2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Bulletin de philosophie morale et politique
Jean-François KERVÉGAN
(Université Panthéon-Sorbonne, Paris)
Emmanuel PICAVET
(Université Panthéon-Sorbonne, Paris)
ÉDITIONS ET TRADUCTIONS DE TEXTES ANCIENS
J.-F. Spitz a eu l’heureuse initiative de traduire (et de présenter longuement,
avec science et clarté), le Breviloquium [95] de Guillaume d’Ockham (vers
1335), texte de circonstance, puisqu’il s’inscrit dans la polémique entre la
papauté et l’ordre franciscain, lui-même soutenu par l’empereur, mais qui a une
portée considérable dans l’histoire de la philosophie politique. Le traducteur y
voit « un des jalons essentiels du long cheminement qui a permis d’aboutir à la
séparation de l’Église et de l’État »; tel n’était sans doute pas le but d’Ockham
lui-même, mais il est certain que son argumentation a préparé le terrain au
processus de « sécularisation » du politique qui se déclenchera deux ou trois
siècles plus tard, en soulignant par exemple l’existence de juridictions et de
pouvoirs temporels de création purement humaine, et qui échappent donc à
l’autorité de l’Église.
Dans la même collection paraît une traduction du Prince de Machiavel [82]
qui fera désormais référence, d’autant qu’elle s’accompagne d’une édition critique (publiée naguère en Italie) du texte original, due à Giorgio Inglese. Le
commentaire analytique du texte est précieux sur le plan historique et interprétatif. Grâce à ce superbe travail, on comprend désormais à la fois l’ancrage du
texte dans le contexte de l’histoire politique de la Renaissance italienne et son
rôle fondateur pour la philosophie politique moderne.
La collection Léviathan réédite la traduction Pradier-Fodéré (1867), du Droit
de la guerre et de la paix de Grotius [57], texte fondateur du jusnaturalisme
moderne; on dispose ainsi, avec la réédition de la traduction Barbeyrac jadis
publiée par Mme Goyard-Fabre aux Presses universitaires de Caen, de deux
traductions intégrales de cet ouvrage. La traduction Pradier-Fodéré présente les
qualités (d’élégance) et les défauts (d’exactitude) des traductions du XIXe siècle.
La publication des Œuvres de Hobbes se poursuit chez Vrin au rythme qui
convient à une édition scientifique (rappelons qu’il ne s’agit pas seulement de
traduire, mais aussi d’établir le texte de façon plus rigoureuse que dans l’édition
classique de Molesworth). Le volume 11-2, dû à L. Foisneau et F. Perronin [63],
contient l’essentiel de la polémique avec l’évêque Bramhall sur la liberté et la
nécessité, et éclaire ainsi beaucoup la théorie hobbesienne de l’action humaine.
Introduction très éclairante et annotations savantes de L. Foisneau.
C’est également un monument de science éditoriale que nous offre la nouvelle
traduction du Traité théologico-politique par J. Lagrée et P.-F. Moreau [123],
accompagnant une édition critique du texte latin, due à F. Akkerman. Annotations et index précieux. Un instrument très utile, qui marque aussi le début de
la publication de l’édition critique des Œuvres de Spinoza aux PUF.
Deux traductions des Grundlinien der Philosophie des Rechts de Hegel, dues
respectivement à J.-F. Kervégan [61] et à J.-L. Vieillard-Baron [62], sont sorties
presque simultanément, ce qui porte à quatre le nombre des versions françaises
de cet ouvrage, avec celles de Kahn (Gallimard) et celle de Derathé-Frick (Vrin).
La traduction Vieillard-Baron contient le texte « nu », celle de Kervégan y
adjoint des extraits des cours de Hegel sur la philosophie du droit et un important
appareil de notes concernant le contexte historique et théorique ainsi que la
signification spéculative de l’Å“uvre. Les textes de présentation des deux traducteurs permettent de vérifier que le spectre des interprétations du hégélianisme
demeure fort large. Il paraît en tout cas possible, et même fructueux, de ne pas
lire seulement le texte de Hegel comme un monument classique, mais comme
étant à certains égards au diapason des débats contemporains.
L’édition de plusieurs textes importants de Mandeville, par Lucien et Paulette
Carrive, permet de mieux apprécier le rôle décisif de cet auteur dans le développement de la pensée politique. Dans la Recherche sur la nature de la société
[83], et en réponse à Shaftesbury, l’intention du philosophe anglais est « de
discuter s’il y a une valeur et une excellence vraies dans les choses, une prééminence de l’une sur les autres, au sujet desquelles tous ceux qui s’y entendent
seront toujours d’accord; ou bien s’il y a peu de choses, si même il y en a,
dont tout le monde ait même estime [...] ». À la fin de cette enquête, Mandeville
affirme que c’est le mal du monde qui est au fondement de la société. Commentant ce raccourci saisissant des thèses de ce grand pessimiste, P. Carrive
met notamment en lumière le rôle de l’intérêt et de la lutte contre l’adversité
dans sa philosophie sociale. Les Pensées libres [84] offrent à la fois une dénonciation des impostures et une défense des libertés anglaises, dans lesquelles
l’analyse des passions et de leurs rapports de puissance joue un rôle important.
Mais c’est la réflexion sur les Églises qui domine ces textes politiques et
historiques au ton parfois emporté.
Faisant suite à l’excellente traduction de la Richesse des nations par P. Taieb,
la traduction nouvelle de la Théorie des sentiments moraux [122] permet de
rendre justice à Smith en tant que philosophe moral. La lecture de ce texte est
indispensable et aide à prévenir les lectures réductrices de l’Enquiry. Elle permet
de donner à Smith sa juste place dans l’élaboration des théories du spectateur
impartial en philosophie morale. Les traducteurs ont accompli un très utile
travail d’annotation.
L’anthologie, réalisée sous la direction de C. Audard, de textes utilitaristes
classiques et contemporains [4], sera désormais un instrument de travail très
utile pour les francophones. Si certains choix relatifs aux figures contemporaines
de l’utilitarisme pourront être discutés, la sélection de textes fondateurs (Bentham, Mill, Sidgwick, Moore), est judicieuse, surtout lorsqu’il s’agit d’auteurs
jusqu’à présent peu ou pas traduits, comme Sidgwick. On notera, parallèlement,
la traduction du Bentham de J. S. Mill [86], jusqu’alors inédit, qu’accompagne
une nouvelle traduction de L’utilitarisme.
La dictature [117] est un livre important de Schmitt : dans le dessein de
restituer la généalogie intellectuelle de la « dictature du prolétariat » (l’ouvrage
paraît en 1921), il retrace l’histoire des théories modernes du pouvoir d’exception, de Machiavel au XIXe siècle, à partir d’une observation dont F. Meinecke
tirera grand parti dans son Histoire de la raison d’État : les théories politiques
modernes se répartissent entre deux orientations fondamentales, réaliste et normativiste. La thèse du livre est que le sens classique de la notion classique
(romaine) de dictature s’est perdu avec le passage, lors de la Révolution française, de la « dictature de commission » (où le dictateur est l’agent du « souverain »), à la « dictature souveraine ». Il faut regretter que la quatrième de
couverture contienne une contre-vérité manifeste : il est évidemment faux que
Schmitt ait « pris ses distances » avec le régime nazi à partir de 1936.
Enfin traduite, la Sociologie de Simmel [120], recueil de textes théoriques
écrits entre 1894 et 1917, regroupe un certain nombre de textes de caractère
« méta-théorique » ou « épistémologique », ainsi que des études portant sur des
« figures » sociales typiques : le pauvre, l’étranger. Ces textes, comme les autres
écrits de Simmel, frapperont par leur liberté d’esprit et leur absence de présupposés méthodologiques rigides.
La publication en français des textes classiques de Schlick et de Waismann
[116] aidera à comprendre l’influence du positivisme logique viennois sur les
développements de la philosophie morale dans la seconde moitié du XXe siècle,
en particulier dans les écoles subjectivistes. Les positions de Schlick, si âprement
attaquées par Kelsen naguère, sont d’une importance capitale pour comprendre
le projet, qui renaît périodiquement de ses cendres, d’une naturalisation de
l’éthique. Il apparaît ici sous son meilleur jour : non pas bien sûr le projet d’une
éthique fondée sur la nature (ce qui ferait tomber dans l’erreur naturaliste
efficacement dénoncée par Hume puis Moore), mais la substitution d’une
science non normative à la science normative de l’éthique. C’est pourquoi le
théoricien de l’éthique est soigneusement opposé au moraliste, l’éthique elle-même étant conçue comme une science des faits. Le texte de Waismann présente
un intérêt particulier dans le contexte du débat actuel sur les rapports entre
causes et raisons de l’action.
Le livre de P. RicÅ“ur [110] est une vaste méditation sur la condition historique
du sujet moderne, entre mémoire et oubli, devant l’effacement du sens de
l’histoire. L’auteur emprunte d’abord les voies de la phénoménologie de la
mémoire, en développant une réflexion originale sur le rôle des images. C’est
ensuite par un parcours épistémologique, cernant d’assez près la méthodologie
des sciences historiques et la délimitation de leur objet de référence (toujours
problématique si l’on considère les ambitions des sciences sociales), que l’auteur
tente de démontrer l’autonomie de l’histoire par rapport à la mémoire. La
dernière partie, moins unifiée, témoigne des interrogations philosophiques de
P. RicÅ“ur : sur les neurosciences, face au fardeau que constitue l’histoire du
XXe siècle, et à propos des relations tumultueuses entre le pardon, les doctrines
de la culpabilité criminelle et l’ambition d’une définition de crimes imprescriptibles. Ces questions sont finalement abordées dans le contexte d’une réflexion
sur le don.
Les problèmes de l’action, entre explication et justification, et le modèle de
la rationalité subjective sont également au cÅ“ur des réflexions de J.-P. Dupuy
[39]. Commentant Adam Smith, John Rawls et Friedrich von Hayek, et revenant
sur l’utilitarisme (à travers Halévy), l’auteur souligne l’importance des notions
de promesse, d’engagement et de pacte. Explorant les paradoxes de la décision
et la structure de la situation originelle rawlsienne, il souligne le défaut de
prise en compte de ces notions dans le modèle économique de la rationalité.
J.-P. Dupuy cherche à mettre en évidence le contraste entre les conceptions de
la société ordonnée propres aux civilisations traditionnelles et celles qui nourrissent les idéologies inégalitaires en Occident (dans la « nouvelle droite » par
exemple). On remarquera en particulier la discussion de la méritocratie.
Les problèmes de la rationalité et de la subjectivité sont évidemment au cÅ“ur
des mathématiques de la décision et de la philosophie de l’action dans la
tradition française. On en trouve l’illustration dans le recueil coordonné par
Th. Martin [85]. De la statistique sociale à la notion d’utilité en passant par la
norme de rationalité, ce sont les thèmes essentiels de la mise en ordre mathématique de la compréhension du social depuis le XVIe siècle qui sont abordés,
en privilégiant les applications politiques. Les grandes perpectives sont dessinées par la reprise d’un texte de synthèse de Georges-Th. Guilbaud. On lira
notamment avec profit le commentaire de L’art de la guerre et du Discours sur
la première décade de Tite-Live de Machiavel à la lumière de la théorie des
jeux, proposé par Marc Barbut.
La figure du sujet individuel est également centrale dans le panorama de la
philosophie américaine contemporaine que propose S. Laugier [77]. Dans un
parcours qui privilégie l’influence d’Austin et de Wittgenstein, le dépassement
de la philosophie analytique et la philosophie du langage ordinaire, on découvre
tout à la fois la pluralité des tendances et la formation des paradigmes les plus
prometteurs. L’auteur retrouve aussi les sources vives du présent dans la philosophie américaine classique, tout particulièrement dans le transcendantalisme.
Qu’il s’agisse des problèmes de J. Rawls affronté aux tendances perfectionnistes
des sociétés démocratiques, ou du mythe de l’adhésion non critique à la communauté (dans le communautarisme), la discussion des aspects moraux et politiques des écoles américaines, dont la créativité n’est plus à démontrer, accorde
un rôle important aux revendications du sujet, à sa capacité de retrait de la
communauté et au rôle décisif du consentement. Proche de Stanley Cavell et
retrouvant l’inspiration d’un Thoreau, fustigeant la « récupération néotraditionaliste » de Wittgenstein, S. Laugier suggère que la rationalité de l’évaluation
morale est à découvrir dans la revendication, « non d’une certitude commune,
mais d’un rapport mutuel » (p. 204).
Dans une introduction fort utile aux débats de la philosophie morale, E. Blondel [12] tente tout d’abord d’aborder frontalement la question de l’existence ou
de l’inexistence d’un problème spécifiquement moral. Les contrastes entre
mÅ“urs et moralité, entre les valeurs morales et les autres valeurs individuelles
ou sociales, ne sont pas ici présupposés ; ils font l’objet d’un examen attentif.
Remontant aux sources de l’évaluation et de la réprobation, prenant au sérieux
le défi nietzschéen, l’auteur rencontre le problème du mal, décliné en injustice
et en finitude. Empruntant des arguments à la fois aux auteurs du passé et aux
élaborations contemporaines, abordant tour à tour des problèmes généraux et
des débats concrets (l’avortement et la liberté d’expression par exemple), l’auteur propose des analyses qui accordent un rôle important aux représentations
sociales et à la notion de public, ce qui rend au moins envisageable cette chose
difficile : une discussion du relativisme en morale qui relie le problème à
d’autres formes de l’incertitude dans les jugements de valeur (en matière esthétique notamment). L’essai de J.-F. Mattéi [86] est une analyse, mais surtout une
dénonciation de « l’immonde moderne »; elle repose sur la thèse suivant
laquelle la raison moderne a intégré son autre, la barbarie, autant sous les figures
« sournoises » des « effets de barbarie » que sous celles, monstrueuses, qui
avaient donné à Horkheimer et Adorno l’occasion d’écrire la Dialectique de la
raison.
La postérité méta-éthique du débat viennois sur le jugement moral est bien
illustrée par la vaste synthèse coordonnée par R. Ogien [96] sur le réalisme
moral entendu au sens de l’ensemble des doctrines autorisant à parler de vérité,
de réalité, d’objectivité ou de rationalité en matière éthique. L’ouvrage permettra
notamment au lecteur de se familiariser avec les termes classificatoires parfois
utilisés dans ce champ ( fondationnalisme, cohérentisme, constructivisme...).
Les études réunies abordent des questions aussi diverses que celles de la motivation, de la justification ou du « sens de la vie ». Mais l’essentiel concerne
évidemment la connaissance morale : la question de sa possibilité, son objet
présumé, les propositions pour sa méthode. Dans une synthèse de ses recherches
systématiques en éthique, B. Gert [54] propose une approche de la moralité qui
donne une égale importance aux règles morales et à leur insertion dans des
conceptions d’ensemble dont elles n’épuisent pas le contenu en sorte que, par
exemple, la discussion des justifications de la désobéissance aux règles revêt
une importance particulière.
PHILOSOPHIE ET THÉORIE POLITIQUE
Spécialiste de la philosophie hégélienne, mais également auteur d’études
importantes sur la normativité, la théorie de l’action et la philosophie de l’histoire, R. Bubner étudie ici [23] les fondements théoriques de la compréhension
qu’a de soi la politique moderne, les « présuppositions de l’État de droit », qui
ne relèvent pas simplement du droit et de la rationalité juridique mais aussi du
mythe compris de manière positive et dynamique. Après avoir « feuilleté »
quatre chapitres de l’histoire du droit naturel (Platon, Aristote, les théories
contractualistes, Hegel), dans le but de déterminer le type de rationalité que
requiert l’intelligence de ce qu’est une société, le livre se conclut par une
apologie raisonnée de « l’État de droit libéral et social ». Dans une perspective
finalement pas très éloignée de celle de Bubner, le petit livre dirigé par A. Stanguennec [125] regroupe les conférences sur « Droit et république » présentées
en 1998-1999 devant la Société nantaise de philosophie : textes d’A. Renaut
(« Libéralisme politique et pluralisme culturel »), A. Stanguennec (« Marxisme,
pragmatique et idée républicaine »), B. Gnassounou (« Positivisme juridique et
droit naturel aujourd’hui »), J. Ferrari (« Kant et l’idée de la République »),
J.-F. Spitz (sur « La philosophie républicaine aujourd’hui »).
J. De Munck [37] a l’ambition de discerner le statut de la raison « postmoderne », à la fois procédurale et institutionnelle. On lira avec intérêt le chapitre IV, où sont critiquées les thèses de Searle sur la construction de la réalité
sociale. Il reste à se demander si la « procéduralisation » de la raison, pensée
dans le sillage de Habermas, permet de rendre pleinement compte de ces « choses » singulières que sont les institutions. J.-M. Ferry [47] analyse les questions
philosophiques qui sous-tendent le processus complexe de construction d’un
État européen, dont il veut montrer qu’il implique une révision des concepts
fondamentaux de la philosophie politique, à commmencer par celui d’État, et
qu’il impose de penser des droits nouveaux, comme l’allocation universelle (ou
revenu de citoyenneté).
Le livre remarqué d’Axel Honneth [65] traite dans une perspective à la fois
historique et contemporaine du sens politique de la « reconnaissance ». Le livre
propose les éléments d’une « théorie sociale à teneur normative » à partir du
schéma de la lutte pour la reconnaissance, élaboré dans les textes du jeune
Hegel. La première partie est une lecture critique de ces textes, qui s’interrompt
étrangement au seuil du plus célèbre d’entre eux, la Phénoménologie de l’Esprit.
Cette lecture repose sur des présupposés explicites : la philosophie contemporaine ne peut que s’organiser selon un modèle communicationnel qui implique
la récusation de ce qu’il y a chez Hegel de « métaphysique ». La thèse est que
Hegel ne tire pas pleinement parti de la puissance explicative du schème de la
lutte pour la reconnaissance parce qu’il l’interprète à partir du cadre réducteur
d’une philosophie de la conscience, ce qui situe le propos de Hegel en deçà des
analyses déjà anciennes de Habermas (Travail et interaction). Les deux autres
parties proposent les éléments d’une théorie de la reconnaissance sociale et
soulignent le rôle central qu’a la dialectique mépris/résistance tant dans la
constitution de l’identité des personnes et des groupes, dessinant ainsi la « grammaire morale des conflits sociaux ». Au-delà de ses objets immédiats (les pensées politiques de Fichte et de Hegel), le petit livre de F. Fischbach [49] est,
comme celui d’E. Renault (écrit sur un registre plus directement politique) [107],
une contribution au débat ouvert par Honneth. L’exigence de reconnaissance,
symétrique du combat contre le « mépris social », est une clef de lecture de
bien des combats contemporains. La question que posent ces travaux, comme
par ailleurs ceux de Ch. Taylor (voir Les sources du Soi), est celle d’une possible
refondation morale du politique; mais il s’agit ici, contre la tendance dominante
de la philosophie politique contemporaine, d’une morale du conflit.
R. Rochlitz continue, à rythme soutenu, de mettre à la disposition du public
français la production abondante de J. Habermas. Après L’intégration républicaine (1998), Après l’État-nation [59] continue l’investigation, sur la base des
principes élaborés par la théorie de l’agir communicationnel, sur les fondements
et les chances d’un État postnational dont l’Union européenne, pour lui comme
pour son élève J.-M. Ferry, pourrait constituer la première réalisation concrète.
L’expérience, pour lui douloureuse, des conditions dans lesquelles s’est opérée
la réunification allemande, assoit chez Habermas la conviction que la démocratie
n’est plus compatible avec le maintien du cadre national, qui en bride les
potentialités émancipatrices. Le petit essai de « géophilosophie » écrit par deux
jeunes philosophes japonais et français [97] s’interroge sur les limites de l’universalisme européen incarné ici par Habermas. Il prend la forme d’une défense
subtile (« communautarienne » ?) du droit à la différence et du pluralisme des
normes et des systèmes de valorisation.
Dans un ouvrage qui offre simultanément une synthèse de la littérature existante et des propositions originales, S. Mesure et A. Renaut [87] examinent le
problème de l’identité, dans lequel ils situent le centre de gravité des débats
éthiques et politiques contemporains. Revenant sur les lignes de force du libéralisme contemporain (en donnant, comme de juste, le premier rôle à la philosophie de J. Rawls), les auteurs examinent en détail les apports des auteurs du
courant communautarien et les travaux récents de Will Kymlicka, dont ils se
démarquent en proposant, pour la reconnaissance des droits culturels, un modèle
original n’impliquant pas la spécification de droits collectifs. Ces réflexions
trouvent un prolongement dans le recueil collectif [73], d’orientation plus nettement sociologique, sur les identités culturelles. Le dépérissement de la politique [108] dresse « la généalogie d’un lieu commun », expression manifestement à double entente; en effet, M. Revault d’Allones veut à la fois faire rendre
gorge à un « lieu commun » (la fin de la politique), et, dans le sillage de ses
livres antérieurs, s’interroger, avec RicÅ“ur, Arendt et Merleau-Ponty, mais aussi
avec Kant et Hegel, sur le statut instable et essentiel du « lieu commun » qu’est
l’espace du politique. On lira notamment l’analyse serrée des « figures du
dépérissement », ou de la captation du politique par l’économie, l’histoire, la
religion et la morale. L’essai de R. Legros [78], écrit dans une veine tocquevillienne, soutient que l’avènement de la démocratie (entendue de manière très
extensive), repose sur une expérience nouvelle d’autrui, fondée sur la « suspension des identités d’appartenance ». On reconnaît là une thématique naguère
illustrée par Cl. Lefort, à laquelle l’auteur donne une touche qui lui est propre
en se référant, d’une manière qui reste générale, à la phénoménologie. L’ultime
essai de Raymond Polin [101] offre une typologie des formes de liberté qui se
constituent dans les différents domaines de la « civilisation » et de la « culture »
(distinction établie dans un précédent essai sur La création des cultures), le fil
conducteur étant la recherche des conditions critiques et restrictions qui structurent nécessairement cette liberté.
L’épais recueil dirigé par W. Kersting sur la « philosophie politique de l’État
social » [70] offre une série de contributions qui interviennent dans le débat
contemporain entre « libéraux » et « communautariens ». L’ambition des
auteurs est de conférer une teneur philosophique précise et une valeur opératoire
à la notion floue de « justice distributive ». On lira avec intérêt l’introduction
de l’éditeur, ainsi que ses propres contributions. L’une porte sur une question
fort actuelle : qu’en est-il de l’invocation de la justice dans le domaine de la
santé publique ? L’autre est une critique des justifications égalitaristes de
« l’État social » (Rawls, Dworkin). L’Å“uvre d’A. McIntyre (Après la vertu,
PUF, 1997; Quelle justice ? quelle rationalité ?, PUF, 1993) fait l’objet d’une
analyse attentive dans le parcours d’A. Clair [31] dans le domaine des philosophies de la communauté. Cet ouvrage se distingue par l’interrogation serrée
des notions d’universalité et d’historicité, et par l’évocation d’un « tiers droit »
de la fraternité, conçue dans la perspective d’une conception symbolique de la
paternité et de la filialité (p. 70). Le débat sur le communautarisme passe aussi
par la critique du « paralogisme identitaire » dans la philosophie de Michael
Walzer. Développée par M. Hunyadi [66], cette critique est fondée sur l’examen,
sans complaisance, de la tension entre le principe d’affinité communautaire et
l’invocation de la délibération. La pensée de Walzer est ici abordée en partant
du problème de l’investissement des significations sociales ; mais « si les significations sont ce qui compte, alors il faut pouvoir en débattre [...] », ce qui
conduit à marquer les limites du communautarisme. La contestation de l’orthodoxie libérale et le débat sur le communautarisme ne peuvent rester sans prolongements pratiques, notamment en ce qui concerne l’éducation à la citoyenneté.
Du recueil d’articles du juriste italien A. Carrino [24], qui se réclame de
l’esprit des Critical legal Studies, on retiendra en particulier une analyse précise
(et « sympathique ») du « communautarisme » appréhendé à travers les écrits
de Michael Walzer. Le petit essai de G. Raulet [104] est une tentative pour
« raviver, dans la tradition républicaine française, la tradition de tolérance et
d’intégration ». Il pose un problème intéressant : la « tradition républicaine »
(volontiers taxée de jacobinisme), peut-elle accueillir, et au prix de quelles
inflexions, les thématiques « multiculturelles » que véhicule le discours communautarien ? Le dernier chapitre discute la réception par Habermas des critiques que ce courant (Sandel, Walzer) adresse au « libéralisme » rawlsien.
L’ouvrage de H. Zuleta [134] est une présentation synthétique et une brève
discussion de quelques thèmes majeurs de la théorie des choix collectifs et de
sa contribution à la pensée politique contemporaine, autour des thèmes de la
préférence et de l’indifférence (avec une présentation de la logique de la préférence de von Wright), de la rationalité individuelle et collective, de la signification du théorème d’Arrow et du problème du parétien libéral de Sen. Ce
livre est représentatif de l’intégration toujours plus poussée de la philosophie
politique et de l’analyse générale des choix collectifs.
Mentionnons aussi la publication de la 2e édition de la Théorie de la justice
de J. Rawls [105], qui comporte une nouvelle préface, dont les éclaircissements
sont précieux, et un certain nombre de modifications, en particulier en ce qui
concerne les libertés et la théorie des biens primaires. À ce propos, le livre de
B. Guillarme [58] est un des premiers ouvrages en langue française à développer
une interprétation systématique de l’Å“uvre du philosophe américain ; il s’attache
à souligner, contre la plupart des lectures qui en sont proposées, le grand
potentiel critique à l’égard des sociétés existantes que recèle l’égalitarisme
démocratique rawlsien. Un autre intérêt du livre est qu’il offre une bonne présentation des principales pièces de l’immense débat suscité dans la philosophie
anglo-saxonne par la Théorie de la justice.
CRITIQUER ET DÉCONSTRUIRE
Deux écrits posthumes de Castoriadis, décédé en 1997, sont parus en 1999.
Dialogue [26] contient la transcription d’entretiens radiophoniques avec le mathématicien A. Connes, le psychanalyste J.-L. Donnet, l’écrivain O. Paz et le biologiste et neurophilosophe F. Varela. Sur Le Politique de Platon [27] présente les
actes d’un séminaire tenu sur ce texte en 1985-1986 à l’EHESS : lecture à la fois
rigoureuse, passionnante et risquée, qui souligne les « étrangetés » de la composition, la « construction baroque voulue comme telle » du dialogue.
Malgré le consensus apparent qui règne sur les « valeurs » de la démocratie
(occidentale), on peut noter, au gré des livres, la vivante persistance d’un courant
de critique radicale du modèle social et politique dominant, lequel emprunte
parfois aux méthodes et aux hypothèses d’un « déconstructivisme » plus ou moins
orthodoxe. Ainsi, c’est plus en théoriciens du politique qu’en sociologues que
Boltanski et Chiapello [14] dissèquent de manière très documentée le « nouvel
esprit du capitalisme », né de la conjonction de l’abandon du modèle fordiste de
l’entreprise au profit d’une organisation en réseau faisant une large part à « l’autonomie » et de la « récupération » de ce qu’ils nomment la « critique artiste » de
« l’inauthenticité » du monde de la marchandise. On retiendra de l’ouvrage,
autant que l’appel à une transformation de la critique du capitalisme, la thèse
d’après laquelle celui-ci a nécessairement un « esprit »; contre le marxisme sommaire, il rappelle que le capitalisme ne peut « fonctionner » que s’il parvient à
mobiliser les acteurs économiques, à les requérir en vue de contribuer à son
processus de transformation permanente. D’où le recours au concept de « cité »,
destiné à prendre en considération la référence nécessaire des agencements sociétaux à un modèle de justice prétendant à l’universalité (p. 61 sq.).
Placée sous le patronage de Bataille et introduite par J.-L. Nancy, la méditation
de R. Esposito sur la communauté [42] veut, en s’appuyant elle aussi sur l’histoire
du lexique, mettre en question l’interprétation dominante (y compris dans les
débats actuels, comme celui qui oppose « libéraux » et « communautariens ») de
la communauté : la communauté dit moins l’être en commun des individus fusionnés qu’une exposition du sujet au risque de ce qui le met en question. Le propos
du livre est, semble-t-il, de contester « l’humanisme » (au sens de Heidegger), sur
lequel s’appuient les courants dominants de la philosophie politique.
Le volume de Hardt et Negri [61] est une analyse théorique et une dénonciation politique de la « constitution politique du présent », en d’autres termes
de « l’Empire » mondialisé et des forces qui s’y opposent. Ce qui est le plus
intéressant est que les auteurs, contrairement à une opinion répandue, considèrent (un peu comme Lénine à propos de l’impérialisme), qu’il est à la fois vain
et erroné de vouloir lutter contre la mondialisation. Celle-ci, en rendant caduques
les grandes figures traditionnelles de l’oppression (à commencer par l’État souverain), engendre un nouveau champ politique au sein duquel perce déjà le « Contre-Empire ». On peut estimer cependant que l’invocation de la puissance de la « multitude » (c’était déjà un des axes du Pouvoir constituant de Negri) est une réponse
un peu vague à la question de la restructuration de l’ordre politique; il est vrai que
les auteurs revendiquent la dimension utopique de leur propos. La guerre des
identités [75] « rassemble les éléments d’une théorie générale du politique organisée à partir du concept central d’hégémonie », dans une optique « déconstructionniste » : E. Laclau entend décrypter le langage de l’hégémonie pour y opposer,
dans une optique gramscienne, la « grammaire de l’émancipation ».
L’essai ambitieux de J. Robelin [111] se présente comme une contribution,
comme toujours polémique, à une philosophie (politique) de l’esprit. Il s’agit
d’une des premières tentatives, dans la philosophie française, de dialogue entre
un marxisme ouvert et certains développements de la philosophie analytique.
Le fil conducteur de cet ouvrage touffu est une réflexion sur les conditions et
les formes de la production de soi dans la coopération avec « de l’autre ». À
l’inverse, le non-marxisme de F. Laruelle [76] se présente comme une tentative
pour penser l’échec présumé du marxisme (échec traité comme « symptôme »),
et revisiter les notions de base de la théorie marxiste (la détermination en
dernière instance, la force de travail...).
Depuis les années 1970, l’intérêt éprouvé pour C. Schmitt par certains courants de la pensée critique du politique, aux États-Unis comme en Europe, ne
se dément pas. Édité par C. Mouffe, auteur notamment de Le politique et ses
enjeux (La Découverte, 1994), The Challenge of Carl Schmitt [91] regroupe
diverses études qui témoignent de l’existence, à l’échelle internationale, de cette
réception « critique » de Schmitt, et en particulier de sa dénonciation du libéralisme. Le livre, contient la première traduction anglaise d’un texte qui explicite
l’option étatiste de Schmitt, « Éthique de l’État et État pluraliste ». À l’opposé
de cette perspective, N. Sombart étudie dans un essai volumineux [122] le
« syndrome Carl Schmitt ». Dans son Å“uvre et plus encore dans sa vie, Schmitt
aurait été (à son insu) la figure paradigmatique de l’Allemand moderne :
« l’erreur de l’Å“uvre de Schmitt représente la vérité de l’histoire allemande ».
Brillant, mais pas toujours convaincant.
PHILOSOPHIE ET SCIENCES DE L’HOMME
De vastes perspectives sur le sujet, l’histoire et la rationalité sont ouvertes par
l’ensemble que constituent les deux tomes des Études sur les sociologues classiques [16] de R. Boudon et les textes réunis dans Le Sens des valeurs [15],
auxquels il faut joindre le recueil d’hommage à l’auteur (Baechler et al. [7]). Le
double tournant cognitiviste et axiologique de la pensée du sociologue depuis la
fin des années quatre-vingt s’est doublé d’un effort de reconstitution historique
des acquis les plus solides de la tradition sociologique. Dans cette reconstitution,
le sujet et ses représentations jouent le premier rôle, ainsi que la reconnaissance
et l’acceptation des normes. Tocqueville, Durkheim et Weber sont rapprochés en
une sorte de paradigme sociologique unique dont les lignes de force permettent
aussi de discuter les autres auteurs classiques de la discipline. Se démarquant à
la fois des tendances conséquentialistes de la sociologie de Coleman et de la
problématique du « sens moral » telle que la reprend Wilson, mais aussi de bien
d’autres tendances contemporaines (parmi lesquelles il faut mentionner au moins
le courant « heuristique et biais » des sciences cognitives), R. Boudon développe
dans Le sens des valeurs une approche cognitiviste originale du rapport des individus aux valeurs et aux normes, dans laquelle l’analyse sociologique, gardant
le contact avec les interrogations nées de l’observation empirique, rejoint souvent
les travaux les plus sophistiqués des philosophes. L’un des problèmes majeurs
en suspens reste l’articulation entre les arguments s’inscrivant dans la méthodologie classique du choix rationnel (qui demeurent fondamentaux dans la tradition
individualiste illustrée par R. Boudon lui-même, et dont le champ de pertinence
se trouve ici délimité d’une manière délibérément restrictive), et les considérations qui renvoient aux fondements de l’interaction sociale (réciprocité, égalité,
efficacité collective, etc.). L’apport de ces contributions est principalement
l’impulsion donnée au processus d’élargissement (faut-il dire de libéralisation ?)
de la conception subjectiviste de la rationalité pratique, au-delà de la rationalité
instrumentale classique et de l’application directe des modèles issus de la théorie
de la décision (au sens des mathématiciens ou des philosophes).
L’ouvrage très informé de J.-F. Braunstein et E. Pewzner [20] sur l’histoire
de la psychologie, accordant une place importante à la « préhistoire » de la
discipline (notamment dans l’Antiquité), présente notamment l’intérêt de situer
l’émergence de la psychanalyse dans le prolongement de la tradition de la
« psychologie dynamique » au XIXe siècle. Ainsi, l’histoire de la psychologie
scientifique n’est pas ici liée de manière exclusive aux progrès des approches
expérimentales ou objectivistes. L’influence du romantisme, la clinique, les
rapports avec la médecine et la réflexion sur l’inconscient font l’objet d’études
attentives. L’ouvrage sera aussi précieux à ceux qui souhaitent s’orienter dans
la nébuleuse du cognitivisme et des théories de l’information et de la catégorisation, en relation avec l’enquête morale.
La Théorie générale de J. Bidet [10] tente d’allier l’apport marxien à la
tradition contractualiste, en faisant ressortir les apories de toute tentative de
dissociation entre philosophie politique et science sociale. Dans une « refondation » du marxisme, sous la forme d’une théorie « méta / structurelle », destinée
à offrir simultanément un cadre de référence pour la pensée de l’action politique
et pour la compréhension du monde socio-économique contemporain, l’auteur
développe notamment des essais de conceptualisation des rapports entre nations
qui renouvellent les théories de la dépendance et de l’échange inégal. La critique
du « libéralisme raisonnable », l’examen des thèses écologistes, le dialogue avec
les approches institutionnalistes et régulationnistes dans les sciences sociales
intéresseront ceux qui tentent de comprendre ce qui se joue dans l’absorption
apparente de la philosophie politique néomarxienne dans les analyses positives
du social et de l’économique.
L’actualité de la pensée de Pareto, que l’on put appeler jadis le « Marx
bourgeois », fait l’objet d’une évaluation d’ensemble, qui concerne à peu près
tous les secteurs de la pensée politique et sociale, – de la statistique à la théorie
des élites et de la démocratie en passant par l’économie et la sociologie historique, – et fait ressortir l’extraordinaire fécondité de cet héritage scientifique
(A. Bouvier [17]). Ces études montrent notamment que l’insertion de l’Å“uvre
de Pareto dans la tradition de l’individualisme méthodologique, pour être profonde, n’en recèle pas moins des ambiguïtés considérables. Loin de l’économie
et de la sociologie postwébérienne, l’héritage parétien peut aussi bien être
revendiqué dans le champ de la psychologie cognitive ou dans les approches
naturalistes en sociologie.
Un numéro spécial récent de la Revue économique [50] a permis de faire le
point sur les apports et les tendances présentes d’un domaine d’analyse qui doit
assurément beaucoup à l’héritage parétien : l’économie normative. Plusieurs
articles abordent des questions qui intéressent directement la philosophie morale
et politique, avec laquelle l’économie normative entretient, aujourd’hui plus que
jamais, des relations suivies (ainsi des études sur la norme majoritaire, l’utilitarisme, l’accès aux ressources, l’équité et la justice distributive, les solutions
« kantiennes » au problème des biens collectifs, ou encore le « libertarisme »).
Au fil des études ici réunies, le lecteur pourra constater la communauté de
langage et d’outils des philosophes et des économistes dans l’étude de problèmes
qui relèvent simultanément des deux disciplines.
Marquée par la fréquentation des traités de Pareto, la Philosophie des sciences
sociales d’A. Bouvier [18] est une étape du tournant cognitiviste de l’individualisme méthodologique de l’école française et s’inscrit à certains égards dans
le processus d’élargissement du modèle classique de la rationalité invoqué dans
cette école. Restant fidèle à ce qu’il nomme le « paradigme rationaliste » à la
fois en sociologie de la connaissance et des croyances et en théorie de l’action,
et voulant l’enrichir de divers apports, A. Bouvier est l’un des auteurs qui
militent pour l’unité des sciences sociales et de la philosophie. Commentant
des contributions très diverses, confrontant les méthodes de la sociologie aux
théories de la cognition et de l’argumentation, A. Bouvier part de questions
classiques (telles que la catégorisation de l’action ou le choix rationnel), pour
défendre et illustrer la pertinence d’un point de vue « argumentativiste ».
L’ouvrage ambitieux de Jean Baechler [6] veut opérer un « décodage du
langage dans lequel le règne humain est écrit », qu’il nomme stratégique en ce
qu’il s’organise à partir du « binôme problème/solution ». Écrit sans notes et
pratiquement dépourvu de références, un peu à la manière de Simmel, le livre
veut reconstruire le système des procédures qui permettent à l’humanité de gérer
sa propre imprévisibilité.
Plusieurs ouvrages privilégient une voie d’accès historique. Ainsi, l’ouvrage
de S. Rials [109] sur la pensée de Michel Villey aborde un certain nombre d’aspects
importants de la pensée du célèbre philosophe et historien du droit. La lecture de
Thomas d’Aquin et la méditation sur la justice, le réalisme paradoxal qui laisse
une place au mystère ou à l’incompréhensible, le pessimisme et la pensée du mal,
sont les jalons d’une lecture nourrie aussi de la fréquentation de l’homme et des
confidences de ses Carnets. La thèse de Denis Baranger [8] offre un éclairage
historique et juridique précis sur les origines du constitutionnalisme britannique ;
le livre s’attache en particulier à tracer l’histoire de la notion de responsabilité
ministérielle, et montre, contre l’historiographie dominante (libérale ou whig),
qu’elle ne participe pas seulement de la volonté d’affaiblir l’exécutif au détriment
du Parlement. Le livre important d’Ackerman sur « les fondements de la démocratie américaine » [2] a été heureusement traduit quelques années après sa publication; il constitue une contribution fondamentale, dans une optique « libérale »
(au sens américain !), à la discussion sur les principes constitutionnels et les
fondements de l’ordre politique. Au monisme des constitutions continentales (centrées sur la souveraineté du peuple), Ackerman oppose le dualisme fécond des
institutions américaines, grâce auquel « la bonne réponse à la question : qui gouverne ? est que personne ne gouverne en permanence » (p. 383). Au fondamentalisme des déclarations et des droits intangibles s’oppose la souplesse du langage
constitutionnel mis au point par le Fédéraliste, souplesse dont Ackerman souligne
cependant les limites ; c’est pour appeler de ses vÅ“ux « une nouvelle solution
constitutionnelle » conforme à des principes de justice politique et sociale.
Le livre de M. Stolleis [126] (il s’agit en fait de la traduction du premier tome
d’un ouvrage qui en compte trois) est une somme impressionnante d’érudition
sur les développements du droit public et de la philosophie politique en Allemagne jusqu’en 1800. C’est une référence indispensable pour qui s’intéresse à
l’histoire singulière et complexe du Staatsrecht de l’Empire allemand, sans la
connaissance duquel bien des aspects des classiques (Pufendorf, Kant, Fichte,
Hegel), nous demeurent incompréhensibles. Le recueil d’articles du grand constitutionnaliste allemand E.W. Böckenförde [11], que l’on doit à la savante diligence d’O. Jouanjan, est précieux pour son volet historique (il contient des
analyses remarquables sur les origines de « l’État de droit » ou sur la signification
de « l’organicisme » dans la théorie de l’État au XIXe siècle), mais aussi pour ses
analyses « dogmatiques » relatives à la « constitution de la démocratie ».
À la fois historique et systématique, le livre d’A. Lejbowicz [79] est une
contribution à bien des égards novatrice à la philosophie du droit : le droit
international est (malgré Grotius) le plus souvent négligé par les juristes, parce
qu’il se situerait à l’intersection du droit et de la puissance. Il débouche sur une
question féconde : le développement, rendu nécessaire par la « mondialisation »
de l’économie, du droit international privé (ressaisi sous l’expression lex mercatoria), n’implique-t-il pas la révision de l’analyse classique des rapports entre
société civile et État ? Le travail est pourtant animé par une conviction qui était
déjà celle des théoriciens classiques de la souveraineté : « la guerre procède de
l’Un et la paix du multiple ».
C’est en juriste (publiciste) qu’Olivier Beaud analyse de manière très documentée « l’affaire du sang contaminé » [9]. Il développe une thèse qui va à
rebours de la plupart des commentaires entendus à ce propos : la « pénalisation »
de l’affaire a été nuisible en ce qu’elle a conduit à occulter la question essentielle
de la responsabilité politique des gouvernants (« la solution pénale, pour juger
de la responsabilité des ministres, aboutit en fait à une grave impasse »). Au-delà
de cette affaire, O. Beaud développe une réflexion pénétrante sur les dangers
que comporte la tendance contemporaine à la « criminalisation du politique ».
Sur un autre versant de la théorie du droit, E. Picavet [99] examine et compare
les fondements de deux approches positivistes, parmi les plus influentes, celles
de Kelsen et de Hart. Mobilisant ou critiquant des théories philosophiques
variées (de Luhmann à Habermas en passant par Weinrib, Posner et Rorty),
M. Rosenfeld [113] tente de relever, en s’inspirant de la déconstruction derridienne, le défi de l’élaboration d’une théorie des interprétations justes dans un
contexte marqué par une forme radicale de pluralisme et d’incertitude au sujet
des valeurs éthiques, sociales et politiques de référence. C’est le fait du pluralisme lui-même qui est ici appelé à jouer un rôle normatif. L’intéressante théorie
du « pluralisme compréhensif » proposée ici a pour objectif principal de
« conduire à la meilleure réconciliation possible entre le moi et l’autre selon
des modalités qui minimisent la violence et la subordination [...] » (p. 213).
PHILOSOPHIES DE LA NATURE,
COSMOLOGIE ET PENSÉES DE LA CRÉATION
Adoptant le point de vue de la théologie catholique, François Euvé [43] tente
de renouveler la problématique philosophique de la puissance et de la création,
en substituant au modèle causal déterministe de l’ancienne théologie naturelle,
efficacement critiquée par les philosophes du XVIIIe siècle, un modèle fondé sur
l’aléa et le jeu. Il est assez difficile de faire la part de ce qui revient proprement
à la pensée de la création, dans un parcours qui semble orienté aussi par des
aspirations concernant le rapport de l’homme à la nature. C’est l’occasion d’une
intéressante redécouverte du rôle du jeu et de sa négation dans les traditions
théologiques et philosophiques. C’est aussi sous le regard d’un Dieu créateur
que R. Laborie [73] propose un « actualisme » débouchant sur l’ordre des
sociétés humaines, dans ses aspects politiques et économiques. Dans cet ouvrage
posthume, l’architecte-utopiste élabore l’un des derniers modèles collectivistes
du XXe siècle.
Le renouveau des philosophies de la nature mérite d’être signalé, dans la
mesure où il concerne aussi des thèmes moraux. Ainsi, c’est à la lumière d’une
philosophie de l’ordre et du désordre que P.-A. Miquel [89] réexamine l’évolution des espèces et le darwinisme, les doctrines finalistes et les pensées de la
transcendance (notamment la théologie chrétienne). Dans un commentaire serré
et éclairant des thèses et classifications spéculatives de Whitehead [114], souvent
mal comprises, B. Saint-Sernin poursuit le travail, à la fois historiquement
rigoureux et pertinent sur le plan philosophique, déjà engagé à travers la relecture de Cournot, visant à clarifier les enjeux de la réflexion sur la séparation,
l’union ou l’articulation des ordres de l’univers. À propos de Whitehead, l’auteur
insiste notamment sur la différence de méthode entre théologie et science, dans
un face-à-face commun avec l’univers dans son ensemble. La philosophie de la
religion se trouve ainsi articulée, dans son principe, à un effort pour cerner notre
propre rapport à la complexité naturelle. Le commentaire permet enfin de préciser l’insertion de la philosophie de l’action dans la spéculation cosmologique.
B. Saint-Sernin explique en particulier comment l’action, chez Whitehead, est
saisie dans son rapport au temps (sa créativité devant être à la fois « génératrice
de nouveauté » et en harmonie avec le vécu antérieur), et par quels relais les
analyses sur les « sociétés structurées » et les « réseaux » peuvent contribuer au
débat central dans la philosophie française contemporaine sur les relations entre
biosphère et technosphère. Mentionnons aussi la publication d’une série d’essais
d’épistémologie de D. Andler [3], riches en aperçus très éclairants, non seulement sur le développement du cognitivisme et le renouveau du réalisme philosophique, mais aussi sur les contenus de pensée, la parole et l’esprit. L’article
sur la normativité du contexte développe une réflexion précise – et utile pour
la philosophie morale – sur les relations entre l’action humaine et les états du
monde. Le statut de la psychologie et l’interaction entre science et philosophie
à propos de l’esprit sont les autres thèmes majeurs de ces recherches rigoureuses.
ÉTHIQUE APPLIQUÉE : LA SOCIÉTÉ
Les trois volumes dirigés par C. Daniel et C. Le Clainche [34 et 35] offrent
une synthèse utile sur les problèmes de l’inégalité. Les recherches ici rassemblées se situent pour la plupart – et ce n’est pas si fréquent – à l’interface des
interrogations théoriques et de l’analyse concrète des interventions sociales et
politiques. La « lutte contre les inégalités » est parfois présentée comme une
évidence, alors qu’il est nécessaire, ici comme dans d’autres domaines, de
s’interroger sur les fondements philosophiques de l’action politique, sur les
catégories dans lesquelles cette dernière prend forme et s’articule à la réalité
sociale préexistante, et sur ses finalités. La réflexion concerne notamment les
carrières et la parité, les représentations collectives (pauvreté, richesse, classes
moyennes), la dynamique des inégalités et le rôle des études, le marché du
travail et la santé. L’analyse des politiques égalitaristes met au premier plan le
rôle de la protection sociale, pour des raisons qui s’expliquent parfaitement
compte tenu des enseignements des analyses théoriques de l’inégalité dans la
société, et qui ne vont pas sans paradoxe en France par exemple, dans la mesure
où le système des assurances sociales mis en place après 1945 n’avait pas pour
finalité première la correction des inégalités socio-économiques.
S’inscrivant dans le contexte du débat français sur l’école et la pédagogie,
l’ouvrage de L. Jaffro et J.-B. Rauzy [67] indique aussi des perspectives de
dépassement des termes actuels du débat et de reformulation des enjeux. L’école
actuelle n’aurait retenu de la tradition que les aspects assimilationnistes les plus
discutables, aboutissant à un conformisme social inquiétant, quand il aurait fallu
s’intéresser aux modalités de l’instruction, de l’éducation et de la transmission.
Les observations empiriques et la discussion des thèses les plus influentes se
doublent ici d’une réflexion originale sur la convocation instrumentalisante,
dans le contexte pédagogique, de l’éthique de la discussion. Le citoyen étant
ramené un peu trop vite au statut de sujet raisonnable du dialogue, l’élève
indiscipliné ou trop curieux risque d’être le « fou » idéal des nouveaux thérapeutes sociaux. Certains problèmes actuels de l’école, suggèrent les auteurs,
proviennent d’une réduction arbitraire du civisme scolaire à la civilité (ou à
l’urbanité, opposée sur un mode paradoxalement culturaliste et élitiste à la
suburbanité des banlieues). On le voit, ces analyses débouchent sur la contestation simultanée du communautarisme institutionnalisé, des rêves assimilationnistes et des idéologies du consensus et de la paix sociale. Comme celui de
Jaffro et Rauzy, le livre de D. Kambouchner [69] est une intervention vigoureuse
dans le débat sur l’institution scolaire, ici analysée sous l’angle des doctrines
susceptibles d’en légitimer le fonctionnement et les évolutions. Le propos est
essentiellement dirigé contre le « pédagogisme » dominant, représenté par les
conceptions de Ph. Meirieu. Kambouchner y oppose, au terme d’une argumentation patiente et subtile, les droits de la raison (qui n’est pas forcément impérialiste), et de la culture (qui n’engendre pas nécessairement la barbarie).
ÉTHIQUE APPLIQUÉE : DE LA DÉRIVE DE LA BIOÉTHIQUE
À L’INTERROGATION BIOPOLITIQUE
Dans un numéro important, la Revue générale de droit médical (C. Labrusse-Riou et al. [74]) contribue à mettre en lumière les aspects éthiques, politiques
et juridiques du bouleversement par lequel l’être humain aux premiers stades
de son développement est en passe de perdre son statut de sujet ou d’entité
digne d’un respect d’un type particulier (accordé à sa dignité ou à un statut
moral), pour devenir un pur objet et, plus particulièrement, un élément dans un
processus de production ou d’échange. Plusieurs contributions fondamentales
expliquent et analysent les enjeux de ce tournant – encore inconcevable il y a
quelques années – de la biopolitique scientifique. Dans ce dossier complexe et
riche de surprises, il s’agit notamment de penser la restauration des droits de
puissance (le pouvoir biopolitique faisant concurrence au pouvoir parental dans
la gestion du destin des êtres humains déjà conçus), la prise en charge de la
procréation par la puissance publique, et bien sûr, derrière le retour en force
des structures juridiques archaïques de la puissance des entités humaines les
unes sur les autres (comme au temps de l’esclavage mais selon des modalités
bien différentes), le risque de la transformation des êtres humains en choses.
Tout cela rend opportune la réflexion engagée sur le risque éthique ou anthropologique qui accompagne, dans ce contexte, le réaménagement des principes
de base du droit dans les pays occidentaux. Longtemps laissée dans l’ombre,
l’opposition entre l’être humain (caractérisé par un processus de développement
dans l’espèce humaine au sens biologique) et les conceptions idéales de la
personne (libre ou autonome par exemple, ce qui suppose des facultés spéciales
que tous ne possèdent pas) devient capital dans un contexte où divers intérêts
font d’une partie des représentants potentiels de l’espèce un objet de convoitise
(à des fins d’expérimentation ou de production de médicaments, au prix d’une
transformation irréversible rendant la vie humaine indépendante impossible).
Évoquer l’abandon des derniers tabous de l’espèce humaine n’est pas suffisant :
il faut, comme les auteurs de l’ouvrage, analyser la rupture historique avec
certains principes, en particulier l’indépendance du respect dû à l’humanité par
rapport aux projets spécifiques des uns ou des autres.
À propos de l’euthanasie, le tournant de la bioéthique institutionnelle et de
la biopolitique dans les pays occidentaux s’est exprimé récemment d’une
manière presque aussi spectaculaire que dans le cas du clonage thérapeutique
et de l’expérimentation sur l’embryon (qu’il suffise de mentionner le bouleversement législatif aux Pays-Bas et la préfiguration d’un consentement institutionnel à l’« exception d’euthanasie » en France). A. Hocquard [64] s’interroge
avec acuité sur l’harmonisation d’éléments que rien ne rapproche a priori : « les
finances publiques et les désirs privés (de mort) » p. 109. De l’analyse de la
mort « économique » à celle de la « raisonnabilité létale » dans les sociétés
technicistes, l’auteur avance des thèses novatrices à propos du bio-pouvoir, de
l’individualisme et des formes postmodernes du refus du déshonneur social (la
mort lente, le handicap). L’analyse du renversement des valeurs sociales par
lequel la mort et le suicide (éventuellement délégué) deviennent beaux et bons
est ici conduite dans la perspective de l’émergence politique des revendications
létales. Le calcul économique individuel des plaisirs et des peines intervient
dans cette évolution, mais l’auteur fait jouer le premier rôle aux aspects sociaux
de l’émergence des droits de mourir. Le paradoxe n’est pas mince : émergeant
dans le contexte postmoderne des sociétés occidentales, où la plupart des valeurs
communes substantielles et des notions opératoires de bien commun ont perdu
leur consistance, la revendication létale des citoyens emprunte aux logiques
sociales d’antan des reliques vénérables tels que les codes d’honneur (ne pas
perdre la face...), ou une moralité de type utilitariste (ne pas être un poids pour
les autres...), alors même que nul ne s’aventurerait à tenter de leur donner un
sens précis aujourd’hui.
La vaste synthèse dirigée par R. Carvais et M. Sasportes [25] permet d’acquérir une vision d’ensemble (en mille pages) des aspects éthiques, anthropologiques et sociaux de la greffe humaine. Du don et du prélèvement à la greffe
elle-même, l’approche est pluridisciplinaire. Une attention particulière est accordée aux problèmes de pénurie et à la dynamique des normes de l’existence
collective dans ce domaine.
ÉTHIQUE APPLIQUÉE : LA SOCIÉTÉ ET LA TECHNIQUE
Dans une étude critique adoptant tour à tour des perspectives théoriques riches
et contrastées (notamment la « pensée soixante-huit », les études culturelles et
la théorie critique), et comportant la discussion détaillée des thèses d’un grand
nombre d’auteurs, A. Feenberg [44] examine sans complaisance les thèses qui
sous-tendent l’acceptation sociale d’un fait, annoncé par Weber, qui lui paraît
avéré : la très grande concentration du pouvoir social et politique dans des
organisations dont les opérations sont médiatisées par la compétence et l’expertise techniques. Dépassant les thèses déterministes sur le développement de la
technique ainsi que la théorie de l’« arbitrage » entre technique et idéologie
(selon laquelle la réponse de plus en plus efficace aux besoins serait conditionnée
par l’emprise croissante de la première sur la seconde), l’auteur met en débat
les notions fondamentales de la rationalité technicienne et de la démocratie
effective dans les sociétés technicistes. Transposant l’analyse du fétichisme dans
Le Capital, Feenberg montre comment l’adoration irrationaliste de la technique
ou de la technoscience masque leur caractère fondamentalement relationnel
(p. 211). La technique se transforme ainsi en perception immédiate, alors qu’elle
n’est initialement qu’une abstraction. Ces analyses devraient trouver un écho
en Europe, à mesure que l’on prend davantage en considération les leçons de
la réflexion critique sérisienne sur la technique et la nature, et au moment où
les conséquences morales et politiques des religions scientistes et technicistes
deviennent sensibles jusque dans les débats publics.
Parmi les technologies sociales, les dispositifs de mesure de la qualité de vie
sont remarquables par leurs liens avec la recherche scientifique et leurs implications éthiques et politiques. L’ouvrage de synthèse d’Alain Leplège [80] dans
la collection Que sais-je ? permet de faire le point à ce propos, en privilégiant
les mesures de la qualité de vie liée à la santé. La problématique de ce type de
mesure, nourrie notamment des apports de la psychométrie, de la théorie de la
décision et de l’économie, est profondément liée aux débats philosophiques sur
le bien-être global, suscités notamment par l’« éthique du développement » de
Sen et Nussbaum. La présentation d’A. Leplège se distingue à la fois par
l’examen précis des aspects épistémologiques de la mesure (pertinence, fiabilité,
sensibilité aux catégories mobilisées dans les questionnaires, etc.), et par celui
de la dimension éthique de l’utilisation de ces techniques dans un contexte
social.
HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE
Peu après Le moment machiavélien et Vertu, commerce et histoire, voici qu’est
traduit un ouvrage plus ancien et fondamental de J. G. A. Pocock, L’ancienne
constitution et le droit féodal (publié dans sa première édition en 1957) [100] :
il analyse avec subtilité le rôle du « langage » de la common law dans la
constitution des thèmes directeurs de la pensée politique moderne, et aborde
ainsi par un autre biais la question de la constitution du langage de la politique
moderne. On lira avec grand intérêt la deuxième partie, écrite lors de la réédition
du livre en 1986. De son côté, la traduction tardive du livre de Hans Blumenberg
[13] permet au public francophone de prendre connaissance d’un ouvrage qui
a profondément marqué le débat sur la question théologico-politique : à l’encontre des thèses de Carl Schmitt, ou en un autre sens de celles de Löwith, selon
lesquelles les concepts politiques modernes et la philosophie de l’histoire sont
la reprise « sécularisée » de la théologie chrétienne, Blumenberg soutient, loin
de cette « rhétorique de la sécularisation », que la spécificité de la modernité
tient à son pouvoir d’auto-légitimation.
Le recueil publié sous la direction d’Y.-Ch. Zarka [132] montre avec précision
que la philosophie politique moderne, si elle se constitue globalement contre la
pensée médiévale, est cependant « travaillée » intimement par elle, non seulement parce que existent, à côté des auteurs de « rupture » (Machiavel, Hobbes),
des pensées de transition (la « seconde scolastique », auxquelles sont consacrées
plusieurs études remarquables), mais aussi parce que les auteurs incontestablement modernes s’appuient eux-mêmes souvent sur des éléments doctrinaux
traditionnels : ainsi Locke, dont J.-F. Spitz montre que la théorie politique
associe des éléments qui ne sont pas nécessairement compatibles. Dans un
ouvrage de synthèse consacré aux doctrines de la raison d’État, G. Sfez [119]
montre comment se négocient, dans les discours ambigus de l’exception au
cours normal des choses ou du régime exceptionnel de la décision étatique, les
contours de l’absolutisme et de l’État de bienfaisance. En réintégrant l’espace
machiavélien du politique, ainsi que les réflexions de Lipse et de Charron, dans
le dispositif des doctrines de la raison d’État, l’auteur confronte les unes et les
autres aux exigences d’abord confuses de l’universalité et de la publicité en
politique. Le livre issu de la thèse de G. Sfez [118] offre une analyse méticuleuse
des écrits de Machiavel, en vue de cerner ce qu’est chez lui le statut du politique.
Dans la lignée de Cl. Lefort, il cherche avec science à reconstituer le « travail
de l’Å“uvre ». La thèse de Sfez est que l’Å“uvre de Machiavel, qui est celle d’un
homme d’action, est néanmoins philosophique en ce qu’elle « affirme la possibilité du jugement contradictoire ». Faut-il pour autant conclure, avec l’auteur,
qu’il y a chez M. « constance de la décision d’incertitude » (p. 18) ? L’ouvrage
pédagogique de J.-Y. Goffi [55], également consacré à Machiavel, revient utilement sur ce que l’on a nommé le paradigme augustinien en politique, et défend
la thèse selon laquelle c’est à cause de sa conception de l’histoire que Machiavel
s’écarte de cette tradition.
Le livre de J.-F. Courtine [32] regroupe un certain nombre d’études sur
Suarez, centrées sur les aspects juridiques et théologico-politiques de sa pensée;
elles permettent, à la suite des travaux de M.-F. Renoux-Zagamé, de comprendre
le rôle déterminant qu’a eu la « seconde scolastique » dans la formation de la
pensée juridique moderne. La religion des Modernes [29] est une analyse érudite
de la constitution de la politique en religion séculière ; Cazzaniga s’intéresse
en particulier au rôle de la maçonnerie dans la formation de la « mythologie »
de la modernité européenne. Le recueil consacré aux métamorphoses de la
souveraineté [30], également dirigé par Cazzaniga, contient des études très
précises sur des auteurs classiques (Aristote, Hegel), mais aussi sur des questions
actuelles comme la construction de la citoyenneté européenne ou le statut des
Cours pénales internationales.
G. Duso a, en une dizaine d’ouvrages, creusé un sillon original dans le champ
de l’histoire de la philosophie politique, qu’il tente de renouveler par un recours
aux méthodes de la Begriffsgeschichte développée par Koselleck à la suite d’Otto
Brunner. En fait, comme le montre l’ouvrage collectif sur Le pouvoir [41] (qui
fait suite à un volume très réussi sur « le contrat social dans la philosophie
politique moderne »), le concept de pouvoir ne saurait être décliné de manière
univoque. Solidaire d’un réseau de déterminations qui sont à la base de la
philosophie politique moderne (droit, contrat, gouvernement, État, souveraineté...), le lexique politique par lequel on « dit » le pouvoir permet, lorsqu’il
est ressaisi dans son histoire, de clarifier l’horizon de ce qui est pensable et de
ce qui ne l’est pas dans le cadre de la « nouvelle science politique » qu’est la
philosophie politique moderne. La logica del potere [40] applique cette même
méthode historique/conceptuelle à d’autres éléments essentiels du dispositif de
la pensée moderne, comme la représentation, la démocratie et la société civile,
pour souligner ce qu’il a de singulier. L’étude d’auteurs qui peuvent recourir
au même vocabulaire dans un contexte prémoderne (par ex., Althusius) lui
permet de souligner cette singularité.
L’introduction de L. Vincenti [131] à la lecture du Contrat social de Rousseau
ne présuppose pas l’évidence d’un champ distinct de la pensée politique. Le
parallèle entre politique et anthropologie reconduit aux spécificités de l’analyse
politique chez Jean-Jacques. La discussion proposée vaut notamment par les
éclaircissements sur les questions de la vie distincte du peuple (ne se résumant
pas dans le souverain), et de la religion civile. À partir de Montesquieu, D. Felice
[45] réexamine la question du despotisme la plus originale de la typologie des
formes du gouvernement dans l’Esprit des lois. Séparé du concept de monarchie,
le despotisme se trouve doté d’une autonomie que l’auteur interroge en privilégiant notamment l’interprétation des formes du pouvoir « quasi despotique »
dans les républiques italiennes. L’ouvrage se conclut par un chapitre consacré
à la lecture et à la critique voltairiennes du maître ouvrage de Montesquieu. Le
recueil coordonné par D. Felice [46] permet de préciser la réception et l’utilisation de l’Å“uvre de Montesquieu dans le courant républicain européen au temps
de la Révolution française.
Abandonnant l’espace d’un livre la philosophie anglo-saxonne, J.-F. Spitz
s’intéresse à la « critique de l’égalitarisme républicain » en France après la
Révolution [124]. On lira notamment avec attention le chapitre III, consacré à
Condorcet. Le propos du livre est de montrer comment, dès avant la Révolution,
mais surtout après elle, l’affirmation républicaine de la corrélation entre égalité
de droits et (relative) égalité de fait s’est vue opposer un argumentaire qui
constitue la matrice du libéralisme politique. Spitz est ainsi conduit à repérer
dans les textes de la fin du XVIIIe siècle les prémices du débat politique contemporain entre libéralisme (au sens français), et égalitarisme républicain. Le volumineux ouvrage édité par Cl. Fiévet [48] contient les actes d’un colloque organisé à l’Université de Pau en 1998. Il s’agit de contributions, dues à des
historiens, des juristes, des politistes ou des philosophes, à l’histoire de la notion
de citoyenneté et à l’analyse de ses formes actuelles. La dernière section offre
des analyses plus théoriques et prospectives.
Le livre de W. Breckman [21] présente un regard nouveau sur le jeune Marx
et le pourtant jeune-hégélien, en contestant la distinction usuelle entre un néo-hégélianisme « religieux », dominant dans les textes des années 1830, et un
hégélianisme « politique », celui des années 1840; il montre que dans toute cette
période, préoccupations politiques et religieuses se nouent dans les écrits de
Marx et de Feuerbach, mais aussi de Gans, de Cieszkowski (dont les très intéressants Prolégomènes à l’historiosophie, heureusement traduits en français, le sont
maintenant en italien dans une remarquable traduction de M. Tomba), de Moses
Hess ; plus inhabituel, mais très suggestif, le rapprochement avec la « philosophie positive » du dernier Schelling (déjà effectué jadis par H.-J. Sandkühler).
HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MORALE
Les Variations de J. Salem [115] sont un itinéraire personnel et érudit à travers
la philosophie et la littérature anciennes et modernes. Commentant les grands
et les petits auteurs, cheminant jusqu’aux modernes (notamment Descartes,
Stanislas Leszczynski, Polignac, de Maistre et quelques auteurs du XXe siècle),
l’auteur interroge les figures philosophiques et théologiques de la tragédie ordinaire de la moralité et de sa face lumineuse : la sagesse, le contentement, le
plaisir. Grand connaisseur de la philosophie grecque et de la tradition atomiste,
J. Salem dévoile la face méconnue de la tradition matérialiste ; l’inquiétude et
la philosophie de la souffrance. Du faux épicurisme des poètes de la Pléiade à
la philosophie implicite des voluptueux inquiets, J. Salem prend appui sur
quelques formules fameuses qui sont autant de clefs permettant d’explorer les
passages secrets et les résurgences de l’histoire de la méditation morale sur la
vie et la mort.
Issu de journées organisées par P.-F. Moreau et J. Robelin, Langage et pouvoir
à l’âge classique [90] rassemble diverses études monographiques précises et
pertinentes consacrées entre autres à Hobbes, Spinoza, Pascal, Malebranche,
Cordemoy, Rousseau et Kant. On notera la présence de Machiavel, ce qui fait
commencer bien tôt l’âge classique, et l’absence de Descartes. Dans une série
d’études particulièrement précises, Y.-C. Zarka [133] défend une hypothèse dont
il explore les ramifications historiques : la constitution du sujet moderne a
emprunté une seconde voie, parallèle à celle du cartésianisme. À travers l’analyse des thèses de Grotius, Hobbes, Cudworth, Pufendorf, Locke et Leibniz, se
dessinent des figures de la subjectivité et du sujet en politique. Le mouvement
de subjectivisation du droit naturel (chez Grotius notamment), et l’élaboration
philosophique du droit de résistance jouent ici un rôle central. À propos de
Hobbes, le commentaire attire utilement l’attention sur le rôle de la pensée de
l’action et de l’identité personnelle. Les études sur le sens moral coordonnées
par L. Jaffro [68] témoignent aussi d’une recherche historique restant en contact
avec l’interrogation et l’analyse philosophiques. Après l’évocation de la formation d’une doctrine du sens moral chez Burnet, Shaftesbury, Hutcheson, les
auteurs abordent (à propos de Cudworth, Locke, Bayle, Hume, Smith, Bentham
et Kant), à la fois les fondements de la moralité, le discernement personnel et
les implications pratiques ou sociales. L’un des apports de l’ouvrage est d’aider
à comprendre comment la notion de sens moral prend forme, comme en creux,
à partir des problèmes non résolus dans le cadre de diverses doctrines anthropologiques et morales.
Bien différente est la démarche d’un H.D. Kittsteiner [71] qui, selon la
méthode de la Begriffsgeschichte allemande contemporaine, accorde moins
d’importance à la discussion des thèses philosophiques qu’à celle des glissements sémantiques et de l’interaction entre pratiques et convictions. C’est l’une
des tendances, avec le contextualisme anglo-saxon, de la pratique contemporaine
d’une histoire de la philosophie qui ne ressortit plus à la philosophie et se
rapproche davantage, dans le champ des études historiques, des tendances socio-logiques. L’histoire de la conscience qui est proposée surprendra par son insistance sur les pratiques cultuelles, les débats sur les cloches d’église ou l’utilité
du paratonnerre. C’est entre deux histoires villageoises, et sur le même plan,
que l’on retrouve des références classiques comme Hobbes ou Kant. H.D. Kittsteiner accorde beaucoup d’importance au moment luthérien. À l’autre extrémité
de l’histoire moderne, D. Müller [92] s’interroge sur le développement et le
rôle actuel de l’éthique protestante, dans une étude centrée notamment sur
l’implication de celle-ci dans les récits moraux et politiques de la modernité.
C’est aussi l’occasion d’une discussion approfondie des rapports entre théologie
et sociologie et d’analyses sur le statut et la réception du discours des théologiens.
La publication des leçons sur l’histoire de la philosophie morale de J. Rawls
[106] est un événement. J. Rawls jette un regard rétrospectif sur la constitution
de la pensée morale de la modernité, en commentant plus particulièrement
Hume, Kant et Hegel. La démarche est prudente : le philosophe américain
précise d’emblée que l’un des grands mérites de la lecture des textes du passé
est de nous montrer comment les questions philosophiques émergent d’un univers intellectuel qui n’est pas nécessairement le nôtre, qu’il faut aborder en
renonçant à considérer la philosophie comme la discipline qui étudie un ensemble de problèmes formulés une fois pour toutes. L’un des points forts de l’ensemble est la discussion systématique des rapports entre philosophie de la moralité
et psychologie morale. C’est à propos de Kant que cette démarche s’avère
particulièrement précieuse, par les clarifications qu’elle autorise. La discussion
fort utile des rapports entre Kant, Hegel et la tradition libérale est organisée
autour du thème de l’existence ou de l’absence de finalités communes.
Le livre d’E. Tassin [127] est une des premières « sommes » consacrées à
Arendt dans l’espace francophone. Il prend pour fil conducteur le motif du
« trésor perdu », et insiste sur l’enracinement de la réflexion arendtienne dans
la phénoménologie. Le problème général du rapport entre le questionnement
éthique et l’analyse des modalités de la vie commune sous des normes communes est posé dans l’ouvrage de S. Veca [130], qui plaide pour une « interprétation morale et normative du monde politique ».
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