2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Le paralogisme identitaire : identité et droit dans la pensée communautarienne
Mark Hunyadi
En réaction au libéralisme rawlsien pour qui le droit est référé à la
liberté d’action des individus, le mouvement communautarien a voulu référer le droit à
l’identité culturelle (individuelle ou collective), lui assignant, ultimement, la fonction de
stabiliser cette identité. Pour ces auteurs, le lien entre identité et droit est interne, ce
qui ouvre la voie à ce qu’on a appelé « les paradoxes de l’identité démocratique » et
conduit à la notion problématique de droits collectifs. On montrera ici comment une
telle notion repose sur une « réduction identitaire », par principe opérée au point de
vue objectivant de la troisième personne, privant par là même les acteurs sociaux de
leur capacité d’autodétermination. À cette vision anti-libérale dans son fondement, qui
fait de la sécurité identitaire son horizon, on opposera la vision d’une identité risquée
qui ne préjuge pas dogmatiquement des constituants identitaires de chacun et ouvre
ainsi la voie aux authentiques principes de la coexistence multiculturelle.
In reaction to Rawlsian liberalism, which relates law to freedom of
action, the Communitarian movement wants to relate law to cultural identity (individual
or collective), assigning it, ultimately, the function to stabilize this identity. For Communitarianism the relationship between identity and law is internal, which opens the
path to what has been called « the paradoxes of democratic identity », and leads to the
problematic notion of « collective rights ». It is shown here how such a notion rests on
an « identity-reduction », which by principle is operated from a third-person perspective,
depriving individuals of their capacity of self-determination. In opposition to this fundamentally anti-liberal vision, the notion of an open identity is proposed, which doesn’t
dogmatically predetermine the identities of everyone and opens therefore the path to the
basic principles of a multicultural coexistence.
Insensiblement, par l’effet d’un curieux déplacement théorique, la question
de l’identité culturelle est peu à peu devenue un problème de justice distributive.
Les expressions de « citoyenneté multiculturelle » ou d’« identité démocratique » sont désormais courantes dans la pensée politique et toutes font référence
à la gestion démocratique des identités par la juste distribution de « droits
culturels » permettant de respecter des individus conçus comme ombilicalement
liés à une communauté d’appartenance. Or, ce déplacement est curieux si l’on
songe par exemple qu’il ne serait certainement pas venu à l’esprit de ce grand
penseur de la démocratie que fut John Stuart Mill que le libéralisme dût protéger
des
formes de vie et, par-delà elles, les
identités culturelles des personnes et
des groupes. Pour lui, très clairement, la pluralité à protéger dans un régime
démocratique était la pluralité des
opinions, non celle des appartenances culturelles, ce qui est très différent, si l’on songe notamment que l’identité culturelle
est à bien des égards précisément, à l’inverse des opinions, ce dont on ne discute
pas. Il a défendu sur ce point de la libre circulation des opinions, comme l’on
sait, une position particulièrement radicale, lui qui tenait que « si tous les
hommes moins un partageaient la même opinion, ils n’en auraient pas pour
autant le droit d’imposer silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d’imposer silence aux hommes si elle en avait le pouvoir »
[1]. Car, dit-il sous forme
d’adage, « étouffer la discussion, c’est s’arroger l’infaillibilité »
[2]. En d’autres
termes, le libéralisme de Mill est entièrement taillé à la mesure de la faillibilité
de la connaissance humaine, et il est de part en part nourri par cette conviction
épistémologique négative que la certitude n’est pas la vérité, et en tire la conséquence cohérente que seul un principe de libre discussion permet de rendre
compte de cette inévitable caractéristique de l’esprit humain. Mais il n’est en
rien question dans cette construction d’un lien qui lierait prioritairement l’identité culturelle aux règles du droit.
MILL ET LA QUESTION DES MINORITÉS
Pourtant, la pensée libérale semble aujourd’hui captée par la problématique
identitaire. Le tournant le plus important dans cette direction a certainement été
la publication, en 1982, du livre de Michael Sandel,
Liberalism and the Limits of
Justice, aujourd’hui traduit en français
[3], livre dont la visée centrale est de mettre
en contradiction les présupposés anthropologiques du libéralisme avec les exigences propres au libéralisme lui-même. Cette thèse, qui vise si l’on peut dire à
imploser le libéralisme, est complexe, et j’aimerais l’examiner avec quelque soin.
Mais auparavant, j’aimerais rappeler comment Mill lui-même abordait le problème des minorités culturelles et des droits qu’on pouvait leur octroyer. Il est en
effet intéressant de noter que ce problème, lors même qu’il l’affrontait directement, Mill ne le traitait pas sur le registre identitaire. Pour lui, la démocratie
n’était d’une manière générale possible que si le peuple qui s’autogouvernait était
constitué en une nation parce que la coopération au sein d’un même système de
gouvernement nécessitait un sentiment d’appartenance commune ; et si au sein
d’un même État apparaissaient des sentiments nationalistes divergents, il y aurait
urgence à les aplanir en les unifiant. L’argument est ici, si l’on veut, antimachiavélien : alors que pour Machiavel, le bon Prince était précisément celui qui réussissait à exploiter à son profit la rivalité sociale de tous contre tous, ou des clans
entre eux, Mill redoute au contraire que l’émergence, au sein d’un même État,
d’hostilités mutuelles ne donne l’occasion au gouvernement de toutes les manipulations stratégiques, et que les clans se redoutent plus les uns les autres qu’ils
ne respectent le gouvernement ; l’efficacité de la coopération publique s’en trouverait gravement affectée, parce que ce type de désaccords, contrairement aux
désaccords des opinions, ne pourrait pas être productif. Cet argument antimachiavélien est donc purement instrumental : Mill craignait que la haine
mutuelle des peuples ne prenne le pas sur l’intérêt à défendre leur propre liberté
politique au sein d’une structure commune de gouvernement.
Sur cette question, il arrivait aussi à Mill de raisonner en termes d’avantage
civilisationnel plutôt que d’efficacité gouvernementale : il pensait en effet que
« personne ne peut supposer qu’il n’est pas plus avantageux à un Breton ou à un
Basque de la Navarre française d’être rattaché au courant d’idées et de sentiments
d’un peuple hautement civilisé et cultivé — d’être un membre de la nationalité
française, accédant à égalité à tous les privilèges de la citoyenneté française, partageant les avantages de la protection française, ainsi que la dignité et le prestige
du pouvoir de la France — plutôt que de bouder recroquevillé sur ses propres
rochers, relique mi-sauvage des temps passés, vibrionnant dans sa petite orbite
mentale, sans participer ni s’intéresser au mouvement général du monde »
[4].
En d’autres termes, lorsqu’il se place au point de vue des minorités, la
perspective d’un bénéfice civilisationnel l’emporte chez Mill sur toute autre
considération identitaire possible, de la même manière que lorsqu’il se place au
point de vue de la culture nationale dominante, les arguments de stabilité domestique le font ouvertement pencher en faveur d’une politique assimilationniste,
conformément au modèle unitaire d’État-nation qu’il défend; les deux types
d’arguments convergent vers la même fin. On comprend dès lors que le théoricien politique contemporain Will Kymlicka ait pu noter, dans le tableau historique qu’il dresse de l’attitude des libéraux à l’égard des minorités nationales
au XIX
e siècle, que « les Libéraux qui allèrent administrer ou étudier les colonies
britanniques trouvèrent que le libéralisme qu’ils avaient appris en Angleterre
n’était simplement pas taillé à la mesure des problèmes de diversité culturelle
auxquels ils avaient à faire face »
[5]. Ce qui ne fait que souligner cette vérité
simple, mais dont se prévalent aujourd’hui les critiques radicales adressées au
libéralisme, que le problème de l’identité culturelle collective, le problème de
l’identification à des formes de vie partagées, qui alimente aujourd’hui toute la
problématique du multiculturalisme, n’est simplement
pas un problème libéral;
ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il ne puisse être un défi qu’il doive
relever, mais donne en tout cas une indication suffisante sur le fait que le droit
libéral n’est pas un droit identitaire, dans un sens que je m’attacherai encore à
expliciter. La question est de savoir si, pressé par les multiples revendications
culturalistes que l’on observe aujourd’hui, il a ou aurait à l’être.
LA STRATÉGIE IMPLOSIVE DE SANDEL
Cette pression culturaliste est donc à l’origine de la réflexion sur ce que l’on
appelle les « droits collectifs », c’est-à-dire des droits spéciaux accordés à des
minorités culturelles (essentiellement linguistiques) pour protéger et sauvegarder leur particularité (sous forme, par exemple, de la reconnaissance de l’usage
officiel d’une langue minoritaire). Cette notion de « droits collectifs » ne peut
apparaître aux yeux du libéralisme que comme un monstre conceptuel et ce au
moins pour trois raisons
[6] :
- eu égard au principe de la neutralité étatique, l’État, qui détient la puissance
juridique, doit précisément s’abstenir de tout favoritisme culturel, en tant que
la culture définit des identités particulières ;
- eu égard à l’individualisme moral, seuls les individus peuvent être source
de valeur morale ; en conséquence, des droits collectifs hypothéqueraient les
droits individuels de certains membres de la communauté ;
- eu égard au principe d’équité, tous les groupes devraient bénéficier d’une
égale promotion, ce qui veut dire qu’accorder des droits à une minorité ouvrirait
la boîte de Pandore des revendications de toutes les autres.
C’est dire qu’il y a au moins trois bonnes raisons libérales de découpler la
question de droit de la question de l’identité; or, c’est précisément ce découplage
qui a fait l’objet des critiques les plus radicales, notamment depuis la parution
déjà évoquée du livre de Michael Sandel Le libéralisme et les limites de la
justice. Pourtant, même si ce livre constitue effectivement l’une des références
majeures de la mouvance communautarienne, les choses ne sont pas si simples,
à considérer les thèses mêmes de Sandel.
Car en vérité, Le libéralisme et les limites de la justice prend prioritairement
pour cible non le libéralisme en tant que tel, mais une certaine forme de libéralisme, le libéralisme dit déontologique à la Kant ou Rawls. Cela est tellement
vrai que Michael Sandel passe quelques pages à distinguer le libéralisme déontologique de Kant du libéralisme téléologique de Mill et n’intégrera jamais
explicitement celui-ci à la salve de critiques adressées au premier. Cela veut
dire entre autres choses qu’à travers Rawls (puisque la critique se resserre très
rapidement sur lui, à l’exclusion de tout autre), ce ne sont pas prioritairement
les valeurs même du libéralisme qui sont attaquées qu’une manière particulière
de les fonder. C’est à mon avis le sens de cette distinction que Sandel non
seulement répète à de nombreuses reprises mais prend un grand soin à expliquer : la distinction entre, d’une part, les exigences normatives du libéralisme
— la priorité du juste, le respect des personnes — telles qu’elles résultent par
exemple de la critique de l’utilitarisme opérée par John Rawls (après que lui-même eut formulé une contribution décisive à la défense de l’utilitarisme dans
son article Deux concepts de règle — mais ceci est une autre question), et
d’autre part l’exigence cette fois-ci épistémologique liée à la posture déontologique, qui veut que ces exigences morales doivent être en quelque manière
déduites indépendamment de ce à quoi elles s’appliquent, conformément à la
classique distinction du fait et de la valeur. C’est tout le thème de la fondation
des exigences normatives, fondation qui pour le libéralisme déontologique doit
être indépendante de considérations empiriques qui le fragiliseraient ou le relativiseraient. Cela veut dire que la norme déontologique, parce qu’elle doit valoir
inconditionnellement, ne peut être dérivée en un sens quelconque des situations
contingentes auxquelles elle servira précisément d’étalon. C’est cette exigence
épistémologique-fondationnelle forte qui explique toute la construction métaphysique de Kant du partage entre un moi empirique et un moi nouménal, une
construction que John Rawls refuse mais à laquelle il substitue ce qui est
peut-être, avec le Principe de différence, son invention philosophique la plus
originale, à savoir la Position originelle.
Or, c’est à cette entreprise épistémologique de fondation, spécifique au déontologisme, que s’en prend Michael Sandel, laissant donc de côté le libéralisme
téléologique à la Mill ou toute autre forme de libéralisme ; non, donc, au
libéralisme en tant que tel. Pourtant, je l’ai dit, Michael Sandel passe à juste
titre pour l’un des principaux (et meilleurs) critiques du libéralisme aujourd’hui.
Comment se fait-il donc que l’argumentation de Sandel, adressée au seul déontologisme, se convertisse en critique générale du libéralisme, emportant dans
son élan les valeurs, et non plus seulement la stratégie de fondation, du libéralisme ? Comment se fait-il que cette argumentation, menée sur le front de
l’épistémologie morale, se transforme en plaidoyer anti-libéral ?
L’argumentation générale de Sandel consiste à rétablir certains implicites de
la théorie libérale de Rawls, puis à mettre en contradiction ces implicites avec
les idéaux du libéralisme rawlsien lui-même. C’est donc une stratégie littéralement implosive. Les implicites que Sandel entend rétablir sont d’ordre anthropologique et son argumentation est à placer intégralement sous le signe de
l’anthropologie philosophique, un genre philosophique que son livre a d’ailleurs
puissamment contribué à raviver.
Le présupposé d’ensemble qui gouverne toute la stratégie argumentative de
Sandel est énoncé subrepticement au milieu du livre sous la forme d’une thèse
présentée comme allant de soi, lorsqu’il déclare : « Car ce qui apparaît à l’une
des extrémités sous la forme d’une théorie de la justice doit apparaître à l’autre
sous la forme d’une théorie de la personne ou, plus précisément, d’une théorie
du sujet moral »
[7]. Autrement dit, un lien indissoluble est censé lier les conclusions normatives de Rawls — ses principes de justice, qui sont comme la partie
apparente de l’iceberg
Théorie de la justice — à sa conception du moi, qui est
donc sa partie immergée, mais évidemment indispensable à ce que la partie
émergée apparaisse. Cette connexion qu’il veut interne entre le droit et le moi
(le « doit » de la citation précédente est de toute évidence le «
muss » de la
nécessité logique) est l’hypothèse (ou plutôt la thèse) de travail centrale de
Sandel; et s’il peut vouloir faire imploser le libéralisme, c’est précisément parce
qu’il peut mettre en évidence une incohérence fondamentale entre les prétentions
normatives affirmées et les présupposés qui seraient requis pour les honorer.
Le point d’achoppement anthropologique principal sur lequel j’aimerais attirer l’attention est celui qui concerne le problème de la relation du moi à ses
fins. Ce qui est imputé au libéralisme déontologique de John Rawls, c’est de
concevoir un moi qui serait antérieur à ses fins. Qu’est-ce que cela veut dire ?
La distinction cruciale réside ici aux yeux de Sandel entre la conception d’un
sujet qui est constitué par ses fins — au sens où il est défini par elles —, et un
sujet qui est capable de choisir ses fins, ce qui le définit n’étant plus alors les
fins qu’il a choisies mais la simple capacité (formelle) à les choisir. Dans le
premier cas, on dirait : « Je suis x, y et z » (où x, y et z sont des désirs), alors
que dans le second on dirait « J’ai x, y et z », présupposant par là une certaine
distance élective par rapport aux fins que j’ai finalement choisies et qui auraient
pu être autres qu’elles ne sont. Posséder ses fins suppose un certain détachement
par rapport à ces fins, ce qui signifie aussi que je ne peux jamais être intégralement constitué par mes attributs ; du coup, cette conception possessive (par
opposition à la conception constitutive) des fins, qui est celle de John Rawls,
présuppose pour Sandel une unité préalable du moi (« un moi individualisé de
manière préalable », p. 104) prédonné à ses fins, puisqu’il est capable de les
choisir. Telle est la thèse de l’antériorité du moi par rapport à ses fins, thèse
que Sandel reproche si vigoureusement à Rawls.
PLAIDOYERS COMMUNAUTAIRES
Qu’oppose Sandel en contrepoint de cette critique anthropologique de
Rawls ? Il oppose précisément ce dont à son sens Rawls ne peut absolument
pas rendre compte, à savoir « une conception élargie de nous-mêmes » (p. 106).
Il entend par là la conception d’un moi constitué par les fins communautaires
de la communauté au sein de laquelle il se développe. Cette conception élargie
du moi est en réalité conjointement une conception élargie de la communauté
puisque celle-ci n’est plus seulement ce qui se pose en face de moi et au sein
de quoi je coopère avec mes cosociétaires, mais elle est beaucoup plus fondamentalement définitoire de moi-même. C’est ce que Sandel appelle une communauté au sens constitutif, par quoi il entend toujours : constitutif du moi,
l’idée étant que le moi est constitué des « finalités et buts communs » (p. 104)
de manière bien plus profonde que ne le suggère la simple possession élective
au sens libéral.
Du coup, on comprend le lien qui lie de manière systématique la thèse
de l’antériorité du moi sur ses fins d’un côté à celle de la priorité de la justice
de l’autre, la thèse déontologique par excellence; ce lien est homologique : de
même que le moi est antérieur aux fins qu’il choisit, de même les principes
de justice doivent être antérieurs aux finalités partagées de la communauté à
laquelle ils s’appliquent.
Ce que reproche donc Sandel à Rawls, c’est d’exclure en fait, sous couvert
de la prétendue neutralité axiologique de la position originelle, toute une série
de fins humaines possibles, en l’occurrence toutes celles « dont l’adoption ou
la poursuite engagerait ou modifierait l’identité du moi »; ces postulats
« excluent en particulier la possibilité que le bien de la communauté puisse
résider dans une dimension constitutive de ce genre » (p. 107). La suite de la
discussion de Sandel vise à montrer, une fois ces implicites anthropologiques
rétablis, qu’une telle conception est en fait incapable de fonder une théorie de
la justice et « qu’elle ne peut pas non plus rendre compte de notre aptitude à
être des agents et à réfléchir sur nous-mêmes » (p. 107).
Mon but n’est pas ici d’évaluer la pertinence de cette critique radicale de
Sandel, ni d’envisager comment on pourrait y répondre d’un point de vue
rawlsien (nonobstant le fait que Rawls lui-même y a répondu dans
Libéralisme
politique
[8] ), mais plutôt de problématiser ce lien entre identité et droit qui est
devenu comme un
topos de la pensée communautarienne contemporaine. Sandel, dans un texte plus tardif répondant à la réponse de Rawls, résume lui-même
la position du débat : « En tant qu’agents moraux, ne sommes-nous liés que par
les finalités et les rôles que nous avons nous-mêmes choisis, ou bien pouvons-nous également être parfois obligés de poursuivre certaines finalités que nous
n’avons pas choisies, qui nous sont par exemple imposées par la nature, ou par
Dieu, ou encore par notre identité en tant que membres d’une famille, d’un
peuple, d’une culture ou d’une tradition ? »
[9].
C’est exactement la même figure de pensée que l’on retrouve chez des auteurs
comme Charles Taylor ou Michael Walzer. Tous se retrouvent, par une argumentation analogue, à contester le libéralisme axé sur les droits. Pour Charles
Taylor, l’identité individuelle et collective ne se définit que par rapport à une
certaine conception du bien, qui est à ce point constitutive de l’identité qu’elle
doit être consignée dans le droit sous la forme de droits collectifs. C’est ainsi
qu’il
oblige les francophones du Québec à envoyer leurs enfants dans des écoles
françaises et exige des enfants d’immigrants venus s’installer au Québec qu’ils
fassent de même, au nom de la survie de la communauté
[10]. L’identité identifiée
dans l’élément linguistique doit être stabilisée dans le droit, au nom de la survie
de la communauté.
Chez Michael Walzer, la pensée est plus détournée, plus sinueuse, mais l’idée
fondamentale est analogue. Lui ne parle pas tant de « conceptions du bien »
que de « significations partagées », c’est-à-dire de ces compréhensions générales
qu’une communauté partage à propos de tel ou tel bien social. Chaque bien
définit une certaine sphère de signification qui sont autant de
sphères de justice :
à l’opposé d’un Rawls, qui cherche un principe unitaire de distribution pour
tous ces biens particuliers, Walzer
pluralise l’idée de justice en autant de principes qu’il y a de biens à distribuer. Pour Walzer en effet, les règles de distribution des différents biens dans une société (la richesse, l’éducation, les soins,
les travaux pénibles, les honneurs, etc.) dépendent à chaque fois de la
signification que les membres de cette société accordent à ceux-ci. Et ce sont ces
significations qui définissent, de manière plurielle mais à chaque fois homogène,
l’identité d’une communauté, ce qui a pour conséquence directe d’exclure du
champ politique tout véritable dissensus sur les significations partagées. Ce qui
compte ultimement chez Walzer, c’est l’homogénéité communautaire consignée
dans ces significations partagées, même au détriment de la justice. Walzer par
exemple refuse de reconnaître tout droit d’autodétermination politique aux
minorités nationales. Et ce, quand bien même il reconnaît que ce serait là
justice ! C’est un aveu : si litige il y a, la justice doit être sacrifiée à la stabilité
car l’homogénéité communautaire doit prévaloir
[11]. Pourquoi ? Parce qu’en
Amérique, dit-il, la plus grande partie de la communauté politique considère
les droits nationaux comme entrant « en conflit avec nos traditions historiques
et nos conceptions partagées — [entrant] en conflit aussi avec nos schèmes de
vie contemporains, et conduirait à des divisions profondes et âpres »
[12]. On
comprend ainsi que la stabilité des significations soit plus précieuse pour lui
que la justice politique
[13].
C’est une réduction typiquement communautarienne que de considérer que
l’élément identitaire politiquement déterminant, c’est précisément la communauté, comprise comme unité substantielle de ce que ses membres ont en partage. Chez Walzer, il s’agit de significations communes, chez Charles Taylor
de conceptions du bien ou de valeurs
[14], chez Michael Sandel de « finalités et
de buts communs », d’« aspirations partagées », plus généralement de « conceptions intersubjectives » qui permettent de définir « une communauté au sens
constitutif »
[15]. À chaque fois, il s’agit d’identifier, au-delà de la subjectivité
individuelle, l’élément communautaire qui confère à l’identité personnelle son
individualité; cet élément est certes décrit dans une grammaire à chaque fois
différente mais toutes ont en commun, précisément, cette performance d’identification. Or,
l’aspect dogmatique de cette « réduction identitaire » consiste
dans cette performance d’identification même. Toutes ces conceptions de l’identité partagent en effet l’implicite théorique selon lequel il
faut (et, bien sûr,
qu’on peut) identifier
positivement l’élément qui, pour tout individu, constitue
le socle ultime de son identité puis en faire dériver les conséquences normatives
qu’il implique. La réduction identitaire, c’est cela : de la même manière que les
physiciens visent à isoler les constituants universels de la matière au-delà de sa
variété sensible, les « fondationnaires » de l’identité — communautariens ou
autres — cherchent à identifier positivement le
quid ultime de l’identité qui par
suite vaut comme l’horizon normatif tacite de toute la construction.
Cet implicite théorique a une condition qui lui est reliée de manière interne :
c’est qu’une telle réduction ne peut s’opérer que du point de vue de l’observateur. Ce n’est en effet que le philosophe qui peut déterminer
a priori ce qui,
pour les individus
en général,
doit valoir comme le socle ultime de leur identité.
C’est en cela que de telles conceptions de l’identité sont réductrices : en privant
les acteurs sociaux de la capacité de déterminer
eux-mêmes ce qui est,
pour
eux, le trait pertinent de leur identité, il les enferme
a priori dans des conceptions
qui peuvent ne pas être les leurs, limitant ainsi dogmatiquement leur pouvoir
de définition d’eux-mêmes. Paul Ric
Å“ur a dénoncé, d’abord dans
Soi-même
comme un autre
[16], puis dans
La mémoire, l’histoire, l’oubli
[17], ce qu’il appelle
un « repli de l’identité
ipse sur l’identité
idem »
[18], c’est-à-dire cette tentation si
manifeste aujourd’hui de répondre à la question « Qui ? » (« Qui suis-je ? »)
par une réponse en « Quoi » — « je suis ceci ou cela ». Il y aurait là comme
un déni, un recouvrement de la fragilité de l’identité personnelle, toujours tentée
de « donner la recette de l’identité proclamée et réclamée »
[19]. À cette lumière,
on voit que la réduction communautarienne redouble en quelque sorte cette
réduction identitaire, en la prononçant à la troisième personne : Ric
œur se place
encore généreusement dans la situation où c’est
moi qui suis tenté par le repli
sur
l’idem qui me définirait, là où Sandel la proclame pour un autrui généralisé,
c’est-à-dire à sa place.
C’est là me semble-t-il la racine philosophique de la notion de
droits collectifs : ceux qui la défendent explicitement (ce qui n’est pas le cas de Walzer,
mais celui de Taylor par exemple) ne peuvent la justifier — c’est là une nécessité
de cohérence interne — qu’en opérant, au seuil logique de leur système (si ce
n’est au seuil de son exposition) une réduction identitaire du type de celle qui
vient d’être décrite. Ainsi Charles Taylor construit-il sa notion de droits collectifs à partir de sa thèse, jamais démentie, de la priorité du bien sur le juste.
Dilatée au niveau collectif, cette thèse qui au départ concernait avant tout, si ce
n’est exclusivement, l’identité individuelle, se traduit normativement par une
sorte de volontarisme culturel s’autorisant en dernier lieu d’une téléologie de
la survivance : comme il le montre avec l’exemple pour lui paradigmatique du
Québec, il ne s’agit pas seulement d’offrir, en bonne logique libérale, la simple
possibilité à une culture menacée de survivre, mais encore d’assurer, par l’intermédiaire de droits collectifs imposant
l’obligation aux enfants de la communauté
francophone et aux immigrants de fréquenter les écoles françaises, sa reproduction effective pour les générations à venir : « Il ne s’agit pas simplement de
maintenir la langue française accessible à ceux qui voudraient la choisir : cela
pourrait paraître le but de certaines mesures de bilinguisme fédéral prises durant
les vingt dernières années. Mais cela implique aussi de
faire en sorte qu’il
existe, dans l’avenir, une communauté de population qui souhaite profiter de
l’opportunité d’utiliser la langue française. Les politiques tournées vers la survivance cherchent activement à
créer des membres pour cette communauté, par
exemple en leur assurant que les générations futures continueront à s’identifier
comme francophones. En aucune manière ces politiques ne peuvent être vues
simplement comme fournissant une facilité à des populations déjà existantes »
[20].
Taylor dessine ici la figure d’obligations culturelles devant assurer la survie
identitaire des générations futures, une figure à tout le moins problématique du
point de vue de l’autodétermination.
Plus explicitement que Walzer qui sur ce point ne s’engage guère sur le terrain
des dispositions concrètes à adopter, Taylor met clairement en évidence la
structure de ce que j’ai appelé la réduction identitaire : ayant amorcé la question
du point de vue de l’identité personnelle qu’il voit nécessairement se constituer
de manière dialogique sur le fond d’un horizon axiologique communautaire,
Taylor en conclut à un lien à ce point ombilical entre l’individu et sa communauté qu’il veut le voir consigné dans le droit. D’où l’idée de droits collectifs
qui ne sont, somme toute, que le précipité juridique de sa thèse herméneutique
de départ : puisque nous sommes par nature enchâssés dans des contextes culturels à partir desquels nous nous interprétons nous-mêmes — cela fait partie des
« cadres de référence inévitables »
[21] de l’agir humain —, il n’est que justice de
pouvoir inscrire cette source identitaire dans le droit. L’idée de droits collectifs
et la notion de droit en général se trouvent ainsi indissolublement liées à la
question de l’identité, lien qui, établi de l’extérieur par le philosophe, limite à
la racine, dogmatiquement, la capacité d’autodétermination des individus. De
ce point de vue, les « significations partagées » de Walzer sont l’analogue
pluralisé de la thèse taylorienne de l’inévitable priorité du bien sur le juste.
L’IMPENSABLE NON-APPARTENANCE
C’est pour affiner cette question du lien entre droit et identité et éviter le
dogmatisme inhérent à la réduction identitaire, qu’il me semble important d’opérer une distinction entre les constituants identitaires, tels qu’ils peuvent être
établis de l’extérieur par le philosophe, et les points de référence identificatoires,
tels qu’ils peuvent être, à chaque fois et pour chacun, établis par les individus
eux-mêmes. L’emploi du qualificatif « identificatoires » plutôt que de celui
d’« identitaires » veut suggérer qu’il appartient à chacun de s’identifier à ce qui
est le plus important pour lui et éviter ainsi la connotation dogmatique qui
laisserait à penser qu’il pourrait y avoir un catalogue déterminable de ce qui est
susceptible de constituer l’identité. Or, ceci, personne ne peut, ni a fortiori ne
doit le déterminer a priori, sous peine de dogmatisme identitaire dont se rend
précisément coupable la réduction identitaire communautarienne. Elle énonce
en effet en termes dogmatiques, c’est-à-dire du point de vue du philosophe pour
qui ce qui vaut pour lui vaut également en soi, ce qui ne peut l’être que du
point de vue performatif des personnes elles-mêmes. Opérer une telle réduction
identitaire, c’est imposer une dogmatique identitaire à des acteurs qui, eux,
suivent une logique identificatoire.
Que dire ainsi d’une personne liée par quelque trait à une communauté
d’origine — par exemple, la langue qu’il pratique dans son foyer —, mais qui,
l’ayant délibérément quittée pour un autre pays d’accueil, ne souhaite simplement plus être identifié à sa patrie d’origine ? C’est le cas des très nombreux
réfugiés ou immigrés qui ont de bonnes raisons de souhaiter s’assimiler à leur
communauté d’adoption — ce qui est encore plus vrai, généralement, de leurs
enfants. Pour Charles Taylor, on l’a vu, la survie culturelle de la communauté
d’accueil prime sur toute autre considération, au point que les nouveaux arrivants
se voient juridiquement imposer l’assimilation linguistique. D’une manière
générale, sans être aussi oppressif, le schéma de la réduction identitaire commun
à la pensée communautarienne devrait à tout le moins trouver indépassable
l’alternative suivante : soit le respect de l’identité d’origine, en aménageant les
institutions correspondantes, soit l’assimilation à la langue d’adoption. Dès lors
que l’on définit a priori les constituants de l’identité personnelle en termes de
communauté, tertium non datur : car il n’y a que deux communautés de référence possibles, celle d’origine et celle d’adoption. Or, ce que cette alternative
rend impensable, c’est de se définir autrement qu’en termes d’appartenance,
comme cela peut précisément arriver si facilement dans le cas des réfugiés :
tout en refusant l’identification à leur communauté d’origine, ils peuvent ne pas
souhaiter l’assimilation culturelle à leur communauté d’adoption. L’antinomie
dans laquelle les enferme la réduction identitaire devient ainsi pour eux proprement schizoïde, entre une origine refusée et une adoption non voulue. Ne
peut-on pourtant les laisser se définir eux-mêmes comme ils le souhaitent, selon
leurs points de référence identificatoires — professionnels, affectifs, culturels,
nationaux, ou tout autre ? Que le choix leur soit laissé de vivre comme membres
assimilés ou même comme membres schizés de deux communautés de non-appartenance — pourquoi pas ? Toutes les possibilités définitoires leur sont
ouvertes, et ce n’est certainement pas à un philosophe de leur dire ce qu’ils
doivent être.
Un tel individu sera-t-il donc un apatride de l’identité ? La croissante et
irrépressible mobilité des personnes dépouille cette question de tout pathos
romantique : c’est aujourd’hui une réalité culturelle, politique et juridique quotidienne. Or, ce qui importe réellement, si l’on entend prendre la notion de
personne au sérieux, ce n’est pas de déterminer
a priori les
constituants identitaires de l’individu (une détermination en termes de « quoi », selon
Ric
Å“ur) — constituants qui, dès lors qu’ils sont ainsi déterminés à la troisième
personne, prétendent irrésistiblement à une validité théorique universelle et
portent par là même en germe le dogmatisme pratique dont il vient d’être
question —, mais de respecter les
points de référence identificatoires tels qu’ils
ne peuvent être énoncés que par les personnes elles-mêmes. Ce qu’il faut respecter, ce n’est pas ce qu’une personne a d’identique avec sa communauté, mais
ce qu’
elle juge pertinent de son point de vue identificatoire et qui peut n’avoir
rien de commun avec ce que sa communauté juge pertinent. Or, une telle
exigence ne peut se faire valoir que si l’on consent à découpler le droit de sa
fonction d’expression de l’identité. C’est en effet ce lien qui accule le débat à
une insoluble antinomie entre individu et communauté, entre sphère privée et
identité collective — à ce qu’on a appelé d’une formule « les paradoxes de
l’identité démocratique »
[22].
Que l’on table sur les significations partagées de Walzer, sur les desseins
collectifs de Taylor ou sur la communauté en un sens constitutif de Sandel, le
problème se pose immanquablement de savoir comment gérer ces liens communautaires substantiels tout en respectant l’autodétermination des personnes.
Mais, si l’on excepte les solutions purement verbales et votives du type « droit
à la différence culturelle » ou l’aimable proposition de Taylor déclarant qu’il
faut étudier réellement les cultures étrangères pour que nous apprenions à les
connaître
[23], l’antinomie se révèle insoluble dès qu’elle est formulée en termes
d’identités. Car conçue en des termes aussi substantiels, l’identité est précisément ce dont on ne discute pas. Il y a donc une différence essentielle entre
le pluralisme des
opinions que cherchait à penser un Mill et les conceptions
contemporaines du multiculturalisme qui cherchent à faire coexister —
lorsqu’elles le font — le pluralisme des
identités : la confrontation d’opinions
divergentes au sein d’un cadre juridique neutre à l’égard de ces divergences
mêmes présuppose leur transformabilité (car on peut changer d’opinion), et pour
cette raison même une certaine productivité du conflit; alors que, tel qu’il est
conçu par les pensées de la réduction identitaire, le pluralisme se résout en
autant de zones protégées de l’identité, d’autant plus étouffantes qu’elles sont
communautaires et d’autant plus rigides qu’elles veulent y conformer le cadre
juridique lui-même, sapant ainsi la neutralité qui permettait la productivité du
conflit des opinions, confinant par là même le communautarisme à une idéologie
de l’écologie identitaire.
Car en réalité, les schémas de réduction identitaire qui ont été évoqués
— c’est-à-dire la détermination par un observateur extérieur de l’élément positif
constituant l’identité personnelle — produisent immanquablement une crispation identitaire qui constitue le pire obstacle à la pacification des sociétés
multiculturelles — c’est-à-dire l’inverse même de la performance qu’ils étaient
censés accomplir. C’est là un étrange retournement théorique, si l’on songe
que ce que j’ai appelé les réductions identitaires communautariennes ont précisément été élaborées afin de rétablir une dimension identitaire que le droit
libéral individualiste, prétendument, ignorait, dans le but d’énoncer les conditions de son respect. Mais sur ce point, il ne faut pas se laisser aveugler par
les fausses évidences des communautariens dont la plausibilité s’est, à dire
vrai, en grande partie alimentée de l’hégémonie individualiste qui régnait
jusqu’à ce que leur réaction se fasse valoir. La notion d’« identité libérale »
est elle-même une invention de la pensée communautarienne, tant il est vrai
que le libéralisme est bien plus une théorie de l’action sociale que de l’identité;
ainsi par exemple, avoir une capacité (la capacité de choisir ses fins : c’est la
caractéristique essentielle de la personne sur laquelle se focalise la critique de
Sandel), ce n’est pas encore une essence, ce n’est même pas dire que ce que
l’on est, on a choisi de l’être, ce n’est donc en rien une définition de l’identité;
c’est tout juste dire que ce que l’on est, on peut, parce qu’on en a la capacité,
si on le souhaite, le changer, dans les limites que nous impose, précisément,
ce que l’on est. Ce que je veux dire par là, c’est que c’est la pensée communautarienne qui, projetant en quelque sorte sa réduction identitaire sur la
pensée libérale, a vu une théorie de l’identité là où il n’y avait rien de tel à
voir, en essentialisant ce qui n’avait pas à l’être. Avoir la capacité de choisir
certaines fins, ce n’est certainement pas être un sujet « désencombré » et
prétendre le contraire me semble être un exemple particulièrement frappant de
non sequitur philosophique.
PENSER LE RISQUE IDENTITAIRE
Il est clair qu’une fois que le communautarisme a imputé au libéralisme une
théorie de l’identité à la mesure de laquelle le libéralisme n’est pourtant pas
taillé, il lui était facile de démontrer en quoi une telle théorie était déficitaire.
Mais ce n’est pas parce que la prétendue théorie de l’identité libérale (ainsi
qu’utilitariste) est alors apparue comme désespérément tronquée que, spéculairement, dans une sorte de jeu de miroir entre individu et communauté, la théorie
de l’identité communautarienne devrait nécessairement s’imposer, comme par
défaut. Elle partage en réalité avec l’adversaire qu’elle s’est inventé le même
implicite, celui du caractère identitaire du droit qui fait de celui-ci un instrument
téléologiquement ordonné à la survie ou préservation de fins constitutives de
l’identité des personnes.
Or, l’important n’est pas que le droit consigne des identités en imposant des
desseins collectifs, ni qu’il consacre l’homogénéité communautaire en exprimant des significations partagées. Une telle conception repose sur ce que j’aimerais appeler un paralogisme identitaire dont l’erreur consiste à assigner pour
but ou pour fonction ce qui n’est que l’inévitable expression d’un symptôme :
de la même manière que la fièvre exprime la présence d’une infection mais a
pour but, en l’occurrence, de s’en défendre, le droit exprime assurément un
certain type d’identité sans toutefois avoir pour but d’en consigner les termes.
La fonction de la fièvre ou du droit n’est pas d’exprimer un symptôme, même
s’il est inévitable qu’ils le fassent. Le paralogisme repose donc sur une confusion
entre deux sens du verbe « exprimer » : le droit exprime une certaine identité
au sens où il en est le symptôme — comme l’automobile ou le téléphone portable
sont l’expression d’un certain état de la production industrielle —, mais on ne
peut en déduire que le but du droit soit d’exprimer ce symptôme. Ce serait là
un véritable détournement de fonction.
En considérant la théorie du droit libéral comme symptomatique de l’avènement d’un sujet « désencombré » et « dépossédé », un communautarien comme
Sandel accomplit en somme la même performance que Marx décryptant
l’anthropologie sous-jacente aux droits de l’homme dans sa Question juive;
mais de là à assigner au droit la fonction d’imposer des buts collectifs, fût-ce
au détriment de l’autodétermination des personnes, il y a un pas que seul un
paralogisme — le paralogisme identitaire — permet de faire.
Le principe qui guide un tel paralogisme est de vouloir stabiliser dans le droit
l’élément exhibé comme central dans la réduction identitaire opérée au seuil
logique de la construction ; son principe est donc la sécurité identitaire, que
celle-ci soit promue par l’intermédiaire de droits collectifs, de buts communs
ou de significations dominantes partagées. Or, si l’on veut éviter le paralogisme,
il faut, comme déjà dit, découpler la théorie du droit de la théorie de l’identité
et renoncer d’une manière générale à faire porter au droit le fardeau de la
sécurité identitaire. Il faut refuser de céder aux communautariens et de lire le
droit au fil d’une théorie de l’identité — même si, comme on l’a vu, il est
inévitable que le droit charrie une conception de l’identité dont elle est toujours
le symptôme —, et de restituer le droit au champ de la théorie de l’action. On
verra alors que plutôt que de vouloir garantir la sécurité identitaire, le droit peut
tout aussi bien assumer ce que j’aimerais appeler le risque identitaire, compris
comme la possibilité toujours ouverte de modifier ou de réinterpréter son identité
à la lumière de circonstances personnelles ou extérieures. Il en va ici d’une
certaine conception du multiculturalisme, auquel on a vu combien l’égalité
complexe de Walzer pouvait en réalité faire obstacle : tout entier consacré au
pluralisme des biens qui n’ont pourtant chacun qu’une signification communautairement partagée, il peine à penser le pluralisme des personnes qui pourraient faire valoir, quant à ces significations, d’autres interprétations. C’est
pourquoi l’homogénéité des communautés, et la stabilité des États, est l’horizon
ultime de sa pensée politique; et le multiculturalisme, dans cette perspective,
ne peut guère être autre chose qu’un macro-agrégat de sociétés renfermées sur
leurs significations majoritairement partagées et à chaque fois consignées dans
le droit.
Une théorie qui fait place au risque identitaire véhicule une tout autre conception du multiculturalisme. Il ne s’agit plus alors, pour le droit, de stabiliser des
identités menacées ou volontaristement affirmées, mais de régler légitimement
les rapports entre des cosociétaires ayant la possibilité de vivre au risque des
transformations culturelles de la société. Au Québec, pour reprendre l’exemple
de Taylor, la communauté francophone doit pouvoir mettre le français à
l’épreuve du choix de ses membres, sans l’imposer de manière volontariste par
des mesures d’exception; le bilinguisme et le changement de rapport de force
d’une langue à l’autre fait aussi partie de la compréhension éthique qu’une
société a d’elle-même ; et cela doit faire partie de la compréhension qu’une
société a d’elle-même de pouvoir transformer les valeurs et significations qui
lui ont été léguées, mais aussi de pouvoir les perpétuer, ou encore de vivre avec
une identité scindée ou clivée — pourquoi pas ? Les mesures volontaristes dont
fait état Taylor, outre qu’elles reposent sur le paralogisme décrit, sont justement
le symptôme de la pathologie que le fait du multiculturalisme donne la chance
de pouvoir surmonter — pathologie de la crispation autour de valeurs et significations qu’on veut stabiliser par sécuritarisme identitaire. Le paralogisme identitaire, commun à Taylor et à Walzer, enraciné dans une réduction identitaire
dont Sandel a formulé le paradigme, est anti-libéral par nature. C’est pourquoi
Sandel, en s’attaquant anthropologiquement au fondement déontologique du
libéralisme, sape non seulement le déontologisme, mais, plus fondamentalement, le libéralisme lui-même.
[1]
John Stuart MILL,
De la liberté, trad. par Laurence Lenglet, Paris, Gallimard, coll. Folio,
p. 85.
[2]
Ibid., p. 86.
[3]
Michael SANDEL,
Le libéralisme et les limites de la justice, trad. par Jean-Fabien Spitz, Paris,
Seuil, 1999.
[4]
Representative Government, p. 395,
in John Stuart MILL,
Utilitarianism, On Liberty and
Considerations on Representative Government, H.B. Acton (éd.), Londres, Everyman’s Library,
1988.
[5]
Will KYMLICKA,
Multicultural Citizenship. A Liberal Theory of Minority Rights, Oxford,
Clarendon Press, 1995, p. 54.
[6]
Je reprends sur ce point l’article de Daniel WEINSTOCK, « La problématique multiculturaliste »,
in Alain RENAUT (dir.),
Histoire de la philosophie politique, V : Les philosophies politiques contemporaines, Paris, Calmann-Lévy, 1999, p. 451.
[7]
Michael SANDEL,
Le libéralisme...,
op. cit., p. 84.
[8]
John RAWLS,
Libéralisme politique, trad. par Catherine Audard, Paris, PUF, 1995, p. 52.
[9]
« Réponse au
Libéralisme politique de John Rawls », in
Le libéralisme...,
op. cit., p. 270.
[10]
Charles TAYLOR,
Multiculturalisme : différence et démocratie, Paris, Aubier, 1994.
[11]
Lorsqu’il se mouvait dans le paradigme des droits individuels, Walzer refusait, pour des
raisons morales, que la justice soit sacrifiée à la paix, justifiant ainsi un droit de résistance face à
l’agression. Voir GJI 115.
[13]
Comme le note Kymlicka avec quelque méchanceté, le seul argument que Walzer puisse
opposer aux revendications d’autodétermination des minorités nationales sur le sol étasunien est
que ces revendications sont, de fait, « non américaines » (
Multicultural Citizenship, p. 65); parce
qu’à suivre Walzer, « la question des droits nationaux à l’intérieur d’un État multinational doit
d’abord être élaborée politiquement, et sa nature précise dépendra de la compréhension commune
des citoyens quant à la valeur de la diversité culturelle, de l’autonomie locale et ainsi de suite. C’est
à ces formes de compréhension que nous devons faire appel quand nous avançons nos arguments »
(
Sphères de justice, p. 57). Pour une critique approfondie du principe communautaire tel qu’il
s’exprime chez Walzer, voir Mark HUNYADI,
L’art de l’exclusion,
une critique de la pensée de
Michael Walzer, Paris, Cerf, 2000.
[14]
Voir par exemple le chapitre « L’identité et le bien » in
Les Sources du moi, Paris, Seuil,
1998.
[15]
Michael SANDEL,
Le libéralisme...,
op. cit., p. 104.
[16]
Paul RICŒUR,
Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.
[17]
Paul RICŒUR,
La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
[18]
Paul RICŒUR,
La mémoire...,
op. cit., p. 98.
[20]
Charles TAYLOR,
Multiculturalisme...,
op. cit., p. 80-81 (C’est moi qui souligne, sauf
« créer »).
[21]
Charles TAYLOR,
Les Sources du moi,
op. cit., p. 15.
[22]
Sylvie MESURE et Alain RENAUT,
Alter Ego, les paradoxes de l’identité démocratique, Paris,
Aubier, 1999. Le sous-titre du livre dit déjà suffisamment que l’appréhension du droit en termes
d’identité ne peut conduire qu’à des paradoxes !
[23]
C’est l’une des conclusions de
Multiculturalisme : différence et démocratie.