Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526988
160 pages

p. 83 à 101
doi: 10.3917/rmm.021.0083

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n° 33 2002/1

2002 Revue de Métaphysique et de Morale

Justice et santé.

Chacun doit-il recevoir des soins en proportion de ses besoins ?

Bernard Baertschi
Lorsqu’il est question de distribuer les soins de santé de manière juste, le critère qui est le plus souvent spontanément proposé est le besoin. Il faut soigner chacun selon ses besoins. Dans cette étude, nous examinons la signification de ce critère et ses limites. Il apparaît en effet, dès qu’on entre dans les détails, qu’on rencontre de graves difficultés lorsqu’on veut l’appliquer. Ces difficultés sont conceptuelles (le besoin a plusieurs significations) et substantielles (le besoin est insuffisant comme critère). Nous concluons que la justice demande qu’on abandonne au moins partiellement l’approche de haut en bas (l’application d’un critère aux cas particuliers) au profit d’une approche de bas en haut, laissant plus de place au patient comme autorité de décision. When we consider just distribution of health care, the criterion we usually encounter is need. We must treat patients proportionally to their needs. In this paper, we examine the meaning and limits of this criterion. As soon as we go into the details, we encounter serious difficulties in its application. Those difficulties are conceptual (need has various meanings) and substantial (need is not enough as a criterion). We conclude that justice requires a partial renunciation to a top-down approach (application of a criterion to particular cases) on behalf of a bottom-up one, giving more weight to the patient, as an authority of choice.
« À chacun selon son — », dit la formule générale de la justice. Lorsqu’il est question des soins de santé, que doit-on mettre à la place du « — » ? La proposition qu’on entend le plus souvent faire est celle du besoin. Ainsi, « À chacun selon ses besoins » serait la formule adéquate de la justice à adopter, le besoin étant le critère d’une distribution juste. C’est là ce que nous appellerons « la doctrine reçue ».
Dans cette étude, nous nous proposons d’examiner le sens et les implications de ce critère, à la lumière des contraintes nouvelles que les systèmes de santé rencontrent sous nos latitudes. Verena Tschudin les présente ainsi, de manière un peu dramatique : « Le coût des soins de santé — au moins dans les pays développés — a augmenté au point où il menace de ruiner l’économie générale » [1]. Pris à la lettre, c’est sans doute exagéré, quoique compréhensible sous la plume de quelqu’un qui milite en faveur du care plutôt que du cure; mais il n’en reste pas moins que l’évolution des dépenses de santé dans nos pays nous oblige à examiner de plus près ce que cela signifie de satisfaire les besoin de tous.
 
1. LE CRITÈRE DU BESOIN ET SES LIMITES
 
 
a) Les besoins de base
Les partisans du critère du besoin défendent souvent leur position en distinguant les besoins de santé des simples préférences — pour lesquelles le marché est considéré comme un système juste d’allocation —, et en précisant que ce qui caractérise ces besoins est le fait qu’ils sont liés au fonctionnement humain normal [2]. Mais cela reste un peu vague car il est clair qu’ils n’y sont pas tous liés de la même manière, dans le sens où les manques qu’ils signalent sont des handicaps de poids variable. L’obésité en est un mais de moindre gravité que la paraplégie ; la douleur en est aussi un, sa gravité étant proportionnelle à son intensité. Par ailleurs, certains besoins de santé n’exigent pas véritablement de soins : un rhume guérit tout seul mais non un cancer. Les besoins de soins sont donc variables, en fonction du handicap de la maladie, de la nécessité des soins, de leur disponibilité (pour certaines maladies, on ne peut rien faire), et aussi du genre de vie que le malade mène : l’amputation d’une main n’a pas le même poids pour un pianiste que pour un professeur. C’est pourquoi, parmi tous les besoins de santé, on caractérise habituellement certains comme étant des besoins de base; ce sont ceux qui possèdent ce caractère distinctif d’être des besoins dont la satisfaction est indispensable pour que nous puissions être des humains fonctionnels. On peut dire d’eux ce que dit Rawls des biens premiers : ils ressortissent à « tout ce qu’on suppose qu’un être rationnel désirera, quels que soient ses autres désirs » [3].
La doctrine reçue adopte ainsi une position de type fonctionnaliste, c’est-à-dire finaliste : il y a quelque chose comme une nature humaine qui détermine un certain type de besoins et donc une catégorie de biens adéquats pour leur satisfaction. Ces biens sont d’abord des ressources, puisqu’ils doivent permettre à chacun de mener sa propre vie, en tant que vie bonne et heureuse; c’est pourquoi cette doctrine ressortit à ce que Shapiro appelle le « ressourcisme » en opposition au « welfarisme » :
« La plupart des théories égalitaristes sont soit welfaristes, ce qui signifie que le critère pertinent pour l’égalité est le bonheur, la satisfaction ou quelque état psychologique désirable de la personne, ou ressourcistes, ce qui signifie que le critère pertinent pour l’égalité sont les ressources, les chances, les capacités, etc. » [4].
Égalitarisme, car il s’agit d’assurer à chacun un fonctionnement humain normal, autant que faire se peut : c’est par rapport à la visée de cet état final que les soins seront distribués [5]. Le modèle que propose Amartya Sen en est une bonne illustration, pour qui la valeur des biens premiers rawlsiens dépend entièrement de leur caractère instrumental par rapport à l’acquisition et à la maintenance de capacités de base :
« Il existe une tendance à définir les besoins de base sous la forme de besoins pour des marchandises (par exemple pour de la nourriture, un abri, des vêtements, des soins de santé), et cela peut détourner notre attention du fait que ces marchandises ne sont rien de plus que les moyens d’atteindre des fins réelles » [6],
ces fins étant, justement, un fonctionnement adéquat de la personne et de ses capacités, dans le milieu où elle vit.
Les besoins de santé de base concernent les moyens appropriés à cette fin. On peut aussi l’exprimer en disant que la santé est condition d’exercice d’une liberté réelle, ce que Sen énonce ainsi : « L’“ensemble des capacités” exprime ainsi la liberté réelle qu’a une personne de choisir entre les différentes vies qu’elle peut mener » [7].
Il y a autour de cette interprétation de la doctrine reçue un large accord. Pierre Boitte relève : « Garantir un accès équitable à des services de soins a donc comme objet [...] de maintenir ou de rétablir un fonctionnement personnel normal » [8]. Quant à Norman Daniels, dont les travaux font référence dans le domaine de l’allocation des ressources médicales, il note : « Un système de santé — santé publique et services médicaux de tout type — devrait être organisé pour promouvoir le fonctionnement normal (plus exactement, le fonctionnement normal “typique de l’espèce”) » [9].
Toutefois, les expressions choisies par Daniels ne sont pas très judicieuses : il vaut mieux parler du fonctionnement normal pour un être qui est une personne, et une personne socialement située, plutôt que de faire intervenir l’espèce, car cela pourrait laisser croire que les besoins de base sont identiques pour tous dans leur aspect physiologique et biologique, alors qu’il s’agit du fonctionnement de la personne, c’est-à-dire d’un être doué d’autodétermination qui se choisit ses propres buts, dont la diversité a un impact sur ce qui compte comme besoins de base : se réaliser exige une bonne santé, certes, mais ce qui vaut comme bonne santé n’est pas tout à fait identique pour un pianiste ou pour un professeur, comme on l’a déjà indiqué.
b) Le besoin se dit de multiples manières
À chacun donc des soins de santé en fonction de ses besoins de base, ces besoins étant quelque chose d’à la fois objectif (en tant que lié aux finalités humaines) et de subjectif (en tant que variant avec les conceptions de la vie bonne, sociales et individuelles, mais différemment de simples préférences). Reste à se demander comment on doit réaliser cette exigence de justice.
Dans un pays de cocagne, tous les besoins de chacun seraient satisfaits. Mais comme nous ne résidons pas dans un tel pays, il faut faire des choix. La considération des besoins de base a déjà cette fonction : limiter la satisfaction des besoins de santé aux besoins de base. Ce « rationnement » est-il suffisant, c’est-à-dire : pouvons-nous satisfaire complètement tous les besoins de base de toutes les personnes [10] ? En termes de résultats, c’est impossible : par son caractère naturel, la santé échappe bien souvent à nos prises, nous manifestant notre impuissance. Par contre, il est toujours possible de faire quelque chose pour un patient, par exemple en termes de confort. On jugerait cependant inadéquat un système de santé qui n’accorderait aux patients que des soins palliatifs alors que des soins curatifs existent — il s’agirait d’un pays de pseudo-cocagne —; quand on parle de satisfaire les besoins de base en soins, on veut dire : prodiguer les soins les meilleurs dont on dispose. Peut-on alors, en ce sens, satisfaire les besoins de base de tous ? Pour certains besoins, c’est possible, en tout cas sous nos latitudes : chaque patient peut bénéficier de thérapie antibiotique contre les infections — si toutefois les nouveaux antibiotiques voyaient leur prix exploser, cela pourrait être remis en question —, chaque citoyen s’est vu proposer (parfois imposer) un programme de vaccinations. Mais cela n’est pas possible pour tous les besoins. Pensons aux transplantations ou au nombre de places limitées dans certains services ; Ruud ter Meulen signale : « En décembre 1990, un jeune enfant mourut aux Pays-Bas parce qu’il n’y avait plus de place aux soins intensifs, dont les lits étaient pour la plupart occupés par des patients âgés » [11]. Le critère du besoin de base doit donc encore être affiné au vu de certaines situations.
Lorsqu’il y a conflit d’allocation, on se demande souvent : qui a le plus besoin du soin à distribuer ? La force du besoin est donc un critère de justice, qui paraît s’apparenter aux considérations rawlsiennes sur la priorité du plus défavorisé (maximin). Malheureusement, ce qu’on croit être un gain de clarté introduit en fait de nouvelles complications. En effet, l’expression « le plus grand besoin » a au moins quatre sens différents [12] :
  • L’urgence : quelqu’un qui va mourir incessamment a plus besoin d’un cÅ“ur que quelqu’un qui peut attendre [13]. Plus généralement, les risques vitaux créent un besoin particulier, que certains subsument sous la rubrique « règle de secours [rescue] » : on veut, on doit faire quelque chose pour eux car la perte de la vie est la perte la plus radicale qui soit [14].
  • L’efficacité : personne n’a besoin de soins inefficaces. Il y a donc un seuil absolu : des soins inefficaces sont « futiles », ils ne doivent donc pas être disponibles (refuser un traitement inefficace n’est donc pas à proprement parler du rationnement). Mais il y a aussi un seuil relatif : il faut donner à celui à qui ce sera le plus profitable, parce qu’il est le plus capable d’en bénéficier soit absolument (ce qui est en partie calculable par exemple en termes de QALY s : qualité de vie et longévité [15] ), soit relativement, ces deux manières de calculer entrant par ailleurs parfois en conflit : si, à la suite du traitement, l’amélioration du patient I est plus conséquente que celle du patient II, alors que le patient II se trouverait dans un état meilleur que I.
  • La sévérité : celui qui est dans l’état le pire, qui est le plus mal loti, a un besoin plus grand. Jon Elster contraste ainsi ce qu’il appelle le principe du niveau avec celui de l’incrémentation (qui est le principe du bénéfice relatif) : soit deux individus, I et II, « selon le principe du niveau, on doit donner le bien à I si et seulement si YI < YII [où Y est l’utilité ou le bien-être]. Selon le principe d’incrémentation, on doit donner le bien à I si et seulement si (Y’I - YI) > (Y’II - YII) » [16]. Le premier dit qu’il faut donner la priorité au plus mal loti et le second à celui qui en tire le plus de bénéfice relatif.
  • La presse : le besoin d’une prothèse de hanche est plus pressant chez un travailleur qui a besoin d’utiliser ses jambes pour subvenir à ses besoins que chez un retraité. La presse est, si l’on veut, l’urgence en fonction du mode de vie. Cela rappelle que la notion de besoin n’est pas indépendante du genre de vie que l’on mène, et donc que les questions d’allocation des ressources médicales ne doivent pas être tranchées de manière identique dans toutes les cultures. Comme dit Emanuel, cela « reflète les valeurs et les idéaux de la communauté » [17].
Comme on le voit déjà, et c’est la source de bien des difficultés dans l’utilisation du critère du besoin, ces quatre acceptions ne pointent pas toujours dans la même direction. Quelques exemples le souligneront encore. Plus un patient en besoin de transplantation cardiaque reste sur une liste d’attente, plus son besoin devient urgent (et pressant), mais moins la transplantation sera efficace, car son état de santé sera moins bon et son espérance de vie plus faible (la sévérité de son état augmente). Si soigner un patient moins atteint permet de le remettre sur pieds (fonctionnement normal), alors que soigner un patient dans un état pire ne l’améliore que peu, l’efficacité et la sévérité seront en conflit [18]. Un écrivain qui souffre d’une arthrose rhumatismale de la hanche accompagnée de douleurs aura un besoin plus urgent mais moins pressant qu’un athlète souffrant d’une pathologie osseuse indolore. On n’est donc pas étonné de lire sous la plume de Rebecca Dresser que, lors du débat en Oregon, « les participants étaient en désaccord sur des questions comme celle de savoir si la priorité devait être donnée au traitement des patients les plus sévèrement malades ou de ceux pour qui il apporterait le plus grand bénéfice » [19].
Il s’ensuit notamment qu’une procédure d’allocation comme le maximin — qui a la préférence « spontanée » de bien des théoriciens de la justice — est parfois fort peu judicieuse, ainsi que le souligne Frances Kamm : « Si nous pensons que le résultat est pertinent pour déterminer qui doit recevoir une ressource rare, nous refuserons le maximin » [20]. Allouer justement implique qu’on alloue efficacement, qu’on ne « gaspille » pas le peu de ressources que l’on a. Parfois, cela signifie donner au plus favorisé (ou plutôt au moins défavorisé). Ici, un principe d’agrégation comme les QALY s paraît plus équitable mais il n’en va pas toujours ainsi : sauver une vie, même pour peu de temps et de qualité médiocre, peut valoir mieux qu’améliorer durablement la qualité d’une existence, si celle-ci est déjà bonne.
Un pessimiste tirera de ces réflexions sur la notion de besoin que le critère proposé ne mène nulle part. Mais ce serait par trop broyer du noir; en effet, d’abord il y a des cas où les quatre acceptions concordent et il y en a d’autres où le bien est divisible, voire réutilisable — ce qui n’est pas le cas de la plupart des organes, évidemment —, où donc on peut le distribuer en proportion du besoin, pris en un sens ou en un autre, selon la situation (par exemple si la pénurie est temporaire, on raisonnera en termes d’urgence, non si elle est durable). Ensuite, parler d’urgence, d’efficacité, de sévérité et de presse complique certes, mais c’est au profit d’une plus grande précision : le critère du besoin devient réellement utilisable, même s’il ne l’est pas toujours et partout.
c) Les limites du critère du besoin
Certains contesteront sans doute la pertinence de notre approche de la notion de besoin en faisant remarquer que nous introduisons la complexité à un mauvais endroit. En effet, diront-ils, toute personne dont le cÅ“ur est méchamment défaillant a besoin d’une transplantation ; toute personne gravement accidentée a besoin d’un lit de réanimation, et ainsi de suite. Bref, ce qui compte, c’est le besoin tout court. Certes, il arrive que cela ne suffise pas pour une allocation juste; cependant, ce qui compte alors, ce n’est pas de mettre en rapport différentes variétés du besoin, mais d’introduire des critères secondaires, comme l’urgence, l’efficacité ou la presse. Jon Elster dit quelque chose d’approchant : « D’abord, un seuil absolu doit être déterminé qui reflète le degré minimal d’acceptabilité substantielle. Ensuite, s’il y a plus de candidats acceptables que de biens à distribuer ou de place à occuper, une procédure de sélection peut être appliquée » [21].
Où est la différence, dira le pragmatique ? Il a bien sûr raison, sur le plan de la pratique. Théoriquement, cette approche a pourtant un mérite au moins, celui d’attirer notre attention sur le fait qu’il est nécessaire d’employer une pluralité de critères. La première approche doit d’ailleurs aussi en convenir, puisqu’elle reste muette dans bien des situations, on l’a vu. C’est que, de quelque façon qu’on le prenne, « l’impact sur [le fonctionnement humain normal] ne donne qu’une mesure grossière et incomplète de l’importance ou de la priorité que nous devons donner à un besoin ou à un service » [22]. Bref, on ne peut en rester aux quatre (sous-)critères proposés, d’autres sont encore nécessaires. En effet, si ceteris paribus, on a deux patients dans le même état et un seul remède, si on dispose d’une somme d’argent permettant de ne financer qu’un programme de recherche sur deux, comparables en termes de satisfaction des besoins et de restauration des capacités de base, comment choisira-t-on ?
Les critères suivants ont généralement été proposés : l’âge, la durée d’attente, le nombre de personnes affectées, le rôle social [23] et les décisions démocratiques. D’autres critères ont été exclus et cela non plus n’est pas sans nous renseigner sur ce qu’il y a à faire : l’argent en tout premier lieu car il nous paraît immoral de satisfaire en priorité les besoins de santé de ceux qui peuvent payer le plus. En second lieu, on mentionnera encore la race, le sexe et l’importance sociale. D’autres critères enfin, comme le mérite, sont controversés [24].
L’idée qui préside à cette réflexion est la suivante : lorsqu’on veut distribuer avec justice un bien rare, il faut d’abord faire la liste de tous les critères pertinents, positifs et négatifs. Puis, on tentera de les hiérarchiser selon les différents niveaux d’allocation (microallocation : relation patient-médecin, mésoallocation : institutions de santé et macroallocation : société dans son entier) [25], selon la nature des biens en jeu (divisibles ou indivisibles) et leur (in)disponibilité actuelle et future. Par exemple, on pourrait avoir la structure de décision suivante :
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Il s’agit d’un schéma dont l’application devra encore varier selon les cas ; il est notamment incomplet à l’intérieur de chaque niveau : comme on l’a vu, parfois l’urgence est plus importante que l’efficacité, parfois non. Il reste toutefois que, même partiel, un tel schéma donne une direction pour une allocation juste. Bien sûr, les critères sont eux-mêmes discutables, surtout lorsqu’on descend aux niveaux inférieurs.
Reste encore une autre dimension du problème : le besoin de santé, avons-nous dit, exige pour être satisfait que les meilleurs soins disponibles soient alloués. Mais il arrive que, pour la même condition, plusieurs traitements soient possibles, certains étant bien plus onéreux que d’autres. Ici, doit encore intervenir le facteur du coût, qui peut devenir assez délicat à articuler avec les autres critères :
« En dehors de ce cas simple — mêmes résultats au coût le plus bas — une clarification de l’affirmation que certaines technologies sont “trop chères” entre sur un terrain controversé. Par exemple, si un bénéfice net légèrement supérieur était possible, particulièrement sous la forme d’une diminution du risque de mort, mais seulement grâce à l’emploi d’une technologie bien plus onéreuse » [26].
Bref, le choix des moyens d’assurer ou de rétablir un fonctionnement humain normal peut aussi poser problème, ce qui est parfois aggravé par certaines variables socioculturelles : quelqu’un qui souffre d’une hémorragie doit recevoir une substance liquide adéquate, en général du sang; mais s’il est Témoin de Jéhovah, a-t-il droit à des produits de substitution plus chers ? Et les sourds qui refusent les implants au nom de la culture sourd ? [27] Il y a en tout cas des limites à ce type d’exigences, comme le relève Morreim : « Bien que les citoyens doivent s’aider les uns les autres en ce qui concerne leurs besoins de santé de base, on ne peut, si l’on est juste, extorquer par la contrainte des impôts afin de couvrir les services coûteux nécessaires à ceux qui ont des croyances insolites ou idiosyncrasiques » [28]. Mais ces limites, il n’est pas possible de les fixer a priori.
d) La hiérarchie des critères
Admettons que le schéma critériel proposé plus haut soit adéquat pour bien des cas et que, plus précisément, on tombe d’accord que, dans telle situation, c’est la séquence :
besoin âž© urgence âž© âge
qui est la bonne. Comment l’appliquer ? La première idée qui vient à l’esprit est d’employer un ordre lexicographique : on fait la liste des besoins, si les besoins sont les mêmes, on considère l’urgence, et s’il y a encore égalité, l’âge devient déterminant (le plus jeune est préféré). Cela permet d’établir quatre catégories de patients et un ordre de priorité : (I) jeunes-urgents ; (II) vieux-urgents ; (III) jeunesnon urgents ; (IV) vieux-non urgents. Mais à suivre cet ordre, on se rend vite compte que des problèmes d’équité vont surgir : ceux qui ont des besoins moins urgents risquent de ne jamais voir leurs besoins satisfaits, s’ils sont vieux et que les ressources sont suffisamment limitées. À la réflexion, il apparaît que cette difficulté est en fait omniprésente. En voici quelques exemples :
  1. La considération du fonctionnement humain normal implique que la qualité de vie prime sur le nombre de patients : on préférera développer des traitements pour des maladies débilitantes que pour des maladies moins graves, même si les malades affectés par la première sont moins nombreux que ceux affectés par la seconde. Cela va toutefois induire une préférence presque systématique pour l’approche curative par rapport à la prévention, ce qui pose un problème pour ceux qui, comme Richard Lamm, estiment que « la politique publique a le devoir de maximiser la santé, non les soins de santé » [29], où par « soins de santé » il faut entendre « soins curatifs ».
  2. La qualité de la vie ne peut s’apprécier tout à fait indépendamment de l’espérance de vie, ce qu’expriment bien les QALY s ; comment alors choisir entre deux traitements dont l’un sauve des vies et l’autre en améliore substantiellement certaines ? Lockwood souligne le problème suivant à ce propos :
  3. « Celui qui considérerait qu’il faut décider de la macrorépartition, dans le domaine médical, en se fondant entièrement sur le principe d’une affectation des fonds là où ils peuvent produire le nombre maximal de QALY s, pourrait tirer [...] la conclusion suivante : avec un budget médical donné, il serait tout indiqué, d’un point de vue rationnel, de transférer les crédits de formes de traitement au coût relativement élevé par QALY — même si elles sauvent des vies —, comme la dialyse rénale, à des traitements comme les prothèses de hanche, jusqu’au moment où l’on aurait supprimé les listes d’attente, quand bien même cela signifierait la suppression de toute dialyse de long terme ! » [30].

  4. Quoiqu’on pense de la pertinence du calcul des QALY s, on doit reconnaître qu’il existe un problème : l’ordre lexicographique induit facilement une décision de tout ou rien.
  5. On le constate encore dans le plan que l’Oregon a adopté pour que tous ses administrés soient médicalement couverts, contrairement à ce qui a lieu dans le reste des États-Unis. Couverture universelle des personnes donc, mais remboursement non universel, certains traitements étant exclus de la couverture, ce qui, d’ailleurs, en termes de maximisation de vies préservées paraît tout à fait justifiable. Lamm ne dit-il pas :
« Quand l’Oregon décida d’arrêter de payer pour les transplantations jusqu’à ce que toutes les personnes sous le seuil de pauvreté aient obtenu des soins de base, les critiques furent virulentes. Colby Howard, à qui on avait refusé une transplantation, mourut sur la première page des journaux américains. Cependant, il est instructif de comparer ce que la Californie fit devant un choix semblable. La Californie vota pour payer les transplantations. Une semaine plus tard, 270 000 Californiens pauvres furent exclus des listes de Medicaid. Le New England Journal of Medecine rapporte que la Californie a tué bien plus de personnes que l’Oregon » [31] ?
La quantité sous la forme du nombre de personnes affectées, doit-elle vraiment toujours être subordonnée au gain de qualité comme en Californie ou est-ce le contraire qui doit prévaloir, comme en Oregon, et ce toujours jusqu’à épuisement, lexicographiquement ? Dans cette logique, il faudrait abandonner la vaccination contre la grippe au profit de la recherche sur le cancer ou la maladie d’Alzheimer, ou vice versa. Le problème du tout ou rien perdure et apparaît comme une véritable gangrène pour les questions de justice.
Que le coupable soit l’élément lexicographique est évident. La procédure du leximin en est le paradigme, qui consiste à allouer les ressources à ceux qui sont dans le pire état, puis, ceux-là étant satisfaits, à ceux qui sont juste au-dessus, et ainsi de suite. Ce processus a pour conséquence que l’état pire est susceptible de recevoir toutes les ressources, surtout lorsqu’il y en a peu. Et cela, quels que soient les différents états de santé en cause, tellement que « le leximin peut être décrit comme favorisant des programmes héroïques et presque futiles par rapport à d’autres, efficaces et productifs » [32].
Il y a bien là de quoi menacer les approches égalitaristes ressourcistes dont nous sommes partis, bref, la doctrine reçue.
 
2. LA JUSTICE ET SES LIMITES
 
 
a) Le poids relatif des besoins
La détermination d’un critère du besoin juste et applicable en matière d’allocation des soins est donc assez déprimante : on a certes des résultats partiels mais ils débouchent sur des impasses dans bien des situations. Faut-il alors s’en remettre à l’intuition ? C’est en tout cas l’avis de 68 % des médecins interrogés lors d’un sondage aux États-Unis, qui ont déclaré qu’ils se décideraient à tricher s’ils estimaient que le refus de couverture pour un malade était injuste [33]. Paradoxalement, étant donné les caractéristiques conceptuelles de la justice, un refus de traitement basé sur la logique lexicographique apparaît comme injuste. Approuver cette attitude, cependant, mène inévitablement à l’arbitraire et rend impossible toute politique de santé. N’y a-t-il donc aucune possibilité de briser la logique lexicographique ? C’est heureusement le cas, au moyen de l’évaluation du poids relatif des besoins.
Frances Kamm a proposé cette approche en la contrastant avec la règle de majorité — qui est une règle de tout ou rien — : « Est-ce qu’un traitement juste, lors d’une décision concernant qui va gagner lorsqu’il y a plusieurs concurrents, exige que certains soient privés de toute chance comme dans la règle de majorité ? » [34]. Elle pense que non et qu’il faut donner à chacun une chance proportionnelle, permettant même à celui dont le pronostic est le plus sombre d’avoir sa chance, fût-elle minime. Cela, pense-t-elle, respecte mieux le point de vue personnel de chaque individu et la valeur qu’il accorde à sa vie; c’est aussi reconnaître au moins symboliquement la valeur de toute vie humaine et son caractère irremplaçable [35]. La prise au sérieux de ces facteurs personnels et symboliques demandera encore qu’aucun patient ne soit « abandonné », sans soins — c’est là une des justifications des soins palliatifs —, voire même qu’on lui prodigue des soins inefficaces, pour maintenir une forme d’espoir [36].
Cette approche part du besoin en tant que lié à l’efficacité, mais on peut assez facilement la généraliser, son principe étant qu’aucun patient, ni aucun programme de recherche ne doit se voir nier une chance proportionnelle de bénéficier des ressources disponibles, ou du moins d’une partie de ces ressources. Ainsi on évitera l’objection que l’ensemble des ressources sociales ou médicales doit aller aux patients les plus mal en point (sévérité), à ceux pour qui on peut faire quelque chose (efficacité), ou même à rien d’autre qu’à la satisfaction des besoins de base. Mais n’est-ce pas là quitter le plan de la justice au sens où l’entend la doctrine reçue ? En effet, pour cette approche, il ne paraît même pas nécessaire de distinguer préférences et besoins, chacun devant avoir sa chance. Toutefois, considérer les choses ainsi est un leurre, car il ne s’agit pas de chance tout court, mais de chance proportionnée, et ce qui permet de calculer la proportion avec justice, c’est justement le poids des préférences et des besoins : il faut donner bien plus de chances aux besoins de base et aux patients pour qui ils ne sont pas satisfaits qu’aux simples préférences. Cette approche est donc pour l’essentiel en conformité avec la doctrine reçue.
b) La justice et l’axiologie
On peut donc abandonner la logique lexicographique sans renoncer au critère pluriel du besoin. Toutefois, la pondération des besoins ne lève pas toutes les difficultés. Notamment, reconnaissant la pluralité des critères, elle ne dit rien sur la situation respective qu’ils doivent occuper et sur ce qui détermine leur poids — faut-il donner une plus grande chance à l’efficacité ou à l’urgence ? —, ni d’ailleurs sur les critères à inclure et à laisser dehors, selon les situations. D’où ce reproche de Kamm au système de points : « Un problème général avec le système de points, c’est qu’il peut cacher à quel point le jugement reste requis pour décider » [37]. C’est pourquoi d’autres auteurs ont proposé des solutions différentes.
Ernst Tugendhat a proposé de relativiser les exigences de la justice. Il développe ce point de la manière suivante : soutenant un critère de justice égalitariste, il relève toutefois qu’« un partage inégal peut éventuellement être meilleur du point de vue moral, mais ne saurait être plus juste » [38]. Cela implique, contre Rawls, qu’on abandonne la priorité du juste sur le bien et qu’on renonce à faire de la justice la valeur de base de la société : le bien est plus vaste que le juste, il peut entrer en conflit avec lui et exiger une subordination du juste à d’autres considérations. Ainsi, même si la justice exige, comme c’est souvent le cas, de préférer la qualité à la quantité, d’autres considérations peuvent renverser la proportion et justifier, par exemple, la dépense de ressources dans des programmes de vaccination contre la grippe. L’efficacité économique pourrait être invoquée, ou l’exigence que chacun puisse remplir ses obligations sociales, ou encore une allocation proportionnelle aux gains en qualité de vie. Dans cette optique, pour Tugendhat, « nous avons moins affaire à une limitation de la justice égalitaire par d’autres critères de justice, qu’à une limitation des critères de justice comme tels par d’autres critères, lesquels peuvent eux-mêmes être compris comme des critères du bien moral » [39]. Le point, en effet, pourrait paraître purement sémantique : le manque de ressources doit-il être intégré dans le critère de la justice, par exemple sous la forme du calcul des QALY s, ou doit-on s’en tenir au besoin et limiter sa satisfaction étant donné le manque de ressources par d’autres critères, non rattachés à la justice ? Tugendhat estime que la seconde approche est préférable : les décisions d’allocation doivent viser au-delà de la justice si elles veulent être éthiquement motivées car, outre le juste, il existe des biens multiples, domaine de l’axiologie. Or il n’y a aucune bonne raison d’exclure ces biens du champ des décisions éthiques concernant les soins de santé. Lockwood exprime une idée similaire ainsi : « J’ai donc proposé un dispositif axiologique pluraliste, dans lequel le bien-être représente l’un des éléments retenus, avec la justice, l’autonomie et, évidemment, d’autres facteurs encore » [40], cela étant dit notamment contre Rawls [41].
Ce qui masque souvent la primauté de l’axiologie, c’est que, en définitive, les décisions prises porteront toujours sur une allocation, c’est-à-dire sur une distribution, mais cela n’implique pas que les raisons invoquées pour une décision de ce type doivent ressortir uniquement à la justice. C’est d’ailleurs ce qu’on reconnaît implicitement lorsqu’on reproche à l’utilitarisme de ne pas avoir de critère de justice, alors qu’on ne saurait lui reprocher de n’avoir pas de critère de distribution.
Cela a certaines conséquences.
À la notion de justice est liée de façon privilégiée celle de droits. Relativiser la centralité de la justice implique la même chose pour les droits : ils perdent la place centrale qu’ils occupent dans certaines morales. Cela chagrinera surtout les déontologistes, mais la moralité commune sera sans doute aussi mal à l’aise; Julianne Nelson note en effet qu’il est peu probable qu’on « accepte une allocation des droits dictée par un modèle économique » [42]; en effet, l’argument traditionnel est plutôt qu’il faut limiter toute considération de maximisation par la reconnaissance de droits. Mais si la justice n’a plus de place centrale, celle des droits va suivre; cela ne signifiera pas qu’ils deviendront moralement insignifiants, mais qu’ils compteront à côté d’autres considérations, économiques ou non. Dans le domaine qui nous occupe, cela signifie qu’il sera exclu de défendre l’existence d’un droit ultima facie aux soins nécessaires à un fonctionnement humain normal, il ne pourra être que prima facie.
À la notion de justice est encore liée celle d’égalité de traitement ou d’équité. Certes, le critère utilisé peut déboucher sur une inégalité de résultat, comme dans « À chacun selon son mérite ». Mais ici, il s’agit de soins de santé dans la mesure où ils permettent de mener une vie digne; on a dit la pertinence du besoin. Cependant, comme la santé n’est pas le seul bien premier, comme nos ressources économiques et humaines sont limitées, comme on ne peut satisfaire les besoins légitimes (au sens de la justice) de tous, d’autres considérations interviennent pour limiter l’application de la justice. Cela implique-t-il que l’exigence d’égalité perd aussi de sa force ? Pas nécessairement, mais elle devra souvent être reformulée. John Broome note :
« Supposons que la rareté des ressources soit telle que seulement une personne peut être sauvée, mais non les deux qui sont dans le besoin. La justice exige de traiter les deux de manière égale. Mais la seule manière de les traiter également est de les laisser mourir, ce qui serait une perte terrible » [43].
Cet auteur en conclut qu’il faut préférer la maximisation du bien à la justice. Mais la situation n’est pas présentée correctement : dans de tels cas, traiter les deux patients également sans que les deux meurent est tout à fait possible, il suffit de tirer au sort et de leur donner la même chance de gagner. Ailleurs, l’équité peut demander qu’on offre à tous un traitement moins performant, plutôt qu’à quelques-uns seulement une thérapie plus efficace [44]. Plus généralement, l’équité sera respectée si les critères employés ont fait l’objet d’un accord et sont les mêmes pour tous.
Il faut donc se garder d’utiliser le critère de justice de manière simpliste, puis, étant donné les conséquences absurdes, dire qu’il faut le compléter par autre chose. Cela dit, il faut parfois le faire. On voit alors que, par rapport à la « pluralisation » des critères de justice, la limitation de la justice a l’avantage de la souplesse : les critères n’ont pas à être hiérarchisés de manière univoque. Mais il est aussi clair que les deux approches peuvent devenir équivalentes, lorsque les termes « juste » et « justice » sont pris dans un sens large, comme c’est souvent le cas dans notre vocabulaire moral. Un laissé-pour-compte se sentira peut-être la victime d’une injustice, alors que ce sera l’absence de personnes bienfaisantes dans son entourage qui sera « responsable » de son dénuement.
c) Les assurances volontaires
Limiter la justice par un appel à d’autres valeurs ne constitue toutefois pas un gain dans la précision lorsqu’il s’agit de guider les décisions. C’est plutôt une manière assez dogmatique de préserver la pureté égalitariste de la justice. Mais cela permet aussi d’attirer l’attention sur un aspect du problème qui va autoriser une forme de solution partielle aux difficultés que nous avons rencontrées. C’est ce que nous aimerions développer en guise de conclusion.
Mary Ann Bailey relève que « même si les gens tombaient d’accord sur une théorie de la justice, ils continueraient probablement d’être en désaccord sur la manière de la transcrire en règles de rationnement des soins, à cause de divergences dans leurs sentiments concernant les différents états de santé et dans leurs croyances à propos des faits » [45], et de donner l’exemple de l’administration de l’hormone de croissance dont le lien avec le fonctionnement humain normal n’est pas clair, d’autant qu’on l’administre aux individus qui en manquent et qu’on la refuse à ceux qui ne sont pas plus grands mais dont la petite taille est naturelle. Les « sentiments » dont il est question ici font bien entendu référence aux conceptions de la vie bonne et heureuse et la diversité des premiers renvoie à la pluralité des secondes. Or, dans une société pluraliste comme la nôtre, c’est justement cette pluralité qui compte et qu’il s’agit de respecter. Comment le faire ? Il existe un dispositif qui le permet sans s’engager profondément dans la question de déterminer des critères fins de justice, c’est celui des assurances volontaires. Pour Mark Hall qui défend cette approche, chacun doit pouvoir choisir un plan d’assurance qui lui convient : « Si les consommateurs ont la possibilité de choisir de manière éclairée parmi différents types d’assurances qui fournissent des soins dans différents arrangements institutionnels, leur décision permettra, dans une large mesure, de résoudre les dilemmes rencontrés » [46]. Par exemple, telle personne choisira de ne s’assurer que pour les soins hospitaliers, une autre exclura les transplantations d’organes, une troisième les traitements coûteux en fin de vie, certains faisant des choix opposés (comme on le voit, il s’agit de choisir des types d’assurances, non chaque traitement particulier). Par ailleurs, telle personne restera dans un système de médecine libérale, telle autre fera partie d’une HMO. Ce ne sont là que quelques possibilités parmi bien d’autres mais on voit facilement que c’est la solution qui, en tout cas pour ce qui est prévisible, ex ante comme disent les économistes, respecte le mieux le pluralisme des conceptions de la vie, de la vieillesse et de la mort. Certes, il pourra arriver que, au moment de la maladie, le patient-preneur d’assurance regrette ses choix mais alors le problème ne sera pas interpersonnel, donc source potentielle de discrimination, mais intrapersonnel : « Le conflit de perspectives n’est pas entre le patient et la société, mais entre deux préférences également rationnelles d’un seul individu, mais dans des circonstances différentes » [47].
Un tel choix devra toutefois être soumis à plusieurs conditions dictées par ce caractère particulier des soins de santé d’être des besoins et non des préférences :
  1. Les personnes en situation économique difficile devront être subventionnées pour que leur choix soit un véritable choix.
  2. Les propositions d’assurances devront être ainsi formulées que les personnes dont la santé est chroniquement mauvaise soient subventionnées, car c’est une exigence de justice que « les “bons” risques payent pour les “mauvais” » [48].
  3. Ces deux premières limitations peuvent être justifiées soit de façon contractualiste, comme l’exprime Brian Barry : « Chacun pourra y gagner, s’il se déplace à une situation où son comportement est coordonné de manière autoritaire et admet que ce qui doit être alloué est le surplus de la coopération » [49], soit de façon plus communautarienne, en soulignant que les soins de santé sont un bien collectif.
  4. Aucune assurance ne doit proposer un « paquet » qui ne couvre pas les soins de base au sens d’un fonctionnement humain normal, concept dont le flou devra être réduit par des décisions politiques et publiques.
Évidemment, si le prix des soins de santé devait exploser soit localement soit globalement, à cause de l’introduction de nouveaux traitements, une telle approche se verrait remise en question; au moins devrait-elle être soumise à d’autres contraintes encore car la nature de la rareté changerait [50].
Il ne s’agit donc pas de s’en remettre au marché — ce que Hall aussi souligne [51] —, c’est pourquoi l’expression « les consommateurs » dont il use n’est pas très judicieuse ici. Relevons encore que si cette procédure d’allocation concerne d’abord le niveau micro, elle aura évidemment des conséquences aux niveaux méso et macro, les choix des citoyens-patients jouant le rôle d’incitation, pour ne rien dire de leur influence plus directe au niveau politique. Certes, il restera toujours désavantageux de souffrir d’une maladie rare et chère...
Certains verront ici une substitution de l’autonomie libérale des décisions personnelles à la justice impartiale et impersonnelle. Admettons qu’il en soit ainsi; on le justifiera par des raisons pratiques : Boitte le reconnaît, la justice permet de formuler le critère du besoin et de donner des précisions utiles mais, « à partir de là, déterminer le niveau des ressources collectives adéquat pour satisfaire les besoins essentiels en soins de santé d’une population échappe à la théorie de la justice » et il précise, si l’on peut dire : « Une société doit-elle fournir l’ensemble des services disponibles pour raison de justice ? Oui, jusqu’à un certain point. Non, au-delà », concluant que « le processus de décision démocratique, ou ce qui en tient lieu, opérera les choix inéluctables » [52]. Certes, ce n’est pas au marché qu’il recourt mais à des procédures démocratiques ; Daniels fait de même : les principes substantiels de justice étant trop généraux, il faut viser la justice dans les procédures de décision : « Nous sommes poussés à insister sur des procédures justes et publiques. Seules de telles procédures peuvent établir la légitimité de placer des limites pour les services médicaux bénéfiques » [53].
Mais en fait, c’est une erreur de croire qu’on a quitté le domaine de la justice et c’est une conséquence de cette erreur de croire qu’il faut immédiatement s’en remettre aux procédures socio-politiques démocratiques ; ce qui s’est passé, c’est qu’on a simplement changé de registre. À la question « Comment rationner ? » on en a substitué une autre : « Qui doit rationner ? ». La justice a alors changé de fonction : au lieu de fournir un critère, on lui demande « simplement » de désigner ex ante une autorité de décision. Et la réponse est : l’individucitoyenpatient, sous des contraintes érigées par la société, contraintes qui, elles, sont justifiées par la question du « comment », c’est-à-dire par les critères adoptés, particulièrement le besoin. Cette approche, en donnant plus de pouvoir à la personne, pourrait aussi faire diminuer la rareté par l’autre bout du problème. En effet, la rareté indique soit un manque de ressources soit une demande trop abondante ; celle-ci est certes en partie fonction des besoins mais aussi des conceptions de la vie et de la mort qui appartiennent, nous rappelle Épicure dans la Lettre à Ménécée, à la même rubrique : « Le soin de bien vivre et celui de bien mourir ne font qu’un ».
 
NOTES
 
[1]V. TSCHUDIN, « Special Issues Facing Nurses », in H. KUHSE et P. SINGER (dirs.), A Companion to Bioethics, Oxford, Blackwell, 1998, p. 463.
[2]Harry LESSER note que « les besoins de santé sont au moins de trois types — le besoin de vivre, le besoin d’un fonctionnement physique et mental adéquat et le besoin de ne pas éprouver de douleur » (« Justice and the Principle of Triage », in H. LESSER (dir.), Ageing, Autonomy and Resources, Aldershot, Ashgate, 1999, p. 207-208) ; pour ne pas compliquer, nous rangerons tous ces besoins sous la rubrique du fonctionnement humain normal.
[3]John RAWLS, Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987, p. 122.
[4]SHAPIRO, « Why even Egalitarians Should Favor Market Health Insurance », in Social Philosophy and Policy, 1998/2, p. 102.
[5]Notons en passant que si ce sont les finalités qui comptent, un principe de justice sera nécessairement un principe de l’état final, même celui de NOZICK : mettre en place une société dans laquelle règne, in fine, la sécurité et la liberté, c’est proposer une certaine distribution des biens, du moins de certains d’entre eux ; cf. État, anarchie et utopie, Paris, PUF, 1988, p. 194.
[6]A. SEN, « Capability and Well-Being », in M. NUSSBAUM et A. SEN (dirs.), The Quality of Life, Oxford, Clarendon Press, 1993, p. 40, n. 30. Cf. aussi Éthique et économie, Paris, PUF, 1993, p. 210.
[7]A. SEN, Éthique et économie, op. cit., p. 218. Cf. aussi VAN PARIJS, Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil, 1991, p. 225.
[8]P. BOITTE, Éthique, justice et santé, Namur et Montréal, Artel-Fides, 1995, p. 156.
[9]N. DANIELS, « Justice, Fair Procedures, and the Goals of Medecine », in Hastings Center Report [abrégé dorénavant HCR], 1996/6, p. 10a; cf. aussi Just Health Care, Cambridge, CUP, 1986, p. 26.
[10]Il y a donc trois paramètres dont il faut tenir compte : en extension, la classe des besoins et la classe des personnes; en intensité : le caractère complet ou incomplet de la satisfaction. Le rationnement concerne ces trois paramètres, bien que certains auteurs le limitent au dernier, les deux autres — le premier surtout — étant du ressort de la question suivante : qu’est-ce qu’une institution publique de santé doit fournir en matière de services ? Cf. B. NEW, Rationing, Londres, BJM, 1997, p. 81-82.
[11]R. ter MEULEN, « Are There Limits to Solidarity with the Elderly ? », in HCR, 1994/5, p. 37b.
[12]Cf. aussi F. KAMM, Morality, Mortality, Oxford, OUP, 1993, p. 234.
[13]L’urgence peut aussi être indirecte : un patient ayant une compatibilité difficile a moins d’organes potentiels à sa disposition ; son cas est donc plus urgent ; cf. KAMM, Morality..., op. cit., p. 204.
[14]Cf. P. MENZEL et al., « Toward a Broader View of Values in Cost-Effectiveness Analysis of Health », in HCR, 1999/3, p. 9b.
[15]Cf. M. LOCKWOOD, « Qualité de la vie et affectation des ressources », in Revue de métaphysique et de morale, 1987/3, p. 310 : « La définition d’un QALY consiste à attribuer à une espérance d’une année de vie en bonne santé la valeur 1, tandis qu’une espérance d’une année de vie avec maladie vaut moins que 1 ».
[16]J. ELSTER, « The Idea of Equality Revisited », in F. ATTHAM et R. HARRISON (dirs.), World, Mind, and Ethics, Cambridge, CUP, 1995, p. 6; cf. aussi Local Justice, New York, Russell Sage Foundation, 1992, p. 86-89.
[17]E. EMANUEL, The Ends of Human Life, Cambridge Mass., Harvard UP, 1991, p. 22. Cf. aussi N. DANIELS, Just Health Care, op. cit., p. 34 : « La même maladie dans deux sociétés peut compromettre différemment les chances et ainsi voir son importance évaluée différemment. »
[18]Cf. N. DANIELS et J. SABIN, « Limits to Health Care », in Philosophy and Public Affairs, 1997/4, p. 320, n. 17 et Paul SEABRIGHT, « Commentary on John Roemer », in M. NUSSBAUM et A. SEN, The Quality of Life, op. cit., p. 361.
[19]R. DRESSER, « Setting Priorities for Science Support », in HCR, 1998/3, p. 22a; cf. aussi J. ELSTER, Local Justice, op. cit., p. 92-95.
[20]F. KAMM, « To Whom ? », in Meeting the Challenges of Justice and Rationing, in HCR, 1994/4, p. 31a.
[21]J. ELSTER, Local Justice, op. cit., p. 27.
[22]N. DANIELS, « Is there a Right to Health Care and, if so, what Does it Encompass ? », in H. KUHSE et P. SINGER, A Companion to Bioethics, op. cit., p. 322.
[23]Par « rôle social », il ne faut pas entendre la valeur sociale, qui impliquerait que telle personne aurait plus de valeur que telle autre, parce qu’elle est plus « utile » à la société, mais plutôt les responsabilités particulières que les patients peuvent avoir vis-à-vis de tiers : un père de famille, un président en temps de crise, etc. Pour le critère de l’âge, cf. BROCK, Life and Death, Cambridge, CUP, 1993, ch. 12 et 13 et notre article « Justice et santé : faut-il encore soigner les personnes âgées ? », in Bulletin du Cercle philosophique d’Annecy, 1999/2.
[24]Restent des critères locaux, comme la contribution passée (dans les transplantations) : une région ou un pays qui récolte plus d’organes a droit à plus d’organes dans une distribution centralisée; ce critère est inacceptable sous d’autres formes (ce qu’on a payé dans le passé) dans d’autres domaines.
[25]Cf. T. BEAUCHAMP et L. WALTERS (dirs.), Contemporary Issues in Bioethics, Belmont, Wadsworth P. C., 1989, p. 553-554.
[26]N. DANIELS et J. SABIN, « Limits to Health Care », op. cit., p. 334.
[27]Cf. B. POITRAS TUCKER, « Deaf Culture, Cochlear Implants, and Elective Disability », in HCR, 1998/4.
[28]E. MORREIM, « Profoundly Diminished Life », in HCR, 1994/1, p. 40c.
[29]R. LAMM, « Redrawing the Ethics Map », in HCR, 1999/2, p. 29a.
[30]Art. cit., p. 312-313.
[31]R. LAMM, « The Ethics of Excess », in HCR, 1994/6, p. 14 b-c.
[32]P. SEABRIGHT, « Commentary on John Roemer », op. cit., p. 360.
[33]Cf. N. DANIELS et J. SABIN, « Determining “Medical Necessity” in Mental Health Practice », in HCR, 1994/6, p. 12a.
[34]F. KAMM, Morality..., op. cit., p. 136.
[35]Le système d’attribution de points pour placer quelqu’un sur une liste d’attente dans les transplantations rénales relève de la même logique; cf. J. ELSTER, Local Justice, op. cit., p. 36.
[36]Cf. P. MENZEL et al., art. cit., p. 11 b-c.
[37]F. KAMM, Morality..., op. cit., p. 310.
[38]E. TUGENDHAT, Conférences sur l’éthique, Paris, PUF, 1998, p. 398.
[39]Loc. cit.
[40]Art. cit., p. 327.
[41]Relevons que Rawls limite aussi l’application de la justice, particulièrement dans ses textes plus récents : « La justice politique n’englobe pas tout, et [...] nous ne devons pas lui donner cette ambition » (Le droit des gens, Paris, Plon, 10/18,1996, p. 49).
[42]J. NELSON, « Persuasion and Economic Efficiency », in Economics and Philosophy, 1993/2, p. 251.
[43]J. BROOME, « Meeting the Challenges of Justice & Rationing », in HCR, 1994/4, p. 38c.
[44]Cf. à propos de la prévention, G. DOMENIGHETTI et J. MAGGI, « Définition des priorités sanitaires et rationnement », in Cahiers de recherches économiques, Université de Lausanne, janvier 2000, p. 24.
[45]M. A. BAILEY, « Meeting the Challenges of Justice & Rationing », in HCR, 1994/4, p. 39 b-c; cf. aussi N. DANIELS et J. SABIN, « Limits to Health Care », op. cit., p. 332.
[46]M. HALL, Making Medical Spending Decisions, Oxford, OUP, 1997, p. 246. Hall emprunte cette voie par scepticisme : « Des principes abstraits et analytiques seuls ne peuvent déterminer quelles ressources doivent être dévolues à chaque patient et à chaque traitement. La science est bien trop inexacte et les circonstances et valeurs individuelles sont bien trop variées. C’est pourquoi le mieux que l’on peut espérer est d’attribuer l’autorité de décision à la personne ou à l’institution correcte » (p. VII ). Une proposition analogue est envisagée par D. WICKLER et S. MARCHAND, « Macro-allocation : Dividing up the Health Care Budget », in H. KUHSE et P. SINGER, A Companion of Bioethics, op. cit., p. 314.
[47]M. HALL, Making Medical..., op. cit., p. 138. Autrement dit, un tel système d’assurances revient à un rationnement effectué par l’individu-patient lui-même ; cf. B. NEW, Rationing, p. 29.
[48]A. MAURON, « Médecine prédictive et destinées individuelles : la tension entre équité actuarielle et justice sociale », in Journal international de bioéthique, 1996/4, p. 308c. C’est ici aussi qu’intervient la solidarité.
[49]B. BARRY, Theories of Justice, Berkeley, University of California Press, 1989, p. 56.
[50]HALL fait allusion à un (futur) traitement du cancer par accélérateur de protons, op. cit., p. 12, n. 10.
[51]M. HALL, Making Medical..., op. cit., p. 9.
[52]P. BOITTE, Éthique..., op. cit., p. 184.
[53]N. DANIELS, « Justice, Fair Procedures, and the Goals of Medecine », op. cit., p. 10b. Cet échec accompagné d’un recours aux procédures démocratiques est interprété par EMANUEL comme l’échec du libéralisme à proposer un critère disant quels bénéfices le système de santé doit couvrir, et ce à cause de son engagement de neutralité ; cf. op. cit., p. 144.
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