2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Connaissance et moment historique
Tom Rockmore
(version française revue par Arnaud Villani)
L’article esquisse des aspects du problème de la connaissance tel qu’on
le conçoit au début du siècle, à un moment où le fondationnisme (fondamentalisme),
cette stratégie épistémologique qui domine les Temps modernes depuis Descartes, ne
paraît plus viable. On en tire les conclusions inévitables.
This paper describes aspects of the problem of knowledge as understood
at the beginning of the new century, in a period when foundationalism, the strategy that,
since Descartes, has been prevailing in the discussion, no longer appears even potentially
viable. It further discusses some conclusions as a result of the abandonment of foundationalism.
On voudrait esquisser ici quelques aspects du problème de la connaissance tel
qu’on le conçoit dans une période où le fondamentalisme
[1], la stratégie épistémologique qui, depuis Descartes, domine les Temps modernes, ne semble plus viable.
On peut poser que le fondamentalisme est une stratégie tendant à saisir (directement ou indirectement) le réel
[2]. Le tenant le plus connu de cette doctrine est
aujourd’hui Putnam. Cette stratégie, qui n’a pas tenu ses promesses et ne semble
pas avoir d’avenir, comporte un concept normatif de connaissance anhistorique,
au-delà donc de tout lieu et de tout moment historique et s’accompagne d’un
réalisme. Déjà présent chez Platon, il atteint son apogée chez Kant. Il figure
toujours chez les fondateurs de la philosophie analytique : Frege, Russell, Moore,
le premier Wittgenstein, et encore chez le premier Carnap, Chisholm, Apel,
Habermas, Davidson, Putnam. Car tous défendent des variantes de cette stratégie.
Le problème ne peut nous laisser indifférents. Si la stratégie fondamentaliste
ne suffit point à défendre le concept normatif de connaissance anhistorique,
alors il faut abandonner stratégie et concept et adopter à leur place le concept
d’une connaissance appartenant à un moment historique et donc limitée par ce
dernier.
Comme ce thème très vaste déborde les limites d’une simple discussion, je
me limiterai à deux points précis. Tout d’abord je constaterai l’échec patent du
fondamentalisme et de son prédécesseur : l’intuitionnisme platonicien. Ensuite,
je proposerai un concept de connaissance historique comme l’alternative épistémologique la plus prometteuse de nos jours. Puisqu’il s’agira de brosser un
tableau général, il ne sera pas possible d’envisager les détails.
L’INTUITIONNISME PLATONICIEN
Il me semble utile, tout d’abord, de jeter un coup d’
Å“il rétrospectif sur la
théorie de la connaissance. Le fondamentalisme épistémologique, avoué ou non,
qui domine les Temps modernes, est une stratégie qui entend maintenir le
concept traditionnel de connaissance. Or, s’il y a presque autant de théories de
la connaissance que de philosophes qui s’y intéressent, néanmoins il y a peu
de grandes stratégies épistémologiques. De toute évidence, le scepticisme n’en
fait pas partie, étant moins une théorie de la connaissance qu’un argument contre
toute connaissance
[3]. On peut considérer toutes les théories de la connaissance
comme autant de variantes de deux grandes stratégies, l’intuitionnisme platonicien et le fondamentalisme cartésien.
L’intuitionnisme consiste dans la saisie directe d’une réalité indépendante, le
monde tel qu’il est. Celui qui possède des connaissances est en mesure de voir la
réalité en s’abritant de tout scepticisme. On trouve cette optique dans le platonisme dont l’importance n’a jamais cessé sur la théorie de la connaissance. Le
platonisme ne se laisse pas réduire à la pensée de Platon. D’avoir présenté ses
idées sous forme de dialogue sans s’identifier absolument à aucun des protagonistes, pas même à Socrate, laisse ses intimes convictions dans un certain flou.
Le Théétète, le plus moderne de ses dialogues, présente le thème de la
justification des énoncés cognitifs. Nous y reviendrons. L’analyse dialectique
du Parménide, qui a tellement plu à Hegel, comporte une attaque franche contre
la théorie des idées, cette même théorie qui, au cours des siècles, fut reçue
comme l’apport distinctif de Platon. Le dialogue essentiel reste certainement la
République, avec son modèle de la ligne et le mythe de la caverne.
L’idée que Platon se fait de la connaissance dans la République trouve sa
réplique dans le modèle vertical de la connaissance qui figure partout dans le
débat ultérieur. La philosophie est censée fonder les mathématiques et les sciences naturelles, qui, elles, dépendent de suppositions indémontrées et indémontrables. À force de développer ses dons, l’apprenti philosophe se rend capable
d’une saisie dialectique de la réalité invisible. Il est ensuite aisé de redescendre
du premier principe « anhypothétique » aux hypothèses gouvernant les autres
sciences. Tel est, sous sa forme élémentaire, le concept normatif de connaissance
qui inspirera toute la stratégie fondamentaliste.
CRITIQUE DU FONDAMENTALISME PLATONICIEN
On ne sait pas si Platon pensait que seul le philosophe possédait des connaissances ou s’il s’employait à brosser un tableau des conditions de la possibilité
de leur obtention. Dans tous les cas, il est clair que selon le platonisme, seul
le philosophe peut vraiment connaître, et cela pour deux raisons. Le philosophe
est le seul qui saisisse la totalité comprenant toutes les disciplines et le seul qui
saisisse la réalité.
On peut être d’accord sur le premier point. Même s’il arrive à la philosophie,
surtout de langue anglaise, d’être trop étroite et technique, il reste qu’à son
meilleur elle offre un champ de vision plus large que celui des autres disciplines.
La philosophie en est-elle plus profonde sur le plan épistémologique ? Les
philosophes saisissent-ils la réalité indépendante ?
La réponse à la seconde question doit être négative pour deux raisons. Tout
d’abord, comment démontrer des connaissances d’une réalité indépendante ?
La saisie directe de l’être, ce que Merleau-Ponty appelait, dans une formule
heureuse, « voir l’invisible », est une expérience privée qui se rapproche du
mysticisme. Elle est bien loin d’une affirmation vérifiable dans l’espace public,
ce qui constitue notre critère présent des énoncés cognitifs. À moins de vouloir
accepter des affirmations sans preuve aucune, la connaissance d’une réalité
indépendante telle que la propose le platonisme ne peut être admise.
Ensuite, faut-il qu’il y ait une réalité indépendante à l’aune de laquelle mesurer, comme dirait Platon, le Vrai, le Bien et le Beau ? Il serait sans prix de
posséder de telles connaissances ultimes. Mais ce n’est pas le cas. Il n’est pas
nécessaire que la réalité indépendante, qui seule pourrait rendre possible de
telles connaissances, existe. Et nous ne pouvons affirmer que nos connaissances
dépassent le stade de l’apparence pour atteindre ce qui est indépendant de nous.
LE FONDAMENTALISME CARTÉSIEN
Pour ces raisons, il est difficile de maintenir le concept platonicien de connaissance sans modifier la stratégie platonicienne de connaissance d’une réalité
indépendante. Le fondamentalisme cartésien, qui domine les Temps modernes,
se ramène à un effort pour maintenir à tout prix le concept platonicien de
connaissance, quitte à adopter une autre stratégie épistémologique, celle de la
stratégie fondamentaliste qui ne réussit pas mieux que celle qu’elle remplace.
En général, ce sont les philosophes analytiques, de tendance empiriste ou
réaliste, qui s’intéressent au « fondamentalisme épistémologique »
[4]. J’emploierai ce terme dans un sens plus large pour comprendre non seulement la stratégie
épistémologique empiriste mais aussi ses formes rationaliste et transcendantale.
Dans le fondamentalisme épistémologique, trois aspects sont essentiels,
l’absoluité, la verticalité et, ainsi que le suggère le nom de cette stratégie, la
fondation. Toutes les variétés du fondamentalisme épistémologique se rejoignent
dans l’idée de mener à bien le concept platonicien de philosophie comme seule
source d’une connaissance absolue, à l’abri de tout scepticisme, ce qui répond
avant la lettre à la norme cartésienne de l’apodicticité. Toutes les variétés du
fondamentalisme épistémologique partagent le concept vertical de connaissance, repris par Descartes dans l’image de l’arbre de la connaissance. En se
soutenant, et en soutenant ainsi toutes les autres sciences, la philosophie soutient
toutes les autres formes de connaissance qui, sans exception, en dépendent.
Enfin, toutes les variétés du fondamentalisme épistémologique font état d’une
sorte de pointe d’Archimède, fondement que Descartes appela un fundamentum
inconcussum, sur lequel construire un édifice conceptuel censé résister au tremblement de terre du scepticisme.
En quoi cette approche se distingue-t-elle de ce qu’on pensait déjà ? La
réponse à donner dépend de la façon dont on lit l’histoire de la philosophie. Le
concept de fondement inébranlable, résistant à toute épreuve, typique du débat
sur la connaissance dans les Temps modernes, semble absent du débat antérieur.
Fondant sa théorie de la connaissance sur la saisie directe de la réalité, Platon
n’avait point besoin de fondement épistémologique. Dans la philosophie
ancienne, c’est peut-être Aristote qui anticipe le mieux cette idée si l’on admet
qu’il argue du fait qu’on saisit intuitivement la vérité de principes premiers, tels
que le tiers exclu.
Les interprétations des textes changent, parfois radicalement, au fil du temps.
Jusqu’à une époque récente, et durant des siècles, on avait tendance à attribuer
à Aristote une théorie de la science fondée sur des principes premiers dont la
vérité serait comprise de façon intuitive. Si tel devait être le cas, Aristote serait
un penseur fondamentaliste avant la lettre. Pourtant on a tendance aujourd’hui
à délaisser cette interprétation pour une autre, selon laquelle le Stagirite devient
un penseur anti-fondamentaliste donc très contemporain. Selon cette nouvelle
interprétation, la théorie de la science chez Aristote se fonderait, tout comme
la géométrie, sur des principes premiers dont la valeur n’est pas et ne peut pas
être déterminée car ils précèdent et rendent possible la théorie qui en découle.
CRITIQUE DU FONDAMENTALISME MODERNE
Le fondamentalisme épistémologique est partout dans la philosophie
moderne. Qu’il suffise ici d’en distinguer trois formes importantes dont chacune
est, en soi, hautement problématique : la forme rationaliste, illustrée par Descartes ; la forme empiriste, illustrée par Locke; la forme transcendantale, illustrée par Kant.
Rationalistes et empiristes occupent des places diamétralement opposées dans
le débat sur la connaissance. Est rationaliste celui qui croit à une forme de la
connaissance antérieure à toute expérience et indépendante d’elle. Selon
Descartes, à partir des idées claires et distinctes, nous pouvons procéder avec
une certitude absolue de l’intérieur de la conscience vers le monde extérieur.
Comment faire, pourtant, pour établir la vérité de nos idées sans évoquer Dieu
dont l’existence n’est pas encore prouvée ? Comment éviter le fameux cercle
cartésien ? En pratique, le besoin de se fonder sur des suppositions indémontrables par la théorie qui en découle est incontournable. Ce besoin, c’est bien
connu, constitue l’écueil décisif de cette stratégie, la pierre d’achoppement
qu’on n’a jamais su surmonter.
Au moins depuis Francis Bacon, l’empirisme maintient son soupçon à l’égard
du rationalisme et tend à le dominer. La connaissance commence nécessairement
dans l’expérience. Locke critique les idées innées. Suite à la constitution empirique de la mécanique newtonienne, les empiristes, comme des champignons
après la pluie, occupent le terrain dans la discussion moderne, sous une variété
de formes presque illimitée.
Fil conducteur de la philosophie anglaise depuis Bacon et Locke, l’empirisme
donne lieu à la philosophie analytique, à l’École de Vienne, etc. Mais depuis
Moore, Russell et le premier Wittgenstein, bien des philosophes de langue
anglaise, y compris le second Wittgenstein, Quine, Davidson, Sellars ou même
Rorty, se montrent très critiques à l’égard de l’empirisme. L’attaque analytique
dirigée contre l’empirisme remet en question l’idée même de connaissance
apodictique tirée de l’expérience.
Les tendances rationaliste et empiriste sont incapables, selon Kant, de comprendre le rapport du sujet à l’objet, ou, plus précisément, celui de l’idée de
l’objet à l’objet de l’idée. Le rationalisme cartésien s’efforçait de connaître
l’objet indépendant à partir du sujet cognitif. Mais l’empirisme lockéen renverse
l’argument en prônant des connaissances immédiates du monde indépendant.
Locke affirme que, bien qu’il soit possible de mal combiner les idées simples
tirées de l’expérience immédiate, il est tout simplement impossible de les créer.
Toujours selon Locke, les idées simples, provenant d’une saisie directe du monde
extérieur, ne peuvent être erronées. Comme elles correspondent nécessairement
à ce qui existe indépendamment de nous, elles sont donc vraies. Pourtant, aucun
empiriste n’a encore réussi à justifier cette affirmation très contestée (voir la
sinnliche Gewissheit chez Hegel, la critique que Wittgenstein adresse à Moore,
celle de Sellars contre les données immédiates de la conscience, etc.).
L’empirisme ne se laissant pas démontrer, Kant entend réussir là où rationalistes et empiristes ont échoué : en élucidant, pour reprendre la phrase heureuse
de McDowell, le rapport entre l’esprit et le monde
[5], Kant suggère, et c’est tout
le génie de sa révolution copernicienne, que la connaissance n’est possible qu’à
condition que le sujet cognitif produise (
herstellen) son objet. L’objet, correspondant par définition aux structures de l’esprit humain, aux concepts de l’entendement ou catégories, est de fait et par excellence connaissable par le sujet.
Kant est très sévère à l’égard de ses prédécesseurs. Il qualifie la théorie de
la connaissance de Locke de physiologie. Il dénonce Descartes qu’il accuse de
mettre en doute l’existence du monde extérieur. Pourtant sa pensée ressemble
à maints égards à celle de Descartes. Comme lui, il prône l’apodicticité comme
critère de la connaissance. Comme lui, il propose des fondements certains qui
garantissent la possibilité de la connaissance. Comme lui, il transforme le sujet
cognitif en ce que Habermas appelle, dans un terme intraduisible, un Platzhalter,
à savoir le sujet cognitif compris à partir des exigences de la connaissance.
Hegel a donc raison de dire que si Kant avait réussi, il aurait résolu le problème
de Descartes.
La solution de Kant est très controversée. Qu’il suffise d’évoquer trois des
difficultés soulevées par la philosophie critique. Tout d’abord, bien que Kant
compare l’activité par laquelle le sujet produit son objet à un art caché dans les
tréfonds de l’âme humaine, il ne l’élucide jamais. En ce sens, son analyse tombe
en dessous de celle de Vico qui, un siècle et demi plus tôt, avait déjà affirmé
que les êtres humains ne peuvent connaître que ce qu’ils produisent donc ne
peuvent connaître que l’histoire humaine.
Ensuite, la fameuse déduction transcendantale est tout simplement incohérente. Kant reproche à Aristote de n’avoir pas su déduire les catégories qui ne
dépasseraient donc pas le stade d’une simple rhapsodie. Pourtant l’analyse
kantienne n’est pas moins rhapsodique que celle d’Aristote.
Enfin, bien qu’il le condamne explicitement, Kant ne peut éviter le scepticisme au sujet de l’existence du monde extérieur. Selon Kant, les phénomènes
sont des apparences car autrement il y aurait des apparences sans que rien
n’apparaisse et la philosophie critique serait un simple phénoménalisme. Pourtant, si la connaissance commence nécessairement avec l’expérience, on ne peut
jamais prétendre que nous connaissons les choses en soi. Alors, pas plus que
ses prédécesseurs, Kant n’est en mesure d’élucider le rapport entre le sujet et
l’objet de la connaissance, plus précisément le rapport des phénomènes au
monde extérieur.
VERS UN CONCEPT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE
Cette discussion de trois formes du fondamentalisme épistémologique est
loin d’être exhaustive. Elle a pourtant une valeur indicative en nous montrant
quelques-unes des difficultés qui subsistent dans cette approche après des centaines d’années de discussion. En dépit des recherches les plus ardues, notamment chez Apel et Habermas, on n’est toujours pas en mesure de trouver un
fondamentalisme épistémologique qui puisse répondre des difficultés propres à
cette stratégie.
L’incapacité pour ses défenseurs de mener cette stratégie à bien est visible
dans le débat entre Apel, un de ses meilleurs adeptes, et Hans Albert, antifondamentaliste avéré, ennemi de tous les fondamentalismes, y compris celui
de Hugo Dingler. Pourtant, Apel, qui se dit fondamentaliste, défend en fait une
position anti-fondamentaliste. Lorsqu’en réponse à Albert, il dit que son concept
de sémiotique transcendantale n’a qu’une force régulatrice, donc point constitutive, il signe l’arrêt de mort de la stratégie fondamentaliste qui n’exige rien
de moins qu’une force constitutive.
Concernant le fondamentalisme, nul n’a dépassé Kant. Le point culminant
du débat a été atteint dans la philosophie critique. La pensée kantienne est ici
doublement intéressante, car non seulement Kant mène à son terme le débat
précédent, mais il propose encore une autre solution, qui, bien qu’elle aille à
l’encontre de sa propre pensée, paraît aujourd’hui très prometteuse.
Comme chez Descartes, la difficulté principale de Kant consiste dans l’impossibilité d’aller de l’esprit au monde. Kant, qui prétend comprendre Platon mieux
qu’il ne se comprit lui-même, suit ce dernier en introduisant une distinction
entre l’apparence et la réalité. Pourtant, la philosophie critique, à la différence
du platonisme, ne permet pas d’accéder à la réalité en contournant les apparences
phénoménales, et, si Kant a raison, aucun chemin ne mène des phénomènes à
la réalité.
Selon Maïmon et Hegel, la philosophie critique aboutit à un scepticisme car
on ne peut connaître les choses en soi. Pourtant, on entrevoit une échappatoire
au scepticisme kantien en réinterprétant la révolution copernicienne en un sens
certes incompatible avec la philosophie critique. Kant prétend, c’est bien connu,
tirer au clair les conditions de la possibilité de la connaissance en général pour
tous les êtres rationnels. Mais, puisque la connaissance est toujours connaissance
humaine, il n’y a pas de connaissances en général, seulement des connaissances
humaines. Il s’ensuit que la tendance très répandue à comprendre le sujet cognitif au travers des exigences de la connaissance objective de la réalité indépendante est un hysteron proteron. Elle renverse l’ordre naturel des choses en
mettant pour ainsi dire la charrue avant les bÅ“ufs. Si la connaissance n’est que
connaissance humaine, il faut donc la comprendre comme fonction du sujet
humain et non autrement.
Toute analyse de la responsabilité morale exigeant un concept d’être humain,
ce concept existe déjà chez les penseurs chrétiens, Augustin ou Thomas d’Aquin,
et avant eux chez Aristote. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans l’empirisme
anglais si préoccupé par la connaissance humaine, qu’on comprit le lien entre
le sujet humain et la connaissance humaine. Dans la philosophie européenne,
à part Vico, longtemps négligé, et qui n’a donc pas influencé le déroulement
du débat, cette idée est devenue claire après la Révolution française. Dans la
première formulation de sa philosophie, Fichte, qui se voulait kantien, rompt
pourtant avec l’auteur de la philosophie critique en repensant le sujet cognitif
comme être humain. Il fut suivi sur ce chemin par Hegel, Marx, le jeune
Heidegger, d’autres encore.
Montaigne et Descartes fondent leurs théories de la connaissance sur un
concept de sujet sans épaisseur. Kant et Husserl proposent à tour de rôle leurs
variations sur le thème cartésien du sujet comme simple spectateur censé connaître un monde indépendant. Pourtant l’échec flagrant des efforts modernes pour
comprendre la connaissance au travers d’un concept « mince » de sujet comme
spectateur ne suggéra ni d’abandonner ce type de sujet comme la perspective
à partir de laquelle la connaissance devient possible, ni d’abandonner le cartésianisme. La façon dont le Heidegger tardif, les poststructuralistes français et
Habermas, qui n’a pourtant rien d’un poststructuraliste, se sont récemment
détournés du sujet réel montre qu’on n’a toujours pas compris cette leçon.
Il faut pourtant bien, pour en avoir constaté l’échec, se défaire d’un concept
de sujet « mince » comme spectateur, en faveur du concept moins reconnu de
sujet « épais » comme acteur. Les êtres humains sont évidemment des êtres
sociaux, constitués dans un contexte social instable, toujours en mouvement.
Une théorie sociale de la connaissance humaine est une théorie de la connaissance sociale. Une telle théorie doit rendre compte du fait que le sujet cognitif
n’est ni un cogito cartésien, ni une unité transcendantale de l’aperception, ni
même un ego transcendantal, mais un ou des êtres humains qui n’agissent et
ne connaissent que dans un contexte social.
Les propositions cognitives sont toujours avancées par des êtres humains à
partir d’une compréhension qui n’est jamais absolue ou anhistorique, mais
toujours fondée sur des facteurs sociaux et historiques. Nous ne devrions plus
comprendre la connaissance comme absolue, à l’abri de tout scepticisme,
n’admettant aucune correction. Nous devrions la comprendre comme pratique,
prise dans un procès historique, donc faillible, supposant l’interaction entre les
individus et leur environnement, etc.
Pour conclure ce débat, je voudrais aborder, ne serait-ce que rapidement,
quelques-unes des modifications qu’entraîne dans la théorie de la connaissance
le nouveau concept de sujet cognitif. Prendre le sujet humain au sérieux comme
le vrai sujet cognitif influe sur nos concepts d’objectivité cognitive, sur le rapport
entre la vérité et le temps et donc sur le concept de philosophie.
L’OBJECTIVITÉ COGNITIVE ET LA JUSTIFICATION SOCIALE
On ne peut faire l’économie d’un concept d’objectivité cognitive sans tomber
dans le scepticisme. On comprend en général « objectif » comme signifiant
« indépendant de toutes circonstances particulières, historiques ou culturelles et
des perspectives des personnes particulières »
[6]. Mais si aucun chemin ne va de
l’apparence à la réalité alors il faut abandonner tout concept de vérité comportant
la saisie directe (ou même indirecte) du monde indépendant. Car une telle saisie
n’est qu’un idéal qu’aucune pratique ne peut attester.
Si tel est le cas, il faut alors modifier notre compréhension de la science.
Chez les philosophes des sciences, les réalistes aiment avancer des variantes de
l’affirmation selon laquelle « les scientifiques font des découvertes concernant
un monde indépendant de la cognition humaine; ils affirment des propositions
vraies, emploient des concepts correspondants aux divisions naturelles, développent des schémas fidèles aux dépendances objectives »
[7].
Cette idée, utile comme hypothèse de travail, ne peut dépasser ce stade. Car
elle ne se laisse démontrer ni en théorie ni en pratique. Elle n’est qu’un idéal
vers lequel nous ne pouvons que tendre. Il faut donc abandonner l’idée, commune au rationalisme et à l’empirisme, qu’il serait nécessaire ou souhaitable de
constater une objectivité préconstituée et indépendante. Encore une fois, nous
ne sommes pas en mesure de le faire.
La validation des affirmations cognitives ne peut qu’être sociale. Elle ne peut
que refléter la façon dont un groupe comprend ces phénomènes. Kant insistait
significativement sur une justification a priori au travers de ce qu’il dénommait
la raison pure. En réagissant contre la philosophie critique, Hegel propose un
concept de raison sociale donc a posteriori et « impure ».
Les affirmations de la connaissance ne peuvent être validées indépendamment
de toute expérience. Elles ne peuvent être validées qu’a posteriori par tel ou
tel groupe dans tel ou tel moment historique. Depuis Hegel, mais plus certainement depuis Peirce, on sait que la justification des énoncés cognitifs implique
un processus de négociation et de renégociation entre des individus compétents.
Comme un tel processus ne peut que rarement être clos, la validation des énoncés
de la connaissance s’étend donc en principe sans fin.
Dans la pratique, de telles affirmations sont validées par un cadre conceptuel
et des critères généraux, bref des normes qui, si Kuhn a raison, ne sont jamais
à l’abri d’un changement ultérieur. Dire qu’une affirmation est justifiée veut
dire (comme le fait remarquer Ayer, l’apôtre du positivisme en Angleterre)
qu’elle correspond aux normes actuellement en vigueur
[8]. Mais cela ne veut
surtout pas dire qu’elle correspond au monde tel qu’il est, car il n’y a aucune
façon de déterminer comment il est, ou de savoir ce qui a lieu indépendamment
de nous.
Sellars et Davidson défendent une idée, très répandue et d’ailleurs très cartésienne, qui consiste à dire qu’il n’y a qu’une seule voie royale du concept.
Sellars parle de l’espace de la raison (the space of reasons) au singulier et en
employant l’article défini, comme s’il ne pouvait y en avoir plus d’un seul.
Davidson va jusqu’à dire qu’il ne peut même pas y avoir une seule perspective,
ce qui laisse supposer qu’on saisit ce qui est directement donc indépendamment
de toute perspective.
C’est loin d’être évident. Puisque nous ne pouvons jamais montrer qu’il n’y
a qu’une théorie possible, nous ne pouvons éviter la conclusion que les constats
cognitifs ou évaluatifs, quels qu’ils soient, dépendent d’une perspective. En
dépit de ce que pensait Kant, l’échec de sa tentative d’apporter une déduction
transcendantale indique que l’idée même d’une seule théorie de la connaissance
possible ne peut se défendre.
Tout comme les mathématiques, la science naturelle peut paraître résister à
une analyse sociale de la connaissance. Pourtant, on sait actuellement que la
science n’est pas suprahistorique mais résolument historique. Pour des raisons
historiques, il est probable que la plus grande part de ce que croient les scientifiques aujourd’hui sera modifié, sinon abandonné demain. À moins d’accepter
la conception d’une science pure que se fait Kant, à savoir un concept a priori,
donc à l’abri de tout changement possible, la science doit se soumettre à l’expérience. Pour le dire autrement, les multiples théories scientifiques, mécaniques
de Newton, relativité d’Einstein, mécanique quantique, ne sont que diverses
perspectives soumises à l’appréciation des spécialistes qualifiés qui les confrontent à l’expérience.
Le rapport entre vérité et temps est crucial pour comprendre la connaissance.
Mais les adeptes du fondamentalisme sont épris d’une vérité comme saisie du
réel au-delà du temps. Platon déjà prit Parménide comme illustration du chemin
du vrai et Héraclite comme illustration du chemin de l’erreur. Depuis, et jusqu’à
nous, des générations ont compris la connaissance comme saisie de l’intemporel,
de l’immuable et de l’objectif. Ce modèle reste très influent, d’autant que l’on
s’accorde à ne pas voir d’autre possibilité, par exemple celle d’un relativisme
viable. On a ces derniers temps vu paraître beaucoup de non-sens sur le relativisme épistémologique
[9]. Tout se passe comme si le simple fait de nier l’absolutisme épistémologique devait nécessairement mener à l’impasse.
Certes, l’idée selon laquelle toutes les affirmations se valent, idée que Platon
attribuait à Protagoras, et qu’on prête parfois, abusivement selon moi, à Feyerabend, n’est pas digne d’intérêt. Pourtant, nos constats cognitifs, à distinguer
des affirmations méta-épistémologiques, sont toujours relatifs à un cadre
conceptuel, tel qu’une forme de vie (Wittgenstein), ou bien un paradigme scientifique (Kuhn), ou encore un projet de recherches scientifiques (Lakatos) qui ne
vaut pas pour toujours mais seulement dans un moment historique déterminé.
Or certains philosophes pensent que des propositions de la forme « vrai en
L » (où « L » désigne une langue, ou « cadre conceptuel ») donnent lieu à ce
qu’on a pu appeler une contradiction « performative ». Un exemple en serait
l’affirmation de Quine selon laquelle tous les énoncés peuvent être revus et
corrigés. Serait problématique l’idée que tout est à corriger sans que cette idée
même ait à l’être. Pourtant, il n’est pas contradictoire de faire remarquer que
toute affirmation suppose un cadre la régissant, tout en niant tout privilège
épistémologique pour soi-même.
À vrai dire, comme êtres historiques, nous ne dépassons jamais ni notre
époque ni notre cadre temporel. Il s’ensuit que les énoncés cognitifs sont relatifs.
La totalité de nos énoncés cognitifs, comme le disait déjà Hegel, est prise dans
l’histoire. Cette approche va directement à l’encontre du concept de connaissance comme vérité intemporelle que Kant soutient. Lui qui pourtant proposa
une théorie de l’histoire dans ses écrits mineurs, ne comprenait pas les énoncés
cognitifs comme des affirmations historiques, donc en principe corrigibles, mais
comme des affirmations anhistoriques, donc impossibles à reprendre. Il relevait
pourtant de ce moment historique où l’on pensait encore que la connaissance
est anhistorique. Sa pensée procède d’un concept anhistorique des mathématiques, science achevée, parfaite en son genre, source de la vérité intemporelle.
Son concept d’argument transcendantal, c’est-à-dire de la possibilité de l’expérience et de la connaissance des objets, repose finalement sur l’idée désormais
dépassée de la certitude du raisonnement mathématique.
Le concept de connaissance mathématique anhistorique de Kant a été en effet
renversé par l’évolution historique des mathématiques. La découverte des géométries non-euclidiennes au début du XIXe siècle attira pour la première fois
l’attention sur leur caractère résolument historique alors qu’elles semblaient
pourtant l’illustration parfaite de la science éternelle. En proposant des cadres
conceptuels alternatifs pour les mathématiques, cette découverte porta un coup
mortel à la connaissance dont Kant s’inspire dans la philosophie critique. À
l’instar de l’idée qu’il se fait des mathématiques, Kant proposait une inférence
des conditions de la possibilité de l’expérience à l’expérience. Mais s’il n’y a
point de moyen pour trancher entre des cadres géométriques rivaux alors il n’y
a point d’exemple d’une telle inférence.
Le lien de la connaissance et de l’histoire est intrinsèque. Or il existe une
distinction essentielle entre l’histoire et la nature. L’histoire, qui a lieu sur une
base naturelle à laquelle elle ne se laisse pas réduire, ne peut être connue au
travers des lois de la nature. La connaissance historique est contingente, incompatible avec les modèles de rationalité anhistorique. Si l’on ne peut penser qu’à
partir de son moment historique alors il y a un lien évident entre l’esprit du
temps, y compris la Weltanschauung, et ce qu’on croit savoir.
Cette idée est controversée. Afin de sauvegarder une certaine vision de la
philosophie, une mise en garde contre tout amalgame entre philosophie et Weltanschauung fut lancée par Husserl et reprise par Heidegger. Pourtant, la pensée
de ce dernier reflète bien, peut-être même trop bien, la vie de son époque. Elle
n’est finalement compréhensible que sur l’arrière-fond de son temps, plus précisément par rapport à la crise de la République de Weimar, lorsque l’Allemagne
se trouva dans un péril tel que le national-socialisme ait pu sembler au philosophe la « meilleure » solution.
LA PHILOSOPHIE AUJOURD’HUI ?
Si la philosophie n’est plus capable de fonder les autres disciplines, alors, ou
bien il n’y a pas de connaissance possible et tout sombre dans le scepticisme,
ou bien les autres disciplines se fondent ou s’« autofondent » en justifiant leurs
propres énoncés cognitifs. Ce serait aller un peu vite en besogne que de dire
avec Rorty que l’impuissance de la philosophie à mener à bien le fondamentalisme épistémologique indique la fin de la connaissance, ou pire, la fin de toute
théorie de la connaissance digne de ce nom. Cette conclusion vient de l’acceptation du concept traditionnel de connaissance comme fondée. Pourtant, en dépit
de ce qu’on peut en penser, il n’y a strictement aucune obligation de maintenir
ce concept traditionnel. On a longtemps pu penser qu’il n’y avait qu’un concept
de connaissance possible. Mais le choix n’est pas entre concept traditionnel et
scepticisme car d’autres concepts de connaissance restent disponibles.
Comme le concept traditionnel ne se laisse plus défendre, on ferait mieux de
comprendre la connaissance comme la résultante d’un processus de négociation
entre les membres des diverses disciplines cognitives. Ainsi, les historiens de
l’art décident de ce que l’on peut accepter en histoire de l’art, les mathématiciens
statuent sur ce que constitue une preuve mathématique. L’histoire des différentes
disciplines cognitives reflète les efforts déployés pour déterminer et appliquer
des normes agréées, normes qui ne sont jamais valides une fois pour toutes.
La vieille structure verticale de la connaissance était chère à Platon, à
Descartes, à Kant, et encore à certains positivistes, adeptes du programme de
l’unité des sciences (Carnap, Reichenbach, Schlick, Waismann, etc.). Mais elle
n’a plus aucun rôle à jouer de nos jours si chaque forme de la connaissance
appartient à une discipline déterminée qui la justifie sans jamais faire appel à
une autre discipline. Les formes de la connaissance se relient entre elles horizontalement et non verticalement... Est donc exclue l’idée selon laquelle la
science, et pour les physicalistes la physique, serait la seule source de la connaissance. Les formes de la connaissance se font concurrence comme autant de
perspectives sur le monde et sur nous-mêmes.
Nous devons pour finir constater que les efforts à répétition, de Descartes à
Husserl, pour isoler une méthode unique et universelle ont connu un échec
retentissant. Gadamer, qui suit Descartes à distance, s’efforçait encore de penser
le lien entre vérité et méthode. Pourtant, il n’y a pas et il ne peut y avoir une
seule voie épistémologique. Il n’y a que des approches multiples appartenant
aux différentes disciplines et découlant de perspectives différentes ; des approches multiples dont la valeur est à déterminer non par les philosophes n’appartenant pas à ces disciplines mais par ceux qui y travaillent.
Il s’ensuit que la philosophie perd tout droit à jouer le rôle, rôle qu’elle
s’octroyait déjà dans l’Antiquité, de garant de tous les énoncés cognitifs, les
siens et ceux des autres disciplines. La philosophie travaille au deuxième niveau
en discutant les résultats des autres disciplines de façon large et générale. Elle
peut, par exemple, nous dire si Newton a raison de prétendre que la mécanique
est une science empirique à part entière donc dépourvue de toute métaphysique
(Kant puis Hegel ont contesté cette idée). La philosophie peut discuter les divers
aspects du problème de la connaissance. Mais elle ne peut se substituer à d’autres
disciplines.
Si connaître veut dire connaître un monde indépendant alors il faut en
conclure qu’après tant d’années de discussion, la philosophie se trouve toujours
confrontée au dilemme de Socrate, dilemme de celui qui sait qu’il ne sait pas.
L’expérience platonicienne, l’effort si complexe pour justifier les énoncés cognitifs de toutes les disciplines en les fondant sur une philosophie qui s’autojustifie,
s’achève sur le constat que les autres disciplines se débrouillent fort bien sans
que la philosophie s’en mêle. Le rôle philosophique légitime n’est pas et ne
peut être de valider les autres disciplines, fût-ce dans leurs résultats. Son rôle
consiste à comprendre ce qu’on y fait, à discerner, décrire et discuter l’aspect
social de la connaissance.
[1]
Il est apparu impossible de conserver en français le terme anglais
fondementalism. Il semble
que le terme français courant
fondamentalisme puisse parfaitement convenir pour rendre ce que
l’auteur lui fait dire, sans être pour autant confondu avec son sens religieux concernant, dans le
protestantisme ou dans l’islamisme, l’interprétation littérale des dogmes (NdlR).
[2]
Voir, par exemple, Michael DEVITT,
Realism and Truth, Princeton, Princeton University Press,
1991.
[3]
Hegel dont on ne peut parler ici, mais qui intègre le moment sceptique dans sa théorie de la
connaissance, constitue une exception évidente à cette règle.
[4]
Voir, par exemple, Lawrence BONJOUR,
The Structure of Empirical Knowledge, Cambridge,
Harvard University Press, 1985.
[5]
Voir John MC DOWELL,
Mind and World, Cambridge, Harvard University Press, 1996.
[6]
Barbara HERRNSTEIN SMITH,
Belief and Resistance : Dynamics of Contemporary Intellectual
Controversy, Cambridge, Harvard University Press, 1997, p. 1.
[7]
Philip KITCHER,
The Advancement of Science : Science without Legend, Objectivity without
Illusions, Oxford, New York, 1993, p. 127.
[8]
Voir A.J. AYER,
Language, Truth and Logic, New York, Dover, 1952, p. 100.
[9]
Voir, sur ce point, Joseph MARGOLIS,
The Truth about Relativism, Cambridge, Blackwell,
1991.