2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Le postmodernisme comme modernité « fin de siècle »*
[1]
(ou : Le postmodernisme aux fins de l’« in-différence »)
Hugh Silverman
Traduit par Arnaud Villani
Si la modernité consiste à trouver le nouveau radical, la fin de la
postmodernité n’est pas la sortie de l’art, dans la culture de masse, le kitsch ou le silence
mais bien le moment où la modernité trouve ses marges, repère la lisière de ses différences. La tâche de la pensée ne consiste pas à désespérer de l’art ou de la nouveauté
mais à identifier les lieux et les fins de la différence dans ce que l’on peut nommer une
« en-différence » (in-difference) qui n’a rien de négatif. Ce que montre une série d’exemples artistiques tirés de la production contemporaine, y compris télévisée.
If modernity can be said to be an attempt at discovering a radical new
thing in art, the end (the ends) of post-modernity is by no means to absorb art into mass
culture, kitsch or silence, but the moment when modernity can lay out its margins, and
identify its differences. Modernity is in the process of achieving its postmodern ends
when it manages to overcome hopelessness and looks upon a non-negative in-difference.
Some examples, particularly chosen in contemporary productions for the cinema or
television, can make such a doctrine convincing.
Si avons-nous beau monter sur des eschasses ; car, sur des eschasses, encore fault-il marcher sur nos jambes ; et au plus élevé throne
du monde, si ne sommes-nous assis que sur nostre cul.
Montaigne, Essais, III, XIII, « De l’expérience »
Pour des raisons essentielles : l’unité de tout ce qui se laisse viser
aujourd’hui à travers les concepts les plus divers de la science et
de l’écriture est au principe, plus ou moins secrètement, mais
toujours, déterminée par une époque historico-métaphysique dont
nous ne faisons qu’entrevoir la clôture. Nous ne disons pas la fin.
L’idée de science et l’idée d’écriture — donc aussi de science de
l’écriture — n’ont de sens pour nous que depuis une origine et à
l’intérieur d’un monde auxquels ont déjà été assignés un certain
concept du signe (nous dirons plus loin le concept de signe) et un
certain concept des rapports entre parole et écriture. Rapport très
déterminé malgré son privilège, malgré sa nécessité et l’ouverture
de champ qu’il a réglée durant quelques millénaires, surtout en
Occident, au point d’y pouvoir aujourd’hui produire sa dislocation
et dénoncer lui-même ses limites.
Jacques Derrida, De la Grammatologie
Doit-on lire Nietzsche, avec Heidegger, comme le dernier des
grands métaphysiciens ? Doit-on au contraire entendre la question
de la vérité de l’être comme le dernier sursaut ensommeillé de
l’homme supérieur ? Doit-on entendre la veille comme la garde
montée auprès de la maison ou comme l’éveil au jour qui vient,
à la veille duquel nous sommes ? Y a-t-il une économie de la
veille ?
Nous sommes peut-être entre deux veilles qui sont aussi deux fins
de l’homme. Mais qui, nous ?
Jacques Derrida, « Les fins de l’homme »,
Marges. De la philosophie
Quand le dépassement critique est « déformé » en Verwindung,
l’histoire elle-même ne peut plus apparaître sous un jour linéaire.
L’histoire révèle son essence « ironique », l’interprétation, la
déformation et la dislocation, caractérisent non seulement la relation de la pensée aux messages du passé, mais également la relation d’une époque aux autres [...] Comme la mort de Dieu dans
le Gai Savoir, la Verwindung aussi est un événement dont nous ne
faisons que commencer à comprendre les conséquences.
Gianni Vattimo, La fin de la modernité
La modernité s’est bâti toute une variété de fins. Beaucoup d’entre elles sont
légitimes, bien d’autres manquent de justification. La modernité est en quête de
fins et de commencements nouveaux. On peut distinguer les unes des autres les
fins de la modernité. Parmi elles, le postmodernisme se constitue comme activité
de et à la fin de la modernité. Le postmodernisme articule les lieux des différences~fins qui ont leur spécificité car opérer aux lieux de la différence, c’est
cela l’in-différence.
Les Unterscheidungen de la modernité
Au chapitre « Mort ou déclin de l’art » de La fin de la modernité (1980),
Gianni Vattimo note : « Cela dit, les différentes formes de la mort de l’art comme
utopie de la réintégration, comme esthétisation de la culture de masse, comme
suicide et silence de l’art authentique, ne sont pas les seuls à prendre place dans
une espèce de phénoménologie philosophique du mode actuel de donation de
l’art, de son Wesen au sens heideggerien du terme. Il ne faut pas oublier d’autres
faits qui constituent la survivance si souvent surprenante de l’art au sens traditionnel et institutionnel » (p. 59).
La mort ou fin de l’art à l’époque moderne survient pour Vattimo sous trois
formes : l’utopie, le kitsch, le silence. Ces formes se subdivisent elles-mêmes,
mais chacune d’elles représente la modernité et sa célébration de l’art menant
à une fin différente. Dans la modernité, l’art en tant qu’activité, produit culturel
et mise en scène de ses exploits, revêt de multiples formes et dimensions. Dans
la modernité, l’art fait proliférer ses différences, en se distinguant des formes
et des expressions antérieures et se démarquant des formes qui lui sont contemporaines. Ce qui attire l’art contemporain est l’affirmation du présent — le
Gegenwart riche, dense et divers. À l’époque de la modernité, l’art recherche
le nouveau, ce qui est sans précédent, l’inattendu.
Dans les premières phases de la modernité, l’art constituait un accomplissement radical. L’art moderne, comme impressionnisme, pointillisme et même
postimpressionnisme, était en fait une nouvelle rupture avec le romantisme de
Delacroix ou Géricault. On peut difficilement confondre Monet, Renoir ou
Pissaro avec David, Boucher ou Watteau. Mais également, la technique scientifique d’un Sisley ou d’un Seurat différait de celle des impressionnistes plus
tournés vers le rêve. Puis Van Gogh et Cézanne offrirent un postimpressionnisme
qui n’avait plus rien de commun avec Manet ou Renoir. Et l’histoire continue
— la prolifération des nouveautés, des ruptures avec les mouvements artistiques
et les styles antérieurs de peinture aboutissent à un nouveau mode d’expression.
Fauves, futuristes, cubistes, expressionnistes allemands, minimalistes, Pop Art :
les uns après les autres s’assignent pour tâche d’être nouveaux, de rompre la
convention admise, d’être l’« avant-garde »*. C’est déjà une vieille histoire que
celle du modernisme et de l’avant-garde. Nous nous trouvons devant une répétition des différences mais ces différences sont en fait le projet de se distinguer,
l’effort pour marquer un lieu qui ne ressemble à aucun lieu existant. Ce projet
d’Unterscheidung est celui de l’art qui se fait autre, apparaissant à la mode* en
devenant ce que les autres ne sont pas et n’ont pas été.
Tout dans la modernité est distinction. Être moderne, c’est être distinct,
élégant et, au fond, meilleur. Les anciens idéaux classiques ou romantiques sont
abandonnés au profit de formulations nouvelles, de styles nouveaux, d’expressions neuves. L’architecture des rues viennoises du Ring, datant du milieu du
XIXe siècle, et leur inspiration gréco-romaine (Parlement) et gothique (Hôtel de
Ville) procédaient d’un mouvement encore classique. Les immeubles Art nouveau de la Steinhofkirche Otto Wagner, du Bureau de poste ou de la station de
tramways Karlskirche, fonctionnelles et décoratives, ont constitué une rupture
radicale avec l’architecture du Ring viennois. Le style Art Nouveau était
moderne, signalait la modernité en marche. Le bâtiment de la Sécession, conçu
comme lieu d’exposition pour Klimt et les autres artistes de l’Art Nouveau,
voulait se démarquer de la tradition. Dans un tel lieu d’exposition, on pourrait
voir l’art « nouveau ». Et l’extérieur lui-même, avec ses ornements dorés à la
feuille, s’annonçait comme un lieu de culte pour les dévots de l’art moderne.
Ce qui a éclipsé la modernité de l’Art Nouveau, ce sont des travaux tout aussi
modernes mais dans un style différent, comme la maison de Loos ou celle de
Wittgenstein. Notons en passant que Brasilia peut s’interpréter comme l’inscription du moderne en tant que cité utopique totale, à la différence de Porto
Allegre, où se juxtaposent les styles des XIXe et XXe siècles, à la manière de
Vienne. L’art moderne est à son aise dans la différence. Il demande pour pros-pérer le déplacement et la substitution. Modernité signifie progrès du style, de
la technique, de la science. L’ancien doit être liquidé, effacé, recouvert. Tout
nouveau développement contribue à la marche du nouveau et du progrès.
Métropolis de Lang,
Les temps modernes de Chaplin,
Docteur Folamour de
Sellar, indiquent tous l’assaut de la technologie et ses effets, la modernité
devenue sauvage, le futur comme rêve futuriste devenu fou. « Où tout cela nous
mène-t-il ? » demande le critique du modernisme. Mais le critique est pris à son
tour dans le réseau de la modernité. Le critique dubitatif, inquiet, plein de crainte
croit que ce qui se trouve au bout de la route, c’est la « dystopie »
[2], que tout
va à la ruine, à l’accident nucléaire, qui sera la fin de tout, une fois pour toutes,
qu’il n’y aura pas de « jour d’après ».
Une distinction suit l’autre, une rupture remplace une rupture. Mais à la fin
du temps, il pourrait bien ne plus y avoir d’autre rupture. « Nous » pourrions
ne plus bénéficier d’une autre chance. Il se pourrait qu’il n’y ait plus d’« espoir »
pour « nous ». Toutes ces ruptures d’avec la tradition ne peuvent continuer
indéfiniment, peut-être, pense le sceptique de la modernité. Mais c’est justement
ce qui le hante : le modernisme va bien quelque part mais, quoi qu’on fasse, il
aura lui aussi une fin.
Une distinction chasse l’autre mais cela ne peut continuer ainsi. Il y aura une
fin aux inventions, aux nouveautés, à l’avant-garde. Ce qui circonscrit la modernité est la fin de la modernité. Une telle fin est le moment où la modernité ne
fonctionne plus, où l’art moderne ne peut plus trouver du neuf, où la science
moderne se détruit elle-même, où le progrès atteint ses ultimes conclusions.
Chacune de ces situations ultimes apportera la fin de la modernité.
L’utopie de l’art aura volé en éclats du fait de son achèvement ultime. La fin
de l’utopie sera une dystopie sur le mode annoncé par
Nous autres de Zamiatine,
Le meilleur des mondes de Huxley,
La servante écarlate d’Atwood
[3]. La fin de
l’utopie n’est pas simplement le lieu qui veut atteindre le développement technologique mais aussi ce qui arrive quand il tourne à l’aigre et devient dystopie.
S’il y a une tâche postmoderne, d’après Vattimo, ce sera de s’abandonner au
projet de l’utopie et à la crainte de ses conséquences et en réchapper.
Quand l’art moderne sera un produit de masse, il aura perdu ce qu’il cherchait
dans sa nouveauté, ses distinctions infinies d’avec tout le reste, d’avec toute
autre entreprise. Et lorsqu’il n’y aura rien à ajouter, ce sera le silence, non pas
celui de John Cage, de Trakl ou de Rothko, mais le silence d’un projet d’art
qui n’a rien de plus à dire, le silence de la technologie qui ne laisse pas « de
jour d’après », le silence imposé aux « voix du silence » elles-mêmes.
POSTMODERNISME ET DIFFÉRENCE
Qu’est-ce que la fin de la modernité ? Si elle est le moment où la modernité
— art, science, techniques modernes — a atteint ses buts, il ne peut y avoir
d’après. Si la fin de la modernité est le dépassement (Überwindung) de toute
distinction, nouveauté, expression, rupture avec la tradition, espoir du nouveau,
alors en vérité il n’y aura ni reste, ni solde, ni supplément, ni traces d’autre
chose, nul « jour d’après ». Si la fin de la modernité est le lieu où la modernité
peut devenir elle-même, où elle fait ressortir de ses différences son identité, où
elle a le pouvoir de s’accomplir elle-même et de devenir ce qu’elle est, alors le
post de postmoderne aura été saisi pour ce qu’il est.
Nulle postmodernité qui ne soit encore une phase de la modernité. Le post-modernisme accomplit les fins, les marques, les traces de l’altérité dans la
modernité. En réalité, il est l’écriture des lieux de la brisure, de l’interruption,
de la supplémentarité, de la différence dans la modernité elle-même. Dans la
mesure où quelque chose est nouveau, il n’est que radicalement moderne et non
postmoderne. En d’autres termes, c’est une contradiction dans les termes que
de parler de postmoderne nouveau. Surmonter le moderne (Verwindung) ne veut
pas dire produire quelque chose d’autre que le moderne parce que cela serait
de toute nécessité une autre phase du moderne. Donc, le postmoderne doit
continuellement interroger le moderne pour identifier et situer sa différence.
Aux lieux de la différence, les marqueurs du postmoderne peuvent s’articuler,
sans cesser d’être le moderne, sans sortir de la modernité. Le postmoderne est
une phase différente au sein de la modernité, les traces de l’autre dans le
moderne, les franges, marges, intervalles qui y interviennent.
Surmonter (verwinden) la modernité, c’est prendre conscience qu’on ne peut
être que moderne, qu’il ne peut être ni remplacé ni liquidé dans une ultime
destruction, ce qui ne serait qu’une annihilation sans rapport avec la postmodernité. La pensée postmoderne, tout spécialement, demande de penser la différence, la supplémentarité, l’indécidabilité, la marginalité. Mais tout cela est
circonscrit à l’intérieur de la modernité.
Anselm Kiefer ne fait rien que de l’art moderne. Das Buch n’a rien d’une
phase outrepassant le moderne. Il se contente de répéter la « fin du livre ». La
représentation du livre non comme contenu, identité, objet sacralisé, outil pédagogique, moyen de poursuivre son éducation mais comme marque d’une fin,
trace d’un monde de l’intellect qui ne peut plus fonctionner comme auparavant.
Pour paraphraser Derrida, Das Buch est la fin du livre et le début de la peinture.
Si le livre est brûlé, ce n’est pas comme dans Farenheit 451 de Bradbury, ni
comme dans Le nom de la rose d’Eco, non comme dystopie clôturant une utopie,
mais comme marge de l’écriture, disposition ou Ge-stell dont rien ne peut plus
provenir. Et pourtant, il y en aura encore, on écrira plus d’ouvrages sur Kiefer
que sur Rothko ou Pollock parce que le radical y est énoncé comme une idée.
Le Livre n’est pas un livre particulier, il est pure différence d’avec tous les livres
particuliers.
Le ton apocalyptique de Kiefer marque la fin de l’utopie mais non encore la
réalisation de la dystopie. Kiefer n’est pas kitsch, bien que l’utilisation de paille,
d’escarbilles, de cendre, le rapproche du kitsch. À la fin, indiquée par Kiefer,
il n’y aurait que silence, mort de l’art. Mais avec Kiefer, l’art n’est pas mort.
Il surmonte seulement l’utopie qu’il s’était montée. Avec Kiefer, la fin n’est pas
pour demain.
La fin était plus proche, comme Benjamin le redoutait, avec la perte de l’aura
et la célébration d’une production artistique de masse. Les dessins de Hundertwasser sur les bouteilles d’eau minérale Vöslauer ou sur une usine de traitement
de déchets de Vienne reproduisent l’art pour une consommation de masse. Warhol
célèbre la répétition moderniste sous la forme d’une boîte de soupe Campbell mais
ce n’est pas une production culturelle de masse, plutôt sa reproduction. Entre les
bouteilles d’eau minérale décorées d’Hundertwasser et les boîtes de soupe Campbell de Warhol au musée, la différence est claire. Ni l’un ni l’autre ne sont la mort
de l’art, mais tous deux marquent la fin de l’art moderne, le représentent en déclin,
sur l’autre versant où il faudra se remettre des idéaux de la modernité. Une telle
ontologie du déclin est moment d’indécision entre se soumettre à la culture de
masse (Hundertwasser) et la représenter (Warhol).
La maison Hundertwasser à Vienne joue aujourd’hui le rôle de l’immeuble
de la Sécession pour les artistes de l’Art Nouveau. Mais c’est une Sécession
qui a viré en kitsch. L’environnementalisme tourne à l’excès, le patchwork d’un
quilt se fait murs d’un immeuble, l’architecture devient un tableau, le musée,
avec ses murs, se retourne comme un gant, tout l’intérieur à l’extérieur. Le
musée sur ses murs extérieurs, c’est le rêve de Malraux sur le mode d’une
question posée à soi-même.
Robbe-Grillet met en cause le roman balzacien mais il reste encore une
intrigue, de l’action, des événements. Mais, comme dans Jalousie, on ne trouve
que des traces de perceptions, des marques d’événements, des marges de sentiment désespéré. Le sujet n’est pas mis en scène, il n’y a pas d’auteur omniscient, pas de personnages décrits comme de l’extérieur sinon comme percepts
de l’autre. L’autre est représenté, identifié, on peut le reconstruire. Les indices
d’une intrigue cohérente sont encore présents (l’incohérence n’est que dans les
perceptions), repris, présentifiés, constitués par un sujet absent.
Surmonter la fin de la modernité veut dire déchiffrer ces lieux de la différence
de telle sorte que le début du moderne dans l’Art Nouveau et sa fin dans la
maison Hundertwasser, son début dans Balzac et sa fin dans Robbe-Grillet ne
doivent pas annoncer et n’annoncent pas en fait la liquidation de l’architecture
ou la mise au rencart du roman mais plutôt le repérage des lieux de la différence
dans la modernité elle-même. La modernité n’est plus seulement foisonnante,
avant-gardiste, sans précédent — elle est différentielle c’est-à-dire postmoderne.
L'IN-DIFFÉRENCE DES FINS
[4]
Si la modernité se marque par la répétition indéfinie du nouveau, la reformulation sans limites de l’ordre établi, la recherche sans frontières du choc de l’inédit,
le besoin presque pathologique des distinctions (Unterscheidungen) jusqu’alors
inexprimées par rapport à ce qui a déjà été présenté (Dargestelt), et si la marque
du postmodernisme est le repérage des différences, la spécification des lieux de
la divergence, le marquage des bordures, franges, marges, le relevé des indécidables et des moments d’indécidabilité, que dire des fins elles-mêmes qui ne sont ni
d’autres séries de ruptures dans le moderne, ni des buts de la modernité per se, ni
la crainte de la fin des répétitions indéfinies du nouveau, ni l’apparence d’une
autre nouveauté mais le déchiffrement des fins elles-mêmes. Qu’en est-il de ces
fins, de ces moments de bordure, de clôture, de démarcation ? Quel est le caractère
de ces fins, l’espace de leur être-différence, la dis-position (Ge-stellen) de leur
in-différence ? Qu’entend donc Vattimo par « fin de la modernité » ? Quelle est
l’in-différence du postmodernisme ? Et quelle sorte de lecture ou de pensée peut
articuler les lieux de l’in-différence de la postmodernité dans la modernité ?
Gianni Vattimo écrit : « Nous parlons dans le cadre de la métaphysique réalisée, parvenue à sa fin, au sens où en parle Heidegger et où elle s’annonce
philosophiquement dans l’Å“uvre de Nietzsche. Pour reprendre un autre terme
heideggerien, évoluer dans ce cadre (in questa cornice) signifie que ce qui est
en jeu ici n’est pas tant une Uberwindung de la métaphysique que sa Verwindung; non pas un dépassement (oltrepassamento) de la réalisation pervertie de
l’esprit absolu — ou, dans notre cas, de la mort de l’art —, mais un s’en remettre
tout en s’en remettant à lui. »
Et Vattimo poursuit : « La mort de l’art est l’une de ces expressions qui
décrivent ou mieux constituent l’époque de la fin de la métaphysique prophétisée
par Hegel, vécue par Nietzsche et enregistrée par Heidegger. Pour cette époque,
la pensée est en position de
Verwindung à l’égard de la métaphysique : on
n’abandonne pas la métaphysique comme un vêtement qui a fait son temps, car
elle nous constitue destinalement (
geschichtlich), on ne peut que s’en remettre
à elle, que se remettre d’elle, que se la remettre comme quelque chose qui nous
est assigné »
[5].
La fin de la modernité n’est pas une fin d’achèvement mais une fin de
rémission dont on attend convalescence et rétablissement. Elle survient lorsque
l’utopie se démarque elle-même et non lorsqu’elle échoue, lorsque l’art de la
culture de masse devient kitsch, lorsque le sentiment de désespoir sur l’humaine
condition aboutit au silence. La tâche de la pensée (selon la formulation de
Heidegger) ou celle de la « pensée faible » (selon la formulation de Vattimo)
ne consiste pas à dépasser la fin de l’utopie, à se résigner à la culture de masse
ou à se replier dans le silence mais plutôt à travailler aux lieux de la clôture, à
marquer les lieux de la différence, à identifier les fins, à se résoudre à ces fins
et ces différences, à les interpréter comme destin — mais non comme un destin
différent des différences, traces, marques, indécidabilités mêmes. L’in-différence
signifie prendre une position politique : affirmer la différence non comme autre
mais plutôt comme l’articulation de la modernité qui se pense elle-même dans
ses distinctions, divergences foisonnantes, répétitions, indéterminations. L’indifférence consiste à privilégier la poétique de l’avant-garde, reformuler les
espoirs d’une société différente de celle que l’on projette afin de vivre dans et
des différences de celle-ci. L’in-différence, c’est abandonner l’espoir d’une cité
futuriste, d’une Cité du soleil utopique mais non pas abandonner tout court. La
« pensée faible » veut identifier les différences, multiplicités, indécidabilités afin
de travailler partout où elles se trouvent, de vivre avec elles, de les penser
comme lieu d’ouverture (une Offenheit heideggerienne) dans laquelle l’indifférence peut devenir sa propre esthétique, métaphysique, éthique, politique.
Cependant il n’y a rien d’indifférent dans la politique et la poétique de l’être-en-différence. La préoccupation de Vattimo pour les excès du pouvoir, de la singularité, de la subjectivité centrée, de la pensée forte, veut dire que
penser-en-différence, être-en-différence, agir-en-différence a pour sens d’abandonner et de dépasser les fins de la pensée forte, la nécessité d’une société idéale,
le progrès de la culture de masse (et la perte de l’aura benjaminienne), l’abandon
au silence. Être-en-différence, c’est penser, être et faire mais de façon différentielle, en cessant de s’appuyer sur l’unité, l’univocité, l’identité, tout autant que sur
la pure diversité, multiplicité ou distinction. Être-en-différence, c’est penser dans
la différence. Une esthétique de l’être-en-différence est celle de la différence dans
la tradition, le nouveau, le début et les fins, l’identité dans la différence elle-même.
Vivre la postmodernité, c’est penser le postmodernisme dans la modernité.
L’ontologie du déclin affirme : le moderne est indépassable. Dépasser la modernité, c’est penser la différence dans la modernité, ce qui veut assurément dire
résider dans ses différences.
Prenons un exemple en architecture. En total contraste avec les édifices du
Ring viennois, célébrant le pouvoir gouvernemental (Parlement, Hôtel de Ville),
l’éducation (Université), la culture (Théâtre de la cité), et remplaçant les salles
d’exposition de l’Art Nouveau ou la station de Karlskirche, la Haashaus datant
de 1990 se trouve logée en plein centre de Vienne, juste en face de la cathédrale
gothique du XIIIe, Saint-Étienne. Le bâtiment, de conception postmoderne, juxtapose dans sa structure même le moderne et le classique du XIXe. Mais, comme
dans l’immeuble PPG de Pittsburgh, une part de son caractère se réalise dans
ce qu’il reflète. La Haashaus reflète très explicitement la cathédrale SaintÉtienne ou, selon la position de l’observateur, les immeubles d’habitation ou
les commerces qui l’environnent, dans la rue Kärntner, menant à la grande
place ouverte. Pourtant, ce bâtiment n’est un édifice ni institutionnel, ni pédagogique, ni culturel, ce n’est pas une gare, ni une réalisation artistique nouvelle.
C’est un centre commercial fourni en boutiques de luxe, restaurants, grandes
banques. Cette tour, qui est un atout maître de Vienne, est la version commerciale du postmoderne (le lieu de la différence), in-différent aux valeurs antérieures mais tout aussi incapable de les oublier.
L’ouvrage d’Italo Calvino,
Si, par une nuit d’hiver, un voyageur..., interrompt
la convention longtemps en vigueur de l’intégrité organique du texte. Livre
brisé, interrompu, récit qui diverge au montage (comme pour un film) vers un
autre lieu, une autre histoire.
Jalousie était encore un récit cohérent, une intrigue
unique, même si l’accès à cette intrigue était loin d’être aussi immédiat que
dans le roman balzacien. Le point critique dans le projet postmoderne est la
juxtaposition (
Zusammenstellen als zusammengestellt) des styles, engagements,
modes d’expression, sans pourtant que cela devienne du kitsch ! Le kitsch est
l’une des fins (comme buts) de la modernité. Le postmoderne doit surmonter
son être-kitsch. La
Verwindung est temps de convalescence et de renversement,
selon Vattimo
[6]. Se résoudre aux caractères du kitsch sans être kitsch, s’abandonner à la fin de l’utopie sans désespérer, convenir de continuer à parler mais
en un temps de convalescence, tels sont les traits de la condition postmoderne.
Wild at heart de David Lynch, poursuivant dans la direction du très prisé
Blue Velvet, peut sembler kitsch : richesse des décors, événements extravagants,
foisonnement de la mise en scène, et, malgré tout, simplicité de l’intrigue, s’y
entrelacent. Topos du film de voyage, ç’aurait pu être Easy Rider, sinon que
les héros utilisent l’automobile et non des motos. Topos de la sauvagerie, celle
du Sud-Ouest des États-Unis, et, comme dans Paris Texas, la traversée des villes
à moitié abandonnées, sinon que les amoureux prennent la fuite ensemble, à la
manière d’un grand nombre de films du type utopie/dystopie, comme Logan’s
run, où il s’agit de tenter d’échapper à la ville et ses flicages. Mais dans ce
cas, le film commence par un meurtre, même s’il est en légitime défense. Le
meurtre d’un assassin noir. Et auparavant, nous avions eu le feu où avait péri
le père du personnage de Laura Dern. Extravagances, qui coexistent avec des
situations conventionnelles. Amoureux pourchassés devant affronter des épreuves qualifiantes. Multiplication des topoi qui restent cependant identifiables.
Wild at Heart aurait pu être, comme Twin Peaks, un film pour les jeunes.
Mais il a également les traits macabres d’un film d’horreur, l’intrigue d’un
thriller, les aventures d’un western, et ainsi de suite. Sa musique, intense, prenante, erratique, possède une dimension de délire qui souvent déjà caractérisait
Blue Velvet. Le mélange des genres, des topoi, des décors impose au film
postmoderne d’éviter de se cantonner à un foisonnement directement décodable.
Être-en-différence n’est pas agencer la multiplicité, la répétition indéfinie de
l’altérité mais faire surgir les entre-deux, les moments et les aventures de la
différence. Interruptions, ruptures, syncopes dans les scènes, événements et
thèmes ont plus de sens que ces derniers éléments eux-mêmes. Mais on ne doit
pas non plus les oublier. Penser l’histoire de l’être demande aussi que l’on pense
l’oubli de l’être. La répétition de l’autre dans les deux films de Lynch requiert
de même de marquer les différences de l’entre-deux.
Twin Peaks se place nettement sur les marges de la modernité. La permanente
insertion (comme dans Star Wars) de citations de films, d’éléments culturels, de
thèmes comme s’ils faisaient partie du récit, inscrit les marques de la différence
dans toute la série. Il devait d’abord se présenter comme un meurtre à élucider :
« Qui a tué Laura Palmer ? » et l’illusion fut si réussie que les journaux n’avaient
titré que cette question. La question était sans doute plus passionnante que l’affaire
Profumo en Angleterre ou les élections présidentielles américaines. Plutôt comme
un match de baseball comptant pour les championnats du monde. Lorsque, six
mois plus tard, il devint clair que l’assassin était un esprit du mal qui prenait possession des corps de citoyens respectables de cette ville d’exploitation forestière
de la Côte Ouest, l’attente d’un meurtrier simple mortel fut totalement déçue.
Nains, meurtriers, détectives privés, commissaires, amoureux transis, prostituées,
psychotiques, invalides, serveuses, chefs d’entreprises, ils sont tous là ! Mais ce
qui fait que Twin Peaks est postmoderne, est qu’il travaille aux fins de la modernité. La modernité dans ses traits technologiques, culturels, politiques, juridiques,
psychologiques est mise entre guillemets. Dans Twin Peaks, rien n’est réel, ou tout
n’est que trop réel, que trop humain ! Le père chef d’entreprise qui croit qu’il
dirige la Guerre civile, qui a aimé la mère (invalide) de Donna, dont la sÅ“ur
s’essaie à la fois à la prostitution et à un concours de beauté, est un exemple parmi
tant d’autres de différence inscrite dans la différence. Être postmoderne, c’est
s’inscrire-en-différence. Il y a des différences qui sont des fins et des fins qui sont
des différences. Le postmoderne opère sur ces fins différentes.
Ainsi, lorsque Montaigne écrivait, à la fin de « De l’expérience » : « et au
plus élevé throne du monde, si ne sommes-nous assis que sur nostre cul », il
inscrivait son nom dans la loterie postmoderne. C’est une telle terminaison qui
démarque la nature de la culture. Une telle terminaison est fin des fins, répétées
dans d’autres fins : fin du voyage (
Wild at Heart), de l’histoire, de l’ouvrage,
de l’effort humain, une fin de l’homme à la Foucault, une fin kantienne et non
un moyen, une fin sartrienne (projet conçu au moment du choix originel)
[7], la
fin, chez Derrida, du livre et le commencement de l’écriture. Tant de fins : c’est
quasiment sans fin ! Et chacune démarque ce qui n’est pas encore une fin et ce
qui vient après la fin. Être-en-différence, c’est être, agir, penser au lieu de la
fin. Pour la fin de la modernité au sens de Vattimo, la postmodernité s’inscrit
en bordure du moderne, toujours lui-même puisqu’il utilise les traits et éléments
de la modernité, mais un moderne sur sa fin (fin du XX
e,
fin de siècle*),
c’est-à-dire ni terminaison, ni réplétion, ni accomplissement, seulement différence. L’événement de la différence — (l’
Ereignis de Heidegger), ce n’est pas
ce que l’on dépasse mais ce que l’on retourne, distord, chavire (vrille), ce dont
on se remet, ce à quoi on s’en remet — que l’on pense dans ses différences...
[1]
Un astérisque indiquera dans la suite une expression apparaissant « en français dans le texte »,
dans l’américain.
[2]
Il y a ici un jeu d’oppositions u-topie/dys-topie qui signifie déjà un déplacement par rapport
au sens étymologique d’u-topie. Ce mot vient de
ou-topia (absence de lieu) et non de
eu-topia (lieu
idéal, heureux). On a en général gardé la seconde pseudo-étymologie, pour lui opposer une « dystopie » indiquant une imagination où l’univers à venir est tout le contraire d’idéal (NdT).
[3]
Evgueni Ivanovitch ZAMIATINE,
Nous autres, Paris, Gallimard, 1979; Margaret ATWOOD,
La
servante écarlate, trad. de Sylviane Rué, coll. « J’ai Lu », 1990 (NdT).
[4]
Il est impossible de rendre exactement la tournure qu’emploie Silverman, la préposition
in
étant en anglais homophone de la négation. En français, il faudrait dire
en-différence, ce qui ferait
perdre le jeu avec « indifférence ». Nous avons donc choisi de noter en italiques l’expression
in-différence, lorsqu’elle signifie
dans-la-différence. En revanche, nous traduirons
beingindifference par
être-en-différence (NdT).
[5]
Voir Gianni VATTIMO,
La fin de la modernité, éd. ital. p. 61, éd. amér., trad. de Snyder, Johns
Hopkins University Press, p. 52.
[6]
Gianni VATTIMO,
La fin de la modernité,
op. cit., p. 173 de l’éd. amér.
[7]
Sur les trois fins précédentes, consulter Jacques DERRIDA, « Les fins de l’homme » dans
Marges. De la philosophie, trad. amér. d’Alan Bass, Chicago, University of Chicago Press, 1982,
p. 111-136.