2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Élisabeth Décultot
CNRS, UMR 8547, « Pays germaniques »
Qu’elles viennent d’Allemagne, de France ou des pays anglo-saxons, les
histoires de l’esthétique produites depuis le XIX
e siècle présentent une caractéristique singulière : pour la période 1750-1900, c’est vers la tradition allemande
qu’elles tournent presque exclusivement leurs regards
[1]. Rien de plus naturel,
dira-t-on. Lorsque, en un siècle et demi, un pays fournit à une discipline non
seulement son nom mais aussi quelques-unes de ses figures les plus marquantes
– Baumgarten, Kant, Schelling, Hegel, Karl Rosenkranz, Friedrich Theodor et
Robert Vischer ou encore Gustav Theodor Fechner, pour n’en citer qu’un petit
nombre –, comment pourrait-il en être autrement ? Après la parution d’
Æsthetica de Baumgarten en 1750 et des
Anfangsgründe aller schönen Wissenschaften
de Georg Friedrich Meier (1748-1750), c’est sans conteste en Allemagne que
l’esthétique s’impose, en dépit de quelques résistances, comme discipline à part
entière au sein des sciences philosophiques. Dès la fin du XVIII
e siècle, elle figure
dans tous les programmes d’enseignement des universités allemandes
[2].
Ce succès remarquable ne doit pourtant pas faire oublier ce qui se passe dans
les pays voisins. Si l’on donne à l’esthétique la définition provisoirement large
d’étude philosophique sur le beau, sur l’art et sur leur perception, il faut en
effet se rendre à l’évidence : l’Allemagne du XVIII
e et du XIX
e siècle constitue
en Europe une exception. Que ce soit en Angleterre, en Italie, en Espagne ou
en Russie, l’esthétique, comme discipline et comme mot même, se heurte jusque
dans la seconde partie du XIX
e siècle à de très fortes résistances
[3]. La France, à
laquelle nous avons choisi de nous intéresser dans le présent numéro, constitue
en la matière un cas particulièrement remarquable. Ouverte aux philosophies
du sentir comme aux réflexions théoriques sur les arts durant tout le XVIII
e siècle,
elle semble à première vue prédestinée à faire bon accueil à cette discipline qui,
dans son étymologie même (
aisthesis), place la sensation en son centre. Pourtant,
il n’en est rien. Le terme « esthétique », traduit de l’allemand en français dès
1753, est bien loin d’y être immédiatement admis. C’est seulement vers 1850
qu’il commence à s’implanter dans la langue philosophique comme dans l’usage
courant, après avoir triomphé de multiples polémiques. Il en va de même des
grands textes que l’Allemagne range sous la catégorie « esthétique ». La
Kritik
der Urteilskraft de Kant n’est traduite en français qu’en 1846, plus de cinquante
années donc après sa première parution en Allemagne. Le
Cours d’esthétique
de Hegel, publié par Heinrich Gustav Hotho en 1835-1838 à Berlin, est certes
transposé en français dès 1840-1851 par Charles Bénard, mais il ne rencontre
au moment même de sa publication qu’un écho limité. Quant aux réflexions de
Schelling sur l’art, elles apparaissent sporadiquement dans un mélange de traductions édité en 1847, mais ne semblent guère avoir fait événement en ce
milieu de siècle
[4]. C’est seulement dans les décennies suivantes que, non sans
polémique, l’esthétique, cette science encore perçue comme spécifiquement
« allemande », accède en France à une certaine reconnaissance philosophique
– une évolution que clôt la création aux lendemains de la Première Guerre
mondiale d’une maîtrise de conférences puis d’une chaire d’esthétique occupée
par Victor Basch à la Sorbonne.
L’ambition du présent numéro est d’éclairer l’histoire mouvementée et
méconnue de cette réception de l’esthétique allemande en France. Si le mot
« esthétique » est ici pris, comme nous l’avons noté, au sens d’étude
philosophique sur le beau, sur l’art et sur leur perception, cette histoire ne sera pas
pour autant saisie sous un aspect strictement philosophique. À cela plusieurs
raisons, sur lesquelles Victor Basch insistait d’ailleurs déjà lui-même en introduction à son
Essai critique sur l’esthétique de Kant en 1896
[5]. Longtemps en
effet l’esthétique ne constitue nullement une discipline philosophique indépendante, une « science » qui comme l’ontologie, la logique ou l’éthique possède
un lieu bien défini dans le corps des savoirs philosophiques. C’est dans des
régions hybrides, à la limite de la pratique des arts et de leur théorie, sous des
titres mi-littéraires, mi-spéculatifs (poétiques, rhétoriques, réflexions critiques
sur le beau) qu’il faut aller chercher la substance dont elle se nourrit. En outre,
si les grands textes de l’esthétique allemande suscitent en Allemagne des débats
proprement « philosophiques », c’est-à-dire portant avant tout sur des points de
doctrine, leur réception en France engage des polémiques qui dépassent de loin
– et précèdent d’ailleurs souvent – l’examen du contenu strictement philosophique. À travers la réception de l’esthétique allemande, il y va donc non
seulement de la construction d’une discipline philosophique, mais aussi de
l’élaboration d’une identité culturelle nationale.
[1]
Au XIX
e siècle, citons par exemple R. von ZIMMERMANN,
Geschichte der Ästhetik als philosophischer Wissenschaft, Vienne, 1858; H. LOTZE,
Geschichte der Ästhetik in Deutschland, Munich,
1868; M. Fr. A. SCHASLER,
Kritische Geschichte der Ästhetik, Berlin, 1872; B. BOSANQUET,
A
History of Æsthetics, Londres, 1892 (fac-similé : New York, 1957). Pour le XX
e siècle, cf. entre
autres J. RITTER, Art. « Ästhetik, ästhetisch », in
Historisches Wörterbuch der Philosophie, éd. par
J. Ritter, vol. 1, Bâle/Stuttgart, 1971, col. 556-580.
[2]
Pour un aperçu sur cette rapide institutionnalisation, cf. K. BARCK, J. HEININGER et D. KLICHE,
Art. « Ästhetik/ästhetisch », in
Ästhetische Grundbegriffe. Historisches Wörterbuch in sieben Bänden, éd. par K. Barck
et al., vol. 1, Stuttgart/Weimar, 2000, p. 308-400.
[3]
Ibid., p. 342
sq.
[4]
I. KANT,
Critique du jugement, suivie des
Observations sur le sentiment du beau et du sublime,
trad. par J.-R. Barni, 2 vol., Paris, 1846; G. W. Fr. HEGEL,
Cours d’esthétique, analysé et traduit
en partie par Ch. Bénard, 4 vol., Paris/Nancy, 1840-1851; Fr. W. J. SCHELLING,
Écrits philosophiques
et morceaux propres à donner une idée générale de son système, trad. par Ch. Bénard, Paris, 1847.
[5]
V. BASCH,
Essai critique sur l’esthétique de Kant, Paris, 1896, p. III.