémantique
de la métaphysique], Cambridge, Harvard University Press, 1994.
[6]
Voir Crispin WRIGHT,
Truth and Objectivity [
Vérité et objectivité], Cambridge, Harvard University Press, 1992.
[7]
Voir John SEARLE,
The Rediscovery of the Mind [
La redécouverte de l’esprit], Cambridge,
MIT Press, 1992; et
The Construction of Social Reality [
La construction de la réalité sociale],
New York, Free Press, 1995, qui ne mentionne Kuhn en passant qu’une seule fois.
[8]
Voir Daniel DENNETT,
Consciouness Explained [
La Conscience expliquée], Boston, Little
Brown, 1991; et
Kinds of Minds : Towards an Understanding of Consciouness [
Espèces d’esprit :
vers la compréhension de la conscience], New York, Basic Books, 1996.
[9]
Voir Paul C. CHURCHLAND,
A Neurocomputional Perspective : The Nature of Mind and the
Structure of Science [
Perspective neuroquantifiable : La nature de l’esprit et la structure de la
science], Cambridge, MIT Press, 1989; et
The Engine of Reason, the Seat of the Soul : A Philosophical Journey into the Brain [
La machine de la raison, le siège de l’âme : voyage philosophique
dans le cerveau], Cambridge, MIT Press, 1995.
[10]
Paul C. CHURCHLAND,
A Neurocomputional Perspective [
Perspective neuroquantifiable],
op.
cit., chap. 1.
[11]
Voir Paul DAVIDSON, « The Very Idea of a Conceptual Scheme » [« L’idée même de schème
conceptuel »],
Essays on Truth and Interpretation [
Essais sur la vérité et l’interprétation], Oxford,
Clarendon Press, 1984.
[12]
Comparer par exemple Richard RORTY,
Philosophy and the Mirror of Nature [
La philosophie
et le miroir de la nature], Princeton, Princeton University Press, 1970, et « Pragmatism, Davidson
and Truth » [« Le pragmatisme, Davidson et la vérité »]
in Ernest LE PORE (éd.),
Truth and Interpretation : Perspectives on the Philosophy of Donald Davidson [
Vérité et interprétation : perpectives
sur la philosophie de Donald Davidson], Oxford, Basil Blackwell, 1986.
[13]
Voir John RAWLS,
A Theory of Justice [
Une théorie de la justice], Cambridge, Harvard
University Press, 1971, et
Political Liberalism [
Libéralisme politique], New York, Columbia University Press, 1993.
[14]
Voir par exemple John MC DOWELL,
Mind and Work [
L’esprit et le travail], Lectures [Cours]
I-II.
[15]
Voir par exemple Hilary PUTNAM, « Sense, Nonsense, and the Senses... »,
op. cit., p. 488-490.
[16]
Voir aussi Joseph MARGOLIS, « The Meaning of Thomas Kuhn’s “Different Worlds” » [« Le
sens des “Mondes différents” de Thomas Kuhn »],
in K. GOVROGLU
et al. (eds.),
Science, Mind and
Art [
La Science, l’esprit et l’art], Dordrecht, Kluwer, 1995.
[17]
Je présente une analyse plus poussée de l’« intentionnel » (= le « culturel ») dans mon
ouvrage
Historied Thought, Constructed World : A Conceptual Primer for the Turn of the Millennium [
Pensée historiée, monde construit : Abécédaire conceptuel pour le nouveau millénaire],
Berkeley, University of California Press, 1995.
[18]
Voir par exemple Noam CHOMSKY,
Knowledge of Language : its Nature, Origin and Use
[
La connaissance du langage : sa nature, son origine et son usage], New York, Praeger, 1986, et
aussi « Categories and Transformations » [« Catégories et transformations »],
The Minimalist Program [
Le programme minimaliste], Cambridge, MIT Press, 1995, et l’ouvrage plus ancien,
Rules
and Representations [
Règles et représentations], New York, Columbia University Press, 1980.
[19]
Voir Jerry FODOR, « The Present Status of Innateness Controversy » [« Le statut présent de
la controverse sur l’innéité »],
Representations : Philosophical Essays on the Foundations of Cognitive Science [
Représentations : Essais philosophiques sur les fondements de la science cognitive],
Cambridge, MIT Press, 1981 ainsi que
A Theory of Content and Other Essays [
Théorie du contenu
et autres essais], Cambridge, MIT Press, 1990.
[20]
Voir
The Leibniz-Clarke Corrrepondence [
Correspondance de Leibniz-Clarke], H.G.
ALEXANDER (éd.), Manchester, Manchester University Press, 1956. Voir par exemple le cinquième
article de Leibniz, § 21.
[21]
Voir W.V. QUINE,
Word and Object [
Le mot et l’objet], Cambridge, MIT Press, 1960, § 37-38.
[22]
Voir Saul A. KRIPKE,
Naming and Necessity [
Nomination et nécessité], Cambridge, Harvard
University Press, 1980.
[23]
Voir aussi Joseph MARGOLIS, « The Politics of Predication » [« La Politique de la prédication »],
Philosophical Forum, XXVII, 1996.
[24]
Voir Roderick M. CHILSHOM,
Theory of Knowledge [
Théorie de la connaissance], 2
e éd.,
Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1977.
[25]
Voir Edmund L. GETTIER, « Is Justified True Belief Knowledge ? » [« La Connaissance
est-elle une croyance vraie justifiée ?],
Analysis, XXIII, 1963.
[26]
T. KUHN,
La structure des révolutions scientifiques,
op. cit., p. 176.