2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Justice et économie.
Latitudes d’égalisation et obstacles existentiels
Christian Arnsperger
Cette étude a pour but de situer la discussion sur l’égalité économique
dans le contexte existentiel qui lui est approprié. Interprétant le système économique
non seulement comme un système de production et de distribution, mais aussi comme
un lieu où s’opère une certaine forme de « colmatage existentiel » individuel, nous
étudions les rouages enfouis du système économique qui pourraient expliquer pourquoi
les arguments classiques d’incitation, souvent invoqués par la théorie économique égalitariste, peuvent cacher des obstacles puissants à l’égalité. Nous mettons en question
les approches des incitations développées par G. A. Cohen et Philippe Van Parijs et
nous avançons une approche existentielle inspirée notamment de Norman O. Brown et
de Ernest Becker, selon qui l’économie peut aisément devenir le lieu du déni de la
corporéité et de la mortalité. L’égalité économique, dès lors, ne peut être atteinte
pleinement qu’en couplant la philosophie politique avec l’analyse existentielle et spirituelle des conditions d’assomption individuelle du corps mortel.
This study seeks to locate the discussion on economic equality within
an appropriate existential context. Seeing the economic system not only as a system of
production and distribution, but also as the locus where a certain form of individual
« existential containment » is taking place, we study those buried underpinnings of the
economic system which could explain why classical incentive arguments often used by
economists might hide powerful obstacles to equality. The approaches to incentives
proposed by G. A. Cohen and Philippe Van Parijs are discussed and questioned, and an
alternative approach is suggested, inspired partially by Norman O. Brown and Ernest
Becker, for whom the economy can easily become the locus of a denial of corporeity
and mortality. Thus, economic equality can be fully attained only by coupling political
philosophy with the existential and spiritual analysis of the conditions under which
individuals can accept their mortal body.
L’idée régulatrice de la justice distributive est, sans conteste, l’égalité. Elle
est assortie classiquement de deux questions servant à la « cadrer », à savoir,
d’une part, la question de la métrique de l’égalité et, d’autre part, la question
des limites au-delà desquelles la tentative de réduire l’inégalité se saborde
elle-même.
De nombreux travaux existent sur la comparaison détaillée des métriques et
de leurs avantages normatifs respectifs ; il est inutile de réitérer dans le détail
ce genre de discussion. Je voudrais plutôt, à l’issue d’un rapide parcours des
principales options normatives disponibles, problématiser une difficulté qui me
semble fondatrice pour la justice économique — à savoir, précisément, la difficulté du « cadrage » des questions de justice. Si l’on suppose réglé le problème
difficile du choix de la métrique, ce cadrage prend inévitablement racine dans
ce que, d’une manière très générale, on peut nommer l’arbitrage entre équité et
efficacité : dans toute approche de la justice distributive, le seuil au-delà duquel
la tentative de réduire l’inégalité se saborde elle-même est inscrit dans les
mécanismes économiques eux-mêmes — c’est-à-dire dans les motivations individuelles des acteurs — en ce sens que ces mécanismes économiques, tant qu’ils
sont dotés d’une structure incitative
[1] adéquate, sont générateurs d’efficacité
productive et allocative.
La réflexion lucide sur la justice économique est donc indissociable d’une
bonne compréhension du problème des incitants ; les théoriciens de l’économie
l’ont fort bien compris, qui ont centré une grande partie de leurs efforts sur
l’investigation des mécanismes dits « d’implémentation » ou « de mise en
Å“uvre » visant à faire émerger des solutions allocatives équitables et efficaces
d’une façon qui soit compatible avec les incitations des acteurs individuels.
Comme je tenterai de le montrer, les soubassements existentiels de cette approche
ont jusqu’ici été insuffisamment explicités et la réflexion sur la justice économique en a été fortement tronquée. Tout le corpus de l’analyse des incitations
postule au moins implicitement que les motivations des acteurs économiques,
centrées sur l’acquisition-pour-soi et sur une attitude très « négatrice d’extériorité » envers autrui, ne doivent pas être questionnées — ou, si elles doivent
l’être, ne peuvent l’être de l’intérieur de la réflexion économique.
Mais que dire si c’est en partie le système économique lui-même, par les
attitudes existentielles qui le produisent mais qu’en retour il valide et renforce,
qui génère de telles attitudes ? C’est ce lien entre soubassements existentiels
et « blocage » de l’égalisation (donc « blocage » du chemin vers la justice
économique) que je voudrais explorer ici. Sans une compréhension des raisons
existentielles qui font que les critères de justice n’ont pas de prise effective sur
les motivations des personnes, l’analyse de la justice économique sera
contrainte par un impensé qui la rend naïve et la fait dériver vers un excès de
conceptualisation, aux dépens d’une réelle opportunité de dépassement des
« blocages ».
Quelques ouvertures sur un au-delà de la théorie des incitations existent dans
la littérature philosophique récente (j’en exposerai deux), mais elles me semblent
encore nettement trop analytiques et sociologisantes, et insuffisamment sensibles
aux soubassements existentiels de l’activité économique, pour pouvoir réellement répondre à la question de la justice telle qu’elle se pose au plus profond.
Nous verrons alors que le système économique, loin de n’être qu’un ensemble
d’activités atomisées manipulables par la mise en place des « bons incitants »,
est en réalité un système qui résiste fondamentalement à la justice et qui la
diffère indéfiniment tant que n’ont pas été déracinées les raisons existentielles
de l’injustice. Comme nous le verrons, une économie juste se fait attendre non
pas tellement parce que les mécanismes redistributifs et les critères sur lesquels
ils se fondent seraient inadéquats mais parce que le tréfonds existentiel humain
résiste à la précarité et à la fragilité radicales de la vie. En effet, toute analyse
éthique de la justice économique fait apparaître la précarité et la fragilité comme
le « prix » que devraient payer ceux qui se sentaient (fût-ce illusoirement)
protégés de cette précarité à la faveur d’un système économique injuste. Ma
thèse est donc que l’inégalité économique possède malheureusement une fonctionnalité existentielle, laquelle ne se laisse pas simplement résorber dans des
théorisations raisonnables sur la justice distributive. En réalité, les soubassements existentiels de l’activité économique (que j’analyserai plus loin) me semblent
conditionner radicalement les possibilités de la justice distributive telle
qu’elle est habituellement pensée.
Je structurerai la suite de mon étude en trois temps. Dans un premier temps
(sections II et III), je décrirai un peu plus précisément le cadre normatif élargi
où je pense devoir situer ma réflexion sur la justice économique, en insistant
sur la différence entre just
ice distributive et just
esse existentielle, et je proposerai
une grille sommaire mais raisonnablement exhaustive des diverses métriques de
l’égalité qui peuvent intervenir dans cette réflexion. Dans un deuxième temps
(section IV), je décrirai la structure générale du problème des incitations, en
lien avec les notions fondamentales mais problématiques de « rareté » et
d’« opportunisme ». Dans un troisième et dernier temps (sections V, VI et VII),
je me demanderai alors si les tentatives de dépassement de la logique des
incitations vers une économie plus juste ne permettent pas de saisir, en creux,
les raisons d’être fondamentales du système économique — un système économique qui apparaîtra dès lors comme
une vaste et féroce entreprise de « colmatage existentiel » en faveur de certains et aux dépens d’autres, sur fond d’une
expérience existentielle commune
[2].
II. LA NOTION D’ADÉQUATION
Un système économique articule l’ensemble des manières dont un ensemble
de personnes organise la production, la distribution et la consommation des
biens et des services destinés à satisfaire divers besoins, ainsi que l’accumulation
de biens et de capacités en vue de satisfaire des besoins à venir. Poser la question
du caractère juste de cet ensemble, c’est au niveau le plus fondamental poser
le problème de l’adéquation entre ces besoins, ces personnes et ces manières
d’organiser la production, la distribution, la consommation et l’accumulation.
Adéquation ne signifie pas, a priori, simplement optimalité ou justice distributive limitée aux biens ou aux revenus ; cela signifie plus largement une
« harmonie » existentielle, un caractère existentiellement ajusté des critères de
rationalité économique par rapport au sens global de l’être-au-monde humain.
La question de l’épuisement de l’adéquation dans le distributif (ou de l’épuisement de la justesse dans la justice) doit rester ouverte : on doit laisser en
question l’idée selon laquelle soit l’adéquation n’est pas du ressort de la théorie
de la justice (postulat de séparabilité), de même que l’idée selon laquelle l’adéquation n’est qu’une chimère qui disparaîtrait entièrement en cas d’atteinte de
l’état de juste distribution des biens et des revenus (postulat de réductibilité).
L’un de mes arguments fondamentaux sera précisément que la justesse existentielle présente un résidu par rapport à la justice distributive en termes de biens
ou de revenus, mais même par rapport à la justice distributive élargie aux
domaines du pouvoir et de la symbolique, qui ne sont pas habituellement investis
par les théoriciens de la justice économique, et que ce résidu existentiel peut
rejaillir sur les dimensions distributives en « bloquant » des possibles. Il n’y a
donc pas confusion entre justice et justesse, mais plutôt étroite interaction.
Du coup, dire inversement qu’on peut traiter justice et justesse de manière
distincte et indépendante ne me semble pas correct non plus. En effet, une
société distributivement juste en un sens étroit mais existentiellement inadéquate
— par exemple, une société où régnerait un compromis théoriquement parfait
entre égalité et efficacité mais où les personnes vivraient toutes dans le même
sentiment d’une totale absurdité de leur être-au-monde, seraient « incitées à
l’effort » par des mécanismes de concurrence ou par un serrage des cadences
et ne consommeraient que des biens insipides et des services avilissants — une
telle société ne saurait rester distributivement juste très longtemps : comme nous
le verrons plus bas, l’inégalité, la différentiation hiérarchique et le culte de la
puissance risquent fort d’être l’apanage des sociétés où le non-sens de l’existence sévit « par-dessous ».
Pour le dire autrement, il me semble qu’on ne peut poser la question de la
justice distributive indépendamment d’une question plus vaste avec laquelle elle
interagit : quelle fonction existentielle remplit tel ou tel système économique,
quelle fonction structurante notre manière de produire, de distribuer, d’accumuler et de consommer occupe-t-elle dans nos existences ? Et surtout, étant
donné le propos qui nous concerne ici, quels effets — mitigeurs ou exacerbants
— les tentatives d’atteindre la justice distributive subissent-elles de la part des
« tensions existentielles » que le système économique est censé sinon résoudre
du moins recouvrir et garder sous contrôle et quels effets ces tensions existentielles ont-elles en retour sur ces tentatives d’atteindre la justice distributive ?
La question de la justice distributive en économie est donc grevée d’une hétéronomie potentiellement irréductible puisque le système économique est lui-même conditionné par une infrastructure psycho-existentielle (disons, une
constellation de tensions et d’angoisses mais aussi d’aspirations profondes), qui
est fondatrice mais non immuable et que nous pouvons éventuellement modifier
en changeant nos motivations économiques « en profondeur », à la faveur d’une
sorte de « détente » existentielle, dont nous verrons qu’elle est étroitement liée
à une acceptation « en profondeur » par les plus puissants de la précarité de
leur existence.
III. LES MÉTRIQUES DE L’ÉGALITÉ :
QUELLE CONCEPTION DE LA JUSTICE ÉCONOMIQUE ?
C’est dans ce cadre normatif élargi que le dilemme classique entre égalité et
efficacité doit trouver sa place. Que l’idée régulatrice de la justice économique
soit l’égalité, nul ne le contestera. Mais cette idée est trop générale pour permettre la moindre avancée analytique. Il faut commencer par se demander, dans
le sillage d’Amartya Sen et de sa question « Equality of what ? »
[3], quelle doit
être la métrique de l’égalité économique, c’est-à-dire l’
equalisandum sur lequel
doit porter la discussion. Nous allons supposer qu’il existe un « processus
économique » assez facilement identifiable et périodisable, composé d’états
initiaux ou
ex ante (caractérisés par un profil de talents, de richesses, ou plus
largement de « ressources »), de processus de transition (où ont lieu production,
distribution et accumulation) et d’états finaux ou
ex post (consacrés à la consommation).
Il existe essentiellement quatre optiques distributives qui apparaissent sous
une forme ou l’autre dans toutes les discussions sur la justice économique
[4]. La
première et la plus fruste est l’optique qui préconise l’égalité du « poids »
ex
ante de toutes les personnes dans la somme des indices de satisfaction; c’est
essentiellement la position adoptée par l’utilitarisme. La deuxième optique est
celle qui vise à égaliser les « états finaux » atteints par les individus, c’est-à-dire
soit leurs niveaux de satisfaction individuelle, soit leur allocation de biens et
services ; c’est la position égalitaire radicale
ex post, située à l’extrême opposé
du spectre par rapport à l’optique strictement
ex ante de l’utilitarisme. Entre
ces deux extrêmes, on trouve diverses optiques plus ou moins proches soit de
l’approche
ex ante, soit de l’approche
ex post. Plus près de l’optique
ex post se
situent les défenseurs de l’égalité des revenus, des biens primaires (Rawls), ou
des
capabilities (Sen); plus près de l’optique
ex ante se situent les défenseurs
de l’égalité des droits, des ressources (Dworkin), des opportunités de bien-être
(Arneson) ou de l’accès à l’avantage (Cohen), des libertés réelles (Van Parijs)
ou du pouvoir générique (Cohen, Tosel, Bidet).
Pour choisir au sein de ce spectre de critères ou les combiner de manière
éthiquement satisfaisante, il faut tenter d’atteindre un « équilibre réfléchi » entre
nos convictions fondamentales sur la nature humaine et ses besoins, nos jugements bien pesés sur le sens et la place de l’économie dans l’existence moderne
et nos principes de justice. J’ancrerai pour ma part ma discussion de l’égalité
et de ses limitations dans une double conception de la justice :
- une conception de la justice ex ante où prime l’égalité du pouvoir générique conçu comme possession individuelle, mais nécessairement médiatisée
collectivement, des divers moyens de l’autodétermination, qu’ils soient matériels
(biens, revenus) mais aussi symboliques (pouvoir, reconnaissance) et spirituels
(capacité d’assomption de soi, de gestion de la tension vitale et de l’angoisse
existentielle) ;
- avec ingérence d’une conception ex post pour les circonstances non choisies (handicaps, accidents) qui requièrent une redistribution des moyens d’autodétermination au niveau des états finaux, c’est-à-dire essentiellement (mais non
uniquement) une redistribution des revenus.
Cette conception de la justice est inspirée à la fois de Rawls et de Marx, tout
en cherchant à dépasser leurs perspectives trop partielles : une économie juste
est à mon sens une économie dont les mécanismes, les institutions et les structures motivationnelles permettent à tous les acteurs d’accéder de manière égale
à la pleine autodétermination. Cela requiert certes une redistribution des richesses et une redistribution de certains biens symboliques, notamment de la « reconnaissance » ou de ce que Rawls nomme les « bases sociales du respect de soi »,
mais aussi de ce que j’appellerai les bases existentielles de l’assomption de soi.
De tels biens concernent l’appartenance à des « communautés de sens » (famille,
église, clubs, etc.) mais aussi et surtout la capacité individuelle à porter la
précarité existentielle (médiatisée par certaines « ressources » de nature psychologique, philosophique, spirituelle, religieuse, etc., publiquement transmises
et appuyées), qui ne sont pas nécessairement disponibles, ni adéquatement
distribués, dans le système économique, fût-il « révolutionné » pour tenir
compte des enjeux de reconnaissance (par exemple, par des lois sur la non-discrimination ou par l’existence de syndicats puissants).
Combiner ainsi libéralisme égalitaire, marxisme et philosophie existentielle
me semble être, tout bien réfléchi, la seule manière aujourd’hui plausible de
renouer avec la visée existentielle qu’avaient ouverte certains « freudomarxistes » des années 1950-1960, tout en ne sacrifiant pas les acquis incontestables des théories contemporaines de la justice. J’ai donc à cÅ“ur de combiner (i) la justice distributive « au sens strict » (c’est-à-dire celle qui porte sur
les grandeurs matérielles ou immatérielles mais repérables dans des distributions matérielles : revenus, biens, services, soins, etc.), (ii) la promotion d’une
meilleure distribution des ressources symboliques et existentielles de l’autodétermination, et (iii) la réflexion sur les ressorts existentiels à mettre en
Å“uvre pour que cette conception élargie de la justice soit non seulement
désirable mais réalisable en pratique. Il s’agit d’une économie où
la justice
distributive est mieux réalisée grâce au dépassement d’une série de « blocages
distributifs » dont je prétends qu’ils ont avant tout des racines existentielles au
sein du système économique.
Ce que je soumettrai ici est donc en quelque sorte une conception de la justice
distributive élargie, qui ajoute à la justice distributive « au sens strict » deux
dimensions étroitement complémentaires (mais dont la seconde, nous le verrons,
est conceptuellement et existentiellement prioritaire sur la première) : premièrement, les bases sociales d’un respect de soi non réductible à la possession de
biens ou de revenus ; deuxièmement, les bases existentielles d’une assomption
de soi-comme-mortel, non réductibles à la reconnaissance sociale ou au respect
de soi médiatisé par le langage, les codes de conduite, la correction politique,
et ainsi de suite. Ces deux dimensions me semblent devoir faire partie d’une
théorie de la justice économique pour au moins deux raisons. D’une part, comme
l’ont souvent fait remarquer divers sociologues et/ou théoriciens de la reconnaissance, la métrique de la justice distributive elle-même doit inclure certains
biens symboliques ; la « circulation sociale » de ces biens est en partie tributaire
de la distribution de grandeurs mesurables (revenus, subsides, allocations de
soutien à telle ou telle catégorie de la population, etc.) et de l’adoption d’attitudes morales renouvelées (abandon de stéréotypes, cultivation du respect, soin
du langage, regain de civisme, etc.). Mais d’autre part, et c’est surtout cet aspect
qui me concerne plus directement ici, le degré de faisabilité et le degré de
réalisation effective de cette justice distributive élargie aux bases sociales du
respect de soi, dépendent en profondeur
des raisons existentielles que les acteurs
— notamment et surtout ceux qui ont un pouvoir économique — ont de prendre
ou non des décisions économiques favorables à cette justice.
Mon argument partira du « cadrage » habituel des questions de justice en
termes d’incitations et essaiera d’élargir ce cadrage en incluant les soubassements existentiels du système économique et des motivations individuelles qui
le créent et qu’il induit, afin de saisir les ressorts plus profonds (et jusqu’ici
négligés tant par les économistes, les sociologues que les philosophes) de la
justice économique.
IV. L’ARGUMENT DES INCITATIONS :
RARETÉ ET OPPORTUNISME
Toute approche de la justice comme égalité doit statuer sur les éventuelles
limites de l’égalisation et celle que je viens d’esquisser ne fait pas exception.
Qu’on le nomme incitation, efficacité productive ou méritocratie, l’obstacle qui
se dresse devant l’égalité a trait fondamentalement à la désincitation à l’effort
induit pas une mauvaise distribution des contraintes entre les acteurs, de sorte
que certains d’entre eux — les mieux à même de contribuer au volume global
des divers biens à distribuer — peuvent considérer qu’ils font face à des ensembles de choix trop peu attrayants étant donné leurs préférences relatives pour le
« loisir » et les opportunités d’utilisation alternative de leurs talents, de leur
richesse, etc. Dès lors, la question clé de la justice économique est celle de savoir
comment (étant donné la métrique ou la combinaison de métriques choisie) être
égalitaire tout en étant efficace.
Cette question clé ne possède l’épithète « économique » que parce qu’elle
s’inscrit dans le contexte d’une interdépendance des existences humaines médiatisée par la rareté des moyens de satisfaction, due notamment à la finitude des
capacités de produire les divers biens matériels, immatériels et symboliques
dont la distribution est requise par la justice. Rawls a parlé à cet égard des
« circonstances de la justice »
[5]. C’est évidemment la
rareté ainsi ressentie, rareté
à la fois du temps personnel et des moyens limités disponibles pour y inscrire
une satisfaction matérielle ou symbolique, qui pousse l’individu à adopter une
attitude fondamentalement
opportuniste : nous avons chacun et chacune à
« organiser » le temps (limité, mais sans limite connue d’avance) de nos existences en y inscrivant des choix d’opportunités. En ce sens, toute existence est
constitutivement économique
[6]. C’est là un fait ontologique et inéluctable, indépendant de toute culture, de toute philosophie et de tout caractère.
En revanche, notre modernité largement (mais peut-être seulement passagèrement) « dé-spiritualisée » se caractérise par une modalité ontique particulière
de cette donnée ontologique. Notre organisation sociale bien sûr, mais jusqu’à
notre perception de nous-mêmes comme êtres constitutivement sociaux, fait
fond sur un double postulat : d’une part, le postulat d’acquisitivité qui nous fait
nous voir nous-mêmes (et nous vivre nous-mêmes de façon immanente) comme
des êtres appelés à saisir et à accumuler ; d’autre part, le postulat de primauté
absolue du « soi » qui nous fait percevoir l’autre (l’autrui singulier ou l’altérité
collective, voire l’altérité du monde cosmique) comme soit une contrainte à nos
acquisitions, soit un instrument en vue de nos acquisitions plutôt que comme
une limite interne à nous-mêmes et constructrice de notre ipséité. On trouve
dans cette auto-perception et dans ce mode d’auto-actualisation la racine comportementale de bon nombre de propriétés négatives de notre système économique et social actuel : le « consumérisme », le recours de plus en plus généralisé aux marchés boursiers pour la gestion patrimoniale des particuliers,
l’intensification des flux financiers sans attaches sociales, l’exacerbation de
l’esprit de concurrence, la parcellisation des revendications sociales et l’instrumentalisation des relations humaines à des fins d’intérêt personnel (fût-il
mutuel).
Le genre d’opportunisme qui se dégage de ce double postulat d’acquisitivité et de primauté absolue du « soi » est dès lors un opportunisme d’une nature
très spécifique. Il induit un mode particulier de description des opportunités,
essentiellement comme des objets matériels, immatériels et symboliques « à
portée de main », nullement liés à une quelconque altérité, et détachés de toute
appartenance à un tout plus vaste; il induit aussi un mode particulier de sélection
parmi les opportunités ainsi décrites : optimisation atomisée et autocentrée, arbitrage « neutre » et désinvesti. C’est cet opportunisme spécifique que les penseurs
libéraux de la justice, à l’unisson avec les théoriciens économiques des incitations, prennent comme une donnée quand ils analysent le dilemme égalitéefficacité : en stricte rigueur, tout mouvement vers davantage d’égalité qui
empiète sur les opportunités d’agents acquisitifs et se donnant à eux-mêmes la
primauté ontologique est voué à l’échec, en ce sens que de tels agents relâcheront
immédiatement leur effort ou transféreront leurs activités vers des lieux (géographiques, virtuels ou symboliques) où cet empiètement ne les atteindra pas
[7].
V. DÉPASSER L’ARGUMENT DES INCITANTS :
DEUX TENTATIVES PARTIELLES
Quelques auteurs égalitaristes, concernés
grosso modo par le même critère
de justice que celui que j’ai esquissé plus haut, se sont demandé quels étaient
les fondements moraux et sociologiques de l’acquisitivité et de la primauté du
« soi », et quels étaient en retour les arguments moraux et les outils sociologiques à même de défaire l’étau motivationnel qui structure l’argument des incitations. Ainsi, Joseph Carens
[8] a proposé, il y a vingt ans, l’idée d’« incitants
moraux » socialement formés, destinés à contraindre les divers acteurs d’un
marché parfaitement concurrentiel à donner leur effort maximal malgré le fait
que le taux de taxation serait de 100 % et que la redistribution du revenu national
maximal ainsi généré serait totalement égalitaire. Quinze ans plus tard, Gerald
Cohen et Philippe Van Parijs ont proposé des notions d’« engagement moral »
et de « patriotisme solidariste » destinées, elles aussi, à pallier l’argument des
incitants, mais cette fois dans le cadre égalitaire défini par le principe de différence de Rawls
[9].
Le grand mérite de ces deux tentatives a été de mettre en lumière l’importance
cruciale du cadrage sociologique et moral des raisonnements de rareté qui sont
sous-jacents à l’analyse de la justice économique. Pour Carens, une distribution
quasi totalement égalitaire est possible si, dans une société donnée, la culture
et les normes de l’agir économique individuel instillent à chaque personne la
peur d’une réprobation sociale au cas où elle fournirait un effort productif
inférieur au maximum qu’elle est capable de fournir. Le sens du « devoir envers
la société » primerait pleinement sur le sens de l’intérêt personnel ou plutôt se
confondrait avec ce dernier. Comment cela se ferait-il si les acteurs réagissent
par ailleurs aux prix des biens et des services et du travail sur un marché
concurrentiel pour allouer leurs ressources de temps et d’énergie ? « Il doit y
avoir [au sein même de cette société de marché] un engagement largement
répandu envers la norme d’une distribution égale des revenus afin que les lois
fiscales soient généralement respectées. Cet engagement largement répandu
devrait être créé
à travers la socialisation au sein de la norme d’égalité de
revenu »
[10]. En d’autres termes, la question de savoir quelles inégalités économiques sont acceptables est fortement dépendante de la question du « cadre
normatif » adopté au sein de la société et instillé par les diverses instances de
la socialisation.
Pour Cohen, une distribution quasi totalement égalitaire est également possible si, dans la société rawlsienne « bien ordonnée », les normes de l’agir
économique individuel sont pour ainsi dire imbibées de la mémoire du processus
de justification qui a donné naissance au principe de différence dans la « position
originelle » : « [Les affirmations de Rawls lui-même] me semblent impliquer
que
la motivation économique des citoyens rawlsiens est influencée par le
principe de différence. Comment pourraient-ils agir en [agents] maximisateurs
[de leur propre intérêt] si “dans leurs existences quotidiennes” ils agissent “à
partir” d’un principe qui exprime un souci primaire pour les moins favorisés ? »
[11]. Un acteur à la fois rationnel, raisonnable et moralement cohérent ne
peut justifier des modes de décision économique qui se fonderaient sur des
incitants extrêmement forts, de sorte que le maximin s’écarterait fortement de
l’égalité stricte. Un tel écart serait incohérent par rapport aux convictions morales égalitaires exprimées dans la position originelle et serait de plus irrecevable
au sein d’une « communauté justificative » où les nantis auraient à justifier
de
visu aux plus défavorisés les raisons de leur réticence à accepter davantage
d’égalité, donc de redistribution. Comme je l’ai montré ailleurs
[12], le degré
auquel l’écart entre maximin sous contrainte d’incitation et égalité stricte doit
être réduit fait partie de la décision sous voile d’ignorance et dans l’optique
défendue ici par Cohen, cet écart devrait être sinon nul, du moins extrêmement
faible, à cause de l’exigence de cohérence morale et de justification intersubjective à laquelle se soumettent de fait toutes les personnes qui acceptent de se
positionner derrière un voile d’ignorance. Van Parijs reprend ce raisonnement
pour justifier que des investisseurs et/ou des personnes dotées de talents importants renoncent à délocaliser leurs capitaux ou leurs activités économiques et
restent engagés de manière « patriotique » envers un territoire : «
La fierté associée au projet collectif auquel ils participent ainsi les dispenserait d’être sur le
qui-vive pour dénicher des horizons plus lucratifs à l’étranger ou simplement
pour détecter les nombreux “trous” qui leur permettraient d’éviter la taxation
d’une fraction conséquente de leur revenu actuel »
[13].
Dans tous les cas, un mélange de socialisation morale (soit par les normes
sociales, soit par l’intersubjectivité du face-à-face) et de cohérence morale (par
rapport à une délibération raisonnable extra-sociale) est invoqué pour desserrer
le carcan imposé par la vision acquisitive et primairement autocentrée de l’acteur
économique opportuniste tel que la modernité l’a progressivement façonné.
Pourtant, aussi bien le biais sociologique de Carens que le biais analytique de
Cohen (Van Parijs se situant entre les deux) me semblent insuffisamment
convaincants : ni l’un ni l’autre, malgré le recours à des ressources morales et
intersubjectives éminemment légitimes, ne touchent le noyau existentiel des
acteurs et ne pensent le lien bidirectionnel qui unit les attitudes acquisitives et
autocentrées des personnes et le système économique dans lequel ces personnes
agissent.
VI. LES SOUBASSEMENTS EXISTENTIELS DE L’ÉCONOMIE
Le système économique qui organise le quatuor productiondistributionaccumulationconsommation,, possède-t-il une fonction existentielle ? Notre rapport
aux biens et services produits et consommés et aux biens accumulés traduit-il
des traits essentiels de notre être-au-monde ? Poser ces questions, c’est déjà
adopter un angle d’analyse spécifique : c’est postuler que la vie économique et
ses phénomènes concrets sont moins une infrastructure qu’une superstructure
sous-tendue par une condition humaine qui cherche à s’actualiser dans l’agir
mondain et à se supporter vivante en ayant recours, entre autres choses, à
l’interaction centrée sur les biens et les services produits et accumulés. Un tel
postulat ne saurait être aisément admis par des approches philosophiques qui,
à l’instar de l’empirisme qui influença profondément les économistes classiques
et, à travers eux, à la fois les penseurs libéraux et les penseurs marxistes, n’entendent donner de place ni à l’idée selon laquelle il existerait des soubassements
inconscients aux phénomènes sociaux, ni à l’idée d’une condition humaine universelle s’actualisant différemment selon les époques et les contextes.
Or, ce sont précisément ces deux idées qui guident la démarche existentielle
que je me propose d’esquisser ici. Norman O. Brown fait remarquer
[14] que la
préoccupation de produire un surplus matériel et d’en accumuler une part croissante sous forme de monuments, puis plus tard de capital productif et d’épargne
monétaire, trouvait vraisemblablement sa racine dans une culpabilité atavique
de l’être humain, poussé à
nier sa corporéité et la mortalité inéluctable que le
corps signale. Chercher à fuir la mortalité en refusant la jouissance première
du corps et son animalité, et entrer dans le double « progrès » (
i) de l’accumulation (symbole du refus coupable de la jouissance) et (
ii) de l’échange (symbole
de la volonté de faire circuler la culpabilité afin d’en alléger le poids individuel)
— tel semble être le mouvement largement inconscient de l’
homo œconomicus,
mouvement de fuite intemporel et sans cesse recommencé, en dépit de toutes
les avancées technologiques et organisationnelles de la civilisation. D’autre part,
Brown suggère
[15] qu’au-delà de sa composante purement utilitaire, la consommation possède, dans toutes les civilisations, une dimension radicalement non
utilitaire et toujours orientée vers l’excès qui la relie directement et paradoxalement à la négation de la mortalité donc de la corporéité. La consommation
effrénée est l’analogue de la destruction somptuaire des dons et des contre-dons
et en ce sens elle parachève la dramaturgie de l’échange comme circulation et
partage de la faute atavique. En même temps, la consommation excessive garde
un aspect d’accumulation par introjection vers l’intérieur du corps ou par disposition de biens durables autour de soi; en ce sens, elle parachève aussi la
dramaturgie de l’accumulation comme tentative de nier la mort par l’érection
de monuments.
Ainsi, accumulation, échange et consommation se trouvent-ils reconduits à
des racines profondes de l’être-au-monde humain en lien avec le déni de la
mort. Certes, les modalités concrètes de cet être-au-monde se modifient, de
sorte qu’il n’y a pas ici d’essentialisme « épais », et Marx a éminemment raison
quand il relie de telles modifications historiques aux tentatives des êtres humains
de transformer les conditions matérielles de leur existence. Là où l’analyse
matérialiste-historique semble cependant par trop expéditive, c’est lorsqu’elle
suppose que ce processus de transformation implique l’absence de tout fil reliant
les caractéristiques historiquement situées de la condition humaine. La position
faiblement essentialiste adoptée par Brown postule au contraire que derrière les
modalités concrètes de l’existence économique perdure une condition existentielle quasiment immuable et que la prétendue rupture entre un « homme archaïque » et un « homme moderne » est, à cet égard, plus que problématique.
Dans le sillage de Brown, Ernest Becker a montré
[16] de quelle manière le
déni inconscient de sa condition mortelle, ancré dans l’
effroi pascalien et
kierkegaardien, pousse l’être humain à adopter ce qu’il appelle le « projet de
causa sui » c’est-à-dire le projet imaginaire d’être son propre géniteur et de
tirer sa vie de soi-même. Fondé sur une immortalité fantasmatique, ce projet
pousse l’être humain à adopter diverses postures « héroïques » liées à l’
exercice
du pouvoir, et ce de deux manières distinctes mais intimement liées : d’un côté,
le désir d’acquérir un pouvoir maximal sur autrui; de l’autre, le désir de subir
la fascination du pouvoir d’autrui. Dans un cas comme dans l’autre, nous tentons
de tirer d’autrui (par domination dans un cas, par soumission dans l’autre) la
force héroïque de mener à bien le projet de
causa sui.
Rien de bien différent, apparemment, n’a été dit par Thomas Hobbes dans
son étude des conditions d’émergence de l’État et de l’économie de marché,
et c’est de cette vision hobbesienne centrée sur l’ambiguïté de notre relation
au pouvoir que le politologue marxiste C. B. Macpherson a tiré sa magistrale reconstruction analytique de la genèse du capitalisme marchand
[17]. Pour
Macpherson, la « société possessive de marché » trouve sa genèse dans une
différentiation à la faveur d’une dissymétrie croissante entre le pouvoir accru
des individus qui ont un désir de puissance illimité et l’abandon graduel de
pouvoir des individus dont le désir de puissance est limité : bien qu’il y ait de
tout temps une subdivision entre des individus qui veulent accumuler du pouvoir
et d’autres qui veulent seulement s’assurer d’un pouvoir modéré leur permettant
de vivre modestement, l’avènement du capitalisme marchand se produit à partir
d’un seuil critique où ceux qui désirent davantage de pouvoir ont les moyens
en capital pour embaucher ceux qui n’ont pas assez de capital (en terre ou en
autres ressources productives) pour rester indépendants.
Ce processus, qui entraîne la formation d’une économie de type particulier
où la terre, la force de travail et la monnaie elle-même deviennent des marchandises, ne serait qu’une variante des analyses de Marx lui-même, si on n’y
opérait pas le passage d’une vision purement historique et politique vers un
diagnostic en partie existentiel, en lien avec la soif individuelle de pouvoir et
de domination d’autrui, sans que cette soif soit entièrement déterminée par les
conditions matérielles de production. Certes, à bien le lire, on se rend rapidement
compte que Macpherson conserve une perspective largement sociologique de
cette soif de pouvoir et conteste en fin de compte son statut ontologique ou
existentiel. En d’autres termes, la forme capitaliste-marchande qu’a prise l’économie serait uniquement le résultat d’un déficit de socialisation, renforcé par
la suite par des phénomènes cumulatifs d’accroissement du pouvoir économique
et politique de certains — moment à partir duquel, selon Macpherson, les
caractéristiques d’acquisitivité et de rapport instrumental à autrui que nous avons
décrites plus haut prennent une apparence quasiment ontologique, faisant
oublier leur origine historique et contingente.
Brown va, quant à lui, rendre plus difficile cette lecture simplement sociologicohistoriciste. Certes, Brown ne nie pas que l’être humain, mortel par condition et dès lors tenté par l’héroïsme du « projet
causa sui », soit capable d’un
dépassement de cet héroïsme vers une reconquête de sa corporéité « authentique », c’est-à-dire acceptant d’être mortel et refusant que le déni constant de la
mort n’installe la mort dans sa vie
[18]. Cependant, Brown ne pense guère que
cette transmutation puisse se faire purement sur des bases socio-économiques.
En effet, le sens même du système économique capitaliste est, selon lui, d’
exacerber les traits ataviques de la compulsion besogneuse en vue d’un surplus,
de l’accumulation de possessions et de capitaux et de la consommation somptuaire. Dès lors, le système économique possède une fonction existentielle de
recouvrement du déni de la corporéité et de la mortalité; il est donc
le produit
historique d’une condition humaine fondamentale plutôt que d’être simplement
(comme le suggèrent en fin de compte même les analyses de Macpherson)
producteur de cette condition. Et dans la perspective de Brown, la relation au
pouvoir est tout entière prise dans ce schéma : loin d’être uniquement le résultat
de l’oppression « historique » d’une partie de la population par une autre (ce
qu’elle est, par ailleurs, à l’évidence), la distribution du pouvoir économique et
social et de la reconnaissance symbolique qui émerge de la dynamique de
l’accumulation est
le résultat contrasté et dédoublé d’une unique modalité
existentielle : l’opprimé vit sa soif de pouvoir à partir d’un échec quant à sa
réalisation c’est-à-dire à partir de sa position de dominé; l’oppresseur vit cette
même soif de pouvoir à partir d’un succès quant à sa réalisation c’est-à-dire à
partir de sa position de dominant.
De même, les inévitables torsions que la distribution inégale du pouvoir
économique fait subir à la distribution du pouvoir politique (lobbying, alliances
plus ou moins occultes entre milieux d’affaires puissants et classe politique, et
ainsi de suite) sont à comprendre dans ce cadre précis. Si aucun bouleversement
n’intervient dans la distribution des ressources existentielles d’assomption de
soi-comme-mortel, tant les politiciens et les hommes d’affaires puissants que
les travailleurs et les « simples citoyens » seront exposés aux mêmes pulsions
inconscientes de repli sur soi et ses possessions, à la même dynamique d’accaparement ancrée dans une angoisse non-dite, et vivront la même incapacité à
dépasser les logiques antagonistes qui relancent sans cesse la bipartition entre
dominants et dominés. En effet, ce qui atteint le dominé de plein fouet dans sa
fragilité face au dominant est le même souffle de panique que celui qui pousse
le dominant à exploiter sa force et à l’imposer tant qu’il le peut au dominé : le
caractère injuste du système économique s’avère être le résultat historique d’un
complexe existentiel commun à tout le monde mais actualisé différemment. Dès
lors, la seule manière de défaire les obstacles à l’égalisation au-delà de ce que
rend possible un argument d’incitations sera d’Å“uvrer — collectivement, bien
évidemment, et sous l’égide de sciences humaines enfin arrimées à des impératifs existentiels plutôt qu’à des critères seulement rationnels et épistémologiques — à défaire la compulsion commune qui a généré l’injustice. Si on ne le
fait pas, le résultat sera immanquablement un « blocage » de l’égalisation à des
niveaux très frustes qui ne pourront être dépassés que très passagèrement dans
des phases de lutte.
C’est en ce sens que je parle dans ces pages des « soubassements existentiels »
du système économique : la causalité conceptuelle traditionnelle qui (dans sa
version ancienne dans le marxisme ou dans ses versions plus modernes élaborées
par la sociologie) voit dans le système économique une force de modelage des
visions du monde et des conceptions métaphysiques, si elle n’est évidemment
pas invalidée en tant que processus secondaire, doit cependant être partiellement
inversée et remplacée par une causalité qui va plutôt des soubassements existentiels de la condition humaine vers la mise en forme des modes de production,
de distribution, d’accumulation et de consommation.
VII. AU-DELÀ DES INCITANTS ET DES LUTTES POLITIQUES :
POUR UNE JUSTICE DISTRIBUTIVE ÉLARGIE
Quelles sont les implications de cette inversion de causalité pour notre
réflexion sur la justice économique ? Revenons à l’idéal de justice égalitaire
énoncé plus haut, dans la section III. Combiner, comme je le juge nécessaire,
l’égalisation du pouvoir générique d’autodétermination et l’égalisation supplémentaire des différences de ressources d’autodétermination dues à des circonstances non choisies, requiert à l’évidence une modification assez radicale non
seulement des modes de redistribution des revenus mais aussi des modes de
redistribution de diverses ressources non monétaires telles que le pouvoir de
décision économique (sans lequel, comme l’a bien montré Marx, aucune « désaliénation » authentique n’est possible pour les personnes n’ayant que leur force
de travail à vendre) et le pouvoir de décision politique (sans lequel bon nombre
de mécanismes de domination économique, au sein des entreprises mais aussi
entre communautés locales et/ou nationales, ne peuvent être mis en question de
manière effective).
La réflexion philosophique sur l’égalité s’est bien entendu penchée sur cette
triade et certains travaux récents ont élaboré des propositions normatives que
je reprendrais volontiers à mon compte dans un premier temps de la réflexion.
Je pense notamment à la proposition « réel-libertarienne » de Philippe Van
Parijs
[19] qui m’apparaît comme l’une des formes actuellement les plus achevées
de l’égalitarisme. Sa proposition consiste dans la combinaison (
a) d’un revenu
inconditionnel versé à tous les membres d’une communauté démocratique, ce
qui s’approche à première vue de mon idée de distribution égale
ex ante des
ressources d’autodétermination et (
b) d’une redistribution supplémentaire aux
personnes frappées de malchance, ce qui s’approche à première vue de mon
idée de redistribution
ex post des ressources d’autodétermination. J’écris « à
première vue » car, en réalité, outre le fait qu’il opère finalement une réduction
de toutes les dimensions de l’autodétermination sur la seule dimension des
revenus (aux dépens de l’autonomie de décision économique et aussi, en partie,
de l’autonomie de décision politique quand celle-ci va au-delà de l’exercice de
libertés constitutionnelles), l’ensemble de l’argument de Van Parijs (comme
d’ailleurs les objections de bon nombre de ses critiques) est situé à l’intérieur
des possibilités définies par l’argument économique des incitations. Dès lors,
les diverses compulsions existentiellement ancrées que nous avons décrites plus
haut et qui déterminent fortement les possibles redistributifs tant au niveau des
revenus que des pouvoirs jouent à plein.
La question cruciale que le théoricien de la justice doit se poser est alors assez
différente de celle que se posent tant les théoriciens de la justice économique « au
sens strict » que les philosophes politiques désireux d’élargir la justice distributive par la régulation politique de la distribution du pouvoir politique. Nous
savons que si les soubassements existentiels de l’inégalité économique sont agissants, ils poussent les divers acteurs à rechercher des opportunités acquisitives et
traitant autrui en instrument — parfois avec succès, parfois sans succès, mais
toujours avec un effet social visible : soit (en cas de succès) par des phénomènes
de domination, d’exploitation, d’abus de pouvoir, d’alliances entre dirigeants
économiques et dirigeants politiques, de surconsommation, de fuite de capitaux,
etc., soit (en cas d’échec) par des phénomènes d’exclusion ressentis comme des
fautes personnelles, par des situations d’écrasement économique ou politique,
etc. De ce fait, et quoique évidemment une quantification précise nous fasse ici
défaut, la latitude effective d’égalisation des revenus, des pouvoirs et des autres
variables nécessaires à la pleine autodétermination des personnes, paraît singulièrement réduite par rapport à ce qu’elle serait en l’absence de ces compulsions
existentielles « cachées » parce qu’inconscientes et maintenues dans cette sphère
inconsciente par les comportements économiques mêmes qu’elles induisent.
À cause de cela, quand les acteurs qui interagissent sont des personnes
habitées, certes, par une rationalité et un sens social mais aussi par des tréfonds
existentiels émanant d’un puissant déni de leur corporéité mortelle, les chances
qu’a une société d’atteindre l’égalité en tant qu’idéal de justice distributive
s’amenuisent singulièrement. Le système économique que de telles personnes
organiseront « à leur corps défendant » (c’est le cas de le dire...) fonctionnera
de facto comme un mécanisme de « colmatage existentiel » d’autant plus féroce
qu’il laissera plus de personnes sur le bord de la route et qu’il poussera celles
qui n’y sont pas encore à redoubler leurs efforts acquisitifs et instrumentalisants
— ce qu’elles ont d’autant plus de chances de faire que cette même panique
existentielle inconsciente a poussé actuellement les puissants à s’allier aux
pouvoirs politiques pour réduire la fiscalité sur les moyens de « colmatage »
des mieux dotés. Si une économie juste se fait attendre, c’est donc principalement parce que (i) le système économique fonctionne sur la base de cette fuite
en avant existentielle de tous les individus et parce que (ii) les penseurs qui
s’attachent, très sincèrement du reste, à remédier à cette situation ne portent pas
leur regard au bon endroit et ne cherchent pas à percer la logique — le plus
souvent sacro-sainte à leurs yeux — des « incitants ».
Au fond, l’un des facteurs explicatifs majeurs de cette faillite de l’analyse
économique et sociologique est la confusion, à « droite » comme à « gauche »,
entre d’une part la
liberté individuelle apparente s’exprimant dans l’opportunisme et l’arbitrage, et d’autre part la
non-liberté existentielle fondamentale qui
pousse les personnes à obéir à un ensemble de compulsions inconscientes liées
au déni de la mort. C’est à la faveur de cette confusion qu’est retardé encore
davantage l’avènement d’une économie juste c’est-à-dire distribuant de manière
égale et dans des quantités substantielles à ses membres (libérés de la compulsion consumériste et accumulatrice) les ressources matérielles (produites et
fournies par des personnes libérées de la compulsion opportuniste) et symboliques (fournies quotidiennement dans le langage, le comportement respectueux,
le respect réel de l’égalité démocratique à tous les niveaux de décision, etc.)
nécessaires à une authentique autodétermination. Que cela doive se faire par
une pédagogie spécifiquement adressée aux plus puissants économiquement
[20],
c’est une évidence. Que cela doive passer par la création de ce que Cohen a
appelé une « communauté justificative »
[21] l’est tout autant. Ce que la présente
analyse entendait montrer, c’est que cette pédagogie ne doit nullement être axée
sur l’enseignement d’une charité à bas prix mais sur l’apprentissage
par les
économiquement et symboliquement puissants de la dure réalité existentielle
selon laquelle la richesse, la puissance économique et le prestige symbolique
sont fondamentalement les exutoires d’une angoisse vitale du refus d’une fragile
corporéité qu’il faut assumer autrement afin de n’en pas faire porter le poids
matériel à d’autres, moins dotés en talents et/ou en richesse initiale. Tout un
chacun a pu voir, à l’un ou l’autre moment de son existence, combien un tel
renoncement peut être rude, si l’on n’est pas doté des capacités psychologiques
(qui font défaut à bien des « puissants » et ce n’est pas un hasard comme je l’ai
montré) et des ressources existentielles pour assumer ce renoncement.
Ma thèse est donc qu’une justice distributive, tant en un sens strict se confinant
aux revenus et aux ressources matérielles, qu’en un sens élargi incluant les
enjeux de reconnaissance sociale et de pouvoir politique, ne peut advenir que
si la société distribue aussi de manière égale — par l’enseignement et par la
circulation collectivement encouragée mais démocratiquement régulée de vocabulaires, de représentations et d’actes à poser — les ressources existentielles
d’assomption de soi-comme-mortel. Ces ressources étaient anciennement appelées les « biens spirituels » et se trouvent aujourd’hui fortement étoffées par
l’élargissement des investigations psychologiques et trans-religieuses, y compris
au sein des religions dites établies. Ce sont en effet ces ressources-là qui sont
seules à même de modifier les soubassements agissants mais invisibles, et
renforcés par lui, du système économique comme mécanisme de « colmatage ».
Faute de quoi, l’égalité économique se réduira à égaliser les chances qu’a chaque
individu et chaque groupe d’individus de profiter d’une égalité passagère pour
« tirer la couverture à soi » et colmater une brèche existentielle qui n’a pas été
prise au sérieux collectivement. On limiterait, de ce fait, très sérieusement les
possibilités de justice distributive sous le couvert d’un argument « économique »
d’incitants.
Ce déplacement de l’enjeu fondamental de la justice distributive ne nous
éloigne qu’en apparence des problèmes économiques : les questions les plus
profondes sur l’économie ne sont pas elles-mêmes des questions économiques
car elles rejoignent la structure motivationnelle profonde des êtres humains qui
agissent dans la sphère économique où ils génèrent — mais au risque d’inégalités toujours renaissantes si des ressources existentielles d’assomption de soi
font défaut — les diverses ressources matérielles, immatérielles et symboliques
requises pour que l’économie soit réellement juste.
[1]
De manière non technique, on peut définir une structure incitative comme un schéma de
récompenses et de sanctions en fonction du type de comportement adopté par les acteurs. En
fonction des structures motivationnelles de ces acteurs, tel ou tel schéma incitatif permettra alors
d’induire (parfois avec certitude, parfois seulement en termes probabilistes) tel ou tel comportement
jugé désirable par l’acteur (individuel ou collectif) qui met en place les incitants.
[2]
La présente étude s’inscrira donc dans une unité organique avec mes deux études sur le lien
entre économie et condition existentielle : Ch. ARNSPERGER, « Échange, besoin, désir : l’économie
de marché comme enjeu clé de l’éthique économique contemporaine »,
Revue d’éthique et de
théologie morale — Le Supplément, n
o 213, mai 2000, p. 47-82; et Ch. ARNSPERGER, « Entre
impartialité, horizons de sens et précarité existentielle : les fondements de l’éthique économique et
sociale »,
in D. VERMERSCH et E. JOLIVET (dirs.),
Trois essais sur l’éthique économique et sociale :
Christian Arnsperger, Catherine Larrère, Jean Ladrière, Paris, Éditions de l’INRA, 2000.
[3]
A. SEN, « Equality of what ? »,
in S. M. McMURRIN (dir.),
Liberty, Equality and Law, Salt
Lake City, University of Utah Press, p. 137-162.
[4]
Je m’inspire ici en grande partie, sans en reprendre toutes les subtilités, de l’excellente
taxonomie proposée par M. FLEURBAEY,
Théories économiques de la justice, Paris, Economica,
1996, p. 1-30. On trouvera aussi des discussions détaillées dans Ph. VAN PARIJS,
Qu’est-ce qu’une
société juste ?, Paris, Seuil, 1991, et dans W. KYMLICKA,
Les théories de la justice (traduit de
l’anglais), Paris, La Découverte, 1999.
[5]
J. RAWLS,
A Theory of Justice, Cambridge, Harvard University Press, 1971, p. 126-130.
[6]
Cette notion d’un opportunisme temporalisé complète l’analyse de la notion d’« inscription
économique » que j’avais proposée dans « Échange, besoin, désir ... », loc. cit., p. 54-62.
[7]
Ce problème a été discuté en détail dans Ph. VAN PARIJS, « L’éthique à l’épreuve du marché
mondial », in
Sauver la solidarité, Paris, Cerf, 1995, p. 61-86. Voir aussi Ph. VAN PARIJS,
Real
Freedom for All, Oxford University Press, 1995, p. 226-233.
[8]
J. H. CARENS,
Equality, Moral Incentives, and the Market. An Essay in Utopian Politico-Economic Theory, Chicago, Chicago University Press, 1981.
[9]
G. A. COHEN, « Incentives, Inequality and Community »,
Tanner Lectures on Human Values,
vol. 13 (1992), Salt Lake City, University of Utah Press, p. 261-329 ; Ph. VAN PARIJS, « Rawlsians,
Christians and Patriots. Maximin Justice and Individual Ethics »,
European Journal of Philosophy,
vol. 1 (1993), p. 309-342.
[10]
J. H. CARENS,
Equality...,
op. cit., p. 176 (c’est moi qui souligne).
[11]
G. A. COHEN, « Incentives, Inequality and Community », loc. cit., p. 318 (c’est moi qui
souligne).
[12]
Cf. Ch. ARNSPERGER, « John Rawls et l’engagement moral »,
Revue de métaphysique et de
morale, juin 1998, p. 252-255.
[13]
Ph. VAN PARIJS,
Real Freedom for All,
op. cit., p. 230 (c’est moi qui souligne).
[14]
Cf. N. O. BROWN,
Life against Death. On the Psychoanalytical Meaning of History, Hanovre,
Wesleyan University Press, 1959, notamment les chap. I, II, XIII et XV.
[15]
Notamment dans N. O. BROWN, « Dionysos in 1990 », in
Apocalypse and/or Metamorphosis,
Berkeley, University of California Press, 1991, notamment p. 181-191.
[16]
Cf. E. BECKER,
The Denial of Death, New York, Free Press, 1973, notamment les chap. 2,
5,7 et 8.
[17]
C. B. MACPHERSON,
The Political Theory of Possessive Individualism. Hobbes to Locke,
Oxford, Oxford University Press, 1962, notamment p. 17-70.
[18]
Cf. N. O. BROWN,
Life against Death,
op. cit., chap. XVI.
[19]
Ph. VAN PARIJS,
Real Freedom for All,
op. cit.
[20]
Pédagogie qui serait dès lors le pendant, à mon sens strictement nécessaire pour rompre
l’enfermement de la question de la justice économique dans l’argument des incitants, de la « pédagogie des opprimés » prônée par P. FREIRE,
Pédagogie des opprimés (traduit du brésilien), Paris,
Maspero, 1974. Car l’« homme nouveau », censément issu du seul dépassement matériel de la
dialectique entre oppresseur et opprimé, n’en resterait pas moins marqué du sceau de la corporéité
mortelle; saurait-il dès lors résister, sans plus, au besoin viscéral (tant qu’il n’a pas été déraciné à
travers la mise en circulation de discours et d’analyses sans complaisance des
causalités existentielles à l’
Å“uvre) de nier cette corporéité mortelle par la remise en place des injustices et des
oppressions ? ...
[21]
G. A. COHEN, « Incentives, Inequality and Community », loc. cit., p. 272-287.