2002
Revue de Métaphysique et de Morale
La justice entre les générations.
Faut-il renoncer au maximin intergénérationnel ?
Axel Gosseries
Pour les tenants de l’égalitarisme du maximin, le contexte intergénérationnel constitue un triple défi. Primo, ce que requiert le maximin intergénérationnel ne
se confond-il pas avec l’interdiction de la désépargne posée par une conception commutative de la justice comme réciprocité indirecte ? Secundo, ne sommes-nous contraints
de prendre au sérieux, plus qu’ailleurs, les préoccupations aggrégatives des utilitaristes
afin d’éviter une « stagnation éternelle dans la misère » et ainsi de renoncer au maximin ? Tertio, n’est-ce pas un contexte où égalitarisme et maximin ne diffèrent pas dans
leurs conséquences pratiques ? L’A. répond par la négative aux trois questions. Il montre
en particulier en quoi l’égalitarisme du maximin s’écarte d’une règle de non-désépargne.
Il indique la manière dont il importe de penser la justice entre générations de manière
proprement distributive et il examine la manière dont le défi « aggrégatif » peut être
relevé.
For maximin egalitarians, the intergenerational context raises a threefold challenge. First, doesn’t intergenerational maximin simply require a prohibition on
dis-savings, as a commutative conception of justice based on indirect reciprocity does ?
Second, shouldn’t we take seriously the aggregative worries of utilitarians in order not
to remain eternally stuck into misery. Thus, shouldn’t we abandon maximin ? Third,
don’t we find ourselves in a context where standard egalitarianism and maximin egalitarianism would coincide ? The A. provides a negative answer to each of these three
questions. He indicates in particular the extent to which maximin egalitarianism does
not simply amount to a non-dis-savings rule. He stresses the way in which we should
think about intergenerational justice in a properly distributive manner and he examines
the way in which we can deal with the « aggregative challenge ».
L’intérêt actuel pour la justice entre générations est essentiellement cousu
de deux fils. L’un nous relie à des problèmes concrets, tels que la gestion des
déchets radioactifs, de la dette publique ou de l’avenir des systèmes de pensions,
ainsi qu’à la formulation de certains de ces problèmes en des termes tels que le
développement durable. Un autre fil nous conduit à Rawls dont la
Théorie de la
justice a initié chez les philosophes un regain d’intérêt pour la question de la
justice intergénérationnelle. N’a-t-il pas affirmé lui-même que cette dernière soumet « toute théorie éthique à des épreuves sérieuses, voire insurmontables » ?
[1]
La question centrale de la justice intergénérationnelle (ci-après : Q) peut être
formulée comme suit : que sommes-nous tenus de laisser à la génération suivante, et pourquoi ? Pour y répondre, distinguons quatre approches de la justice.
Une approche commutative s’entend comme équivalence des contributions relatives (ex. : la valeur des prestations relatives dans un rapport contractuel ou celle
de la prestation visant à réparer un dommage). Une approche aggrégative (ex. :
utilitariste) se préoccupe de la maximisation d’un bien (ex. : bien-être) au sein
d’un groupe, quelle qu’en soit la distribution entre ses membres. Une approche
distributive
stricto sensu (ex. : égalitarisme strict) se préoccupe du niveau
relatif
des personnes par rapport à un bien (ex. : bien-être ou resources). Enfin, une
approche en termes prioritaristes ou de
maximin — qui est distributive
lato
sensu —, se préoccupe du sort
absolu du plus défavorisé par rapport à un tel
bien. Elle requiert que l’on adopte un ensemble de règles d’allocation tel que le
sort du plus défavorisé y soit meilleur que celui du plus favorisé sous n’importe
quelle autre mode d’allocation. Ces deux dernières approches (égalitarisme strict
et maximin), qui correspondent à des intuitions théoriques différentes
[2], sont
souvent confondues en pratique puisque l’amélioration du sort du plus défavorisé
engendre
généralement aussi une réduction des inégalités. Il existe des cas cependant où une augmentation des inégalités peut constituer une condition nécessaire
à l’amélioration du sort du plus défavorisé, comme nous le verrons.
Pour ceux qui — comme nous-mêmes — considèrent que le maximin traduit
au mieux leurs intuitions de justice, le contexte intergénérationnel présente deux
difficultés troublantes. D’une part, ne se retrouve-t-on pas face à une situation
où maximin, égalitarisme, justice commutative et, dans une certaine mesure,
justice aggrégative intergénérationnels s’accordent sur un principe unique :
l’interdiction de la
désépargne ? La désépargne est le contraire de l’épargne
nette. Il y a désépargne dès qu’à l’issue de son parcours, une génération a
consommé plus que ce qu’elle n’a elle-même
produit et a donc rogné sur une
partie du
capital qui lui avait été transmis par la génération précédente
[3]. D’autre
part, ne faut-il pas faire droit aux préoccupations aggrégatives et dépasser la
simple interdiction de la désépargne afin d’éviter une stagnation éternelle dans
la misère ? Telles sont les deux questions auxquelles nous répondrons. De ces
réponses dépendra celle à apporter à notre question centrale : faut-il renoncer
au maximin intergénérationnel ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet, deux remarques. D’une part, la question Q
se dessine sur un arrière-fond. Celui-ci consiste dans la position selon laquelle
il est possible de causer un dommage à une personne future mais qu’il n’en va
pas de même par rapport à une personne aujourd’hui décédée. Cependant, même
dans un tel contexte, la question intergénérationnelle n’est pas strictement unidirectionnelle dans la mesure où, d’une part, la justice requiert tout autant une
préoccupation pour la génération présente que pour les suivantes et où, d’autre
part, l’enchevêtrement des générations autorise certains transferts vers la/les
génération(s) précédente(s). Chacun de ces deux aspects se révélera important
par la suite.
D’autre part, l’on peut se demander si, en distinguant deux sens du terme
« génération », entendu soit comme « classe d’âge », soit comme « cohorte de
naissance », nous n’aurions pas deux champs distincts de la problématique de
la justice entre générations. Nous ne nous intéresserons ici qu’à la justice entre
« cohortes de naissance », c’est-à-dire entre des ensembles de personnes nées
dans la même fourchette de dates, sans présupposer d’ailleurs des notions telles
que celle de « conscience de génération ». Ce qui nous intéresse est, dans une
perspective individualiste, de découper une population dans le temps, afin de
révéler et de traiter d’injustices qui n’apparaîtraient pas autrement. Une théorie
de la justice ne doit-elle pas cependant développer aussi les outils nécessaires
à évaluer des pratiques telles que la discrimination par l’âge sur le marché du
travail, l’octroi d’avantages basés sur l’ancienneté dans l’entreprise ou le rationnement par l’âge dans les soins de santé ? N’est-il pas naturel d’envisager ces
pratiques sous l’angle de la justice entre « classes d’âge » ? De telles pratiques
posent des questions éthiques extrêmement intéressantes. Cependant, ma position (que je ne saurais argumenter ici) est que la notion de justice entre classes
d’âge ne permet pas de rendre compte des difficultés propres à ces questions.
À mon sens, la question de la justice entre générations est coextensive à celle
de la justice entre cohortes. Si l’âge suscite des questions spécifiques, c’est sous
un autre angle que celui de la justice entre classes d’âge (ex. : celui de la justice
entre profils temporels de vie professionnelle (in)volontairement différents) qu’il
importe d’en rendre compte de la manière la plus fructueuse
[4]. Venons-en donc
à nos cohortes.
LES DEUX USAGES DE LA RÉCIPROCITÉ INDIRECTE
Une manière extrêmement répandue de formuler nos obligations envers les
générations futures consiste dans le principe suivant :
RIDC : Nous sommes tenus de transférer à la génération suivante au moins autant que
ce que nous avons reçu de la génération précédente (interdiction de la désépargne).
Ce premier principe est étroitement lié à un second :
RIJE : Nous devons quelque chose à la génération suivante parce que nous avons reçu
quelque chose de la génération précédente.
Le premier principe définit le contenu de nos obligations envers la génération
qui nous suit. Appelons-le « réciprocité indirecte — définition du contenu des
obligations » ou RIDC. Le second principe justifie l’existence d’obligations envers
la génération qui nous suit. Nous l’appelons donc « réciprocité indirecte —
justification de l’existence des obligations » ou RIJE. Dans les deux cas, il est
fait usage d’une notion de réciprocité où l’identité du bénéficiaire final (la
génération qui nous suit) est différente de celle du créancier initial (la génération
qui nous précède). D’où la notion de réciprocité indirecte. Ce qui est reçu d’une
génération est restitué à une autre génération.
Quelle est la validité de ces deux principes
[5] ? Partons de RIJE. Sa force repose
sur l’apparente convergence de deux faits. D’une part, il nous est impossible par
hypothèse de rendre la pareille à la génération précédente. D’autre part, en
l’absence de réciprocité indirecte, nous ne serions, semble-t-il, tenus à rien envers
la génération qui nous suit puisque par hypothèse cette dernière n’a rien fait pour
nous. L’impossibilité de satisfaire nos obligations auprès de la génération passée
est ainsi providentielle, non pas pour nous mais pour la génération qui nous suit.
Nous tenons ici le ressort de la chaîne intergénérationnelle d’obligations qui est
censée s’ensuivre. Pourtant, cet édifice repose sur un postulat simplificateur :
celui de l’absence d’enchevêtrement intergénérationnel, celui de la non-contem-poranéité des générations l’une par rapport à l’autre. Une fois cette fiction levée,
il n’est plus strictement exact que nous ne sommes pas en mesure de rendre à nos
parents sous d’autres formes une partie de ce qu’ils nous ont donné. Il s’ensuit
que dans l’hypothèse où une réciprocité intergénérationnelle directe est partiellement possible (par exemple par une prise en charge de nos parents à la vieillesse), la taille de nos obligations envers la génération future en sera proportionnellement réduite. Nous avons donc là une première raison de craindre que les
obligations définies par RIDC et censées découler de RIJE décevront les promesses.
En tout cas, une fois levée la fiction de la non-contemporanéité, RIJE n’est plus en
mesure d’opérer en soutien de RIDC.
En outre, même en situation de non-contemporanéité, pourquoi la nature
passée de notre prétendue génération créancière justifierait-elle que nous
devions nécessairement rendre la pareille à la génération future, plutôt qu’aux
plus défavorisés de notre génération ? Si le fait de recevoir quelque chose d’un
de mes contemporains ne me contraint en rien à le restituer à un autre contemporain, ce qui serait reçu de personnes décédées ne devrait pas nécessairement
bénéficier à des personnes non encore nées. Ainsi, si d’une part, comme nous
l’avons vu plus haut, une partie de ce que nous avons reçu peut être restituée
directement à la génération précédente en raison de l’enchevêtrement intergénérationnel, et si d’autre part rien ne justifie que ce qui a été reçu de la génération
passée doive être restitué à la suivante plutôt qu’à des membres de la génération
actuelle, nous avons là un premier couple de difficultés sérieuses pour RIJE et
pour son aptitude à justifier RIDC.
À ce premier couple de difficultés s’en adjoint un second qui frappe directement RIJE et indirectement RIDC. Un don ne crée en effet pas nécessairement
une obligation. Tout est affaire de circonstances. Selon qu’elle résulte d’une
demande préalable, qu’elle s’insère dans une pratique identifiée (ex. : payer des
tournées l’une après l’autre au café), qu’elle se fasse par amitié, ou qu’elle
bénéficie à un enfant en bas âge incapable d’en comprendre la signification et
d’en refuser le fruit, l’action de donner à quelqu’un sans avoir rien reçu au
préalable devra être interprétée différemment. Mais l’on ne saurait affirmer
qu’en toutes circonstances, l’existence d’un don soit une condition suffisante à
la création d’une obligation de réciproquer. Et quand il s’agit du don de la vie,
l’on peut particulièrement douter qu’il nous oblige moralement à donner la vie
à notre tour. Être obligé à donner la vie en raison du simple fait que nous l’avons
reçue serait contraindre chacun de nous à une « fuite en avant » absurde.
Qu’en est-il en outre de la « première génération » ? Comment en effet rendre
compte du démarrage de la chaîne d’obligations si la « première génération » tient
ce qu’elle a de personne ? Ceci importe parce que nous sommes en un sens tous
membres d’une première génération pour ce qui est des biens qui furent découverts par notre génération. Ainsi, tout ce qui ferait l’objet de la part de notre
génération d’une appropriation initiale, d’une découverte, ne relèverait pas du
domaine de ce qui doit être transmis par la première génération aux suivantes. Il
n’y aurait donc rien d’injuste à ce que la toute première génération sur terre n’ait
transmis que dix pour cent de ce dont elle disposait elle-même. L’on pourrait
certes amender la formulation de RIJE et RIDC en supprimant « de la génération
précédente ». Mais ce serait là vider RIJE d’une partie de sa force. Nous sommes
en effet moralement tenus envers quelqu’un. C’est le propre de l’idée de justice
commutative que d’inscrire nos obligations dans une relation entre personnes, et
ce d’une manière différente de ce qui se fait pour la justice distributive. Ainsi, le
fait d’avoir reçu un panier de biens d’une génération précédente ne saurait être ni
une condition suffisante ni une condition nécessaire à l’existence d’obligations
(envers le futur). Voilà pour notre second couple de difficultés.
Les tenants de la réciprocité indirecte semblent donc en mauvaise posture.
L’on voit mal en effet quelles réponses ils sont en mesure d’apporter à ces deux
couples de difficultés. Faut-il dès lors en conclure qu’il nous incombe d’abandonner l’idée de réciprocité indirecte et de repenser en d’autres termes nos
obligations envers les générations suivantes ? La question que nous souhaiterions examiner est celle de savoir si une personne ne pourrait pas adopter la
règle de non-désépargne telle que formulée par RIDC tout en la justifiant sur la
base d’un principe différent de RIJE. N’y-a-t-il pas par exemple un sens à défendre l’idée selon laquelle nous sommes tenus de transférer à la génération suivante
au moins autant que ce que nous avons reçu de la génération précédente, et ce,
pour la simple raison qu’il n’y a aucune raison de traiter la génération suivante
différemment de la présente ? Les difficultés rencontrées par RIJE ne nous
contraignent peut-être pas nécessairement à devoir abandonner RIDC.
Avant d’entamer — via un passage par Rawls — l’examen de cette question,
spécifions brièvement deux aspects de RIDC, afin d’en préciser clairement les
contours.
Primo, il est possible de substituer à la forme « mimétique » donnée
plus haut, une forme « normative » : nous sommes tenus de transférer à la génération suivante au moins autant que ce que nous aurions
dû recevoir de la génération précédente. Mais ce faisant, nous perdrions toute référence à une notion
de justice commutative. Nous devrions alors avoir recours à un principe plus
fondamental définissant ce que la génération précédente aurait dû nous transmettre. Mieux vaudrait alors abandonner tout bonnement le principe RIDC ainsi modifié.
Secundo, il est possible de substituer à la forme « cohortale » de RIDC énoncée
plus haut, une forme parentale : je suis tenu(e) de transférer à mes enfants au
moins autant que ce que j’ai reçu de mes parents lorsque j’étais enfant. Ceci pose
dans le cadre spécifique de l’éducation des problèmes qui ne se posent pas
nécessairement dans le cadre plus large de la justice entre générations entendue
comme justice entre cohortes. Qu’en est-il si je considère que mes parents m’ont
transmis trop ou trop peu lorsque j’étais enfant ? Hormis des situations telles que
celles d’enfants victimes de maltraitance ou de malnutrition, les deux cas renvoient à l’idée selon laquelle la qualité mais aussi la quantité des biens reçus lors
de l’enfance contribuent à la formation des préférences ultérieures. C’est là qu’il
faut situer le problème de l’« enfant gâté » qui, recevant trop lorqu’il est jeune,
aura besoin d’une quantité croissante de biens pour atteindre le même niveau de
bien-être qu’une autre personne. Le problème de la relation entre la quantité de
biens reçus et la formation des préférences ne se pose pas aussi directement dans
la forme-type de RIDC, qui peut dès lors apparaître plus robuste. Pourtant, d’une
part, l’on verra qu’il peut y avoir un sens, pour une théorie distributive cette fois,
d’affirmer qu’une génération ayant transmis au moins autant qu’elle a reçu, ait
transmis trop ou trop peu à la génération suivante. D’autre part, le type de
préférences transmises par l’éducation doit en principe être intégré à la comptabilité de ce qui est transmis à la génération suivante, à tout le moins lorsqu’il
s’agit de préférences que l’on aurait préféré ne pas avoir
[6].
LES MODÈLES « DEUX TEMPS »
DES UTILITARISTES ET DE RAWLS
Voilà pour la justice commutative. Qu’en est-il des théories aggrégatives ?
Depuis l’article de Ramsey
[7], les économistes ont développé une branche qui se
préoccupe de la notion de croissance optimale. Le défi est en effet de proposer
une courbe de croissance, un scénario de taux d’épargne intergénérationnels.
Les utilitaristes, préoccupés par la maximisation du bien-être intergénérationnel,
leur ont emboîté le pas. Pour rappel, l’utilitarisme se caractérise à la fois par
sa métrique (le bien-être plutôt que les ressources) et par sa fin (aggrégative
plutôt que distributive). S’il s’avère dès lors que le capital est productif, que
dix francs épargnés aujourd’hui permettront, dans deux ou trois générations,
d’effectuer une consommation bien supérieure à ce que représentent ces dix
francs aujourd’hui, la maximisation du bien-être intergénérationnel requiert
alors l’adoption d’un taux d’épargne positif tant que le gain marginal de bien-être
engendré au profit des générations suivantes est supérieur à la perte de bien-être
subie par la génération épargnante. Doit-on déduire de Ramsey que le profil
optimal se caractérise par une courbe asymptotique qui plafonne rapidement ?
C’est l’interprétation de Birnbacher :
« Le résultat principal du calcul modèle de Ramsey est que la norme de maximisation
utilitariste requiert que l’on atteigne aussi “rapidement” que possible le plus haut
niveau de profit. Les quatre premières générations du modèle doivent épargner plus
qu’elles ne consomment; de la cinquième à la septième génération, le coefficient
d’épargne peut progressivement redescendre au niveau zéro, où il demeure ensuite
pour toutes les générations suivantes, le niveau le plus élevé ayant été atteint. Pour
toutes les générations ultérieures, il est inutile d’épargner. La seule chose qu’on
demande aux générations ultérieures, c’est qu’elles ne touchent pas au capital (qu’elles
ne “désépargnent” pas), mais qu’elles le transmettent intégralement aux enfants » [8].
L’on se demandera cependant si l’utilitariste n’est pas en réalité contraint à en
appeler à une épargne (et donc à un sacrifice)
sans fin. En effet, dans le cas d’un
horizon à générations infinies (ou en nombre indéfini), l’on ne saurait identifier
de dernière génération. En conséquence,
chaque génération devrait se sacrifier au
profit de la suivante, la dernière génération étant soit inexistante, soit non identifiable. L’asymptote prendrait dès lors beaucoup plus de temps (un « temps
infini ») avant de plafonner. Nous aurions une obligation d’épargne positive tant
que l’augmentation marginale de bien-être de la génération suivante dépasse la
perte de bien-être consécutive à l’épargne pour la génération actuelle. L’on perçoit
immédiatement que cela conduit, certes, à une maximisation du bien-être intergénérationnel mais aussi à un sacrifice systématique des générations au profit des
suivantes. Et il est peu probable que la limitation des sacrifices acceptables à ceux
qui sont « infiniment efficaces »
[9] conduise à des résultats nettement différents
lorsque le nombre de générations reste très élevé. Ne devrait-on enfin intégrer au
calcul de l’utilité d’une génération, sa préoccupation pour l’ensemble de ses descendants ? Là encore, il est peu probable que cela fasse disparaître la dimension
sacrificielle à l’
Å“uvre dans la maximisation intergénérationnelle.
Tel est l’arrière-fond sur lequel se détachent les difficultés rencontrées par
Rawls dans l’élaboration de sa théorie de la justice intergénérationnelle.
L’approche de Rawls permet-elle de faire droit à l’idée de productivité du capital
sans nous contraindre au sacrifice sans fin ? Il y a deux points d’entrée dans la
théorie rawlsienne de la justice intergénérationnelle. Le premier consiste dans
la manière dont il re-construit la position originelle pour les besoins de la justice
intergénérationnelle. La question à laquelle les personnes, sous voile d’ignorance, sont appelées à se prononcer est la suivante : « Combien seraient-elles
prêtes à épargner à chaque stade [of advance], en postulant que toutes les autres
générations épargneraient au même taux »
[10]. Deux spécifications particulières
sont introduites.
Primo, bien que ne sachant pas à quelle génération elles appartiennent, les personnes, sous voile d’ignorance, savent cependant qu’elles appartiennent à la
même génération.
Secundo, plutôt que mutuellement désintéressées,
les personnes, sous voile d’ignorance, sont des « chefs de famille désireux de
poursuivre le bien-être de leurs descendants les plus proches ». La première
spécification est troublante. En effet, dans la mesure où elles ignorent à quelle
génération elles appartiennent, les personnes, sous voile d’ignorance, sont potentiellement membres de chaque génération. Il est alors difficile de comprendre
pourquoi il importerait qu’elles soient membres de la
même génération. Quant
à la seconde spécification, elle est tout aussi problématique. Dans sa théorie de
la justice, Rawls semble faire référence au fait que les générations précédentes
peuvent ne pas avoir épargné au taux juste et que dès lors une personne réellement [self-interested] ne serait pas prête dans de telles circonstances à s’imposer à elle-même un taux d’épargne juste
[11]. C’est oublier que nous devons nous
considérer en situation idéale. Il nous incombe de postuler que le taux juste
sera, mais aussi
a été, respecté par l’ensemble des générations. Dans de telles
conditions, la modification de la motivation des personnes sous voile d’ignorance n’est plus requise, comme le reconnut plus tard Rawls
[12].
Voilà pour la procédure hypothétique. Mais qu’en est-il sur le fond — notre
second point d’entrée ? À quel résultat substantiel les parties à la position
originelle sont-elles censées aboutir ? Pour Rawls, la tâche de la justice intergénérationnelle consiste, comme nous l’avons vu, dans la définition d’un taux
d’épargne juste — une question qui diffère sensiblement de notre question Q.
Ceci se traduit, chez lui, par un modèle à deux étapes dont les caractéristiques
sont les suivantes. Primo, au cours de la phase d’accumulation, chaque génération est appelée à adopter un taux d’épargne positif. Chaque génération doit
ainsi transmettre à la suivante plus qu’elle n’a elle-même reçu. Vient ensuite la
phase de croisière. Celle-ci semble devoir apparaître dans le modèle rawlsien
après quelques générations. Dès que l’on entre en phase de croisière, chaque
génération est simplement contrainte à un taux d’épargne non négatif. Le
moment d’entrée en phase de croisière est déterminé par le moment où le niveau
des biens matériels disponibles est suffisant pour soutenir des institutions justes.
Nous obtenons schématiquement le modèle suivant :
Phase d’accumulation Chaque génération doit épargner de manière à réaliser et à
maintenir des institutions justes avec leur base matérielle,
ainsi qu’à prendre en charge sa juste part d’effort.
Phase de croisière Chaque génération doit transférer à la suivante au moins
l’équivalent de ce qu’elle a elle-même reçu (de la génération
précédente).
Ce que l’on voit à l’Å“uvre dans le scénario de Rawls est une tentative de
répondre minimalement aux préoccupations aggrégatives des utilitaristes (en
prévoyant une phase d’accumulation, même limitée) ainsi qu’au souci distributif
des égalitaristes au sens large (en entamant dès que possible une phase de
croisière où s’applique la règle de non-désépargne). Ce modèle présente une
troublante ressemblance avec le modèle de Ramsey, tel qu’interprété par Birnbacher, et qui est motivé quant à lui par des préoccupations strictement aggrégatives. Le point de transition se joue cependant à un moment différent. Chez
Rawls, la justice entre générations n’exige plus l’adoption d’un taux d’épargne
positif dès que des institutions justes peuvent être financées. Dans le modèle
utilitariste, c’est seulement à partir du moment où l’utilité marginale pour la
génération suivante d’une unité épargnée ne dépasse plus l’utilité d’une telle
unité pour la génération actuelle que la maximisation intergénérationnelle ne
requiert plus l’épargne.
En outre, il est intéressant de remarquer que l’on retrouve chez Rawls deux
idées de justice différentes derrière le
taux d’épargne.
Primo, l’idée de taux
d’épargne non négatif en phase de croisière (la règle de non-désépargne) renvoie
à la notion selon laquelle chaque génération doit seulement transmettre à la
suivante au moins autant que ce qu’elle a elle-même reçu.
Secundo, la question de départ était formulée en termes d’identité de taux (« en postulant
que toutes les autres générations doivent épargner au même taux »)
[13]. En cas
de taux d’épargne non nul (comme dans la phase d’accumulation), l’idée de
justice sous-jacente n’a cette fois plus rien à voir avec une simple règle de
non-désépargne. L’intuition est plutôt celle d’un « effort d’épargne » ou d’une
« absence d’effort d’épargne » (en cas de taux négatif) équivalent d’une génération à l’autre. En outre, Rawls indique à d’autres endroits que le taux doit
changer en fonction de l’état de la société : « Lorsque les gens sont pauvres et
que l’épargne est difficile, un taux d’épargne plus faible devrait être requis ;
alors que dans une société plus opulente, une épargne plus importante peut
raisonnablement être attendue puisque sa charge réelle est plus faible »
[14]. L’idée
d’effort est ainsi affinée en tenant compte du niveau absolu de capital réel des
différentes générations. Le résultat est différent de celui d’une identité de taux
puisqu’ici, le taux d’épargne ira croissant (plutôt que de rester identique) au fur
et à mesure du processus d’accumulation. Ceci, une fois généralisé, va évidemment en sens inverse du modèle « deux temps » de Rawls où l’on passe d’un
taux positif en phase d’accumulation à un taux non négatif en phase de croisière.
L’INTERDICTION DE LA DÉSÉPARGNE ET DE L’ÉPARGNE
Le modèle « deux temps » est extrêmement problématique pour un tenant de
l’égalitarisme du maximin. Il consiste en effet à exiger que les quelques générations les plus défavorisées se sacrifient au profit des générations ultérieures qui,
par ce sacrifice même, se retrouveront dans une situation bien plus favorable que
celle de leurs ancêtres. Il nous incombe dès lors de définir plus avant ce à quoi
nous engagerait l’idée de maximin intergénérationnel — abandonnée par Rawls
—, de montrer en quoi elle diffère des exigences de la réciprocité indirecte et
de l’égalitarisme strict, et d’indiquer comment il est possible de relever le défi
aggrégatif des modèles « deux temps »
[15]. Outre le fait que les générations les
plus défavorisées sont de toute façon devenues inaccessibles — nous y reviendrons —, l’on peut supposer que c’est principalement la crainte d’être contraint
à une stagnation dans la misère qui a conduit Rawls à prévoir un stade d’accumulation et à abandonner ainsi le maximin dans le contexte intergénérationnel.
Afin de spécifier plus avant les caractéristiques du principe que devraient
adopter les égalitaristes (du maximin), posons que sa métrique soit, par exemple,
le « potentiel matériel de bien être »
[16]. En outre, l’idée d’
équivalent que nous
utiliserons renvoie au fait de l’hétérogénéité des biens à allouer et à la nécessaire
acceptation d’une certaine substituabilité. Cette hétérogénéité n’est pas propre
au cadre intergénérationnel puisque, entre contemporains, la conjugaison de
rareté et d’indivisibilité constitue une des raisons pour lesquelles les biens
alloués aux membres de la société ne sauraient être identiques. Il y a cependant
deux particularités au cadre intergénérationnel. D’une part, nous avons une cause
spécifique d’hétérogénéité dans le temps qui est constituée par la nature
épuisable de certaines ressources. D’autre part, la non-contemporanéité rend impossible la mise en
Å“uvre (au-delà des générations qui nous seront à un moment
ou un autre contemporaines) d’une
procédure permettant de déterminer la
mesure dans laquelle un bien peut être considéré comme équivalent d’un autre.
Il est clair également qu’une certaine substituabilité doit être acceptée (ex. :
pétrole
versus nouvelles technologies énergétiques), sans quoi l’ensemble des
ressources épuisables devrait rester intouché à jamais. Mais la mesure de cette
substituabilité ne peut être évaluée par une procédure de type « enchères »
[17].
Il y a — enfin — une difficulté propre au contexte intergénérationnel qui
affecte spécifiquement le maximin. En effet, l’on postule que les générations
les plus défavorisées, du point de vue de la métrique adoptée, sont en réalité
des générations ayant vécu avant nous et pour lesquelles nous ne pouvons plus
rien faire. L’inaccessibilité des plus défavorisés contraint-elle les tenants du
maximin à l’indifférence quant aux politiques à adopter pour le présent et le
futur ? Faut-il suivre Rawls lorsqu’il affirme : « En aucune manière les dernières
générations ne sauraient améliorer la situation de la première génération moins
chanceuse. Le principe [de maximin] est inapplicable et il impliquerait, sem-ble-t-il, s’il implique quoi que ce soit, qu’il n’y ait pas d’épargne du tout »
[18].
Seule une version
stricte du maximin nous contraint cependant à l’indifférence.
Si l’on suit la logique qui sous-tend le maximin, à savoir une préoccupation
prioritaire pour le sort absolu des plus défavorisés, alors le sort du pénultième
plus défavorisé importe presque autant que celui du plus défavorisé, etc. L’on
peut ainsi remonter la pente du plus défavorisé au moins défavorisé. Ce qu’il
nous faut donc, c’est soit spécifier que la question de la justice entre générations
ne se pose qu’entre générations
accessibles, soit adopter une interprétation du
maximin en termes de
leximin. Le leximin traduit une préoccupation non exclusive pour le plus défavorisé (inaccessible dans le contexte intergénérationnel).
D’une part, si le sort du plus défavorisé ne peut être amélioré, il faut se
préoccuper en priorité du sort du second plus défavorisé, etc. D’autre part, si
le sort du plus défavorisé peut être amélioré, il doit l’être jusqu’au niveau du
second plus défavorisé, après quoi il s’agit d’améliorer également le sort des
deux les plus défavorisés jusqu’au niveau du troisième plus défavorisé, etc. Le
cas intergénérationnel est exceptionnel puisqu’il constitue un des rares cas où
le sort du plus défavorisé ne peut être amélioré, en raison de son inaccessibilité
radicale (et un des cas où l’égalitarisme strict nous contraindrait à un nivellement par le bas). Il nous faut donc nous rabattre sur le « plus défavorisé
accessible ». Ainsi nous devons effectuer les transferts intergénérationnels de
manière telle à ce que nous fassions advenir un monde où la plus défavorisée
des générations « encore accessibles » soit plus favorisée que la plus défavorisée
des générations accessibles sous quelque règle alternative que ce soit. Dans la
suite, nous emploierons donc le terme « maximin » au sens large, pour y inclure
une interprétation en termes de leximin.
L’interdiction de l’épargne
Venons-en à présent à notre articulation du maximin avec l’interdit de la
désépargne. Tant le principe de réciprocité indirecte ( RIDC ) que le taux appliqué
par Rawls (ou certains utilitaristes) en vitesse de croisière se limitent à un
interdit de la désépargne. Il y a un angle essentiel sous lequel l’égalitarisme
intergénérationnel (qu’il soit strict ou du maximin)
s’écarte cependant de la
simple règle d’interdiction de la désépargne. C’est que — hormis le cas du
désavantage exogène anticipable pour la génération suivante — il
exige aussi
la non-épargne. En effet, une règle de non-désépargne
n’exclut pas l’épargne.
Nos parents sont tenus de ne pas nous léguer de dettes. Mais s’ils souhaitent se
serrer la ceinture, ne sont-ils pas parfaitement en droit de nous léguer le fruit
de leur épargne ? C’est oublier le fait que le maximin se préoccupe transgénérationnellement des plus défavorisés, c’est-à-dire quelle que soit la génération à laquelle ils appartiennent. Il y a en effet deux manières d’appréhender
sous l’angle distributif la problématique de l’héritage
[19]. En général, ce qui
préoccupe un égalitariste, c’est que les héritiers bénéficient de points de départ
extrêmement différents et ce, sans raison autre que l’arbitraire de leur situation
familiale ou géographique. Mais, à supposer même que l’ensemble de nos
enfants héritent de la
même chose, encore faudrait-il savoir s’il serait acceptable
que ce dont ils héritent soit plus important que ce dont ont bénéficié les membres
les plus défavorisés de la génération actuelle (ou ceux, encore en vie, des
générations précédentes). Ainsi, à la question classique sur l’héritage (« ce que
je donne à mes enfants, ne dois-je pas le donner aux plus défavorisés de la
génération
suivante ? »), il faut en ajouter une seconde : « ce que je donne à
mes enfants, ne dois-je le donner aux plus défavorisés de
ma génération ? ». Le
maximin se préoccupe des plus défavorisés qui ne sont pas hors d’atteinte, et
ce, quelle que soit la génération à laquelle ils appartiennent. La conséquence
est que nos institutions doivent être organisées de manière telle que les plus
défavorisés, quelle que soit la génération à laquelle ils appartiennent, soient
dans une situation meilleure que les plus défavorisés dans n’importe quel système alternatif. Ainsi, il se peut bien que dans la plupart des situations, le
maximin exigerait que le surplus que nous souhaiterions transmettre à nos
enfants (même de façon intragénérationnellement égalitaire) soit plutôt utilisé
au bénéfice des plus défavorisés de
notre génération. L’interdiction de l’épargne
ne correspond donc en rien au principe d’égoïsme générationnel. Elle résulte
simplement d’une préoccupation pour le plus défavorisé, quelle que soit la
génération à laquelle il appartient. Tel est le principe qu’il faut garder en tête
lorsqu’il s’agit par exemple de décider si les excédents budgétaires doivent être
affectés à la création d’emplois pour la génération actuelle ou à une réduction
de la dette publique, allégeant ainsi le fardeau de la génération suivante. En
réalité, à se focaliser sur des ressources en déclin telles que la biodiversité
tropicale ou les énergies fossiles non renouvelables, l’on oublie souvent que de
manière plus générale, le PIB par tête ne cesse de croître d’une génération à
l’autre. La génération la plus défavorisée n’est donc pas toujours celle que l’on
pense.
Les exceptions à l’obligation d’un taux d’épargne nul
Bien sûr, l’idée d’interdit de l’épargne n’a de sens que si au sein de la
génération actuelle, les richesses sont allouées dans le respect du maximin.
Sans cela, rien ne dit que ce que l’on renonce à transférer à la génération
suivante profitera effectivement aux plus défavorisés de la génération actuelle.
En outre, l’interdit de l’épargne ne se justifie plus si la génération actuelle décide
unanimement d’adopter un taux d’épargne positif. En d’autres termes, si même
les plus défavorisés de notre génération sont d’accord pour se serrer la ceinture
au profit de ceux de la génération suivante, tout en sachant que ces derniers
risquent de se retrouver dans une situation bien meilleure que la leur, l’égalitariste (qu’il soit du maximin ou non) n’y verra en principe rien à redire.
Outre ces deux cas (non-application du maximin dans la génération actuelle
ou accord unanime pour adopter un taux d’épargne positif), il y a trois autres
exceptions importantes à la règle d’interdiction de l’épargne et de la désépargne.
La première part de l’idée de « désavantage exogène anticipable ». Imaginons
un état de la population mondiale où celle-ci soit réduite de manière telle que
son influence sur les phénomènes climatiques soit négligeable. En outre, cette
société disposerait de modèles météorologiques suffisamment fiables pour prédire que dans une cinquantaine d’années, la génération suivante sera affectée
par un ensemble de perturbations qui affecteront l’état de ses ressources de
manière considérable. Ces perturbations seraient d’origine « exogènes », dues
par exemple à l’arrivée d’un météorite et ne seraient donc en rien causées par
la génération actuelle qui, par hypothèse, n’aurait pas les moyens techniques
d’en changer la trajectoire. Le désavantage n’est pas dû à la génération victime
et en cela il requiert compensation. Mais il n’est pas non plus dû à la génération
précédente et en cela la justice commutative ne saurait en justifier la compensation de la part de cette génération précédente. L’analogie avec la justice entre
contemporains est éclairante. Prenez le cas d’un handicap physique. Nous nous
retrouvons dans une situation où ce handicap n’est le fruit ni d’une action d’un
tiers — auquel cas la justice commutative en requerrait réparation —, ni de
celle de l’intéressé — auquel cas celui-ci ne saurait bénéficier d’une compensation de la part des autres membres de la société, même sur une base distributive. Dès lors, dans la mesure où ce handicap n’est que le fruit de la nature,
la justice distributive requiert que chacun de nous s’appauvrisse afin de compenser le handicap.
L’hypothèse du « désavantage exogène » subi par la génération qui nous suit
illustre une hypothèse où le maximin exige autre chose qu’un taux d’épargne
nul. Et plus l’on aborde la justice intergénérationnelle sur le plan local, plus
l’importance pratique de cette notion de désavantage exogène augmente. Une
épargne nette positive est en effet requise afin de faire en sorte que la génération
suivante ne soit pas plus défavorisée que la nôtre, même si cela signifie que
nous pouvons nous retrouver plus défavorisés que la génération qui nous
précède — ce que ne saurait justifier une conception commutative. Bien sûr,
l’on peut imaginer que ce soit la génération actuelle qui subisse ce désavantage
exogène, auquel cas une désépargne aux dépens de la génération suivante sera
acceptable dans la mesure où elle permettra à la génération actuelle de ne pas
être plus défavorisée que la suivante. L’argument fonctionne donc dans les
deux sens.
L’exemple du désavantage exogène a également une portée théorique plus
large. Ne nous permet-il pas de comprendre une des raisons pour lesquelles la
justice entre générations tend souvent à être envisagée en des termes commutatifs ? L’hypothèse est qu’à partir du moment où l’on considère que tout ce
dont une génération hérite lui est en réalité transmis par la génération précédente, le critère de non-désépargne devrait pouvoir suffire à assurer que la
génération suivante ne soit pas plus défavorisée que la précédente. C’est comme
si, dans le cas de la justice entre contemporains, l’on éliminait les causes
naturelles de désavantages. Si ces derniers étaient soit causés par des tiers, soit
librement par la victime elle-même, il n’y aurait plus de champ d’action pour
la justice distributive. La non-redondance de la justice distributive et de la
justice commutative entre générations dépend donc en partie de la possibilité
de désavantages exogènes. Leur endogénéisation rendrait la génération actuelle
responsable — par action ou abstention — de tout désavantage anticipable que
pourrait subir la génération suivante. Pour qui rejette cette manière de représenter les transferts, les désavantages exogènes sont une possibilité réelle. Et
ils peuvent dès lors tantôt requérir une épargne nette en cas de désavantage
exogène frappant la génération suivante, tantôt autoriser (et même requérir)
une désépargne en cas de désavantage exogène temporaire frappant la génération actuelle. Aucune de ces deux conclusions ne saurait découler d’une
approche commutative qui se préoccupe uniquement d’une relation entre une
dette contractée (auprès de la génération précédente) et la prestation visant à
l’effacer.
L’exception suivante à l’obligation d’un taux d’épargne nul provient du fait
qu’un principe égalitariste doit se calculer per capita. Il faut que ce que nous
laissons à la génération suivante soit ni plus ni moins, par tête, que ce que
nous avons reçu de la génération précédente. Un tenant de la justice commutative n’a aucune raison d’adopter un critère par tête, puisque pour lui le volume
de ma dette ne saurait être affecté par le nombre de mes créanciers. Cela
signifie que pour les égalitaristes, si la population ne cesse de croître, nous
serions tenus à un taux d’épargne net de manière à faire en sorte que le potentiel
matériel de bien-être par tête de la génération suivante soit équivalent à celui
de la génération actuelle. Et bien sûr, nos obligations seront globalement
allégées si la population attendue de la génération suivante est plus réduite
que celle de la génération actuelle. En ce cas, une certaine désépargne sera
autorisée (et requise). Nous nous trouvons donc face à un type d’exception à
l’obligation d’un taux d’épargne nul qui fonctionne dans deux sens. Et il est
clair que nous tenons ici encore une différence essentielle d’avec une conception
commutative, différence qui plaide en faveur de l’égalitarisme. Est-il juste en
effet que si nous décidons d’accroître la population de manière importante,
nous ne serions en rien tenus d’accroître le potentiel matériel de bien-être en
conséquence ?
Enfin — dernière exception à l’obligation d’un taux d’épargne nul —, les
problèmes d’incertitude par rapport au futur sont bien sûr très importants
[20]. Et
face à l’incertitude quant au potentiel productif que nous transmettons effectivement à la génération suivante, l’on renvoie souvent à la nécessité d’une
épargne positive au nom de la
prudence. Certes, il faut intégrer dans la comptabilité de ce qui est transféré à la génération suivante la notion de risque et un
certain provisionnement. Mais si l’absence de prise en charge minimale de
l’incertitude est injuste pour la génération suivante, une prudence
excessive est
elle aussi injuste, pour la génération actuelle cette fois. S’assurer contre les
conséquences pour les générations futures de risques créés par la génération
actuelle a bien sûr un coût pour celle-ci. Il n’est donc pas vrai que tout surcroît
de prudence sera nécessairement synonyme de plus de justice. L’interdiction
de l’épargne requiert donc de même dans le champ de l’incertain l’interdiction
d’une prudence excessive.
Ainsi, le principe d’une obligation d’un taux d’épargne nul connaît des exceptions importantes. Elles illustrent — tout comme le principe lui-même — l’écart
qui sépare une telle conception distributive d’une théorie de la justice intergénérationnelle formulée comme interdiction de la désépargne, qu’elle soit
basée sur l’idée de réciprocité indirecte ou non.
Des inégalités intergénérationnelles nécessaires ?
Maximin et égalitarisme strict diffèrent sur le plan des logiques fondamentales, le premier se préoccupant d’égalisation dans la mesure où cela améliore
le sort absolu du plus défavorisé, le second dans la mesure où cela rapproche
la situation relative des personnes. Sur le plan pratique, le maximin s’écarte de
l’égalitarisme lorsqu’il admet qu’une augmentation des inégalités peut être juste
si elle est
nécessaire à l’amélioration du sort du plus défavorisé. Dans le cadre
intragénérationnel, une application — contestée — de cette idée consiste à
réduire la taxation sur les hauts salaires afin d’inciter les travailleurs les plus
productifs à travailler plus encore
[21]. Si le salaire est considéré comme un incitant
à la productivité et qu’une baisse de la taxation des tranches élevées de revenus
réduit l’inhibition au travail des plus productifs, il se peut que ce soit tout
bénéfice pour les plus défavorisés d’entre nous. Les retombées positives sur
l’ensemble de l’économie pourraient bénéficier aussi aux plus défavorisés et
plus que contrebalancer l’accroissement des inégalités généré par un limage de
la progressivité fiscale (argument des incitants).
Peut-on imaginer un cas analogue dans le cadre intergénérationnel ? La
réponse est affirmative. Voici deux exemples dont seul le second requiert un
enchevêtrement intergénérationnel. Premier exemple
[22]. Supposons qu’en raison
d’un facteur exogène anticipable, l’on puisse s’attendre à ce que la génération
suivante s’avère être plus défavorisée que l’actuelle. La justice distributive
requiert de la génération présente une épargne positive. Deux options s’ouvrent.
Soit l’on affecte des sommes à un fonds d’épargne compensatoire de manière
à aboutir approximativement à ce que la génération actuelle et la suivante se
retrouvent à égalité en termes de potentiel productif (solution égalitariste stricte).
Soit l’on insuffle ces sommes dans l’économie, accroissant la productivité et la
richesse de la génération actuelle. Il se peut alors que le gain de productivité
soit tel que les retombées positives pour la génération suivante soient supérieures
à celles du fonds d’épargne, même si c’est au prix d’un accroissement des
inégalités entre les deux générations (solution maxiministe). Second exemple.
Cette fois, c’est la génération qui nous a précédés qui est plus défavorisée et
nous nous préoccupons du financement d’un système de pensions par répartition.
Soit l’on adopte un taux de taxation tel que le niveau de richesse des deux
générations au bout de leur vie soit estimé comme étant égal (solution égalitariste stricte). Soit l’on prend en compte les effets dynamiques de l’adoption
d’un taux de taxation imposé à la génération actuellement active. Un allègement
de ce taux peut accroître la productivité des membres de la génération. Ce gain
de productivité, en augmentant la masse taxable, pourrait même plus que contre-balancer la baisse du taux de la taxe. La taille du gâteau à distribuer entre les
actifs et les pensionnés augmenterait, même si sa distribution accroissait les
inégalités entre les deux générations concernées (solution maxiministe). Par
hypothèse, les pensionnés seraient cependant dans une situation meilleure qu’en
cas d’application du taux plus élevé.
Ces hypothèses montrent que l’égalitarisme et le maximin intergénérationnel
ne conduisent pas nécessairement à des recommandations identiques, à tout le
moins pour des problèmes ciblés. Est-ce à dire que nous aurions ici une cause
de divergence supplémentaire par rapport à la règle d’interdiction de la désépargne ? La réponse n’est pas claire. Nous n’avons offert ici que des applications intergénérationnelles locales de l’argument des incitants. De plus amples
recherches sont nécessaires pour déterminer si un tel argument pourrait fonctionner sur le plan intergénérationnel global, c’est-à-dire quand l’on considère
l’ensemble du potentiel productif transféré à la génération suivante. Mais à
supposer même que l’égalitariste strict et l’égalitariste du maximin soient
amenés dans le contexte intergénérationnel à défendre des principes identiques,
cela n’impliquerait en rien que le maximin n’ait pas de sens dans un tel
contexte. Cela signifierait simplement que dans le cas de la justice entre
générations, il ne conduirait pas à des conclusions distinctes de celles des
égalitaristes strictes.
SOMMES-NOUS CONTRAINTS À LA STAGNATION
ET À LA MISÈRE ?
Le maximin intergénérationnel présente donc des caractéristiques distinctes
tant d’une approche commutative que du principe proposé par Rawls dans la
phase de croisière ou que d’une approche égalitariste stricte. Il nous reste à
répondre à une double question : le maximin ferme-t-il nécessairement la porte
à toute croissance et, si c’est le cas, est-ce moralement inacceptable ? Sur la
première partie de la question, en principe, s’il n’y a pas de croissance sans
investissement (donc sans épargne), l’on voit difficilement comment la croissance serait possible tout en se conformant à un principe d’interdiction de
l’épargne. Nous avons vu qu’il y a cependant des cas où une épargne nette peut
être autorisée voire requise. Pensons à l’hypothèse du désavantage d’origine
exogène affectant la génération suivante ou à l’exigence de prudence non excessive. Mais ce n’est que dans ce second cas qu’une épargne nette sera synonyme
de croissance, au cas où le risque escompté ne s’actualiserait pas en dommage.
Dans le premier cas, l’épargne nette sera compensée par le désavantage exogène.
Elle ne donnera donc pas lieu à une croissance nette. Il se peut également que
l’argument des incitants justifie un certain taux de croissance mais cela reste à
explorer. N’est-il pas enfin moralement acceptable qu’une partie de nos ressources relevant de notre sphère
privée échappe à l’interdit de l’épargne et
puisse faire l’objet d’une libre disposition au profit de personnes (ex. : nos
enfants) qui ne sont pas trans-générationnellement les plus défavorisées ? Certes,
cela ouvrirait une autre voie à la croissance. Cependant, il est moralement
difficile de justifier l’existence d’un volume de ressources qui puisse échapper
aux principes de justice que nous prônons pour nos institutions
[23].
Imaginons que le maximin nous contraigne effectivement à la stagnation, ce
qui est très plausible. Nous contraint-il cependant aussi à la misère ? Sur le plan
théorique, une application universelle, c’est-à-dire depuis le commencement des
temps, du maximin nous aurait probablement contraint à la misère. Sur le plan
intragénérationnel, le problème analogue serait de savoir si une justice égalitaire
est tenable dans une société où la pauvreté est radicale et où, par hypothèse, il
n’y aurait pas assez pour que tous puissent mener une vie décente.
Mais sur le plan pratique, avançons l’hypothèse que nous avons aujourd’hui
atteint une moyenne de bien-être sur terre suffisante pour être en mesure
d’appliquer le maximin intergénérationnel sans que celui-ci ne nous contraigne
nécessairement à la misère. Notre niveau de ressources serait tel que la phase
d’accumulation requise par Rawls serait en réalité derrière nous. Tel serait du
moins le cas si une redistribution intragénérationnelle basée sur le maximin
prenait place. L’obligation de non-épargne nous forcerait ainsi généralement à
renoncer aux politiques de développement qui sacrifient les générations actuelles au profit de leurs enfants, et à mettre en Å“uvre des politiques de redistribution intragénérationnelles (nationales et internationales). La solution pratique
au problème d’une justice intergénérationnelle qui exigerait la non-épargne
(en plus d’une interdiction de la désépargne) serait donc à rechercher du côté
intragénérationnel. C’est dans cette mesure seulement qu’un maximin intergénérationnel ne contraindra pas des pays comme Haïti ou le Bangladesh à stagner
dans la misère. En quels termes une politique de développement est-elle alors
pratiquement pensable ? Tel est le défi posé aux défenseurs du maximin intergénérationnel.
Nous avons distingué quatre conceptions de la justice et trois d’entre elles
constituent un défi à l’adoption d’un maximin intergénérationnel. Pour penser la justice entre générations en termes proprement distributifs, il faut
cesser de se représenter la problématique intergénérationnelle sur la base de
formules telles que « nous empruntons la terre à nos enfants... » qui renvoient
à une notion commutative de réciprocité indirecte. Le concept commutatif
de réciprocité indirecte conduit à l’interdiction de la désépargne. Or, nous
avons montré que l’égalitarisme strict ou du maximin requièrent en outre —
et en principe — une interdiction de l’épargne. Les exceptions à ce principe
illustrent elles aussi des différences fondamentales avec une conception de
la justice intergénérationnelle comme réciprocité indirecte. Parmi elles, c’est
l’hypothèse du désavantage exogène qui en constitue probablement le meilleur
exemple. En cas de désavantage exogène anticipable pour la génération
suivante, un taux d’épargne positif peut être requis. Mais en cas de désavantage
exogène temporaire causé à la génération actuelle et non susceptible de se
répéter, c’est un taux négatif qui peut être non seulement autorisé mais aussi
requis.
À travers la possibilité de cas d’application intergénérationnels de l’argument
des incitants, nous avons également montré que le maximin intergénérationnel
peut conduire à des conclusions différentes de celles d’un égalitarisme strict et
donc s’écarter, dans certains cas, du principe d’une obligation d’un taux d’épargne nul. Quant à la justice aggrégative, qui nous pose le défi de l’éternelle
misère, nous avons suggéré qu’en pratique, le stade de développement mondial
actuel pouvait être compatible avec l’adoption d’un maximin sans nous contraindre à la misère.
Nous avons ainsi montré que le maximin intergénérationnel nous conduisait
à des conclusions clairement distinctes des trois autres approches et qu’il tenait
la route face à ces autres approches de la justice. Il reste à la théorie de la justice
intergénérationnelle d’explorer plus avant les applications de l’argument des
incitants dans le contexte intergénérationnel. Il nous incombe également de
déterminer la manière dont la croissance et le développement dépendent de
l’épargne et dont une redistribution intragénérationnelle juste puisse être telle
que l’interdit de l’épargne ne plonge pas la moitié de notre planète dans plus
de misère encore
[24].
[1]
John RAWLS,
A Theory of Justice, Oxford, Oxford University Press, 1971 (ci-après :
TJ),
p. 284.
[2]
Voir D. PARFIT, « Equality and Priority »,
Ratio, vol. 10,1997, p. 202-221; Ph. Van PARIJS,
« Quand les inégalités sont-elles justes ? »,
in Conseil d’État,
Rapport annuel, 1996, p. 470;
A. GOSSERIES, « Le labyrinthe des égalitarismes »,
Le Banquet, vol. 15,2000, p. 57
sq.
[3]
Nous préférerons le terme de « désépargne » à celui d’« endettement ». Ce dernier est en effet
tributaire de l’idée selon laquelle nos obligations intergénérationnelles devraient être comprises dans
l’optique de la justice commutative, avec un débiteur (la génération actuelle) et des créanciers (les
générations précédentes et futures).
[4]
Sur ce point,
Intergenerational Justice,
infra, p. 209-211, n. 24.
[5]
Le
locus classicus sur la réciprocité et les générations futures est dans B. BARRY, « Justice as
reciprocity », in
Liberty and Justice, Oxford, Oxford University Press, 1989, p. 211-241.
[6]
Sur cette notion voir R. DWORKIN, « What is Equality ? Part 2 : Equality of Resources »,
Philosophy and Public Affairs, vol. 10,1981, p. 303.
[7]
F. RAMSEY, « A Mathematical Theory of Savings » (1928), in
Foundations. Essays in Philosophy, Mathematics and Economics, Mellor (éd.), Londres, Routledge et Kegan Paul, 1978, p. 261-281.
[8]
D. BIRNBACHER,
La responsabilité envers les générations futures, Paris, PUF, 1988, p. 96.
[9]
M. FLEURBAEY et Ph. MICHEL, « Quelle justice pour les retraités ? »,
Revue d’économie financière, vol. 23,1993, p. 59
sq.
[10]
J. RAWLS,
A Theory...,
op. cit., p. 287.
[12]
J. RAWLS,
Political Liberalism, New York, Columbia University Press, 1993, p. 274.
[13]
J. RAWLS,
A Theory...,
op. cit., p. 287.
[15]
Sur le maximin intergénérationnel, par exemple R. SOLOW, « Intergenerational Equity and
Exhaustible Resources », in
Revue of Economic Studies, 1974, p. 29-45.
[16]
Voir B. BARRY, « Justice between Generations », in
Liberty and Justice,
op. cit., p. 242-258;
Ph. Van PARIJS,
Refonder la solidarité, Paris, Cerf, 1996, p. 73.
[17]
Sur les procédures égalitaristes, Ph. Van PARIJS,
Real Freedom for All. What (if anything)
can justify Capitalism ?, Oxford, Clarendon Press, 1995, chap. 3.
[18]
J. RAWLS,
A Theory...,
op. cit., p. 291.
[19]
Par exemple B. ACKERMAN,
Social Justice and the Liberal State, New Haven et Londres,
Yale University Press, 1980, p. 205, n. 5.
[20]
Sur ces problèmes d’incertitude, D. BIRNBACHER,
La responsabilité...,
op. cit.
[21]
Pour une critique contre une telle interprétation du maximin, G. A. COHEN, « Where the
Action is : On the Site of Distributive Justice », in
Philosophy and Public Affairs, vol. 26,1997,
p. 3-30.
[22]
Cet exemple me fut suggéré par Ph. Van Parijs.
[24]
La présente contribution s’appuie sur le premier chapitre de ma thèse doctorale,
Intergenerational Justice. Probing the Assumptions, Exploring the Implications, Louvain, Faculté des sciences
philosophiques (UCL), mars 2000. Je remercie tout particulièrement Ph. Van Parijs ainsi que
B. Baertschi, T. Bauler, J. Broome, C. Fabre, L. Gevers, M. Hunyadi, V. Paternostre, E. Zaccaï, les
referees de la
RMM et les participants au colloque de Genève (juin 2000) pour leurs précieuses
suggestions et critiques.