2001
Revue de Métaphysique et de Morale
Dogmatisme et criticisme : les arguments des leibniziens dans la revue d’Eberhard
Isabelle Thomas-fogiel
Université de Paris I
Les tenants de la philosophie de Leibniz et de Wolff, dont les principaux
représentants se regroupèrent au sein de la revue d’Eberhard, le Magazine philosophique,
opposèrent à la Critique une position « dogmatique ». Que signifie, à l’époque de Kant,
cet adjectif ? Tel est l’objet de cet article qui s’attache à reconstituer la nature des
arguments de ce qu’il est convenu d’appeler le « leibnizo-wolffianisme »; ce faisant,
nous montrerons que le dogmatisme, que stigmatise Kant, non seulement n’existe plus
à son époque mais encore que ces adversaires « dogmatiques » sont plus proches de
Hume que ne l’était la Critique. Lorsque paraît la Critique, le « Dieu des philosophes
et des savants » est mort; défunte l’idée d’une adéquation totale de nos concepts au
réel. Cette étude d’une des réceptions immédiates de la Critique nous permettra de
questionner, en retour, les lectures plus tardives ( XXe siècle) de Kant qui, toutes, valorisent,
dans la Critique, sa réfutation du dogmatisme et sa dénonciation de la structure ontothéologique de la métaphysique. Il s’agira donc, en dernière instance, de questionner la
nature de la référence actuelle à Kant.
Die Anhänger von Leibniz und Wolffs Philosophie, deren Hauptvertreter sich um die Eberhard Zeitschrift, Philosophishes Magazin, zusammenschlossen,
führten einen dogmatischen Standpunkt gegen der Kritik an. Was bedeutet zu Kants
Zeit dieses Adjektiv ? Der Gegenstand dieses Artikels ist die Natur der Argumente
des sogenanntes Leibnizo-Wolffianismus wiederzugeben und dabei zu zeigen, dass der
Dogmatismus, den Kant in der Kritik brandmarkt, zu seiner Zeit nicht mehr existiert.
Diese Studie einer der ersten Rezeptionen der Kritik gibt die Möglichkeit der späteren Auslegungen und insbesondere die des zwanzigsten Jahrhunderts in Frage zu
stellen.
Les lectures de Kant, produites depuis le milieu du XIXe siècle, ont, par-delà
l’indéniable diversité de leurs horizons, pour point commun de penser l’apport
de la
Critique à partir de sa critique de la métaphysique, c’est-à-dire à partir de
sa thèse d’une césure radicale entre concept et existence. Kant introduirait une
rupture dans l’histoire de la philosophie parce qu’il affirmerait l’impossibilité
à atteindre, par le biais de la seule élucidation du concept, l’étant tel qu’en
lui-même, parce qu’il revendiquerait la finitude comme radicale et indépassable,
parce que, enfin, il remettrait en cause, le premier, la structure ontothéologique
de la métaphysique.
Aussi, bon nombre d’interprétations circonscrivent la tradition dogmatique comme le mouvement pertinent à partir duquel le criticisme
acquiert sens, valeur et singularité
[1]. Cette manière de lire Kant conduit à penser
l’histoire de la philosophie à partir du schéma temporel suivant : 1. la métaphysique classique (le dogmatisme) comme déploiement de la structure ontothéologique de la métaphysique ; 2. le moment kantien comme remise en cause
de cette structure ontothéologique par l’affirmation de la finitude radicale; 3. la
transgression des acquis kantiens et la « retombée » dans la métaphysique traditionnelle, c’est-à-dire dans ce que l’on nomme le dogmatisme précritique
[2].
Sont considérés comme renouant avec un questionnement métaphysique, que
Kant interdisait, bon nombre de ses contemporains soit, au premier chef, Eberhard et Maas qui, contre la
Critique, se revendiquent explicitement comme
« dogmatiques », mais, tout autant, Enésidème qui, pourtant, se veut sceptique
[3],
ou encore une bonne partie de l’idéalisme allemand (Reinhold, Fichte et, plus
tard, Hegel). Ainsi, la lecture de Kant et la question directrice à partir de laquelle
il est compris aujourd’hui, à savoir la question de la finitude, induit inévitablement une prise de position sur la nature du questionnement de ses contemporains
et de ses successeurs. Or, si l’on exhume la manière dont les contemporains les
plus immédiats ont lu Kant ou si l’on restitue les objections qui à l’époque lui
furent faites, force est de constater que le dogmatisme tel que le thématise Kant
dans la
Critique n’existe plus depuis longtemps. En effet, non seulement il serait
loisible de démontrer que le mouvement philosophique le plus important à la
fin du XVIII
e siècle est l’empirisme et le scepticisme
[4] mais encore l’analyse des
arguments déployés par ceux-là mêmes qui se revendiquent comme « dogmatiques » montre à quel point la position dont ils se réclament ne se définit en
rien par les trois traits qui, aux yeux de Kant, définissent le dogmatisme, à
savoir : 1. le savoir se fonde en Dieu ( c’est là ce que Kant, le premier, nomme
la structure ontothéologique de la métaphysique) ; 2. l’existence peut se déduire
à partir du concept; 3. il existe une adéquation
a priori de nos représentations
aux choses. Plus encore, les « adversaires leibnizo-wolffiens »
[5] attestent, paradoxalement, de la prégnance de l’empirisme et du scepticisme dans la philosophie de cette époque. Établir le sens exact du « dogmatisme » revendiqué par
les contemporains de Kant nous permettra de mettre en lumière la différence
saillante entre une lecture immédiate du criticisme et une lecture plus contemporaine, toute empreinte des thèmes de finitude radicale et de fin de la métaphysique dogmatique. En effet, comme nous le montrerons sur la base de la
restitution de la philosophie dite « leibnizo-wollfienne », ce que les contemporains considérèrent comme nouveau dans le criticisme ne fut nullement l’affirmation de la césure radicale entre concept et existence puisque toutes les philosophies de l’époque, y compris « dogmatiques », l’admettaient. L’enjeu de la
Critique ne réside pas, pour ses premiers lecteurs, dans la question de la finitude
mais, comme nous le verrons, dans la question de l’identité de la philosophie.
LE FIL CONDUCTEUR DES OBJECTIONS DES « DOGMATIQUES »
DANS LE MAGAZINE PHILOSOPHIQUE
À considérer le nombre des défenseurs de Leibniz et Wolff qui ont, à des
titres divers, critiqué l’
Å“uvre de Kant, on serait tenté de conclure à une incontestable vigueur de ce courant. En effet, outre Eberhard, qui fut indéniablement
le plus important et créa spécialement une revue trimestrielle, le
Philosophisches
Magazin
[6], pour discuter et contester la philosophie kantienne, on trouve aussi
Abel, Flatt, que Vorländer surnomme le « censeur de Tübingen »
[7], tant ses
recensions des travaux de l’école kantienne sont systématiquement négatives ;
Zwanziger qui fit paraître deux commentaires critiques mais linéaires : l’un, en
1792, de la
Critique de la raison pure, l’autre, en 1794, de la
Critique de la
raison pratique; Brastberger qui, lui aussi, propose une lecture suivie de ces
deux textes
[8]; Schwab, enfin, qui est resté le plus connu, puisqu’il fut celui que
l’académie de Berlin couronna lors du fameux concours :
Sur le progrès de la
métaphysique depuis Leibniz et Wolff
[9]. Mais ce qui importe n’est pas tant leur
nombre, au demeurant bien moindre que celui des kantiens ou des sceptiques,
que la nature de leurs objections contre le criticisme.
Avant que de les envisager, une précision est nécessaire afin de prévenir toute
mésinterprétation de leur thématique : s’ils se déclarent dogmatiques
[10], ce n’est
évidemment pas au sens kantien du terme. Comme l’a montré M. Puech, les
dogmes désignent, à partir de Wolff, l’ensemble des « principes d’une métaphysique qui ne s’appuient plus sur la nature divine, des principes que la raison
avance par elle-même, de sa propre force, qu’elle pose comme condition de son
exercice, sans que rien en deçà de ces principes soit pensé ou pensable »
[11]. Tout
examen de leur doctrine doit donc ne pas perdre de vue que l’appellation
dogmatique n’a aucun sens péjoratif. Mais par-delà la connotation du terme,
quel est le contenu du concept ? De quel dogmatisme témoignent leurs objections à la
Critique
[12] ?
L’argumentaire d’Eberhard dans le
Philosophisches Magazin se construit
autour de cette proposition à bien des égards surprenante : il n’est rien dans la
Critique qui ne soit déjà chez ses prédécesseurs, Leibniz, Wolff, et Crusius
[13].
L’ensemble des articles a donc pour objectif de montrer que les énoncés principaux de la
Critique de la raison pure sont aisément reformulables dans les
termes de la métaphysique dogmatique. C’est là une première étrangeté qu’on
ne saurait trop souligner. Le lecteur d’aujourd’hui, habitué à l’idée reçue d’une
contemporanéité de Kant au dogmatisme (tel qu’on l’entend depuis la
Critique),
formé à l’idée de la stupéfaction qu’a pu représenter la révolution copernicienne
relativement à la question de l’existence, s’attend, lorsqu’il consulte les textes
des dogmatiques de l’époque, à y trouver force protestations contre l’affirmation de la finitude, c’est-à-dire, pour nous aujourd’hui, contre l’affirmation de
l’impossibilité à connaître le réel tel qu’en lui-même. Or, quelle est la question
des dogmatiques ? Qu’est-ce que la
Critique apporte qu’on ne savait déjà
[14] ?
Ce n’est pas le moindre paradoxe, dans l’histoire du criticisme, que de constater
que Kant a dû consacrer un texte entier à « éviter l’équivoque d’une identification avec le wolffianisme »
[15]. Or, pour que l’équivoque fut possible, il fallait
bien que le dogmatisme signifie autre chose, dans l’esprit des contemporains,
que le dogmatisme au sens où on l’entend aujourd’hui ; il fallait que ces philosophes comprennent le leibnizianisme en un sens très affaibli, n’ayant plus
aucune mesure avec ce que nous mettons sous ce terme. Ainsi, la seule considération du nerf de la démonstration d’Eberhard atténue considérablement l’idée
que nous nous faisons de la nature de la résistance dogmatique à la
Critique.
Cette objection s’estompe encore plus si l’on prend la peine de restituer les
arguments qui étayent la thèse du
Philosophisches Magazin.
Ces arguments, dans la mesure où on ne saurait raisonnablement les recenser
de manière linéaire et exhaustive
[16], nous avons choisi de les articuler à partir
de la considération suivante : la thèse pertinente pour notre propos est la question
de l’adéquation
a priori de notre mode de connaissance au réel. Ce réel peut
s’entendre soit en son sens de
Wirklichkeit (ce qui est effectif, c’est-à-dire aussi
bien le donné sensible que l’objet de la physique, par exemple le mouvement),
soit en son sens de réalité non sensible, tels par exemple les êtres d’entendement
(en règle générale, Dieu). Pour le dire en d’autres termes, il s’agit de la validité
des énoncés de la métaphysique, en tant que la métaphysique est entendue à la
fois comme science de l’étant en tant qu’étant (
metaphysica generalis) et comme
science de l’étant suprême (
metaphysica specialis). Nous pouvons donc classer
les arguments des « dogmatiques » selon ces deux lignes directrices en demandant : qu’ont-ils à rétorquer à Kant du point de vue de la connaissance du réel
en tant que
Wirklichkeit, puis du point de vue du réel conçu comme êtres
d’entendement ? Corrélativement, quelle est la définition du dogmatisme que
révèlent leurs objections ?
LES OBJECTIONS DES DOGMATIQUES
DU POINT DE VUE DE LA WIRKLICHKEIT :
LES ATTAQUES CONTRE L’ESTHÉTIQUE TRANSCENDANTALE
Pour Eberhard, l’objection principale de Kant contre Leibniz, selon laquelle
ce dernier n’aurait pas opéré de distinction entre l’ordre de la sensibilité et de
l’entendement, est totalement caduque. Lorsque Leibniz compare ces deux
ordres, il les examine d’un point de vue logique, c’est-à-dire à partir du critère
de clarté. Lorsque Kant les examine, il le fait du point de vue :
- de leur objet;
- du type de connaissance que chacune de ces facultés procure.
Or — et c’est là ce qui est essentiel aux yeux d’Eberhard —, Leibniz n’aurait
aucunement nié la distinction si on la considère à partir des deux points de vue
auxquels Kant se place. En effet, Leibniz reconnaît que la sensibilité se distingue
de l’entendement : d’une part, par l’objet (la sensibilité connaît l’individuel;
l’entendement le général); d’autre part, par le type de production (elle fournit
des images alors que l’entendement délivre des concepts)
[17]. Cet argument est
de loin le plus répétitif. Ce qu’il convient de noter, ici, ce n’est pas tant le fait
qu’Eberhard ne comprenne pas la
Critique que l’étonnante argumentation qu’il
déploie. Il est clair, en effet, qu’il ne leibnizianise pas Kant, mais kantianise
Leibniz. De quoi, en effet, témoigne cette curieuse objection ? Elle indique que
l’idée d’une réductibilité de la sensibilité à l’entendement n’avait plus de sens,
à cette époque, pour ceux-là mêmes qui se disaient dogmatiques. La sensibilité
est reconnue comme instance ayant ses propres objets (dont on dit simplement
qu’ils sont, d’un point de vue
logique et uniquement logique, plus obscurs que
les notions d’entendement). La manière dont Eberhard est leibnizien ne correspond donc plus du tout à ce que nous entendons par ce terme. Là encore, cette
considération révèle que le dogmatisme, en son sens à nous devenu familier,
n’est pas un enjeu à l’époque. Si Eberhard et ses amis avaient consacré des
pages entières à dénoncer le caractère scandaleux du kantisme, en arguant que
la sensibilité est réductible à l’entendement, que nos connaissances proviennent
de concepts, il y aurait eu lieu de parler d’une indéniable permanence du
dogmatisme, et corollairement d’un incontestable danger de la thèse kantienne
par rapport au dogmatisme. Or, loin de se livrer à de quelconques protestations,
Eberhard prétend que Leibniz n’aurait guère été ému de ces assertions qu’il a,
au demeurant, développées lui-même. En clair, l’esthétique transcendantale, si
on accepte le point de vue où elle se place (point de vue des objets et des
connaissances qu’elle procure), apparaît sans grande nouveauté aux yeux des
dogmatiques.
Plus encore, l’analyse de la chose en soi, telle qu’elle est produite par Maas,
autre « dogmatique », ami d’Eberhard et principal collaborateur de son journal,
montre à quel point les thèses de l’esthétique transcendantale ne furent guère
attaquées du point de vue que nous appelons aujourd’hui « dogmatique ». En
effet, la stratégie argumentative de Maas
[18] est la suivante : dans l’esthétique transcendantale, Kant prétend que temps et espace sont des formes subjectives de la
sensibilité. Il dit, par ailleurs, que ces formes ne peuvent s’appliquer aux choses
en soi. Or, réplique Maas, qu’en sait-il puisqu’il affirme en même temps que la
chose en soi n’est pas connaissable ? S’il ne peut pas dire que l’espace et le temps
s’appliquent à la chose en soi, il ne peut pas plus prétendre que le temps et l’espace
se limitent au sujet. Le fait que l’espace et le temps soient des formes du sujet
n’autorise pas à conclure qu’elles ne sont que cela. L’argument ici revient à
demander de quel droit Kant peut, en même temps et sous le même rapport,
prétendre limiter le temps et l’espace à la seule sensibilité et dire que nous ne
connaissons pas la chose en soi; car dire que le temps et l’espace ne s’appliquent
pas à la chose en soi, c’est dire, négativement, quelque chose de la chose en soi.
C’est un argument de même nature que Maas utilise relativement à la question
de l’origine de nos connaissances. Kant, en raison de ses multiples interdictions,
ne peut rien dire sur l’origine de notre connaissance. La chose en soi n’a pas de
fondement en dehors de nous, mais elle n’en a pas non plus en nous, sans quoi le
fondement serait à nouveau une chose en soi. Donc, de deux choses l’une : ou
bien Kant affirme qu’il n’y a aucun fondement à nos connaissances et il rejoint
Hume, ou bien il affirme que le fondement de nos connaissances est dans une
réalité objective, inconnue de nous, et alors il rejoint Leibniz. Aux yeux de Maas,
pour Leibniz, la connaissance est fondée en partie en nous, en partie à l’extérieur
de nous. Ce qu’il faut relever ici, plutôt que la force de l’argument — qui contraint
Kant dans l’Entdeckung à réaffirmer une thèse réaliste et par là ambiguë de la
chose en soi —, sont les étonnantes positions attribuées à Leibniz. Pour ces
auteurs, Leibniz aurait affirmé qu’il existe, en même temps qu’un fondement
subjectif, un fondement objectif mais inconnu. Cette lecture de Leibniz témoigne
du profond affaiblissement de sa doctrine et de l’idéalisme qu’elle incarne. Les
dogmatiques ne semblent rien voir d’autre dans l’Esthétique que ce qu’avait déjà
dit Leibniz. Il convient de souligner là encore la nature spécifique du « dogmatisme » que révèlent ces arguments ; en effet, Maas n’objecte pas à Kant que la
chose en soi est connaissable mais demande simplement ceci : si la chose en soi
est inconnaissable, pourquoi continuer à en parler ? Si du réel tel qu’en lui-même
on ne peut rien dire, alors il n’y a pas lieu d’en discourir. Ce que l’on pourrait,
ironiquement, traduire ainsi « ce dont on ne peut rien dire, il faut le taire ». Or,
pour Maas, si Kant ne s’y résigne pas, c’est qu’il admet une doctrine négative du
transcendant. En ce sens, il ne dit rien d’autre que Leibniz et Wolff. Cette objection
montre à quel point le contenu que donnent ces auteurs au « dogmatisme » est
beaucoup plus faible que celui stigmatisé dans la Critique. Il ne s’agit pas, pour
eux, d’affirmer sans autre forme de procès l’adéquation entre nos connaissances
et la chose en soi mais bien d’enfermer Kant dans cette alternative : ou bien le
criticisme sombre dans un phénoménisme proche de celui de Hume; ou bien il
prône une théorie négative du transcendant. Or, Eberhard et Maas ne font rien
d’autre, à leurs propres yeux, que de défendre une théorie négative du transcendant. C’est pourquoi, ils concluent : Kant est soit humien, soit en accord avec
nous. Cet épuisement des thèses de l’idéalisme dogmatique de Leibniz atteint son
paroxysme lorsque l’on considère la théorie de la connaissance que ces auteurs
opposent à Kant.
Dans l’
Entdeckung, Kant a longuement persiflé sur la théorie de la connaissance que les amis d’Eberhard opposent à la
Critique
[19]. Ce qui nous importe, là
encore, ce ne sont pas les arguments des protagonistes en tant que tels mais la
manière de raisonner dont ces arguments sont les signes. Or, une fois de plus, le
lecteur ne laisse pas d’être surpris lorsqu’il voit que la théorie de la connaissance,
que thématise Eberhard, est purement et simplement une théorie empiriste. C’est,
en effet, par abstraction successive et progressive d’un donné sensible que l’on
parvient aux concepts les plus généraux. L’entendement se définit par ces actes
de remontée du plus singulier (la matière fournie à la sensation) au plus général.
Ainsi, selon Eberhard, l’entendement : « s’élève lui-même grâce à l’abstraction
à des concepts toujours plus généraux et plus simples, jusqu’au concept du possible et du fondé »
[20]. Cette position d’Eberhard montre donc à quel point on
assiste, à cette époque, à ce que nous pourrions appeler le devenir empiriste du
rationalisme
a priori. Eberhard, en effet, représente la fine pointe du dogmatisme
de l’époque. Plus encore que l’éclectisme, également wolffien (et dont De Vleeschauwer a pu aisément démontrer qu’il « ne se montra pas trop ému des idées
nouvelles, car, largement inspiré par l’empirisme anglais, il retrouvait dans Kant
une bonne partie de ses convictions »
[21] ), Eberhard tient à préserver intact l’héritage de Wolff et de Leibniz, revendiquant la littéralité la plus sourcilleuse dans
l’interprétation de leurs énoncés. Or, qu’a-t-il à opposer à la théorie de la connaissance de Kant ? Une genèse empiriste des concepts. Plus stupéfiant encore est le
fait qu’à propos de la question de la validité objective de nos jugements sur le réel
— question nodale de la Critique —, Eberhard se réfère à la doctrine du « sens
commun »
[22]. Kant reproche à Eberhard de ne jamais se poser la question de la
validité objective de nos jugements, et par là de manquer le problème de la
Critique : comment des jugements synthétiques
a priori sont-ils possibles ? Or, si
Eberhard ne la pose ni ne la comprend, c’est parce que la théorie du « sens commun », issue de l’empirisme anglais, lui paraît amplement suffisante. En clair,
Eberhard manque la question du criticisme par désinvestissement de la question de l’adéquation de notre connaissance à un réel donné.
Ainsi l’existence ou réalité empirique entendue comme
Wirklichkeit n’est tout
simplement pas la question autour de laquelle se cristallise le débat entre les
dogmatiques et les kantiens. Pour les dogmatiques, comme pour tous les penseurs de cette fin de siècle, l’existence comme
Wirklichkeit n’est pas connaissable par purs concepts, elle ne l’est que par l’expérience. Tous, à commencer
par Wolff lui-même
[23], ont intégré et repris le principe de la physique newtonienne selon lequel l’objet de la physique n’est pas de décrire les causes d’une
chose mais de proposer une loi pour décrire l’enchaînement des phénomènes.
Dès lors, il est totalement erroné d’imaginer que les prédécesseurs immédiats
ou les contemporains « dogmatiques » de Kant aient prétendu que le réel en
tant que
Wirklickeit pouvait se déduire d’un quelconque système de concepts
ni même que nos représentations étaient entièrement adéquates aux choses. Par
suite, le dogmatisme du temps de Kant se définit par l’effondrement de l’idée
d’harmonie
a priori entre nos connaissances et les choses. Cet effondrement a
pour origine l’abandon de la structure ontothéologique de la métaphysique.
Corrélativement, on assiste, en matière de théorie de la connaissance, à un
véritable épuisement du rationalisme
a priori au profit de l’empirisme. C’est ce
qui se confirmera si l’on aborde maintenant les objections d’Eberhard et de ses
amis du point de vue de la
metaphysica specialis, c’est-à-dire du point de vue
d’un réel entendu comme « être d’entendement » ou « réalité métaphysique ».
LES OBJECTIONS DES DOGMATIQUES DU POINT DE VUE
DE LA RÉALITÉ MÉTAPHYSIQUE :
LES ATTAQUES CONTRE L’ANALYTIQUE
La question posée, ici, est celle de la capacité de notre entendement à connaître, par ses seuls principes, des vérités en dehors de l’expérience. Pour Eberhard,
il existe des connaissances synthétiques non sensibles. Dès lors, nos concepts
d’entendement ont une extension plus grande que la seule expérience. À la seule
mention de cette thèse, on pourrait conclure à une indéniable croyance en l’idée
d’une adéquation des principes de la connaissance à une série de choses extérieures à ces principes. Les dogmatiques auraient, certes, renoncé à l’adéquation
de nos idées au réel entendu comme
Wirklichkeit mais auraient maintenu l’affirmation de l’adéquation entre nos principes et le réel entendu comme objets
suprasensibles (Dieu, l’âme). Le caractère hâtif de cette conclusion se révèle si
l’on accepte de poser cette question : qu’entend Eberhard lorsqu’il parle de
« non-sensible » ? Comme le souligne Kant lui-même, Eberhard donne : « au
terme de non-sensible une signification autre que celle que lui donne la
Critique » et Kant poursuit : « Tantôt on [c’est-à-dire Eberhard] veut dire par là qu’il
s’agit de ce qui dans la représentation sensible n’est plus senti avec conscience,
mais dont pourtant l’entendement reconnaît qu’il existe comme les plus petites
parties des corps, ou celle des déterminations de notre pouvoir de représentation,
que l’on ne se représente pas clairement à l’état isolé. Mais tantôt l’on veut dire
qu’il s’agit de ce qui ne peut être mis en image »
[24]. Contrairement à ce que
laisse entendre Kant, il n’est pas du tout évident que cela participe d’une volonté
de « falsification » de la part d’Eberhard ; cela nous semble témoigner bien
plutôt d’un quiproquo réel, lequel n’est possible que par l’ensemble de l’espace
conceptuel dans lequel évolue Eberhard, et qui nous renseigne sur ce que les
dogmatiques appelaient à l’époque « objets d’entendement » ou « objets non
sensibles ». Les exemples concrets donnés par Eberhard ne laissent, en effet,
aucun doute sur la question. Il invoque tout d’abord des exemples mathématiques, devenus classiques, et par lesquels on affirme quelque chose d’une notion
mathématique sans pouvoir la représenter ni la figurer dans l’intuition (racine
de deux, l’infini, etc.). Le seul exemple qu’il emprunte à la physique de Newton
va dans le même sens : les petites parties colorées des corps (les lames minces
de l’optique de Newton), nul n’a pu les voir. Or l’entendement doit affirmer
qu’elles existent. Ce sont donc des objets non sensibles qu’on ne connaît que
par entendement. Sur la base de ces exemples, Eberhard conclut à la possibilité,
sans arrêt attestée dans les sciences, d’une connaissance d’êtres non sensibles.
Le dernier exemple du terme « non-sensible », à savoir : « les déterminations
de notre pouvoir de représentation que l’on ne se représente pas clairement à
l’état isolé », mérite lui aussi d’être relevé tant il atteste de la nature des objections « dogmatiques » d’Eberhard. En effet, sauf à tomber dans une défense
aveugle du criticisme, il est difficile de ne pas penser qu’il y a là un véritable
problème, et ce n’est évidemment pas un hasard si Reinhold, bien que souvent
violent à l’égard des auteurs du
Philosophisches Magazin, leur donne entièrement raison sur ce point. De fait, si le criticisme estime qu’il n’est de connaissance que sensible, alors il se doit d’expliquer quel est le statut du discours qui
énonce les catégories et définit la sensibilité. En effet, ce discours n’est pas une
connaissance sensible, ne procède pas d’une visualisation dans l’espace ni d’une
construction dans le temps. L’argument est grave, qui, à la même époque, sera
martelé par les sceptiques tels Enésidème et Maïmon et dévoile que le point de
vue qu’Eberhard oppose à Kant ne doit rien à ce que les interprètes ont pris
l’habitude de nommer le « dogmatisme précritique ».
Par suite, pour Eberhard, le « non-sensible » se définit par toutes les notions
qu’on ne peut imaginer (au sens kantien de figurer dans l’intuition) ; l’ayant
ainsi défini, il le pense comme strictement équivalent à l’expression « êtres
d’entendement ». Il en conclut donc que Kant a tort de limiter le concept à la
seule expérience sensible puisque des notions, telles que racine de deux ou les
déterminations de notre pouvoir de représentations, attestent que nous pouvons
connaître autrement que par figuration dans le temps et l’espace. Là encore ce
qu’il nous faut relever ce n’est pas tant l’incompréhension d’Eberhard, face au
criticisme, que la définition à la fois très large, et en même temps strictement
formelle qu’il donne aux « réalités d’entendement ». Il s’agit moins ici de
dogmatisme au sens où nous l’entendons aujourd’hui que de logicisme. C’est,
au demeurant, ce que confirme le fait qu’Eberhard entame sa polémique en
disant que nous n’avons nul besoin de nous soucier de la réalité objective puisque
les mathématiciens ne se sont jamais mis en peine de savoir si les concepts
qu’ils définissaient possédaient un quelconque corrélat dans une réalité extérieure. C’est ainsi : « que les mathématiciens eux-mêmes ont achevé le tracé de
sciences entières sans faire la moindre mention ni dire le moindre mot de la
réalité de leur objet »
[25]. Néanmoins, ces notions ont bien une vérité et sont bien
des concepts effectifs de l’entendement ; concepts dont on peut, de plus, prédiquer quelque chose. L’article du
Philosophisches Magazin intitulé : « Sur la
vérité logique ou la validité transcendantale de la connaissance humaine » atteste
d’une véritable logicisation de l’analyse philosophique. En dernière instance,
c’est parce qu’il est logicien plus que métaphysicien qu’Eberhard n’entend rien
à la
Critique; ou plus précisément encore, Eberhard ne comprend pas Kant
parce qu’il ne se préoccupe guère de la question de la correspondance de nos
représentations aux choses. La logicisation de la philosophie accompagne le
désinvestissement de la question de l’harmonie préétablie. C’est ce que corrobore sa réception de la fameuse distinction entre jugements analytiques et synthétiques
a priori.
Pour Eberhard, la distinction entre jugements analytiques et jugements synthétiques n’est nullement une distinction méconnue ; elle a été thématisée par
Wolff, Baumgarten, etc., sous le nom de jugements identiques et non identiques.
De surcroît, cette distinction peut fort bien être thématisée dans les termes de
la logique de Bernoulli ; à ce titre le jugement synthétique
a priori n’est rien
d’autre que le jugement indéfini. Ce qui montre, aux yeux d’Eberhard, que les
conséquences que Kant en tire sont hâtives. Si cette distinction était déjà chez
ses prédécesseurs, et s’ils n’en ont pas tiré les mêmes conclusions, alors c’est
la preuve que les conclusions sont gratuites. L’angle sous lequel Eberhard
envisage la distinction est ici révélateur ; il ne l’envisage que comme un problème formel et ne se place que du point de vue de la forme logique des
jugements et considère ceux-ci sous l’angle logique des prédicats. C’est ce qu’a
souligné avec force De Vleeschauwer, qui écrit : « Eberhard ravale le débat du
synthétique à une affaire de logique formelle. En effet, tout le chapitre des
essences, attributs, etc., des prédicables en un mot, est d’ordre logique »
[26]. Pas
un seul instant, comme le relève Kant, Eberhard ne songe à envisager les
jugements du point de vue de l’élargissement qu’ils procurent à notre savoir.
Cette désinvolture face à la question essentielle du criticisme marque bien
l’abîme entre les deux conceptions. Mais cet écart est moins un écart entre le
criticisme et la métaphysique classique qu’un écart entre une certaine forme de
logicisme et la préoccupation kantienne du corrélat objectif des jugements. Ce
constat est renforcé par la considération suivante : dans cette polémique entre
Kant et Eberhard, il est moins question de Dieu — objet privilégié de la
metaphysica specialis —, que du statut des principes de non-contradiction et de
raison suffisante. En d’autres termes, dans le débat sur les êtres d’entendement,
ce sont des principes logiques qui deviennent le centre de la discussion.
Sans doute pensera-t-on que c’est précisément sur cette question du statut
des principes de non-contradiction et de raison suffisante que s’atteste le plus
le dogmatisme d’Eberhard et de ses alliés. En effet, habitué à l’idée de l’affirmation selon laquelle le propre du dogmatisme est de confondre l’ordre logique
et l’ordre réel (soit de poser la stricte adéquation entre l’enchaînement des
propositions et l’enchaînement des choses), habitué à considérer que le dogmatisme signifie l’affirmation de l’applicabilité du principe de non-contradiction
et de raison suffisante à l’existence dans toutes ses manifestations concrètes, le
lecteur contemporain risque d’oublier de poser cette question de pur bon sens :
à quoi, chez Wolff et Eberhard — que ce dernier commente sur ce point
littéralement — s’applique le principe de non-contradiction et de raison suffisante ? Le principe de non-contradiction et de raison suffisante concerne les
possibles. Le wolffianisme est une ontologie des possibles et non de l’existence.
Comme le souligne M. Puech, chez Wolff : « L’ontologie appelle
ens (étant)
non pas ce qui est, au sens de ce qui existe, ou ce qui est effectivement présent
mais le possible, ce qui peut être »
[27]. Or, les principes de non-contradiction et
de raison suffisante ne valent que pour les possibles.
Ils définissent non le monde
de l’existence mais la sphère du pensable. À ce titre, Wolff, de même qu’il
sépare la considération des possibles de celle de l’existence, distingue le principe
de raison suffisante, qui s’applique aux possibles, du principe de causalité. « En
un mot, Wolff mène toute son ontologie comme s’il n’était pas de son ressort
de traiter de l’existence »
[28]. C’est cette considération qui explique qu’on trouve
à la fois chez ces « dogmatiques » une théorie purement et simplement empiriste
de la connaissance et une ontologie en laquelle est affirmée la valeur du principe
de non-contradiction et la déductibilité, à partir de celui-ci, du principe de raison
suffisante. C’est ce qui explique aussi l’apparente anomalie du système wolffien
en lequel le principe de raison suffisante, alors même qu’il a été déduit du
principe de non-contradiction dans l’ontologie, est par ailleurs donné comme
simple principe
a posteriori, issu de l’expérience
[29]. Entre le possible et l’existence il y a un « décrochage » reconnu. Si, cette option « limite Wolff à une
métaphysique des mondes possibles et lui interdit la métaphysique du monde
réel »
[30], cette restriction de l’ontologie aux seuls possibles est aussi, comme le
note J. École, cela même qui permet à Wolff « de couper radicalement, comme
cela n’avait encore jamais été fait, l’ontologie de la théologie naturelle; car
dans une telle perspective, l’étude des conditions générales de l’être se suffit à
elle-même sans qu’il soit besoin d’y insérer l’examen de sa source, que requiert
nécessairement la considération de son existence »
[31].
Ainsi, c’est précisément à propos de l’usage de ces deux principes que se
confirme le mieux notre hypothèse : le dogmatisme de la fin du XVIIIe siècle est
un dogmatisme radicalement différent de ce qu’aujourd’hui les interprètes de
Kant entendent par dogmatisme, où, toujours, le principe de raison suffisante
s’applique à l’existence concrète et est fondé en Dieu. Chez les leibniziens du
Magazine philosophique, le principe de raison suffisante définit les possibles.
Dans ce cas précis, il est l’objet de deux types de légitimation : tout d’abord
une déduction à partir du principe de non-contradiction et ensuite une axiomatisation. Le principe serait, à l’instar de la définition de la droite chez Euclide,
certain pour tout homme mais non démontrable. En revanche, lorsqu’il s’applique au réel, il est affaibli en ce que Wolff nomme le principe de causalité et
fait l’objet d’une légitimation inattendue : la genèse à partir de l’expérience.
En résumé, parce que, d’une part, ils accordent en grande partie la distinction
entre la sensibilité et l’entendement, parce qu’ils soupçonnent dans la thèse de
la chose en soi une affirmation qui dépasse les limites du savoir du philosophe
et thématisent une théorie de la connaissance très nettement empiriste; parce
que, d’autre part, ils logicisent le débat dans toutes les questions relatives à
l’Analytique, les intervenants du
Philosophisches Magazin témoignent de
l’épuisement du rationalisme
a priori. Empiristes lorsqu’il est question de la
genèse de nos connaissances, logiciens lorsqu’il s’agit de sa fonction, les amis
d’Eberhard semblent plus proches du Leibniz de Couturat que du métaphysicien de Heidegger. Aucune des thèses métaphysiques centrales de ce qu’il est
convenu, depuis Kant, d’appeler le dogmatisme (la fondation du savoir en Dieu,
la thèse de l’harmonie préétablie) n’est retenue. L’idée d’une adéquation immédiate de nos représentations aux choses est donc bien l’idée la moins partagée
par les contemporains de Kant. Le dogmatisme d’Eberhard signe, paradoxalement, la définitive exténuation de ce que Kant, et après lui ses interprètes,
nomme le dogmatisme. L’analyse du
Philosophisches Magazin nous montre
également à quel point l’emprise de l’empirisme anglais est considérable,
puisqu’en dernière instance les wolffiens accordent plus à Hume que ne le fera
Kant lui-même. En un mot, l’attaque de Kant contre le dogmatisme représente
moins la mise à mort du dogmatisme que son ultime et tardive oraison funèbre
[32]; lorsque paraît la
Critique de la raison pure, le « Dieu des philosophes
et des savants » est mort; défunte l’idée d’une adéquation totale de nos concepts
au réel. La fondation du savoir à partir d’un étant suprême, ou absolu métaphysique, et son corrélat d’une déductibilité du réel à partir des concepts est
une thèse que plus personne n’admet, ni les sceptiques, ni les empiristes, ni
même, et c’est ce que nous entendions démontrer ici, les « dogmatiques ».
Cette restitution de la confrontation entre criticisme et « dogmatisme » pose
une ultime question. En effet, si l’affirmation kantienne de l’impossibilité à
atteindre, par le biais de la seule élucidation du concept, le réel tel qu’en
lui-même n’était plus, dans le contexte de l’époque, susceptible d’émouvoir
quiconque, qu’est-ce qui explique l’importance que prit très tôt le criticisme ?
Comment comprendre que, d’emblée, cette philosophie se soit imposée comme
radicalement nouvelle ? En un mot, quel était, pour les contemporains de Kant,
le problème philosophique que la Critique permettait de résoudre ?
LA DISSÉMINATION DU CONCEPT DE PHILOSOPHIE
Fondamentalement, si Eberhard et ses amis n’entendent rien à la Critique, au
point de manquer totalement la question centrale de la validité objective de nos
connaissances, c’est moins par opposition massive sur la thèse de la connaissance
de l’objet (l’étant en général ou l’étant intelligible) que par leur définition même
du philosopher. Pour eux, le mode privilégié du philosopher est l’Analysieren
(par opposition au criticisme où les objets de la métaphysique sont conservés par
le Postulieren). La philosophie a pour tâche l’analyse, pour objet les concepts
les plus généraux (sans, encore une fois, qu’on ne se soucie primordialement de
leur correspondance au réel). En outre, l’Analysieren, loin d’être pour l’homme
la possibilité d’accéder au point de vue de Dieu, est l’indice même de sa finitude.
En effet, à l’instar de Leibniz, le calcul logique est lié à la finitude du savoir;
c’est parce que nous ne pouvons voir que nous devons calculer. Ce qui les oppose
fondamentalement à Kant est donc moins une thèse sur le réel (l’objet) ou sur la
finitude du savoir humain, qu’une décision sur ce que le discours philosophique
doit être. La philosophie, à partir de Wolff, est en fait hantée par la définition de
ses propres tâches. Les philosophes ne s’opposent plus sur la définition de la
vérité, de l’être, de Dieu mais sur la définition de la philosophie elle-même. C’est
à cette époque, et à cette époque seulement, que devient centrale cette question :
qu’est-ce qui fait la spécificité du discours philosophique, qu’est-ce qui le définit
en tant que tel ? En effet, y compris chez les « dogmatiques » qui, pourtant,
seraient les plus susceptibles de reconduire la traditionnelle définition de la philosophie comme connaissance de l’être en tant qu’être, cette définition est parasitée par des déterminations jusqu’alors secondaires :
- La définition de la philosophie comme théorie de la connaissance.
- La définition de la philosophie comme psychologie ou géographie de
l’esprit. Il s’agit ici de penser la philosophie à partir du modèle de la science
de la nature. La méthode newtonienne, qui a réussi pour l’étude de l’objet, doit
être reportée à l’étude de l’esprit.
- La définition de la philosophie comme logique. Dans ce cadre, la philosophie
devient l’analyse formelle. Certes, ces figures, dans la philosophie allemande,
apparaissent rarement à l’état chimiquement pur : Wolff reconduit la définition traditionnelle de la philosophie mais la pense en même temps implicitement comme
théorie de la connaissance ; les éclectiques, toujours wolffiens, en font une psycho-logie au sens de Locke; Eberhard la tire très nettement du côté de la simple analyse
logique, mais reprend en même temps bon nombre de présupposés empiristes de la
philosophie anglaise
[33]. Il est néanmoins clair que c’est à une crise d’identité portant
sur la spécificité du discours philosophique que sont confrontés les penseurs du
XVIIIe finissant. En effet, même la philosophie dogmatique se caractérise par l’abandon de la référence à Dieu. Cet abandon a pour conséquence directe une remise en
cause de l’harmonie préétablie ou du rationalisme a priori. Toutes les philosophies
sont, explicitement ou implicitement, habitées par le scepticisme humien, qui se
définit comme contestation de l’adéquation de nos représentations aux choses. Or
cette renonciation à la structure ontothéologique de la métaphysique entraîne
la philosophie dans une dérive où elle ne sait plus si elle est psychologie, destinée
à devenir anthropologie empirique, simple analyse formelle de concepts, théorie
de la connaissance, etc. Cette situation rend urgente la redéfinition de sa tâche,
dont la spécificité, en tant que discours propre, espace distinct, semble menacée.
- Or, c’est par rapport à cet état de la philosophie du temps de Kant que l’on
peut comprendre le type de lecture qui fut faite de la Critique par ses contemporains ; c’est par rapport à ce phénomène d’éclatement du concept de philosophie qu’il convient de mesurer l’apport qu’a pu représenter la révolution
copernicienne dans l’esprit des lecteurs qui se référèrent à sa doctrine (Reinhold,
Fichte, Schelling, etc.). La Critique de la raison pure, par la mise en place de
l’analyse transcendantale, recentrait la tâche de la philosophie, et par là affermissait son concept, qui paraissait voué à se perdre en une multiplicité de
définitions hétéroclites. Corrélativement, elle tentait de promouvoir la philosophie au rang de science. Nous avons vu au cours de nos analyses qu’aussi bien
Kant qu’Eberhard parlent de l’« indifférentisme » de leurs contemporains face
à une discipline dont la valeur est de plus en plus contestée. Aussi, la Critique,
parce qu’elle redonnait à la philosophie une tâche précise en même temps qu’un
espace circonscrit, aurait permis de conjurer cet « indifférentisme ». Certes, la
Critique se présente comme critique de la métaphysique, mais au même
moment, par le concept nouveau de philosophie qu’elle met en place, elle
redonne force et rigueur à un concept qui était en passe de se dissoudre. Si la
métaphysique n’est pas une science exacte, il n’en demeure pas moins que la
philosophie comme Critique prétend à la vérité et à la scientificité de son propre
discours. C’est cette scientificité qui importait aux premiers postkantiens. En
effet, tous saluent dans la Critique l’accession de la philosophie au rang de
science. Reinhold ouvre sa philosophie élémentaire par l’affirmation de la validité de droit (allgemeingültig) du kantisme. Maïmon y glorifie une vérité aussi
incontestable que les Éléments d’Euclide. C’est le terme « science » enfin, qui
revient le plus fréquemment dans les textes et la correspondance de Fichte;
c’est cette scientificité qu’il cherchera à établir toujours plus ; un penseur, en
effet, ne saurait décider de remplacer le terme de philosophie par celui de
doctrine de la science, sans que la question de la scientificité et de la spécificité
du discours philosophique n’ait été au cÅ“ur des préoccupations de l’époque.
Ainsi, la confrontation du « dogmatisme » et du criticisme nous a montré que
le scepticisme était le mouvement philosophique principal de l’époque. Elle
nous a permis en outre de comprendre pourquoi la question de la définition de
la philosophie, et de ses tâches spécifiques, était devenue centrale autant
qu’urgente. Elle nous a montré enfin que l’enthousiasme que provoqua la Critique chez ses successeurs immédiats est né du recentrement de la définition de
la tâche de la philosophie qu’elle opérait et non de son affirmation de la césure
entre concept et existence, largement partagée par tout le XVIIIe siècle, y compris
par ceux qui se revendiquaient comme « dogmatiques ». Or, les lectures plus
tardives de Kant se sont révélées moins sensibles à ces dimensions qu’à la
dimension de la critique de la métaphysique et à la thèse de la finitude radicale.
Nous avons, en fait, deux manières de lire Kant : la première qui pense Kant à
partir de la question de la scientificité et de l’unité du discours philosophique
et qui le glorifie d’avoir esquissé la possibilité de restaurer cette unité et cette
scientificité; la seconde qui fait fond sur l’affirmation de l’impossibilité à
atteindre, par le biais de la seule élucidation du concept, l’objet ou l’étant tel
qu’en lui-même. Pour le dire autrement, la première lecture, hantée par le
scepticisme caractéristique de l’époque, voit dans le criticisme l’affirmation
d’une philosophie comme science possible, la seconde, majorant, indûment, la
prégnance du dogmatisme, voit dans le criticisme l’affirmation d’une finitude
radicale et indépassable. La première, choisissant de valoriser la réfutation du
scepticisme, oriente le criticisme vers la question de la scientificité alors que la
seconde, choisissant de valoriser la réfutation du dogmatisme, le pense à partir
de la question de l’existence. Cette seconde lecture impose un visage de Kant
qui, nonobstant le fait qu’il est historiquement et philologiquement faux, se
révèle philosophiquement problématique puisque tout questionnement autre que
kantien est interprété comme restauration de la structure ontothéologique de la
métaphysique, alors même que l’enjeu de la Critique pour ses premiers lecteurs
ne réside nullement dans la question de la finitude. C’est pourquoi la restitution
des premières lectures de Kant nous invite, par une sorte de phénomène en
retour, à interroger les formes de lectures de Kant que nous avons connues
ultérieurement. Si Kant s’est dit de multiples manières, si chaque époque historique impose un certain « visage » de la Critique alors, on peut, par l’établissement d’une typologie de ces différentes manières de lire Kant, questionner le
sol commun sur lequel reposent nos contemporaines évidences, qui ne sont
peut-être que des illusions dont il faudrait songer à se défaire.
[1]
C’est, par exemple, la lecture de Heidegger dans
Kant et le problème de la métaphysique : le
mérite de Kant serait d’invalider la structure ontothéologique de la métaphysique. En ce sens, le
geste caractéristique de la
Critique serait sa rupture avec le dogmatisme. C’est d’ailleurs pourquoi,
dans ce texte, Heidegger consacre d’emblée le § 1 à situer Kant par rapport au «
concept traditionnel
de la métaphysique », qui, très explicitement renvoie à la philosophie dogmatique et non au courant
« empiriste ». Dans une tout autre perspective, les néokantiens, comme Natorp ou Cassirer, font
également gloire à Kant d’avoir rompu avec la tradition de la métaphysique dogmatique et insistent
sur la thèse de la finitude radicale. Plus proches de nous, des interprétations aussi différentes que
celles de M. Riedel, C. Piché, J.-F. Lyotard ou A. Renaut pensent aussi la novation kantienne à
partir de la thèse de la finitude radicale. C. PICHÉ écrit : « la métaphysique dogmatique représente
le discours-cible de la
Critique », (
Kant et ses épigones, Paris, Vrin, 1995, p. 9). C’est également
cette dimension de la dénonciation kantienne de la métaphysique dogmatique que l’on retrouve
chez des auteurs aussi apparemment éloignés du commentarisme kantien que R. Rorty et S. Cavell.
[2]
Là encore, ce schéma se retrouve par-delà des clivages philosophiques. Ainsi Heidegger
interprète-t-il le cheminement hégélien comme la « restauration » de la structure ontothéologique
de la métaphysique, tout comme Natorp qui, par exemple dans
L’école de Marbourg (trad. par
I. Thomas-Fogiel, Paris, Cerf, 1998) pense le questionnement de Hegel comme un retour à un
questionnement dogmatique ; il est suivi en cela par Cassirer qui, dans
Les systèmes postkantiens
(trad. à l’initiative du Collège de philosophie, Paris, Cerf, 1999) parle à plusieurs reprises de refus
de la finitude chez Reinhold, Fichte ou Hegel. Dans un autre registre, c’est aussi en terme de
transgression de la thèse de la finitude que des interprètes comme A. Renaut, C. Piché, J. Rivelaygue,
J. Grondin parlent des successeurs de Kant. A. RENAUT écrit par exemple, à propos de la deuxième
philosophie de Fichte, qu’il s’agit d’un « retour à une philosophie dogmatique »,
Présentation au
Machiavel de Fichte, en collaboration avec L. FERRY, Paris, Payot, 1987. Cassirer utilisait, à propos
de Reinhold, la même métaphore : « la retombée dans le dogmatisme est ici incontestable »,
op.
cit., p. 49. C’est encore cette idée de « restauration » ou de « retour au dogmatisme » que l’on
retrouve sous la plume de J. GRONDIN dans
Kant et le problème de la philosophie, Paris, Vrin,
1989, par ex. p. 118. Il serait loisible de multiplier les citations.
[3]
Ce n’est pas là le moindre paradoxe du commentarisme kantien. Enésidème revendique haut
et fort son scepticisme. Néanmoins, l’ensemble des interprètes kantiens ont récusé cette appellation
pour lui en préférer une autre : celle de « dogmatisme » ou de « réalisme précritique » (voir, entre
autres, CASSIRER dans
Les systèmes postkantiens ou encore J. RIVELAYGUE, dans les
Leçons de
métaphysique allemande, Paris, Grasset, 1990, notamment, t. I, p. 153). Une recension exhaustive
de la littérature consacrée à Enésidème, depuis le milieu du XIX
e siècle, n’aurait pas de mal à établir
que ces affirmations sont constantes. En fait, le propos tenu sur Enésidème est toujours le même
et peut se résumer en cette exclamation : certes, Enésidème se prétend sceptique mais en fait sa
pensée participe d’une série de préjugés dogmatico-réalistes, caractéristiques de l’époque. Cette
interprétation d’Enésidème, si elle a évidemment pour but de montrer que ses critiques contre Kant
ne valent rien, participe également de cette tendance que nous repérions, à savoir que, pour nos
contemporains, l’intervention philosophique de Kant acquiert sa signification par rapport au dogmatisme, dogmatisme à ce point ancré chez ses contemporains que même ceux qui se prétendent
sceptiques sont, en fait, dogmatiques. Nous avons à faire à une triple stratégie qui est directement
fonction de la manière dont on a lu Kant à partir d’une certaine période; triple stratégie que l’on
pourrait résumer ainsi : les dogmatiques, qui ont l’extrême naïveté de se revendiquer comme tels,
sont pensés à partir de la définition du dogmatisme que produit Kant; ceux qui, explicitement, se
définissent comme sceptiques sont considérés comme des dogmatiques qui s’ignorent ; quant aux
penseurs de l’idéalisme allemand, ils « retombent » dans le dogmatisme. En un mot, toute critique
de Kant est un refus de la finitude, une reconduction de la structure ontothéologique de la métaphysique et un aveu de « dogmatisme ».
[4]
Sur ce point, nous renvoyons, outre notre article sur
Enésidème et la question de la scientificité
de la philosophie, à notre
Critique de la représentation, Paris, Vrin, 2000, notamment à partir de
la p. 277.
[5]
C’est sous ce vocable que sont regroupés dans le commentarisme kantien les adversaires
« dogmatiques » de Kant et que, en général, est caractérisée la philosophie de son temps.
[6]
Paru en quatre volumes de 1788 à 1791, à Halle, chez Jacob. Les
Ætas kantiana, Bruxelles,
Éd. Culture et civilisation, 1968, les ont réédités. Il s’agit du volume 63, t. I (1788,1789) et II
(1790,1791). Nous citerons dans cette édition. Pour une énumération complète des adversaires et
des partisans de Kant, voir W.G. TENNEMANN,
Manuel d’histoire de la philosophie, trad. fr. de
V. Cousin, Paris, 1829. La liste des adversaires de Kant est donnée, t. II, p. 245 à 248, celle des
partisans, t. II, p. 249 à 263.
[7]
Kant, der Mann und das Werk, Leipzig, 1924, t. I, p. 425. C’est Flatt qui, dans le
Magazin,
écrira l’
Anti-Kritik.
[8]
Untersuchung über Kritik der reinen Vernunft, Halle, 1790, et
Untersuchung der praktische
Vernunft, 1792. Rééd. par
Ætas kantiana, t. 48.
[9]
On ne saurait en tirer un argument supplémentaire pour prouver la vivacité du courant dogmatique. En effet, Reinhold fut lui aussi couronné la même année. La seule conclusion qui s’impose
est que l’académie était fort conciliante, en faisant place à tous les courants de la philosophie de
l’époque. Sur tous ces points cf. Ch. BARTHOLMÉSS,
Histoire philosophique de l’académie de Prusse
de Leibniz jusqu’à Schelling, Paris, 1851, t. II.
[10]
Eberhard revendique évidemment cette appellation, il écrit : « La philosophie leibnizienne
renferme tout aussi bien que la philosophie récente une critique de la raison, et néanmoins elle
institue, à cette occasion, un dogmatisme fondé sur une analyse exacte des pouvoirs de connaître »,
op. cit., I, p. 21. Rappelons que l’on retrouve aussi parfois cette acception positive dans la
Critique.
[11]
Kant et la causalité, Paris, Vrin, 1990, p. 76.
[12]
Les fascicules consacrés à la discussion de la doctrine kantienne dans le
Philosophisches
Magazin sont les suivants : pour le t. I, 1788 : « Sur les bornes de la connaissance humaine » (p. 9
à 29); « Sur l’esthétique transcendantale » (p. 117 à 149); « Sur la théorie de la vérité logique ou
la vérité transcendantale de la connaissance humaine » (p. 150 à 174). 1789 : « Application plus
étendue de la vérité logique ou de la vérité transcendantale de la connaissance humaine » (p. 243
à 262); « Sur la différence essentielle de la connaissance par les sens et de la connaissance par
l’entendement » (p. 290 à 306); « Sur la distinction des jugements analytiques et synthétiques »
(p. 307 à 332) ; « Sur l’origine de la connaissance humaine » (p. 369 à 405); « Sur l’antinomie de
la raison pure » (p. 469 à 495). Les deuxième et dernier articles sont de Maas, les autres d’Eberhard.
Kant ne répond qu’au premier tome. Le t. II comprend : « Sur le concept d’espace et de temps
dans sa relation à la certitude de la connaissance humaine, sur la certitude apodictique » (p. 129 à
186); « Sur le plus haut principe du jugement synthétique
a priori dans sa relation à la certitude
mathématique » (p. 186 à 231) ; « Sur la possibilité de la représentation de la chose en soi, réponse
à une attaque de l’
Allgemeine Literatur Zeitung » (p. 232 à 243). Ces deux derniers articles sont
de Maas. « Sur la différence entre jugements analytiques et synthétiques, réponse à une recension
de l’A.L.Z » (p. 285 à 316) ; «
Antikritik de M. le professeur Flatt » (p. 384 à 390) ; « Comment
concilier (
übereinstimmen) la critique de la raison leibnizienne et kantienne » (p. 431 à 436); « Sur
Reinhold » (p. 447 à 460) ; « Les points communs de la critique de la raison kantienne et leibnizienne » (p. 486 à 493) ; « Détermination du point de litige (
Streitpunkt) entre la philosophie critique
et la philosophie dogmatique sur le fondement de la vérité des jugements mathématiques » (p. 511
à 514).
[13]
Philosophisches Magazin, t. I, p. 3 à 6. Dans son introduction, Eberhard note, par ailleurs,
que les études philosophiques étaient jusqu’alors objet d’
indifférentisme et que le kantisme a réveillé
tous les jeunes chercheurs. En un mot, Eberhard considère que Kant a contribué à redonner ses
lettres de noblesse à l’investigation métaphysique.
[14]
Nombreux sont les interprètes à avoir prétendu qu’Eberhard et ses alliés ont affirmé qu’il
n’y avait pas de différence entre Leibniz et Kant à seule fin de contester l’influence considérable
que prenait le kantisme. Il est vraisemblable que les interprètes de Kant aient été influencés par le
ton extrêmement polémique et cinglant de la réponse de Kant qui, à diverses reprises, accuse
Eberhard d’incompréhension volontaire. Nous ne pouvons suivre Kant et ses interprètes dans ce
procès d’intention fait à Eberhard, tant ce recours aux prétendues motivations d’un individu est une
hypothèse herméneutique qui rend non philosophique tout texte de philosophie. Or, les critiques
d’Eberhard ont une indéniable portée philosophique contre le criticisme. Reinhold lui-même fait
part, dans sa correspondance, de son affolement. On ne saurait donc réduire tant d’analyses philosophiques à de simples intentions sans intérêt. Nous choisissons donc de poser le problème autrement : Eberhard dit qu’il ne voit pas de différence entre Leibniz et Kant. Quels sont les présupposés
théoriques, ou, si l’on veut, l’univers de croyance, qui rendent intelligible un tel jugement qui
aujourd’hui nous paraît stupéfiant ? Quelle conception faut-il avoir de Leibniz, de Kant et de la
philosophie en général pour affirmer pareille identité ? Et corollairement qu’est-ce que cet univers
de croyance dit sur le questionnement de l’époque ? S’il est indéniable qu’Eberhard mésinterprète
la
Critique, qu’il a pourtant lue minutieusement comme en témoignent ses nombreuses citations,
cette incompréhension est l’indice d’un système de principes théoriques qui rend impossible toute
compréhension. Quels sont ces principes occultant l’accès au texte de Kant ? Telle est notre question.
[15]
DE VLEESCHAUWER,
La déduction transcendantale dans l’Å“uvre de Kant, 1934-1937 reproduit
in Garland Publishing, New York et Londres, 1976, t. III, p. 418. Le texte en question ici est
évidemment : « Sur une découverte selon laquelle toute nouvelle Critique de la raison pure serait
rendue superflue par une plus ancienne » (à l’avenir,
Entdeckung) où Kant se rapproche, de manière
explicite, de Leibniz. Sur ce rapprochement, voir l’introduction de J. Benoist à sa traduction de ce
texte intitulé :
Réponse à Eberhard, Paris, Vrin, 1998.
[16]
L’ensemble du
Philosophisches Magazin occupe plus de 800 pages, qui ne sont pas toutes
consacrées à la
Critique, comme le relève plaisamment Kant qui proteste de se voir intercalé entre
une histoire de la barbe et un poème, voir
Entdeckung, in
Œuvres philosophiques, trad. de J.-L. Delamarre, Paris, Gallimard, Pléiade, t. II, p. 1310. Cela étant, les articles consacrés à la discussion de
la
Critique sont majoritaires, il serait absurde de prétendre rendre compte de tous les arguments
déployés. De plus, les auteurs suivent très souvent ligne à ligne le texte de Kant soit pour discuter
l’argument, soit pour citer abondamment Leibniz. Enfin, les textes sont très souvent consacrés à
des réponses aux articles parus dans l’
Allgemeine Literatur Zeitung (la tribune des kantiens). Ceci
rend encore plus impossible la prétention d’une recension exhaustive des arguments.
[17]
Philosophisches Magazin, t. I, p. 290 à 306. Argument repris de manière répétitive dans tous
les textes ; cf. entre autres, t. I, p. 469; t. II, p. 431,486.
[18]
T. I, p. 117 à 149. Nous résumons les deux arguments le plus longuement développés par
Maas.
[19]
Op. cit., p. 1344
sq. Eberhard développe de manière particulièrement nette sa théorie de
l’ascension à partir de la sensation, voir par ex.,
op. cit., t. I, p. 276
sq. Pour lui comme l’écrit
Kant : « Nous ne pouvons avoir aucun concept que nous n’ayons tiré des choses que nous percevons
par les sens ».
[20]
Op. cit., t. I, p. 276.
[21]
Op. cit., t. III, p. 385.
[22]
La doctrine du « sens commun » ou «
common sense » fut initiée par le philosophe écossais
J. BEATTIE dans son
Essay on the nature and immutability of Truth, Edimbourg, 1770, trad. en
allemand dès 1772. Les éclectiques allemands, très influencés par l’empirisme anglais, se sont
emparés de ce concept pour décréter que les principes, tel celui de la causalité, n’avaient pas besoin
d’être fondés sur autre chose que cette intersubjectivité factuelle (le « sens commun » signifie, en
effet, que nous faisons tous immédiatement usage du principe de causalité). Eberhard reprend donc
à son compte un des concepts nodaux de l’empirisme de l’époque.
[23]
Sur Wolff et l’expérience, voir M. PUECH,
op. cit., p. 82
sq. L’auteur explique que Wolff
reconnaît à ce point que toute connaissance de la nature nous vient de l’expérience qu’il ira même
jusqu’à, en certains endroits de son
Å“uvre, faire de l’harmonie entre les choses et les représentations
une vérité issue de l’expérience.
[24]
Op. cit., p. 1326.
[25]
Op. cit., t. I, p. 158.
[26]
Op. cit., t. III, p. 410.
[27]
Op. cit., p. 79; voir aussi J. ÉCOLE : « Ainsi [...] toute l’ontologie de Wolff est-elle essentiellement une science des essences, d’où la considération des existences est, en fait, bannie ou
presque »,
Introduction à l’opus metaphysicum de Christian Wolff, Paris, Vrin, 1985, p. 13. Ces
textes ayant fait l’objet d’une réédition chez Vrin-Reprise, nos citations de J. École renvoient à la
pagination du bas de la page.
[28]
J. ÉCOLE,
op. cit., p. 13.
[29]
WOLFF,
Philosophia prime sive ontologia, G.W., II, 3, § 73. J. École rappelle les trois théories
de Wolff quant au statut du principe de raison suffisante : 1. la déduction à partir de la non-contra-diction; 2. la tentation d’en faire un simple axiome, qu’on ne peut démontrer mais que nous devons
néanmoins considérer comme certain ; 3. l’affirmation qu’il nous vient de l’expérience (nous avons
l’habitude de voir telle cause précéder tel effet). Cette troisième solution est évidemment surprenante
puisqu’on croirait entendre Hume.
[30]
M. PUECH,
op. cit., p. 78.
[32]
Au reste c’est ce qu’indique Kant lui-même. Certes, il situe la
Critique par rapport au
dogmatisme et au scepticisme mais est-il besoin de rappeler qu’il s’agit d’une logique de l’esprit
humain, d’une typologie idéale des deux tendances de la raison et non d’une référence à l’état
historique de la philosophie de son siècle ? La préface de la première édition, très souvent invoquée
comme machine de guerre contre un dogmatisme contemporain, est à cet égard très claire. Kant ne
situe pas le dogmatisme comme un mouvement actuel mais se contente de lui donner une antériorité
logique : « Au début, sa domination [c’est-à-dire celle de la métaphysique] était sous l’administration
des dogmatiques despotiques » (
op. cit., t. I, p. 726). En revanche, il caractérise son propre siècle
par le scepticisme envers la philosophie : « Maintenant après avoir tenté en vain (comme on s’en
persuade) toutes les voies, règnent dégoût et complet indifférentisme ».
[33]
L’histoire a montré que ce n’était évidemment pas incompatible.