2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Introspection, rétrospection, prospection
Jacques Schlanger
Université hébraïque de Jérusalem
L’introspection peut être conçue comme une manière de s’observer pendant qu’on se livre à une activité mentale et comme une méthode de recherche dans les
sciences du mental, dans l’intention de comprendre et de décrire aussi précisément que
possible les événements mentaux d’ordre divers qui ont lieu en nous.
Les critiques de l’introspection mettent en cause aussi bien la méthode et ses résultats
que la possibilité même d’user d’une telle procédure. Les premières objections ont trait
au caractère « objectif » de l’introspection. L’autre catégorie d’objections porte sur la
possibilité d’observer un événement mental pendant que celui-ci a lieu.
Il n’en reste pas moins que nous nous regardons penser, sentir, agir. Puisque l’introspection au sens restreint n’est pas possible, à cause justement des problèmes que posent
l’objectivité des résultats et la simultanéité de l’observation, je propose d’élargir la
portée de l’introspection en la renforçant en arrière, par la rétrospection, considérée
comme un regard jeté sur ce qui vient d’avoir lieu dans mon monde mental ; et en avant,
par la prospection, considérée comme un regard jeté sur ce qui se passe en général dans
mon monde mental. En partant de ce double point de vue, on constate que l’introspection
est non seulement possible mais qu’elle est même intéressante et féconde.
Introspection can be conceived as a way of observing oneself during
one’s mental activity and as a method of inquiry in the mental sciences, in order to
understand and describe as precisely as possible the diverse mental events that occur
within us.
Introspection is criticized as well on behalf of the method and its results, as on behalf
of the possibility of using such a method. The first objection concerns the « objective »
character of introspection. The other objection has to do with the simultaneity of observing a mental event while it occurs.
It still remains that we do from time to time observe ourselves while thinking, while
feeling, while acting. As introspection, in its restricted sense, does not seem to be
actually possible, because of the problems set by the « objectivity » of its results and
the « simultaneity » of the observation, I propose to expend the range of introspection
by strengthening it backwards, by retrospection, considered as a way of looking at what
has just happened in my mental world ; and forwards, by prospection, considered as a
way of looking at what happens in general in my mental world. Starting from this double
point of view, one finds that introspection is not only possible, but is interesting and
fruitful.
Les philosophes font des choses avec des idées, ils fabriquent des objets
idéels. En tant que philosophe, je suis curieux de comprendre l’activité idéelle
à laquelle je me livre, l’activité mentale qui a trait aux idées et à ce qu’on peut
en faire. Pour comprendre mon activité idéelle et pour en rendre compte, je ne
vois pas de meilleur moyen que de me regarder en train de me livrer à cette
activité et de chercher à mettre au clair ce qui se passe en moi : je regarde en
moi-même, je dirige mon attention sur ce que je fais, je me livre à une introspection. C’est de cette question de l’introspection de l’activité idéelle que je
veux traiter ici.
Regarder en soi pour voir ce qui s’y passe : voilà en quelques mots l’essentiel
de l’introspection. Être à la fois le sujet de l’activité idéelle et l’observateur de
cette activité; se voir avoir des idées, voir comment elles se transforment,
comment elles se combinent en objets idéels. Dès que nous avons conscience
de notre activité mentale, nous sommes en train de nous introspecter, nous nous
regardons être, et penser, et agir — comme si nous étions un spectacle pour
nous-mêmes et nous faisons part à autrui de ce qu’il nous semble y avoir vu.
En effet, l’introspection ne consiste pas uniquement à nous observer mais
aussi à rendre compte de ces observations à nous-mêmes et à autrui. Et nous
avons souvent l’impression qu’autrui nous comprend, qu’il se reconnaît dans
ce que nous lui disons de nous-mêmes. Et moi-même, quand autrui me fait part
de ce qu’il trouve en soi quand il s’observe, je le comprends et je me reconnais
souvent dans ce qu’il m’en dit. On peut parler là d’une introspection « naturelle », ordinaire, commune à tous les êtres qui possèdent une conscience de
soi; une introspection presque automatique qui nous accompagne comme une
sorte de basse continue, au niveau de la conscience que nous avons de nous-mêmes et qui devient plus explicite quand nous cherchons à nous comprendre
dans une circonstance donnée, quand nous faisons un examen de conscience,
quand nous cherchons à comprendre notre conduite, etc.
L’introspection a aussi un aspect plus directement cognitif, un usage plus
théorique. J’observe ce qui se passe en moi et je m’en sers pour élaborer ou
pour étayer une théorie sur le fonctionnement de l’esprit humain. Là, l’introspection n’est plus simplement une manière de se voir penser mais une méthode
qu’on emploie dans un but cognitif, afin de mieux comprendre notre activité
mentale et d’en tirer des conclusions sur notre manière d’être, de penser, d’agir.
Dans ce cadre, la description des résultats de l’introspection est fondamentale,
dans la mesure où je cherche à obtenir l’acquiescement réfléchi d’autrui aux
résultats de mon introspection. Dans le cas de l’introspection « naturelle »,
communiquer le résultat consiste surtout à faire partager un sentiment ; dans le
cas de l’introspection méthodique, il s’agit essentiellement d’augmenter notre
savoir.
L’introspection peut donc être conçue à deux niveaux différents : a. une
manière de s’observer pendant qu’on se livre à une activité mentale, qu’il
s’agisse de percevoir, de sentir, de vouloir, de se souvenir, de méditer, d’avoir
des idées, de fabriquer des objets idéels, etc.; b. une méthode de recherche dans
les sciences du mental dont l’intention est de comprendre et décrire aussi précisément que possible les événements mentaux d’ordre divers qui ont lieu en
nous.
Mais tout d’abord, qu’entend-on par « observer sa propre activité mentale » ?
La première idée qui vient en tête est que se déroule en nous un spectacle mental
(qui produit ce spectacle, de quels éléments est-il fait, où se déroule-t-il ?), et
qu’à certains moments, mon « je » prend conscience de ce spectacle qui semble
se dérouler en moi d’une manière continue (tant que je suis éveillé), et se met
à le regarder, à l’observer. Une autre manière de concevoir l’introspection est
de considérer que c’est mon observation de ce qui se passe en moi qui produit
le spectacle mental dont je prends conscience : ce point apparaîtra mieux à
propos de la prospection. Mais auparavant une remarque : je ne m’occupe pas
ici de ce qui se passe dans mon cerveau, c’est-à-dire de l’aspect neurophysiologique de mon activité mentale mais de ce qui se passe dans ma tête, c’est-à-dire
de l’aspect proprement mental et surtout des problèmes philosophiques que pose
le fait de l’introspection dans le cadre de cette activité mentale.
CRITIQUES DE L’INTROSPECTION
L’introspection a en général mauvaise presse chez les psychologues, c’est-à-dire chez les spécialistes de l’activité mentale. Au point que dans les principales
encyclopédies de psychologie que j’ai consultées, le terme n’a même pas droit
à une rubrique propre. L’introspection, quand on la mentionne, est généralement
considérée comme un savoir auquel on ne peut pas faire confiance, une approche
cognitive sur laquelle on ne peut pas compter. Dans le cadre d’une psychologie
behavioriste, et même plus généralement pour toute psychologie à prétention
scientifique, l’introspection n’a littéralement pas de sens, puisqu’elle prétend
s’occuper, non pas des actions et réactions externes, mais de ce qui se passe
dans la boîte noire. Et surtout, elle fait jouer au sujet de l’activité mentale
observée un rôle d’observateur « objectif ».
Je ne cherche pas ici à faire l’apologie de l’introspection mais à montrer que
malgré la défaveur dans laquelle elle se trouve et les défauts réels qu’elle
présente, elle garde son utilité. Plus encore, je pense que pour nous comprendre,
nous ne pouvons pas nous passer de l’introspection mais qu’on peut la rendre
plus acceptable en spécifiant sa portée et en élargissant ses limites.
Les critiques de l’introspection sont de deux genres : les unes mettent en
cause la méthode et ses résultats, les autres s’attaquent à la possibilité même
d’user d’une telle procédure. Les premières objections ont trait au caractère
scientifique, ou plutôt non scientifique, de l’introspection. Dès qu’on pose que
l’intropection ne consiste pas seulement en une observation de ce qui se passe
en nous mais qu’elle est aussi la description « objective » de ce que nous
observons en nous, on constate que chez des sujets différents, et même chez le
même sujet à des moments différents, on aboutit souvent à des descriptions
différentes de ce qui nous semble être des situations mentales semblables, qu’il
s’agisse de décrire des perceptions, des volitions, des idéations, etc. Or cette
multiplicité des descriptions, qu’il faut distinguer de la diversité des interprétations, constitue une faiblesse majeure pour des recherches qui se veulent
empiriques, expérimentales, répétables, vérifiables. En outre, même quand il y
a similitude dans la description, on a souvent l’impression que cette similitude
n’est pas fondée sur la nature des choses mais qu’elle doit être mise sur le
compte de données culturelles communes, de préjugés partagés, de théories
préconçues, plutôt que d’observations objectives établies sans parti pris.
Contre ces objections, il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on attend de
l’introspection quand on la considère comme une méthode de recherche.
L’introspection n’est pas une méthode au sens des méthodes exactes dans les
sciences naturelles. Pour autant qu’on puisse parler de méthode à son propos,
il s’agit d’une méthode « molle », qui n’a pas la rigueur des méthodes en
sciences mathématiques et physiques. Et comme l’introspection n’est pas une
méthode rigoureuse, on ne doit pas en attendre des résultats scientifiques. On
ne peut pas espérer aboutir par son moyen à des résultats d’observation et
d’expérimentation qui seraient répétables et contrôlables au sens où sont répétables et contrôlables des observations et des expérimentations publiques en
physique ou en chimie — puisque les phénomènes mentaux qu’observe l’introspection sont privés, internes, non publics et ne se communiquent que par le
moyen du langage dans lequel on les exprime.
Cependant, même si les résultats de l’introspection n’ont pas la rigueur qu’on
attache à des résultats scientifiques, ils ne sont pas dénués de sens. Ils nous
donnent une idée de nous-mêmes, une idée de ce qui se passe en nous. Bien
sûr, nous pouvons nous leurrer, nous pouvons nous tromper sur ce qui se passe
en nous. Il est tout à fait possible que ce qui nous semble être une introspection
ne soit qu’une construction ou une reconstruction qui n’a rien à voir avec ce
qui se passe réellement en nous. (Par « ce qui se passe en nous », je rappelle
que je n’entends pas les événements cérébraux, qui sont du domaine de la
psychophysiologie, mais les événements mentaux et surtout les événements
idéels.) Il n’en reste pas moins que cette manière de nous observer dans notre
activité idéelle nous dit quelque chose sur nous-mêmes. Et même s’il ne s’agit
que d’une illusion, cette illusion est elle-même significative : surtout quand elle
est corroborée par ce que nous entendons d’autrui sur sa propre activité idéelle.
En effet, il nous arrive de communiquer à autrui ce qui se passe en nous, ce
que nous pensons, ce que nous sentons. Nous faisons un effort d’introspection,
nous regardons en nous-mêmes pour voir ce qui s’y passe et quand nous en
faisons part à autrui; il nous semble que notre interlocuteur nous comprend.
En tout cas, il se conduit souvent de manière à nous faire croire qu’il nous a
compris. Et cette manière de communiquer avec lui et de vérifier avec lui ce
qui se passe en lui, comme ce qui se passe en moi, fait de l’introspection un
instrument qui dépasse la compréhension que j’espère obtenir de ce qui se passe
en moi et qui me permet aussi de croire comprendre ce qui se passe en lui.
Mais, me dira-t-on, l’introspection dont je parle ici, cette manière de regarder
en soi pour voir ce qui s’y passe, est l’introspection au sens populaire, trivial
et présente encore moins d’intérêt cognitif que l’introspection réflexive qui, elle,
prétend à un savoir, même s’il ne s’agit que d’un savoir non scientifique. Je
serais ainsi retombé dans la première acception du terme « introspection », celle
qui ne présente aucun intérêt cognitif pour tout autre que moi. À cela je réponds
qu’il ne s’agit que d’une querelle de mots : une introspection est une introspection, quelle que soit la fin visée. Et elle est un des moyens principaux dont nous
disposons pour comprendre ce qui se passe en nous et pour partager cette
compréhension de nous-mêmes avec autrui.
La différence entre introspection ordinaire et introspection à prétention cognitive a trait à l’affinement de la démarche plutôt qu’à sa nature : une attention
plus grande portée aux détails, un usage de la réflexion comme moyen de se
retourner sur soi-même et de diriger le regard, une volonté de précision dans la
description. Mais il n’y a pas entre elles de différence de nature, tout comme
il n’y a pas de différence de nature entre l’observation d’un animal par un
chasseur et son observation par un naturaliste, bien que l’intention de chacun
d’eux soit tout à fait différente et que l’attention de chacun d’eux soit dirigée
vers un autre aspect de l’animal.
L’autre catégorie d’objections porte sur la possibilité même de se livrer à
l’introspection. Le fait de pouvoir introspecter suppose en chacun de nous la
capacité mentale d’observer sa propre activité mentale pendant que celle-ci se
déroule. L’examen mental par moi d’un événement mental qui a lieu en moi
est supposé avoir lieu en même temps que l’événement mental qu’il observe :
je contemple le spectacle mental qui se déroule en moi, pendant qu’il se déroule.
L’introspection, prise au sens strict, ne fait pas appel à la mémoire, elle observe
l’événement mental pendant qu’il a lieu. Cette simultanéité est même posée
comme un des fondements de l’introspection. Une telle simultanéité est-elle
possible ? Puis-je vivre un événement mental, par exemple avoir une sensation
de bien-être et m’observer ayant cette sensation de bien-être ? Puis-je calculer
des équations différentielles et m’observer en train d’effectuer le calcul d’équations différentielles ? Puis-je élaborer une théorie et me regarder en train d’élaborer cette théorie ?
La question se divise en deux : est-il possible de mener de front deux activités
mentales différentes ? Est-il possible de mener en même temps une activité
mentale d’introspection et l’activité mentale que cette activité d’introspection
observe ?
À la première question, il me semble qu’on peut répondre par l’affirmative,
avec cependant des restrictions qui me paraissent essentielles. Ainsi, je peux
percevoir un objet de couleur jaune, le soleil, et avoir en même temps une
sensation de bien-être. Par contre, il ne semble pas possible d’avoir en même
temps une sensation de bien-être et une sensation de malaise. C’est dire qu’il
y a des exclusions et celles-ci se rapportent surtout à des événements mentaux
qui appartiennent à une même catégorie, qu’il s’agisse de perceptions, de sensations, de sentiments, de volitions, de mémorisations, d’idéations. Je ne peux
pas me sentir en même temps fatigué et dispos, je ne peux pas vouloir en même
temps être assis et debout, et ainsi de suite. Bref, il me semble pouvoir mener
de front deux activités mentales différentes, à condition qu’elles ne s’excluent
pas l’une l’autre, ce qui arrive parfois quand elles appartiennent à une même
catégorie d’événements mentaux.
Passons maintenant à la deuxième question, celle qui nous intéresse ici : est-il
possible de mener de front une activité mentale d’introspection et l’activité
mentale observée par cette introspection ? L’introspection est-elle possible, avec
le caractère de simultanéité qui semble lui appartenir en propre ? À première
vue, on s’attend à ce qu’il en aille de l’introspection comme de la perception,
de la sensation, de la volition, etc. : c’est-à-dire qu’on puisse mener simultanément une activité d’introspection et l’activité mentale sur laquelle porte l’introspection — tant qu’il ne s’agit pas d’introspecter l’activité d’introspection elle-même. Cependant, on constate que ce n’est pas le cas et que l’activité mentale
introspectée ne peut être simultanée à son introspection. Cette incompatibilité
se manifeste de trois manières différentes : par une incompatibilité d’humeur,
une incompatibilité de nature et principalement une incompatibilité de lieu.
Commençons par l’incompatibilité d’humeur. Je veux introspecter le sentiment de colère furieuse dans lequel je me trouve en ce moment. L’activité
d’introspection suppose une attitude détachée, objective, « froide » par rapport
à l’événement mental qu’elle observe alors que la colère qui me saisit me met
dans un état mental subjectif « chaud ». L’incompatibilité d’humeur empêche
ces deux activités mentales d’aller de pair. Me regarder être en colère revient à
me sortir de mon état de colère, à ne plus être en colère : la « froideur » de
l’introspection exclut la « brûlure » du sentiment. Cependant, là où il n’y a pas
incompatibilité d’humeur entre une activité mentale et l’observation de cette
activité mentale, c’est-à-dire quand il s’agit d’observer « froidement » une activité mentale « froide », on pourrait penser que leur simultanéité est possible.
La deuxième incompatibilité de l’introspection a trait à la nature des activités
mentales qui se veulent simultanées. On retrouve là l’impossibilité plus générale
de mener de front deux activités de même nature, deux activités qui participent
d’une même catégorie mentale. Ainsi je ne peux avoir en même temps un
sentiment d’angoisse et un sentiment de bien-être : l’un exclut l’autre. Je ne
peux pas en même temps effectuer un calcul mental et rédiger une lettre : une
procédure mentale exclut l’autre. De même, dans la mesure où on considère
l’introspection comme une procédure cognitive qui cherche entre autres à observer des procédures cognitives, calculer, décrire, raisonner, prévoir, etc., cette
procédure n’est pas compatible avec l’effectuation simultanée des procédures
cognitives qu’elle observe. Dans cette perspective, introspecter la procédure
mentale qu’est calculer, revient à observer non pas le calcul en train de se faire
mais les diverses étapes arrêtées du calcul et les démarches mises en Å“uvre
pour l’effectuer.
C’est dire que là où il n’y a pas incompatibilité de nature, c’est-à-dire quand
l’introspection se réfère à une autre catégorie mentale que l’activité cognitive,
et qu’en outre il n’y a pas incompatibilité d’humeur, c’est-à-dire que l’événement mental observé par introspection est aussi « froid » que l’est la procédure
d’introspection, dans ce cas donc il devrait être possible d’envisager une activité
d’introspection simultanée à l’événement mental qu’elle observe.
On en arrive ainsi à la troisième incompatibilité qui est la plus générale et la
plus radicale, l’incompatibilité de lieu, qui concerne directement la nature de
l’introspection. Qu’est-ce qu’« introspecter » ? Est-ce « regarder à l’intérieur de
soi », ce qui revient à poser qu’un spectacle a lieu en moi, que je suis en train
de regarder — comme s’il y avait en moi une scène sur laquelle ma vie mentale
se déroule et un spectateur qui de temps à autre entre dans la salle pour observer
le spectacle ? Ou bien « introspecter » consiste-t-il à observer une activité mentale qu’on suppose avoir lieu en ce moment mais qui ne se révèle qu’une fois
produite par l’activité mentale d’introspection, qui est elle-même identique à
ma prise de conscience de ce qui se passe en moi ? En d’autres termes, est-ce
que l’introspection observe un spectacle ou bien produit-elle le spectacle qu’elle
croit observer — au sens où on parle dans le monde du théâtre de produire un
spectacle, c’est-à-dire d’agencer, de mettre en scène avec les moyens dont on
dispose ? Comme on le verra par la suite, c’est là que réside la différence entre
l’introspection et la prospection : l’introspection prétend uniquement contempler, la prospection agit sur le matériau mental.
Où se situe l’agent de la situation mentale quand il veut observer la situation
mentale dans laquelle il se trouve ? Je regarde ce qui se passe en moi avec les
« yeux de l’esprit », de même que je regarde ce qui se passe autour de moi avec
les yeux du corps. Je ne veux rien dire par là sur la « vraie » nature de mon
esprit mais sur la situation dans laquelle je me trouve dans les deux cas : il y
a une coupure inévitable entre l’observant et l’observé. Pour observer, il faut
du recul, physique quand il s’agit d’observation externe, mental quand il s’agit
d’observation interne.
Dans la procédure d’introspection, tout en restant en moi-même, je suis à la
fois dedans et dehors, je suis à la fois en moi et hors de moi. C’est d’un extérieur
mental, qui est à l’intérieur de moi-même, que j’observe ce qui se passe à
l’intérieur de mon intérieur, à l’intérieur de mon monde mental. Poser que
l’introspection est simultanée à l’activité mentale qu’elle examine nous entraîne
donc à admettre la possibilité d’une ubiquité mentale, la possibilité pour l’agent
de l’activité mentale d’être dans deux lieux mentaux différents en même temps.
Or cette ubiquité fait problème : comment un même agent mental peut-il se
trouver simultanément dans deux lieux différents, même quand il s’agit de lieux
mentaux ?
À parler de lieu mental, d’extérieur et d’intérieur du lieu mental, on risque
de se laisser emporter par la métaphore spatiale et à spatialiser l’activité mentale
en la situant dans divers recoins de la tête. Pour corriger l’effet de ce mode de
parler spatial, je vais user d’une métaphore « logique », en distinguant deux
ordres d’activité mentale : une activité mentale de premier ordre, dans laquelle
on est immédiatement engagé et qui réunit l’ensemble des catégories directes
d’activité mentale (perceptions, sensations, sentiments, volitions, remémorations, idées), c’est-à-dire l’ensemble des événements mentaux dont on peut avoir
l’expérience sans en être conscient ; et une activité mentale de deuxième ordre,
de nature réflexive, dont on prend conscience et qui a pour objet tel et tel aspect
de l’activité mentale de premier ordre — ces deux ordres d’activité étant nettement séparés l’un de l’autre. L’introspection est considérée comme l’activité
mentale de deuxième ordre par excellence et ce qu’elle introspecte, même quand
il s’agit de soi-même, est toujours une activité mentale de premier ordre.
On constate alors qu’une activité mentale de deuxième ordre ne peut avoir
lieu en même temps que l’activité mentale de premier ordre qu’elle observe.
On souligne ainsi l’impossibilité « logique » pour l’agent de la situation mentale
de se trouver simultanément dans deux niveaux mentaux exclusifs l’un de
l’autre; tout comme on avait souligné auparavant l’impossibilité « spatiale »
pour l’agent de la situation mentale de se trouver en même temps dans deux
lieux mentaux différents.
À ce propos, il est intéressant de noter que la métaphore logique tout comme
la métaphore spatiale, en se fondant sur l’impossibilité de la simultanéité,
s’appuient toutes deux sur le mode de parler temporel qui est considéré ici
comme neutre, dans la mesure justement où il nous semble évident que notre
activité mentale, de quelque ordre qu’elle soit, se déroule « réellement » dans
le temps. Dans le cadre de l’activité mentale, l’espace physique et l’espace
logique ne sont que des métaphores alors que le temps donne l’impression de
servir de soutien « réel » au déroulement de cette activité.
Ce qui vient d’être dit de l’incompatibilité d’humeur, de l’incompatibilité de
nature et surtout de l’incompatibilité de lieu et d’ordre, conduit à penser que
l’introspection, prise au sens strict d’une activité mentale menée simultanément
à l’activité mentale qu’elle veut observer, n’est pas possible. Or il est de fait
que nous nous regardons penser, sentir, agir. J’observe mon activité mentale,
tout au moins celle dont je suis conscient ; j’examine comme de l’extérieur ce
qui se passe à l’intérieur de moi-même, dans mon monde mental. Puisque
l’introspection au sens restreint n’est pas possible, à cause justement des problèmes que pose la simultanéité, je propose d’élargir la portée de l’introspection
en la renforçant en arrière, par la rétrospection, considérée comme un regard
jeté sur ce qui vient d’avoir lieu dans mon monde mental; et en avant, par la
prospection, considérée comme un regard jeté sur ce qui se passe en général
dans mon monde mental. L’introspection au sens strict n’est pas possible. Par
contre, au sens large de rétrospection d’une part et de prospection de l’autre,
l’introspection est non seulement possible mais elle est intéressante et féconde.
Avec tout de même deux restrictions essentielles : la rétrospection, on le verra
de suite, ne présente de sens que si on considère l’introspection comme un
spectacle qui se laisse décrire; la prospection n’a de sens que si on admet que
l’introspection est capable de construire l’activité mentale qu’elle cherche à
comprendre.
Dans la procédure de rétrospection, j’observe l’activité mentale qui a lieu en
moi non pas pendant qu’elle a lieu, comme espérait pouvoir le faire l’introspection stricte, mais après qu’elle a eu lieu. J’observe ce qui s’est passé en
moi, même s’il n’y a qu’un écart infime entre le temps de l’effectuation de
l’événement mental et le temps de son observation. Avec la rétrospection, je
me retourne sur moi-même pour faire le point et j’examine mes propres traces
mentales. Par une sorte de va-et-vient mental, je poursuis ma route mentale et
de temps à autre je me réveille à moi-même, je veux comprendre ce qui s’est
passé en moi et je me regarde ayant pensé, ayant perçu, ayant voulu, etc.
La rétrospection, on s’en rend compte immédiatement, pose deux genres de
problèmes : a. des problèmes qui ont trait au va-et-vient entre les deux ordres
de l’activité mentale; b. des problèmes que pose la mémorisation des données
mentales, leur stockage, leur recouvrement, et surtout la fiabilité de la mémoire :
de quoi nous souvenons-nous, qu’avons-nous oublié; comment s’assurer que
ce que la mémoire recouvre est conforme à l’événement mental d’origine ? La
mémorisation qui fonde la possibilité de la rétrospection n’a de sens que si
l’activité d’introspection est considérée comme une activité de contemplation
dans laquelle il s’agit d’observer, non pas l’événement mental pendant qu’il a
lieu mais les traces qu’il laisse dans la mémoire. Il ne peut y avoir rétrospection
que si le spectacle à observer précède le regard rétrospectif.
Voyons d’abord les problèmes que pose le va-et-vient entre l’ordre premier
de l’activité mentale proprement dite et l’ordre second de l’activité mentale
réflexive qui observe et décrit l’activité mentale première. Ces deux ordres, on
l’a vu plus haut, s’excluent l’un l’autre : c’est pourquoi l’introspection simultanée est impossible. Ce va-et-vient fait intervenir des éléments de nature
psycho-physiologique. Le fait de me livrer à deux ordres différents d’activité
mentale qui s’excluent l’un l’autre produit en moi une véritable fatigue. Je
cherche à observer ce qui a eu lieu : pour cela je dois me souvenir de ce qui a
eu lieu, il faut donc que je le rende présent à ma mémoire. En me remettant
dans la situation d’une activité mentale de premier ordre, je suis pris par elle
et j’oublie que je ne suis allé y voir que pour satisfaire une procédure de
rétrospection. Je m’efforce de rester dans ce va-et-vient mental et je n’y arrive
que difficilement : je sors de moi et je suis de suite happé par moi-même.
L’activité de premier ordre que je veux examiner m’entraîne et me fait retomber
dans l’activité mentale qui m’est ordinaire. En ce sens, la rétrospection, tout
comme l’impossible introspection, est une activité mentale qui va à contre-courant, une activité mentale qui demande une forte contention d’esprit —
comme lorsqu’on s’efforce de nager en apnée tout en restant à la surface de
l’eau. En effet, rapidement et irrésistiblement je suis aspiré vers l’intérieur, je
m’oublie et je suis repris par mes diverses activités mentales de premier ordre,
par les activités mentales immédiates.
Observer n’est pas tout, il faut décrire ce qu’on observe. Pendant que je
décris, j’arrête l’objet de mon observation comme lorsqu’on arrête un film pour
fixer l’attention sur une image. Et quand je remets le film en route, je n’arrive
plus à décrire ce qui se déroule devant moi. Je me trouve ainsi dans un état de
suspension entre mon observation continue de ce que je me remémore, qui
souvent me fait me détacher de mon état d’observateur et me happe dans le
déroulement de l’événement mental en question, et la description de ce que
j’observe, que je fixe pour le décrire, et qui perd de ce fait le dynamisme de
l’événement mental que je cherche à comprendre par rétrospection.
La remémorisation de l’activité mentale que je cherche à comprendre pose
une seconde série de problèmes. La rétrospection implique le recouvrement de
l’événement mental que j’observe, soit le recouvrement direct de quelque chose
qui vient d’avoir lieu en moi, soit le recouvrement indirect de quelque chose
qui a été stocké dans ma mémoire. Dans la procédure de rétrospection, je me
demande : « Que s’est-il passé dans tel événement mental ? » Je ne peux observer après coup que ce dont je me souviens — et il est tout à fait possible que
j’oublie des aspects essentiels. La rétrospection n’a de sens que si je peux faire
confiance à la mémoire que j’ai des événements mentaux que je veux observer
même s’ils viennent juste d’avoir lieu. J’aimerais pouvoir être sûr, quand je me
livre à la rétrospection d’événements mentaux qui ont eu lieu en moi, que je
ne me leurre pas, que je n’invente pas, que je n’oublie pas l’essentiel, que je
rends bien compte de ce qui a eu lieu en moi. Comment m’en assurer, comment
éviter ce qui, de bonne foi, n’est peut-être qu’une reconstitution, qu’une reconstruction, à partir de points de repère dont la véracité ne m’est garantie que par
le poids de leur évidence pour moi ?
Bref, quelle confiance puis-je avoir dans la procédure de rétrospection puisque
celle-ci s’appuie sur la mémoire ? Comme on l’a vu plus haut, l’avantage
principal de l’introspection est qu’elle ne fait pas appel à la mémoire : mais
l’introspection simultanée n’est pas possible. La faiblesse fondamentale de la
rétrospection est qu’elle ne peut se passer de la mémoire : mais cette faiblesse
constitue aussi sa principale force. La mémoire est ce qui permet de maintenir
l’écart entre les deux ordres de l’activité mentale, la distance entre l’ordre direct
et l’ordre réflexif, sans laquelle l’observation des procédures mentales n’est pas
possible. La mémoire rend possible l’observation de notre activité mentale et
les problèmes qu’elle soulève, de stockage, de recouvrement et de fiabilité ne
sont que des problèmes empiriques de fonctionnement et non pas des déterminations logiques d’exclusion. La mémoire peut ne pas être le meilleur instrument
pour nos recherches sur notre activité mentale mais il est le seul dont nous
disposons et nous devons nous en accommoder.
Lorsque je cherche à comprendre non pas tel événement mental particulier
mais ce qui se passe en général dans l’activité mentale, et tout particulièrement
dans l’activité idéelle, j’emploie une autre démarche introspective, la prospection. Je prends ici « prospection » dans son double sens de « regarder en avant »
et de « rechercher », d’« examiner », d’« étudier ». L’introspection espérait pouvoir observer l’activité mentale pendant qu’elle avait lieu; la rétrospection fixe
son attention sur tel événement mental qui a eu lieu et dont on garde le souvenir ;
la prospection concerne le fonctionnement mental en général. D’une manière
très schématique, l’introspection au sens strict est axée sur le présent actuel, la
rétrospection s’appuie sur le passé, la prospection se déploie dans un présent
continu. La prospection modélise l’activité mentale qu’elle observe, non pas en
la créant ex nihilo, mais en la (re)construisant à partir de données mentales dont
elle a connaissance par rétrospection et qu’elle combine en un modèle qui lui
permet de comprendre l’aspect de l’activité mentale qui l’intéresse.
De ce point de vue, on peut considérer la prospection comme une activité
mentale de troisième ordre qui s’appuie sur l’activité mentale de second ordre
qu’est la rétrospection afin de comprendre l’activité mentale de premier ordre.
La prospection use des résultats de la rétrospection et les théorise en élaborant
à partir d’eux des modèles divers de l’activité mentale. En ce sens, on peut dire
de la prospection qu’elle métaobserve les événements mentaux de premier ordre,
en se réglant sur les observations de second ordre que lui procure la rétrospection. Alors que la rétrospection est fondée sur la mémoire de l’événement mental
qu’elle observe dans sa quasi-immédiateté, la prospection reçoit et analyse les
données et les descriptions de la rétrospection dans une sorte de présent continu.
Dans l’approche prospective, pour comprendre mon activité mentale, je fais
donc de l’expérimentation mentale, j’élabore des montages d’événements mentaux. Pour comprendre tel ou tel aspect de mon activité mentale, comme je ne
suis pas sûr de pouvoir retrouver en moi ce qui s’est effectivement passé, je
(re)construis ce qui me semble devoir s’y passer, compte tenu de ce que, par
rétrospection, je me souviens s’y être passé. Ainsi, pour comprendre ce que
c’est qu’« avoir une idée », je me fais « avoir une idée », non pas « telle idée »,
mais « une idée » et c’est sur ce fait mental déjà généralisé en moi par rétrospection que je spécule. C’est dire que je fonctionne sur une projection de la
catégorie d’événements mentaux que je veux observer. Je m’efforce d’élaborer
une hypothèse sur ce qui se passe en moi – compte tenu du souvenir que j’ai
gardé d’événements mentaux qui ont eu lieu en moi, souvenir que j’ai retenu
par rétrospection et dont je cherche à me remémorer le déroulement. Il y a là
aussi, comme dans la rétrospection, appel à la mémoire, non pas un appel direct,
qui s’efforcerait de se souvenir de tel événement mental précis, mais un appel
indirect à la mémoire en vue de construire un événement abstrait, un événement
d’événements, un événement auquel on a enlevé sa spécificité pour le considérer
dans ses traits généraux, un événement qui subsiste dans une sorte de présent
continu.
Bien entendu, la prospection se fonde sur mon expérience passée mais elle
la voit autrement que la rétrospection, elle la généralise. La prospection suppose,
ne serait-ce que d’une manière implicite, une théorie de l’esprit humain, une
théorie qui porte sur son fonctionnement tout autant que sur sa nature. Pour
pouvoir prospecter mon esprit, c’est-à-dire pour comprendre ce qui s’y passe,
il me faut d’une certaine manière savoir d’avance ce que je pense y trouver.
L’observation et l’analyse de cette observation viennent confirmer ou infirmer
la théorie qui fonde la manière d’observer. C’est en disposant d’une théorie de
l’esprit que je le prospecte : je me regarde fonctionner, en ayant déjà une idée,
ne serait-ce que tentative, de la façon dont je fonctionne. Alors que la rétrospection est une observation non théorisée de mon activité mentale, en admettant
qu’une telle chose soit possible, la prospection ne peut se déployer que dans
un cadre théorique puisqu’il ne s’agit plus simplement d’observer ce qui a lieu
ou ce qui a eu lieu dans mon esprit mais de vérifier une hypothèse qui n’a de
sens que dans le cadre d’une théorie.
On peut donc parler à ce propos d’une activité mentale d’expérimentation,
d’une activité dont le but est de vérifier des hypothèses sur notre fonctionnement
mental, à partir de la rétrospection de notre activité mentale de premier ordre,
et à la lumière de telle ou telle théorie sur le fonctionnement de l’esprit humain.
La prospection consiste ainsi en un va-et-vient entre des données mentales,
elles-mêmes déjà retenues et théorisées dans la manière dont on les perçoit et
une théorie générale de l’esprit humain qui veut servir de support pour les
insérer et les comprendre. De ce point de vue, la prospection constitue ce qu’il
y a de plus proche d’une étude méthodique puisqu’il s’agit d’examiner notre
activité mentale à la lumière d’une théorie qui sert d’assise, ne serait-ce que
temporaire, à nos observations rétrospectives et à la vérification des hypothèses
faites à partir de ces observations. Avec la prospection, j’observe mon fonctionnement mental, dans le contexte d’une théorie de l’esprit humain qui sert à me
faire prendre conscience de ce qui se passe en moi, et cela à l’aide de ce que
je découvre en moi.
Bien sûr, la prospection a elle aussi ses faiblesses. Même si la théorie de
l’esprit humain qui me sert d’assise est publique, les observations que je fais
en moi sont privées et c’est avec ces observations privées que je vérifie mes
hypothèses publiques sur mon fonctionnement mental. C’est mon esprit privé
qui à la fois fonde et vérifie la théorie du fonctionnement de l’esprit dont je me
sers. On est là dans une sorte de cercle, cercle dans lequel nous nous trouvons
toujours pour tout ce qui a trait à notre fonctionnement mental. La théorie
publique dont j’use ne vaut qu’autant qu’elle m’explique moi-même à moi-même. La prospection joue ici un rôle essentiel dans la mesure justement où
elle sert de point de rencontre entre ce que je pense de mon esprit et ce que
sais de ce qui se passe en lui.
C’est mon fonctionnement mental qui me sert de pierre de touche pour la
validité des théories de l’activité mentale auxquelles j’accroche les observations
que je fais sur moi-même, en les comparant à ce qu’autrui me dit des observations qu’il fait sur soi. Je ne connais ma vie mentale, et donc la vie de mes
idées, que par ce que je trouve en moi et par ce qu’autrui me dit de ce qu’il
trouve en soi. Ce que nous nous disons de notre vie mentale, c’est en nous-mêmes que nous le trouvons, c’est donc là qu’il convient de le chercher et c’est
pourquoi je ne peux m’empêcher d’être mon propre prospecteur. Ainsi, quand
je veux comprendre l’activité idéelle en général, je commence par ma propre
activité idéelle. Je prospecte mon esprit, je m’efforce de (re)trouver en moi les
divers moments de mon activité idéelle et de les distinguer les uns des autres ;
j’essaye de fixer le moment de l’apparition d’une idée, les transformations qui
ont lieu en elle, le moment de sa disparition ; j’essaye de comprendre comment
les idées s’associent entre elles et se développent pour former des objets idéels.
En observant mon activité idéelle, je participe à elle même quand je fais l’effort
de m’en détacher pour mieux la voir. Observer ma propre activité idéelle consiste
à m’ouvrir à moi-même et à m’efforcer d’analyser et d’exprimer aussi objectivement que possible ce qui se passe en moi subjectivement quand je me livre
à une activité idéelle.
Avec toujours le même problème dès qu’il s’agit de notre vie mentale :
peut-on rendre objectif ce qui est éminemment subjectif ? Comment faire partager par autrui ce qu’on a vu en soi-même ? Si l’observation de mon activité
idéelle par moi-même présente de l’intérêt pour autrui, si l’observation de
l’activité idéelle d’autrui présente de l’intérêt pour moi, c’est que nous sentons
et nous savons que nous participons tous d’une même communauté d’êtres
humains et que nos différences s’établissent sur fond de similitude. Par-delà les
anecdotes de nos vies et l’idiosyncrasie de nos natures, qui nous distinguent les
uns des autres et tout en ne vivant pas la même vie, avec la même activité
mentale, nous sentons et nous savons que nous vivons tous une même vie, une
même activité mentale. C’est en cela justement que l’introspection par prospection se justifie. Procédure intersubjective plutôt qu’objective, elle nous
ouvre à autrui tout autant qu’elle nous ouvre à nous-mêmes.
Pour terminer, on peut poser à nouveau la question du début : pourquoi
défendre l’introspection, pourquoi chercher à réhabiliter une procédure si
décriée ? Très simplement, parce que nous ne pouvons faire autrement, parce
que nous n’avons pas d’autre moyen de nous connaître dans notre fonctionnement mental. L’introspection, sous son double aspect de rétrospection et de
prospection, est notre instrument par défaut, et nous n’en avons pas d’autre. En
effet, dès que nous avançons dans la recherche de nous-mêmes, nous devenons
nos propres inventeurs, au double sens de découvreurs et de producteurs. Toutes
nos théories, toutes nos doctrines, c’est nous-mêmes qui les inventons, c’est par
notre subjectivité qu’elles passent — quel que soit le sens que l’on accorde à
« subjectivité ». Par la rétrospection, nous cherchons à nous connaître dans notre
immédiateté même si cette connaissance ne peut être qu’approximative. Par la
prospection, nous cherchons à élargir les limites de notre savoir sur nous-mêmes
et là aussi nous avançons par tâtonnements. On peut dire autant de mal que l’on
veut de l’introspection telle qu’on la pratique, cela ne change rien, puisqu’on
ne peut éviter d’en user. Elle est toujours là, elle restera toujours avec nous,
signe à la fois de la limitation de ce que nous pouvons savoir sur nous-mêmes
et de l’infinitude de ce que nous voulons en savoir.