Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526988
160 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

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n° 33 2002/1

2002 Revue de Métaphysique et de Morale

Introduction

Bernard Baertschi
La province de la justice distributive, c’est le partage ou la distribution d’un ou de plusieurs biens entre différents bénéficiaires. C’est aussi, on l’oublie souvent, mais il faut le mentionner, le partage ou la distribution de fardeaux entre plusieurs personnes. Si l’on ne dit pas « justice » tout court, c’est qu’il existe d’autres provinces concernées par cette vertu; il s’agit notamment des échanges, de la réparation et de la rétribution. Les transactions justes relèvent de la justice commutative, la réparation d’injustices passées de la justice réparatrice, les violations de la loi — ou du moins certaines d’entre elles — de la justice rétributive. Ces distinctions, qui ont parfois une antiquité vénérable, sont souvent esquivées de nos jours, au profit, justement, de la justice distributive; c’est que, chaque fois, il y a bien quelque chose à distribuer; en un certain sens, on peut dire d’un juge qu’il distribue les peines. Poursuivant sur cette lancée, certains philosophes sont allés jusqu’à considérer que tous les problèmes proprement éthiques ressortissaient à la justice distributive puisque, en définitive, les institutions sociales sont bien toutes des instances de distribution : l’État et son administration distribuent les droits aux citoyens, la citoyenneté aux habitants, les soins aux patients, etc., les biens échappant à son pouvoir étant à leur tour soumis à d’autres instances de distribution, le marché en particulier.
Cette dernière approche a sans doute des motivations doctrinales, et on pense bien que les tenants de la primauté du juste sur le bien, c’est-à-dire les libéraux, auront tendance à l’adopter. Ce ne sera pas le cas des perfectionnistes, qui, eux, insisteront plutôt sur la multiplicité des valeurs pertinentes, qu’on ne saurait réduire au juste. En dehors de ces débats fondamentaux entre deux façons de concevoir la tâche de la philosophie politique et le rôle de la Cité, débats dans lesquels nous n’entrerons pas, la réduction à la justice a un avantage et un inconvénient. L’avantage, c’est qu’elle attire notre attention sur ce à quoi chaque citoyen, voire chaque personne, a droit : la société a le devoir de fournir à ses membres des biens auxquels ils ont droit et dont il serait injuste qu’ils soient privés. Ainsi, la réduction au juste permet de poser en toute acuité la question des devoirs du politique. Il y a malheureusement un prix à payer pour cela — et c’est l’inconvénient —, qui est de laisser penser que tout manquement éthique est une injustice; or c’est bien évidemment faux : souffrir d’une absence de bienfaisance n’est pas souffrir d’une injustice, même si la situation résultante pour la victime peut être la même. Or, dans la mesure où seule la justice est fondatrice de droits positifs (c’est-à-dire de titres), il est souvent important de distinguer la justice des autres vertus, et surtout de ne pas négliger ces dernières, même dans le domaine de la politique.
Il est donc parfois indispensable de conserver les distinctions traditionnelles, tant celles des différentes vertus dont il vient d’être question que celles des diverses provinces de la justice, mentionnées plus haut. C’est que, à leur niveau aussi, les revendications morales qu’elles autorisent ne sont pas de même nature, si bien que parler indistinctement de justice expose à des erreurs. Par exemple, ce que la justice commutative demande n’est pas de même nature que ce que la justice distributive exige (un échange juste n’est pas de même nature qu’une distribution juste); il s’ensuit que si la question de la justice entre les pays — dont il sera question dans ce volume — ressortit à la première plutôt qu’à la seconde, ou vice versa, alors le type de demandes que les pays mal nantis pourront faire valoir à l’égard des pays riches ne sera pas le même.
Bref, il est des situations où il n’est pas bon de voir les choses de trop haut car alors on les voit de manière indistincte ; mais il en est d’autres où il est au contraire très utile de les voir ainsi, lorsque la question des droits-titres est abordée. La province de la justice distributive est donc non seulement vaste — aussi vaste que les biens que l’on peut distribuer —, mais elle est encore extensible, selon le point de vue adopté et la situation examinée. Bref, et pour résumer, elle recouvre de nombreux domaines. Ce sont ces domaines — ou du moins quelques-uns d’entre eux — que ce numéro s’est donné pour tâche d’examiner. « Domaines » doit être compris en un sens général : parfois il s’agira de disciplines (justice et économie, justice et droit), parfois de biens (justice et santé, justice et droits culturels), parfois encore de milieux (justice entre les générations, justice et famille, justice entre les nations). Si ce sont ces domaines que nous avons retenus, c’est parce que, actuellement, ils sont au centre de débats importants, tant chez les philosophes, parmi les universitaires, que dans la société civile. Il suffit de penser aux questions soulevées par les politiques de santé, par la mondialisation ou par le multiculturalisme. Chacun des articles poursuit un double but : présenter la problématique et proposer une solution (ou, plus modestement, défendre une thèse).
Souligner la pluralité des domaines de la justice distributive met aussi en évidence un point que de nombreux théoriciens de la justice (tout court) passent sous silence, c’est que les critères d’une distribution juste ne sont pas forcément les mêmes selon les biens à partager. Michael Walzer nous a appris qu’il existe des sphères différentes de justice, Jon Elster a étudié la justice locale (par opposition à une justice globale) [1]. Certes, il ne va pas de soi qu’il s’agisse d’une pluralité irréductible et peut-être Kant et Rawls ont-ils en définitive raison, qu’il existe des principes de justice formels et universels, auxquels les principes particuliers et matériels se ramènent en dernière analyse; mais aborder la justice par le biais de ses domaines a le mérite de soulever la question, en privilégiant en quelque sorte une démarche inductive plus que déductive.
Nous venons de mentionner John Rawls. L’Å“uvre du philosophe américain est devenue un classique de la théorie de la justice et, de nos jours, elle est incontournable. Elle l’est devenue non seulement par son contenu et par ses méthodes (le voile d’ignorance, l’équilibre réfléchi), mais encore pour avoir replacé tout le débat sur la justice dans le cadre des réflexions humiennes sur les circonstances de la justice : « Les circonstances constituant les circonstances de la justice sont réunies chaque fois que des personnes avancent des revendications en conflit quant à la répartition des avantages sociaux, dans des situations de relative rareté des ressources » [2]. Parler de justice n’a de sens que lorsqu’il existe une certaine rareté, une certaine pénurie donc, mais que celle-ci n’est pas trop dramatique. S’il n’existe qu’un bien vital non divisible et de nombreux individus qui en ont besoin, cela n’a plus de sens de parler d’une allocation juste de ce bien. On peut contester la thèse; ce que nous en retenons, c’est que les problèmes soulevés dans ce volume sont bien les problèmes auxquels nos sociétés se trouvent confrontées, et s’y trouvent depuis longtemps puisque Sénèque déjà soutenait que l’impulsion fondamentale de l’homme, l’amour et la concorde, se trouve mise à mal dans un contexte où les biens sont rares et précieux [3]. Une certaine pénurie existe donc dans nos sociétés mais une pénurie pour laquelle la question de la justice est pertinente et centrale, car nous n’habitons ni un monde-pays de cocagne où il suffirait de se baisser pour ramasser tout ce dont nous avons besoin, ni un monde d’où les biens à distribuer seraient presque absents, mais un monde où il y a une juste répartition à faire de biens de toute nature.
 
NOTES
 
[1]Cf. M. WALZER, Sphères de justice, Paris, Seuil, 1997 et J. ELSTER, Local Justice, New York, Russell Sage Foundation, 1992.
[2]John RAWLS, Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987, p. 161.
[3]Cf. M. NUSSBAUM, The Therapy of Desire, Princeton, Princeton UP, 1994, p. 421.
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[1]
Cf. M. WALZER, Sphères de justice, Paris, Seuil, 1997 et J....
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[2]
John RAWLS, Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987, p. 1...
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[3]
Cf. M. NUSSBAUM, The Therapy of Desire, Princeton, Princeto...
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